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Pierre et Jean

Une foule de manants, de serfs et d'ouvriers entouraient le seuil d'une petite maison située à l'extrémité du faubourg du Rachat, à Vitré, regardant des meubles entassés dans le chemin, et que des gens de justice vendaient à la criée.

Tous semblaient attirés par la curiosité plus que par l'intérêt, car nul n'achetait, sauf quelques Juifs, qui proposaient, de loin en loin, une enchère, et donnaient au sergent, lorsque l'objet leur était adjugé, leurs noms et l'indication de leurs demeures. Cette dernière formalité était ordonnée par la coutume qui permettait au detteur de recouvrer les biens sur lui saisis, en restituant, dans une huitaine, le prix aux acquéreurs, plus un denier pour chaque sol au-aessous de la livre, et, au-dessus de la livre, douze deniers.

Cependant la porte qui était restée ouverte permettait de voir dans l'unique pièce composant l'habitation. Au coin le plus obscur et le plus reculé, un homme était assis près d'un berceau. Il portait l'habit piqué sur le devant, le chapeau à plumes de paon, et les bas de laine violette, qui, dans tout le duché de Bretagne, distinguaient les tailleurs des autres gens de métier. Il eût été difficile de dire son âge, au premier aspect ; c'était un de ces visages sans rides et pourtant sans jeunesse, sur lesquels les années glissent comme l'eau du ciel sur les statues exposées aux porches des cathédrales. Il avait le teint pâle, la taille courte, les membres petits et grêles; mais, bien que la force apparente lui manquât, on sentait en lui je ne sais quelle vitalité tenace.

Tout, du reste, en maître Landais, semblait opposition et contraste. Doué de vives facultés poétiques, comme tous ceux de sa profession, il possédait, en même temps, au plus haut degré, le sens pratique des choses. De là, ce mélange de passion et de calcul dans les sentiments, d'élévation et de trivialité dans les paroles. Fidèle à ses projets, il savait également les accomplir, par spontanéité, ruse ou persistance ; il y avait en lui, à la fois, du breton, du tailleur et du courtisan.

Cependant la vente continuait sans qu'il y prît garde. Le sergent venait d'adjuger son établi, sa hallebarde et quelques reliques bénites à Sainte- Anne , lorsqu'il mit la main sur un livre relié en chêne, avec fermoir d'acier poli.

— A trois gros nantais le manuscrit, dit-il. Pierre Landais releva vivement la tête.

— Arrête, maître ! s'écria-t-il en se levant, ce manuscrit ne peut m'être enlevé,

— Pourquoi cela ?

— Parce que j'y ai écrit mes secrètes idées, à mes heures de loisir, et que chacune de ses pages est comme une lettre adressée à un ami .. Tu as vendu l'établi sur lequel je gagnais le pain de chaque jour, les armes destinées à défendre mon foyer, les reliques qui devaient me préserver du malheur; c'était Ion droit, puisque je n'avais pas payé la rente due à messire le chancelier Chauvin ; mais tu ne peux mettre en vente mes souvenirs et ma pensée : ce manuscrit, ce n'est pas un meuble, c'est quelque chose

de moi.

Pour toute réponse, l'homme de justice prit une Coutume de Bretagne suspendue à sa ceinture par une courroie, l'ouvrit, et lut d'une voix claire :

Art. 226. « En nul cas ne seront exécutés les vêtements à usage quotidien, ni le lit et couette où reposent, ni le pain et la pâte de ceux sur lesquels on exécute. »

— La Coutume ne parle point de manuscrit, ajouta-t-il ironiquement.

Eh bien, laisse-le-moi, et vends tout le reste ! s'écria

Landais.

Le sergent haussa les épaules.

Soit, dit-il, aussi bien je n'en trouverais pas six sous

bourgeois.

Il rendit le livre à Landais, et la vente s'acheva sans nouvel incident.

La foule s'était retirée avec les gens de justice ; Landais s'avançait vers la porte pour la refermer, lorsqu'un nouveau personnage parut sur le seuil.

11 portait aussi le costume de tailleur, mais le temps et la négligence avaient exercé sur ses vêtements de visibles ravages. A voiries mille piqûres de son pourpoint, blanchies par l'intempérie des saisons, on l'eût dit au premier aspect vêtu d'une cotte de mailles. Ses bas violets, de

teinte inégale, laissaient apercevoir sa chair; et son feutre, dont la cuve déformée se détachait des bords frangés par l'usage, lui tombait jusqu'aux yeux. Quant à ses traits, c'était une de ces figures rougeaudes sur lesquelles la ruse et la couardise prennent une fausse apparence de bonhomie. A l'aspect de Landais, il fit des épaules un geste plaintif, et lui tendit la main.

— Eh bien! mon pauvre compère, dit-il d'un ton pleureur, on a donc fait vendre chez toi?

— Messire Chauvin se venge !... murmura Landais, qui semblait répondre plutôt à ses pensées qu'aux paroles du tailleur.

Celui-ci hocha la tête.

— Hélas ! oui, soupira-t-il ; c'est un grand malheur, Pierre, que défunte Marguerite ait été vue du chancelier. Une autre y eût trouvé son avantage; mais Marguerite était une sainte. Aussi messire Chauvin s'est fâché; tu as perdu d'abord ta place de garçon tailleur près du comte d'Étampes, aujourd'hui notre gracieux duc...

— Pais le chancelier nous a persécutés partout, interrompit brusquement Landais ; puis le travail m'a manqué, puis Marguerite a succombé à la misère et au chagrin!... Voilà ce que tu vas me dire, n'est-ce pas? car c'est ta manière, à toi; tu consoles toujours les autres en leur rappelant leurs maux ; tu ne pleures que pour les faire pleurer plus fort ! Ajoute de suite que, dans huit jours, ma fille et moi, nous n'aurons plus où appuyer notre tête, et qu'il faudra aller mourir avec elle au pied de quelque croix de carrefour ! T'imagines-tu que je n'aie point pensé à tout cela, et que j'aie besoin de tes yeux pour voir à mes pieds?

— C'est de ta faute aussi, ditYvon avec un geste têtu.

— De ma faute ?

— Oui; tu as bravé messire Chauvin, tu lui as reproché sa paillardise.

— J'avais tort peut-être !

— On a toujours tort de résister quand on est sûr d'être le battu; moi, vois -tu, compère, je ne manque jamais de trouver raison à ceux qui sont les plus forts. Je les remercie le chapeau à la main du mal qu'ils ne me font pas ; je reçois ce qu'ils me doivent comme un pur don ; je me fais enfin si petit, qu'ils seraient obligés de se baisser pour me frapper.

— Cela t'a bien réussi, dit Landais en promenant sur le costume déguenillé du tailleur un regard ironique.

— J'aime mieux des trous à ma veste qu'à ma peau, répondit Pierre ; si les collecteurs me voyaient un meilleur habit, ils augmenteraient ma capitation. Le gibier le plus gras est le premier mangé, compère, et nous sommes nous autres le gibier de la noblesse.

— C'est-à-dire, observa Landais en le regardant fixement, que tu es plus riche que tu ne veux le paraître.

Yvon pâlit.

— Jésus ! qui t'a dit cela ? s'écria-t-il ; moi riche ? moi qui n'aurais besoin que du bissac et du bâton blanc pour paraître un mendiant ; moi qui n'ai plus rien de la dernière fournée dans ma huche, et qui venais te demander à souper?

Pierre haussa les épaules.

— N'as-tu pas peur que je te dénonce ou que je te demande secours, damné ladre? dit- il dédaigneusement. Garde tes écus au soleil et tes angelots, si tu en as ; que m'importe ? Ce n'est point là ce qui m'occupe maintenant.

il y eut une longue pause ; les deux tailleurs s'étaient assis près du foyer. Pierre,, les regards fixes, les lèvres

8 RRE LANDAIS.

serrées et les poings appuyés sur ses genoux, semblait suivre, dans sa pensée, quelque projet de haine. Yvon, qui avait plusieurs fois levé les yeux sur lui, secoua la tête comme s'il eût deviné sa méditation.

— Prends garde, dit-il à demi-voix, il y a danger à se venger des puissants ; si tu écoutes ta colère, ton sort deviendra pire qu'il n'est aujourd'hui. Quand on ne peut pas étrangler ses ennemis, vois-tu,- le mieux est de leur faire la révérence.

— Aussi la ferais-je si cela pouvait me servir, répondit Landais ; je saurais feindre mieux que toi, pourvu que le but justifiât un pareil effort ; mais la patience veut l'espoir. Que je puisse sortir du néant où je suis, préparer à ma fille un avenir meilleur, me venger de ce que j'ai souffert, et à ce prix j'accepterai toutes les humiliations, je consentirai à tous les mensonges. Ah ! personne ne me connaît, Yvon. Je marcherais à genoux dix années devant messire Chauvin, si j'avais l'espérance de le tenir une heure seulement sous mes pieds.

Yvon releva vivement la tête et regarda tout autour de lui.

— Prie Dieu que le chancelier n'en sache rien, murmura-t-il effrayé ; Marie est encore trop jeune pour rester orpheline.

Ces derniers mots firent tressaillir Landais. Le souvenir de sa fille, jeté au milieu des bouillonnements de sa colère, sembla les apaiser subitement. Ses regards se tournèrent vers le berceau avec un attendrissement involontaire ; Marie, qui venait de se réveiller, sourit en lui tendant ses petits bras, et il courut l'embrasser.

Il était aisé de voir, à la maigreur de l'enfant et à ses paupières plombées par la fièvre, qu'elle venait d'échapper à une longue maladie. Une pâle fraîcheur de convaies-

PIERRE LANDAIS. ô

cence, répandue sur ses joues, annonçait pourtant le retour à la vie.

— Sainte Anne la bénisse ; elle est tout à fait guérie, dit Ivon qui s'était approché.

Et passant la main sur la brune chevelure de l'enfant :

— Pas vrai, petiote, que tu n'as plus de mal ? demandat-il.

— J'ai faim, répondit Marie en riant.

Pierre se rappela alors que, retenu parla vente, il n'avait rien préparé pour sa fille. Il fouilla avec inquiétude dans sa ceinture et en retira quelques gros nantais.

Les yeuxd'Yvonbrillèrent à cette vue; sa main s'étendit comme par un mouvement involontaire.

— Donne, voisin, dit-il d'un ton câlin, j'irai acheter ce qu'il te faut.

— J'irai moi-même, répondit Pierre avec une brusque défiance.

— L'orage va venir; tu ferais mieux de rester près de l'enfant.

On entendait en effet déjà de lointains grondements, et de larges gouttes de pluie, emportées par la rafale, commençaient à fouetter les carreaux de toile écrue dont l'étroite fenêtre était garnie. Marie jeta ses bras autour du cou de son père, en le suppliant de ne point la quitter, et celui-ci, qui ne savait résister à aucun des désirs de l'enfant, accepta, quoique à regret, la proposition de son compère, qui prit l'argent et sortit.

Après avoir échangé avec Landais quelques paroles et quelques caresses, Marie s'était levée. Elle vint s'asseoir près de l'àtre, et se mit à faire jaillir les étincelles du brasier assoupi, en chantant un des airs monotones que sa mère lui avait appris lorsqu'elle la berçait. Pierre la regarda faire quelque temps avec un triste sourire, puis il

s'approcha de la porte dont le volet était resté ouvert, et s'y appuya rêveur.

Le peu de mots qui lui étaient échappés un instant auparavant, et qui avaient causé une telle frayeur à Yvon, n'étaient pourtant qu'une bien faible et bien incomplète expression de ce qui se passait dans cette âme. Qui eût pu la voir jusqu'au fond y eût découvert d'étranges ambitions et de plus singulières confiances.

Comme tous ceux que pousse une passion sincère, Landais avait fini par prendre ses rêves pour une prophétie, ses désirs pour des droits. Il avait vainement vu mettre au tombeau toutes ses espérances; il en attendait la résurrection avec autant de foi que les apôtres celle du Christ. Son amour pour sa fille lui rendait tout croyable, facile. Seul, il n'eût désiré longtemps ni la richesse ni la puissance ; car il y avait au fond de ce cœur la lie amère que laisse une jeunesse trompée; mais les souffrances qu'il avait connues, il voulait les éviter à Marie; il voulait qu'elle vécût parmi les maîtres; qu'elle marchât sur la foule, puisque c'était le seul moyen de ne pas sentir les pierres du chemin. Après avoir vu tant de misère chez les faibles, il devait croire que le bonheur se trouvait chez les puissants, et il voulait ce bonheur pour sa fille.

Quant au moyen de l'obtenir, il savait tout possible avec un hasard heureux et une ferme volonté : sûr de la velouté, il attendait donc le hasard sans découragement, sinon sans impatience.

Cependant la nuit descendait rapidement, et le tonnerre semblait approcher. La cabane du tailleur était placée à l'extrémité du faubourg du Rachat, loin de toutes les habitations et plus près de la lisière des bois que de la ville. Plongé dans sa méditation, Landais écoutait vagnemertt les cris d'appel des bûcherons, le roulement éloigné des

chariots et les chants des pâtres regagnant, à travers les clairières, leurs fermes isolées. Il y avait pour lui, dans tous ces bruits, je ne sais quelle mystérieuse signification qui le faisait sourire. On eût dit qu'il prenait déjà possession de ses espérances, que ce murmure de travail le réjouissait comme un maître qui sait que l'on travaille à son intention, et que tout ce qui se fait doit lui revenir.

Dans ce moment la voix d'un pâtre retentit de plus près ; il chantait le vieux sône de la vallée. Fasciné par l'air si connu, Pierre prêta malgré lui l'oreille.

Voici l'heure voilée

Où meurent bruits et chants ;

Au fond de la vallée

Plus d'oiseaux ni d'enfants.

L'ajonc flétri s'allume,

Et le pâtre absorbé

Près du foyer qui fume

Reste, le front courbé.

Il croit, dans sa masure, Que les plaisirs parfaits Coulent comme une eau pure Sous le toit des palais; Mais les biens qu'il réclame Savent mieux se cacher :

Le bonheur vient de l'âme Comme l'eau du rocher.

Landais fut involontairement saisi : en eût pu prendre ces vers pour un mystérieux avertissement! IJ y avait, ainsi que nous l'avons déjà dit, dans l'âme de Pierre toutes les superstitions du poëte, mêlées à toutes les habiletés de l'ambitieux. L'à-propos de ce vieux sône, qui venait, comme un écho de la sagesse antique, protester contre

ses secrètes aspirations, déconcerta un instant son assurance.

Les esprits les plus actifs et les plus résolus ont toujours en eux, à leur insu, quelques mouvements de paresse honteuse, quelques lâchetés secrètes qui, au premier doute, crient que la prudence est le repos. Aussi, cet homme qui avait vu les gens de justice tout vendre chez lui, sans renoncer à ses projets d'élévation, se sentit-il ébranlé par la chanson d'un enfant qui passait.

Il referma le volet et vint s'asseoir découragé près de Marie.

Il y était à peine depuis un instant, qu'Ivon rentra.

— Sainte Vierge, quel temps! s'écria-t-il en se secouant comme un chien qui sort de la rivière : j'ai voulu prendre par le chemin Vert, j'ai cru que je n'en sortirais jamais.

— On a pourtant fait une collecte pour le réparer ! observa Landais.

Yvon fit entendre une espèce de sifflement moqueur qui lui était habituel.

— La collecte aura servi à acheter une litière pour messire le chancelier, dit-il à demi-voix. Pourvu que nos seigneurs aient les pieds secs, ils trouvent les routes assez bonnes. S'ils pouvaient seulement s'égarer un jour de chasse, et prendre par le carrefour aux Loups! ils serviraient à combler la grande fondrière, et ça nous épargnerait des fascines.

Yvon accompagna ces mots d'un rire qui semblait solliciter l'approbation de son compère; mais celui-ci était retombé dans sa rêverie. Le tailleur se tourna alors vers Marie, avec laquelle il se remit à causer.

Il disposait tout en même temps pour le repas du père et de la fille, espérant acquérir ainsi le droit d'en prendre sa part. Les préparatifs furent bientôt achevés et l'enfant

était déjà à table, lorsqu'on frappa violemment à la porte de la cabane: Yvon se détourna effrayé.

— Qui peut venir si tard? demanda-t-il.

Landais se leva sans répondre et alla à la porte ; mais il recula à la vue d'un gentilhomme couvert de boue et de sang.

— Pour Dieu, maître, un abri! balbutia celui-ci d'une voix faible.

Pierre s'empressa d'ouvrir ; l'étranger entra en chancelant et se laissa tomber sur le premier siège qu'il rencontra.

— Vous êtes blessé, messire? demanda Landais.

Le gentilhomme voulut répondre ; mais ses forces étaient épuisées, il ne put que faire un signe ; puis sa tête se renversa, et ses yeux se fermèrent.

— Jésus ! il est mort, s'écriaYvon épouvanté.

— Il n'est qu'évanoui, répondit Pierre, qui avait passé une main sous le justaucorps de l'étranger pour consulter les battements de son cœur ; aide-moi à le porter sur ce lit, et n'effraie point l'enfant par tes cris.

Le voyageur ne tarda point, en effet, à reprendre ses sens, et put enfin répondre aux questions de ses hôtes. Ils Apprirent de lui que son cheval, effrayé par l'orage, l'avait précipité dans une des ravines qui bordaient le chemin. Il lui avait fallu des efforts inouïs pour atteindre la cabane de Landais, et ses souffrances étaient intolérables. Il demanda s'il n'y avait point à Vitry quelque physicien qui pût lui porter soulagement.

— Nous avons maître Thomasius, répondit Landais.

— Qu'il vienne alors, reprit le jeune homme ; vous lui direz que le sire de Beauville le demande, et que s'il réussit à m'ôter mon mal, il recevra autant de deniers qu'en pourra contenir son bonnet de peau de renard.

À l'annonce d'une pareille récompense Y von s'approcha vivement du lit, et proposa d'aller chercher maître Thomasius.

— Va, dit Pierre, et conduis en même temps Marie chez ma sœur Olivette ; il n'y aurait point ici de sommeil pour elle cette nuit.

Il «enveloppa l'enfant dans un manteau de peau de chèvre, l'embrassa plusieurs fois, et la confia aux bras d'Ivon.

L'absence de celui-ci dura près d'une heure ; il reparut enfin avec un vieillard en robe fourrée, qui portait sous le bras une cassette de cuir. C'était Thomasius.

Depuis le départ d'Yvon, une fièvre violente s'était emparée du sire de Beauville ; sa raison commençait même à se troubler. Le maître physicien, averti par son conducteur de l'importance de la cure pour laquelle il était appelé, examina le blessé avec soin; puis, offrant son coffret, il en retira plusieurs baumes, onguents et élixirs, tous remèdes souverains, à en croire l'étiquette latine dont ils étaient accompagnés. Il en surveilla lui-même l'emploi, et ne négligea, pendant toute la nuit, aucune des superstitieuses précautions ordonnées par les maîtres mires les plus célèbres.

Mais, malgré tout, l'état du blessé ne fit que s'aggraver, et lorsque le jour parut, son délire était devenu une sorte de frénésie.

Thomasius, dont la science était à bout, s'approcha de Landais :

— M'est avis, maître, dit-il tout bas, qu'il serait temps que messire de Beauville songeât à Dieu, pour qu'à défaut de son corps il pût au moins sauver son âme.

— En est-il à ce point? demanda Pierre en tressaillant.

— Il y est, maître.

Et pourtant vous disiez hier que les blessures étaient

peu de chose ?

— Aussi n'est-ce point de blessures qu'il mourra.

— Et de quoi donc?

Thomasius secoua la tête avec mystère.

— N'avez- vous pas vu, dit-il en baissant la voix, que les plus merveilleux remèdes sont restés sans effet, et que tous mes soins n'ont fait qu'augmenter le mal?

— Eh bien?

— Eh bien ! cela prouve qu'aucune science humaine ne pouvait guérir messire de Beauville : il est envoûté {1)1

— Envoûté! répéta Landais avec l'épouvante que ce mot mystérieux excitait alors chez les âmes les plus fermes.

— Depuis longtemps, si j'en juge par la rapidité du mal.

— Et il n'y a aucun moyen de salut?

— Faites venir im prêtre.

Landais réveilla Yvon pour l'envoyer au couvent le plus voisin.

Il reparut bientôt avec un moine , que l'on mit au fait en quelques mots , et qui s'approcha du sire de Beauville , afin d'entendre sa confession.

Mais l'agonie avait déjà commencé pour celui-ci ; son délire venait de faire place à un abattement profond ; il ne put répondre aux exhortations du frère Kiroch que par quelques mots inintelligibles.

Le moine redoublait pourtant d'ardeur à mesure qu'il

(t) L'envoûtement était une opération magique au moyen delàquelle on faisait mourir ses ennemis en enfonçant de longues aiguilles dans leur effigie, avec des paroles cabalistiques.

voyait diminuer les forces du blessé. Penché sur son lit , il énumérait tous les tourments de l'enfer, en lui criant de racheter ses péchés par quelque sainte fondation. Ces instances menaçantes parurent enfin comprises de sire de Beauville ; il se tourna vers le moine , entr'ouvrit les paupières et fit un effort pour parler ; mais sa voix s'éteignit presque au même instant, ses membres se roidirent, et il demeura immobile pour jamais.

Le frère, qui s'était baissé afin de le mieux entendre, se releva désappointé.

— Encore une âme à Satan ! dit-il d'un ton de dépit irrité; point de repentir, point d'absolution! Au grand diable d'enfer quiconque meurt sans songer à la sainte religion !

— Vous n'avez rien obtenu, mon père? demanda Thomasius,

— Rien , répondit frère Kiroch en repassant à sa ceinture la croix de son rosaire , comme une arme qui est devenue inutile et que l'on rengaine; j'en ai été pour mes pieuses exhortations.

— Ainsi que moi pour mes remèdes, ajouta le mire.

— Le couvent a pourtant besoin de morts pieuses, reprit le frère, car nos dortoirs sont trop petits et nos celliers tombent en ruine.

— Et je voudrais bien remplacer ma mule , ajouta le physicien.

— Le sire de Beauville appartient à l'une des riches familles de Normandie, et puisqu'il avait l'avantage de mourir près d'une maison de notre ordre, il nous devait au moins une donation.

— Et moi donc , mon frère , qui lui ai prodigué tous les secours de la science, n'avais-je point droit à une récompense?

— Notre Prieur réclamera près des héritiers.

— J'exigerai mes honoraires.

Y von, qui avait écouté l'entretien de Kiroch et de Thomasius, s'approcha à son tour.

— M'est avis que nous pouvons tous réclamer quelque chose, dit-il d'un accent doucereux ; vous, mon père, pour votre assistance au mourant ; vous , maître Thomasius , pour vos bons soins ; Pierre, pour lui avoir prêté son lit ; et moi, pour m'être donné grand'peine et grande fatigue à son intention.

— C'est la vérité, dirent le physicien et le religieux; mais qui paiera au nom du défunt ?

— La coutume de Bretagne, continua Yvon, permet aux mercenaires, pour leurs services et loyers, de prendre biens de leur autorité au delteur (1).

— Et tu conclus, maître ?

— Je conclus que ce ne serait point péché de nous payer de nos propres mains les services rendus par nous à messire de Beauville.

Thomasius et frère Kiroch se regardèrent.

— Encore faudrait-il le pouvoir, dit celui-ci.

— Aussi le pouvons-nous, répondit Ivon.

— Comment cela ?

— Voyez.

11 découvrit le lit mortuaire, et montra que le sire de Beauville portait une de ces ceintures de cuir qui servaient d'escarcelle en voyage, et que l'on avait coutume de cacher sous ses vêtements. Le moine et le mire se jetèrent un regard où brillait la cupidité.

— Si on s'en rapporte à la grosseur, elle doit être bien garnie, dit Kiroch en avançant instinctivement la main.

(i) Art. 229.

18 PIERRE LA^Al».

Yvon l'arrêta.

— Faisons d'abord nos conditions , dit-il ; part égale h chacun ; sinon rien à personne.

Ils se regardèrent de nouveau; il y eut un moment d'hésitation.

— Soit, dit enfin le religieux, qui paraissait pressé de connaître le contenu de la ceinture.

Le tailleur détacha celle-ci et la vida sur le lit. Trois cris de joie retentirent à la vue des angelots, des plaques et des écus d'or.

Les parts furent faites. Kiroch, Thomasius et Ivon prirent chacun la leur ; mais tout à coup le premier se ravisa.

— Est-ce là tout le trésor du défunt ? demanda-t-il.

On fouilla de nouveau sans trouver autre chose qu'une sorte de médaillon fermé et suspendu au cou du mort par une chaîne d'argent. Il contenait deux lettres avec un portrait de femme. Landais, qui jusqu'alors n'avait pris aucune part à tout ce qui s'était passé, tressaillit à la vue de ce dernier.

— Au plus heureux joueur le médaillon et la chaîne, dit Kiroch, qui tira des dés de sa manche.

— Non, dit Pierre en s'avançant, je les veux,

— Et que nous donneras-tu en retour? demanda Thomasius.

— Tout le reste.

— Marché fait! s'écrièrent-ils tous trois en même temps, en lui jetant le portrait et les lettres; à nous l'or, à lui le grimoire !

Le lendemain du jour où s'étaient passés les événements racontés dans le chapitre précédent, Landais se promenait dans le courtil avec sa sœur Olivette; tous deux parlaient vivement et comme gens qui ont peine à s'entendre.

— Et quand les lettres et le portrait seraient de la dame de Villequier, qu'en espères-tu? demandait Olivette.

— L'avenir te le fera connaître, répondit le tailleur; pour aujourd'hui, contente-toi de ce que tu sais, et garde Marie pendant que j'irai devers Nantes tenter la fortune.

— Je la garderai, dit Olivette, en soupirant; mais c'est grandpitié de voir la vie se perdre ainsi en folles imaginations.

Landais fit un signe d'impatience.

— Ils sont tous de même, murmura-t-il ; tant qu'on essaie, ils crient à la folie, et quand on a réussi, ils applau-

t. La raison, pour eux, c'est le succès.

— Et combien durera ton absence? demanda la tailleuse à Pierre.

— Je ne sais; il y aura peut-être bien des difficultés à vaincre et des dangers à courir; c'est pourquoi je laisse ici l'enfant. Sa présence détournerait mon attention et me ferait faillir le cœur ; il faut que je marche devant moi sans distractions, sans attendrissement, aussi enfermé dans mon

projet que ton fils Etienne dans sa jaquette d'archer.

— Je garderai Marie comme si je lui avais donné mon lait et mon nom au baptême, répondit Olivette ; et , quoi qu'il arrive, Pierre, tu peux être sûr qu'elle aura chez nous la meilleure part, et qu'à défaut de pain, je lui donnerais tnon sang.

— Merci , dit Landais attendri ; je sais que tu es bonne comme la mère de Jésus ; que Dieu me protège, et tu verras que Pierre n'oublie pas plus le bien que le mal.

Tous deux étaient arrivés à la porte du courtil ; le tailleur ôta son chapeau et embrassa sa sœur.

— Ne veux-tu point voir encore une fois l'enfant? demanda celle-ci attendrie.

— Non, dit Pierre d'une voix altérée, je la réveillerais, et si elle me regardait, je n'aurais peut-être plus le cœur de partir!... Soigne-la bien, Liette ; c'est tout ce qui me reste, vois-tu, et je sacrifierais pour elle mon salut éternel ! Elle me demandera quand elle va se réveiller : dis lui que je reviendrai bientôt. Prends-la sur tes genoux pour la consoler ; chante-lui de vieilles chansons : c'est celle du Cloarec aveugle qu'elle aime le mieux. . . Adieu, Liette !... prie pour moi ; je vais travailler là-bas pour vous.

Il l'embrassa de nouveau, en retenant à grand'peine ses larmes, et s'élança hors du courtil.

Il marcha presque en courant jusqu'au carrefour du Calvaire; mais lorsque, arrivé là, il se détourna, et ne vit plus même la fumée de son toit, il se sentit le cœur navré, et, se mettant à genoux devant la croix de pierre, il ne put se retenir de pleurer.

Cependant le courage lui revint vile. Après avoir recommandé sa fille à la vierge Marie, il se releva raffermi et reprit sa route.

PIERRE LANDAIS. 2i

Arrivé à Nantes, son premier soin fut de chercher le fils de sa sœur, Etienne Guibé, qui servait comme archer dans la garde du Duc. Il se dirigea en conséquence vers le château.

Comme il allait atteindre le port, il aperçut une grande foule de gentilshommes, de bourgeois et de manants, qui regardaient vers la Loire ; Pierre s'approcha, cherchant à percer la foule, et aperçut bientôt une barque merveilleusement peinte et tentée de soie verte, qui était près de quitter le bord.

Les mariniers, vêtus de fine toile de Quintin, étaient debout à leurs rames , tandis que les gentilhommes se tenaient, le feutre à la main, près de chaque banc. A l'arrière était assis le duc François II, en riche habit de velours.

Ses traits avaient, au premier aspect, cette expression à la fois énergique et douce qui semble être le principal caractère de la vieille race de l'Armorique ; mais, en regardant avec plus de soin, on était bientôt frappé de la molle langueur qui flottait sur ses lèvres voluptueuses et au fond de ses yeux bruns. A demi appuyé sur le coude gauche, il tenait sur le poing droit un corbeau blanc qu'il avait acheté depuis peu à prix d'or, et dont il tirait grand amusement. A côté de lui se trouvait une dame singulièrement belle et vêtue de brocart comme une reine. C'était Antoinette de Magnelais, célèbre dans toute la Bretagne pour l'empire absolu qu'elle exerçait sur le duc François. Landais la reconnut d'autant plus facilement qu'il l'avait vue maintes fois lorsque Marguerite, alors sa fiancée, la servait, et que lui-même était attaché à la garde-robe du duc, encore comte d'Etampes.

"jl essaya de s'approcher davantage de la barque ; mais îes archers qui bordaient le quai l'arrêtèrent.

22 PlERftB LANDAIS.

— Hors d'ici, malandrin ! s'écria un sergent en le repoussant rudement de sa hallebarde.

Landais voulut faire quelque résistance.

— Prenez garde, maître , dit tout bas un bourgeois qui se tenait prudemment à distance ; les soudards du duc sont brutaux et ne se soucient guère de la peau d'un manant; d'ici vous verrez à votre satisfaction et sans encombre.

Pierre suivit le conseil et alla se placer près du bourgeois.

— Où se rend donc le duc ? lui demanda-t-il.

— Il va chasser les oiseaux aquatiques, répondit celuici ; à la marée montante, goélands, hirondelles, guillaumes gris vont arriver par bandes, et monseigneur prend un merveilleux plaisir à les tirer au vol ; il ne rentrera peut-être qu'à la nuit close.

—- Mais quel amusement la dame de Villequier peutelle trouver à pareil jeu, et pourquoi suit-elle le duc ?

— Parce qu'il faut que l'homme soit partout suivi du péché mortel, observa un second interlocuteur qu3 sa robe de serge, et surtout son embonpoint, dénonçaient suffisamment pour un scribe de l'évêché. Damoiselle Antoinette a expérimenté, sur le roi de France Charles VII, comment on garde sous le joug les fronts couronnés, et sait qu'il est bon de ne point lâcher la laisse.

— Vive Dieu! s'écria un patron de navire, assis sur la branche d'un arbre qui s'avançait vers le fleuve ; monseigneur est heureux de gouverner si blanche nef; avec cela ^u'on la dit habile en tous genres de galanteries.

N'a-t-elle pas reçu leçon de sa tante Agnès Sorel, répondit le scribe.

— Et de bien d'autres, si l'on en croit les contes de commères, ajouta à demi-voix un marchand; aussi puis»je

vous répondre que c'est une fière personne, s'estimant plus haut qu'une reine, et ne permettant point l'abord de son retrait aux gens de peu.

— Pour le vrai, dit le marin, nous lui avions apporté une gazelle des pays chauds, et je lui ai fait demander qu'elle nous octroyât la gràcs de la lui offrir de notre main ; mais elle a envoyé un de ses pages avec une bourse pour la quérir.

— Est-il donc si difficile de parvenir jusqu'à la dame de Villequier ? demanda Landais inquiet.

— Un peu plus que d'entrer au paradis, maître, répliqua le scribe.

— Et pourtant, reprit le marin ^ la voir de près doit être chose qui agrée, car, sur le salut de mon âme! l'hermine est moins blanche que sa peau, et la mer est moins ondoyante que son corps.

— Ce n'est point une beauté parfaite, reprit l'homme de l'évêque ; on en a décidé ainsi à la cour de France, où se jugent mieux qu'en aucun pays pareilles questions.

— Et qu'ont-ils donc trouvé à redire en elle ? demanda le maître pilote d'un air incrédule.

— Elle a, dit-on, un œil plus petit que l'autre. Le marin haussa les épaules en sifflant.

— Quand je suis à la mer, je ne songe pas à mesurer les étoiles qui me regardent joyeusement du ciel, dit-il. Haro sur ceux qui épluchent de si près les belles choses !

— Soit, repritle scribe ; mais admirez-vous aussi les taches rousses qui couvrent son visage ? elle-même y trouve grande laideur, car elle s'en inquiète plus que de sa part desméritesdeNotre-Seigneur. Tous les mires et tous les souffleurs ont déjà épuisé leurs secrets pour les faire disparaître. Aussi, quelque enfermée que soit la dame pour lesmanants, elle vous eût ouvert elle-même toutes les por.

tes si, au lieu d'une gazelle, vous aviez proposé un nouveau remède.

Cependant les barques qui devaient accompagner celle du duc s'étaient remplies de mariniers et d'archers ; toutes quittèrent enfin le bord pour prendre le fil de l'eau. Landais les vit bientôt disparaître derrière les îles nombreuses de la Loire.

Mais il n'avait rien perdu de la conversation du marin, du scribe et du marchand. Résolu d'en faire son profit, il retourna à l'hôtellerie où il était descendu.

Quoique fils d'un tailleur, Landais n'était point sans culture. Destiné d'abord à l'Église, il avait reçu l'instruction qui distinguait alors les prêtres des laïques. Plus tard, la vocation ne lui étant point venue, il quitta les écoles et se rendit habile dans le métier de son père, mais sans rien oublier de ce qu'il avait appris. Il possédait surtout à un haut degré cet art des scribes que n'avait point détrôné encore l'imprimerie, connue alors de ses seuls inventeurs. Il passa donc le reste du jour à libeller une requête dans laquelle il épuisa toutes les coquetteries des majuscules et toutes les perfections de l'écriture gothique.

Muni de cette pièce, il alla trouver le soir même Etienne Guibé, à qui il demanda de la remettre aux mains d'Antoinette de Magnelais elle même.

Le jeune archer se défendit d'abord en prétextant mille difficultés; mais Pierre trouva réponse à toutes ses objections. Le tailleur avait, au besoin, cette éloquence contagieuse qui s'insinue doucement, et obtient tout sans rien exiger.

Etienne promit de faire parvenir, dès le lendemain, s'il était possible, à la dame de Villequier la requête de son oncle, et celui-ci l'avertit qu'il attendrait tout le jour à son hôtellerie.

Antoinette de Magnelais était assise devant un miroir : deux de ses femmes s'occupaient à peigner sa belle chevelure blonde, tandis que plusieurs autres entouraient de dentelle le hennin qu'elle devait porter.

Cette énorme coiffure, qui excitait depuis longtemps la colère des prêtres, n'avait pas moins de quatre pieds de hauteur : c'était une sorte de charpente en forme de cône tronqué, recouverte de malines, de broderies d'or et de torsades de perles.

Aux pieds d'Antoinette,, jouaient deux enfants reconnus pour fils naturels du duc : François, seigneur de Glisson, et Antoine de Bretagne, appelé familièrement Dolus.

Le premier, qui avait à peine six ans, était revêtu d'une armure complète à sa taille, et tenait dégainée une petite dague d'argent dont il essayait la pointe sur le fin tapis de Venise qui recouvrait le carreau. Quant à Dolus, il feuilletait un manuscrit soigneusement colorié, en psalmodiant à demi-voix un air d église.

Antoinette jetait de temps en temps sur le miroir un regard mécontent. Dans ce moment la portière du retrait fut soulevée, et une femme entra. La dame de Villequier sa détourna vivement.

— Eh bien, Marthe?

n PIERRE LANDAIS,

— Rien, maîtresse, répondit la jeune fille d'un accent affligé.

Antoinette fit un geste de chagrin : tout à coup ses yeux tombèrent sur un parchemin que Marthe tenait à la main.

— Qu'est-ce donc que cela ? demanda-t-elle.

— Une requête dont m'a chargée un des archers de monseigneur.

— Au feu ! dit la dame de Villequier avec une impatience ennuyée.

— Pardon, reprit la jeune fille ; si j'en crois l'archer, il s'agit de quelque chose d'important pour vous.

— L'archer viendrait-il de Vitré? demanda Antoinette tout bas.

— Je ne sais, maîtresse.

La dame de Villequier prit le parchemia et brisa le scel ; mais à mesure qu'elle lisait, l'éclair d'espoir qui avait illuminé son visage alla s'éteignant. Elle jeta enfin la requête sur sa table d'atours.

— Encore quelque mensonge ou volerie, dit-elle dédaigneusement.

Et s'adressant à ses femmes :

— Achevez promptement, ajouta-t-elle ; monseigneur le duc va me venir chercher pour une chevauchée par la prairie.

Les femmes se hâtèrent d'obéir, et la dame de Villequier se trouva bientôt prête.

Elle resta quelque temps assise, le coude appuyé sur son fauteuil et la tête sur sa main. Enfin elle se rappela le parchemin qui venait de lui être remis, et, le prenant de nouveau, elle le parcourut avec nonchalance.

— Connais-tu l'archer qui t'a donné cette requête ? do nianda-t-clle à Marthe.

— On le nomme Etienne Guibé, répliqua celle-ci en rougissant un peu.

— Et il répond de l'homme qui l'a écrite ?

— Si j'ai bien entendu, c'est son oncle.

Antoinette regarda encore le parchemin, puis son miroir, et dit enfin :

— Qu'il vienne !

La jeune fille sortit et reparut bientôt, suivie de Pierre Landais.

Arrivé devant la dame de Villequier, eelui-ci mit un genou en terre, comme s'il eût été devant le duc.

— C'est donc toi qui te vantes de faire plus que tous les mires et alchimistes, pour détruire les taches rousses du visage ! dit Antoinette.

— C'est moi, répondit Landais.

— Fais-nous connaître ta recette, et si ce n'est point momerie, je te promets, sur mon salut, de te récompenser au delà de tes mérites.

— Je ne puis dire chose pareille qu'à vous seule, répliqua le tailleur ; ce sont mystères trop précieux, et qui doivent être réservés pour les reines.

— Soit, dit la dame.

Elle fit un signe, et ses femmes se retirèrent en emportant les deux enfants.

— Maintenant, reprit Antoinette, déclare-moi ton secret.

— Je n'en ai pas, répondit Landais tranquillement. Elle le regarda étonnée.

— Pourquoi t'en es- tu vanté, alors?

— Parce que je n'avais pas d'autre moyen d'arriver jusqu'à vous.

— Et que me veux-tu?

— Vous allez le savoir, répondit le tailleur en fouillant dans sa ceinture.

Antoinette se leva presque effrayée ; sa main s'étendit involontairement vers le timbre placé près d'elle.

— N'appelez pas, s'écria Landais ; je viens de la part de messire René de Beauville.

— René ! répéta Antoinette en s'élançant vers lui. Ah que fait-il? pourquoi ne m'a-t-il pas donné plus tôt de ses nouvelles? Parle, parle, où as-tu vu René?

— A Vitré.

— Et que t'a-t-il remis ?

Pour toute réponse, Pierre présenta le médaillon; à cette vue Antoinette devint pâle.

— Il me le renvoie? dit-elle. C'est impossible !

Elle le prit, l'ouvrit, et aperçut des lettres avec lo portrait.

— C'est lui qui t'a remis cela ? s'écria-t-elle en saisissant brusquement Landais par les deux bras.

— Lui, répondit le tailleur.

— Et il n'a rien dit, rien écrit?

— Il n'en a point eu le temps.

— Que veux-tu dire ? aurait-il quitté la Bretagne ?

— Il a quitté la vie.

Antoinette recula en jetant un cri.

— Tu mens, balbutia-t-elle.

— Voici l'acte constatant sa mort, dit Landais en lu tendant un parchemin.

Elle le prit d'une main tremblante, lut les premières lignes; mais tout à coup ses bras cherchèrent un appui ; elle chancela, et tomba sur son fauteuil privée de sentiment.

Le tailleur ne s'attendait pas à une pareille douleur ; il demeura un instant incertain; mais comprenant que le mieux était de ne point faire de bruit, il se décida à secourir lui-même Antoinette.

Celle-ci ne tarda point à reprendre ses sens ; le parchemin qu'elle tenait encore lui rappela tout ce qui venait de se passer ; elle se couvrit le visage de ses deux mains et fondit en larmes.

Pierre ne tenta aucune consolation : sûr qu'elles eussent été inutiles, il attendit en silence.

Enfin, la première douleur apaisée, la dame de V lie— quier l'interrogea. Il lui fit le récit de ce qui était arrivé, avec des détails qui renouvelèrent plusieurs fois le désespoir d'Antoinette. De tous ceux auxquels ce cœur inconstant s'était successivement donné, René de Beauville avait été en effet le plus sérieusement aimé. La mort rompait d'ailleurs cette affection dans sa première fleur, et avant que le désir de changement fût né. La jeune femme se fit répéter plusieurs fois chaque détail, s'attachant avec cette espèce d'acharnement des âmes vives à tout ce qui pouvait entretenir ou accroître sa douloureuse émotion.

Cependant ses larmes avaient cessé de couler ; elle commençait à reprendre possession d'elle-même, lorsqu'un bruit de pas et de voix se fit entendre. Landais prêta l'oreille.

— C'est monseigneur ! dit-il.

— Ciel ! s'écria Antoinette, comment lui cacher mon trouble ?

Dans ce moment le page qui précédait François souleva la portière.

— Ne me contredites pas, murmura le tailleur. Antoinette ne put lui répondre ; le duc venait d'entrer

il s'avançait le sourire sur les lèvres ; mais tout à coup il s'arrêta.

— Vive Dieu ! que vous est-il arrivé, Antoinette, s'écria-t-il, que vous ayez les yeux rouges et le visage si blême ?

— Ah! monseigneur, je vous crie merci! interrompit Landais qui était tombé à genoux.

Le duc se retourna tout surpris.

— Quel est ce manant? demanda-t-il.

— Monseigneur ne se rappelle-t-il plus le petit Pierre, autrefois garçon tailleur de sa garde-robe, et qui avait épousé une belle servante de la noble dame de Villequier.

— Après ? interrompit le duc.

— Hélas! reprit Landais, chassés tous deux par l'intendant de monseigneur, misère et tristesse les ont suivis depuis, comme Adam et Eve au sortir du Paradis terrestre : si bien que la belle Marguerite est trépassée, et que le petit Pierre n'a eu de ressource que de venir tout conter à la noble dame de Mon trésor, qui a été touchée, comme les anges, à la prière du pécheur.

— Ainsi ce sont les doléances de ce vilain qui vous ont causé tant d'émoi ? demanda le duc à Antoinette.

— Il est vrai, monseigneur.

— Haro sur qui fait pleurer une dame! s'écria François. Holà ! mes pages, hors d'ici ce coquin, et secouez sur ses épaules vos ceinturons.

Les pages firent un mouvement pour chasser Landais, nais Antoinette les arrêta du geste.

— Non, dit-elle, il mérite pardon, et je veux qu'il l'obtienne.

— Pars donc sans malencontre, dit François ; je ne refuse rien aux belles.

— Ainsi me l'étais-je dit, quand je suis venu devers la gracieuse sainte de votre cœur, reprit hardiment Landais, et savais-je bien que ce qui a été promis par la dame, le chevalier ne le refuse pas.

François sourit.

— Et que t'a-t-on promis? demanda-t-il.

— L'honneur de servir monseigneur comme par lepassé.

Le duc se tourna vers la dame de Villequier.

— Le voulez-vous vraiment, dame Antoinette? dit-il.

— S'il vous est agréable, répondit celle-ci un peu embarrassée.

— C'est fait alors, dit le duc. Holà! vous autres, vous mènerez ce manant au maître de ma garde-robe et vous ordonnerez qu'il trouve pour lui une place de valet.

Landais se releva en remerciant, et suivit un des pages.

Une heure après, Etienne Guibé le rencontra dans la cour du château, portant son nouveau costume aux armes du duc. Il recula stupéfait.

— Déjà ! s'écria-t-il.

— ]\e t'avais-je point averti? répliqua Pierre tranquillement ; je commence, garçon, mais les bons ouvriers travaillent vite.

— Ainsi vous êtes sur le chemin de la fortune ? demanda Guibé mystérieusement.

— Ou du gibet, répondit Pierre.

il PIERRE LANDAIS.

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