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*^ Vous me permettez ?... répéta le moine en souriant d'un air aimable.
~ Je vous permets d'y faire cuire vos ignames.
Cette invitation grotesque, à laquelle le père Joseph était loin de s'attendre, le fit tressaillir; ses yeux rencontrèrent le sourire du sergent, il rougit de colère, et se levant brusquement :
— Au grand diable d'enfer toi et ton feu, mécréant ! s'écria-t-il.
— Eh bien ! dit Rifflot, sont-ce là les remerciemens d'un chrétien ?
— Des remerciemens ! oses-tu bien , drôle» en espérer ?
— Ah ! j'entends! j'entends, dit le Parisien en éclatant de rire; vous auriez voulu qu'on vous proposât, outre le feu , la sauce pour vos patates douces; maisque neparliez-vous, mon révérend ?
— Je n'ai rien voulu, et je n'ai rien de mandé .
rr- Sans doute; mais une tranche de lard assaisonne les ignames aussi agréablement qu'une phrase latine un sermon; voyez, mon père, la belle couleur que ce quartier de sanglier prend sur le boucan,
Le dominicain détourna la tête.
— J'ignorais, du reste, que sa révérence tînt à ces misères charnelles , continua le ser-gent; d'autant qu'elle parle toujours de la nécessité de songer uniquement au royaume du Christ, où il n'y a point, que je sache, de sanglier rôti... Mais sentez donc, mon père, quel fumet !
Le moine se boucha le nez, en jetant au Parisien un regard furieux.
— Allons, allons, dit celui-ci, qui avait tiré son coutelas de la gaine et coupé une large aiguillette dans le quartier de sanglier, point de
rancune; goûtez-moi ce morceau d'entrelard.
— Vade rétro j murmura le moine en écartant de la main la tranche de porc avec une dignité combattue.
— Regardez cette chair rose et ce jus qui coule, mon révérend.
— Ahrenuncio^ ahremmcio, balbutia Joseph qui sentait la tentation trop forte pour y résister long-temps.
— Le voilà sur une feuille de latanier avec deuxpimens que j'ai cueillis en chemin , continua Rifflot; ajoutez-y un peu de citron, et vous aurez un mets de prince.
Le morceau de sanglier avait en effet été posée devant le moine; celui-ci parut hésiter; ses yeux se tournèrent avec embarras vers le sergent, puis, avec convoitise, vers la feuille de latanier ; enfin l'appétit l'emporta, et il se mit à manger d'un air d'humilité honteuse.
Rifflot, qui avait affecté de ne point le regarder pendant le combat qu'il se livrait à luimême, jeta de son côté un coup d'œil rapide, et fit une grimace narquoise , mais garda le silence.
Le morceau servi au moine fut bientôt dévoré, et le Parisien lui offrit une seconde grillade qu'il reçut avec moins de mauvaise humeur. Enfin la gourde d'oûycou acheva de l'apaiser, et la conversation reprit bientôt sur un ton presque amical.
Opposés par leurs préjugés , le père Joseph et Rifflot l'étaient beaucoup moins par leurs caractères. Tous deux avaient le même amour de changemens, d'émotions, d'aventures, et il est probable que des habitudes communes n'auraient point tardé à les mettre d'accord. Mais c'est le propre des natures qui se ressemblent et qui ne peuvent cependant s'entendre en tous points , de s'attaquer plus violemment. Il en
est pour les esprits comme pour les choses 5 la lutte est toujours plus vive entre les nuances qu'entre les espèces, et l'on a remarqué depuis long-temps que les guerres de sectes devaient toujours être plus acharnées que les guerres de religion.
Le souper fmi, Pûfflot et le père Joseph causèrent quelque temps , puis songèrent à dormir. Il était probable que les colons, surpris par la nuit sur différons points de la montagne, s'efforceraient de gagner la clairière le lendemain. Le plus sûr était donc de les y attendre, et d'y passer la nuit.
Ces espèces de bivouacs dans la forêt étaient trop ordinaires dans la vie aventureuse des colonies, pour effrayer Rifflot et le père Joseph. Tous deux développèrent les grands sacs qu'ils portaient en bandoulière, s'y blottirent afin d'éviter les maringouins et les moustiques dont les morsures ne leur eussent per-
mis aucun repos; puis, se roulant dans un coin, parmi les feuilles, de manière à ne pouvoir être aperçus, ils s'endormirent tranquillement.
Il y avait environ une heure que la clairière était plongée dans le silence, lorsque le Gh^ vieux y arriva avec Françoise et Jean. Un premier coup-d'œil lui fit comprendre que des colons venaient de la quitter. Il allait témoigner sa surprise de ce qu'ils se fussent retirés en abandonnant la meilleure partie de leur proie, quand un grognement de Mardi-Gras l'avertit qu'ils n'étaient pas loin: le sanglier venait, en effet, de sentir Rifilot et le moine.
Il conduisit le Glorieux droit aux buissons sous lesquels tous deux étaient cachés.
Le boucanier éclata de rire.
— Ah ! fort bien , dit-il ; ces messieurs se sont mis à l'écart pour digérer en sûreté. Sur mon ame', ils sont trop à Taise pour qu'on les dérange.
— Et s'ils s'éveillent? observa Jean.
7 — Je les engagerai à se rendormir, répondit le boucanier en détachant le licou de Mardi ; je vais d'ailleurs les mettre à l'abri des insectes.
— Comment cela ?
— En fermant leur moustiquaire, garçon.
11 atait en effet saisi les sacs, et en lia fortement l'ouverture avec le licou. Jean et Françoise ne purent s'empêcher de sourire de l'expédient.
— Mais êtes-vous sûr qu'ils soient seuls ? demanda le premier.
— • Ce qui reste du porc témoigne du nombre des convives , dit-il ; et Dieu en soit loué, car nous y aurons gagné un souper.
Les fugitifs tournèrent les yeux vers le boucan, et la vue du sanglier rôti réveilla aussi leur faim, car tous deux n'avaient rien mangé
depuis la veille. Cependant la crainte l'emporta chez la jeune femme :
— Au nom du ciel ! ne nous arrêtons point, dit-elle; songez qu'une heure de retard peut nous perdre.
— Songez qu'un repas peut nous sauver, ma reine, répondit le Glorieux ; la route qui nous reste à faire demande des forces et du courage, choses rares avec un estomac vide.
— Mais, si les colons nous découvrent ?
— Impossible; les colons ne connaissent point assez bien les mornes pour les parcourir à cette heure ; la chasse les a d'ailleurs dispersés, et ils auront tous campé, comme ceux-ci, là où la nuit les aura surpris. Le plus agréable pour nous est donc aussi le plus sage ; goûtons la cuisine de ces messieurs, tandis qu'ils dorment dans leurs sacs comme des pistaches dans leurs gousses. Venez, mon infante, les déités
elles-mêmes ont besoin de se repaître, et c'est la véritable heure de la médianoche.
Le jour n'a poiHt de ses chaleurs ardentes Encor doré les roches aboyantes; Les rocs, en l'ombre encore enveloppés, Cachent le front de leurs sourcils huppés; Et le doux somme enchante la paupière Des agnelets en leur toit solitaire (i).
En parlant ainsi, il avait pris la main de la jeune femme, et l'avait forcée à s'approcher du boucan. Tous trois s'assirent autour du feu pour souper, et la garde des sacs fut confiée à M<2/<ii, qui se coucha auprès.
Mais la présence de ces deux ennemis inspirait à Françoise une terreur involontaire ; ses yeux se tournaient sans cesse de leur côté. Le Glorieux s'en aperçut.
(4) Athlette, pastorale.
— Pouf Dieu! soyez sans crainte, datîiè de mon cœur, ou j^enfonce mon coutelas dans ces sacs pour vous ôter tout souci.
— Dieu vous en garde! s'écria la jeune femme; je ne me consolerais de ma vie d'avoir fait couler une goutte de sang.
— Qu'est-ce que le sang de ces deux manans, au prix de votre repos, belle des belles ? reprit le boucanier; ne seraient-ils point trop heureux de mourir pour rassurer leur divinité?
Ce miroir de beauté, ce chef-d'œuvre des dieux. Car tu surpasses tout, ange venu des cieux ! Le printemps, gracieux mignon de la nature. Ne découvre à nos yeux tant de riche peinture. Tant de roses, d'œillefs et de lys blancbissans,' Que tu produis ès-cœurs de plaisirs ravissans : Ton front semble à l'ivoire, et ta bouche odorante Fait voir un double rang que tout le monde enchante; De cinabre entouré, l'or de les blonds cheveux Mérite que chacun lui consacre ses vœux.
Hymette n'a pas tant en ses ruches d'aveltes, Qu'il naît dessous tes pas d'amoureuses fleurettes; Et tes yeux qui font honte au grand père des jours Lâchent, à tout moment, mille petits amours.
— Ces vers, noble dame, qui semblent avoir été composés à votre intention, sont de maître Claude Ternet, professeur de mathématiques et arpenteur juré pour le roi au Chalonnais {\ ) .
— Au diable vos vers ! dit Jean qui ne pouvait s'accoutumer à la galanterie du boucanier ; ne songeons qu'à ne point perdre de temps.
Le Glorieux se détourna avec une dignité offensée :
— Appelez -vous perdu le temps passé à rendre hommage aux belles? dit-il. Par le ciel !
(1) Tragédie de Sainte Reine Dalyse, imprimée à Troyes chez Pierre Garnier.
c'est là une hérésie , monsieur , qu'un gentilhomme ne peut souffrir !
— Silence , interrompit Françoise effrayée.
— Qu'y-a-t-il, noble dame ?
— Voyez.
Le doigt de la jeune femme indiquait un des sacs qui venait de se fendre, laissant paraître le sergent son coutelas à la main.
— Rifïlot ! s'écria le le Glorieux en se levant.
— René! répliqua le Parisien.
— Comment, c'est toi, maraud ?
— C'est vous, messire ?
— Avance, drôle.
— Me voici, cousin.
— Plaît-il? dit le boucanier en fronçant le sourcil ; tu as, je crois, oublié mon avertissement!
— C'est juste, reprit Rifllot, tu veux que
je retionce à la parenté de \otre seigneurie ; mais l'habitude...
r=r. ^ssez; et réponds, interrompit brusquement René. Qui t'amènes dans les mornes, \aurien ?
— Ne le vois-tu pas ? je suis venu pourchasser le sanglier.
— Tu mens! Tu cherchais ce jeune homme pour le faire fusiller.
— Qui vous a dit?...
— Et tu avais encore une autre mission.
— Moi?
— Toi !
Rifflot et le boucanier se regardèrent , mais le premier baissa les yeux.
— Eh bien ! c'est vrai, dit-il ; je devais ramener la Normande.
— El puis?
— Et puis faire, si je le pouvais, en chassant une provision de lard.
— Y compris celui de Mardi et le mieD ? -- Hein?
•^ Allons, pas de subterfuges, te dis-je, manant; je sais tout.
— ^ Tout ! au diable donc les cachoterîes ! s'écria le Parisien, tu sais alors, René, que j'avais résolu de ne point retourner au fort où je craignais quelque tour du lieutenant ; la Normande peut t'attester que je songeais de-» puis long-temps à quitter les établissemens,
— C'est la vérité , dit Françoise,
— Mais M. de L'Olive nous fait surveiller comme des nonnes en promenade ; il fallait attendre l'occasion de gagner le niorne Piment.
— Quoi, tu comptais venir à mon carbet ? dit le Glorieux.
— Tout droit.
— Et tu espéra
— En ma qualité de parent.
— Et tu espérais être reçu ?
— Encore ! s'écria René avec un geste "violent.
— Eh bien non, eh bien non ! reprit Rifflot; ne te fâche pas, cousin...
Le Glorieux se leva en armant sa carabine. Le Parisien recula, et Jean releva vivement l'arme du boucanier.
— Laisse, laisse, Normand! reprit celuici furieux ; aussi bien sa mort est nécessaire à notre sûreté. Si nous le laissons en arrière, îl nous fera découvrir.
— Au contraire, interrompît Rifïïot; je vous dirai comment échapper au lieutenant.
— Et qui assure que tu ne nous trahiras pas?
— Je vous suivrai, cou..., messire René, veux-je dire; et de plus, je vous livrerai un de vos ennemis ; ce moine qui a voulu vous faire reprendre autrefois.
— Le père Joseph ! Où est-il ?
— Regardez, dit Rifflot en montrant le second sac, à l'ouverture duquel venait d'apparaître la tête effarée du dominicain.
La colère du Glorieux ne put tenir à cet aspect.
— Pardieu ! mon révérend , s'écria-t-il ; vous me faites l'effet d'un embryon dans un bocal !
— C'est le mécréant du morne Piment, interrompit le dominicain.
— Lui-même, mon père , que vous vouliez faire pendre, pour son salut, et qui est aujourd'hui à même de reconnaître vos bonnes intentions.
— Ne te réjouis pas encore, fils de Satan, dit le moine en promenant autour de lui un œil menaçant ; le lieutenant n'est pas loin.
— Merci de me le rappeler, mon père, c'est de la charité chrétienne, répondit le Glorieux en se levant.
Il prit Rifflot à part, lui fit plusieurs questions sur les dispositions prises par Fontaine ; puis, se tournant vers Jean :
•^— Il est temps de repartir, dit-il, si nous voulons arriver avant le jour.
— Qu'allez -vous faire du sergent et du moine? demanda le jeune homme à demivoix.
— Nous y penserons plus tard ; je les emmène provisoirement comme otages.
— Mais ne chercheront-ils point à fuir ?
— Je le jure, s'écria Rifflot.
— Et moi, j'y prendrai garde, ajouta le boucanier en préparant le licou de Mardi.
— Ne vous fiez-vous point à ma parole , messire René?
— Je me fie à ta parole , aidée d'une corde de mahot.
— Quoi ! vous voulez ?
•— Tes poignets, drôle, et pas de phrases; le temps nous presse.
11 s'était approché du sergent, auquel il Ha les mains derrière le dos malgré ses protestations ; mais lorsqu'il s'avança vers le père Joseph pour en faire autant , celui-ci tira son coutelas et se mit en défense.
Le Glorieux jeta un regard à Jean , qui se glissa derrière le moine, lui saisit les deux coudes et le désarma.
— Traître ! s'écria le dominicain en essayant de i^e débattre.
— Doucement, doucement, dit le Glorieux; point de mauvaise humeur, mon père; nous voulons seulement que vous gardiez les mains jointes, attitude convenable pour un homme de votre robe.
— Lâches mécréans ! hurla le père Joseph exaspéré.
-- Vous avez raison , reprit le bouca-
nier tranquillement ; nous sommes tous assez mauvais chrétiens pour craindre une mort subite; aussi marcherez -vous en avant, afin de recevoir les coups, s'il y en a.
— Je ne marcherai pas, dit le moine.
— Allons , ne vous entêtez pas , mon père.
— Je ne marcherai pas ! vous dis-je.
— Vous voulez donc rester en arriére?
— Oui.
— Vous êtes décidé?
— Décidé.
Le Glorieux arma sa carabine et recula d'un pas.
— Qu'allez-vous faire? s'écria Françoise.
— Prendre mes précautions pour que le révérend ne fasse point découvrir nos pistes; répondit le boucanier d'une voix ferme.
— Oh ! pas de violence, au nom du ciel !
— Qu'il marche, alors.
La jeune femme se tourna vers le moine les
mains jointes, et le supplia de céder ; celui-ci eut un moment d'hésitation ; ses yeux enflammés se promenèrent autour de lui comme s'il eût cherché un moyen de résistance ou une chance de salut. Enfin il baissa la tête avec un grincement de rage.
— Eh bien! demanda le boucanier impatienté.
— Oh ! je me vengerai , murmura le dominicain en se mettant en marche.
— A la bonne heure, mon père, dit le Glorieux ; voilà de vrais sentimens de moine. C'est folie de se faire tuer comme une tourterelle j il faut attendre l'occasion de rendre un peu de mal à son ennemi, ne fût-ce que par justice. Et maintenant, en route. Holà! Mardi, viens présenter ton échine à notre Hélène, et vous, mes gars, bon pied, bon œil et bouche close !
Tous se remirent en route 5 le sergent et le
moine marchaient en tête , surveillés par lé Glorieux ; puis venaient Françoise et Jean.
La petite troupe s'avançait aussi rapidement que le permettaient la nuit et la difficulté du chemin. Le silence qu'elle observait n'était troublé que par le bruit des pas sur les branches mortes ou par la respiration haletante de Mardi.
Elle atteignit enfin un bois d'acajous , d'arbres épineux et d'acomas, où la marche devint plus facile. L'ombre épaisse des arbres, en interceptant l'air et le soleil , avait détruit tous les buissons, et le pied ne rencontrait que de la mousse parsemée de quelques touffes de fougères étiolées. L'obscurité y était si profonde, que le Glorieux, craignant de laisser échapper ses prisonniers, posa sa carabine en bandoulière , saisit par le milieu la corde de mahot qui les liait tous deux, et dit à Jean et à Françoise de doubler le pas.
Cependant le sanglier semblait s'avancer avec répugnance. Depuis son entrée dans le bois, il respirait l'air et grognait sourdement.
— Qu'y a-t-ii, Mardi? demanda le boucanier.
Le sanglier répondit par un grondement inquiet.
— J'entends bien que tu me dis de prendre garde , reprit le Glorieux ; mais de quoi , mon gros?
Et comme l'animal continuait son avertissement sans donner aucun signe qui désignât le danger, il pria Françoise de descendre et laissa passer Mardi devant.
Celui-ci eut à peine fait quelques pas, qu'il s'arrêta brusquement , changea de direction , s'arrêta de nouveau , revint en arrière et finit par se coucher à terre avec .un hurlement de détresse.
Le Glorieux lâcha vivement la corde des pri-
sonniers et voulut ramener son fusil qu'il avait passé en bandoulière ; mais avant qu'il eût pu se mettre en défense, deux pieds s'appuyèrent sur ses épaules; il leva la tête. Des ombres venaient de se détacher de tous les arbres, en poussant le cri de guerre des Caraïbes, et avant que lui et Jean eussent pu se reconnaître, ils se trouvèrent entourés par les sauvages, saisis et garrottés.
Une centaine de cases élaient dispersées sans ordre au fond d'une clairière pratiquée dans les bois touffus qui ombrageaient la montagne Sainte-Rose. Les troncs d'arbre à demi brûlés, la terre recouverte de cendre," les feuilles encore vertes formant les toits des carbets , tout annonçait un de ces nouveaux établissemens
formés par les familles caraïbes que les Français avaient chassées des autres versans de la Basse-Terre. Bien qu'elles fussent accouCumées à vivre séparément et à former chacune un hameau , elles s'étaient depuis peu réunies dans cette commune retraite , afin de pouvoir se mieux défendre si on les attaquait. Le vieil Alayoulé lui-même, chef de tous les Galibis de l'iie, y avait bâti son carbet, et son fils, le capitaine , y avait amené ses pirogues par la rivière de la Ramée.
Du reste , quelque pauvre et grossier que fût le village des Caraïbes , les bois au milieu desquels il était bâti lui donnaient une sorte de splendeur sauvage. Enfermée dans son encadrement de sombre verdure , la clairière semblait l'œil de la forêt, et recevait seule la lumière du ciel. Les rayons du matin y pénétraient obliquement , ruisselant à travers les feuillages en cascades étincelantes. On enten-
dait sous les arbres les gais siffleraens des gobe-mouches et des anolis mêlés aux chants du rossignol des Antilles et aux bourdonnemens des abeilles . A voir le "village caraïbe javec sa forme allongée, au milieu de cet océan de feuilles> et bercé, pour ainsi dire j par ces sauvages mélodies, on eût dit une canoila (I) lumineuse, à l'ancre dans les ombrages.
Ce fut là que les Caraïbes conduisirent le Glorieux et ses compagnons. Comme les chefs étaient absens , on les enferma dans uhe case dont la garde fut confiée à quelques-uns des jeunes guerriers de l'expédition.
Un jour entier , puis une nuit s'écoulèrent ainsi dans l'attente et les angoisses, tous savaient trop bien quel sort leur était réservé par les sauvages pour ne pas s'en épouvanter. Françoise surtout sentait soii cœur se glacei*
(•) Barque caraïLe.
au souvenir de ce qui lui avait été raconté dans les habitations y--elle tremblait pour Jean et pour elle-même ; car, en même temps que son amour avait grandi de tout ce qu'elle avait souffert pour le jeune homme, son attachement à la vie s'était accru des efforts tentés pour la sauver. Aussi se sentait-elle saisie, par instans , d'une sorte de rage désespérée , à l'idée de voir tant de courage, de fatigues et de volonté rester sans résultat. Elle demandait à Dieu , les mains jointes et d'une voix hardie, ce qu'il fallait donc faire pour mériter de vivre , et à quel prix il mettait ici-bas le bonheur? Puis les plus humbles désolations succédaient à cette espèce de révolte ; elle priait avec ferveur, offrait sa vie pour sauver celle de Jean , ou demandait même , comme faveur suprême, une mort commune, mais prompte et sans agonie. Le jeune marin essayait vainement de réveiller ses espérances
en lui rappelant les dangers auxquels ils s'étaient déjà dérobés; Françoise avait épuisé sa vigueur. Elle était arrivée à ce moment où l'ame vaincue demande compte des souffrances subies et des efforts tentés ; — triste révolte de notre faiblesse contre une volonté que nous trouvons inique, parce que nous ne pouvons la comprendre, et qui nous ôte la résignation, celte dernière douceur mise par Dieu au bord des coupes les plus amères.
Le désespoir de Rifflot était presque aussi vif, mais moins touchant. Dans son trouble il s'en prenait à tout le monde et à toute chose de son malheur; accusait le lieutenant Fontaine , le troupeau de sangliers , les forêts vierges, et finissait chaque lamentation par des blasphèmes qui ne manquaient jamais d'exciter la fureur du moine.
Quant au Glorieux, il se montrait aussi libre d'esprit et aussi tranquille que s'il se fut trouvé
au morne Piment, faisant les honneurs de son carbet. La tête appuyée sur Mardi, qui s'était philosophiquement endormi à terre , il continuait a sourire gracieusement, à appeler Françoise son infante , et à citer des vers de pastorales, sans s'inquiéter du sort qui les attendait, La dignité que Jean puisait dans son courage, il la trouvait, lui, dans son insouciance et dans sa vanité. Semblable à ces acteurs soigneux qui gardent leur attitude tant que le rideau n'est point tombé, il tenait à se conduire, jusqu'au dernier instant, en véritable gentilhomme.
Comme tous les carbets bâtis par les sauvages , celui dans lequel les prisonniers se trouvaient renfermés n'avait d'autre ouverture qu'une porte qui avait été soigneusement close. Cependant les premières lueurs du soleil, pénétrant à travers les fentes du toit, réveillèrent le Glorieux. Il se souleva en se secouant, et
ses yeux rencontrèrent ceux de Rifïîot, qui était assis à terre , regardant avec effroi ces traînées lumineuses qui annonçaient le jour.
— C'est ce matin qu'ils vont venir, René, murmura-t-il d'une voix basse et tremblante,
— J'y compte bien, dit tranquillement le boucanier.
— Vous y comptez ? répéta Rifflot. Âvezvous donc quelque espoir?
— Sans doute, sergent, j'ai l'espoir d'être très prochainement boucané.
Le Parisien eut un frisson.
— Atroce! atroce! murmura-t-il... et nul moyen d'échapper?... Vous ne connaissez nul moyen, René? Si vous pensiez qu'en leur parlant! vous savez que je connais un peu leur langue; c'était ihoi qui servais d'interprète avant la guerre, quand nous faisions des échanges.
— Cela vous servira bientôt.
— Vous croyez?
— Quand vous serez lié au poteau , vous pourrez chanter votre chant de mort en caraïbe .
— Ne parlez pas de cela, René; j'espère toujours , moi 5 cette nuit j'ai beaucoup réfléchi ; il m'est venu une idée.
— De vous confesser, peut-être?
— Non.
— D'avaler votre langue?
— Non, non.
— Quoi donc?
— De me faire sauvage!
— Vous ! s'écria le Glorieux.
— Ils ont bien reçu des engagés marrons qui font maintenant partie de leurs tribus.
— Et vous échangeriez vos hauts-de-chausses , contre un habillement de roucou(l) ?
(1) Peinture dont se servent les Caraïbes pour se tatouer.
— J'aime mieux être peint à l'huile que rôti.
— Pardieu , je veux voir cela, fût-ce de dessus le boucan. Prenez garde seulement que l'habit de roucou est le plus gênant à porter quand on n'en a pas l'habitude. Sur mon ame, sergent, je gage que vous aurez l'air d'une poule qui a perdu sa queue. Vous voudrez toujours mettre vos mains dans vos poches.
— Riez , riez , dit Rifflot ; peu m'importe mon habit, si je sauve ma peau.
— Quanta la peau, dit le boucanier, il ne vous en restera guère, Parisien.
— Que voulez -vous dire?
— Ne savez-vous point que pour être admis dans la tribu il faut se faire recevoir au nombre des guerriers?
— Eh bien, je me ferai recevoir.
— A la bonne heure} mais moi j'ai vu une
de ces réceptions, et je sais à quelle épreuve on est soumis.
— Épreuve ? répéta Rifïlot inquiet.
— D'abord, sergent, on vous placera sur une sellette devant les guerriers assemblés; votre introducteur vous adressera un beau discours pour vous exhorter à manger beaucoup d'ennemis , et à ne pas faire plus de cas de la douleur ou des coups que d'une gorgée de vin d'ananas; après quoi il prendra un mancefenil (1) vivant par les pieds, et lui brisera la tête sur votre front.
— Que dites-vous?
— L'oiseau sera ensuite broyé entre deux pierres jusqu'à ce qu'on en ait fait une sorte de sauce assaisonnée de piment rond ; votre patron vous découpera la chair sur tout
(1) Oiseau de proie.
le cofps avec une dent d'acouty , et lavera la plaie avec cette sauce.
— C'est impossible, s'écria Rifflot.
— Écoulez donc jusqu'au bout, sergent.
Une fois les découpures ainsi bassinées de piment, on vous fera manger cru le cœur du mancefenil, afin de vous donner du courage ; puis on vous couchera dans un hamac de coton , ou vous devrez rester cinq jours sans manger, boire ni remuer, Encore faudra-t-il souffrir toutes ces épreuves sans froncer le sourcil ni pincer les lèvres, sans quoi, vous serez honteusement chassé comme un lâche.
— Et si je refuse de faire toutes ces sottises?
— Vous ne serez point reçu dans la tribu.
— Autant vaut alors être boucané, s'écria Rifllot d'un air consterné.
— C'est mon opinion, dit gravement le Glorieux. Mais silence , voici notre déesse qui se réveille; ne la fatiguez point de vos ter-
reurs? qu'elle puisse se remettre et m'entendre; car sa cruauté est mon véritable malheur, sergent ; c'est d'elle que me viennent tous mes tourmens, comme ceux du tendre Neris venaient de son ingrate bergère.
Et prenant sa voix de théâtre, le boucanier s'écria :
Toujours la pluie et le vent au visage. Toujours un feu d'amour qui me saccage. Toujours un taon qui s'attache à mon flanc Et sans tomber me dévore le sang.
Toujours, toujours un renfort de tourmente Par le mépris de ma fière Adamante.
Françoise venait d'ouvrir les yeux , et son premier m.ouvement fut de chercher Jean à ses côtés ; elle saisit sa main, qu'elle serra dans les siennes avec une tendresse convulsive. Le jeune homme l'attira contre son cœur et lui adressa quelques douces paroles.
— Le soleil... le soleil, interrompit la jeune
femme en montrant les lueurs qui pénétraient dans la case.
— Du courage, Françoise, dit Jean a\ec douceur; tout n'est point encore désespéré. Un jour et une nuit se sont écoulés sans rien amener de fâcheux pour nous.
— Plus ils ont attendu, moins ils attendront désormais, répliqua Françoise.
— Qui sait si ces retards ne nous sauveront point ! Il ne faut qu'un heureux hasard.
— Le lieutenant Fontaine devrait bien avoir l'esprit de nous chercher de ce côté, observa le Glorieux.
— Hélas ! ce serait encore la mort! balbutia la jeune femme.
— Qui sait, ma reine? II y a toujours delà ressource avec des hommes civilisés. En tout cas, jespère comme Jean. Chaque heure de retard augmente nos chances de salut ; aussi, ne devons-nous songer qu'à gagner du temps.
— Vous ne devez songer qu'à confesser \os péchés, et à vous repentir, interrompit une voix impérieuse.
Le boucanier se détourna et aperçut le moine qui venait de se soulever.
— Merci, mon révérend, reprit -il tranquillement ; nous nous en occuperons quand il en sera temps; mais pour le moment, je sens plus le besoin d'une tranche de porc que celui de l'absolution. Depuis que nous sommes leurs prisonniers , ces drôles nous ont à peine accordé quelques ignames cuites dans leur infernale sauce de piment.
— Écoutez, interrompit Françoise.
— Voici quelqu'un.
La porte venait en effet de s'ouvrir, et deux sauvages parurent. La jeune femme se rapprocha de son mari, et Rifflot poussa une exclamation d'épouvante.
— Silence, dit le Glorieux à voix basse ; et
surtout, sergent, pas un mot qui puisse leur faire deviner que vous les comprenez,
Lé sergent n'eut point le temps de répondre ; les deux Caraïbes venaient d'entrer.
Celui qui marchait le premier était de iiaûté taille, et tout en lui annonçait, à la fois, la force et l'habitude du commandement. Ses longs cheveux, tordus avec soin, étaient entremêlés de cristal et de tresses de coton. Sur sa poitrine pendait le caracoli en forme de croissant que portent les chefs, et un collier de dents de léopard , auquel il avait attaché un sifflet fabriqué avec un ossement humain ; ses bracelets étaient de plumes de perroquet, et il tenait à la main un boutou (1) artistement ciselé, à la poignée duquel pendait une frange d'écorce coloriée.
Il s'arrêta devant les prisonniers , promena (I) Casse-lêle.
sur eux un regard pénétrant, et tressaillit à la vue de Françoise ; mais ce fut un mouvement rapide et presque imperceptible, car il se détourna à l'instant même vers son compagnon qui était demeuré quelques pas en arrière, et lui fit signe d'approcher.
Celui-ci était plus petit, plus vieux, et quoique soigneusement roucoué, d'une teinte plus claire que le chef. Ses yeux étaient gris, et ses cheveux presque blonds, chose inouïe chez les Caraïbes; enfin, il portait à la ceinture un coutelas que le Glorieux reconnut aussitôt.
— Par mon salut , ce n'est point là une peau tannée, mais quelque échappé des établissemens , dit-il ; voyez , sergent , si vous ne reconnaîtriez point sous cette peinture à l'huile un de vos colons ?
Rifflot leva la tête ; mais le sauvage demeura impassible, comme s'il n'eût rien compris à l'exclamation du boucanier. Le chef le prit à
l'écart, et lui adressa la parole en langue caraïbe.
— Que dit-il, sergent ? demanda le Glorieux tout bas.
— 11 lui ordonne, je crois, de nous interroger, répondit Rifflot qui ne pouvait saisir que quelques mots.
— C'est donc un interprète ?
— Nous allons voir.
Le sauvage venait de se rapprocher, et s'adressant à René :
— Yous avez deviné juste , mon gentilhomme, dit-il, je suis un Français comme