‹ Pierre et JeanChapitre 2 sur 2 · A LUTTE · texte numérisé non relu

A LUTTE

Un grand nombre de seigneurs étaient réunis dans fa grande salle du château ducal de Nantes, attendant l'audience que François avait coutume de donner chaque jour. La plupart étaient revenus, avec le duc, de Redon, où les états s'étaient tenus cette année. On voyait là les meilleurs gentilshommes de Bretagne, et l'on entendait annoncer des noms connus alors dans toute la chrétienté.

C'était d'abord le sire de Clisson, descendant de ce fameux Olivier qui forgeait si rudement les Anglais sur l'enclume de la guerre; le vicomte de Rohan, célèbre par son aventureuse bravoure, toujours léger d'argent, selon l'habitude de ceux de sa maison, et encore plus léger de prudence; le maréchal de Rieux, esprit médiocre, habitué à prendre la turbulence pour l'action et le bruit pour la gloire ; les sires de Laval, de Châteauneuf, de la Hunaudaie, deChâteaugal, de Sourdeac, de Sévigné, et beaucoup d'autres dont le souvenir est reste dans les chroniques du pays.

Ils étaient formés en groupes, causant des démêlés du duc avec la cour de France, lorsqu'entra un gentilhomme dont le costume avait quelque chose d'étranger.

— N'est-ce point ce capitaine qui arrive de France/ demanda Clisson.

— Précisément, répondit le vicomte de Rohan ; un brave de nos vieilles bandes, Guillaume de Trégus.

En s'entendant nommer, le nouveau-venu s'approcha des gentilshommes et échangea avec eux un salut.

— Le duc ne s'est-il point encore montré? demandât-il.

— Pas encore, répondit le vicomte ; il s'entretient vraisemblablement avec son trésorier, messire Landais.

Trégus fit un geste de curiosité.

— Par saint Gilles! quel est donc cet homme? dit-il; depuis deux jours que je suis arrivé, je n'entends que son nom, et l'on me renvoie à lui pour toute chose.

— C'est que lui seul est maître désormais, répliqua Rohan; depuis Adam, on ne vit jamais manant arriver si haut ni si promptement. Il y a douze années à peine que Pierre Landais était valet de la garde-robe de monseigneur, et le voilà devenu son ministre tout-puissant.

— Et qui l'a poussé là?

— La dame de Villequier d'abord. Haïe des gentilshommes qui regrettaient de voir la bonne duchesse Marguerite délaissée, elle a aidé à l'élévation du tailleur, afin d'avoir dans les conseils du duc une de ses créatures.

— Mais la dame Antoinette est morte depuis plusieurs années ; comment maître Landais a-t-il pu se maintenir ?

— Il tenait la bride, et c'est un rude cavalier, répondit de Rohan à demi-voix. Monseigneur s'est estimé trop heureux d'avoir trouvé un homme qu'aucun travail n'effraie, et qui ne s'embarrasse de rien, non plus que Satan ; aussi a-t-il abdiqué pour le trésorier : tout ici se fait par lui ou pour lui et les siens; et le pis, c'est que cette âme ressemble au tonneau des filles de Danaùs, rien ne la remplit.

— C'est la vérité, interrompit le maréchal de Rieux; après avoir pris partout des deux mains comme larron qui

butine, pourvu sa sœur, ses nièces et ses neveux, on pouvait le croire au bout de son ambition ; mais ne vient-il pas de présenter à la cour une fille qu'il a fait élever au couvent, et que l'on dit aussi savante qu'une abbesse ! Pour doter si noble héritière, ce ne sera point trop de la moitié du duché ; car, apprenez-le, messire, le tailleur de Vannes est maintenant aussi bon gentilhomme que monseigneur : il a comme lui des secrétaires, des gardes et un écusson. Guillaume Trégus écoutait avec étonnement.

— Tout ce que vous dites là est merveille pour moi, reprit-il. Occupé à guerroyer en Italie et en Allemagne de» puis près de quinze années, je n'ai rien su de ce qui se passait au pays ; mais d'où vient que le duc prête l'oreille à ce vilain ?

— Vous connaissez monseigneur, répondit Rohan en baissant la voix ; tel vous l'avez vu comte d'Etampes, tel il est toujours; aussi léger que le sable de nos grèves, et cédant comme lui au premier vent qui souffle. I! s'est donné au tailleur pour n'avoir plus la peine de conduire son duché ; mais, où il cherchait un serviteur, il a trouvé un maître! le trésorier l'a enveloppé de sa volonté comme un enfant de langes; il le possède, il le fait sentir et penser selon sa fantaisie. Par instants, la fierté de François se réveille, car monseigneur est de noble maison, après tout ; il résiste à maître Landais, il le brocarde et l'humilie ! celuici baisse alors la tête, comme sous une ondée de pluie ; mais l'orage passé, il reprend sa domination avec la même assurance, et monseigneur se soumet, à la manière d'un faucon révolté qui, après une volée, revient tendre la tête au chaperon du veneur.

— Nul ne peut-il donc luttercontre la faveur du ministre?

— L'évêque de Rennes et messire Chauvin ont voulu le tenter.

PIKRRE LANDAIS. 33

— Eh bien?

— Le premier est mort misérablement dans l'exil, et l'autre dans sa prison.

— Est-ce vrai? s'écria le capitaine.

— Et de plus, reprit Clisson, on a confisqué les biens du chancelier, brisé son écusson, abattu ses falaises, chassé sa veuve et ses enfants. La mère a été trouvée morte de faim et de froid avec un de ses fils sur le seuil d'une église de village ; l'autre sera sans doute tombé un peu plus loin.

— Et vous n'êtes pas monté à cheval pour punir le manant qui avait commis un tel crime ? s'écria Trégus indigné.

— Il était sur ses gardes, murmura le maréchal de Rieux.

Le capitaine remit, avec un geste brusque, son chapeau à la flamande, et, regardant les gentilshommes bretons :

— S'il en est ainsi, dit-il, Dieu vous garde! Quant à moi, je n'ai point coutume de voir la noblesse obéir aux vilains, j'aime mieux retourner en Allemagne.

— Fi donc ! vous ne le ferez pas, dit en riant le vicomte.

— Pardieu ! je le ferai, s'écria Trégus en colère.

De Rohan passa un bras sous le sien, et le menant à l'écart :

— Vous resterez pour tirer l'épée avec nous, dit-il tout bas, et pour voir pendre le tailleur.

— En êtes-vous là? demanda le capitaine.

— Venez ce soir à la taverne de Saint-Efflam, vous le saurez.

Les deux gentilshommes se serrèrent la main, puis se séparèrent pour ne point fixer l'attention.

Trégus venait d'aborder messire Trevecar, et l'écoutait raconter de nouveaux méfaits du trésorier, lorsque ses

3<i PIERRE LANDAIS.

yeux s'arrêtèrent avec étonnement sur un vieillard qui entrait.

Sa barbe grise descendait en désordre sur sa poitrine; ses habits pendaient en lambeaux, et il portait à la main un bâton de houx encore garni de son écorce.

Le capitaine le montra à Trevecar en lui demandant si les mendiants entraient ainsi dans le palais du duc.

— Ce mendiant est de plus noble maison que nous, messire, répondit Trevecar, car il se nomme Etienne Chauvin.

— Le frère du chancelier?

— Lui-même : la ruine de sa famille a, un instant, troublé sa raison, et, bien qu'il l'ait retrouvée depuis, il garde les haillons qu'il portait dans sa folie, comme pour rappeler toujours la mort de son frère. Il a, du reste, remplacé le bouffon de Monseigneur, qui s'en amuse, et livre le trésorier à ses brocards dans ses moments de dépit.

Pendant ces explications, l'homme aux haillons s'était approché; Clisson le salua du nom de cousin, en lui demandant d'où il venait.

Je viens de voir le nouveau pont que maître François, duc de Bretagne, fait bâtir, répondit le fou, et les nouveaux remparts que nos seigneurs les bourgeois (il se découvrit) élèvent dans le Marchix.

— Si je ne faux, observa de Rohan, qui s'était approché, messire Etienne amusait tout à l'heure les passants de ses gausseries, en leur montrant les couleuvrines de bronze, représentant les sept vertus chrétiennes, que le trésorier a fait ranger devant le château.

— Je leur expliquais pourquoi les pauvrettes avaient été laissées dehors, repondit le fou.

— Et pourquoi? demandèrent plusieurs voix.

— Parce qu'où se trouve monseigneur Landais, les ver-

tus théologales doivent naturellement rester à la porte. Les gentilshommes se mirent à rire.

— Ose-t-il railler ainsi le trésorier? dit Trégus à demi- Voix.

— Vous en entendrez bien d'autres, répondit Trevecar.

— Et le tailleur ne s'en venge point?

— Vous savez qu'une tête affolée est chose sainte en Bretagne, messire ; qui la frapperait paraîtrait offenser Dieu.

Le capitaine allait répliquer, lorsqu'on annonça le duc.

Celui-ci entra, en effet, vivement, suivi du trésorier, avec lequel il semblait se quereller. A l'aspect des gentilshommes, qui avaient fait silence à leur entrée, tous deux s'interrompirent.

François salua un peu brusquement.

— Pardon, messires, de vous avoir fait attendre, dit-il; mais je défendais vos plaisirs contre maître Landais.

— Messire le trésorier songerait-il à nous enlever quelques nouveaux droits pour en doter les bourgeois, comme il a déjà fait de ceux de four, de pêche et de fuie ? demanda le vicomte de Rohan. ■

— Non, répondit le duc; mais je voulais donner des joutes et courses de bague pour l'arrivée de mon neveu le prince d'Orange.

— Et messire Landais ne le permet pas?

— 11 me refuse de l'argent.

— Je comprends, observa messire de Rohan : il reste à messire le trésorier une fille à doter; il a besoin d'économies!

François ne comprit point ou feignit de ne point comprendre.

— Les joutes auront lieu pourtant, reprit-il, car je le veux, dussé-je vous emprunter jusqu'au dernier écu d'or et vous donner ma couronne ducale pour gage,

— Le difficile serait de la retirer plus tard, observa Landais froidement.

— Messire aime mieux qu'elle reste au trésor dont il a la clef, ajouta de Rohan.

Landais croisa les bras sans répondre.

Ce calme étudié augmenta sans doute l'irritation du duc, car il s'éloigna avec un mouvement d'impatience ; et ayant aperçu Etienne, il l'appela.

— Eh bien! maître fou, dit-il, qu'as-tu donc à être ainsi triste et muet? Serais-tu par hasard, aujourd'hui, satisfait du gouvernement de notre duché?

Etienne comprit sans doute l'espèce d'encouragement que lui donnait le duc, car il jeta vers le ministre un regard qui semblait une déclaration de guerre.

— Pardon, dit-il d'un air sérieux ; je rêve depuis huit jours d'une requête que je voudrais adresser à monseigneur Landais, et je n'ose.

— Pourquoi ?

— Parce que je le sais trop porté à prendre pour être pressé de donner. 11 y a un proverbe qui dit : Quand tes crapauds sont armuriers, les grenouilles portent l'épée; mais il n'a point été inventé pour votre trésorier; il ne fait point partager sa fortune à ceux de son espèce. C'est ce que me disait encore ce matin un de ses anciens amis, Yvon,le tavernier de Saint-Elïlam. Quoique manant et fripon, il n'a jamais pu rien obtenir du ministre.

— Ceci est grave, répliqua le comte de Rohan en souriant; que l'on refuse un Clisson ou un Rieux, à la bonne heure; mais un ancien confrère!...

— Savez-vous s'il n'en est pas pour l'ancien confrère comme pour les sires de Rieux ou de Clisson, dit Landais avec calme ; et êtes-vous sûr qu'il n'ait point déjà reçu plus qu'il ne lui était dû? Je connais depuis longtemps ces

ambitions qui se recommandent du hasard, non du mérite, le suis pourYvon ce que sont, pour les gentilshommes, leurs ancêtres ; il se croit des titres parce qu'il m'a connu, comme d'autres parce qu'ils sont nés. Je l'ai rendu plus riche qu'il ne l'avait rêvé dans ses meilleurs jours ; mais, tant que je le serai plus que lui, il se trouvera pauvre. Je sais, du reste, messires, que vous associez vos haines : l'auberge de mon ancien compère est devenue le rendez-vous de la noblesse, et maître Etienne m'y accable de ses bons mots. Heureusement que je m'en inquiète peu ; ces plaisanteries sont des traits d'arbalète qui ne vont ni loin ni haut, et j'aime à voir la noblesse se complaire en guerre de paroles.

— Pour le vrai, nous vidions naguère nos différends d'une autre façon, dit Etienne; mais ce n'est pas notre faute si tout est changé à la cour de monseigneur, et si aux coups d'épée des gentilshommes il a fallu substituer des coups d'aiguilles de tailleur.

Le duc ne put s'empêcher de sourire, et tous les courtisans l'imitèrent; Landais rougit légèrement.

— Je m'émerveille combien la folie de messire Etienne est chose ingénieuse, dit-il, commode surtout. Il en a fait un bouclier derrière lequel il peut attaquer en sûreté.

— Voyons ta requête, maître fou, interrompit François, car tu ne l'as point encore fait connaître.

— Je souhaiterais un privilège de marchand pour notre bonne ville de Nantes, répondit le fou.

— De marchand ?

— Oui, monseigneur.

— Et quel commerce prétends-tu faire?

— Je compte ouvrir boutique de noblesse. François le regarda étonné.

— Et pour qui cela ? demanda-t-il.

— Pour les protégés de messire Landais qui, ayant foi*» tune, emplois et crédit, n'ont plus besoin désormais que d'être gentilshommes.

Le duc éprouva quelque embarras; mais, ne voulant point le laisser paraître, il s'efforça de sourire.

— Ainsi, dit- il, te voilà devenu subitement de bouffon généalogiste.

— Messire ne s'est-il pas fait de tailleur ministre, répliqua Etienne en désignant Landais. J'apporte d'ailleurs une preuve de ma science, monseigneur.

— Qu'est-ce donc ?

— La généalogie de votre trésorier ; je la prends au Paradis terrestre, et je prouve que messire...

— Descend d'Adam ? interrompit François.

— Non, monseigneur... du serpent.

Un rire général s'éleva ; Landais fit un geste de dédain amer.

— Ne vous faites faute de joie, messires, dit-il, mais soyez généreux pour qui vous amuse !... Largesse au fou!

Et plongeant la main dans son escarcelle, il en retira une poignée de plaques et de g?'os nantais, qu'il jeta à Etienne.

Les rires s'arrêtèrent aussitôt ; le fou avait tressailli et était devenu pâle; mais ce fut un éclair. 11 se baissa presque aussitôt en souriant, ramassa l'argent qui était à ses pieds, et, le présentant au duc :

— Jésus a ordonné de rendre à César ce qui lui appartenait, dit-il ; ceci est autant de sauvé des revenus de monseigneur.

François prit l'argent avec une gaîté forcée et le donna aux pages en leur recommandant de prier pour que messire Etienne recouvrât la raison.

Sa colère contre le trésorier était déjà dissipée, et il re-

grettait d'avoir encouragé les attaques de messire Chauvin, dont il sentait qu'une part lui revenait à lui-même. Pour y couper court, il se fit présenter le capitaine Trégus, et l'interrogea sur la France qu'il venait de visiter. Il parla ensuite au vicomte de Rohan de ses dettes, à Clisson de ses procès, au sire de Laval de ses meutes, et finit par les congédier, en leur annonçant de nouveau des jeux de chevalerie pour la semaine suivante.

Le duc ne put se trouver seul avec le trésorier sans éprouver une sorte de gêne craintive. Telle était l'insouciance et la mollesse de cette nature que chacune de ses révoltes contre la domination du tailleur avait pour résultat de rendre celle-ci plus complète.

Dans la pensée que le ministre allait lui reprocher les affronts auxquels il venait de l'exposer, il fit comme tous les êtres faibles et prévint les reproches par la mauvaise humeur. Landais eut l'air de n'y point prendre garde.

Le duc, visiblement mécontent, s'était assis près d'une table et feuilletait le livre du poëte nantais Meschinot, intitulé : les Lunettes des Princes, qui venait d'être imprimé ; cela dura quelque temps.

— Pardieu, dit-il enfin en rejetant le volume, j'ai eu tort de ne pas me faire dire aujourd'hui une grand' messe, cela m'eût au moins occupé deux grandes heures. .. Que

vais-je faire de cette journée de pluie et de brouillard?

— Monseigneur veut-il prendre connaissance des nouvelles de France ? demanda Landais froidement.

— Voyons, dit le duc en bâillant, autant cet ennui qu'un autre. Que fait Sa Majesté Louis XI ? est-elle toujours à élever des potences et à bâtir des chapelles?

— Le roi est occupé à rassembler vingt mille hommes de pied et quinze cents hommes d'armes, répondit Landais.

— Que dis-tu ?

— Une partie est déjà réunie au Pont-de-1'Arche.

— Et que compte-t-il faire d'une si grosse armée

— On l'ignore.

François se leva vivement.

— Par le Christ ! Sa Majesté voudrait-elle encore me surprendre et me larronner mon duché ? s'écria-t-il.

— Ce n'est pas tout, reprit Landais avec la même tranquillité ; les cuirasses et autres armures que monseigneur faisait venir de Milan, sous apparence d'étoffes de soie, ont été arrêtées en Auvergne et confisquées par le roi.

— Et tu m'annonces de pareils désastres de cet air ? s'écria le duc que l'immobilité du trésorier irritait.

— Parce que ce sont les moindres, reprit Landais.

— Comment cela ?

— Les gentilshommes conspirent contre vous, et font alliance avec la France.

— D'où le sais-tu ?

— Par des lettres des sires de Ville-Blanche, de Maupertuis, et du prince d'Orange lui-même, qui s'engagent à exclure de la succession du duché les deux filles de monseigneur.

— C'est impossible ! s'écria François.

— Regardez, dit Landais.

Il présenta au duc plusieurs lettres qui avaient été surprises ou achetées par les espions qu'il entretenait en France : il suffit à François de les parcourir pour s'assurer de la vérité de ce que le trésorier venait d'avancer.

Son premier mouvement fut de surprise et de colère; mais le découragement y succéda aussitôt. Pour résister aux Français, il eût fallu réunirle ban et ï'arrière-ban de Bretagne, et, outre que le temps manquait, la conspiration djs gentilshommes rendait cette ressource vaine, puisque eux seuls pouvaient défendre le pays. Trahi au dedans, près d'être attaqué au dehors, sans argent et sans armes, aucun espoir ne semblait donc permis au duc.

Il comprit toute l'étendue du danger avec cette promptitude d'intelligence que donne l'effroi; il en demeura comme anéanti.

Landais parut enfin avoir pitié de son abattement.

—Tout peut encore être réparé, monseigneur, dit-il.

Le duc leva la tête comme un enfant à qui l'on annonce sa grâce.

— Et par quel moyen ? demanda-t-il incertain.

— Avec du courage et de l'adresse.

La figure de Yrançois, un instant éclaircie, s'assombrit de nouveau ; il haussa les épaules.

— Ne sais-tu pas que nous pouvons réunir à peine cinq mille archers? dit-il.

— Nous les joindrons aux dix mille soldats que nous enverra le roi d'Angleterre.

— Le roi d'Angleterre?

— En voici la promesse, signée de lui.

Le duc poussa une exclamation de joie ; puis se ravisant :

— Mais les gentilshommes? dit-il.

— Nous connaissons leurs projets et pouvons les prévenir.

— Qui sait s'ils n'y renonceront point? observa François, craignant déjà que le trésorier ne sollicitât quelque mesure énergique.

— En tout cas, nous devons attendre, reprit Landais. Tous les noms du complot ne nous sont point connus ; laissons le filet tendu aux mécontents : quand il sera plein, nous tirerons à nous.

— Soit, dit le duc, que l'assurance du tailleur avait déjl rassuré et qui se trouvait trop heureux de n'avoir point l prendre de résolution immédiate; fais à ta guise, maître, j'ai en toi toute foi et toute espérance.

Landais s'inclina.

— Je tâcherai d'en être digne, monseigneur ; mais le danger chassé aujourd'hui reviendra tant que la noblesse aura dans sa main le duché. Regardez bien que vous dépendez d'elle sans qu'elle dépende de vous. Vous tenez vos grands vassaux à la chaîne, mais c'est comme un chasseur qui mènerait en laisse des lions; ce n'est vous qui les conduisez, vous êtes entraîné par eux. Rien ne sera sûr pas jusqu'à ce que vous soyez sorti de cette tutelle.

— Et par quel moyen, maître?

— En appelant la bourgeoisie à vous, monseigneur ; en lui donnant votre puissance à défendre.

Le duc sourit.

— Vive Dieu! maître Landais, dit-il, vous chantez toujours même antienne : voilà dix ans que je vous accorde sans cesse nouveaux privilèges pour nos bourgeois, sans y avoir rien gagné, que je sache.

— Pardon, monseigneur ; pour bâtir quelque chose de nouveau par le monde, c'est la patience qui doit servir de ciment ; mais tout va bien!...

François haussa les épaules d'un air d'incrédulité.

— Ah ! ne doutez point, reprit Landais, mais regardez plutôt! Il n'y a pas encore longtemps que la peste, la famine et les brigandages faisaient souffrir au duché grand dommage ; aujourd'hui la peste est enfermée dans les ladreries, les meules de blé couvrent la campagne, et les routiers ont été pendus ou convertis. Ce n'est pas tout : les écoles vont se multipliant, comme le pain que Jésus donnait à son peuple. Il ne sera plus bientôt fils de bonne mère qui ne sache lire, et grâce à l'art miraculeux qui nous est venu d'Allemagne, au lieu d'aller feuilleter 1 unique exemplaire du livre s-iint, enchaîné à l'autel, chacun l'aura chez soi avec les Coutumes de Bretagne ; de telle sorte que nul ne pourra plus pécher contre Dieu ni contre la loi par ignorance.

Le trésorier parlait d'une voix animée ; mais le duc, qui s'était rapproché de la table et examinait de nouveaux déguisements peints par son imagier, n'écoutait déjà plus. Landais, préoccupé de son idée, ne le remarqua point, et allant à une fenêtre qu'il ouvrit :

— Voyez, monseigneur, reprit-il avec une chaleur croissante : les murailles de votre bonne ville de Nantes tombaient dans les fossés ; vos bourgeois vous les ont relevées de leurs deniers ; ils viennent de les garnir de canons et de boulets; eux-mêmes quittent une fois par semaine l'outil et la balance pour apprendre le métier des armes. La bête de somme devient un coursier de guerre. Ah ! encore un peu de temps, et puisque votre noblesse vous abandonne, qu'elle se révolte, vous pourrez lui opposer une armée qui combattra en même temps pour elle et pour vous !

— Charmant! murmura le duc, qui tenait à la main une des peintures de l' imagier ; regardez, maître : le velours nacarat avec les crevées de satin blanc ; je veux avoir ce pourpoint pour le prochain bal...

Et comme le trésorier, immobile de surprise et de désappointement, ne regardait rien :

— Allez toujours, continua-t-il en éloignant de ses yeux la peinture pour en mieux juger l'ensemble ; allez, maître, je vous écoute... Vous disiez...

— Je disais, monseigneur, répondit Landais avec une amertume profonde, que l'histoire qui juge les princes par ce qui a été accompli sous leur règne, vous donnera, j'espère, le nom de Grand.

Le duc n'entendit ou ne comprit point. Ses yeux venaient de tomber sur la fenêtre à travers laquelle glissait un rayon de soleil : il s'en approcha ; le voile de pluie qui, un instant auparavant," enveloppait la ville, venait de s'entr'ouvrir, et l'horizon s'éclairait au loin d'une joyeuse lueur.

— Mon fauconnier avaitraison, s'écria François, le brouillard se lève et voilà le ciel redevenu aussi bleu que l'œil d'une dame d'outre-mer ; je pourrai faire ma promenade accoutumée sur la Loire.

Puis, se reprenant tout à coup :

— Dieu me sauve ! dit-il, je veux faire une chevauchée jusqu'à ma bonne ville d'Ancenis.

— Il est tard, observa Landais.

— Qu'importe ! nous reviendrons de nuit, par eau ; c'est une joie du paradis de descendre le fleuve à demi endormi et avec des étoiles sur sa tête. Vous nous accompagnerez, maître?

— Que monseigneur m'excuse, répondit le ministre, je dois voir les envoyés du roi d'Angleterre.

— C'est bien, répliqua François rapidement; j'irai seul avec Coëtquen alors.

11 allait sortir lorsque Landais l'arrêta.

— Pardon, dit-il, tout n'est point achevé.

— Encore I s'écria le duc impatienté.

— ïï faudrait votre nom au bas de ce parchemin.

— Plus tard !

— C'est un traité de commerce avec la Suède, monseigneur ; il enrichira la Bretagne ; je le prépare depuis cinq années.

— Alors il peut bien attendre unjour de plus.

— Les envoyés sont ici depuis longtemps et veulent partir.

— Qu'ils partent.

— Mais, monseigneur..»

— Assez, s'écria le duc avec colère ; vive Dieu ! ne serai-je donc jamais maître de mes heures, et viendrez-vous toujours déranger ma joie?

Landais recula.

— Pardon, dit-il avec une feinte humilité ; si je pressais tant monseigneur, c'est que, grâce à ce traité, il eût pu se procurer en abondance les cuirs parfumés et les riches pelleteries du Nord qu'il aime tant.

François, qui allait franchir le seuil, s'arrêta.

— Est-ce vrai? dit-il Au fait, je n'y pensais pas

ce traité est important..»., donne.

Il signa, et sortit.

— Va à ton plaisir, cœur sans royauté, murmura Landais en le regardant partir Je gouvernerai, moi

La fille de Landais était pensivement accoudée à 1 étroite fenêtre de son retrait , promenant les yeux avec distraction sur la prairie de Mauve , la Loire et les coteaux de Saint-Sébastien qui serpentaient à l'horizon , quand son nom, prononcé près d'elle , la fit sortir de sa rêverie.

Elle se retourna et aperçut son père.

— Eh bien ! Marie , dit le trésorier , tu ne m'entendais pas?

— Je regardais ! répondit la jeune fille en rougissant. Landais lui prit la main.

— J'avais une heure à moi, reprit-il doucement, j'en ai profité pour venir. Depuis un mois que tu es ici, j'ai pu te parler à peine ; nous ne nous connaissons point encore. Voyons, Mariette, veux-tu que nous causions ?

La jeune fille s'empressa d'avancer un siège à son père; celui-ci, à son tour, lui montra un tabouret, et elle vint s'asseoir à ses pieds.

Pierre fut quelques instants sans parler, la main posée sur la tête de Marie-, enfin il l'attira à lui et la baisa sur les cheveux avec une indicible tendresse.

— Mon père! dit la jeune fille d'un accent ému et caressant.

— Enfin, dit-il, tu oses lever les yeux sur moi. Et voyant qu'elle semblait embarrassée :

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— Oh! ce n'est point un reproche, reprit-il doucement; ne sais-je pas que je suis pour toi presque un étranger? Quand ma sœur Olivette est morte, il a fallu te confier aux dames d'Auray. Qu'aurais-je fait de toi ici, seul comme j'étais, occupé à éviter les pièges , et toujours en angoisses? Les saintes femmes ont été ta véritable famille , et leur couvent ta maison. Tu dois les aimer plus que moi. C'est justice : l'abbesse s'est montrée pour toi comme une mère ; je ne l'oublierai point et je veux dès aujourd'hui récompenser ce qu'elle a fait. Tu lui enverras ces titres. C'est une nouvelle dotation qui enrichit sa communauté. Le chapelain qui t'a instruite aura la cure de Guingamp , qui vaut un évêché; tous ceux qui t'ont aimée sont mes amis. J'ai même pensé à ce jeune homme qui t'apprenait à chanter.

— Albert!... interrompit la jeune fille en tressaillanL

— Je viens d'écrire aux moines qui l'ont élevé , pour qu'ils nous l'envoient ; je le placerai ici et je veillerai à sa fortune. Il faut que ton souvenir soit une bénédiction pour tous ceux qui t'ont connue.

Marie se jeta dans les bras de son père pour le remercier.

— Ah ! tu ne sais pas combien je t'aime, dit celui-ci en la tenant serrée contre lui; sans toi, vois-tu, je ne voudrais plus de rien; je connais trop les hommes pour ne pas être triste jusqu'à la mort ! Mais toi, lu me recommences la vie I Quand tu me regardes , quand tu me souris , ton sourire et ton regard me coulent au cœur comme deux rayons de jeunesse.

Il la baisa au front, et une larme vint au bord de sa paupière.

— Mais, voyons, ajouta-t-il ; nous avons dit que nous causerions d'amitié!... et je ne te parle que de ma ten-

dresse... Parlons de toi... ouvre-moi ton cœur. Voyons, Marie, réponds sans feinte : quand tu vivais là-bas au fond de ton couvent, tu rêvais comme tous ceux qui sont jeunes ; tu t'arrangeais un avenir à ta fantaisie... dis-moi, que désirais-tu?

Marie baissa !a tête, surprise de la question et n'osant répondre.

— Parle sans peur, reprit Landais, comme à un frère de ton âge; quand on aime, on ne vieillit pas; tu songeais, je parie, aux ébats du monde, tu enviais le sort des princes qui ont tous les plaisirs pour serviteurs , et achètent la joie comme d'autres le pain noir qui les nourrit ; tu entendais, en dormant, les vielles et les rebecs du bal ?

La jeune fille secoua la tête.

— Je pensais, au contraire, dit-elle doucement, que pour être heureux il faut tenir peu de place, vivre tout bas, s'aimer beaucoup, et que Dieu faisait le reste.

— Ainsi tu ne désires rien ? demanda Landais surpris,

— J'aurais désiré avoir une famille pour vivre avec elle dans quelque manoir neuf, entouré d'arbres et de placitres verts.

— Mais tu as pourtant envié parfois la puissance ? Tu es femme enfin ; tu as désiré des parures , des louanges , des fêtes?...

Marie sourit.

— Qu'est-ce que tout cela , sinon du bruit autour de notre cœur? dit-elle.

Landais se leva vivement; il venait d'entrevoir pour la première fois que sa fdle pourrait ne pas comprendre le bonheur comme lui ; mais il repoussa de toutes les forces de sa volonté cette pensée qui eût condamné ses efforts de quinze années.

— Tu te trompes , dit-il avec agitation; tu t'es mal in-

terrogée toi-même. Nous avons tous envie de ce qui est élevé; l'obscurité, c'est la faiblesse, et la faiblesse sur la terre, c'est le malheur !

— Je suis née pour vous croire et pour vous obéir, dit Marie avec soumission.

— Laisse-moi faire ton sort, enfant, reprit Landais après un silence ; les vieux ont la prudence ! J'ai tout préparé pour ton avenir; encore quelques mois , et la mort même ne pourra rien déranger à mes plans, car avant de quitter la terre, je t'aurai donné un protecteur qui fera d& toi une noble et puissante dame ; je l'ai déjà choisi.

— Que dites-vous, mon père? s'écria Marie.

Le trésorier lui imposa silence de la main, en souriant.

— Nous causerons de cela une autre fois , dit-il ; mon secrétaire Guegen m'attend. Au revoir, mon enfant; vis joyeusement et abandonne-toi à ton père.

Il lui fit encore quelques caresses et se retira.

Mais ce qu'il venait de dire avait profondément ému la jeune fille. Ce projet de mariage et d'élévation ruinait en' effet ses plus chères espérances. Si les séductions de la cour avaient été sans pouvoir sur elle, et si nulle idée d'ambition ou d'orgueil ne s'était éveillée dans cette jeune âme, c'est qu'un autre sentiment la remplissait tout entière : elle aimait Albert !

Dire quel charme l'avait attirée, elle fille du trésorier, vers le pauvre novice chargé de lui enseigner le chaut; par quelle fatalité ces deux cœurs naïfs s'étaient, pour ainsi dire, rencontrés dans leurs aspirations; quels combats du côté d'Albert, quelle tendre compassion de celui de Ma rie ; comment le secret longtemps retenu avait échappé

à tous deux dans une crise de larmes à quoi bon!

qui ne connaît les mille incidents de ce roman, toujours le môme, et toujours si nouveau à recommencer ?

Marie s'était livrée à son amour avec une confiance joyeuse (les heureux craignent si difficilement l'avenir!), Albert avec plus de regret et de défiance. Déshérité de joie, il s'était accoutumé de bonne heure à regarder la vie en ennemie et à ne point croire à ses allèchements. Marie seule savait lui redonner du courage. 11 l'écoutait comme un ange qui promet au nom de Dieu.

Malheureusement le trésorier était venu subitement l'enlever du couvent, et la jeune fille était partie sans pouvoir même en prévenir Albert. On juge de sa joie lorsque son père lui avait annoncé la prochaine arrivée du jeune homme, et l'intention de le protéger ; mais l'effet de cette nouvelle avait été détruit par l'avertissement d'un prochain mariage. Dès que la puissance et le rang devaient décider, que pouvait espérer un orphelin élevé par la charité des moines, et qui n'avait même pas de nom ? Le choix du trésorier était fait d'ailleurs, il l'avait assez clairement exprimé ! Marie sentit crouler dans son cœur tout l'édifice de bonheur qu'elle y avait bâti, et, saisie d'une désolation profonde, elle se mit à pleurer.

Dans ce moment, une jeune fille portant le costume d'Auray entra vivement.

— Maîtresse! s'écria-t-elle, il est ici.

— Qui? demanda Marie en tressaillant

— Lui...

— Messire Albert?

— Je l'ai vu.

La jeune fille se leva tout émue.

— Quand? comment ? où cela? demanda-t-elle.

— Tout à l'heure, sous la tourelle du château. Je lui ai fait signe et il m'a reconnue, car il s'est élancé vers la porte.

— On l'a repoussé ?

— Non, il a montré je ne sais quel parchemin, et. il est entré.

— Où est-il?

— Il montait l'escalier il vous cherche sans doute; écoutez, c'est sa voix... il parle à Catherine.

— Dieu ! si mon père le rencontrait !

La jeune Bretonne sortit vivement, et reparut bientôt avec l'orphelin d'Auray.

A la vue de Marie celui-ci s'arrêta, comme saisi de bonheur et de crainte ; la suivante s'éclipsa.

— Vous ici ! dit Marie, d'une voix que la joie rendait tremblante.

— Eh! ne m'attendiez-vous pas? demanda le jeune homme.

Elle rougit.

— Je n'osais, répondit-elle, et cependant je venais d'apprendre que mon père avait écrit pour vous faire venir.

— Oui, mais ils voulaient me retenir au couvent; j'ignore pourquoi. Alors je suis parti sans les avertir, de nuit, à pied, traversant les bois, les montagnes, les vallées, au hasard. Quand je rencontrais des pâtres, je leur criais : Nantes!... Ils m'indiquaient du doigt, et j'allais, j'allais nuit et jour sans m'arrêter, jusqu'à ce qu'un d'eux m'eût dit, en me montrant une ville à l'horizon : C'est là !

La jeune fille jeta sur Albert un regard plein de reconnaissance.

— Que de fatigue ! dit-elle.

— Je n'y pensais pas, répondit le jeune homme, et maintenant... oh! maintenant, je suis heureux comme dans le ciel.

Marie rougit, puis le souvenir de l'entretien qu'elle avait eu un instant auparavant avec son père lui revint; elle regarda le novice, et se sentit près de fondre en larmes.

— Pauvre Albert ! murmura-t-elle.

Celui-ci ne fut frappé que de ce qu'il y avait de tendresse dans l'accent de la jeune fille. Il fit un pas vers elle, et lui prit la main.

— Ne me plaignez pas, dit-il, rien ne me manque, puisque je vous vois. Ah ! jamais je n'avais éprouvé autant de joie qu'aujourd'hui. J'ai apporté la lettre que votre père écrivait pour me faire venir; elle m'a déjà servi à pénétrer jusqu'ici; puisqu'il me protège, je puis tout espérer.

■ — Dieu vous entende ! dit Marie ; mais mon père est-il le seul que vous connaissiez ? N'avez-vous à Nantes ni protecteurs ni amis?

— Aucun ! répondit le jeune homme ; je ne connais au monde que les moines qui m'ont élevé et messire Arthur.

— L'étranger qui venait de loin en loin vous voir au couvent ?

— Lui-même.

— Mais ce messire Arthur n'est-il point un parent qui se cache ?

— Je l'ai cru un instant ; lui-même m'a détrompé en m'apprenant qu'il m'avait recueilli sur le seuil d'une église et confié aux religieux d'Auray. Je lui dois la vie, non comme à un père, mais comme à un sauveur

— Et quel lieu habite-t-il?

— Je l'ignore.

Marie demeura pensive. Les cœurs aimants attendent toujours des miracles; elle avait souvent espéré qu'une découverte inattendue donnerait à Albert un rang et une famille. A cette époque d'intrigues, de trahisons et d'embûches, où le coup qui frappait le père atteignait le fils, c'était chose presque vulgaire que ces romanesques retours. Chaque noble rejeton d'une famille en disgrâce

cherchait son salut sous la bure du manant ou le froc du moine, et toute obscurité dans la naissance pouvait, sans trop d effort d'imagination, passer pour un mystère que le temps ferait découvrir. Cependant les détails donnés par Albert laissaient peu d'espérance. Marie allait l'interroger de nouveau, lorsque la jeune Bretonne rentra effrayée en annonçant le trésorier.

Les deux amants avaient eu à peine le temps de s'éloigner l'un de l'autre, lorsque celui-ci entra.

A l'aspect d'Albert, il s'arrêta étonné.

— Messire Albert a reçu votre lettre, dit vivement Marie.

— La voici, ajouta le jeune homme en voulant la chercher.

Landais l'arrêta d'un geste, et s'adressant à la jeune fille :

— La duchesse douairière veut vous voir à l'instant, dit-il ; faites qu'elle n'attende pas.

Marie salua et sortit.

Landais, qui semblait préoccupé, fit deux ou trois fois le tour du retrait ; puis, paraissant se rappeler qu'il n'était point seul, il s'arrêta devant le jeune homme :

— Ainsi, dit-il, vous vous êtes décidé sans trop de regret à quitter le couvent?

— Avec grand contentement, messire.

Le ministre sourit.

— Oui, murmura-t-il, à votre âge on aime tout ce qui est nouveau. Tous les lieux sont beaux d'ailleurs; nous portons en nous-mêmes l'air et le soleil ; mais plus tard...

il s'interrompit, et recommença à marcher.

— Avez-vous quelque projet ? demanda-t-il à Albert après un silence.

— Aucun, messire.

— De sorte que vous accepteriez toute charge?

— Pourvu qu'elle n'eût rien de honteux, et qu'elle put servir à mon avancement. *

Landais le regarda fixement.

— Seriez-vous ambitieux, enfant ? demanda-t-il.

— Oui, messire.

— Et savez-vous ce qu'il faut pour réussir ?

— Ce qu'il faut pour vivre : souffrir et attendre.

— Vous vous sentez donc bien fort ?

— J'ai un but.

Le trésorier lui frappa sur l'épaule de la main.

— Vous êtes à moi, dit-il sérieusement.

Avant qu'Albert eût pu remercier, la portière se leva de nouveau, et le secrétaire de Landais entra.

— Eh bien ! Jacques ? s'écria le ministre en courant à lui.

— Claude Kerru vient d'être arrêté, répondit le secrétaire.

— Et que portait-il ?

— Cette missive adressée à messire de Rohan. Landais saisit la lettre que Jacques lui présentait ; il

allait en briser le scel, lorsqu'il s'arrêta tout à coup, et se tournant vers Albert :

— C'est chose conclue , dit-il en le congédiant, revenez demain, maître ; il y aura une place prête pour vous.

En quittant le trésorier, Albert remonta vers le quartier de Richebourg. Son entrevue avec Marie l'avait ému jusqu'au fond du cœur. Il emportait l'impression du sourire, du regard et de l'accent de la jeune fille, comme un avare le trésor qu'il vient de découvrir, et il sentait le besoin d'être seul pour faire la revue de ces richesses nouvelles. Gagnant la prairie de Mauve, il s'assit sous un des saules

immenses qui la bordaient alors, et se laissa aller à tous les enchantements de ses souvenirs.

Devant lui s'étendaient les rustiques coteaux de Saint- Sébastien, tout bordés de pampres et de haies vives, et, plus bas, les îles verdoyantes autour desquelles soupirait la Loire.

11 fut arraché de sa rêverie par un bruit de pas à travers l'herbe froissée : deux hommes s'approchaient en causant, il crut reconnaître une des voix, et se leva. Messire Trevecar et Etienne Chauvin se trouvèrent devant lui.

Le jeune homme et ce dernier poussèrent en même temps un cri de surprise.

— Albert !

— Messire Arthur !

— Silence ! dit le fou, en saisissant le bras de l'orphelin et en l'entraînant à l'écart, on m'appelle ici Etienne Chauvin.

— Vous !

— Mais pourquoi as-tu quitté le couvent ? comment te trouves-tu à Nantes ? qu'y viens-tu faire ?

Albert raconta en peu de mots ce qui lui était arrivé, en ayant soin de taire les détails qui eussent pu faire soupçonner son amour.

— Et le ministre t'a promis un emploi? demanda Etienne stupéfait.

— Je dois en prendre possession demain. Chauvin demeura un instant pensif.

— Suis-nous, dit-il enfin brusquement à Albert; nous verrons plus tard ce que tu dois faire.

— Ils rejoignirent Trevecar, qui venait d'entrer dans une toue attachée aux saules ; les deux gentilshommes prirent une rame et dirigèrent la barque vers la prairie de la Grande-Biesse»

— Messire de Rohan ne doit-il pas nous retrouver chez maître Yvon ? demanda Trevecar à demi-voix.

— Aussitôt que le messager qui lui apporte la réponse de Rennes sera arrivé.

— Pourvu qu'il échappe aux espions du trésorier !

— 11 n'y a rien à craindre ; Claude Kerru est adroit et sûr.

— Claude Kerru, dit Alhert en tressaillant ; mais il vient d'être arrêté.

Les rames restèrent immobiles aut mains d'Etienne et de Trevecar.

— Arrêté? s'écrièrent-ils tous deux en même temps.

— Le secrétaire du trésorier l'a annoncé tout à l'heure.

— Et les lettres dont il était porteur ?

— Ont été remises à messire Landais devant moi.

Les deux gentilshommes se jetèrent un regard consterné.

— Tout est perdu alors, s'écria Etienne, Landais sait tout et s'occupe déjà sans doute de notre arrestation !

— Que dites-vous ? interrompit Albert effrayé.

— Et sais-tu s'il a donné des ordres, s'il s'est rendu chez le duc ?

— Le duc e^t absent, observa Trevecar.

— Absent ? répéta Etienne.

— Il ne doit revenir d'Ancenis que dans la nuit, et avant son retour il nous reste le temps de fuir.

— Peut-être, s'écria le fou en se levant. La suite du duc est-elle nombreuse ?

— Quelques valets et quelques archers, ainsi que d'habitude.

Etienne porta la main à son front, comme si une espérance subite eût traversé sa pensée!

— Alors tout peut encore se réparer, dit-il ; le vicomte

de Rohan est au manège de Richebourg, avec une vingtaine des nôtres; retournons vers eux...

— Que voulez- vous faire ?

— Virez, messire, virez; il y va du succès et de notre vie à tous.

En parlant ainsi, Chauvin avait fait tourner la barque qu'il ramena à la prairie de Mauve. Tous trois mirent pied à terre.

— Vite chez le vicomte, maintenant, messire Trevecar ! s'écria Etienne.

Et se tournant vers Albert :

— Suis-nous, ajouta-t-il ; c'est Dieu qui L'a envoyé ; il faut que lu gagnes aujourd'hui tes éperons.

Cependant les lettres saisies sur Claude Kerru étaient loin d'avoir appris à Landais tout ce qu'il eût désiré savoir. Elles donnaient bien quelques nouveaux détails sur ce complot de la noblesse que le trésorier connaissait depuis longtemps ; elles nommaient les chefs, révélaient l'approche du danger, mais sans parler des moyens ni du jour choisi.

Landais ne pouvait cependant rien prévenir sans ces renseignements. Par ruse ou violence, il fallait qu'il les obtint ; mais à qui s'adresser?

Il pensa à son ancien compère, Yvon, devenu proprié-

taire de la taverne de Saint-Efflam, et dont la maison servait de rendez-vous aux conjurés. Mais s'il le faisait mander, il était à craindre que le tailleur ne se tînt sur ses gardes et ne le trompât ; sa présence au château pouvait d'ailleurs être connue des gentilshommes, et éveiller leurs soupçons; il se décida donc à se rendre lui-même, le soir, secrètement, chez Yvon Cosquer.

La taverne de celui-ci était située au coin de la rue de Grande-Biesse, entre le pont de la Madeleine et celui de Toussaint. Bâtie au niveau de la route de Poitou, que regardait sa façade, elle s'élevait, par derrière, au-dessus de la Loire, de manière à ne rien craindre de ses inondations. On apercevait, de ce côté, une petite porte pratiquée vers le milieu du mur, et sous laquelle se dressait un escalier de bois sans balustrade, dont le pied baignait dans le fleuve ; mais, hors cette entrée à laquelle on ne pouvait arriver qu'en bateau, toutes les ouvertures avaient été percées du côté du chemin.

Yvon tenait cette taverne de la générosité du trésorier, qui la lui avait achetée de ses deniers. On avait même pu voir bien des fois, après l'heure du couvre-feu et lorsque les buveurs s'étaient retirés, une barque s'arrêter au pied de l'escalier de bois, et l'ancien tailleur entrer furtivement chez son compère.

Il venait l'interroger sur ce qu'il avait entendu dire aux buveurs réunis dans sa taverne, s'informer des plaintes ou des désirs de la foule, et deviner, par suite, ce qu'il pouvait oser.

Ainsi interrogé, Yvon se crut nécessaire. Ses prétentions devinrent chaque jour plus nombreuses, et forcèrent enfin le trésorier à des refus, puis enfin à une rupture.

L'avarice trompée de l'ancien tailleur se tourna aussitôt

en haine, et il commença à se plaindre amèrement de Landais. En apprenant qu'il y avait à Nantes un cabaretier autrefois compagnon du trésorier, la noblesse accourut. Yvon fut entouré, questionné. On se plut à l'entendre raconter les commencements du tailleur devenu ministre. L'orgueil des gentilshommes, si rudement froissé par Landais, trouvait dans ces récits une sorte de compensation ; ils se montraient l'un à l'autre l'ignoble tavernier qu'ils avaient sous les yeux, en répétant avec mépris : — C'est l'ancien compère du trésorier. Et il leur semblait que ce mépris rejaillissait sur ce dernier.

Par ce moyen, l'auberged'Yvonétait insensiblement devenue le lieu de rendez-vous de la noblesse; puis, plus tard, le quartier-général de la conspiration. Trevecar et Etienne s'y rendaient lorsque les révélations d'Albert leur avaient fait rebrousser chemin.

Au moment où nous reprenons notre récit, il faisait déjà nuit depuis longtemps ; plusieurs gentilshommes étaient réunis à l'auberge de Saint-Efflam. Ils occupaient une table à part, au fond de la salle, presque entièrement remplie de moines, de bateliers et de marchands. Parmi eux se trouvait messire Trégus, qui leur racontait ses guerres, ses amours, ses voyages, et leur vantait la bière d'Allemagne, tout en vidant les pots de muscadet d'Anjou.

11 venait d'achever une description tant soit peu fabuleuse de Bruges et de Gand, que l'on appelait alors, par excellence, les grandes villes, lorsqu'une contestation élevée entre un voyageur et le tavernier détourna l'attention de ses auditeurs.

— Je veux trente sous bourgeois, disaitYvon.

— Tu n'en auras que vingt-quatre, répondait l'étranger.

— Il me faut mon dû.

— Aussi te le donnerai-je. Vois plutôt l'ordonnance

de messire Landais que tu as été forcé d'afficher là.

Et montrant un parchemin cloué au coin le plus obscur de la taverne, il lut :

L'homme de cheval, servi de vin d'amont et autres bons vins, de chapons, lapereaux, perdrix et autre gibier, selon les temps, bœuf, mouton, veau, lard, et son cheval de cinq mesures d'avoine ,

Pour un jour, vingt-quatre sous.

Encore aura-t-il, sur le tout, droit à vn morceau de pain, un coup à boire au matin, et à deux fagots.

— Rallume donc ce feu, ajouta le voyageur ; fais remplir mon verre, et prends ce que je te donne.

Il jeta sur la table les vingt-quatre sous bourgeois, puis se rassit près du foyer.

Yvon s'éloigna.

— Toujours messire Landais, grommela-t-il ; tout le monde maintenant connaît les ordonnances. On ne veut payer que ce que l'on doit; il n'y a plus moyen aux honnêtes gens de vivre...

Messire Trégus, qui avait écouté le débat, se tourna vers lui:

— Pardieu ! maître, dit-il, le ministre est universel ! Il a donc fait aussi un règlement pour aider à la conscience des aubergistes?

Yvon trembla que les gentilshommes ne voulussent également payer d'après le tarif.

— Oui, messire, balbutia-t-il; oui, mais la noblesse n'y a jamais pris garde : payer les prix indiqués par le trésorier, ce serait avoir l'air de lui obéir; nosseigneurs se respectent trop pour cela.

Et se rapprochant :

— Voyez-vous, messire, ajouta-t-il confidentiellement, c'est contre moi que cet*';, ordonnance a été faite. Landais

est mon ennemi; il a voulu me ruiner! et cependant

nous avons travaillé dix ans sur le même établi! Mais Pierre est ingrat comme la vipère : donnez-lui de la chaleur, il vous rendra du poison.

— Ainsi il a rompu avec toi depuis son élévation? demanda Trégus.

— Et il a rejeté toutes mes requêtes! répondit Yvon. Dieu sait pourtant si je lui en ai adressé. J'ai demandé tout ce qui pouvait être demandé : emplois, pensions, privi léges! Savez-vous ce qu'il m'a toujours répondu? Il faudrait avoir des droits. Je vous le demande, n'est-ce point la réponse d'un ennemi de la noblesse ?

— Tout ce que tu dis est vrai, interrompit le voyageur qui avait peu auparavant débattu le prix dû au tavernier ; seulement, maître, tu oublies d'ajouter que le trésorier t'a enrichi de sa fortune privée.

— Moi ! dit Ivon.

— Qu'il a payé deux cents écus d'or pour cette taverne.

— Comment !

— Qu'il a acheté en ton nom, pour mille angelots, la pièce de terre qui te donne le blé que tu manges, et la prairie où tu envoies ta vache paître.

— Mais, d'où savez-vous?...

— Qu'il a enfin secouru ta sœur, que tu abandonnais, et fait dire des messes pour l'âme de ta mère, que tu laissais en purgatoire.

Yvon , complètement déconcerté , chercha à balbutier une réponse dans laquelle il s'embrouilla ; les gentilshommes se mirent à rire.

— Pardieu ! maître, s'écria Trégus, il paraît que cet étranger connaît ton histoire mieux que toi-même !

Le tavernier secoua la tête, et s'approchant des nobles •■

— S/ience, messires, dit-il tout bas; j'ai idée qu'il est

prudent de ne point parler du trésorier devant lui.

— Pourquoi cela?

— Un homme qui ne veut payer que d'après le nouveau tarif, et qui calomnie les gens bien pensants comme moi, ça ne peut pas être grand'chose de bon.

— Quoi? tu penserais?...

Yvon fit un clignement d'yeux significatif

— La Bretagne est pleine maintenant de gens qui ramassent les paroles de tout le monde, murmura-t-il.

— Que dis-tu ? s'écria Trégus; ce serait un espion?

— Un espion ! répétèrent vingt voix.

Et de tous côtés les buveurs se levèrent. L'étranger, qui était demeuré devant le foyer, les pieds étendus sur les immenses chenets, se détourna.

— Où cela, un espion? demanda-t-il.

En voyant tous les regards fixés sur lui, il se leva d'un bond.

— Moi ! s'écria-t-il ; qui a dit cela ?

Ses yeux rencontrèrent le visage inquiet du tavernier.

— Je gage que c'est toi, fils de Satan !

— C'est lui, dit Trégus.

Le voyageur saisit avec une exclamation de fureur le penbas qu'il avait posé sur la table près de lui ; mai: Yvon se réfugia derrière les gentilshommes.

— Ces seigneurs m'ont mal compris... balbutia-t-il.

— Il l'a dit... il a dit espion ! répétèrent vingt voix. L'inconnu étendit vers l'aubergiste son poing fermé.

— Lâche! reprit-il, n'osant m'attaquer, il veut que

d'autres m'attaquent! Espion ! parce que j'ai prouvé

qu'il mentait. Mais lève la tête, vipère, si tu oses me regarder en face, et tâche de me reconnaître : je suis Guillaume Kermor, le franc-tenancier d'Elven.

— Kermor! répéta le tailleur en levant les yeux... en effet... maintenant je me rappelle...

Guillaume haussa les épaules, et passant à son poignet la courroie bariolée du penbas :

— Désormais, avant de parler, regarde autour de toi si nul ne sait la vérité, dit-il avec mépris.

Puis, se tournant vers les gentilshommes et touchant de la main son large chapeau :

— Dieu vous garde, messires, ajouta-t-il.

— Bon voyage, répondirent ceux-ci en riant.

Yvon salua jusqu'à terre, et rangea avec empressement les escabelles devant le passage du franc-tenancier ; celuici Vécarta d'un signe.

— La Trinité vous conduise ! soupira le tailleur d'un ton doucereux.

— Que Satan te brûle ! répondit Guillaume en sortant. Les gentilshommes devisaient encore de cette plaisante

aventure, lorsque le couvre-feu sonna. Tous les buveurs fouillèrent à l'escarcelle pour régler leur compte et gagnèrent la rue.

— Devons-nous rester ou partir ? demanda Trégus à voix basse.

— Sortez avec les autres, pour ne point éveiller les soupçons, répondit Yvon.

— Et l'on se réunit dans deux heures?

— A moins que vous ne voyiez à cette fenêtre une lumière pour signal ; auquel cas il y aurait danger.

— Messire de Rohan m'en a averti.

Les derniers buveurs se préparaient à partir. Les gentilshommes ordonnèrent à leurs serviteurs d'allumer les torches et quittèrent la taverne.

Yvon referma après eux la porte avec force traverses de bois, éteignit le feu, compta sa recette en faisant sonner

au fer du comptoir quelques écus douteux, et monta enfin dans la chambre qu'il occupait.

A peine avait-il quitté la salle commune, que la porte dérobée donnant sur la Loire s'ouvrit doucement, et qu'un homme y parut, tenant cachée, sous le pan de son manteau, une lanterne de corne : c'était Jacques Guibé.

Il s'avança avec précaution jusqu'au milieu de la salle, éleva la lumière pour mieux voir, et retournant enfin à la porte qui était demeurée entre-bâillée, il introduisit Pierre Landais.

— Il n'y a personne? demanda celui-ci en regardant autour de lui.

— Personne, messire, le couvre-feu a chassé les buveurs.

— EtYvon?

— Je l'entends au-dessus.

— C'est bien... Retourne à la barque avec tes gens, et accourez au premier signal.

Guibé disparut par la petite porte. Landais allait monter, lorsque le tavernier parut au bas de son escalier. A l'aspect du trésorier, il recula épouvanté.

— Pierre ! s'écria-t-il.

— Tu ne m'attendais pas, dit Landais en souriant; mais puisque tu ne viens plus me voir, il faut bien que je fasse les avances.

Yvon regarda de tous côtés.

— Par où diable es-tu entré ? demanda-t-il stupéfait. °— Par le même chemin qu'autrefois.

Le cabaretier se frappa le front •

— Je l'avais oublié. .. dit-il ; tu as gardé la clef de la petite porte.

— On croirait que tu en es marri, dit Landais en le regardant fixement.

' — Moi... qui te fait penser?...

— Je sais que tu me boudes depuis longtemps, compère; on dit même que tu m'en veux.

— Comment?

— Oui, tu amuses la noblesse du récit ds mes premières misères; elle aime à t'entendre raconter que j'ai porté des haillons, que j'ai eu froid et faim. On me rappelle mes souffrances comme une honte, de peur que je ne les oublie. C'est pourtant chose imprudente aux bourreaux, de se montrer en riant les cicatrices de leur victime, quand celleci tient à son tour la corde de la potence.

Yvon balbutia quelques excuses embarrassées ; Landais lui posa la main sur l'épaule.

— Tu oublies trop, compère, dit-il d'un accent incisif, que la Loire est profonde derrière ta taverne, et qu'il suffirait d'un sac de cuir à ta taille pour te rendre aussi muet que les poissons.

Cosquer fit un brusque mouvement de terreur ; mais le ministre le rassura d'un geste.

— Je te dis cela comme sujet de méditation pour l'avenir, continua-t-i! ; quant au passé, Dieu seul t'en demandera compte; je sais qu'il faut être indulgent pour les amis: aussi ne t'ai-je point gardé rancune, et je viens te le prouver.

-s- Comment cela? demandaYvon.

— N'est-ce pas aujourd'hui la fête de saint Pierre, notre ancien patron ? J'ai pensé que c'était pour deux compères l'occasion de se réconcilier, et je suis venu, comme au bon temps, faire réveillon avec toi.

— Réveillon ! répéta le tavcrnier, pensant tout à coup aux gentilshommes qu'il attendait.

— Cela te dérange-t-il? demanda Landais avec un regard scrutateur; tu attends peut-être quelqu'un?

— Nullement, s'écria Y von.

— Alors nous souperons ensemble.

— Soit ; tu es seul ?

— Tu le vois.

Yvon venait de réfléchir que l'arrivée des conjurés, loin d'être un danger, devenait un coup du Ciel. Le trésorier allait, en effet, se trouver sans défense en leur pouvoir, et le hasard les servait mieux que n'auraient pu le faire les plus habiles combinaisons. Recouvrant donc toute sa liberté d'esprit, il s'empressa d'approcher une table et de tout préparer.

— Surtout pas de vins de Coulanges, dit Landais, dont l'intention était d'enivrer son hôte, afin de le faire parler.

— Voici un petit rouget de Gascogne qui se boit comme eau de roche, répliqua Yvon qui, de son côté, eût voulu mettre le trésorier sous la table pour attendre les gentilshommes.

— J'ai une soif de templier, compère.

— Et moi, je suis prêt à te rendre rasade pour rasade. Tous deux s'assirent et remplirent leurs tasses.

— A notre réunion ! dit Landais en portant le verre à ses lèvres.

Yvon profita de ce mouvement pour vider à terre son gobelet d'étain ; puis le levant vivement, il feignit de boire. Le trésorier saisit à son tour ce moment pour jeter le vin qu'il s'était versé.

— Sans vanité, c'est du pur hypocras, dit l'aubergiste en faisant claquer sa langue contre son palais.

— Les caves ducales n'en renferment pas de meilleur, répliqua Landais.

— Encore un coup alors?

— Volontiers.

Les gobelets furent remplis de nouveau et vidés comme la première fois.

— S'il continue, je l'aurai bientôt à discrétion, ditYvon.

— Le vin va le faire parler, pensa Pierre.

Tous deux se frappèrent joyeusement dans la main et s'accoudèrent l'un vis-à-vis de l'autre avec une intimité familière.

— Eh bien ! compagnon, dit Landais, comment sont allées les affaires depuis que je ne t'ai vu?

Le tavernier soupira.

— Doucement, bien doucement, compère ; nous vivons dans un temps où il est aussi malaisé de gagner sa pauvre vie que d'aller en paradis.

— Tu as pourtant la pratique des gentilshommes, et les moines doivent entrer ici comme à l'église.

— Je ne dis pas; mais les nouvelles ordonnances sont la mort des cabaretiers. Foi d'honnête homme ! si je continue le métier, c'est par dévouement.

Le trésorier sourit.

— La taverne est cependant placée à miracle, dit-il; avoir d'un côté trois couvents qui ont fait vœu de tempérance, et de l'autre la rivière...

— Il faudrait avec cela une exemption de droits, Pierre.

— Nous en reparlerons, compère Mais ton gobelet?

— Et le tien?

Tous deux feignirent encore de boire. Landais appuya son front sur sa main et promena les yeux autour de lui.

— Ah ! j'envie ton sort, dit-il d'un air pensif; tu vis tranquille ici, toi, n'ayant à t'occuper que de faire fortune...

— C'est bien assez, interrompit le tailleur.

— Que serait-ce donc s'il te fallait défendre celle des antres? Tu travailles pour toi seul, tandis que moi je travaille pour tout le monde. Les écus d'or s'entassent dans ta

main, et moi, les malédictions s'entassent sur ma tête. Hélas! les hommes font ainsi le lot à chacun, selon leur haine ou leur envie. J'espère que Dieu reverra un jour les partages.

— 11 ne déraisonne pas encore, pensaYvon en remplissant le gobelet de son hôte, qui s'empressa de remplir également celui du tavemier.

— Du reste, reprit Landais en s'approchant d'un ton de confidence, bientôt je n'aurai plus rien à craindre de mes ennemis ; j'ai découvert leurs complots.

Yvon tressaillit.

— Ah! tuas découvert? balbutia-t-il déconcerté.

— Aujourd'hui même.

— Et tu sais les noms? demanda le tavernier déplus

en plus inquiet.

— Les lettres trouvées sur Claude Kerru en renferment la liste.

Cosquer fit un brusque mouvement; le trésorier lui versa à boire.

— Et que comptes-tu faire? demanda Yvon d'un accent précautionneux.

— Écraser jusqu'au dernier ceux qui ne se seront point repentis.

— Et si quelqu'un se repentait ?

— Lui accorder tout ce qu'il me demanderait.

Le tavernier réfléchit un instant ; mais ses regards, en se levant, rencontrèrent ceux de Landais, qui semblaient l'observer.

- C'est une ruse, pensa-t-il ; il ne sait rien.

— Comprends-tu ? demanda Pierre.

— Très-bien, maître ; ta tasse est vide.

— La tienne aussi.

— A ta fortune !

«- A ta puissance !

Tous deux levèrent leurs gobelets ; mais Landais, qui suivait de l'œil les mouvements du tavernier, replaça subitement le sien sur la table.

— Tu ne bois pas ! s'écria-t-il.

— Ni toi, répliqua Yvon, qui l'avait également observé.

— Ainsi, tu me tendais un piège ?

— Et toi, tu voulais me sonder?

Landais se leva brusquement.

— Eh bien ! oui, dit-il ; aussi bien, la feinte est superflue ; il faudra toujours que tu parles, car je le veux.

— Je n'ai rien à dire, répliqua Cosquer en cherchant à gagner l'escalier.

Mais le trésorier prit une clef d'argent suspendue à sa ceinture, et siffla. Presque aussitôt la petite porte s'ouvrit, et Jacques Guibé parut suivi de quatre archers.

A cette vue, Cosquer recula épouvanté.

— Tu vois que tu es en ma puissance, dit Landais ; songe donc à répondre.

— Que voulez-vous ? demanda le cabaretier tremblant .

— Tous les détails du complot qui a été tramé chez toi par les gentilshommes.

— Un complot ! s'écria Cosquer en joignant les mains avec une feinte surprise; Seigneur Dieu! est-il possible? C'est vous qui me l'apprenez, messire.

Landais ne répondit pas, mais il fit signe, et un des archers déroula tranquillement un sac de cuir de la grandeur d'un homme, tandis que les autres s'avançaient vers Yvon. Celui-ci frissonna de tout son corps.

— Attendez, attendez, balbutia-t-il ; je dirai ce que j'ai entendu ; mais, aussi vrai que je suis chrétien, je ne suis pas de l'affaire.

— Quels sont les chefs? demanda froidement Landais. Cosquer les nomma, non sans hésitation. Le trésorier

apprit ensuite que le but des conjurés était de s'emparer de lui par un coup de main, et d'imposer au duc de nouveaux conseillers.

— Et quel est le jour fixé pour l'exécution? demandat-il enfin.

— Je l'ignore, répondit Cosquer.

L'archer ouvrit le sac de cuir. Ses compagnons firent de nouveau un pas vers le tailleur. Celui-ci tomba à genoux.

— Aussi vrai que je suis chrétien, dit-il, le jour de l'exécution n'est point encore connu ; ils devaient le fixer ce soir.

— Ce soir, reprit Landais ; ils se réunissent donc ?

— Oui, messire.

— Où cela ?

— Bientôt ?

— Vers minuit.

Landais parut réfléchir.

— Dans deux heures environ, murmura-t-il. C'est plus de temps qu'il n'en faudrait... Oh! si je pouvais en finir avec eux d'un seul coup, les surprendre réunis, armés, avec la preuve du complot!...

Il appelle Guibé, et le prenant à l'écart :

— Retourne au château, dit-il vivement, rassemble les archers sans bruit, et divise-les en deux bandes. La première, sous les ordres du capitaine Clartière, occupera les prairies des deux côtés de la route, laissant entrer ici tous ceux qui se présenteront, mais arrêtant quiconque voudrait sortir ; la seconde, conduite par toi, prendra toutes les barques qui seront au port, et arrivera par le fleuve

au pied de l'escalier de bois. Tu m'avertiras de ta venue en frappant à cette porte.

— Chose convenue, messire.

— Songe surtout que tu n'as guère plus d'une heure.

— C'est assez, dit Jacques en gagnant la petite porte.

Il fit signe à ses archers, qui disparurent avec lui.

Resté seul avec le tavernier, Landais songea à se prémunir contre toute surprise. Quelques-uns des conjurés pouvaient devancer l'heure. Il prit les clefs des mains d'Yvon s'assura que l'entrée principale était solidement fermée, et examina les lieux en détail.

Comme il achevait cette perquisition, un bruit d'armes et de pas se fit entendre au dehors.

Ce ne pouvait être déjà les archers. Il prêta l'oreille, surpris et inquiet. Le bruit était devenu plus distinct ; c'était celui d'une troupe qui marchait avec précipitation. Elle s'arrêta devant la taverne de Saint-Efflam, et l'on frappa à la porte en criant d'ouvrir.

— Ce sont les gentishommes, dit Landais qui s'était glissé avec précaution jusqu'à la lucarne sans volet qui éclairait l'escalier.

— Déjà ! répondit Cosquer étonné.

— Tu m'as trompé sur l'heure de leur venue, malheureux !

— Que Dieu me punisse si je les attendais avant minuit ! réponditYvon d'un ton de bonne foi qui ne permettait point de doute.

On frappa de nouveau en appelant Cosquer.

— Que faire? dit le cabaretier. Ils vont briser le contrevent.

— Et nul moyen de fuite ! murmura Landais en regardant autour de lui.

— Jésus! ils escaladent la lucarne, messire 1

Une ombre venait en effet de paraître derrière le châssis de toile écrue. Landais courut à la petite porte pour s'assurer si la barque était partie ; mais, au même moment, la lucarne s'ouvrit brusquement, et Albert se laissa tomber au milieu d'eux.

Il recula deux pas à la vue du trésorier.

— Vous ici, messire ?

Landais lui imposa silence d'un geste.

— Fuyez, ajouta le jeune homme rapidement et à voix basse, une troupe de gentilshommes me suivent ; le duc est en leur pouvoir.

— Le duc! répéta le trésorier stupéfait.

De nouveaux coups retentirent, et le nom d'Albert fut répété au dehors avec impatience.

— Au nom de Dieu ! messire, fuyez ou cachez-vous, reprit le jeune homme troublé.

Landais regarda autour de lui ; ses yeux s'arrêtèrent sur l'entrée dérobée.

— Derrière cette porte, dit-il.

— Hàtez-vous, messire, hàtez-vous.

Le ministre fit un mouvement ; mais, se ravisant tout coup, il s'élança vers Yvon.

— Viens, dit-il, tu me trahirais, toi.

Et, l'entraînant de force, il disparut avec lui par la porte secrète.

Albert courut ouvrir aux gentilshommes.

Le duc entra vivement , suivi d'Etienne, du vicomte de Rohan et de plusieurs autres qui semblaient s'efforcer en vain do l'apaiser. Il jeta avec colère son chapeau sur la première table qu'il rencontra, et s'assit. Le vicomte voulut s'approcher.

— Laissez-moi, messire, dit François; laissez-moi, ceci est une violence dont je vous demanderai quelque jour un terrible compte.

— Nul de nous ne croit avoir oublié le respect qu'il doit à monseigneur, dit révérencieusement messire de Rohan.

— Et que faites- vous donc? reprit François; pourquoi ce guet-apens? que voulez-vous de moi enfin?

— Justice, monseigneur, répondit Etienne. Le duc se détourna brusquement vers lui.

— C'est donc toi le chef, maître fou? dit-il ironiquement ; et depuis quand , s'il te plaît, as-tu recouvré la raison?

— Depuis que j'ai rebouclé le ceinturon, monseigneur, répliqua Etienne en frappant sur lépée qu'il avait au côté.

Le duc fit un mouvement de colère.

— L'exemple de votre frère ne vous a point profité, mesàre, dit-il avec menace.

— /ai contraire, monseigneur, reprit Etienne ; il m'a appris que la seule loyauté est une mauvaise sauvegarde à la cour, et qu'il n'y a d'innocents que ceux qui savent se défondre.

— Ainsi, s'écria François, c'est une révolte ouverte?

— Non, monseigneur; c'est une requête telle que doivent la faire des gentilshommes persécutés, le chapeau d'une main et l'épée de l'autre. Il y a dix ans que la noblesse réclame ses droits un genou en terre ; vous avez toujours passé sans l'écouter ; elle s'est enfin relevée, et elle vous parle debout, afin que vous puissiez mieux l'entendre.

— Et que veut-elle?

Le vicomte de Rohan tira de son sein un parchemin :

— Voici l'exposé de ses griefs et de ses demandes, dit-il.

— La liste des demandes est longue sans doute? observa François ironiquement.

— Moins que l'autre , monseigneur, répondit gravement Etienne.

— Que réclame-t-elle ?

De Rohan ouvrit le parchemin, et lut :

« Prêts à nous reconnaître les vassaux fidèles de monseigneur, nous le supplions auparavant de jurer sur les saints Evangiles qu'il révoquera toutes les ordonnances et règlements portant atteinte à nos privilèges, et dont l'indication suit. »

— Ainsi on me fait des conditions ! s'écria le duc indigné.

« Nous le prions en outre, reprit le vicomte sans se troubler, de rétablir dans leurs biens et honneurs les gentilshommes condamnés. »

— Jamais ! interrompit François.

« Nous demandons enfin, continua de Rohan, dont la

voix s'était élevée, que messire Landais nous soit livré pour être jugé et puni selon ses crimes. »

— Est-ce tout? demanda le duc.

— Tout, monseigneur.

— Et si je refuse ?

— Alors Dieu décidera.

— Qu'il décide donc, car je n'accorderai rien, rien, messires ; entendez-vous ? Vous avez oublié que je suis votre maître, je vous en ferai souvenir. Parce que le hasard et la trahison m'ont fait tomber entre vos mains, me croyez-vous donc sérieusement votre prisonnier? Pensezvous que l'on puisse enlever ainsi un duc de Bretagne dans ses propres Etats? Mais on me cherche déjà, sans doute ; mais vienne le jour, et mes archers accourront ici pour m'arracher à vous.

— Je le sais, monseigneur, répliqua le vicomte ; mais le jour venu, il sera trop tard.

— Que voulez-vous dire?

— Si nous sommes venus dans cette taverne, c'est que dans quelques instants les plus braves gentilshommes du duché s'y trouveront réunis en armes et prêts à vous servir d'escorte.

— Et où prétendez-vous me conduire ?

— Quelque dépouillée et appauvrie que soit la noblesse, il lui reste encore assez de villes et de châteaux à l'abri des archers, pour qu'elle puisse offrir un asile à monseigneur.

— Ah ! c'est de la trahison et de la félonie, s'écria le duc.

— C'est de la nécessité, monseigneur.

François promena sur les gentilshommes un regard irrité.

— Sortez, messires, dit-il avec hauteur ; mais rappelezvous que je me vengerai.

Il saisit une escabelle et s'y assit les bras croisés. Il y eut une pause. Enfin Etienne s'approcha doucement, et d'un accent tristement respectueux :

— Pardon, monseigneur, dit-il; encore un mot. Ce qu'a fait la noblesse, elle l'a fait avec regret ; longtemps elle a attendu, espéré! Habituée à porter l'armure d'acier, elle a souffert avec autant d'humilité et de patience que si elle eût porté le froc de bure. Ecoutez enfin notre prière, monseigneur. Nous vous demandons de choisir entre nous qui sommes une partie de votre force et de votre gloire, et ce mendiant qui s'est abrité à votre ombre afin de frapper tout ce qui était noble. Qu'a-t-il fait pour vous, monseigneur? Le haut rang ne peut servir qu'à rendre plus heureux. Eh bien! depuis qu'il vous conseille, êtes-vous plus joyeux, êtes-vous plus tranquille, êtes-vous plus aimé? Il est venu ici, comme Satan dans le paradis terrestre, vous promettant la puissance et le bonheur; qu'y a-t-il apporté? La haine et la guerre!... Monseigneur, ce sont tous vos gentilshommes qui parlent par ma bouche, qui tombent à vos genoux! Ces promesses que demande leur désespoir, signez-les, signez-les ; et si leur audace d'aujourd'hui doit être expiée, eh bien ! que mon sang cimente l'alliance entre vous et votre bonne noblesse.

En parlant ainsi, Etienne s'était jeté aux pieds du duc et lui tendait le parchemin renfermant les demandes des gentilshommes ; François parut ébranlé.

En lui rappelant les ennuis dans lesquels la lutte engagée par son trésorier l'avait entraîné, messire Etienne venait de toucher au point sensible de ce cœur sans énergie ; sa main s'avança comme instinctivement pour prendre le parchenrn ; mais à peine l'eut-il saisi qu'il parut avoir honte de sa faiblesse. Messire Chauvin comprit ce mouvement.

— Nous nous retirons pendant que monseigneur consultera sa prudence, dit-il.

Et faisant signe aux autres gentilshommes, il monta avec eux à l'étage supérieur.

Le duc demeura longtemps à la même place, les bras croisés et l'air rêveur.

— Le fou a raison, se dit-il, à quoi me sert plus d'autorité s'il faut l'acheter par plus de soucis? Qu'est-ce que la puissance qui ne tourne pas au profit du plaisir? Par le Christ, il semble que je sois le seul homme raisonnable de mon duché. Je ne demande qu'à régner gaîment, en laissant les choses aller comme le vent qui passe et le fleuve qui coule. Point, on veut que je gouverne, que j'aie un plan : eh ! que mes gentilshommes et mon ministre s'arrangent!... Après tout, c'est la faute de maître Landais si j'ai été surpris et si je suis au pouvoir de la noblesse; c'est à lui d'être puni de sa négligence. Si je résiste, d'ailleurs, ils m'emmèneront en otage ; ils l'ont dit. Ce sera alors une guerre civile, une longue captivité peut-être. Et qui sait ce qu'il faudra souffrir? De nos jours, Charles VII, prisonnier des vassaux, n'est-il pas mort comme un mendiant en demandant du pain? Et quand je pense qu'il suffirait, pour éviter tout débat, de mon nom écrit au bas de ce parchemin.

Il s'était levé, tenant l'acte remis par Etienne, et tout en le parcourant des yeux, il s'approchait insensiblement du comptoir, où se trouvait tout ce qu'il fallait pour écrire

— Que faire? se demanda-t-il avec anxiété, la main à demi étendue.

— Signez, monseigneur, répondit une voix.

11 releva vivement la tête ; Landais était devant lui et lui présentait la plume avec un ironique sourire.

— Toi ici ! s'écria François stupéfait.

— Signez , continua tranquillement le ministre , mais choisissez en même temps votre place dans un cloître, car ceci est votre abdication.

— D'où viens-tu, et qui t'a fait entrer ? demanda le duc qui regardait le trésorier avec une sorte d'épouvante.

— N'exige-t-on pas de vous ma tête pour rançon? répondit ironiquement Pierre ; je viens vous l'apporter.

— Tu sais donc ce qui se passe?

— Oui.

— Eh bien! quel parti dois-je prendre? Comment leur échapper? As-tu quelque moyen de salut? Parle, mais hâte-toi, car ils sont là, ils attendent, et peuvent revenir à chaque instant.

Landais sourit, et montrant le parchemin sur lequel les gentilshommes avaient écrit leurs prétentions :

— Mettez- vous là, monseigneur, dit-il, et écrivez.

— Comment! dit le duc étonné.

— Ecrivez, répéta Landais avec impatience. François s'assit, prit la plume, et le ministre dicta.

— Ordre d'arrêter messire le vicomte de Rohan... Le duc releva la tête stupéfait.

— Ecrivez, reprit Landais : Ordre d'arrêter le maréchal de Rieux... messire de Clisson...

— Mais tu n'y songes pas, s'écria le duc.

— Pour Dieu ! écrivez toujours, monseigneur, interrompit Landais vivement. Messires Etienne Chauvin, de Rochereul, de Sévigné. Signez, maintenant... C'est bien.

Il prit le parchemin et le plia.

— M'expliqueras-tu enfin ce que cela signifie ? demanda François en se levant.

Avant que le trésorier eût pu répondre, trois coups furent frappés à la petite porte; Landais poussa une exclamation de joie.

— Qu'est-ce que cela ? demanda le duc.

— Cela, monseigneur, s'écria Landais, c'est la couronne de Bretagne que l'on vous rapporte.

Et, courant ouvrir la petite porte, il montra l'escalier plein d'archers ; Jacques Guibé était à leur tête.

Messire Clartière est-il embusqué avec ses gens sur la route du Poitou ? demanda le trésorier au capitaine.

— Il y est, répondit Jacques; le temps d'approcher le sifflet de vos lèvres, vous le verrez paraître.

— Voici les gentilshommes qui descendent, interrompit François.

Landais referma la petite porte.

— Qu'ils viennent, dit-il; ce ne sera plus un prisonnier, mais le duc, qui les recevra.

Les conjurés parurent en effet ; mais, à la vue du trésorier, ils s'arrêtèrent stupéfaits.

— D'où sort-il, et qui l'a amené? demandèrent-ils tous à la fois.

— Je suis venu de mon plein gré, messires, répondit le trésorier.

— Alors c'est Dieu qui a voulu ton jugement, s'écria Etienne en courant sur lui l'épée haute.

Le vicomte de Rohan l'arrêta.

— Un tel sang souillerait les mains d'un gentilhomme, dit-il : laissez le bourreau faire justice.

Landais promena sur les conjurés un regard pénétrant.

— Je vois que ma perte est décidée, dit-il lentement ; songez pourtant, messires, que les chances d'une lutte comme la nôtre sont journalières. Vaincu aujourd'hui, je puis l'emporter demain. La générosité est aussi de la prudence, et vous ne serez pas sans merci pour un ennemi à votre discrétion.

— Point de merci pour les traîtres ! s'écria Etienne.

— Je n'oublierai pas ces mots, répliqua Landais avec un regard profond.

— Tu n'auras pas à te les rappeler longtemps, reprit le fou. *

Et s'avançant vers le duc, qui avait jusqu'alors suivi tout ce débat avec une distraction nonchalante :

— Monseigneur ! s'écria-t-il , nous pouvons faire bon marché de tout le reste, mais il nous faut la vie de cet homme ! Au nom de la justice et de votre paix, signez l'acte que nous vous avons remis.

— Le voici, dit Landais, en développant le parchemin. Monseigneur y a apposé son nom, écrit ses volontés, et c'est moi qui les exécute.

— Que veux-tu dire?

— Je veux dire, mes gentilshommes, qu'au nom du duc ici présent, je vous arrête tous.

— Nous?

— En voici l'ordre tracé au revers même de vos propositions insolentes ; les chances sont tournées, vous le voyez, messires. . . Vos épées !

— Viens les prendre, si tu peux, s'écria le vicomte de Rohan en tirant la sienne de son fourreau.

Tous l'imitèrent; mais Landais venait de courir à la fenêtre, un sifflement se fit entendre, et, presque au même instant, les gentilshommes qui gardaient l'entrée au dehors se précipitèrent dans la taverne, poursuivis par Clartière et ses archers.

Jacques Guibé parut également avec ses troupes à la porte dérobée.

— Que Satan me prenne, nous sommes livrés, s'écria Etienne en brisant son épée avec rage.

— Point de merci pour les traîtres, répondit Landais amèrement; c'est vous qui l'avez dit, messire Etienne.

Et se tournant vers son neveu :

— Guibé, fais ton devoir, ajouta-t-il froidement.

Celui-ci commença avec ses archers à désarmer les gentilshommes. Pendant cette opération humiliante, le duc s'approcha.

— Je vous avais avertis que vous jouiez un mauvais jeu, messires, dit-il ironiquement. Vous le voyez, je vous ai rendu surprise pour surprise, et nous sommes quittes. Quant aux gentilshommes qui manquent encore au rendezvous et qui devaient me servir d'escorte, disiez-vous, ne craignez rien, nous les attendrons, et mes sénéchaux en rendront bon compte.

Les nobles se regardèrent déconcertés.

— Comment les prévenir? dit tout bas de Rohan à Etienne.

— N'est-on point convenu d'un signal en cas de danger?

— Une lumière à cette croisée.

Les yeux d'Etienne tombèrent sur la lanterne sourde de Guibé, posée à terre ; il la saisit et la fit passer de main en main jusqu'à la fenêtre où elle fut placée.

Dans ce moment Landais aperçut Albert, qui se tenait à l'écart avec les porte-flambeaux, et l'appela par son nom.

— Ce jeune homme n'est point des nôtres, et n'a pris aucune part à la révolte, dit vivement Etienne; nous l'avons rencontré par hasard et forcé à nous suivre, de peur qu'il n'allât révéler ce qu'il avait vu; mais, par la justice de Dieu ! il ne peut être tenu pour responsable de notre entreprise, ni traité par vous comme ennemi.

— Je le sais mieux qu'un autre, messire, répondit Landais en souriant, car je lui ai peut-être dû la vie aujourd'hui.

— A lui?

Le trésorier apprit aux gentilshomme? comment il se

trouvait à la taverne de Saint-Efflam, et quel service lui avait rendu le jeune orphelin d'Auray en gardant le secret sur sa présence.

— Ainsi, s'écria Etienne, nous l'avons eu là, sans défense, en notre pouvoir, et ce malheureux ne nous a rien dit.

— Je n'avais garde de livrer un homme seul à la fureur de tous, répondit Albert d'un ton ferme.

Etienne étendit vers lui ses deux poings fermés avec une énergie sauvage :

— Et c'est toi qui l'as sauvé! dit- il, toi...

Il s'arrêta comme s'il eût fait un effort violent, croisa les bras sur sa poitrine avec un mouvement de fureur douloureuse, et baissa la tête.

— Je vois que messire Etienne connaît l'orphelin d'Auray, dit le trésorier en promenant un regard scrutateur du jeune homme au vieillard.

— Il est vrai, répondit Chauvin avec dédain; c'est moi qui l'ai ramassé à terre et fait nourrir au couvent : mais celui qui t'a sauvé n'a pas à compter sur ma protection.

— Aussi ferai-je en sorte qu'il puisse s'en passer, répondit Landais... La place de mon second secrétaire est vacante, je la lui donne ; et, s'il plaît à Dieu, mon bon vouloir ne s'arrêtera point là.

— Et moi, quelle sera ma récompense, mon bon sire? s'écria tout à coup la voix doucereuse d'Y von.

Landais se détourna et aperçut le tavernier blotti dans un coin, sous la garde de deux archers.

— Pardieu ! j'oubliais mon compère, dit-il en souriant; approche.

Cosquer se redressa d'un air de triomphe, et fit signe aux archers de lui faire place.

— Messire n'a point oublié que c'est moi qui lui ai donné tous les détails, dit-il d'un ton capable.

— Non plus que le moyen employé pour cela, continua le trésorier : il est juste, maître, que tu sois récompensé selon tes mérites. Et d'abord, comme, à ton propre dire, tu continues le métier de tavernier par. pur dévouement, je te reprends le privilège qui t'avait été accordé de suspendre à ta porte la touffe de lierre.

— Comment ! balbutia Ivon stupéfait.

— De plus, comme tu pourrais rencontrer ici quelques anciennes pratiques dont la connaissance serait gênante, j'exige que tu retournes avant trois jours dans notre bonne ville de Vannes, où tu as laissé de si honnêtes souvenirs.

— Moi!

— Enfin, continua Landais, je te sais dévoué à monseigneur, et prêt à tout pour son service, je chargerai donc les collecteurs de recevoir de toi, au profit du duc, une somme de quatre cents écus.

— Quatre cents écus ! s'écria le tavernier, les yeux égarés.

— N'est-ce point assez? demanda Landais, nous en mettons cinq cents.

Cosquer tomba à genoux.

— Messire, s'écria-t-il hors de lui, prenez pitié d'un pauvre homme qui n'a d'autre fortune que les mérites du Christ.

— Allons, dit Landais doucement, épargne-toi les mensonges et les jongleries, compère ; nous nous connaissons de longtemps ; si tu ne trouves pas la somme dite, je la ferai chercher ici par les sergents.

— C'est inutile, dit vivement Cosquer ; je l'aurai, fallùtil vendre mon âme.

Se PIERRE LANDAIS.

— Tu as heureusement des valeurs plus sûres. Du reste, prends ton temps; je te donne jusqu'à demain pour payer et partir.

A ces mots il tourna brusquement le dos au tavernier et s'approcha du duc, qui s'entretenait à l'écart avec son capitaine des gardes.

— Les autres gentilshommes tardent bien à venir, ditil à ce dernier.

— Ils ne viendront pas, répondit vivement François.

— Que dites-vous ?

— Clartière m'apprend qu'une porte de la ville leur a été ouverte, et que tous se sont enfuis.

— Dieu ! Mais qui donc a pu les avertir ?

— Moi, messire, dit tranquillement Etienne.

— Et comment ? demanda le trésorier.

Chauvin montra en souriant la lanterne qui brillait encore à la fenêtre ; Landais fit un geste de surprise et de dépit.

— Ainsi ils nous échappent, murmura-t-il.

— Oui, répondit Etienne triomphant ; et ne vous réjouissez point trop de votre victoire ; car tout à l'heure il n'y avait qu'un complot, aujourd'hui c'est la guerre civile.

LE DÉNOUMCNT

La prédiction d'Etienne Chauvin ne tarda pas à s'accomplir. La noblesse se souleva tout entière. Le duc, de son côlé, réunit une armée, et la lutte commença avec des chances diverses, sur presque tous les points du duché.

Il y avait déjà plus d'une année que duraient ces divisions, et rien cependant n'en pouvait faire prévoir le terme. Les partisans de l'évêque de Rennes, que Landais avait envoyé mourir dans l'exil, en juste punition de ses crimes, se joignirent aux mécontents, et Etienne, qui réussit à se sauver de prison, vint donner une nouvelle impulsion aux efforts des révoltés, en apportant parmi eux le sanglant souvenir du chancelier.

D'un autre côté, la régente de France, madame de Beaujeu, heureuse de tout ce qui pouvait affaiblir la Bretagne, entretenait ostensiblement la discorde entre le duc et ses gentilshommes, en fournissant à ces derniers de l'argent et des armes.

Mais Landais ne se laissait ni effrayer ni surprendre. Abandonnant François à ses plaisirs frivoles, il gouvernait sous lui d'une main ferme, et le duc, qui n'avait jamais eu tant de loisir, trouvait que tout allait au mieux.

Quant au ministre, son ambition avait grandi avec sa

puissance. Depuis la mort de la dame de Villequier, il s'était constamment montré le protecteur de ses fils, dans la pensée que Marie avait leur âge, et qu'il n'était point impossible que l'ancienne alliance politique des parents ne se transformât, pour les enfants, en une union plus douce. •

Cette idée, vague d'abord, devint bientôt plus arrêtée, et finit par devenir un projet auquel il subordonna tout le reste. Ce fut sur Antoine qu'il jeta de préférence les yeux.

Il devait en effet se prêter avec d'autant moins de peine à ses intentions, que la beauté de Marie l'avait charmé. Sûr de ne point trouver d'obstacles de ce côté, Landais ne fit paraître aucun empressement dangereux ; il attendit que l'amour d'Antoine grandit et devînt assez fort pour lui servir d'auxiliaire près du duc, à qui une pareille alliance pourrait sembler étrange au premier abord.

Quant à sa fille, craignant quelque imprudence, il n'ajouta rien à ce qu'il lui avait dit dans une heure d'effusion. Elle savait qu'un choix avait été fait pour elle, c'était assez : une confidence n'eût pu que nuire à sa liberté et à ses grâces, lorsqu'elle rencontrait Antoine. Le trésorier se contenta de lui ménager, sans affectation, des occasions fréquentes de voir le prince, s'en fiant pour le reste à cette pente de tous les jeunes cœurs l'un vers l'autre.

Mais un autre sentiment remplissait déjà celui de Marie. En s'attachant Albert comme second secrétaire, Landais n'avait point soupçonné quel obstacle il élevait lui-même à ses projets. Marie et Albert s'aimaient dès le couvent, et se l'étaient dit. Cependant cet amour n'avait point eu d'abord pour eux-mêmes d'avenir. Ils s'y étaient abandonnés comme à une de ces hallucinations volontaires qui

nous saisissent dans un demi-sommeil et nous enchantent pour nous tromper. C'était un désir sans possibilité, une espérance sans but, je ne sais quelle chimère dont on peut mourir, mais à laquelle pourtant on n'a jamais cru. L'habitude et le rapprochement changèrent insensiblement ces dispositions. A force de se voir, de se parler, de vivre ensemble, ils sortirent forcément de ce domaine romanesque dans lequel se réfugient tous les jeunes amours ; leur rêve chercha à passer dans le fait, leur aspiration à se transformer en espoir. D'abord effrayée, la jeune fille se rassura. En voyant que son père gardait le silence, elle n'attendit plus la découverte qui devait faire d'Albert le descendant de quelque noble famille ; mais elle compta sur l'autorité du ministre pour l'élever. Elle lui bâtit, en imagination, une de ces grandes fortunes dont Pierre avait donné lui-même un si étonnant exemple ; elle alla jusqu'à se dire que le trésorier ne l'avait point peut-être sans dessein attiré à la cour et attaché à sa personne.

Quant à Albert, il subissait successivement toutes les impressions de la jeune fille. Son âme était pareille à ces lacs transparents qui reçoivent du ciel leur lumière ou leur ombre ; le ciel pour lui, c'étaient les yeux de Marie. La force ne lui manquait pas ; mais jusqu'alors il n'en avait pas eu besoin ; il ne s'était jamais essayé lui-même. Pareil au lion élevé près d'un enfant, et qui n'a point senti les ongles lui pousser, il s'était toujours fait un bonheur de la soumission.

Cependant Landais n'avait encore rien découvert. Préoccupé de la guerre que lui faisaient les gentilshommes, il ne pouvait suivre toir ces détails de la vie intérieure qui lui eussent révélé l'amour de Marie et d'Albert. Il ne voyait sa fille qu'en passant et pour lui prodiguer des marques de tendresse, toujours interrompues par quelques réclama-

tions ou quelques messages. Mais, bien que les circonstances eussent protégé jusqu'alors le secret des deux amants, il était difficile que l'imprudence ou le hasard ne finît point par les trahir.

La lutte engagée entre la noblesse et le trésorier touchait à son dénoùment. L'armée ducale, commandée par le sire de Coetquen, venait de rejoindre les rebelles, qui étaient sortis d'Ancenis à sa rencontre, et l'on attendait, d'heure en heure, la nouvelle d'une bataille décisive. Tous les esprits étaient en éveil, et chacun formait à Nantes des prévisions ou des vœux selon son penchant.

La surveillance du trésorier avait redoublé. INul ne pouvait plus sortir de la ville soit par terre, soit par la Loire, sans une passe, et quatre mille hommes de milice gardaient nuit et jour toutes les issues.

Par malheur, la fidélité de plusieurs était douteuse. Ceuxmêmes des gentilshommes qui n'avaient point voulu prendre le parti des révoltés contre le duc étaient ennemis secrets du ministre. Le peuple, trompé ou corrompu à prix d'or, le haïssait également; et quant aux bourgeois, constants dans leur étroit égoïsme, ils demandaient à grands cris la fin d'une guerre ruineuse, fallût-il pour cela donner la tète de leur ancien protecteur.

Celui-ci ne pouvait donc réellement compter sur personne ; mais ce qu'il n'attendait ni de la fidélité ni de l'affection, il espérait l'obtenir par l'adresse, la crainte ou l'intérêt. Il avait appris par une longue expérience que l'homme qui ne s'abandonne pas lui-même peut être plus fort que tous, car il a pour auxiliaires les irrésolutions et les lâchetés de chacun.

Restait toujours pourtant la crainte de ces subites l rahisons auxquelles le courage ni l'habileté ne peuvent rien opposer. 11 savait que de sourdes trames se formaient au-

tour do lui.Yvon Cosquer avait fait secrètement plusieurs voyages à Nantes sans que les ordres donnés pour l'arrêter eussent pu être exécutés. Soudoyé par la noblesse, îî courait la Bretagne sous mille déguisements, échappant à toutes les poursuites, et travaillant à la perte de son ancien compère avec la double persistance de la rancune et de l'avarice. En se contentant de le punir au lieu de l'écraser, le trésorier s'était, en effet, départi de sa prudence ordinaire. Il avait oublié que si l'ennemi pardonné est, le plus souvent, un ami douteux, l'ennemi châtié est toujours un haïsseur implacable. Il avait d'ailleurs frappé Yvondans sa plus vivante passion, et le besoin de vengeance avait rendu celuici plus hardi. Etienne Chauvin, qui était un des chefs de la révolte, l'avait pris à ses gages, et ils travaillaient tous deux avec persévérance à la chute de Landais.

Quant au duc, il était demeuré étranger, comme nous l'avons déjà dit, à tout ce qui se passait. L'ardeur au plaisir, qui d'habitude s'éteint avec l'âge, n'avait fait que s'accroître chez lui ; il avait en quelque sorte abdiqué le pouvoir entre les mains de Landais, pour ne plus songer qu'aux promenades, aux joutes et aux divertissements.

Depuis quelques jours surtout il était sérieusement occupé des préparatifs d'un bal masqué, le premier qui eût été donné en Bretagne. Il attendait pour cette fête des baladins de Provence qui devaient danser des courantes de leur pays, singulièrement légères et plaisantes, au dire de ceux qui les avaient vues.

C'était là sa grande affaire, la seule dont il voulût entendre parler ; et tandis que le moindre bourgeois attendait avec anxiété des nouvelles des deux camps, il ne songeait, lui, qu'à l'arrivée de ses gentils sauteurs, dont le retard l'inquiétait de plus en plus.

Il venait d'exprimer pour la dixième fois son impatience

à sa fille Anne et aux dames qui l'entouraient, lorsque le trésorier entra.

— Eh bien! quelles nouvelles, maître? demanda-t-il avec empressement.

— Les armées sont toujours en présence, monseigneur, répondit Landais.

— Au diable ! s'écria le duc avec un geste de mauvaise humeur; je vous parle de mes danseurs, qui devraient être arrivés d'hier et ne seront point ici pour le bal. Par le Christ ! il faut qu'il leur soit arrivé malheur.

— Les routes sont couvertes de révoltés qui, sous prétexte de guerre, assassinent jusque dans nos faubourgs, observa une dame.

— Qu'ils pillent et brûlent les manants ou bourgeois, c'est un méfait dont les sénéchaux leur demanderont compte, reprit le duc ; mais malheur à eux s'ils ont osé mettre la main sur mes plaisirs! Aussi vrai que Jésus a été crucifié pour nous, je vengerai la mort de mes amés baladins plus terriblement que si c'étaient gens de race royale.

— Ne pourrait-on envoyer à leur recherche ? demanda Anne.

— Ainsi ai-je voulu faire, répondit le duc, mais les plus hardis archers et gens d'armes se sont excusés : alors j'ai offert une grâce à son choix pour qui m'apporterait nouvelle des danseurs de Provence, et, voyez la merveille, un scribe s'est offert !

— Qui donc s'est offert ?

— Le jeune secrétaire de maître Landais.

— Albert! s'écria Marie épouvantée.

— C'est peut-être son nom, répondit François avec Andifférence ; un visage d'enterrement, avec l'air demi-affolé. .. Après tout, si je dois perdre un de mes serviteurs, j'aime

mieux que ce soit celui-là qu'un autre ; les figures tristes me rendent malade.

Landais qui, au nom d'Albert, si vivement prononcé par sa fille, s'était détourné, fut frappé comme d'un trait de lumière en voyant la pâleur de Marie. Il ne put retenir un geste d'étonnement irrité et fit un pas vers elle.

Dans ce moment un bruit de voix retentit à l'entrée, et Marie se redressa vivement.

— C'est lui, dit- elle.

— Qui donc ? demanda le duc en se retournant.

Le jeune secrétaire venait d'entrer; François fit une exclamation de surprise.

— Vive Dieu ! les routiers ne l'ont pas tué, s'écria-t-il. Et les baladins, maître?

— Ils me suivent.

— Est-ce vrai? Par mon saint patron, tu mérites d'être reçu comme la colombe de l'arche.

Et se tournant vers Landais :

— Je te le recommande, maître, ajouta-t-il : donne-lui ce qu'il demandera. Je vais voir mes nouveaux hôtes.

11 sortit précipitamment, suivi de ses pages. Le trésorier s'approcha d'Albert.

— Vous m'aviez averti que vous étiez ambitieux, messire, dit-il avec un regard fixe ; mais vous prenez une route périlleuse.

— Qu'importe, si elle est la plus courte !

— Vous êtes donc bien pressé d'arriver?

Albert ne répondit pas, mais ses yeux cherchèrent instinctivement Marie ; Landais tressaillit légèrement.

— Venez, reprit-il d'un ton sérieux ; il faut que je vous entretienne.

Albert échangea de nouveau un regard avec la jeune fille, et suivit le trésorier.

Dès qu'ils se trouvèrent seuls :

— Vous cherchez l'occasion d'une fortune rapide ? dil Landais; je vous l'ai trouvée.

— A moi !

— 11 s'agit de dépêches secrètes pour le roi d'Angleterre; la perte ou le salut de la Bretagne peut dépendre de leur réception ; le duc consent à vous les confier. Vous remonterez la Loire, gagnant de là Rouen, où un navire vous attendra. Toutes vos instructions et toutes les précautions convenues sont inscrites dans ces notes que vous allez lire avec attention.

— Et quand partirai-je ?

— Demain.

Albert ne put retenir une exclamation de douloureuse surprise ; le ministre ne parut point y prendre garde.

— Voici un sauf -conduit, ajouta-t-il ; mais point d'adieux ! Nul ne doit remarquer votre absence, ni connaître le but de votre voyage. Il ne vous reste d'ailleurs que quelques heures, et il faut que vous lisiez ces notes pour me les rendre avant votre départ. Enfermez-vous dans votre retrait. Cette nuit, pendant que le bal masqué réunira la foule dans les appartements de monseigneur, je viendrai vous porter les dépêches. Allez, maître, c'est la boule de fortune que je vous mets à la main; mais le gain ne reste qu'aux joueurs prudents.

Albert se retira, étourdi de l'importante mission qui lui était confiée d'une manière si inattendue, mais bien loin de deviner la cause qui l'avait fait choisir de préférence à tout autre.

Ce qu'une année entière n'avait pu révéler au trésorier, un seul cri de sa fille venait de le lui apprendre. Elle aimait Albert, et le regard que lui avait jeté le jeune homme prouvait assez qu'elle était payée de retour. La décision de Landais fut prise à l'instant. Tout effort visible pour briser cet amour n'eût fait que l'accroître ; car les attachements sont comme les religions, que la persécution fait grandir; il résolut de séparer les amants sans éclat, s'en fiant du reste à l'inconstance de toute âme humaine. Albert parti, l'intérêt que lui portait sa fille ne pouvait manquer de s'amoindrir, même à son insu. C'était substituer un souvenir à un être, faire repasser, pour ainsi dire, l'amour du monde réel à celui des chimères, et le trésorier avait une connaissance trop profonde des hommes pour ne pas savoir combien les plus sincères attachements ont besoin de communication et d'espoir. D'ailleurs, que le jeune secrétaire réussît ou non dans sa mission, il était sûr de pouvoir le retenir loin de la cour autant de temps qu'il en fallait pour dénouer insensiblement tous les liens de ce jeune amour.

Albert ne soupçonna rien de ce plan. La détermination subite du ministre l'avait saisi par cela seul qu'elle le condamnait à une absence dont il ne prévoyait point le terme, mais, d'un autre côté, il ne pouvait songer à repousser une marque de confiance qui, dans sa pensée, prouvait le bon vouloir toujours croissant de Landais, et lui préparait peatêtre une position plus rapprochée de celle de Mari?.

Cependant partir sans la voir était horrible à penser ; et comment parvenir maintenant jusqu'à la jeune fille, occupée des apprêts de la fête, et entourée de ses femmes ? comment la rejoindre plus tard dans cette salle de bal, dont l'entrée était interdite aux clercs et aux varlets? Écrire était dangereux, et probablement inutile. Albert, le cœur plein d'angoisses, s'abandonna à Dieu, auquel il recommanda mentalement son amour, et voulant se débarrasser d'abord de sa tâche, il se mit à étudier les notes remises par le trésorier.

Mais il y avait un autre cœur aussi triste et non moins tourmenté ; celui de Marie. Il frissonnait encore du choc qu'il avait reçu.

La jeune fille comprenait trop bien la cause de cette avide ambition d'Albert pour s'en étonner; mai? eu voyant dans quels périls le désir de s'élever jusqu'à elle pouvait le jeter, elle se sentit glacée, et résolut de le voir pour exiger de lui plus de prudence.

Or, elle ne pouvait espérer de longtemps, pour cette entrevue, une meilleure occasion que celle qui s'offrait le soir même : son père n'était point là ; les seigneurs masqués arrivaient déjà au château, et son absence ne pouvait être remarquée pendant le premier tumulte de la fête. Elle avait d'ailleurs cet empressement des cœurs troublés, pour qui tout retard semble un péril. S'enhardissant donc de ses craintes pour celui qu'elle aimait, elle gagna furtivement

l'escalier de la tourelle, et, haletante, le pied chancelant, les deux, mains pressées sur son cœur pour en étouffer les battements, elle monta jusqu'à la chambre haute occupée par le jeune secrétaire.

A la vue de Marie, Albert se leva avec un cri ; la jeune fille, effrayée, lui imposa silence.

— Vous ici ? dit-il éperdu.

— Ne peut-on nous entendre? demanda-t-elle d'une voix agitée.

— Je suis seul.

Elle promena les yeux autour d'elle, laissa retomber la portière qu'elle tenait encore soulevée, et, regardant le jeune homme, elle joignit les mains avec une expression de douloureux reproche.

— Vous voulez donc me faire mourir ? dit-elle.

— Moi! s'écria Albert, que voulez-vous dire, Marie, et qu'avez-vous ?

— Il me le demande, s'écria l'enfant, dont les yeux s'étaient mouillés de pleurs, quand, malgré ses promesses, il expose chaque jour sa vie comme si elle n'appartenait qu'à lui seul.

— Pardon, dit le jeune homme avec un accent d'humble douceur ; mais il le faut... vous le savez...

Marie le regarda, jeta ses deux mains dans les siennes, et laissant aller sa tète contre sa poitrine en fondant en larmes :

— Il faut que vous viviez, dit-elle.

Albert la serra dans ses bras.

— Ah ! je le veux, je le veux, s'écria-t-il, Dieu le sait ; mais n'ai-je point juré que je deviendrai digne de vous, Marie ? n'êtes-vous point ma terre promise ?... Qu'importent les dangers à courir, s'ils nous rapprochent? Oh ! ne craignez point que j'y succombe ; je sens en moi une force

à renverser des armées. L'amour est une cuirasse comme la foi ; ceux qui s'y sont enfermés tout entiers n'ont rien à craindre,

— Vous ne vous exposerez plus ; promettez-le-moi, répéta la jeune fille suppliante.

Il hésita.

— Je le veux, je le veux, s'écria-t-elle.

— Ne savez-vous pas que vos volontés sont les miennes?

— Vous ne vous chargerez plus de missions périlleuses? vous resterez ici !...

Albert tressaillit.

— Votre père m'ordonne de partir demain, dit-il.

— Vous !

— Et pour longtemps, sans doute.

— Où vous envoie-t-il ?

— En Angleterre.

— En Angleterre! répéta Marie effrayée, oh! vous n'irez pas.

— Si je refuse, il faut rompre avec messire Landais, et renoncer à tout espoir.

La jeune fille se laissa tomber sur un fauteuil , les mains jointes.

— Ainsi je ne vous verrai plus? s'écria-t-elle en sanglotant.

Albert voulut la rassurer ; mais lui-même luttait avec peine contre ses funestes pressentiments ; les larmes de Marie avaient brisé son fragile courage, il y mêla bientôt les siennes ; tous deux restèrent longtemps les mains enlacées, et échangeant leurs noms au milieu des plaintes, des pleurs et des baisers.

Le bruit de quelqu'un qui montait l'escalier de la tourelle les arracha à ce douloureux épanchement. Marie se leva.

— Qui peut venir à cette heure? demanda-t-elle.

— Je n'attendais que le ministre, répondit Albert.

— Mon père ! s'écria la jeune fille épouvantée.

— Les pas approchent. . .

— Vite... ici, reprit le jeune homme en ouvrant rapidement la porte d'un cabinet obscur.

Marie eut à peine le temps de s'y élancer; la portière d'entrée s'était levée brusquement, et un homme, en déguisement de bal, venait de paraître sur le seuil.

Le secrétaire, étonné, fit un pas vers l'inconnu, qui ôta son masque : c'était messire Etienne.

Albert recula stupéfait.

— Tu ne m'attendais pas, lui dit le vieillard en souriant.

— Vous à Nantes J s'écria Albert ; ignorez-vous que votre tête est mise à prix ?

— Ce déguisement me cache à tous les yeux, et l'audace même de la démarche empêche de la soupçonner. Qui songe à moi, d'ailleurs, au milieu de cette fête? chacun n'est-il point uniquement occupé de son plaisir?

— Et vous êtes venu seul ?

— Avec un compagnon !

— Mais qui vous amène ?

— Tu le sauras. Avant tout, dis-moi combien d'archers gardent le château.

— Deux cents, environ.

— Combien veillent chaque soir sur les tourelles et les remparts ?

— Vingt.

— Dans les salles intérieures?

— Un nombre égal.

— Et cette partie du château occupée par le trésorier communique aux appartements de monseigneur ?

— Sans doute. Mais pourquoi ces questions ?

— Tu vas le savoir, dit Etienne en baissant la voix.

— Auriez-vous quelques projets ?

— Au moment où je te parle, une troupe de révoltés arrivent à l'une des poternes du château, qui doit leur être livrée.

— Dieu !...

— Ils sont trente seulement, mais masqués comme moi, bien armés, et décidés à mourir. Une fois entrés, ils se glisseront séparément vers cette tourelle et monteront

— Dans mon retrait ?

— Où ils demeureront cachés jusqu'à la fin du bal. Alors, vers le matin , profitant du désordre qui suit une fête , et du sommeil des gardes...

— Eh bien ?

— Nous nous partagerons en trois bandes; les deux premières désarmeront les sentinelles isolées et les archers endormis, tandis que l'autre s'emparera du trésorier.

— Et vous avez compté sur moi pour une telle trahison, messire? s'écria Albert.

Etienne le regarda avec surprise.

— Ne nous es-tu donc plus dévoué? demanda-t-il. N'est-ce point toi qui as ouvert notre prison et facilité notre fuite?

— Parce que je voulais vous payer le bien que j'avais reçu, parce que je devais vous sauver au péril de ma vie ; mais aujourd'hui c'est messire Landais que le danger menace, et ce que j'ai fait pour vous, je le ferai pour lui.

— Toi ! s'écria Etienne avec une sorte d'étonnement indigné.

Puis secouant la tête :

Oui, reprit-il plus lentement, je comprends; tu t'es laissé séduire par quelques semblants de bienveillance ; tu ne sais rien d'ailleurs. Le soin de ta sûreté m'a fait garder le silence jusqu'à présent ; mais je n'aurais qu'à dire un mot pour te faire partager ma haine.

— Comment?

Etienne, les bras croisés, fixa sur le jeune nomme un regard profond.

— Ne sens-tu donc rien en toi qui se révolte à la vue du trésorier? demanda-t-il.

— Rien.

— Ecoute, reprit lentement le vieillard ; il y a de cela longtemps déjà... Par une semblable nuit, un homme sortait d'ici, le front nu, les mains liées, et entouré de soldats : on le conduisait au château de l'Hermine.

— Votre frère ! balbutia Albert.

— A la même heure, continua Etienne, par une autre porte, sortait une mère avec deux enfants, que des archers chassaient en les frappant de la corde de leurs arcs.

— C'était la famille du chancelier, interrompit de nouveau le secrétaire.

— Oui, continua le vieillard, et quelques mois après l'homme avait péri au fond de son cachot; la femme était morte de faim sous le porche d'une église avec un de ses enfants.

— Et l'autre, messire?

— L'autre, reprit Etienne, fut recueilli par un ami et déposé sous un faux nom entre les mains des moines d'Auray.

— Ainsi, s'écria le jeune homme éperdu, c'était...

— C'était celui qui devait plus tard se faire le défenseur de l'assassin de son père.

Un cri d'Albert et un gémissement sourd, venant d'uu

coin du reirait, se firent entendre en même temps ; Etienne tressaillit.

— On nous écoute, dit-il.

Et avant que le jeune homme eût pu l'arrêter, il s'élança vers le cabinet, d'où il ressortit avec Marie.

En la reconnaissant, il poussa une exclamation de surprise, et sa main chercha instinctivement sa dague. Marie effrayée courut au jeune homme, qui lui ouvrit ses bras. Etienne recula stupéfait ; il y eut un instant de silence.

— Ah ! je m'explique tout, reprit le vieillard avec un sourire méprisant ; la fille est moins cruelle que le père ; mais n'importe ! l'innocent a succombé avec les siens, le méchant périra de même.

— Que voulez-vous dire? s'écria Albert en pressant contre lui la jeune fille tremblante. Oh ! quoi qu'il arrive, elle est sous ma protection, messire, et Monseigneur luimême ne toucherait impunément à un seul de ses cheveux.

— Oublies-tu le nom que tu portes? s'écria Etienne.

— Je l'aime, dit Albert avec passion.

— Et tu oses l'avouer ! Tu ne la repousses point avec horreur !

— Je l'aime ! répéta le jeune homme en l'embrassant plus éperdu.

Etienne s'approcha d'un mouvement brusque.

— Ecoute, malheureux, dit- il, lu crois cette femme innocente de la perte du chancelier ! Eh bien ! s'il est mort, c'est pour elle que ce meurtre a été commis.

— Pour moi ? s'écria Marie.

— Oui, reprit Chauvin d'une voix plus forte, pour ton élévation, pour ta fortune ! n'est-ce point l'unique pensée de Landais? C'est pour se parer de nos dépouilles qu'il a égorgé mon frère.

Et écartant par un brusque mouvement la mante sous laquelle la jeune fille portait son brillant costume de bal :

— Regarde, continua-t-il, cet or, ces parures ; c'est le sang de ton père qui la couvre !

Ces mots avaient été prononcés avec tant de véhémence. qu'Albert recula saisi d'une horreur involontaire ; mais Marie poussa un cri, et par un de ces mouvements prompts comme la pensée et que le cœur inspire, elle arracha les colliers et les bracelets dont elle était couverte, et les jeta au loin.

Albert, profondément touché, voulut s'élancer vers elle : Etienne le retint.

— Ne vois-tu pas que le sang reste toujours ? dit-il d'une voix sombre.

— Non, s'écria le jeune homme éperdu, en saisissant les mains de Marie; non, Messire, ce meurtre, ce n'est point elle qui l'a commis ; elle ne peut en répondre ! Elle est innocente, elle... Voyez ! une enfant qui tremble et ne sait que pleurer.

— Et l'assassin ? demanda Etienne.

— Eh bien! dit Albert haletant, j'irai lui demander compte à lui... je vengerai mon père.

— En frappant le mien ! s'écria Marie.

Le jeune homme porta les mains à son front avec égarement.

— Que faire ? ô mon Dieu ! à quel devoir obéir ? Des deux côtés, c'est toujours du sang et des pleurs.

— Et tu balances?

— Ah ! que ne m'avez- vous instruit plus tôt ?

— Ainsi, tu n'as pas assez de courage pour obéir ? Le jeune homme fit un mouvement.

— Du courage! reprit-il... Ah! il fallait m'élever dans l'idée de la vengeance, endurcir mon cœur de bonne heure.

Je lui aurais appris la haine. Mais vous me laissez grandir au milieu des chants et des prières ; j'abandonne mon âme entière à un invincible amour, et quand cet amour est devenu tout pour moi, vous m'apprenez que c'est un crime; vous invoquez contre lui un nom que vous ne m'avez même pas appris à prononcer ; vous voulez que j'y renonce, comme s'il était possible de sacrifier l'être vivant qu'on aime au mort qu'on n'a point connu ; vous me dites : Oublie, comme on dirait à un homme : Arrache ton cœur ! Et parce que je souffre, vous m'appelez lâche !... Ah! donnez-moi ma part de champ et de soleil, envoyez contre moi le plus hardi de vos gentilshommes, et venez voir lequel de nous saura le mieux mourir.

— C'est-à-dire , dit Etienne avec une ironie dédaigneuse, que tu n'acceptes pas le devoir quand il est difficile ; tu veux choisir tes vertus. C'est bien : continue ! J'avais fait élever loin d'ici, dans la retraite, le dernier fils de mon frère ; j'avais répandu le bruit de sa mort ; j'en avais moi-même fourni les preuves, afin que sa vie fût plus en sûreté. Je ne voulais pas qu'il pérît avant le jour où j'aurais pu lui mettre une épée à la main en lui criant : Venge les tiens ! Ce jour est venu, et tu refuses ! Arrière, alors ; c'est une erreur du hasard qui t'a mis parmi nous ; ton cœur n'est pas de notre famille, et tu restes pour moi ce que tu te croyais, un roturier et un bâtard.

— Alors nous ne sommes plus rien l'un pour l'autre, s'écria impétueusement Albert, et vous pouvez me rendre raison, messire, de vos injures.

Il s'était élancé vers son oncle ; Marie se jeta devant lui pour l'arrêter.

Mais avant même que messire Chauvin eût pu répondre, un nouveau personnage se précipita dans la chambre du

secrétaire. C'était Yvon Cosquer déguisé en magicien et tenant à la main son masque.

— Qu'y a-t-il ? demanda vivement Etienne.

— Nous sommes trahis, messire, balbutia l'ancien tavernier.

— Que veux -tu dire ?

— Le sergent qui devait nous livrer la poterne est arrêté.

— Et les trente gentilshommes ?

— Trouvant l'entrée fermée, ils ont compris que tout était manqué.

— El ils sont repartis ?

— Nous laissant seuls au dedans.

Chauvin frappa ses mains l'une contre l'autre avec une sourde malédiction.

— Encore un espoir perdu, murmura-t-il.

— Mais nous, nous , messire , qu'ailons-nous devenir ? reprit Yvon avec épouvante.

— N'y a-t-il aucun moyen de fuite ?

— Aucun que je connaisse, messire ; nous sommes dans la souricière.

— Alors restons-y, dit Etienne en croisant ses bras d'un air pensif.

Yvon le regarda effaré.

— Rester? répéta-t-il, seigneur Dieu! que dites-vous là, messire? Mais songez donc qu'il y va de la vie, de la vie, entendez-vous? Rester! Jésus, mon Sauveur!... pour être pilorié en plein bouffai ou cousu dans un sac de cuir... Ah ! vous ne les avez pas vus, les sacs, messire... Rien que d'y penser j'en ai froid.

— Trouve alors le moyen de sortir, dit Etienne avec une sorte d'indifférence.

lOo PIERRE LANDAIS.

Le tavernier poussa un gémissement en se frappant le front de désespoir.

— Je puis vous le fournir, dit Albert qui avait jus 511'alors gardé le silence.

— Toi?

— Prenez ce sauf-conduit, messire; vous trouverez visà-vis le château la barque de passage...

— Courons, s'écria Yvon en gagnant la porte. Etienne parut hésiter un instant ; puis, étendant la main

vers le parchemin que lui présentait Albert :

t — J'accepte, dit-il ; plus que jamais il faut que je vive, puisque je reste seul pour venger les morts.

Il s'enveloppa à ces mots dans sa cape brune, et disparut avec Yvon.

Restés seuls, les deux amants se tournèrent l'un vers l'autre ; par un même mouvement Albert ouvrit, ses bras, et Marie s'y précipita; tous deux restèrent ainsi quelques instant confondus dans un étroit embrassement.

— Non, non, dit le jeune homme d'un accent entrecoupé, et en retenant Marie sur son cœur; non, ils ne t'arracheront point à moi! Toi plutôt que le devoir, plutôt que l'honneur ; toi seule partout et pour tout I

P1EHRK LANDAIS. J3~

Xï

Cependant messire Chauvin etYvon avaient quitté la chambre du secrétaire avec des sentiments bien différents. Celui-ci ne songeait plus qu'à mettre, le plus promptement possible, la Loire entre lui et son ancien compère, tandis que le gentilhomme se retirait à regret, et comme un lion qui s'éloigne en rugissant de la bergerie où il avait réussi à pénétrer. La découverte qu'il venait de faire de l'amour d'Albert, jointe à l'insuccès d'une entreprise qu'il avait crue assurée, excitait en lui une rage qu'il contenait à peine.

Arrivé au bas de l'escalier de la tourelle, il s'arrêta comme s'il n'eût pu se résoudre à passer outre.

— Encore une occasion manqué©, dit-il, la tête basse et les bras pendants.

— Demandons à Dieu qu'il ne nous arrive pas de plus grand malheur, répliqua Yvon en indiquant le chemin qu'il fallait prendre.

— Mais d'où vient que l'on a changé le gardien de cette damnée poterne?

— C'est ce dont nous nous informerons une autre fois, messire ; pour le moment, il ne s'agit que de mettre nos pourpoints en sûreté. Mais, au nom du Sauveur ! ne perdons point de temps, si nous ne voulons être mis en sac

et envoyés à la mer par-dessus les ponts, comme mouture gâtée.

— Allons, dit Chauvin avec un soupir, reprenons alors la route d'Ancenis.

— Ce n'est ni le plus facile ni le plus sûr, observa Yvon

— Pourquoi cela ?

— Parce que les deux armées, qui, à notre départ, étaient à une portée de sifflet l'une de l'autre, peuvent avoir joué des mains en notre absence, et que si les gentilshommes ont eu le dessous, nous retrouverons justement là-bas ce que nous fuyons ici. Le plus prudent est de gagner l'autre rive, où nous trouverons messire Trevecar avec les siens.

— Soit, dit Etienne en restant toujours immobile. Puis, se reprenant tout à coup :

— Mais l'homme d'armes? demanda-t-il.

— Il nous attend près du passage.

Messire Chauvin soupira et regarda autour de lui comme s'il eût cherché quelque prétexte pour demeurer.

— L'occasion de rentrer ici ne se présentera de longtemps, dit-il ; si je pouvais joindre au milieu de la fête les gentilshommes avec lesquels nous entretenons correspondance... qui sait s'ils ne tenteraient point quelque coup de main ? Les moins prémédités sont souvent les plus heureux.

— Et quel moyen de reconnaître sous le masque ceux qui tiennent pour vous, messire ? dit Yvon. Par votre saint patron ! ne songeons qu'à gagner la porte qui donne du rô té de la Loire.

Etienne leva ses deux poings avec rage.

— 11 y a une malédiction sur nous, dit-il. Des précautions si bien prises !... et partir sans avoir fait aucun mal au tailleur ; sans qu'il sache même que nous sommes venus I

— Ecoutez! interrompit Yvon en baissant la voix, on descend l'escalier.

— Albert sans doute?

— Non, c'est le pas d'une femme... la fille du trésorier.

— Sa fille ! répéta Etienne, saisi d'une terrible tentation.

— La voici.

— Elle est seule?

— Seule.

— Prends ce sauf-conduit.

— Moi !

— Et pas un mot, pas une hésitation, ou tu es mort.

En parlant ainsi, messire Chauvin s'était rangé dans l'ombre ; la jeune fille venait de franchir la dernière marche de l'escalier ; elle allait tourner l'angle du porche... Tout à coup deux bras la saisirent... elle voulut crier, une main s'appuya sur ses lèvres ; se débattre, les plis d'un manteau l'enveloppèrent. Elle essaya de résister encore, mais la lutte fut courte ; messire Chauvin l'avait enlevée, et la tenait serrée contre la cuirasse d'acier que recouvraient ses vêtements : suffoquée, elle s'évanouit.

— A la poterne maintenant, et montre le sauf-conduit, dit Etienne en poussant le tavernier devant lui.

Celui-ci était comme ivre de surprise et d'épouvante; il se précipita vers l'entrée sans savoir où il allait, et montra machinalement sa passe.

— Que porte là ton compagnon? demanda le sergent en voulant s'approcher.

— Arrière ! cria Etienne ; laissez passer la justice du trésorier.

Les soldats s'écartèrent avec une sorte de terreur, et tous deux franchirent le pont-levis.

L'homme d'armes les attendait près du passage ; Etienne courut à la barque, et y déposa son fardeau.

Dans ce moment, la jeune fille, revenue de sa défaillance, fit un effort pour se dégager.

— Vite ! cria Etienne.

Yvon et l'homme d'armes s'élancèrent dans la nef.

— Partez, reprit-il rapidement ; moi je reste. Vous remettrez cette jeune fille aux gentilshommes qui attendent sur l'autre rive, et surtout qu'ils ne se la laissent point enlever, car c'est la vengeance et la paix qu'ils ont entre leurs mains. Allez ; vous m'en répondez tous deux sur votre tête.

Il repoussa lui-même la barque, qui se détacha du rivage et se perdit bientôt daps la nuit.

— Et maintenant à l'autre ! murmura-t-il d'un ton joyeux en regardant le château ; qui tient le petit est bien près d'avoir le renard.

A peine eut-il disparu, que la claie fermant la cabane de roseaux du passage s'ouvrit doucement ; une ombre en sortit, se glissa avec précaution le long des saules, et arriva jusqu'à l'escalier d'embarquement. C'était le batelier à qui sa nef venait d'être enlevée, et qui avait tout vu.

Cependant Albert était demeuré seul dans son retrait, sans pensée et comme anéanti. Tant que Marie avait été là, qu'il avait entendu sa voix, vu ses pleurs couler, son affliction l'avait soutenu ; mais, elle partie, il lui sembla que tout devenait ténèbres, et il sentit la force l'abandonner comme un corps dont l'âme se fût envolée.

Bientôt une nouvelle agitation succéda à cet accablement. Les reproches de messire Chauvin commençaient h lui retentir au cœur. Nourri dans les idées d'honneur de son siècle, et habitué à regarder comme un devoir pieux, pour le ûls, d'adopter toutes les haines du père, Réprouvait une sorte de remords de ne point désirer plus chaudement la vengeance. Il s'accusait d'impiété et se prenait

en mépris. Puis, se roidissant tout à coup contre ces repentirs, par un de ces retours naturels aux cœurs bourrelés, il cherchait à se justifier à ses propres yeux ; il s'indignait contre la méchanceté des hommes; * détestait Etienne de lui avoir appris le douloureux secret de sa naissance ; il maudissait cette inimitié sans justice qui lui faisait poursuivre le crime du père jusque sur la fille.

Albert n'en pouvait douter : si messire Chauvin l'emportait, Marie avait tout à craindre. C'était en elle surtout qu'il chercherait à frapper le trésorier, comme en ce qu'il avait de plus cher. La jeune fille deviendrait entre ses mains un instrument de supplice ; il l'avait promis , et sa haine répondait de sa promesse.

Cette idée fit naître une crainte subite chez Albert. La passe livrée à son oncle était générale ; elle devait lui ouvrir toutes les portes, et, au lieu d'en user pour fuir, il pouvait s'en servir pour introduire la troupe de révoltés à laquelle le hasard avait fermé l'entrée du château. Le jeune homme fut glacé à la pensée qu'il venait peut-être, à son insu, de commettre une sorte de trahison et d'exposer la vie de Marie. Il resta un instant effrayé et indécis : il ne pouvait prévenir le ministre, et il ne voulait point le laisser surprendre ; parler ou se taire était également une perfidie. Ne sachant à quoi se résoudre, et voulant au moins s'assurer si ses craintes étaient fondées, il descendit rapidement vers la Loire.

. En arrivant au passage, il trouva le batelier, une lan terne à la main, et qui semblait chercher à t Tre.

— Où est ta nef? demanda-t-il vivement en apercevant la lune qui scintillait, sur l'eau, à la place vide de la barque.

— Partie, répondit le marin.

— Sans toi ?

— Ils s'en sont emparés, messire.

— Qui?

— Des hommes masqués qui enlevaient une femme.

— Tu les as donc vus ?

— De ma cabane ; mais ils étaient armés.

— Tu as craint de te montrer ?

— Et j'ai bien fait, ils ne me cherchaient point, ajouta le batelier en baissant la voix ; vu que d'habitude on ne souhaite pas de témoin quand on enlève une femme.

— Une femme! répéta Albert.

— Evanouie ou morte, car elle ne bougeait point.

— Et d'où sortaient ces hommes?

— Du château.

Le secrétaire tressaillit.

— Mais la femme, dit-il, tu l'as vue?

— Non, messire, j'ai seulement trouvé ce bracelet.

Le jeune homme le prit vivement, et poussa un cri en reconnaissant l'écusson de Landais.

— Vous savez son nom? dit le marin étonné.

— Une barque, malheureux, une barque !

— Il y a celle de Pierre.

Albert y courut, et, brisant la chaîne qui retenait la nef:

— A ta rame ! cria t-il au batelier, et tout ce que je possède si tu les atteins !

Pendant ce temps, le joyeux tumulte de la fête donnée par le duc allait toujours croissant. Un bal masqué n'était

point alors, comme de nos jours, une sorte de bibliothèque géographique reproduisant les costumes de tous les peuples, et connue d'avance par tout le monde ; chacun s'y donnait libre carrière, saisissant l'occasion de produire ses plus bizarres caprices, et s'habillant pour ainsi dire de son rêve, noble ou hideux, grotesque ou terrible. Aussi pouvait-on deviner, en voyant la forme adoptée par chacun, quelle était sa fantaisie la plus ordinaire ; ce n'était point, à vrai dire, une mascarade, mais plutôt une confession. Ce qui, d'habitude, se cachait au dedans, paraissait ce jourlà au dehors; tandis qie l'homme caché était l'homme que le monde façonnait à ses exigences, l'homme apparent était l'individu même dans sa personnelle inspiration ; le véritable visage mentait ; c'était le masque qui disait la vérité !

Aussi , qui pourrait dire les innombrables formes sous lesquelles se produisaient là les intimes penchants ? Quels étranges contrastes! quelles folles alliances ! Cette fouie n'avait plus rien d'humain. On y retrouvait toutes les inventions effrénées de l'art au moyen âge, tous ces caprices adorables ou monstrueux sculptés aux murs de nos cathédrales. A voir ce chaos d'anges ailés, de démons cornus, de génies couronnés, de flammes, de dragons, de chimères et de déesses antiques, on eût dit je ne sais quelle irruption confuse du monde imaginaire dans celui de la réalité, une sorte de députation de tous les paradis et de tous les enfers, réunie là par une suprême fantaisie.

Le duc, déguisé en Apollon, avait fait son entrée au milieu de neuf demoiselles merveilleusement belles et aussi légèrement vêtues que les Muses. Mais l'éclat des lumières, le son des rebecs, et l'air tout chaud de parfums et d'haleines, n'avaient point tardé à le jeter dans une sorte d'enivrement, Il regarda un instant passer ces dieux an-

tiques conduisant des femmes demi-nues, ces ribauds poursuivant les Dianes chasseresses, ces démons obscènes entraînant des anges; et, emporté par une sorte de délire contagieux, il s'élança lui-même au milieu de la folle mêlée.

Le trésorier entra dans ce moment. Son premier regard chercha Marie au milieu de la foule agitée. Ne l'apercevant point, il la demanda au héraut qui gardait la porte. Celuici ne l'avait point vue.

Landais parcourut lentement les salles sans pouvoir la rencontrer. Etonné, il chargea Guéguen de continuer à chercher la jeune fille dans le bal, et il allait lui-même se rendre à son retrait, lorsque Jacques Guibé parut pâle et effaré.

Le trésorier le fit entrer promptement dans une pièce à l'écart.

— Nous avons perdu la bataille? demanda-t-il avec angoisse.

— Non, répondit Jacques haletant.

— Quelles nouvelles de l'armée, alors?

— Il n'y a plus d'armée, messire.

— Comment ?

— Au moment d'en venir aux coups, nos soldats ont tendu la main aux révoltés et se sont joints à eux.

— Qui t'a dit cela ?

— Les fuyards qui viennent d'arriver. Au moment où ils sont partis, les deux armées se préparaient à marcher ensemble sur Nantes.

Landais demeura sans mouvement, sans parole et sans pensée.

11 avait prévu la possibilité d'une défaite, et pris ses mesures pour y remédier ; mais le coup qui le frappait était trop décisif et trop inattendu; ce n'était plus un

échec, c'était une ruine ; c'était la destruction subite et complète de tous ses plans.

A force d'adresse, de prévision, d'audace, il avait cru pouvoir accepter la lutte contre les seigneurs ; il avait, pour cela, élevé la petite noblesse, armé la bourgeoisie, soudoyé les manants, donné des commandements à tout roturier capable de tenir l'épée ; vains efforts ! à la première épreuve, tout cet édifice laborieusement construit pendant quinze années s'était écroulé ! Les chiens, délivrés du collier, n'avaient point voulu défendre leur liberté, et, à l'aspect du maître, ils étaient venus se replacer sous le fouet, la tête basse.

Landais était demeuré debout, les regards fixes, n'écoutant plus les nouveaux renseignements que lui donnait Jacques Guibé, et se débattant avec agonie au milieu de ce rêve si longtemps poursuivi.

Il sortit pourtant de sa préoccupation, lorsque son neveu, inquiet, lui demanda ce qu'il fallait faire.

L'idée de sa responsabilité lui revint, et l'orgueil le ranima à défaut d'espérance.

— Amène-moi d'abord un des fuyards, dit-il, je veux l'interroger.

Le capitaine sortit, et Landais s'assit pensif.

Dès que la pensée de résistance lui était revenue, son esprit s'était mis, avec sa promptitude accoutumée, à la recherche des moyens, et déjà mille desseins s'y croisaient. Plus le premier coup avait été accablant, plus l'effort tenté pour échapper à sa violence fut énergique et résolu. Landais s'enfuit dans l'action, sans confiance d'abord, mais avec la seule intention d'échapper à l'agonie d'ure d faite sans lutte : il voulut tenter la défense, ne fût-ce que pour occuper son inquiétude, et lui donner au moins la distrayante péripétie du combat.

Puis, comme il arrive d'ordinaire, ce qui n'avait été qu'un conseil du désespoir lui parut une chance de salut ; il n'avait d'abord cherché qu'un moyen de retarder sa chute, il lui sembla bientôt qu'il n'était point impossible de la prévenir.

Il comprit les dangers, les regarda mieux et de plus près. Le difficile, après tout, était de résister au premier instant. La nouvelle de la fusion des deux armées était dangereuse, et il était à craindre que noblesse et roture, entraînées par l'exemple, ne se tournassent contre lui aussitôt ; car les foules ressemblent aux oiseaux de proie ; partout où elles sentent la mort, elles accourent avec des cris de menace. Mais, aussi, s'il ne succombait point au premier soulèvement, sa victoire était certaine. En le voyant fort, tous les faibles reviendraient à lui, et les lâches rentreraient dans le silence.

Quant aux deux armées, réunies dans un moment d'enthousiasme, il s'y trouvait trop d'orgueils égaux et de droits contraires pour que la discorde ne se mît pas entre les chefs et les soldats. Incapables, d'ailleurs, d'entreprendre un siège , elles ne pouvaient entrer à Nantes que par la lâcheté ou le bon vouloir des habitants, et pour rendre cette bourgeoisie furieuse de courage, il suffisait de lui faire craindre la perte de ses privilèges ou de ses marchandises.

Toutes ces réflexions rassurèrent un peu Landais, et lorsque Guibé reparut avec le fuyard, il avait déjà arrêté une partie des dispositions qu'il devait prendre contre les révoltés.

Jacques lui apprit avec effroi que la nouvelle de la réunion des deux armées s'était déjà répandue dans le bal.

— Le duc en est-il instruit? demanda le trésorier.

— Nul n'ose le lui annoncer, répliqua Guibé, et Monseigneur continue à danser.

— Qu'il danse, dit Landais, pendant ce temps nous saliverons sa couronne.

Il se mit alors à interroger le soldat, dont les réponses achevèrent de l'éclairer, et il allait donner des ordres à son neveu, lorsque Guéguen entra précipitamment.

— Qu'y a-t-il encore? demanda le trésorier.

— Votre fille... balbutia Guéguen.

— Eh bien! ma fille?...

— Elle a disparu...

Le ministre pâlit.

— Que dis-tu, malheureux? On ne l'a donc point cherchée ?

— Partout, messire !

— Mais ses femmes?...

— N'ont pu la trouver.

— C'est impossible : qu'on l'appelle, qu'on interroge tout le monde, elle aura été vue de quelqu'un.

— De moi, dit une voix forte.

Landais se détourna. Messire Chauvin venait d'entrer.

— Je t'apporte des nouvelles de ta fille ! reprit le vieux gentilhomme.

— De Marie!... parle... parle.

— Ces nouvelles sont pour toi seul.

— Qu'on nous laisse, s'écria vivement Landais. Guéguen, le soldat et Jacques se retirèrent.

Le trésorier se retourna vers le vieux gentilhomme :

— Eh bien? demanda-t-il plein d'angoisse. Etienne croisa les bras.

— Regarde-moi d'abord, dit-il avec un sourire sinistre. Est-ce que ma joie ne te fait pas peur? Ne devi-

nes-tu pas qu'elle t'annonce quelque terrible nouvelle?

— Je ne te comprends point, dit Pierre plus troublé... tn devais me parler de ma fille ; s'il est vrai que tu l'aies vue, réponds, où est-elle ?

— Enlevée.

— Tu mens !

— Enlevée par moi, cette nuit même, au moyen d'un sauf-conduit signé de ta main ! et si tu doutes encore, faisla chercher ; je ne désire point abréger l'agonie qui commence pour toi, car elle réjouit trop mon cœur. Attends et espère!

La joie cruelle qui accompagnait ces mots ne permettait point le doute ; Landais se sentit froid jusqu'au cœur.

— Et où l'as-tu envoyée ? demanda-t-il d'une voix tremblante?

— Au camp des révoltés.

— Alors c'est une rançon que tu veux?

— C'est une expiation.

— Une expiation?... mais ma fille... tu me la rendras ?

— Quand tu m'auras rendu mon frère.

Landais fit un geste d'épouvante.

— Vous n'êtes point assez lâche pour tuer une enfant, s'écria-t-il.

— Tu as bien tué un vieillard, toi ! répondit Etienne. Pierre s'approcha, pâle et la voix altérée.

— Prenez garde, messire, vous aussi vous êtes en mon pouvoir, et le mal fait à Marie, je puis vous le rendre au centuple.

— Essaie, dit le gentilhomme avec un calme souriant, j'accepte la partie à ces conditions. Nous verrons qui succombera le plus tôt, de ta fille ou de moi.

Landais frémit.

— Ne perdons pas le temps en inutiles menaces, re-

prit-il rapidement. Vous ne pouvez vous venger de moi sur une enfant, car ce serait une honte et une lâcheté. L'avoir enlevée est trop déjà ; mais vous avez bien choisi où me frapper, vous me tenez par le cœur; aussi n'emploierai-je point de détours, réglez vous-même le prix du rachat, et dites-moi à quelles conditions ma fille me sera rendue.

Etienne ne répondit rien ; depuis quelques instants sa tête s'était penchée, et il semblait prêter l'oreille. Son silence épouvanta le trésorier. Il savait que tout était à craindre de cet homme, fou dans sa haine comme il l'avait été autrefois dans sa douleur, et qu'un crime ne l'effraierait point s'il tournait au profit de sa vengeance. L'amour paternel était la seule passion tendre de Landais ; il y avait. mis toutes ses consolations et tous ses élans. L'idée que le sort de Marie s'accomplissait peut-être dans ce moment le jeta dans une sorte de délire : il courut à Etienne, et lui saisissant la main :

— Rendez-moi ma fille, messire, s'écria-t-il ; rendez-lamoi, et je souscris à tout ce que vous voudrez.. Le mal que j'ai fait à votre famille, je puis le réparer; je lui rendrai ses biens, ses emplois, ses armes ; je vous ferai plus puissant que votre frère ne Ta jamais été ! mais dites-moi où est Marie : un gentilhomme ne peut frapper une femme ; on ne frappe que ceux qui se défendent... Epargnez-la, messire !... Vous avez dû aimer quelqu'un aussi, dans votre vie ? Par son souvenir et au nom du Dieu tout-puissant, rendez-la-moi !

Et comme Etienne écoutait, toujours muet :

— Ne restez pas ainsi, messire ! s'écria Landais hors de lui: qu'attendez-vous, et pourquoi ne rien dire? Ma fille court-elle quelque danger? oh ! répondez, si vous croyez en Dieu, répondez ! Que faut-il donc pour vous toucher ?

des prières? j'ai les mains jointes ; des larmes? je pleure ! N'est-ce pas assez pour que vous ayez pitié ? Faut-il vous parler comme à Dieu lui-même ? je suis prêt, voyez.

Landais éperdu et tremblant s'était courbé devant le fou ; celui-ci l'écrasa d'un regard.

— Enfin, tu pries! dit-il.

— Pour ma fille, répondit Pierre d'un air noblement suppliant.

Dans ce moment, l'horloge sonna deux heures ; messire Chauvin tressaillit, et un éclair de joie illumina tous ses traits.

— Prie pour toi-même ! s'écria-t-il en étendant la main avec menace vers le ministre.

Celui-ci leva les yeux avec étonnement.

— As-tu donc cru que je venais ici sans but et pour traiter avec toi ? reprit Chauvin. Le seul accommodement possible entre nous est celui que scellera la hache, et nous le conclurons bientôt, car tu n'as plus d'armée.

— Je le sais, répondit Pierre.

— Et sais- tu aussi que l'avant-garde des révoltés est déjà sous les murs de Nantes? sais-tu que les gentilshommes, qui viennent de l'apprendre au bal, ont couru aux armes afin de les seconder ?

— Est-ce vrai ?

— Je suis venu parce qu'il fallait t'empêcher d'être averti et de prendre tes mesures ; occupé de ta fille, tu as oublié tout le reste ; et maintenant, la ville est livrée.

Landais n'en écouta point davantage ; il poussa un cri et voulut s'élancer vers la porte ; mais Chauvin abattit vivement la barre qui la fermait en dedans, et tirant son épée :

— J'ai promis que tu ne sortirais point , dit-il résolument.

— Place, messire , ou j'appelle ! s'écria Landais. ■ — Tes gardes ont quitté la galerie.

• — Ils sont ici près.

— Moins près que ce fer de ta poitrine ; et si tu pousses un cri , ce sera le dernier.

Le trésorier recula pâle et hésitant. 11 sembla mesurer l'espace qui le séparait de la porte , puis promenant les yeux autour de lui comme s'il eût cherché une arme ou une issue, mais il n'y avait nul moyen de se défendre ni de fuir.

Etienne, qui avait suivi ses regards, sourit.

— Tu cherches en vain , dit-il lentement ; tu es bien en ma puissance ; toi et ta race, je vous écraserai aujourd'hui sous mon talon comme une nichée de vipères ; cette fois , tu ne m'échapperas point !

— Que Dieu fasse selon son désir ! dit Landais d'une voix sombre.

Et il s'assit avec une sorte de calme terrible.

Il y eut un moment de silence ; tous deux attendaient, et pour tous deux chaque minute était un siècle d'angoisses.

Tout à coup un bruit de voix se fit entendre, des pas précipités retentirent dans la galerie.

— Landais! s'écria Etienne, voici la mort qui vient !

— La mort, répéta Pierre en se relevant, je la recevrai debout.

Le gentilhomme avait retiré la barre ; la porte s'ouvrit vivement, et Albert parut tenant Marie par la main.

Trois cris partirent en même temps ; la jeune fille s'était élancée dans les bras de son père; Etienne, immobile et muet , ne pouvait en croire ses yeux ; Albert s'avança vers lui.

— Ah ! c'est toi qui l'as ramenée ? dit le vieillard en l'apercevant.

— C'est moi ! répondit froidement Albert.

— Misérable ! cria Chauvin avec un geste violent. Les yeux du jeune homme s'allumèrent.

— Les misérables, dit-il, sont ceux qui emploient la trahison contre une femme sans défense.

— Et ces lâches t'ont laissé la reprendre, continua Etienne sansl'écouter : ils ne l'ont pasplutôt percée de leurs épées ! Ah ! j'aurais dû le prévoir et la conduire moi-même.

— Oui, interrompit vivement Pierre, mais tu ne l'as point fait, et ma fille est sauvée, et, grâce à toi, je sais tout ! Dieu soit béni , j'ai retrouvé ma force et mon espérance!... Ah! tu as raison, maître , le seul accommodement possible entre nous désormais est celui que scellera la hache , mais tu t'es vanté trop tôt , car c'est moi maintenant qui tiens le manche ; à toi le tranchant !

Il y a dans toute existence humaine des jours d'épreuve où les desastres se multiplient avec une sorte de fatalité invincible , où chaque instant amène un changement nouveau , où tout se succède et se précipite comme dans un drame bien préparé; crises courtes, mais suprêmes, qui recèlent souvent plus d'événements et d'émotions que tout le reste de la vie !

Landais était arrivé à une de ces heures décisives où notre destinée court de péripéties en péripéties à son dénoûment. Au moment même où , par un bonheur inespéré , sa

fille lui était rendue, les gentilshommes qui avaient quitté la fête ouvraient une porte aux révoltés, et leur livraient ainsi la ville.

Ceux-ci parurent bientôt devant le château , mais ils trouvèrent les herses levées et les remparts garnis d'archers ; ils s'arrêtèrent à quelque distance des fossés pour délibérer.

Cependant le duc, qui avait été averti le dernier , venait d'accourir à la tourelle pour reconnaître la force de l'ennemi ; il y trouva Landais.

— Combien sont-ils ? demanda François haletant.

— Assez pour que leur châtiment serve d'exemple , répondit le trésorier, qui sentait le besoin de relever le courage du duc par une feinte tranquillité.

Mais celui-ci s'approcha d'une meurtrière, et aperçut , aux premières lueurs du jour, la troupe des assiégeants qui occupait déjà tous les abords du château; il recula en pâlissant.

— Par le Christ , c'est une armée I dit-il d'une voix troublée.

Landais allait répondre , lorsque Jacques Guibé annonça qu'un envoyé de la noblesse demandait à parler à Monseigneur.

— Que veut-il? demanda le trésorier.

— Il apporte dss propositions.

— Qu'on le chasse !

— Non, qu'il vienne 1 interrompit rapidement le dtr

— Il vous trompera , Monseigneur.

— J'y prendrai garde, maître.

Et comme Guibé semblait hésiter :

— Amène-le , ajouta-t-il ; je le veux !

Jacques reparut bientôt avec un gentilhomme en costu-

Eïo de guerre, mais désarmé ; c'était le vicomte de Rohan.

Le vicomte s'inclina respectueusement à l'aspect de Fran-

çois : celui-ci salua légèrement du geste et s'assit. Il y eut des deux côtés une pause ; Landais , les bras croisés , observait le duc.

— Quelles paroles m'apportez-vous de la part des vôtres? demanda enfin celui-ci d'un ton qu'il s'efforçait de rendre hautain.

— Toujours la même, monseigneur, répondit le vicomte ; les gentilshommes sollicitent réparation et justice.

— Où sont leurs demandes?

— Dans cette supplique , monseigneur.

— Lisez.

Le vicomte déploya le parchemin qu'il tenait à la main et obéit.

Ce qu'il avait appelé une supplique n'était autre chose qu'un traité par lequel la noblesse rentrait dans ses plus anciens privilèges. C'était l'acte déjà proposé à la signature de François, lorsqu'il s'était trouvé un instant le prisonnier des gentilshommes, mais avec toutes les additions que le temps , la réflexion et le succès avaient permis d'y apporter.

Le duc écouta cette longue transaction avec plus d'ennui que de colère. Seulement, arrivé à l'article par lequel les gentilshommes exigeaient qu'on leur livrât le trésorier, il jeta un regard oblique à ce dernier.

— Cela ne peut être, interrompit-il lentement; frapper messire Landais, ce serait me frapper moi-même, car il est revêtu de mon autorité.

— Que monseigneur la lui retire, observa Rohan et rien de commun n'existera entre lui et cet homme.

— Le duché et moi, nous lui davons trop pour l'abandonner aux mains de ses ennemis.

— Songez, monseigneur, que, quoi qu'il arrive, il y tombera , reprit le vicomte avec une fermeté soumise ;

nous sommes maîtres de la ville et nous le serons du château aussitôt qu'il nous plaira. Les bourgeois nous aideraient eux-mêmes à l'assaut, de peur de nourrit frop longtemps nos hommes de guerre, et pour rouvrir plus tôt leurs boutiques, ils pendraient maître Landais de leurs propres mains. Tout secours est donc impossible, toute résistance vaine et sans profit; croyez-moi, monseigneur, rendez la paix au duché en séparant votre cause de celle d'un mauvais serviteur qui maintes fois vous a trahi vousmême.

— C'est ce qu'il faudrait prouver, dit le duc, dont la résolution devenait moins ferme à mesure qu'on lui montrait plus clairement le danger.

— Qu'à cela ne tienne, répliqua le vicomte; nous ne voulons que l'équité, et si monseigneur doute des crimes de maître Landais, nous consentons à ce qu'il lui donne des juges.

François se tourna vers le ministre comme pour l'interroger du regard. Il était évident que son lâche cœur cédait déjà, et qu'il eût voulu sortir du péril en livrant son favori ; mais il n'osait s'avouer à lui-même son désir. Dominé, malgré tout, par le génie de Pierre, il attendait, avec cet instinct des égoïstes pour deviner les fortes âmes, que Landais lui accordât lui-même la permission de le trahir.

Mais Landais demeura muet.

Un travail terrible s'achevait en ce moment dans son esprit. Après avoir vivement écouté tout ce que venait de dire le vicomte, après avoir suivi les impressions du duc et s'être senti abandonné par lui, il avait rapidement repassé dans sa pensée tous les moyens de salut qui lui restaient, et avait reconnu leur impuissance. Alors, voyant sa perte certaine, il s'y était résigné avec la promptitude des

natures courageuses, et n'avait plus songé qu'à sauver sa fille de cet inévitable naufrage.

La résolution fut aussitôt prise ; il fit un pas vers le duc inquiet de son silence, et qui baissa les yeux sous son regard.

— Les propositions de messire Rohan peuvent être acceptées, dit-il, s'il accepte également les nôtres.

— Quelles sont-elles ? demanda le vicomte attentif.

— Les voici, messire. Je veux, quel que soit l'arrêt des juges, que tous mes biens soient conservés à ma fille, qui demeurera libre et maîtresse de ses volontés, et à l'abri de toute poursuite.

— Ceci peut vous être accordé, dit le vicomte.

— Je demande qu'aucun empêchement ne soit apporté à son mariage avec celui que je lui choisirai moi-même.

— Qu'il soit encore fait en cela selon vos désirs, maître.

— Je veux enfin que vous juriez d'être fidèle à ces promesses, au nom de la noblesse entière ; que vous y engagiez personnellement votre honneur et le salut de votre âme.

— Je l'engage, dit le vicomte sérieusement, en étendant la main vers le crucifix suspendu au mur.

— Et moi, ajouta le duc en se levant, je jure que, dussent tous les sénéchaux du duché te condamner, maître, je te prendrai à merci.

— Dieu vous récompense de votre intention , monseigneur ! répondit froidement Landais ; mais songez d'abord à signer la paix ; moi, je vais embrasser ma fille encore une fois.

Cependant les clameurs des assiégeants, au milieu desquelles retentissait le nom du trésorier, n'avaient pas tardé à parvenir jusqu'au retrait de la jeune fille, et à l'instruire du péril qui menaçait son père. Albert essaya de

la rassurer ; mais le tremblement de sa voix et les regards inquiets qu'il jetait sans cesse vers la fenêtre démentaient ses paroles. Marie voulut alors retourner vers Landais ; Jes efforts d'Albert pour la retenir ne firent qu'augmenter ses craintes, et elle allait courir à la galerie où elle avait laissé le ministre, lorsque celui-ci entra. Elle se jeta dans ses bras avec un cri.

— Ah ! que se passe-t-il, et que vous veut-on, mon père ? demanda-t-elle épouvantée.

— Tu le sauras, enfant, dit Pierre ; mais je te cherchais, il faut que je te parle.

— Oh ! dites-moi d'abord que vous ne courez aucun danger.

— Les morts seuls pourraient parler ainsi, ma fille.

— Ainsi vous craignez ?

— Rien ; du calme, Marie, du calme, et écoute-moi, les moments sont précieux.

— Ah ! parlez, mon père.

Landais prit les mains de la jeune fille, et Albert voulut s'éloigner ; il l'arrêta d'un signe.

— Reste, dit-il, tu peux, tu dois tout entendre. Et rapprochant Marie de son cœur :

— Réponds-moi, continua-t-il, et réponds sans détour, car il y va de tout mon bonheur : est-il vrai, comme tu me l'as dit un jour, que tu n'aies jamais désiré l'éclat ni la puissance ?

— Ah! vrai, vrai, mon père.

— Et maintenant, comme autrefois, tu ne demanderais qu'un manoir entouré d'arbres, et la paix dans l'obscurité ?

— Ah ! n'est-ce point assez pour aimer à vivre ? Landais soupira.

— Tout est bien, alors, reprit-il. Ce que tu désirais, jo

te l'aurai obtenu ! Peu importe que mes ennemis renversent l'édifice de fortune que j'avais mis quinze années à élever pour toi ; puisque tu n'en voulais pas, il eût toujours fallu le détruire. Dieu fait bien ce qu'il fait.

Et serrant contre sa poitrine la jeune fille qui le regardait avec une inquiétude agitée :

— Ne crains rien, enfant, continua-t-il ; je viens d'assurer ta paix.

— Mais la vôtre, mon père ? s'écria Marie.

Landais détourna les yeux ; elle saisit ses mains avec une brusque épouvante.

— La vôtre ! répéta-t-elle, vous ne m'en parlez pas. Est-il sûr que vous n'avez plus rien à craindre ? Oh ! répondez, au nom de Dieu ! ne savez-vous point que je ne veux être sauvée qu'avec vous ? que sans vous je ne puis être heureuse ?

— Tu te trompes, dit Landais avec un mélancolique sourire ; je ne suis que ton père, moi.

— Ah ! que dites-vous ?

— Ne te défends pas ; cela doit être ainsi ; je ne puis que te préparer la vie ; c'est à un autre de te la faire joyeuse, et cet autre... tu l'as trouvé.

La jeune fille baissa la tête. Albert, qui avait suivi toute cette scène avec une émotion croissante, tressaillit embarrassé.

Landais se pencha vers Marie, et d'une voix plus basse :

— Réponds, dit-il ; me suis-je trompé ? celui qui t'a arrachée aux mains de tes ravisseurs n'est-il pour toi rien de plus qu'un libérateur ? N'est-ce pas avec lui que tu voudrais le manoir solitaire et la paix dans l'obscurité ?

Mon pèrb !... murmura la jeune fille en cachant son

visage sur le sein de Landais.

— Ce?! bien, dit Pierre avec une triste douceur. «

Et se tournant vers le jeune homme, qui s'était approché confus et attendri :

— Promets-tu de l'aimer plus qu'un père et de la protéger contre tous ? demanda-t-il.

— Ah ! jusqu'au dernier souffle de ma vie, s'écria Albert;

— Alors emmène-la, dit Landais d'une voix étouffée. Je puis mourir maintenant, car je la laisse heureuse et protégée.

— Tu te trompes, dit Chauvin qui parut à la porte du retrait.

— Encore cet homme! s'écria Pierre.

— Tu te trompes, répéta Etienne. En souscrivant toimême à ta perte, tu crois avoir assuré à ta fille un doux avenir et un fidèle protecteur ! eh bien, ton espérance est vaine, car il y a entre elle et lui un obstacle invincible.

— Lequel ?... demanda Landes.

— La tombe du chancelier, dont Albert est le fils ! Pierre recula en poussant un cri.

— Ainsi, reprit Etienne avec un sourire sauvage, le bonheur de ta fille est impossible, et c'est toi qui en es cause! Ainsi ton sacrifice aura été inutile, car, en mourant, tu la laisseras seule et le cœur brisé!... Bénis donc encore Dieu qui s'est joué de toutes tes espérances. Ah ! je t'avais averti que le jour des représailles viendrait, Landais; trouves-tu enfin que je sois vengé?

A la déclaration faite par Etienne, Marie s'était caché le visage, et le jeune secrétaire était devenu pâle. Landais demeura un instant égaré; ses deux mains se portèrent à son front comme s'il eût craint de devenir fou.

— Albert? fils du chancelier... répéta-t-il ; cela ne peut être... tous deux sont morts...

— Tu l'as cru, répondit Etienne avec une ironie triomphante ; mais celui-ci fut sauvé par moi.

— Tu mens !

— J'en ai la preuve.

— Tu mens !

— La voici.

— Un acte ! s'écria Albert.

— Signé des moines qui le reçurent.

— Ainsi, c'est la vérité.

— Regarde.

Le jeune homme saisit le parchemin :

— Et c'est là le seul témoignage de ma naissance, reprit-il après l'avoir parcouru ; c'est là le titre qui m'assure un héritage de sang pour lequel il faudrait renoncer à la pitié et au honneur !... Je le refuse!..,

— Rends-rnoi cet acte ! s'écria Etienne.

— Il m'appartient, dit le jeune homme ; moi seul ai droit de m'en servir.

— Et qu'en comptes-tu faire ?

Pour toute réponse, Albert courut au foyer et jeta le parchemin dans les flammes.

— Malheureux ! s'écria Chauvin.

— Qu'un autre réclame maintenant votre noble nom, messire, reprit le jeune homme avec calme ; moi je ne suis qu'un orphelin abandonné, le fils d'un mendiant, et je n'ai d'autre famille que cette femme et ce vieillard.

Landais leva au ciel ses yeux mouillés, et embrassant Marie :

— Maintenant je te quitterai sans cr inte, ma fille, dit-il d'une voix profonde ; tu as quelqu'un qui t'aime autant que moi I

Quelques mois s'étaient écoulés depuis les événements racontés aux chapitres précédents. La noblesse, rassemblée dans cette même salle de réception où nous l'avons déjà vue, entourait le duc qui se montrait pour la première fois depuis plusieurs jours et dont le pâle visage portait encore l'empreinte d'une récente maladie.

A demi renversé dans un fauteuil, les mains jointes et les jambes croisées l'une sur l'autre, il écoutait une histoire qui occupait alors tout le duché. Il ne s'agissait de rien moins que d'une riche et belle bourgeoise de Nantes livrée d'amour à un noble étranger qu'elle avait reconnu plus tard pour Satan lui-même. La justice cléricale venait d'évoquer l'affaire, et il n'était bruit que des effrayantes dépositions de la belle bourgeoise et des exorcismos et purifications employés par messires les juges ecclésiastiques*

Le duc prêtait l'oreille à ce récit, agréablement assaisonné, par le vicomte du Rohan, de louanges pour sa seigneurie et d'épigrammes contre messire Satan ; mais son air restait froid, et le sourire n*avait point entrouvert une seule fois ses lèvres pâlies.

La foule, les yeux fixés sur ceux du duc, n'osait s'amuser sans qu'il en donnât l'exemple, et demeurait également sérieuse.

Le vicomte, déconcerté du peu d'effet de son histoire, coupa court en abrégeant les derniers détails.

— Nous vivons dans des jours tristes, messire, dit gravement le duc lorsqu'il eut achevé, je n'entends plus parler que de crimes, de prodiges ou de jugements.

Et comme si ce dernier mot eût réveillé en lui un souvenir :

— Le procès de messire Landais n'avance-t-il point , que je n'en entends plus dire mot?

— Si je ne me trompe, les juges ont fini leur office, répondit Rohan avec contrainte .

— Quoi qu'ils décident, interrompit le duc, maître Landais a ma parole et doit obtenir grâce. La clémence est chose prudente aux vieillards , car Dieu ne pardonne qu'à ceux qui ont pardonné.

Les gentilshommes se regardèrent d'un air embarrassé, et il y eut un assez long silence.

11 fut interrompu par un bruit de voix qui se querellaient dans la galerie voisine. Le duc demanda la cause de ce débat ; mais avant qu'on eût pu lui répondre , la portière se leva brusquement , et Albert parut avec Marie.

A leur aspect tous les seigneurs firent un mouvement.

Le jeune homme n'avait point d'épée , et la jeune fille portait la coiffe de deuil des bourgeoises ; tous deux étaient vêtus de noir. Ils s'avancèrent vers le duc et se mirent à genoux.

— Ah ! je comprends , dit François , maitre Landais a été condamné.

— 11 est vrai, murmura Albert.

— Et vous venez solliciter sa grâce?

Le jeune homme et la jeune fille relevèrent la tête avec un étonnement douloureux.

— Il serait trop tard , répliqua Albert d'une voix sombre.

— Que veux-tu dire ? interrompit le duc. Le trésorier...

— Est mort depuis trois jours , de la main du bourreau. François se leva d'un bond , en poussant un cri si terrible

que les gentilshommes reculèrent.

— Mort ! répéta-t-il avec une sorte d'égarement , sans que je l'aie su... Mort de la main du bourreau, malgré ma promesse , malgré ma volonté ! Qui donc a ordonné le supplice?

— Nous tous , monseigneur , répondit Etienne ; il fallait faire justice ; nous avons exécuté l'arrêt sans rien dire, afin de ne point être forcés de vous désobéir.

— Et personne ne m'a prévenu ! reprit François avec rage.

— Personne ne l'a du, monseigneur, observa Albert ; tous nos efforts pour parvenir jusqu'à vous ont été inutiles ; aujourd'hui même encore il a fallu entrer par surprise et violence pour demander le droit de déposer le corps du trésorier dans une terre sainte.

François promena sur les gentilshommes des regards étincelants.

— Ainsi je suis votre prisonnier, messires, dit-il tremblant de colère; vous seuls commandez ici désormais... Vous avez déjà coupé la main droite du duché ; eh bien ! coupez la tête, maintenant. Qui vous arrête?... Moi mort, vous pourrez plus facilement achever de vendre la Bretagne au roi de France. Seulement rappelez- vous ma prédiction: votre félonie amènera elle-même son châtiment. Vous étiez les seigneurs d'un Etat indépendant, vous deviendrez les derniersgentils hommes d'un grand royaume. On se rira à la cour de votre pauvreté et de vos noms inconnus. Vous

serez îes cadets de la noblesse française. Ah! que je puisse voir du paradis un pareil changement, et je ne demande point d'autre joie... Dieu vous maudisse, fous et méchants. A ces mots, le duc chancela et tomba renversé dans son fauteuil. Il était évanoui.

:IS DE, PIERRE LAiSDAïS-

JEAN PLÉBEAU

Le jour allait finir; "toutes les portes du petit village de Saint- Valery-en-Caux s'étaient rouvertes; les pêcheurs, de retour, étaient assis sur les seuils, raccommodant leurs filets ou jouant avec leurs enfants, et l'on entendait, à l'intérieur des cabanes, les chants des femmes qui préparaient le repas du soir.

Au milieu de tous ces toits dorés par le soleil couchant, et retentissants de causeries, le presbytère seul était terne et silencieux. Placé au fond dune cour qu'entouraient des murs élevés, il ne Laissait apercevoir que son toit aux lourdes ardoises mastiquées de chaux. Aucune fumée ne s'élevait de sa cheminée rongée de mousse, et la seule fenêtre percée dans le pignon était soigneusement fermée. A voir cet air d'abandon, on eût dit une maison dont les maîtres étaient morts ou en voyage depuis longtemps. Là vivait cependant le recteur de Saint-Valéry, M. Joseph Tribou, et, au moment même où commence notre

13G JEAN PLÉBEAU.

histoire, il était assis dans la cour, près de la porte du presbytère.

C'était un homme d'environ soixante ans, dont le visage allongé avait cette espèce de vulgaire distinction particulière aux Normands. Sa chevelure, jadis blonde, commençait à blanchir ; son teint avait conservé une fraîcheur fanée, et ses yeux, d'un bleu clair et limpide, laissaient apercevoir, au fond, je ne sais quelle dureté tenace. Il était revêtu d'une soutane et dune vieille culotte de gros drap remises à neuf aux coudes et aux genoux ; des bas de laine bruns flottaient sur ses jambes osseuses, et ses pieds étaient enfoncés dans d'énormes sabots de paille.

Placé devant une braie, il s'occupait à préparer du chanvre tout en récitant à demi-voix son bréviaire ; car le recteur Tribou était de ceux qui pensent que le travail est le meilleur assaisonnement de la prière. Aussi ne demeurait-il jamais oisif. Il aidait la vieille servante dans tous les soins de la basse-cour, cultivait de ses mains le jardin du presbytère, et trouvait encore le temps de tricoter les bas qu'il portait.

Une telle activité eût dû augmenter les revenus de la cure. Cependant jamais moins d'aumônes n'y avaient été distribuées. Les pauvres étaient toujours fort bien reçus ; mais M. Tribou leur montrait ses huches vides, son cellier dégarni, et les renvoyait munis seulement de citations évangéliques et de bons conseils. Le bruit courait, à la vérité, que, s'il n'y avait rien dans le cellier ni dans les huches du recteur, il n'en était pas de même de son trésor, grossi par vingt-deux années d'épargne et même de grapillage, car le curé passait pour peu scrupuleux sur les moyens d'accroître ses richesses cachées.

A ces bruits, qui n'avaient pu manquer d'arriver jusqu'à ses oreilles, le vieux recLeur avait levé les yeux au

JEAN PLÉBEAU. 13T

ciel, et s'était écrié comme Harpagon que c'étaient les gens désireux de le faire assassiner qui parlaient ainsi. Il lit plus : pour confondre la calomnie et témoigner de son indigence, il supprima le peu d'aumônes qu'il avait faites jusqu'alors.

La preuve paraissait sans réplique ; mais le moyen de persuader des paysans normands, race chicaneuse s'il en fut au monde! ils trouvèrent que ce témoignage de pauvreté était plutôt un témoignage d'avarice. M. Tribou, trompé dans sa dernière espérance, ût comme le juste persécuté ; il offrit à Dieu ses douleurs et continua à recevoir sans rien donner.

Il allait rentrer, après avoir fini de broyer son chanvre et de répéter son bréviaire, lorsqu'un bruit de voix lui fit détourner la tête.

Le petit battant taillé dans la grande porte cochère de la cour s'était ouvert, et sa vieille servante Rose venait d'entrer chargée d'un faisceau d'herbe fleurie. Elle était accompagnée d'un jeune homme que son costume faisait reconnaître pour un gabarier des côtes. Il portait la culotte à jupe, en toile rousse, le justaucorps de drap bleu et le bonnet de laine brune.

— Eh ! c'est Jean Plébeau, dit le curé ; je te croyais déjà parti, fieu; car j'ai su que tu étais engagé pour les îles.

— C'est la vérité, monsieur Tribou, dit le jeune homme en tournant son bonnet entre ses mains, d'un air triste.

— Ainsi tu me fais tort d'un mariage, reprit le prêtre avec un rire saccadé. J'espérais pourtant qu'à force de rencontrer Françoise sur la route de la ferme, tu finirais par me l'amener à l'église.

— Ne parlez pas de cela, dit Plébeau en rougissant.

— Pourquoi donc? Si je ne me trompe, Françoise eût fait le chemin de bon cœur.

138 JEAN PLÉBEAU.

Jean secoua la tête.

— Les parents ne veulent pas que leurs enfants soient heureux contre leurs idées, dit-il d'une voix sourde.

— Mais le père Jérôme paraissait voir avec plaisir tes visites ?

— Autrefois.

— Et maintenant?

— Maintenant, il demande que son gendre ait une aire et un pressoir.

Le recteur secoua la tête.

— Encore une maligne ruse du vieux démon, dit-il ; tu aurais le pressoir et l'aire, mon pauvre fieu, qu'il demanderait autre chose. Jérôme, vois-tu, ne trouve sa joie que dans le tourment des autres, et, près de lui, Satan serait un saint.

— Je le sais, dit Jean amèrement.

— N'a-t-il pas refusé de donner à la dernière quête, reprit le vieux curé; n'a-t-il pas osé dire que j'étais assez riche!... mais sois sûr que Dieu le punira, fieu. Il se sera aperçu que sa fille te préférait, et il la mariera à quelque autre par méchante folie. Aussi tu fais bien de partir, Jean ; tu n'entendras pas au moins les vielles de la noce. Après tout, c'est peut-être un bonheur pour toi, car on dit qu'il y a, où tu vas, toutes sortes de richesses, et que pas un engagé n'en reviendra sans pouvoir charger d'or un mulet.

— On le dit, soupira Jean.

— C'est là une chance à courir, reprit M. Tribou avec un geste énergique. Hélas ! nous autres pauvres prêtres, il ne nous est permis d'espérer rien de pareil ! Les moines ont seuls la faveur ; c'est à eux que l'on confie toutes les missions, tandis que nous, on nous laisse dans les paroisses.

JEAN PLÉBEAU. 139

— Je demanderais à Dieu d'en pouvoir faire autant, dit le gabarier ; mais ma patience est à bout, monsieur le recteur. Quand bien même Jérôme eût été un père et un chrétien , je sens que je n'aurais pu vivre en paix là où M. de Menneville est grand-prévôt. Si je restais ici plus longtemps, il arriverait quelque malheur, et, au lieu d"un pauvre mariage de paysans, monsieur Tribou, je pourrais bien vous donner à faire un enterrement de grand seigneur.

— Silence, Jean ! dit le curé en regardant autour de lui d'un air effrayé, un chrétien doit tout pardonner... et puis on pourrait t'entendre...

— M'entende qui voudra ! répondit brusquement le jeune marin, un chien qu'on écorche a droit de crier. Le prévôt ne peut être pire qu'il a été pour moi, car le diable aurait eu plus de pitié d'un saint!... Ne m'a-t-il pas fait confisquer ma barque par les maltotiers pour avoir fraudé le sel de trois harengs? N'ai-je pas eu mes meubles vendus parce que j'avais retardé d'un seul jour le paiement de la taille, et n'est-ce pas lui qui m'a accusé du vol fait au Moulin- Vert?

— Quant à cela, tu en es sorti à ton honneur, Jean, interrompit le curé, le vrai coupable a été découvert...

— Oui, reprit vivement le jeune homme, mais je n'en ai pas moins pourri trois mois sur la paille de la prison ! Pendant trois mois toute la paroisse m'a appelé Jean le voleur, et ce baptême-là ressemble à l'autre, monsieur Tribou, il en reste toujours quelque trace.

Le recteur hocha la tête en soupirant.

— Pourquoi aussi as-tu refusé de vendre ta cabane à monseigneur? dit-il.

— Pourquoi ? répéta Jean, parce que je l'aime, monsieur Tribou ; parce que c'est là que je suis né et que j'ai

HO JEAN PLÉBEAU.

l'habitude de vivre. Le prévôt n'a-t-il donc pas assez pour lui seul des deux tiers de la paroisse? On laisse bien leur rocher aux hirondelles de mer ; pourquoi un chrétien n'aurait-il pas autant de place sur la terre qu'il en aura un jour au-dessous ? Je suis resté dans mon droit en refusant ce seigneur, et lui est toujours sorti du sien en me persécutant.

-- — Oh ! je sais que tu as étudié à la ville, et que tu me trouveras de bonnes raisons, dit le prêtre en sourianf mais les bonnes raisons ne prouvent rien contre le maître. Ce n'est pas seulement à cause de ta cabane que le prévôt te déteste ; tu regardes de trop près dans ce qu'il fait, et tu donnes ton avis tout haut, comme si tu étais gentilhomme. C'est là une dangereuse habitude, Jean. Souffrir en silence ce que Dieu souffre est partout le plus sage. Et baissant la voix :

— Tu n'es pas le seul, vois-tu, qui ait à se plaindre, continua-t-il , celai dont nous parlons n'a pas été plus juste pour moi-même que pour toi : les cent messes que sa femme avait demandées en mourant, il les a fait dire aux Jacobins... C'est là une grave faute contre la religion, Jean, car cette âme était de ma paroisse, et c'était à moi de prier pour son repos. C'est cent livres dont j'ai été injustement frustré, et Dieu est trop juste pour permettre que ces messes profitent à la défunte.

— Possible, dit Jean avec un léger sourire, mais j'espère qu'il n'en sera point ainsi de celle que je viens vous demander.

— Tu viens me demander une messe? s'écria le recteur.

— Pouf f heureux succès de mon voyage.

M. Tribou lui posa les deux mains sur les épaules, avec une expression de bienveillance attendrie.

— Rien, Je-^n; bien, cela, dit-il d'un accent caressant ;

JEAN PLÉBEAU. 141

j'ai toujours dit que tu étais un vrai chrétien ; mais prends donc l'escabelle qui est là, garçon, et explique-moi ce que tu veux.

— Je pars demain, au point du jour, monsieur Tribou, dit le jeune homme avec quelque embarras ; ne pourriezvous me dire une messe après minuit ?

— Après minuit? répéta le prêtre; sans doute, sans doute.., mais c'est un office à grands droits.

— Combien cela peut-il coûter? demanda le gabaiïer avec cette prudence calculatrice qui n'abandonne jamais un Normand.

M. Tribou lui jeta un regard en dessous.

— C'est selon, Jean, dit-il d'une voix hésitante ; il y a des prix pour toutes les bourses.

— Mais pour un pauvre diable comme moi ?

— Tu n'es pas si pauvre, puisque tu as l'espoir de trouver là-bas de la fortune...

— Ou un trou dans le sable et un De profundis...

— Fi! ce sont de mauvaises pensées qu'il faut repousser.

— Il en sera à la volonté de Dieu, soupira Plebeau, je me suis mis dans ses mains avec toutes mes espérances ; mais, quoi qu'il arrive, dites-moi le prix de cette messe.

— Ah! c'est juste le prix répéta le recteur

en traînant chaque parole, et regardant le jeune homme comme s'il eût voulu deviner la somme qu'il pouvait lui demander. Tu veux une messe au grand autel., n'est-ce pas, avec une prière pour ta défunte mère ? Au Havre-de-Gràce on prend irois livres.

— Trois livres! s'écria le jeune marin.

— Mettons-en deux, Jean, et ce sera pour rien ; songe, garçon, qu'il faut allumer les cierges, et que je mettrai ma chasuble de damas. Pour un autre je demanderais davan-

142 JEAN PLÉBEAU.

tage, mais pour toi ce sera deux livres, encore ne les paieras-tu qu'après l'office.

— Soit, dit Jean, qui semblait pressé de conclure; mais a une condition.

— Laquelle ?

— C'est que la messe sera dite pour moi seul.

— Ne sais-tu pas que l'église est fermée à cette heure? observa le curé; il n'y aura là que l'enfant de chœur.

— 11 n'a que faire de venir, dit vivement le jeune marin ; j'ai servi la messe plus d'une fois, et je puis remplacer Baptiste.

—A ton aise, répliqua M. Tribou, aussi bien le drôle dormirait debout ; alors je t'ouvrirai moi-même la porte de l'église.

— C'est convenu.

— A minuit, donc.

— A minuit.

Avant d'aller plus loin, nous croyons nécessaire de faire connaître, en détail, au lecteur, ce Jean Plébeau et cette Françoise Minart, qui doivent jouer le rôle le plus important dans notre récit.

Le premier était, comme nous l'avons dit, un simple gabarier de la côte; mais, bien que vivant du travail de ses mains, il avait développé son intelligence par la réflexion, et n'était même point dépourvu d'étude. Il savait lire la

JEAN PLÉDEAU. H3

lettre manuscrite et la lettre moulée, écrivait facilement, et eût pu, au besoin, établir un compte par sous et deniers. Il connaissait en outre les principales règles du Despautère et entendait un peu de latin.

- Il devait cette instruction rare, même chez les gentilshommes de ce temps, à l'ambition de sa mère, qui avait voulu le faire entrer dans les ordres et l'avait confié à un curé du voisinage ; mais la répugnance du jeune homme pour la tonsure s'était révélée de bonne heure, et sa mère, qui ne pouvait renoncer à l'idée d'en faire un bourgeois, avait tourné ses vues vers la basoche, le confiant au parent d'un de ses compères, alors huissier près le parlement de Rennes.

Le jeune homme ne montra pas plus de goût pour son nouvel état que pour la prêtrise. Les occupations sédentaires irritaient cette nature avide d'action. Dans l'étude de son patron, sa poitrine manquait d'air, ses muscles de mouvement ; le sang pétillait dans ses veines ; il regrettait les amusements du village et la vie sous le ciel, dans la barque qu'il conduisait autrefois.

Cependant il eût peut-être continué sa nouvelle carrière, si la mort de sa mère ne l'eût ramené à Saint- Valéry et s'il n'y eût rencontré Françoise Minart.

Françoise était le dernier enfant du fermier le plus riche et le plus détesté de la paroisse. La méchanceté de Jérôme était proverbiale. Hostile à tout le monde, il avait surtout donpé dans sa famille libre carrière a ses mauvais instincts, parce que là les victimes ne pouvaient lui échapper. C'était un de ces hommes qui nourrissent une femme et des enfants comme certains médecins des animaux domestiques, pour expérimenter le tranchant de leurs instruments ou la force de leurs poisons ; fous malfaisants qui ont juste assez de raison pour abriter sous la loi leur méchanceté ;

144 JEAN PLÊBEAU.

ingénieux au mal, constants dans leur cruauté, et trouvant à la douleur des autres je ne sais quelle monstrueuse volupté. Rien n'avait pu vivre sous son toit : sa /emme avait succombé au désespoir ; l'aîné de ses fils s'était tué; le plus jeune, après avoir langui, s'était fané lentement, comme une plante qu'un air corrompu empêche de grandir.

Françoise seule survécut à cette ruine de toute la famille ! A force de simplicité et de patience, elle avait dérouté la cruauté cauteleuse de Jérôme. Il avait vainement tourné autour de son âme, cherchant un vice ou une vertu cachés (car il savait que les seules blessures douloureuses sont celles qui frappent les points secrets), ses efforts avaient été vains. Tout y était ouvert, aucune plaie ne s'y pouvait envenimer ; les larmes de Françoise guérissaient sa douleur. Pareille à l'oiseau qui, l'orage passé, secoue ses ailes et chante, elle était revenue à la joie avant que Jérôme eût trouvé pour elle un nouveau tourment, et l'élasticité de cette nature forte et mobile hissait sa méchanceté.

Ce fut alors que Jean revint à Saint- Valéry et qu'il s'éprit pour Françoise d'un amour que celle-ci ne tarda point à partager.

Minart crut enfin avoir trouvé l'endroit où il pourrait frapper. Il laissa grandir la passion des deux jeunes gens, et, quand il la vit invincible, il ordonna à Jean de ne plus reparaître à la ferme, et choisit à Françoise un vieillard pour mari.

Mais le courage de la jeune fille égalait sa patience. Elle déclara avec calme qu'elle attendrait le moment où elle pourrait disposer de sa main, et qu'alors elle épouserait celui qu'elle aimait. Minart eut en vain recours aux menaces, aux persécutions : tout vint se briser contre la calme énergie de la jeune fille. Le fermier, repoussé de ce

JEAN PLËBEAU. 145

côté, changea de place et songea à perdre Plébeau. Un vol avait été commis au Moulin-Vert. Sachant qu';l trouverait le grand-prévôt disposé à tout croire contre le gabarier, il réunit des circonstances, arrangea des preuves et alla lui dénoncer le jeune homme.

On sait quelle fut la suite de cette accusation, et comment le hasard justifia Jean en faisant découvrir le vrai coupable.

Tout en était là au moment où commence notre récit.

La nuit avait pris un aspect orageux, les étoiles, voilées de lourds nuages, jetaient à peine, par instants, quelques rapides et confuses clartés; aucune lumière ne brillait plus dans les cabanes, et tout le village dormait depuis longtemps, lorsque M. Tiïbou sortit du presbytère une lanterne de corne à la main.

Il s'arrêta au milieu du cimetière, regarda autour de lui et, n'apercevant rien, se dirigea, en grommelant, vers la plus petite porte de l'église. Comme il se baissait pour y mettre la clef, un bruit léger lui fit détourner la tête :

— Est-ce toi, Jean ? demanda-t-il.

— C'est moi, répondit la voix du gabarier.

— Tu m'attendais?

— Oui.

— A la bonne heure, fieu; je craignais un retard.

En parlant ainsi, le vieux curé était entré, suivi de Jean qui ferma la porte. Ils traversèrent l'église en silence. Arrivé au chœur, M. Tribou ouvrit la balustrade et se détourna pour faire passer son compagnon devant lui ; dans ce moment, les. rayons de la lanterne, qu'il avait élevée à la hauteur de ses yeux, tombèrent sur une jeune fille que Jean tenait par la main.

— Françoise Minart ! s'écria-t-il en reculant.

146 JEAN PLÉBEAU.

— Comme vous le voyez, monsieur le recteur, répondit Plébeau tranquillement.

— Françoise ! répéta le prêtre stupéfait ; que vient-elle faire ici?

— Entendre la messe que vous m'avez promise.

— A cette heure ? Par la croix de notre Sauveur! saistu à quoi tu l'exposes? Si Minart apprend qu'elle a quitté la ferme, il est homme à la tuer.

— Aussi n'y doit-elle point retourner, répondit le jeune homme.

M. Tribou le regarda.

— Non, répéta Jean en rapprochant de lui la jeune fille; nul ne me Votera maintenant qu'avec la vie, car elle m'a préféré et choisi.

— Mais, malheureux, interrompit le curé, tu n'as aucun droit sur elle.

— J'en aurai bientôt, monsieur le recteur, car cette messe que nous venons vous demander, c'est une messe de mariage.

— Et tu crois que je la dirai?

— Il le faut.

— Sur mon salut, tu as perdu la raison, Jean. Ignorestu que je ne puis vous unir sans le consentement du père de Françoise ?

— Hélas ! mon Dieu ! il l'a refusé, et il veut que j'épouse le vieux Claude Perrin, dit la jeune fille.

— Claude, reprit le curé ; mais il est riche.

— Ecoutez-moi, monsieur le recteur, interrompit Jean avec impatience ; moi aussi j'ai étudié, car ma mère (qi c Dieu lui pardonne !) voulait me faire prêtre malgré mon cœur. A l'âge de Françoise, son père ne peut empêcher notre mariage. Avec le secours des hommes de loi, nous pourrions nous épouser en plein jour et au son des clo-

JEAN PLÉBEAU. 147

ches ; il ne nous manque donc que le temps de faire valoir notre droit : mais que vous importe à vous qui savez qu'il existe? Minart est un fou et un méchant, vous le disiez vous-même aujourd'hui ; femme, sœur, enfants, il a tout fait mourir l'un après l'autre, et maintenant il veut aussi tuer celle-ci ! Mais là où la justice des hommes ne suffit plus, celle du prêtre commence : vous êtes sur terre pour secourir tout ce que le monde ne secourt pas. Les juges doivent obéir aveuglément à ce qui est écrit ; mais vous, vous avez votre conscience pour loi, et vous ne permettrez point que deux pauvres créatures perdent à jamais leur repos et leur bonheur faute de formes et de papiers timbrés. Regardez-nous, monsieur Tribou, nous sommes vos enfants aussi, car vous nous avez baptisés et instruits ; vous connaissez ce qu'il y a au fond de nos cœurs, et vous savez que nous ne méritons point tout ce que nous avons souffert jusqu'ici. Ah ! notre vie est dans vos mains, monsieur le recteur ; ayez pitié de nous.

Jean parlait avec une émotion qui eût dû toucher celui auquel il s'adressait ; mais le curé avait un de ces cœurs fermés, pour lesquels la douleur des autres n'est qu'un bruit ; il haussa les épaules sans répondre, en faisant un pas vers la porte.

Le jeune marin se jeta au-devant de lui et le prit par le bras.

— Par le salut de mon âme ! vous ne partirez pas ainsi, dit-il avec véhémence.

— Prétends-tu me retenir de force ? demanda le recteur effrayé.

— Ah ! je ne prétends rien, monsieur le curé ; mais, au nom de Dieu ! ne nous refusez pas.

— C'est impossible, dit M. Tribou en cherchant à so dégager.

148 JEAN PLEBEAU.

Jean serra le poing avec une exclamation de colère ; mais Françoise, qui avait jusqu'alors tout écouté en silence, lui saisit la main par un mouvement plein de résolution et d'amour, puis se tournant vers le curé :

— Alors, que notre faute retombe sur vous ! dit-elle d'un accent résolu, car, quoi qu'il arrive, je le suivrai ; et où pouvait être une sainte union, vous aurez volontairement mis le péché. — Ne dites pas que vous ne pouvez faire ce que nous demandons, ajouta-t-elle, envoyant que le recteur voulait s'excuser ; car vous l'avez fait déjà pour un autre.

— Moi? s'écria M. Tribou.

— Avez-vous oublié mademoiselle de Florac et son cousin, mariés ici en secret la veille de Noël ?

— Qui vous a dit balbutia le recteur troublé.

— J'étais à la porte du cimetière, veillant pour eux, répondit Françoise ; c'est moi qui leur ai montré le chemin pour venir à travers la lande et qui ai loué la barque avec laquelle ils sont passés chez les Anglais... Eux aussi se mariaient sans l'autorisation de M. de Florac.

— Tais-toi ! tais-toi !... interrompit le recteur en regardant autour de lui. Si le marquis venait à découvrir... Ne parle jamais de cela, Françoise.

— Vous pouvez vous assurer mon silence... observa la jeune fille en jetant au curé un regard significatif.

Celui-ci fit un geste de désolation.

— Je le voudrais, dit-il ; mais n'y compte pas, Françoise. Eux, ils avaient pris leurs précautions, ils étaient sûrs d'échapper, et je n'avais point à craindre d'être trahi... tandis que toi, ton père s'apercevra de ton départ dès demain ; il se mettra à ta poursuite ; tout sera découvert; et je perdrai ma cure.

— Mon père me croit chez une tante où je dois passer

JEAN PLÉBEAU. H9

huit jours, et dans huit jours nous serons bien loin, répondit Françoise. Vous n'avez donc rien à craindre, et ce que vous avez fait pour d'autres, vous pouvez le faire pour nous.

— Tu ne sais pas... tu ne peux savoir, balbutia le recteur de plus en plus embarrassé... Pour les autres, j'avais des raisons...

— Je les connais, dit Françoise.

— Quoi? ils t'ont dit...

— Que vous aviez exigé soixante pistoles.

— Cinquante ! Françoise ; je n'en ai reçu que cinquante, et ce n'était point pour moi, mais pour les pauvres.

— Ainsi, s'écria Jean qui avait écouté tout ce débat avec impatience, monsieur le recteur consentirait si nous pouvions lui payer une pareille somme ?

— Elle me permettrait de racheter une faiblesse par de bonnes œuvres, Jean, répliqua le curé.

— Je ne l'ai point, dit le marin ; mais tout ce que je possède, je suis prêt à vous le donner.

— Et c'est bien peu, sans doute, Jean ? dit le curé d'un ton d'interrogation.

— Voilà, dit le jeune homme en lui présentant une longue bourse de cuir entr'ouverte.

Le curé y plongea un coup d'œil rapide ; il balança un instant ; ses regards allaient de la bourse à la porte : il étendit la main, prit la bourse qu'il sembla soupeser, et la faisant disparaître dans la poche de sa soutane :

— Que le ciel me pardonne ! soupira-t-il, je n'ai jamais su résister aux prières ; tu seras responsable devant Dieu, Jean, de l'imprudence que tu me fais commettre.

A ces mots, il reprit sa lanterne, et les deux jeunes gens le suivirent au fond du chœur.

Il serait difiicile d'exprimer tout ce qui se passait dans

160 JEAN PLÉBEAU.

l'âme de Françoise. Quelque résolution qu'elle eût montrée jusqu'alors, ce fut en tremblant qu'elle s'agenouilla devant l'autel. Le moment où elle engage sa foi et aliène à jamais toute sa vie a toujours une triste solennité pour la femme ; il semble que tout ce qu'il y a en elle de capricieuse fantaisie et d'imagination vagabonde s'effraie à 1 l'aspect d'un tel engagement et réclame à la fois contre son audace ; mais les liens qu'allait former Françoise avaient encore quelque chose de plus hardi et de plus extrême ; elle n'engageait pas seulement son avenir, elle rompait encore avec tout son passé ; passé triste et peu regrettable, sans doute, mais qu'entouraient, en ce moment, toutes les trompeuses douceurs du souvenir. Pays, habitudes, la jeune fille abandonnait tout pour se jeter dans une existence inconnue avec un guide nouveau ! Semblable à ces peuplades du Nord qui brûlaient leurs villages, montaient sur une barque et s'abandonnaient à la mer, elle se lançait vers un avenir ignoré sur un de ces fragiles esquifs dont elle avait vu tant de naufrages !

Puis, cette sainte association de deux destinées qui s'accomplit d'ordinaire au grand jour, sous les yeux de la famille et comme une fête, elle allait la contracter la nuit, dans le mystère et le silence ! Cet acte qui, entre les fiancés, est le plus souvent une première joie, semblait entre elle et Jean un premier crime : elle entrait dans l'inconnu avec toutes les hésitations du doute, sentant la peur à côté de son audace et goûtant son bonheur comme un remords.

Aussi, lorsque la voix du prêtre murmura les mystérieuses paroles de l'Eglise, lorsqu'elle comprit que ce rêve hardi qu'elle avait fait allait s'accomplir, toute sa fermeté l'abandonna-t-elle un instant; elle sentit son cœur se fondre, ses jambes fléchir, et elle tomba à genoux en pleurant.

JEAN PLËBEAU. 151

Mais cet abattement fut court. Françoise avait une de ces âmes qui peuvent céder à l'étonnement d'une première émotion, mais qui , une fois cet étonnement passé, se raffermissent au contact de la réalité, quelle qu'elle soit. Apercevant à ses côtés Jean, qui s'était rapproché d'elle inquiet, elle releva la tête, un sourire plein d'une énergie sereine illumina son beau visage, et quand le prêtre lui demanda, selon la formule habituelle, si elle voulait prendre Jean pour mari, elle répondit d'une voix si ferme, si claire et si douce en même temps, que le doute pénible qui avait traversé le cœur du jeune homme s'évanouit aussitôt.

La cérémonie terminée, les deux jeunes gens remercièrent M. Tribou, qui leur recommanda la discrétion, et les reconduisit jusqu'à Xêchalier du cimetière. . Ils allaient prendre congé du recteur, lorsque celui-ci attira le gabarier à part :

— Jean, lui dit-il, avec une onction étudiée, nul ne peut savoir ce qui vous est réservé dans le voyage périlleux que vous allez commencer. Dieu peut, vous rappeler tous deux à lui sans que vous ayez eu le temps de mettre vos âmes en état de grâce.

— Je le sais, répondit le jeune homme.

— Et as-tu songé à ce qu'il y aurait pour toi de douleur à voir Françoise languir dans les flammes du purgatoire, faute de prières et de bonnes œuvres ?

— Dieu, je l'espère, m'épargnera cette affliction.

— Dieu est un juge inflexible, reprit le curé ; mais tu peux éviter ce malheur.

— Et comment ?

— En faisant dire ici des messes pour le repos de vos unies.

152 JEAN PLÉBEAU.

— Et si nous vivons, monsieur le recteur

— Les messes vous profiteront pour l'avenir, Jean ; il faut toujours mourir une fois, et un chrétien ne saurait prendre trop tôt ses précautions pour ce suprême moment.

Jean sourit, et saluant M. Tribou :

— Merci du conseil, monsieur le recteur, dit-il ; mais, avant de nous occuper de la mort, qui n'est point encore venue, force nous est de songer à la vie dans laquelle nous sommes, et pour l'heure ce qui nous reste d'argent pourra suffire à peine au voyage. J'ai plus confiance en la pitié de Dieu pour l'âme qu'en celle du cabaretier pour le corps.

— Bien, bien, murmura M. Tribou d'un air désappointé ; nous vivons dans un monde où les choses du ciel passent après celles de la terre... Mais tu ne tarderas pas à apprendre peut-être combien il est dangereux de préférer la vie au salut. Que Dieu te pardonne ton peu de piété !

A ces mots, il quitta les deux jeunes gens et rentra au presbytère.

Françoise et Jean prirent à l'instant le chemin de Dieppe, où ils devaient arriver le lendemain.

Ils marchèrent longtemps d'un pas rapide l'un à côté de l'autre, en se tenant par la main, mais sans parler. Tous deux avaient besoin de se recueillir et de s'accoutumer à la nouvelle position qu'ils s'étaient faite. Ils atteignirent ainsi un village où ils quittèrent la route, de peur d'être poursuivis, se dirigeant à travers les champs et les vergers, et ils continuèrent jusqu'à ce que l'aube commençât à éclairer le ciel. Alors Jean crut s'apercevoir que la jeune fille ralentissait le pas, il lui proposa de s'arrêter.

Ils se trouvaient au milieu d'un taillis de châtaigniers ;

JEAN PLÉBEAU. 153

les hautes pousses formaient au-dessus de leurs têtes un toit mouvant à travers lequel les premières lueurs du jour pénétraient par instants ; tous deux s'assirent sur la mousse. Jean rapprocha la jeune fille de son cœur et appuya un un long baiser sur ses paupières :

— A moi, dit-il d'un accent enivré; tu es à moi, Françoise! Oh! j'ai besoin de te voir là, de te sentir respirer contre ma poitrine pour le croire. 0 mon Dieu ! que ne pouvons-nous rester ici tous deux, comme les personnages de ces contes merveilleux qu'un enchantement retient des siècles entiers immobiles et pourtant éveillés ? Mais tout à l'heure il faudra reprendre notre route, commencer une existence de travail, de misères, de dangers ! Es-tu bien sûre de ne jamais regretter de m'avoir suivi ?

— Sûre, dit la jeune fille avec une douce sérénité. Je ne t'ai pas choisi pour que mes jours fussent plus tranquilles ou plus heureux ; je t'ai choisi parce que je t'aime. Tu ne sais pas combien de fois j'ai proposé à Dieu une année de ma vie pour te voir une heure! Que je sois où tu es, vois-tu ? et je laisse le reste à la Providence.

— Pauvre Françoise ! dit Jean avec un sourire moitié attendri, un fiancé prépare d'habitude une belle chambre à son épouse, et moi je n'ai à te donner qu'un lit de mousse au fond des bois.

— Les oiseaux n'ont qu'un nid, observa Françoise en souriant.

— Ecoute comme ils chantent notre noce, reprit Jean. La jeune fille ne répondit rien, mais dans ce moment

une brise entr'ouvrit le feuillage, et les premières lueurs du jour naissant éclairèrent son visage; elle parut si belle aux yeux du jeune gabarier, qu'il s'écarta brusquement pour la mieux voir.

Françoise baissa la tête en rougissant sous ce regard,

154 JEAN PLÊBEAU.

et, comme il voulait l'attirer sur ses genoux, elle recula vivement ; mais, presque au même instant, elle releva la tête, et. apercevant une tristesse étonnée dans les yeux de Jean, elle jeta une exclamation confuse, étendit les mains et se laissa aller dans ses bras.

Depuis la découverte de l'Amérique par Colomb, tous les regards et tous les désirs du vieux monde se tournaient vers cette terre miraculeuse. C'était là que s'était envolée la féerie du moyen âge. Au palais de pierres précieuses des génies avait succédé la ville d'or cherchée par Waiter Raleigh ; aux jardins enchantés, les forêts vierges. Au reste, tout ce que l'on racontait de cette région lointaine était bien propre à enflammer les imaginations. Là, en effet, tout était étonnant et bizarre. On y voyait des fleurs grandes d'une coudée, des arbres sous lesquels un bataillon entier eût pu se tenir à l'ombre, des oiseaux vêtus de perles et d'azur; on y trouvait l'or, l'écaillé, les épices, l'ivoire, les aromates, comme ailleurs les pierres ou les ramées !

L'Espagne, qui s'était abattue la première sur cette riche proie, la dévorait depuis un demi-siècle environ sans avoir pu l'épuiser. A sa suite étaient venus le Portugal, la Hollande, l'Angleterre, s'efforçant d'arracher à leur tour quelques lambeaux ; la France arriva l'une des dernières à cette curée ; encore n'y eût-elle point pris part sans m pauvre gentilhomme normand qui vint proposer au car-

JEAN PLËCEAU. 155

dinal de Richelieu la colonisation de l'île de Saitit-Christophe. Le cardinal forma une compagnie qui réunit une petite somme, et expédia aux Antilles le capitaine d'Enambuc avec quelques centaines de vauriens, chargés spécialement d'instruire les naturels des dites îles de la religioncatholique, apostolique et romaine.

La réussite de cette entreprise en amena de nouvelles. Treize ans plus tard, MM Duplessis et de L'Olive (1) partirent pour la Guadeloupe, après avoir conclu avec les marchands de Dieppe un traité par lequel ceux-ci s'enga geaient à leur envoyer dans l'espace de six années, deux mille cinq cents Français catholiques.

Saint-Malo et Dieppe étaient alors les deux villes maritimes les plus importantes du royaume, l'une pour la course, l'autre pour le négoce. A Saint-Malo se préparaient les armements hardis, les pêches lointaines, les expéditions aventureuses et guerrières qui créaient une marine à la France. Dieppe, plus prudente, allait partout proposant ses produits, et essayait tous les trafics. Malheureusement, loin d'imiter l'intelligente hardiesse des marchands de Londres, ou la patience calculatrice des Hollandais, les Dieppois joignaient l'inconstance française à la foi normande, et faisaient le commerce du monde avec des habitudes de colporteurs. Ne voyant arriver de la Guadeloupe ni petun (2), ni coton, ni caret (3), ils craignirent d'en être pour leurs avances, et laissèrent dormir leur tr« ité.

C ^pendant MM. Duplessis et de L'Olive écrivaient let-

II) Le père Labat, et d'après lui Raynal, l'appelle Soline; mais le père Dutertre, dont la publication est antérieure, l'appelle, de L'Olive.

(2) Nom que l'on donnait alors au tabac.

(3) Écaille, nom de la tortue qui fournit l'écaillé.

156 JEAN PLËBEAU.

très sur lettres, déclarant qu'ils ne pouvaient rien faire sans un premier secours. Par le fait les émigrés manquaient de tout, et la colonie eut à souffrir une famine que lec missionnaires ont comparée à celle du siège de Jérusalem. Les habitants broutèrent l'herbe des vallées et mangèrent jusqu'au cuir de leurs baudriers. M. Duplessis en mourut de chagrin. Enfin quelques secours arrivèrent de Saint-Christophe où M. de l'Olive avait une habitation, et les marchands de Dieppe, craignant de tout perdre, se décidèrent à une nouvelle expédition. Ils se mirent en conséauence à réunir des vivres et des engagés.

Ceux-ci donnaient aux marchands trois années de travail en paiement de leur passage, et recevaient ensuite du gouverneur un étage (I) de terre qu'ils cultivaient à leur profit. Leur condition, pendant tout le temps qu'ils appartenaient aux marchands, était à peu de chose près celle des noirs qui les remplacèrent plus tard. Le ma'.tre pouvait les louer ou les vendre, et ne les menait au travail qu'avec la hallebarde.

Quelques autres enrôlements se faisaient au profit des colons déjà établis, pour un temps déterminé et à un prix convenu. Celui de Jean et de Françoise était de ce genre : engagés pour quatre années au service du sieur Fontaine, lieutenant de la colonie, ils avaient l'assurance de pouvoir acheter, de leurs économies, au bout de ce temps, le terrain nécessaire à une habitation. C'était donc l'indépendance de toute leur vie conquise au prix de quatre années d'épreuves; encore devaient-ils les passer l'un près de l'autre , soutenus par l'espérance et consolés par leur

(1) On appelait ainsi l'étendue de terre donnée pour une habitation. Elle avait ordinairement cent pas de large sur mille de long. Cette longueur s'appelait chasse.

JEAN PLÉBEAU. 157

amour. N'étaient-ils point d'ailleurs tous deux à cet âge avide de choses nouvelles, où la curiosité donne de l'audace, l'imprévoyance de la résignation, etoùl'or déménage sa destinée comme les enfants leurs jeux, sans autre désir que celui du changement.

Puis, l'amour a ses superstitions ! Jusqu'alors traversés dans toutes leurs joies, ils étaient bien aises de rompre avec le passé. En fuyant cette vieille Europe, ils y laissaient la longue chaîne de leurs humiliations et de leurs désenchantements, pour entrer dans un monde nouveau avec leur jeune amour ! Qu'importaient, pour un tel résultat, les fatigues, les dangers, les souffrances même ? Ils avaient la force que donne l'espérance, et ils étaient deux !

Ils se présentèrent donc pleins d'une joyeuse confiance au capitaine Meunier, chargé par les marchands de conduire l'expédition, et avec lequel Jean avait déjà conclu leur engagement.

Celui-ci était un petit homme tout rouge, tout rond, tout riant, qui avait déjà navigué sur toutes les mers et essayé toutes les fortunes. Tour à tour corsaire, boucanier, trafiquant, esclave des Maures, il s'était accommodé à chaque situation et s'était trouvé heureux partout, n'ayant eu besoin, comme il le disait, que de changer d' habitudes. Les douleurs avaient passé sur sa tête comme le navire sur la mer, sans laisser de sillon ; non qu'il y eût en lui une force intime et sérieuse ; loin de là, l'irréflexion avait été sa seule philosophie ; mais son corps était si souple, que l'aiguillon de la souffrance n'y pouvait pénétrer ; son âme était si Jégère, qu'elle surnageait dans tous les naufrages. Maître Meunier se consolait d'un revers en l'expliquant par un proverbe ou en y trouvant l'occasion d'un calembour, et il ne se montrait jamais mécontent

du sort tant que celui-ci le laissait content de son esprit.

Ayant autrefois visité les îles de l'Amérique, il savait quelles ressources elles pouvaient offrir à la colonisation ; aussi ne balança-t-il point à prendre un intérêt dans la nouvelle expédition ; il fréta son navire et se chargea d'un certain nombre d'enrôlements pour son compte ou celui des colons. Quant à la poudre, aux armes, aux provisions, les marchands devaient les lui fournir; mais il n'eut point le loisir de s'assurer comment ils avaient rempli leurs engagements à cet égard; une grande affaire l'absorbait complètement! Prétextant que Meunier ne pouvait être le capitaineque d'un moulin, il avait baptisé son ilibot le Moulin- Jaune, et s'occupait de le faire passer à l'ocre, aûn qu'il pût mériter son nom. Tout fut donc embarqué sans vérification, et les marchands dieppois en profitèrent pour se débarrasser de leurs farines piquées, de leurs cidres aigris et de leurs morues gâtées.

Cependant l'armement était achevé, les cent cinquante engagés couvraient le pont du navire, le capitaine Meunier faisait préparer les voiles, roidir les étais, et l'on allait hier la grande amarre, quand Françoise et Jean se présentèrent.

Olui-ci tira son bonnet et héla le capitaine, qui le reconnut au premier coup d'oeil.

— Eh ! c'est mon marin d'eau douce, s'écria-t-il en riant ; par la poupe, garçon.

Jean y courut et aida Françoise à sauter sur le tillac. Ce fut alors seulement que Meunier aperçut la jeune femme.

— Oh! oh! tu navigues de conserve, s'écria-t-il.

— Je m'étais engagé à ne point venir seul, répondit Jean.

— Je sais, je sais, reprit le capitaine en regardant Françoise; mais, par mon saint patron, on ne dira plus que

nous apportons aux Antilles notre rebut ; ceci est de premier choix.

— Et aussi bon que beau, dit le jeune homme.

— Dieu la conserve alors, répliqua le marin ; Meunier ne demanderait qu'à trouver une pareille meunière.

— La Normandie est le pays des bonnes ménagères et des belles filles, capitaine.

— Connu, connu, garçon, répliqua Meunier en riant; toutes les mères normandes me le répètent depuis vingt ans; mais cherche ta place, et gare aux manœuvres, car nous allons appareiller.

Le Moulin- Jaune venait en effet de déborder et fut bientôt sous voiles.

Françoise et Jean s'assirent à l'écart, le cœur plein d'une agitation inquiète. Près d'échapper, tous deux s'étaient sentis saisis en même temps de la crainte d'avoir été découverts et poursuivis. Leurs yeux guettaient avec angoisse chaque barque qui se détachait du rivage. Ils mesuraient avec impatience l'espace qui les séparait du port, et accusaient la lenteur du navire.

Celui-ci dépassa enfin la dernière pointe, et, prenant le vent, commença à cingler vers la pleine mer. Les deux jeunes gens se jetèrent un regard plus rassuré.

Les côtes s'éloignaient rapidement, et tous les passagers étaient debout, les regards tournés vers ce reste de patrie qui s'effaçait à l'horizon. Nul n'avait songé à quitter le t il— lac ! Parmi ces cent cinquante malheureux que le vice, le désespoir ou la misère forçait à l'expatriation, il ne s'en trouva pas un qui détournât la tête avec indifférence : une oppression commune fermait toutes les bouches, et ce fut seulement lorsque tout eut disparu au loin que les plus résolus retrouvèrent leur sang-froid et songèrent à prendre connaissance de leur nouvelle habitation.

Le flibot du capitaine Meunier portait au plus deux cents tonneaux, et, le chargement arimé, on avait suspendu dans la calle autant de hamacs que l'on avait pu en placer; mais, lorsqu'on les compta, il s'en trouva moitié moins que de passagers. Le capitaine Meunier, qui en fut averti, répondit tranquillement que les passagers dormiraient l'un après l'autre, et que c'était seulement une habitude à changer. Plus tard on découvrit que l'eau était corrompue et les vivres gâtés.

— Changement d'habitude, répondit l'imperturbable capitaine.

Les plaintes des engagés devinrent alors des menaces. Ils voulurent forcer Meunier à virer de bord et à regagner la France ; mais celui-ci arma ses marins, fit charger les espingoles, et demanda amicalement aux mécontents s'ils voulaient qu'il leur distribuât de sa farine.

Les plus braves eux-mêmes hésitèrent. Etrangers à la navigation, entourés de périls qu'ils connaissaient sans savoir les éviter, ne pouvant se passer du capitaine ni de son équipage, ils reculèrent devant une lutte dont le succès même devait amener leur perte. Il fallut donc se soumettre et accepter la loi du plus petit nombre. La maladie ne tarda point d'ailleurs à changer l'irritation en abattement, et le capitaine répéta d'un air satisfait qu'ils s'étaient habitués à la discipline nautique.

Jean et sa jeune femme résistèrent mieux que les autres à la fatigue et aux privations. Pour eux, toutes les misères de la traversée étaient venues se perdre dans l'immense joie de leur amour! Il en est du bonheur, pour ceux qui ont longtemps souffert, comme de l'abondance pour ceux qui ont été longtemps privés ; ils demeurent un instant étrangers à tout le reste, absorbé par ce premier étonnement et cette première sève d'une

JEAN PLËBEAU. 161

sensation nouvelle. Il faut qu'ils en aient épuisé les plus vives saveurs, pour redevenir sensibles aux autres douleurs et aux autres plaisirs. •

Jean avait d'ailleurs réussi à adoucir les rigueurs du voyage. Rendant les services d'un matelot à bord du Moulin-Jaune, il avait obtenu, comme tel, un hamac dans l'entre-pont et une ration meilleure ; car, désireux de conserver la santé de ses marins, Meunier faisait porter sur les engagés les plus dures privations. Ceux-ci voulurent s'en plaindre, mais le capitaine leur fit observer que les passagers n'étaient autre chose qu'une cargaison, et qu'il avait toujours été d'usage de sacrifier, en cas de besoin, la cargaison à l'équipage.

Cependant les vents étaient devenus contraires; les vivres diminuaient : il fallut réduire les rations. Soixante engagés avaient déjà succombé. L'air de la cale était devenu mortel, et ceux qui survivaient durent la quitter. Etendus sur le tillac, ia plupart semblaient même avoir cessé de sentir, et, sans quelques sourdes plaintes, on les eût déjà pris pour des cadavres. Une vingtaine des plus forts étaient seuls restés debout. On les voyait se traîner au milieu de leurs compagnons, épiant leur agonie et se comptant d'un reil affamé et hagard. Mais, quoique chaque jour diminuât leur nombre, les ressources diminuaient plus vite encore. Enfin l'eau manqua ! A cette nouvelle, ceux qui avaient résisté jusqu'alors se couchèrent à leur tour et attendirent la mort dans un sombre désespoir.

Une nuit s'écoula ainsi, puis un jour, puis une seconde nuit! Vaincus, à leur tour, par la souffrance, Françoise et Jean s'étaient retirés à l'écart. Celui-ci tenait sur ses genoux la tête .angoissante de la jeune femme et serrait une de ses mains dans la sienne. La nuit allait finir ; les passagers étaient immobiles et silencieux ; tous avaient cédé

162 JEAN PLÉBEAU.

à ce court sommeil qu'apportent d'ordinaire aux njotirants les premières clartés du jour. Le capitaine Meunier seul était debout, parcourant le tillac en fredonnant. On n'entendait que le bruit de ses pas mêlé au murmure du sillage et au frissonnement de la brise dans les voiles. Une lueur rosée commençait à illuminer l'horizon, et une rafale chargée de je ne sais quelles mielleuses senteurs venait de s'élever.

Affaiblis par la soif, nos deux amants sentirent leurs fronts s'appesantir. Françoise se rapprocha de la poitrine du jeune homme avec un soupir, moitié de tendresse, moitié de souffrance ; l'un de ses bras alla se suspendre à son épaule, et ses yeux se fermèrent.

Tout à coup la voix d'une vigie se fit entendre

— Ecoute! dit Jean en relevant la tête, éperdu.

— Terre ! répéta la voix.

— Où cela ? demanda Meunier.

— Sous le vent.

— A quelle distance?

— Quinze nœuds.

— Sauvés ! cria Jean en serrant Françoise dans ses bras.

Celle-ci fit un effort pour se lever; mais, tremblante d'émotion, elle ne put que joindre les mains et tomber à genoux.

Cependant le cri du matelot avait été entendu ; tous les mourants s'étaient redressés. Il y eut unmomentd'inexprimable confusion. Les plus forts se précipitaient vers les haubans, les plus faibles vers les bastingages, cherchant à p la brume du regard ; tous demandaient le nom de la I ne annoncée !... C'était Madère, dont les côtes calci:

!S ombreuses leur apparurent bientôt au soleil levant.

Quelques heures plus tard, le navire du capitaine Meunier jetait l'ancre devant l'île espagnole.

JEAN PLÉBEAU, 16."»

Quinze jours s'étaient écoulés depuis l'arrivée du Moulin-Jaune à Madère. Les vivres étaient faits, le pavillon de partance arboré au grand pic, et cependant rien ne bougeait au bord du flibot, que l'on apercevait toujours à la même place, mouillé sur une seule ancre. Au lieu de l'équipage et de nombreux passagers qui eussent dû garnir le tillac, on n'y apercevait que le capitaine Meunier, les mains dans les poches, et regardant, de temps en temps, du côté de la terre, en jurant tout bas.

Il venait de recommencer pour la centième fois sa promenade de la poupe au mât de misaine, lorsque Jean parut à l'entrée de la grande écoutille.

— Les engagés n'arrivent donc point, capitaine ? dit-il en portant la main à son bonnet.

Meunier lui montra la rade.

— Regarde pas plus d'embarcation que dans une

carafe. Mes matelots n'auront pu les retrouver... Et quand je pense que sans eux nous serions partis depuis quatre jours !...

— Les habitants les ont si bien reçus, et ils ont tant souffert, observa Jean.

— Quoi ! souffert, s'écria Meunier ; parce qu'ils ont été contraints à quelques changements d'habitudes... N'ont-ils pas eu le temps de se refaire, les misérables? La peur de mourir de faim les fera tous mourir d'indigestion. Ils se brûlent le sang avec ce vin de feu, comme si ce n'était

10* JEAN PLÉBEAU.

point assez du soleil pour leur cuire le cerveau. Je les ai avertis, pourtani : les engagés de Richard, qui ont touché ici, il y a un an, sans vouloir être plus sages, sont tous morts en chemin de la fièvre et du transport. Mais ils n'écoutent rien... Au diable si je me charge désormais de pareille marchandise !

— Le gouverneur don Diego de Mendoza ne vous avaitil point promis de les faire ramener à bord?

— Aujourd'hui même, et il n'avait pour cela qu'à les faire ramasser à terre comme des bananes tombées, car ils sont ivres du soir au matin ; mais ces estafiers auront craint la fatigue !... Ces Espagnols sont des gens qui n'éternuent pas, de peur de se moucher.

— J'aperçois pourtant une pinasse et une chaloupe qui viennent à nous, dit Jean.

Le capitaine regarda un instant.

— Par le Christ, je crois que tu as raison, s'écria-t-il ; ce sont nos ivrognes qu'on ramène!... Hourra pour le gouverneur ! à mon prochain voyage en Normandie je lui rapporterai une relique de Notre-Dame de la Délivrance,

Deux barques, l'une conduite par des Espagnols et l'autre par les matelots du Moulin Jaune, se dirigeaient, en effet, vers le flibot et l'eurent bientôt accosté. Ainsi que l'avait prévu Meunier, les engagés étaient tous ivres. On les hissa à bord à grand'peine; le capitaine remercia les Espagnols, leur distribua quelques doublons, leva l'ancre et remit à la voile, tandis que les nouveaux arrivés se dispersaient sur le pont, où ils s'endormirent pour la plupart.

Le soleil était brûlant, et la brise favorable ne gonflait que les plus hautes voiles. Cependant le flibot, comme impatient de réparer le temps perdu, fendait rapidement la vague soyeuse. Le jour s'écoula, puis la nuit sans que le vent changeât. Le ciel brillait d'étoiles, et tout annonçait

JEAN PLÉBEAU. 165

une heureuse navigation. Jean, dont le quart était achevé, alla rejoindre Françoise dans l'entre-pont.

Tous deux dormaient depuis quelque temps lorsqu'un grand bruit les réveilla en sursaut ; le gabarier s'élança de son hamac et courut vers l'échelle ; Meunier allait la descendre.

— A nous, garçon ! s'écria-t-il en apercevant le jeune marin.

— Qu'y a-t-il, capitaine ?

— Il y a que tous nos ivrognes sont devenus fous,

— Fous ! répéta Jean stupéfait.

— N'entends-tu pas leurs cris ? reprit Meunier : viens, s'ils se rendent maîtres du navire, nous sommes perdus.

Jean suivit le capitaine, se demandant s'il n'était pas luimême dans le délire ; mais lorsqu'ils arrivèrent sur le pont, le jeune homme demeura immobile devant l'étrange spectacle qui s'offrit à ses yeux.

Les passagers, qu'il avait laissés endormis quelques heures auparavant, élaient alors debout, en proie à une agitation insensée. Quelques-uns, se croyant poursuivis par le fantôme de la mort, parcouraient le tillac avec des cris lugubres : d'autres, une couronne de corde au front et assis sur la drome, dans une attitude majestueuse, donnaient audience comme des souverains; la plupart, obéissant à je ne sais quelle fièvre d'action, remuaient les rames, tournaient le cabestan ou roulaient les canons.

Jean courut à la barre qui venait d'être abandonnée, tandis que le capitaine et les matelots essayaient de rétablir l'ordre; mais dans ce moment même un canon, démarré par l'un des fous et poussé sous la lisse, tomba à la mer.

Au bruit que fit sa chute, de grands éclats de rire, mêlés d'applaudissements, s'élevèrent! Un second canon fut

166 JEAN PLÉBEAU.

lancé dans les flots, et les rires augmentèrent. Les matelots voulurent en vain s'interposer ; ils furent repoussés, foulés aux pieds, et forcés de se réfugier sur le gaillard d'arrière.

Exaltés par leur victoire, les fous poussèrent alors un hurlement de joie ; une sorte de délire commun semblait avoir saisi ces malheureux. Les tonnes d'eau suivirent les canons, puis vinrent les anspects, les cordages, les màtereaux de rechange, les embarcations. Leur folie s'exaltait à mesure que le soleil montait à l'horizon. Penchés sur la lisse, ils battaient des mains à chaque objet lancé dans la mer.

Enfin tout manqua !

Il y eut alors un moment d'arrêt et pour ainsi dire de stupeur. Les fous se regardèrent comme pour se demander s'ils devaient renoncer à un tel divertissement ; mais tout à coup l'un d'eux leva les bras, et, franchissant le bastingage, s'élança avec un éclat de rire dans les flots. Ce fut comme un signal; les plus voisins enjambèrent la lisse pour le suivre, et en un instant le sillage du navire fut couvert de têtes vacillantes et près de s'abîmer (1).

Tout l'équipage contemplait cette scène avec une pitié mêlée de terreur. A chaque éclat de rire, à chaque chute, Françoise se pressait éperdue contre le jeune marin. Déjà la moitié des engagés s'étaient engloutis dans les flots, quand le capitaine Meunier courut à ceux qui restaient..

— Et la cale, garçons ! s'écria-t-il, vous oubliez lacale. Ce fut comme un trait de lumière.

— La cale, la cale! répétèrent les fous.

(i) Le père Dulertre, dans son Histoire des Antilles, parle de cette étrange folie qui saisit tous les passagers après les excès commis à Madère.

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Ils s'élancèrent vers l'écoutille.

A peine le dernier eut-il disparu que le capitaine relira l'échelle, rabattit le panneau et le referma. L'équipage poussa un cri de joie.

— Paix ! dit Meunier.

Tous se turent, et il y eut un silence. Surpris par l'obscurité, les fous étaient demeurés un instant saisis, mais bientôt leurs hurlements s'élevèrent.

— Chantez, chantez, sauvages, dit le capitaine, vous voilà au fond de votre fosse comme les ours de Berne ; maintenant, du moins, nous serons maîtres du pont.

— Et il était, temps, ajouta un vieux matelot, car nous allons avoir de l'occupation.

— Que veux-tu dire, père Larigot?

— Regardez, capitaine.

Tous les yeux se tournèrent vers le point de l'horizon indiqué par le marin. Une nuée grisâtre qui grandissait à vue d'oeil s'avançait avec la rapidité de l'éclair, faisant bouillonner la mer sous son ombre.

— Dieu me damne, c'est un grain blanc ! s'écria Meunier.

— Et qui pourrait bien avarier la farine de votre moulin, ajouta le père Larigot avec ce sourire menaçant des matelots.

— Aux voiles , garçons ! cria le capitaine ; carguez tout, et en double si vous ne voulez boire à la tasse des requiem (1).

Les matelots s'élancèrent dans les enfléchures pour exécuter la manœuvre commandée ; ils atteignaient la grande vergue lorsqu'un sourd grondement retentit tout à coup. Les vagues se dressèrent en écumant, et une ra-

(1) Nom que l'on donnait alors au requin.

fale terrible s'engouffrant dans les voiles, fit ployer le navire comme un coursier qui s'abat.

—Lofe, timonier, lofe ! cria Meunier.

Mais il était trop tard, un long craquement se fit entendre, et, avant que l'ordre eût pu être suivi, les huniers s'abattirent, emportant un nuage de voiles qui s'éparpillèrent au loin en légers flocons et allèrent se perdre dans l'ouragan.

Une trentaine d'hommes armés étaient arrêtés sur l'un des mornes qui dominent la Basse-Terre de la Guadeloupe. La plupart portaient le chapeau de latanier, les brodequins en cuir de porc, la culotte courte et l'habit français, serré par une corde de mahot à laquelle pendaient deux paires de longs pistolets. Quelques-uns étaient assis sous un immense courbaril ; d'autres, appuyés sur leurs lourds fusils, regardaient la mer, dont une échappée apparaissait entre les sommets aigus delà montagne.

A leurs mains noires de poudre et à leurs habits souillés de sang figé, on eût pu les prendre pour des chasseurs revenant d'une battue dans les forêts, sans la présence de deux personnages qui semblaient annoncer que leur expédition avait un caractère à la fois militaire et religieux.

Le premier était un jeune moine dont le regard dur, le teint bronzé et l'allure assurée annonçaient un de ces missionnaires qui parcouraient alors le Nouveau-Monde à la

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suite de toutes les bandes d'aventuriers. Le second avait environ quarante ans, et son costume, bien qu'à peu près semblable à celui de ses compagnons, avait conservé des débris d'ornements qui indiquaient un grade : il portait, au lieu de coutelas, l'épée d'officier.

Il s'était assis avec le moine à quelques pas de ses gens, d'un air maussade et contrarié. Il y eut un assez long silence. Enfin, il frappa sa carabine violemment contre la terre.

— N'importe ! s'écria-t-il comme s'il répondait à une réflexion, je me demande toujours comment la peau rouge a pu s'échapper cette nuit de Yojoupa ; je l'avais lié moimême, et la corde de mahot lui entrait dans les chairs.

— Le démon aide ses adorateurs, observa gravement le moine.

— Le démon et la négligence de Rifflot, dit l'officier en jetant un regard vers un jeune homme à figure de singe. qui portait les insignes de sergent.

— Faites excuse, lieutenant, dit celui-ci de cette voix grasseyante particulière aux Parisiens, mais il n'y a point de ma faute.

— Ne t'avais-je point recommandé de veiller sur le Caaïbe?

— Aussi avais-je ordonné à mon matelot (1) de ne point le perdre de vue.

— Comme tu fais toutes les fois qu'il y a une fatigue ou un danger.

Le sergent feignit de ne point entendre.

— Pas vrai, Picard, que je t'avais donné le sauvage à

(l) Lorsqu'un engagé avait fini son temps , il s'associait à un autre engage, également libéré, et tous deux cultivaient de moitié un étage ; l'engagé appelait cet associé son matelot.

170 JEAN PLÉBEAU.

garder ? dit-il en se tournant vers une espèce de colosse étendu sur l'herbe à ses pieds.

Le Picard détourna vers le sergent sa tête de taureau.

— Le sauvage ? répéta-t-il d'un air endormi.

— Pourquoi l'as-tu laissé partir, gros lézard que tu es?

— Je ne sais pas, sergent.

Celui-ci fit un geste de mépris.

— Pour sûr, cet être-là ne marche sur deux pieds que par suite d'une mauvaise habitude, dit-il.

— Raison de plus pour veiller toi-même, reprit le lieutenant d'un ton irrité. Nous avons perdu, par ta faute, une occasion qui ne se représentera peut-être jamais. Les Caraïbes étaient tous à la Dominique, et si le prisonnier ne se fût échappé, il nous eût conduits au lieu où les siens ont caché leurs femmes et leurs provisions.

Un murmure s'éleva parmi les hommes armés, et de sourdes malédictions tombèrent de toutes parts sur le sergent.

— Eh bien ! eh bien ! quoi ? dit celui-ci en se détournant tranquillement ; ne dirait-on pas des chiens de boucher à qui j'ai volé un os ! Qui nous empêchera, un de ces jours, de pourchasser les Caraïbes jusqu'à la Grande-Terre, où ils se sont retirés ?

— Au risque de leur laisser notre peau, observa un des colons.

Rifilot lui jeta un regard ironique.

— Que veux-tu qu'ils fassent de la tienne, Auvergnat? demanda-t-il en riant ; ils digéreraient plus facilement une carabasse de caret,

— Possible, répliqua F Auvergnat; mais, comme elle est solide à l'usage, j'y tiens.

— Il ne fallait pas nous suivre alors, vieux requiem; ne

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sais-tu pas que l'on marche ici sur la mort comme à Paris sur les pavés ?

— Ah ! Paris! s'écrièrent cinq ou six voix, pourquoi l'ave lis-nous quitté, sergent ?

— C'est là qu'il fait bon vivre.

— Que de jolies filles !

— Et quel cognac !

— Si seulement on y supprimait la police.

— Et si l'on n'était pas obligé de payer ses dettes !

— Assez de vos souvenirs, s'écria Rifflot brusquement ; voulez-vous augmenter l'appétit d'un affamé? A qui parlezvous de la grande ville ? Est-ce que je n'en suis pas, donc? Né aux halles et connu des bons enfants!... les jolies filles, c'était mon élément; et, quant au cognac. . .

— Il suffit de regarder votre nez, sergent.

— Comme tu dis, l'Auvergnat ; je faisais partie de la société de Notre-Dame de la Pinte, tandis que maintenant je fais partie de celle de Notre-Dame de la Soif ! Et cependant, Dieu sait ce que MM. Dnplessis et de L'Olive nous avaient promis. Ils nous menaient ici pour faire fortune en trois ans et vivre comme des gentilshommes.

— Us vous menaient ici pour instruire les idolâtres dans la religion catholique, interrompit le moine ; la commis-ion du roi le porte expressément.

— Peut-être, dit Rifflot; mais du diable si j'eusse fait un pas pour un tel ouvrage.

— Es-tu donc sans intérêt pour tes frères païens ?

— Faites excuse, mon révérend; à défaut de chrétiennes et de froments , je m'intéresse beaucoup à leurs femmes et à leur manioc ; par malheur l'un et l'autre viennent encore de nous filer sous la main.

— Dieu n'a point voulu vous livrer ces malheureuses, dit

172 JEAN PLËBEAÏJ.

le moine avec emphase, parce qu'il a deviné que vous les cherchiez dans l'intérêt de vos passions.

— Par le ciel, mon père, il n'avait pas besoin pour cela d'être membre de la Sainte-Trinité, dit le Parisien effrontément ; pour quelle cause aurions-nous pu courir après ces peaux de maroquin?

— Oubliez-vous que le pape et le roi nous ont envoyés ici, avant tout, dans l'intérêt de la religion? reprit le dominicain sévèrement.

— C'est-à-dire, répliqua Rifrlot, qu'il faudrait faire la chasse aux femmes pour leur apprendre le catéchisme.

— Pourquoi non? Le devoir de tout chrétien n'est-il pas de travailler à l'instruction religieuse de ses sœurs?

— Compris, compris, mon révérend, s'écria Rifflot ; les dominicains appellent des sœurs ce que les curés appellent des nièces.

— Que veux-tu dire, drôle ?

— Je vois maintenant pourquoi vos frères de Paris m'ont enlevé autrefois deux maîtresses.

— Tu mens, s'écria le moine.

— C'était pour compléter leur instruction religieuse, ajouta Rifflot.

Les colons éclatèrent de rire ; mais le frère Joseph s'était levé pâle de colère. Il s'avança vers les hommes armés, et posant une de ses larges mains velues sur l'épaule du Parisien :

— Avoue que tu as menti, misérable, dit-il d'un accent bref et menaçant.

— Moi ? répliqua le sergent qui parut se déconcerter.

— Avoue, avoue, avoue, répéta le moine, et, à chaque mot, la main s'appuyait plus pesante sur l'épaule de Rifflot qui fléchit malgré lui et tomba rudement à genoux.

— Par le ciel, lâchez-moi, mon révérend, s ecria-t-il.

JEAN PLÉBEAU. 173

Mais celui-ci le tenait cloué à la terre.

— Mort et enfer ! me laisserez-vous? reprit Rifflot qui se débattait furieux.

— Avoue, répéta le dominicain impassible.

Le sergent avait saisi le manche de son coutelas ; mais ses yeux rencontrèrent le regard étincelant du moine, il baissa la tête.

— Allons, mon révérend, c'était une plaisanterie, balbutia-t-il.

— Non, dit le moine inflexible.

— Alors je me serai trompé.

— Non, non.

— Eh bien ! au diable ; c'est que j'ai menti. La main se retira, et Rifflot put se relever.

— Mille piques, frère Joseph, dit-il en se secouant, vous m'avez démis l'épaule. Si c'est ainsi que vous donnez votre bénédiction, je m'en priverai.

— Arrière, serpent, dit le dominicain.

— Soyez tranquille, je me tiendrai désormais à distance, et quand vous voudrez faire le Samson, je vous enverrai mon matelot, d'autant qu'il pourra vous fournir une mâchoire d'âne.

Le moine fit un geste de dédain sans répondre et se rassit.

Les colons avaient suivi cette étrange scène avec une sorte d'indifférence paresseuse et comme accoutumés à de tels débats. Ce n'était point, en effet, le premier de ce genre dont ils eussent été témoins. Dominé par sa nature, le frère Joseph s'était toujours montré une sorte de chevalier errant de la religion, rêvant la conquête des âmes comme d'autres eussent rêvé celle d'un royaume. Longtemps captif derrière les barreaux du cloître, il avait accepté avec joie une mission lointaine, non par chaleur de

174 JEAN TLÉBEAU.

piété, mais parce qu'elle le jetait dans une vie de mouvement et de périls. Nourri du reste dans tous les préjugés du couvent, il avait appris la foi comme un soldat le maniement des armes, et réunissait en lui la plus complète nature de moine et la plus complète nature d'aventurier.

Cependant les colons venaient de dérouler les grands sacs de toile que chacun d'eux portait en bandoulière, et en avaient retiré quelques fruits et quelques racines qu'ils dévoraient ; le sergent éveilla d'un coup de pied son matelot endormi sur l'herbe.

— Holà, le Picard, nos provisions? dit-il.

Le colosse se souleva sur le coude et regarda Rifflot d'un air étonné.

— Nos provisions, sergent! répéta-t-il.

— Ne te les ai-je pas données à garder?

Pour toute réponse, le Picard détacha son sac et le secoua.

— Comment, vide! s'écria Rifflot.

— Pardieu, vous avez tout mangé ce matin, dit le matelot en riant.

— Moi ?

— Même que vous avez oublié de me garder ma part. Le sergent fit un geste de désappointement ; puis, prenant presque aussitôt un air d'indifférence :

— Après tout, il n'y a pas grand mal, Picard, dit-il ; tu dois être aussi fatigué que moi d'ignames et de bananes grillées. A la bonne heure, s'il s'agissait d'une tranche de tortue ; mais M. de L'Olive veut que nous menions une vie frugale, et défend d'en varer.

— Ne sais lu pas, drôle, qu'il le fait dans voire in; et pour arrêter les dyssenlcries? répondit le lieutenant.

— C'esl juste, reprit Rifflot, le [rater a décidé qu'il élait plus sain de mourir de faim que d'indigestion, et le rêvé-

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rend aura sans doute ajouté que c'était plus religieux ; mais pourquoi ne pas nous permettre au moins de chasser les acoutys et les porcs sauvages ?

— Parce que vous vous laisseriez surprendre par les Caraïbes, et que chaque homme de moins met en danger la colonie.

Le Parisien haussa les épaules.

— Je ne connais pas de plus grand danger que de vivre depourpier cuit dans l'eau de mer, ou de diaclajlum, comme ce pauvre Champenois qui, dans la disette de l'an dernier, a mangé tous les onguents du chirurgien. On peut d'ailleurs, en ouvrant l'œil, se garder des sauvages ; voyez plutôt le Glorieux! M. de L'Olive voulait le forcer à prendre un étage parmi nous ; il a refusé, et il vit libre sur le morne Piment, faisant ses quatre repas et se moquant des peaux rouges.

— Qui le feront rôtir au premier jour, observa Fontaine. Rifflot secoua la tête.

— Son sanglier le garde, dit-il, et je me fierais plus à Mardi-Gras, qu'à toutes les sentinelles du fort. Aussi, changerais-je volontiers ma chasse contre Yajoapa de mon cousin le Glorieux.

— Ne parlez pas de cet homme ! s'écria le père Joseph, c'est un mécréant qui a refusé de se rendre à la chapelle pour suivre les offices.

— Parce que le gouverneur en eût profité pour le faire arrêter, observa le Parisien.

— Il méprise la nourriture spirituelle, et n'a point encore approché de la sainte table.

— Possible, dit Rifflot, mais il approche de l'autre, celle où l'on nourrit le corporel, et, pour ma part, je serais flatté d'en faire autant.

— Dieu a l'œil sur les siens, et vous prépare des temps

176 JEAN PLÉBEAU.

meiller s, dit le moine; sous peu de jours, il renouvellera ici le miracle qui sauva autrefois son peuple, et fera tomber pour vous une nouvelle manne dans le désert.

— C'ost-à-dire que les crabes vont descendre des montagnes, continua Rifflot; c'est un miracle qui arrive tous les ans vers la mi-avril ; malheureusement, ils ne nous apporteront ni habits pour nous vêtir, ni poudre pour nous dtïêndre.

— Le gouverneur en attend de France, observa Fontaine. Les marchands de Dieppe ont annoncé un navire chargé de vivres et de munitions.

— Les marchands de Dieppe, dit Rifflot, sont trop bons Normands pour nous envoyer leur bœuf salé et leur morue, quand nous n'avons à leur retourner que des lézards empaillés ; encore, si nous avions pu ramasser une bonne provision de petun et de caret!... Mais l'ouragan et la compagnie ont tout dévoré. Aussi, je vous engage à compter sur les Dieppois comme sur l'habit que vous filera votre truie. Voilà trois ans qu'on nous annonce des vaisseaux qui doivent nous apporter de l'eau-de-vie, du lard et des femmes ; quand je les verrai devant l'île, je promets de songer à faire mon salut.

— Songes-y donc dès aujourd'hui, païen ! s'écria le père Joseph, car en voici un qui arrive.

— Un vaisseau !

— Regarde !

Tous les colons se levèrent et tournèrent les yeux vers la grande anse; un navire venait en effet d'y jeter l'ancre.

Cette espèce de réponse du ciel au défi du Parisien avait quelque chose de si étrange, que ces âmes grossièrement superstitieuses en furent saisies. Quelques-uns tombèrent à genoux en joignant les mains ; tous jetèrent un cri de surprise et de joie.

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— Et maintenant, reprit le dominicain avec solennité, reconnaissez la vérité des promesses du Très-Haut.

— Et surtout, tâchons de ne pas arriver les derniers, interrompit le Parisien en saisissant son fusil.

— Songez à le remercier de la faveur inespérée qu'il vous accorde, reprit le moine.

— Tournons l'habitation Mercier, ajouta le sergent.

— A genoux, chrétiens ! s'écria le père Joseph.

— En route, mangeurs de lard ! répliqua Rifïlot.

Et, s'élançant dans le sentier qui descendait à la mer, il disparut avec tous les colons et le lieutenant lui-même, malgré les cris du dominicain qui les suivit de loin, les poings serrés et en les accablant de ses pieuses malédictions.

Cet empressement des colons à courir vers le navire qu'ils venaient d'apercevoir mouillé à la grande anse, était du reste suffisamment justifié par l'absence complète de secours dans laquelle ils avaient été laissés jusqu'alors par la compagnie. Tout ce que venait de dire le sergent à cet égard était au-dessous de la vérité ; telle avait été la famine pendant quelque temps, que l'on avait soupçonné les habitants de déterrer et de manger les cadavres ! M. de L'Olive lui-même ne put échapper à la commune misère, qu'en passant à Saint-Christophe , où il possédait une plantation : mais les secours qu'il en rapporta furent bientôt épuisés, et les colons tombèrent sous la menace des maux qu'ils avaient déjà subis.

178 JEAN PLÉBEAU.

Quelques-uns s'emparèrent d'une barque pour tenter de fuir; ils furent repris, et ils auraient été pendus sans l'indulgence du gouverneur qui se contenta de les faire marquer. D'autres se teignirent au roucou, et cherchèrent un asile parmi les Caraïbes. Mais la plupart languissaient et mouraient sous le bâton des commandeurs ; car- dans cette île lointaine comme en Europe, le plus grand nombre travaillait pour quelques-uns. On avait transporté à la Guadeloupe l'organisation féodale de la mère-patrie, sauf la protection des lois et l'indulgence du seigneur. Les associés exploitaient leurs engagés avec cette avidité implacable des compagnies, espèces de monstres sans cœur, n'ayant d'autre évangile qu'un registre, d'autre ambition qu'un dividende. Des malheureux, naguère captifs chez les infidèles, regrettaient tout haut ce dur esclavage !

Le ciel lui-même semblait conspirer contre la colonie ; les récoltes de manioc et d'ignames manquèrent. Enfin, poussés à bout, les plus hardis proposèrent d'échapper à la famine en pillant les carbets des sauvages. 11 suffisait pour cela d'inventer un prétexte de guerre. Les Français, chez qui l'on n'eût trouvé rien à prendre, se plaignirent d'avoir été volés par leurs amis les hommes tannés ; ceuxci protestèrent en vain de leur innocence, et en offrirent les preuves; les colons, qui avaient faim, répondirent comme le loup à l'agneau ; un vieux chef fut massacré avec ses trois fils, et les carbets envahis.

Mais, en allumant une pareille guerre, les Français n'avaient point réfléchi au fléau qu'ils se préparaient. Forcés de fuir dans les mornes, les Caraïbes dureirenl au feu leurs boulons (1), aiguisèrent leurs zaguïes de pal-

(1) Casse-tête.

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miste, trempèrent leurs flèches dans le lait de mancenillier ; puis, laissant leurs femmes sous des ajoupas, ils descendirent en silence aux basses terres.

Pendant ce temps, des pirogues et des coulialas s'étaient dispersées sur la mer, portant chacune un seul rameur. Elles repartirent bientôt chargées jusqu'au niveau de la vague. C'étaient les guerriers de la Dominique, de la Barboudé, d'Anligoa, de la Martinique et de Saint-Christophe qui venaient aider à la vengeance de leurs frères. Ils se répandirent silencieusement autour des étages^ rampant dans l'herbe ou sous les feuilles.

Lescolons,qui se trouvaientécartés au nombre d'environ quatre-vingts, furent égorgés en un instant et presque sans s'en apercevoir; im seul eut le temps de donner l'alarme. Les Caraïbes, se voyant découverts, sortirent alors des halliers avec de grands cris ; mais les Français, qui s'étaient armés, les repoussèrent.

Ces attaques furent renouvelées, la guerre se régularisa, les habitants ne purent s'écarter de leurs plantations que par bandes armées, et la famine commença de nouveau à se faire sentir.

Les choses en étaientlà lorsque le bruit se répandit dans les habitations, qu'un navire venait de jeter l'ancre dans la grande anse, et que le gouverneur s'était rendu à bord.

A cette nouvelle, les colons accoururent de toutes parts, et bordèrent bientôt le rivage dans un délire de joie. Leurs longues privations étaient oubliées, leurs craintes dissipées ils reconnaissaient enfin que la compagnie ne les avait point abandonnés, et calculaient d'avance ce que pouvait contenir le flibot qu'ils avaient sous les yeux ; tous attendaient avec un tremblement d'espoir et d'impatience le retour de la chaloupe du gouverneur.

Elle parut enfin, mais chargée de mourants qui furent

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déposés sur le rivage. Bien tôt on appritquele Moulin-Javne, après avoir brisé ses huniers, perdu ses voiles et ielé à la mer les deux tiers de ses passagers, arrivait avec le reste à l'agonie, sans vivres, sans marchandises, manœuvré par deux matelots et le capitaine.

Cette nouvelle fut un coup ae routfre pour ces malheureux à qui la vue du pavillon de France avait un instant rendu le courage. Quelques-uns essayaient pourtant de douter encore ; le retour de M. de L'Olive leur enleva bientôt cette dernière consolation! Le gouverneur leur annonça d'un ton abattu que rien n'était changé à leur situation, et rentra promptement au fort.

Désabusés tout à coup d'espérances si longtemps nourries et précipités du haut de leur joie, les colons reprirent le chemin de leurs cases dans un morne désespoir.

Cependant la troupe du lieutenant Fontaine avait atteint la grève au moment même où la barque du capitaine Meunier y abordait, et les premiers mots échangés avaient suffi pour que la joie des colons fît place au désappointement et à la désolation. Le Parisien seul, qui voyait ses prévisions réalisées, était triomphant; l'amour-propre, chez lui, faisait taire la faim.

— Qu'est-ce que je vous disais? s'écria-t-il ; comptez donc encore sur les marchands de Dieppe pour vous engraisser ! A la bonne heure, s'ils pouvaient vendre votre lard ! ce sont de trop bons pères de famille pour hasarder avec nous la légitime de leurs enfants. Ils nous laisseront mourir ici jusqu'au dernier en buvant leur cidre, mangeant leurs harengs et faisant leurs Pâques.

— Mettez votre espoir dans la Providence, interrompit 1g moine.

— Avec ça qu'elle se met en frais pour nous, observa ironiquement Rifllot ; vous avez trop parlé de miracles,

JEAN PLËBEAU. 181

mon révérend; comme dit le proverbe, il ne faut pas vendre le poisson qui est encore dans la mer.

— Tais-toi, mécréant! s'écria le dominicain dont le désappointement avait accru l'irascibilité ; ce sont tes impiétés qui attirent à la colonie de tels châtiments.

— Je sais, dit Rifflot en clignant l'œil ; c'est toujours de sa faute, si l'âne est mal bâté ; mais au moins, mon révérend, vous avouerez que , sans fausser ma promesse de tout à l'heure, je puis remettre à faire mon salut?

— Ton salut ! s'écria le père Joseph ; oses-tu y compter? Tu es vendu à jamais au démon.

— Vous assistiez peut-être au marché, mon père? demanda le Parisien en ricanant.

— Va, maudit, continua le moine en étendant les bras avec emportement, va aux flammes éternelles, et que nul ne songe à t'en arracher !

— Ce sera une grande perte pour les vendeurs de messe, observa Rifflot.

— Arrière, fils de Satan!

— Et le vôtre, mon père.

— Bâtard.

— Par la grâce de Dieu !

— Galérien.

— Par la grâce du roi.

— Misérable ! vaurien ! huguenot !

Le sergent tressaillit, et le sourire qui errait sur ses lèvres s'effaça.

— - Moi, huguenot ! Par Notre-Dame, quiconque dit cela ment.

— Ah ! tu sens eninc le bâton de ce côté? s'écria le père Joseph, ravi d'avoir rencontré une injure qui pût blesser cette âme cuirassée.

— Huguenot! reprit le Parisien dont la voix s'animait.

182 JEAN PLÉBEAU.

Je suis catholique de père et de mère, mon révérend !

— Au feu, le mécréant ! dit le moine avec un gesle menaçant p.t absolu.

— J'ai pour preuve le certificat de l'aumônier des galères, reprit le sergent d'une voix plus claire.

— Au feu ! au feu !

— Et j'ai dans ma case une Vierge et un chapelet.

Le dominicain haussa les épaules, et tourna le dos sans répondre ; mais Rifflot, qui plaisantait Dieu et doutait de son âme, tenait à sa réputation d'orthodoxie.

— Arrêtez ! s'écria-t il , en courant après le moine qui prenait la route du fort ; vous rétracterez le mot que vous avez prononcé, mon père !

— Que Dieu sépare le bon grain de l'ivraie, dit le père Joseph avec une mystique emphase.

— Au diable les citations ! répliqua vivement Rifflot, je demande une réponse. Que je sois damné, c'est une chose dont je ne disputerai point avec vous ; mais, vive Dieu, j'ai le droit de brûler dans l'enfer des catholiques. •

— Puisses-tu donc y brûler pour l'éternité, maudit ! s'écria le moine en lui lançant un regard farouche.

Et, ramenant le capuchon sur sa tête rasée, il continua sa route vers le fort.

Le Parisien le regarda aller.

— Bien, bien, cafard, murmura-t-il ; tu me paieras ton souhait avec tout le reste. Huguenot!... Que je trouve seulement l'occasion de te faire une croix sur la poitrine avec mon coutelas, et tu verras si je suis bon catholique.

En parlant ainsi, il avait rejoint les hommes armés qui se dirigeaient vers les habitations, et regagna avec eux les élagea de la Basse-Terre.

Cependant, les dernières lueurs du soleil étaient éteintes à l'horizon ; les étoiles commençaient à scintiller dans le

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bleu le plus foncé du ciel, et les bouquets de palmistes, d'acajous et de cachimas, parsemés le long des dunes, ne formaient plus, au loin, que des masses sombres et confuses. Toutes ces rumeurs du jour qui animent les lieux les plus solitaires avaient cessé ; Ton n'entendait que le monotone clapotement des vagues, mêlé aux lourds bourdonnements des maringouins le long des flaques d'eau stagnante.

Le lieutenant Fontaine était demeuré en arrière de sa troupe avec le capitaine du Moulin-Jaune, qui lui racontait les misères de sa traversée ; mais celui-ci s'interrompit tout à coup, les yeux fixés devant lui.

— Qu'y a-t-il ? demanda le lieutenant.

— Regardez au détour du morne, dit Meunier.

— Je regarde.

— N'apercevez-vous pas quelque chose dans le sentier?

Un objet confus venait en effet d'apparaître sur le penchant du promontoire ; mais il eût été difficile au premier aspect de donner un nom à ce composé compliqué et bizarre. Le lieutenant demeura quelque temps sans pouvoir démêler dans la nuit ce que c'était.

— Par le Christ ! cela marche, dit Fontaine.

— Et plus rapidement qu'un homme.

Dans ce moment, l'objet inconnu atteignit la ligne de lumière qui illuminait le sommet du morne.

— Eh ! vive Dieu ! c'est le Glorieux ! s écria le lieutenant.

— Qu'est-ce que le Glorieux ? demanda Meunier.

— Un drôle qui a quitté la colonie pour vivre en boucanier sur le morne Piment ; mais il n'est point seul sur son sanglier.

— Un sanglier ! répéta le capitaine.

— Qui a presque la taille d'un cheval. Aussi lui sert-il

184 JEAN PLEREAU.

de monture quand il est en route, et de chien quand il chasse ; car l'intelligence de Mardi-Gras égale sa vigueur.

— Et son maître vit avec lui seul dans les bois, comme un sauvage ?

— Sans avoir renoncé à aucune des vanités de l'homme civilisé, comme le prouve son surnom de Glorieux. Il a été autrefois laquais de M. de Celles, et a si bien pris les manières des grands seigneurs, qu'aujourd'hui il se croit gentilhomme. Il a surtout quitté la colonie pour échapper à l'humiliation d'entendre Rifllot l'appeler son cousin.

— Et M. de L'Olive n'a point essayé de le ramener dans les établissements ?

— Le Glorieux est brave, adroit, et connaît le pays comme un naturel. Il a jusqu'à présent échappé à toutes les poursuites. Cet homme réunit en lui la nature du Caraïbe et celle du petit-maître. Il est également habile à trouver une piste et à donner une leçon de belles manières. Il a de plus fait partie autrefois d'une troupe de bourgeois qui jouaient la comédie à l'imitation des acteurs de M. le cardinal, et il cite à tout propos les plus beaux passages de ses rôles, comme un prêtre le ferait des évangiles latins, si bien qu'au total, c'est un des originaux les plus divertissants qui se puisse voir.

Pendant cette conversation, celui qui en était l'objet avait disparu, et le lieutenant continua à suivre la grève avec son compagnon.

Ils allaient dépasser un bosquet de courrouças, lorsque des soupirs étouffés frappèrent leurs oreilles.

Tous deux s'arrêtèrent en même temps et tournèrent la tête vers le bosquet. De vagues formes semblaient se dessiner confusément sur le sable. Meunier se baissa pour mieux voir, poussa une exclamation de surprise, ût quelques pas, puis, se baissant de nouveau :

JEAN PLÉBEAU. 185

— Sur mon âme ! ce sont eux, dit-il.

— Qui cela ? demanda le lieutenant.

— Les moribonds débarqués tout à l'heure.

— Sous ces arbres ?

— Voyez plutôt.

Ils s'approchèrent, et reconnurent en effet les passagers du Moulin-Jaune. Ils étaient tous étendus à la même place où on les avait déposés deux heures auparavant, la plupart immobiles et faisant à peine entendre une sourde plainte.

— On les aura oubliés, s'écria le capitaine Meunier.

— Le gouverneur est-il prévenu ? demanda Fontaine.

— Ils ont été conduits à terre dans sa chaloupe.

— Alors c'est à lui de décider ce qu'on en doit faire.

— Mais ils ne peuvent pourtant demeurer là.

— Pourquoi donc ?

— Pourquoi ? autant vaudrait me demander pourquoi on ne laisse point à l'eau un homme qui se noie. Ne voyez-vous pas que, si l'on attend à demain pour les secourir, ils n'auront plus besoin que de la pioche du fossoyeur.

— Il y a dans l'île plus de pioches que de cassave (I), répliqua Fontaine.

Mt-unier releva brusquement la tête.

— C'est-à-dire que vous trouvez plus économique de les enterrer, dit-il.

— C'est à M. de L'Olive de donner ses ordres, observa froidement le lieutenant.

— Par Dieu ! j'irai les lui demander alors, s'écria le capitaine ; il ne sera pas dit que j'aurai laissé mourir des chrétiens dans un nico comme des rats empoisonnés. Il y va, d'ailleurs, de l'intérêt de la compagnie, du vôtre, lieu-

(i) Farine de manioc.

186 JEAN PLÉBEAU.

tenant, car vous avez ici des engagés que l'on pourrait facilement sauver.

— Où sont -ils?

— 11 faudrait chercher parmi tous ces cadavres, dit le marin en regardant autour de lui.

— Comment les reconnaître ?

— Il me semble distinguer de ce côté la coiffe de la Normande.

— Une femme ! s'écria Fontaine.

— Et de belle venue, continua le capitaine; voyez plutôt.

Il s'était avancé vers l'endroit qu'il venait de désigner et où se trouvait Françoise ; il se baissa vers elle, se mit à genoux et lui souleva la tête avec effort. Le lieutenant poussa une exclamation de surprise à la vue de ce pâle et charmant visage.

— Mais elle est morte ! s'écria-t-il.

— Seulement évanouie, dit Meunier.

— En êtes-vous sûr ?

— Un peu d'eau, et vous la verrez ouvrir les yeux.

— Attendez.

Il détacha la gourde d'oùycou qu'il portait à sa ceinture et l'approcha des lèvres desséchées de la jeune femme.

— Elle boit, dit-il.

— Regardez, elle a fait un mouvement.

— Vite, vite, capitaine, aidez-moi à la soulever.

— Que voulez- vous faire ?

— La transporter à la prochaine case.

— Et les autres ?

— Nous avertirons au fort qu'on les envoie chercher. Sauvons toujours cette femme.

— A la bonne heure !

— Vu Ire main.

JEAN PLÉBEAU. 187

— La voilà.

— Nous lui formerons ainsi un siège de nos bras ; mais doucement surtout, et par le petit sentier.

Tous deux soulevèrent Françoise et commencèrent à gravir péniblement le promontoire ; mais le sable glissait sous leurs pieds, et le corps inanimé de la mourante leur échappait à chaque instant. Arrivé au milieu de la montéev le capitaine fut forcé de s'arrêter,

— Pardieu ! je ne croyais pas une femme si lourde, dit-il.

— Appuyez-la à mon épaule et reprenez haleine, répliqua Fontaine.

Il y eut une pause ; tout à coup le lieutenant dressa la tête avec une exclamation d'épouvante.

— Qu'avez-vous? demanda Meunier.

— Ecoutez.

Un bruit étrange commençait en effet à retentir au loin,

et semblait s'approcher d'instants en instants. C'était un sourd retentissement mêlé à je ne sais quels froissements sonores ; on eût dit la marche d'une armée avec le cliquetis des armes et des cuirasses. Bientôt le bruit devint plus distinct, s'accrut, éclata comme un tonnerre.

— Les crabes ! les crabes qui descendent à la mer ! cria le lieutenant effrayé.

— Où cela ?

— Du côté de la levée Graber.

ÎLe marin dressa la tête; une ligne noire et mouvante venait en effet de paraître au sommet de la dune, grossissant à vue d'œil.

— Vite en arrière, reprit le lieutenant; nous aurons le temps de gagner la case Lafond.

Tous deux reprirent leur fardeau, et, recueillant toutes leurs forças, rebroussèrent chemin ; mais à peine avaient-

188 JEAN PLÉBEAU.

ils fait quelques centaines de pas, que le capitaine s'arrêta en poussant un cri. Le lieutenant leva la tête ; la même ligne mouvante et noire s'avançait du côté de la levée Lafond et fermait le chemin. Aussi loin que l'œil pouvait distinguer, on la voyait se dérouler à la clarté des étoiles, formant un cercle immense et toujours plus resserré.

— Nous sommes cernés ! s'écria Meunier.

— Non, dit vivement Fontaine; à gauche, capitaine, tournez à gauche.

— Par cette chaîne de rocs entrecoupés !

— Une fois au sommet, nous sommes sauvés.

— Mais le chemin pour y arriver ?

— Nous prendrons le lit du ruisseau. Vite, au nom du ciel ! les crabes approchent, et il y va de la vie.

Meunier suivit le lieutenant, et tous deux arrivèrent à la ravine, dans laquelle ils descendirent. L'eau y était peu profonde, mais rapide; ils la remontèrent quelque temps avec peine, et arrivèrent enfin, haletants et épuisés, au sommet du rocher, sur lequel ils déposèrent Françoise.

Les crabes avaient, pendant ce temps, franchi le promontoire de toutes parts, et se précipitaient vers la grève avec un bruit horrible. On voyait bouillonner, à la clarté des étoiles, leurs flots de mille couleurs, descendant les dunes et Rallongeant sur le sable comme un fleuve qui cherche la mer.

Dans ce moment, quelques gémissements lointains s'élevèrent ; Meunier tressaillit.

— Avez-vous entendu ? demanda-t-il.

— Oui , répondit Fontaine.

— C'étaient des cris...

— Qui prouvent que les crabes ont atteint le bosquei des courrouças.

— Que dites-vous, grand Dieul

JEAN PLÉBEAU. 18<J

— Voyez plutôt.

— Mais les mourants, alors! les mourants !

Le lieutenant fit un mouvement d'épaules, et, se tournant vers Meunier :

— M. de L'Olive n'a plus qu'à faire dire une messe pour les âmes, dit-il à voix basse.

Un mois s'était écoulé depuis l'apparition du Moulin- Jaune sur la rade de la Guadeloupe, et le désappointement causé par sa venue avait été bien vite oublié au milieu de la joie qu'inspirait aux colons l'arrivée des crabes.

De toutes les ressources de l'île, aucune en effet n'était aussi sûre ni aussi abondante. Bien qu'on en prît toute l'année, c'était seulement en avril ou en mai que les cancres de montagne descendaient à la mer comme une armée pour déposer leurs œufs. Alors la famine faisait place à l'abondance. Attirés par le fret des crabes, les tityris, les balaous, les capitaines et les tassarts s'approchaient des côtes, atti rant eux-mêmes les flamans, les crabiers, les frégates e' les grands-gosiers. La chasse et la pêche devenaient également abondantes, et la faim, si longtemps couvée, s'assouvissait en d'interminables repas. Aussi, pendant un mois entier, la gourmandise absorbait-elle à son profit tous les autres vices, et il n'était plus question dans l'île que de gibier à la moustache (1), de crabes boursières et de saupiquets au piment.

(i) Fuie fleur de cassave.

190 JEAN PLÉBEAU.

Le sergent Rifflot était tout entier à une de ces conversations; il expliquait à son matelot comme quoi rien ne pouvait être comparé à un morceau de tortue cuite dans son jus avec une litière de burgaux, lorsqu'il interrompit brusquement sa démonstration et s'arrêta court.

— Après ? demanda le Picard, dont toutes les facultés étaient absorbées par l'enseignement culinaire du sergent.

— Sur mon âme, c'est elle ! murmura Rifflot.

— Une tortue? demanda le matelot étonné.

— Eh non! caïman, la Normande.

Le Picard détourna la tête et aperçut en effet la jeune femme assise à la porte du lieutenant et préparant du vin d'ananas.

— Il faut que je lui parle, dit Rifflot.

— Mais la pèche? observa le matelot.

— Eh bien, quoi, la pêche ?. .. n'as-tu pas le filet?

— Oui, c'est juste.

— Tu feras le tour de la grande anse.

— Bon.

— Tu prendras des crabes à la rivière des Haies.

— Après?

— Tu passeras par la pointe de l'Oranger pour cueillir des bananes.

— Soit.

— Et si je suis content de ta journée, ajouta le Parisien avec une familiarité protectrice, je te donnerai ce soir la recette d'une nouvelle sauce au piment.

— Convenu ! s'écria le Picard joyeusement.

Et, prenant le panier d'écorce que tenait Rifflot, il continua à grands pas sa route vers la mer.

Cependant le Parisien s'était dirigé vers la case du lieutenant. Françoise se trouvait sur le seuil, occupée à exprimer du jus d*ananas dans une jarre espagnole. Pâle, amai-

JEAN PLÉBEAU. 191

grie et la tête droite, elle regardait fixement devant elle sans rien voir, semblant ignorer elle-même la tâche que ses mains accomplissaient.

Rifflot la contempla un instant en silence, puis la salua par son nom ; Françoise se leva en tressaillant.

— Doucement, doucement, Normande, ce n'est que moi, dit le Parisien; vous m'avez pris, je parie, pour le bourgeois?

— C'est vrai , répondit la jeune femme.

— Et vous aviez peur d'être grondée pour être sortie ? Il est de fait que le Provençal vous tient prisonnière; c'est à peine s'il vous laisse aller une fois par semaine à la messe. Vous devez vous ennuyer dans sa case comme un serpent dans un bocal. N'avez-vous point envie de courir un peu les étages?

— Non, dit Françoise tristement.

— Que diable pouvez-vous faire toujours enfermée?

— Je me rappelle, murmura la jeune femme, dont les yeux se remplirent de larmes.

Le sergent lui jeta un regard de côté.

— Ah! oui, vous pensez à l'autre, dit-il. Compris ! C'est vrai qu'il a eu du malheur de débarquer ici justement le jour de la descente des crabes...

— Françoise frissonna et porta la main à son cœur comme si elle l'eût senti près de se briser.

— Mais après tout, continua Rifflot, on ne vit pas pour les morts, comme disait défunte ma mère; vous du moins vous en avez réchappé , et c'est un grand bonheur que le lieutenant vous ait rencontrée sur la grève.

— Plut à Dieu qu'il m'y eût laissée, interrompit Françoise en pleurant.

— Je sais, je sais, dit le sergent; quand le cœur vous poingt, on se voudrait enterré!... mais le temps est un

102 JEAN PLÈBEAU.

emplâtre à tous maux, comme disait encore ma mère; en définitive c'est un service que M. Fontaine vous a rendu.

— Je ne prétends pas l'oublier.

— Oh! ne craignez rien, reprit le Parisien en riant, il aura soin de vous le rappeler. C'est un homme qui a Je la mémoire poar ce qu'on lui doit.

— Aussi n'ai-je point de plus vif désir que de m'acquitter envers lui.

— Le sergent jeta à la jeune femme un regard narquois.

— Vous acquitter, répéta-t-il; le lieutenant doit vous avoir indiqué le moyen.

— Je ne comprends pas...

— Faites excuse, Normande, vous rougissez, preuve que vous avez compris. M. Fontaine a toujours été galant, et, malgré son nez de perrique, il peut avantageusement remplacer un mort.

— Ah! jamais, jamais! s'écria Françoise en se couvrant le visage de ses deux mains.

Rifllot secoua la tête.

— Le lieutenant le veut, dit-il, et sa volonté, voyezvous, ressemble à la pince des scorpions; où elle s'attache, elle reste. Vous aurez beau résister ; ce qu'il désire, il l'aura par ruse, ou par violence.

— Que dites- vous? interrompit la jeune femme en se redressant.

— La vérité : vous ne connaissez pas le Provençal comme moi. Jaune de peau, serpent de cœur ! Nous laisons tous le mal à l'occasion, mais, lui, il le lait avec continuité; il sait donner de la patience à ses envies. Vos pleurs ne le toucheront pas, car les autres sont pour lui comme de la litière ; peu lui importe de les fouler, pourvu qu'il soit plus mollement.

JEAN PLÉBEAU. 193

— Ne puis-je donc demander protection au gouverneur? dit Françoise effrayée ; M. de L'Olive est ici le maître !....

— Sans doute, dit Rifflot, mais il le répète si souvent que cela lui suffit. M. de L'Olive , voyez-vous, est plus grand que M. Fontaine comme le gant est plus grand que la main ; c'est lui qui paraît et l'autre qui agit. Il vous fera autant de promesses que vous aurez le loisir d'en entendre ; mais pour l'effet, c'est un coup de canon à poudre. Avec ça que le lieutenant le connaît, il le tient par son faible, comme par une écoute (1) ; il le fait manœuvrer à son gré.

— Mais il n'y a donc point chez vous de justice pour 1g faible? s'écria Françoise.

— L'engagé est une sorte d'animal domestique qui doit souffrir toutes les fantaisies du maître, répondit Rifflot, et vous devez connaître celle du lieutenant.

— S'il est vrai, dit la jeune femme avec une douloureuse énergie ; si je ne puis espérer aucune protection, je connais le moyen de mettre fin à d'odieuses poursuites.

— Que ferez-vous ?

— Je fuirai.

— Vous ? s'écria le Parisien.

— L'isolement n'est-il pas préférable à la persécution ?

— Ainsi vous consentiriez à vivre dans les mornes?

— A tout pour échapper à cet homme.

— Vive Dieu ! nous sommes les deux doigts de la même rr.ain. Moi aussi, je suis las de vivre dans la colonie. En se faisant marron, on n'a pas, du moins, comme ici, un gouvernement, une religion et une compagnie qui mangent à votre écuelle les meilleurs morceaux. Topez là, Normande, je suis votre homme.

(1) Corde par laquelle on tient la voile pour la manœuvrer.

194 JEAN PLËBEAU.

— Comment ? demanda la jeune femme étonnée.

— Oui, dit Riiflot en s'approchant et essayant de saisir sa main ; le lieutenant n'est pas le seul à avoir des yeux pour vous, Françoise ; si je ne vous ai rien dit jusqu'à présent , c'est que l'occasion ne s'est pas présentée.

La jeune femme s'éloigna.

— Ecoutez-moi, reprit le Parisien à demi-voix; je connais le moyen de vous enlever au serpent provençal ; nous fuirons ensemble.

— Que dites-vous ?

— Nous rejoindrons mon cousin le Glorieux.

— Non, non, répéta la jeune femme en se dégageant ; je ne veux faire partager mon malheur à personne.

— Mais vous ne pouvez partir seule, observa le sergent.

— Qui m'en empêche ?

— Les dangers qu'il faut courir.

— Eh bien, j'y succomberai, dit Françoise avec résolution ; aussi bien que m'importe la vie !

— Réfléchissez, interrompit Rifflot...

— J'ai réfléchi, reprit-elle ; tout ce que je demande désormais, c'est de pouvoir mourir en repos, dans quelque coin désert, la tête sous un buisson, et en pensant à lui.

A ces mots, elle prit la jarre espagnole, salua le sergent, et rentra dans l'habitation, malgré les efforts de celui-ci pour la retenir.

JEAN PLÉBEAU. ^05

Le mauvais état des affaires de la colonie avait jusqu'alors empêché M. de L'Olive de songer à son habitation, si bien que celle-ci n'était encore qu'un grand carbet construit en tronc d'arbres et tapissé d'herbes sèches. La plus grande pièce, dans laquelle se tenait habituellement M. le gouverneur, avait pour unique ameublement un hamac de coton, quelques escabelles, une sorte de buffet garni de coùys (1), et un trophée d'armes de sauvages suspendu au mur.

Au moment où nous reprenons notre récit, M. de L'Olive était à demi étendu sur sa natte, fumant un bout de petun fixé à l'extrémité d'un roseau. Le lieutenant était assis à quelques pas, tandis que le capitaine Meunier, debout devant le gouverneur, un portefeuille à la main, semblait prendre des notes sous sa dictée.

— Est-ce tout ce que monsieur le gouverneur désire ? demanda le marin après un court silence.

— Tout, capitaine : des engagés, des vivres et de la poudre ; voilà ce qu'il faut nous rapporter d'Europe. Vous avez pris les commandes de nos pères?

— Oui, monsieur, dit Meunier ; ils désirent un carleau de vin et une caisse de chapelets pour convertir les sauvages.

— Il faudrait voir également, avant votre départ, les principaux colons.

(l) Vaisselle que les Caraïbes fabriquent au moyen de calebasaas.

196 JEAN PLÉBEAU.

— Je las ai vus, monsieur le gouverneur ; la plupart m'ont fait la même demande...

— Laquelle ?

— De leur amener des femmes.

— Les imbéciles! s'écria M. de L'Olive en haussant les épaules ; ils ne savent donc pas qu'elles échangeront leur dernière livre de petun contre de la bimbloterie et des rubans? Mieux vaudrait pour chacun d'eux un ouragan qu'une femme... J'en sais quelque chose.

M. de L'Olive passait en effet pour avoir dissipé avec des maîtresses un opulent patrimoine ; mais, converti par l'âge, il haïssait la galanterie comme on hait les péchés qu'on ne peut plus commettre, et n'avait de passion que pour le rétablissement de sa fortune. C'était un de ces volcans éteints dont la lave n'est plus bonne qu'à faire des meules ou des pavés.

Il recommanda de nouveau à Meunier de lui ramener beaucoup d'engagés, car c'était la marchandise dont on tirait le plus de profit, et lui déclara qu'il prendrait passage à bord du Moulin-Jaune pour Saint-Christophe, où l'appelaient les besoins de la colonie; — c'était la phrase officielle adoptée par lui pour justifier ses fréquentes absences.

Ces besoins le forçaient à passer les deux tiers de l'année Sur son ancienne plantation , loin des tracas de son gouvernement, où il ne rentrait qu'à l'époque des récoltes, pour prélever les cent livres de petun qui lui étaient dues par chaque colon. M. de L'Olive était un vrai gentilhomme, plus ami des bénéfices que de la peine, et qui gouvernait une des îles Caraïbes comme les évêques de France leurs évêchés sans résidence. Le soin de l'administration était abandonné au lieutenant Fontaine, qui, devenu nécessaire, gouvernait tout selon sa volonté. M. de L'Olive, sentant l'autorité lui échapper chaque jour, essayait par instants

JEAN PLEBEAU. 197

de la ressaisir ; mais alors le lieutenant parlait de quitter la Guadeloupe, et, effrayé à la pensée de rester seul chargé de tout le poids des affaires, le gouverneur sacrifiait son orgueil à sa paresse et cédait, en déclarant bien haut qu'il le faisait volontairement, et parce qu'il était le maître.

Meunier avait quitté M. de L'Olive après avoir reçu ses derniers ordres ; le lieutenant allait présenter quelques actes à sa signature, lorsqu'un bruit de voix se fit entendre dans la pièce voisine. Le domestique de M. de L'Olive refusait l'entrée à quelqu'un qui semblait insister avec prières ; tout à coup la porte s'ouvrit brusquement, et la jeune Normande parut sur le seuil, haletante et les cheveux en désordre. Le lieutenant pâlit.

— Qu'y a-t-il ? demanda M. de L'Olive étonné, et que me veut-on ?

— Protection ! cria la jeune femme.

— N'est-ce point votre engagée, lieutenant?

— C'est elle, balbutia Fontaine.

— Sauvez-moi, monseigneur, reprit Françoise en tombant à genoux, les mains jointes.

— Vous sauver ! et de quoi ? reprit M. de L'Olive. Relevez-vous, je le veux ; que vous est-il arrivé, et pourquoi ce sang ?

— Parce qu'il m'a fallu briser la fenêtre de la case pour arriver ici, répondit la jeune femme.

— Vous étiez enfermée ! et pour quelle cause ?

— Demandez à cet homme, dit Françoise en se tournant vers Fontaine, avec une rougeur de honte et d'indignation.

Le lieutenant baissa les yeux.

— Ah ! j'entends, reprit M. de L'Olive en haussant les épaules ; encore quelque folie...

— De la violence, monseigneur, de la violence que je

198 JEAN PLÉBEAU.

n'aurais pu repousser si le hasard n'eût mis une arme sous ma main. Ah! monseigneur, je vous demande justice ! Que l'on m'impose tel travail qu'on voudra .^que l'on m'ôte la nourriture et le sommeil, je me soumettrai à tout, je ne me plaindrai de rien; mais défendez l'honneur d'une pauvre femme qui a déjà perdu toutes ses espérances et toute sa joie ; c'est votre devoir, monseigneur, car je n'ai que vous pour me protéger.

— J'étais sûr que cela finirait ainsi, dit M. de L'Olive en jetant son bout de petun avec dépit ; partout où il y a une femme, il y a plaintes et querelles. Pardieu ! lieutenant Fontaine, vous auriez bien dû ne point m'exposer à cette scène ridicule.

— J'ai tout fait pour vous l'épargner, monsieur le gouverneur, dit Fontaine avec humilité.

— Et vous, la belle, ajouta le gentilhomme en se tournant vers la Normande, ne pouvez-vous donc montrer un peu de savoir-vivre, et vous entendre à l'amiable avec le lieutenant ?

Françoise recula.

— Ah ! vous me méprisez donc bien, monseigneur, s'écria-t-elle en fondant en larmes.

— Au diable les pleurnicheries ! interrompit M. de L'Olive, en voilà assez. Voyons, essuyez vos yeux etretournez à la case ; je recommanderai au lieutenant plus de sagesse pour l'avenir.

Françoise le regarda.

— Ah ! il avait raison de sourire quand je le menaçais de me plaindre à vous, dit-elle avec une douleur indignée.

Le gouverneur fit un mouvement.

— Qui s'est permis?...

— Cet homme, monseigneur. Il m'avait avertie que je n'obtiendrais pas justice.

JEAN PLÉBEAU. 199

— Lui ?

— Parce qu'il commandait seul ici.

— Il a dit cela ? s'écria M. de L'Olive en se levant.

— Et iln'a point menti, car vous n'osez me protéger contre lui.

Le gouverneur se tourna vers Fontaine qui avait rougi.

— Ainsi, ce que raconte cette femme est vrai ? demanda-t-il.

— Je n'ai point dit... balbutia Fontaine.

— Ah ! vous commandez seul ici, reprit le gentilhomme; mais savez-vous, monsieur, que vous n'êtes rien que par ma permission?... que j'ai un pouvoir absolu sur tous et sur vous-même ?

— Je ne prétends point contester vos droits, monsieur, dit Fontaine d'un ton soumis.

— Savez-vous que d'après nos ordonnances le colon qui cherche à séduire son engagée perd ses privilèges de maître ?

— Je ne le nie point.

— Que je puis vous forcer à rendre la liberté à celte femme ?

— Je le sais.

— Que je vous y forcerai ?

Le lieutenant releva vivement la tête. Il avait jusqu'alors conservé une apparence de calme, mais, à ces derniers mots, son œil s'alluma.

— Faites le, dit-il d'un accent contenu ; mais comme je ne pourrais continuer à exercer un commandement dans la colonie après un tel affront, vous ne refuserez point de me donner congé à moi-même.

— Prétendez-vous m'effrayer ? demanda le gouverneur, et vous croyez-vous si nécessaire ?

— Je n'ai point cet orgueil, dit Fontaine ; j'aurais d'ail-

200 JEAN PLËBEAU.

leurs mauvaise grâce à le montrer dans un moment ou vous me condamnez, sans m'entendre, et sur la dénonciation intéressée d'une femme.

— Que ne vous défendez- vous, alors ? observa M. de L'Olive, dont toute la colère était tombée devant la menace du lieutenant, et qui, comme tous les gens faibles, ne demandait qu'un prétexte pour s'apaiser.

— J'avais cru des débats de ménage indignes de votre attention, continua Fontaine ; mais puisque vous désirez les connaître, je suis prêt à ne vous rien cacher.

M. de L'Olive se rassit.

— Je dois avouer d'abord, reprit le Provençal, que je mérite quelques-unes des plaintes qui viennent d'être adressées à M. le gouverneur; je n'ai ni son expérience ni sa raison, et je crains de n'y jamais arriver. Mais, quels qu'aient été mes torts envers Françoise, je suis prêt à les réparer... en l'épousant.

— Moi ! s'écria la jeune femme avec un geste d'effroi.

— J'ai pensé, continua Fontaine en jetant un regard expressif au gentilhomme, que ce mariage, qui m'ôterait toute idée de retour en France, pourrait obtenir l'approbation de M. le gouverneur.

— En effet, dit M. de L'Olive, ravi de l'idée de fixer irrévocablement Fontaine à la Guadeloupe.

— Jamais! s'écria Françoise.

— Et pourquoi ? reprit le gouverneur ; c'est pour vous une fortune inespérée. Songez donc, le premier colon de l'île, mon lieutenant!...

— Jamais, jamais! monseigneur.

— Mais que pouvez-vous objecter ?

— Je ne veux point l'épouser.

— Alors, ma chère, voyez à vous défendit vous-même, s'écria M. de L'Olive. Que je sois damné si toutes les

JEAN PLÉBEAU. '201

femmes ne sont folles ! En voilà une qui se plaint de manquer de protection ; on lui offre un appui, et elle refuse sans raisons.

— Qui vous dit que je n'en ai point?

— Pardieu ! taites-les connaître, alors. Voyons, aimeriezvous quelqu'un, par hasard?

— Oui, monseigneur.

Fontaine tressaillit.

— Qui cela ? dernanda-t-il vivement.

— L'homme que j'avais choisi, répondit Françoise d'une voix tremblante, et pour qui j'ai quitté avec joie mon pays.

— Mais il est mort, interrompit le lieutenant.

— Pour les autres, non pour moi, dit la jeune femme en pleurant.

M. de L'Olive éclata de rire.

— Sur mon àme ! c'est de la pastorale comme en sait faire M. le cardinal, dit-il ; vous avez sûrement lu des romans, la belle ?

— Je ne sais ce que c'est, dit Françoise en rougissantde douleur et d'indignation d'être ainsi blessée dans la piété de ses regrets ; mais lors même que monseigneur ne croirait point à la vérité de mes paroles, j'ai le droit de rester libre.

— A moins que monsieur le gouverneur n'en décide autrement, observa Fontaine ; car une femme sur laquelle personne n'a d'autorité peut devenir une occasion de trouble parmi nos colons : nous en avons eu la preuve par la Dragonne, et monsieur le gouverneur avait déclaré, à cette occasion, qu'il ne souffrirait plus ici d'engagée qui ne fût mariée.

— C'est la vérité, dit M. de L'Olive.

— Aussi peul-il juger nécessaire de vous choisir un dé-

202 JEAN PLÉBEAU.

enseur légitime, sinon pour vous, du moins dans l'intérêt de la colonie:

— C'est impossible ! s'écria Françoise.

Mais Fontaine venait de fournir au gouverneur le moyen de sortir d'embarras en lui rappelant sa phrase sacramentelle.

— L'intérêt de la colonie avant tout le reste, dit-il en se levant ; je ne veux point de désordre parmi mes gens à cause d'un caprice de femme; vous ferez un choix, ma chère.

— Monseigneur ! s'écria Françoise les mains jointes.

— C'est une chose décidée, interrompit brusquement M. de L'Olive. N'essayez ni prières ni défaites ; ce serait peine perdue. Quoi qu'on ait pu vous dire, je commande seul ici, et je vous le prouverai. Je quitte la Guadeloupe dans trois jours ; la veille de mon départ, il faut que vous soyez mariée.

Françoise ne put répondre ; car, comme il achevait ces mots, la porte s'entr'ouvrit, et le père Joseph parut, accompagné d'un jeune homme défiguré et haletant. A sa vue, elle poussa un cri, tendit les mains en avant, comme si elle eût aperçu un fantôme, et tomba évanouie dans ses bras : c'était Jean.

La surprise causée à M. de L'Olive et au lieutenant par cette apparition subite fit place à la stupéfaction lorsque le père Joseph leur apprit que ce jeune homme était l'époux si vivement regretté par Françoise.

JEAN PLÉBEAU. 20?

Fontaine commença par mettre es doute une nouvelle qui anéantissait ses espérances, et le gouverneur essaya quelques questions qui pussent l'éclairer, mais Jean n'entendait rien ; à genoux près de la jeune femme, qu'il avait placée sur la natte, il s'efforçait de la rappeler à elle par ses caresses et ses baisers.

Celle-ci, qui avait été comme foudroyée par la vue du jeune marin, ne tarda pas à rouvrir les yeux ; mais à peine eut-elle aperçu Jean, qu'elle les referma, comme si elle eût craint d'être le jouet d'une hallucination. Ce dernier parut comprendre ce mouvement, car il la rapprocha de son cœur.

— C'est moi, Françoise, dit-il, c'est bien moi.

Elle le regarda fixement, saisit ses mains avec une sorte de doute égaré.

— Vivant ! murmura-t-elle.

— Oui, s'écria le jeune homme. Oh! regarde, Françoise, ne me reconnais-tu pas?

Elle le contempla un instant éperdue ; puis, l'enveloppant de ses bras, elle le pressa contre sa poitrine avec délire :

— 0 mon Dieu, vous m'aimez donc bien ? balbutia-telle, étouffée de sanglots; lui, sauvé!

— Par un miracle, répliqua le jeune homme.

— Que dis- tu?

— Ne sais-tu pas quel a été le sort de nos compagnons?

— Ob ! tais-toi ! tais- toi !

— Dieu a conduit près de moi un sauveur quelques instants avant la descente des crabes.

— Et d'où viens-tu maintenant?

— Du morne Piment.

— De chez le Glorieux ! s'écria le lieutenant.

— C'est a lui que je dois la vie, répliqua Jean.

204 JEAN PLÉBEAU.

— El effet, je me rappelle maintenant, dit Fontaine ; le soir du débarquement, j'ai cru l'apercevoir sur son sanglier, descendant à la grève comme nous la quittions.

— C'est là qu'il a rencontré les mourants abandonnés, dit Jean ; je donnais quelques signes de vie, il m'a recueilli de préférence.

— Et qui t'a empêché de te présenter plus tôt ?

— La maladie, monsieur.

— Pardieu ! s'écria le gouverneur en riant, tu as bien fait de venir réclamer ta femme, garçon; quelques jours plus tard tu la trouvais mariée.

— Morte, monseigneur, morte, dit Françoise vivement; mais Dieu soit béni d'avoir eu pitié de moi.

Et, se tournant vers Fontaine :

— J'espère, ajouta-t-elle, que monsieur le lieutenant sera maintenant rassuré sur la paix de la colonie, car le défenseur légitime qu'il désirait pour moi... le voici.

— J'attends que ce droit lui soit reconnu, dit Fontaine en portant sur le jeune marin un regard scrutateur.

— Notre mariage ne me l'a-t-il point donné ? demanda Jean.

— Si la preuve de ce mariage peut être fournie.

— Ils ont sans doute quelque titre, observa M. de L'Olive.

Les deux jeunes gens baissèrent les yeux.

— Aucun, dit Jean embarrassé.

— Mais votre mariage...

— A été secret, monseigneur.

Le gouverneur jeta un regard au lieutenant, qui haussa les épaules.

Vous verrez, dit-il, que ce manant finira par être un prince d'Abyssinie voyageant avec quelque infante d'Espagne ; mais pardieu ! je les trouve bien hardis d'oser faire

JEAN PLÉBEAIJ. 205

de pareils romans à un homme du monde comme M. le gouverneur.

— En effet, dit-celui-ci sévèrement ; as-tu espéré, drôle, que je serais ta dupe ?

— Sur mon honneur et mon salut, j'ai dit la vérité, monseigneur, s'écria Jean.

— Oh ! les serments ne manqueront pas, à défaut de preuves, dit Fontaine ; monsieur le gouverneur sait que tout ce qui est mis, en France, hors la loi nous arrive ici, espérant vivre impunément dans le vice.

— C'est la vérité, dit le moine.

— C'est à vous d'y veiller, mon père, continua Fontaine en s'adressant au dominicain, car les mœurs et la religion y sont intéressées.

— Aussi ai-je lieu de croire que monsieur le gouverneur ne permettra point un tel désordre et qu'il séparera ce que l'Eglise n'a point uni.

— Que dites-vous, mon père? s'écria Françoise, notre union est légitime !

— Qui l'a prononcée ?

— Notre recteur lui-même.

— Un prêtre de paroisse ? dit le moine avec mépris ; quelque ignorant, quelque débauché comme ils le sont tous ! et il vous a mariés clandestinement, sans les formalités exigées par l'Eglise !... malgré des empêchements canoniques, peut-être.

— Il n'en existait point, mon père !

— Avez-vous étudié les lois de l'Eglise, pour le savoir ? Un tel mariage est nul devant Dieu et devant les hommes.

— Vous l'entendez, dit Fontaine à M. de L'Olive.

— Même en supposant qu'il y ait eu réellement mariage, observa celui-ci.

— Nous en faisons serment.

'Jt

206 JEAN TLÉBEAU.

— Nous attendrons une preuve plus sûre.

— Et, pour éviter tout scandale, ajouta le lieutenant, je prierai monsieur le gouverneur d'emmener avec lui cet homme, et de l'employer sur son habitation de Saint- Christophe.

— Nous séparer ! s'écria Jean en saisissant la main de Françoise, ah ! ne l'espérez pas.

— Tu me suivras, dit M. de L'Olive.

— Non, s'écria Françoise : songez que Dieu vient de me le rendre. Oh ! mon père, intercédez pour moi ; mon père, s'il part, je mourrai.

— La mort est préférable au péché, répondit le moine.

— Par pitié, monseigneur...

— Au diable, s'écria M. de L'Olive en se levant, en voilà assez. Lieutenant, délivrez-moi de cette pleureuse.

— Hors d'ici, dit Fontaine en voulant entraîner Françoise.

— - Sur votre vie, laissez-la, monsieur ! s'écria Jean.

— De la résistance, malheureux !

— Laissez-la !

— Hors d'ici, te dis-je, et quitte cette femme.

— Jamais !

— Je saurai bien t'y forcer.

— Prenez garde...

Mais le lieutenant avait saisi la jeune femme, qui jeta un cri; Jean se détourna avec rage, leva la main, et Fontaine alla rouler aux pieds du gouverneur.

Il est rare que les hommes sans caractère ne se fassent pas, sur quelque point, inflexibles jusqu'à lac^puté : c'est une exception derrière laquelle ils retranchent leur habituelle faiblesse. Dépourvu de volonté sur tout le reste, M. de L'Olive s'était toujours montré implacable pour les fautes contre la subordination ; là s'étaient réfugiées sa ténacité et son énergie. Aussi la violence commise par le jeune marin excita t-elle chez lui une étrange colère. Il ne se demanda point si cette violence pouvait avoir une excuse ; absolu comme tous les esprits myopes, il ne voulut y voir que la révolte d'un engagé contre son maître, d'un soldat contre son chef.

On ne pouvait nier, du reste, que l'impunité d'un tel fait ne fût d'un dangereux exemple. L'obéissance était, en effet, la seule vertu que l'on pût établir parmi cette foule d'aventuriers, de misérables et de désespérés avec lesquels se fondait alors une colonie ; elle seule assurait l'existence de ces établissements, et l'on pouvait plus impunément pardonner un crime que la révolte. Or, l'extrême souffrance avait depuis quelque temps relâché les liens de la discipline; les gémissements s'étaient plus d'une fois transformés en plaintes, les plaintes en menaces, et M. de L'Olive sentait le besoin d'étouffer dans leurs germes ces funestes semences.

La violence dont Jean venait de se rendre coupable envers le lieutenant lui en offrit l'occasion. Le jeune engagé

208 JEAN PLÉBEAU.

étaïl nouveau-venu et indifférent à tous les colons ; en le frappant, on pouvait donc les effrayer sans émouvoir trop de sympathies. Il résolut de donner un exemple, et de sacrifier une victime à cette idole de la subordination, qu'il voyait moins respectée depuis quelque temps.

Un procès, quel qu'il fût, entraînait à cette époque peu de formalités aux colonies. Réunissant en lui tous les pouvoirs, le gouverneur décidait seul et sans débats; aussi apprit-on en-même temps dans les cases le retour de Jean, son emprisonnement et sa condamnation. Partout ailleurs cette nouvelle eût au moins éveillé un intérêt douloureux ; mais la souffrance avait endurci les cœurs. Absorbé par ses propres inquiétudes, chaque colon s'était enfermé dans son égoïsme. La plupart, abattus par de longues misères, avaient perdu jusqu'à cette curiosité qui intéresse au supplice, sinon à l'accusé ; uniquement occupés de satisfaire leur faim, ils continuèrent à pêcher et à chasser les crabes, sans s'informer du jour choisi par M. de L'Olive pour l'exécution de l'arrêt.

Cependant le père josepn, qui avait été envoyé vers le prisonnier pour recevoir sa confession, venait de le quitter, et Rifflot, à qui la garde de ce dernier avait été confiée en 9a qualité de sergent, était assis devant la porte de la casemate transformée en cachot. Il tenait son fusil entre ses genoux et préparait, en sifflant, un de ces rouleaux de tabac à fumer que l'on appelait alors bouts de petun. A côté de lui, sur un matoutou (1) de latanier, était posé un pot d'oùycou, avec deux calebasses tatouées. Il plaça entre ses lèvres son rouleau, après l'avoir achevé, prit le pot qu'il secoua, et remplit la plus grande tasse, qui se trouvai à sa portée.

(1) Petite table.

JEAN PLÉBEAU. 209

— Et l'autre, sergent? cria une voix à quelques pas. Rifflot se détourna et reconnut Meunier.

— Pardieu! à votre service, capitaine, dit-il en levant le pot.

— Verse, répondit le marin.

— Vous pouvez donc boire de notre tisane de prunes de momins?

— Je puis boire tout ce que Dieu a fait pour entrer dans un gosier humain, dit Meunier, depuis l'eau-de-vie jusqu'au lait d'ânesse.

— Je voudrais avoir un estomac aussi bon garçon.

— Ce n'est pas l'estomac qui y fait quelque chose, sergent, dit le capitaine sérieusement; c'est l'idée! Je mange et je bois de tout, vois-tu, parce que je me suis raisonné ; tout ce qui entre dans un raisonnement peut entrer dans l'estomac.

— Sauf l'eau de mer et le cuir de bottes, pourtant.

— Manque d'habitude, garçon. Il n'y a rien d'impossible à l'homme, garçon; il peut, à volonté, brouter l'herbe, dévorer des cailloux ou avaler des épées, c'est là ce qui le distingue du simple animal.

— J'aime autant m'en tenir à la morue et au lard salé, observa Rifflot.

— Routine, dit Meunier en se versant à boire.

— Possible, reprit le Parisien, mais chacun son faible, capitaine ; moi j'aime à vivre comme un chrétien, et même, voyez-vous, ce piqueton de sauvage, je m'en accommode faute de mieux; mais ça se boit comme on fait son salut, prr raison plutôt que par goût.

— J'entends, dit Meunier, tu préférerais une pinte de brûle-ventre.

— Ne parlez pas de cela, capitaine; autant vaudrait en tretenir un damié du paradis. Le père Joseph cite toujours

210 JEAN PLEBEAU.

la religion comme le meilleur soutien dans la misère ; je ne dis rien, parce que c'est son métier; mais le vrai consolateur, voyez- vous, capitaine, vous l'avez nommé! Avec une gourae pleine de cognac, je pourrais tout supporter... C'est du soleil qui vous coule dans l'estomac, et il semble que vous buviez la joie! Aussi vendrais-je chacun de mes jours pour un petit verre.

— A genoux, alors, s'écria Meunier en riant ; voilà ton idole !

II avait tiré de sa poche une de ces bouteilles à demi plates et aux deux tiers clissées, dans lesquelles les Hollandais avaient l'habitude de renfermer leurs liqueurs.

— Par le vrai Dieu! est-ce que c'en est, capitaine? s'écria Rifflot béant.

— Pur cognac de dix ans, répondit Meunier. Le sergent tendit la main vers la bouteille.

— Doucement, doucement, reprit le marin; contente-toi de voir ton dieu face à face, comme les bienheureux dans le ciel ; ce flacon ne t'est point destiné.

— A qui donc, capitaine?

— A ton prisonnier. N'as-tu pas dit que ceci était le vrai consolateur ?

— Et je ne m'en dédis pas.

— Eh bien! qui aura plus besoin de consolations que ce pauvre garçon, auquel on prépare une cravate de pittes (1)?

— Cependant, capitaine

— Je lui dois cela en souvenir de notre ancienne £finaissance : il aura le flacon.

— Tout entier ? demanda Rifflot.

— N'a-t-il pas besoin de grandes consolations ?

(i) Plante qui remplace le chanvre dans les Antilles.

JEAN PLÉBKAU. 211

— Sans doute, sans doute; mais songez donc, capitaine, que dans sa position il va boire avec distraction, il ne sentira pas tout le prix de votre cadeau.

— Je l'en défie ; rien que l'odeur ferait revenir un mort... Sens plutôt.

— Oh ! capitaine ; un baume ! s'écria Rifflot à demi pâmé.

— Il y a là de quoi lui faire oublier ce qui l'attend.

— Certainement ; mais ce n'en est pas moins un mauvais service que vous lui rendez.

— Pourquoi ?

— Cela ne fera que le rattacher à la terre.

— Ne veux-tu donc pas égayer la tristesse de ses dernières heures ?

— Dieu m'en garde, capitaine ; mais que sont pour lui les consolations mondaines, maintenant ? Si vous voulez, je pourrai faire avertir le révérend.

— Au diable ! s'écria Meunier, tu veux qu'il échange du cognac contre un moine ; quel soulagement pourrait lui apporter ce mousquetaire encapuchonné ? Il doit préparer une âme au paradis comme le bourreau prépare une tète au billot. Encore, si c'était la Normande, à la bonne heure.

— Françoise ? dit Rifflot, elle est là assise sous le bastion, depuis ce matin.

— Je le sais, je viens de lui parler ; mais tu as refusé de lui laisser voir Jean ?

— C'est l'ordre.

— Alors il faut au moins une compensation au pauvre garçon : ouvre le guichet, que je lui passe la bouteille;

Le Parisien se leva lentement et fit quelques pas vers la porte de la casemate, mais il était facile de voir qu'il se décidait à regret. Au moment d'ouvrir le guichet, se? yeux

212 JEAN PLÉBEAU.

se tournèrent encore vers le flacon que Meunier tenait à la main, et il s'arrêta.

— Eh bien ? demanda celui-ci.

— Ecoutez, capitaine, dit Rifllot en baissant la voix, il me vient une idée.

— Laquelle ?

— Le jour commence à tomber ; nul ne verrait la Normande ; si nous la faisions monter ici.

— Dans quel but ?

— Je pourrais lui ouvrir la porte de la casemate.

— Toi ? mais ne crains-tu pas de te compromettre ?

— Qui en saura rien ? je les enfermerai ensemble, et, comme le prisonnier aura alors sa consolation...

— Nous pourrons garder pour nous la bouteille, n'estce pas?

— Il me semble que c'est logique.

— Compris ! compris ! s'écria celui-ci, en riant : tu veux téter de mon lait, comme disent vos peaux rouges. Eh bien ! soit : fais venir Françoise et nous garderons pour nous le cognac.

Rifflot n'attendit point qu'on le lui répétât : il se pencha à une embrasure, et fit signe a Françoise qui semblait attendre ; celle-ci accourut :

— Vais-je le voir? demanda-t-elle tremblante

— Autant que cela se peut quand il fait nuit, ma belle, dit le sergent en faisant tourner doucement la clef.

Françoise voulut remercier.

— Vite, vite, reprit Rifflot qui venait d'entr'ouvrir la porte de la casemate ; et surtout, pas de bruit, car je suis en contravention.

La jeune femme se précipita dans le cachot, que le sergent referma avec précaution.

— Et maintenant, à nous deux, capitaine, ajouta-t-ii

JEAN PLÉBEAU. 213

joyeusement en revenant vers la table et jetant Poùycou resté dans la calebasse. Voyons un peu ce que votre Hollandaise a dans la conscience.

Meunier déboucha la bouteille, et versa lentement la liqueur dans la calebasse que le sergent lui tendait.

— De Pav, de véritable or liquide, murmura celui-ci dont /a main tremblait, et dont les narines s'entr'ouvraient pour aspirer le parfum.

Le capitaine releva la bouteille.

— Goûtez-moi ça, sergent, dit-il d'un ton de fierté satisfaite.

Rifflot porta la calebasse à ses lèvres, but par petites gorgées ce qu'elle contenait avec une sorte de recueillement pieux.

— Eh bien ? demanda Meunier.

Le sergent tendit sa tasse sans répondre, la vida de nouveau, puis la replaçant sur la table :

— Nous avons bien fait de garder le flacon, capitaine, dit-il sérieusement ; si vous l'aviez donné au prisonnier, il n'eût plus songé à faire son salut, et serait mort dans l'impénitence finale.

— Crois-tu donc vraiment qu'il soit en danger ? demanda Meunier.

Le Parisien cligna des yeux et haussa les épaules :

— M. de L'Olive aime la discipline comme une maîtresse, dit-il, et il y a longtemps qu'il veut faire un exemple.

— Jusqu'à présent, il s'était contenté du cachot, du fouet et de quelques marques sur l'épaule.

— Je sais ; mais il a peur qu'on ne se révolte et qu'on ne brûle la politesse à lui et à la compagnie, en allant vivre sur les mornes, comme le Glorieux. M. le gouverneur tient aux vingt livres de petun que lui paie chaque colon ;

£14 JEAN PLÉBEAU.

puis un homme pendu, ça flatte toujours ; rien ne prouve aussi bien qu'on est le maître.

— Après avoir constaté son pouvoir en condamnant, M. de L'Olive peut faire grâce au moment du supplice.

— Non, non, dit le Parisien à demi-voix ; le lieutenant a besoin que la Normande soit veuve, et il faudra bien qu'elle le devienne? Si vous saviez comme le prisonnier m'a été recommandé ! je réponds de lui corps pour corps, et je dois même m'assurer de sa présence de dix minutes en dix minutes. Heureusement que c'est facile par le guichet.

Il fit un pas vers la porte du cachot, comme s'il eût voulu obéir à la recommandation: mais le capitaine souleva la bouteille, le Parisien revint sur ses pas, et tendit sa tasse qu'il recommença à vider à petits coups. 11 avait eu raison en comparant cette liqueur à un soleil liquide, car, à mesure que la calebasse se vidait, tout semblait s'éveiller et s'épanouir en lui ; on eût dit que la liqueur généreuse enrichissait subitement cette chétive nature, et en doublait toutes les facultés; l'ivresse lui venait lentement et comme une sorte de surexcitation lucide. Son œil était plus brillant, sa voix plus haute, sa parole plus rapide. Quant au capitaine, il semblait prendre plaisir à entretenir et à accroître cette exaltation; chaque fois que le sergent parlait d'aller regarder au guichet, il remplissait sa tasse et lui faisait quelque nouvelle question. Enfin, la bouteille se trouva vide, et le souvenir du prisonnier revint à Rifflot, il alla ouvrir la porte de la casemaLe en appelant la Normande ; celle-ci se présenta aussitôt.

— Eh bien ! la belle, a-t-on mis le temps à profit ? demanda-t-il en relevant le menton de la jeune femme.

— Laissez, balbutia-t-elle en se dégageant ; je veux voir M. de L'Olive.

— Un moment ! un moment ! s'écria Rifflot en riant ;

JEAN PLÉBEAU. 915

que je m' \ssure d'abord si vous ne m'emportez pas mon prisonnier.

— Voici le lieutenant ! cria Meunier.

Le Parisien referma vivement le cachot, fit un signe à Françoise, qui disparut et alla vers la porte.

— Où cela, le lieutenant ? reprit-il ; je ne vois personne.

— Ce n'est pas lui qui vient là ? reprit Meunier en montrant du doigt une guérite.

Rifflot le regarda étonné.

— Ah ! bon, s'écria-t-il en riant ; le temps est à la brume, capitaine, et les yeux font mauvaise vigie dans la hune.

— Tu crois ? balbutia Meunier.

— Le plus sûr est de gagner votre hamac, et de faire le quart de M. l'abbé.

Meunier se leva en chancelant.

— Je crois que tu as raison, et j'y vais, dit-il en se dirigeant vers une embrasure de canon.

Le Parisien éclata de rire.

— Par le Christ ! vous voulez donc sortir d'ici comme un boulet.

— Au diable, si je puis retrouver mon chemin, reprit Meunier en regardant autour de lui d'un air étonné. •

— Allons, capitaine, dit le sergent en le prenant par le bras, le soleil en bouteille vous a porté à la tête.

— Possible.

— Venez, je vais vous conduire.

Il traversa avec lui la cour du fort, lui montra de loin la case qu'il habitait, et le suivit quelque temps des yeux.

Meunier continua à marcher en chancelant tant que le sergent put l'apercevoir ; m lis à peine eut-il dépassé le coteau, qu'il se détourna, et, se redressant avec un éclat de rire, il continua sa route d'un pas ferme et rapide.

Le soir même, le bruit se répandit dans les habitations

216 JEAN PLÉBEAU.

que le condamné avait réussi à s'échapper en s'aidant d'une corde suspendue à l'étroite ouverture de la casemate. Quant à la manière dont il avait pu se procurer ce moyen de fuite, tout le monde l'ignorait ; on apprit seulement que Françoise avait également disparu, et qu'un colon, qui revenait de tourner des tortues à l'anse de la Perle, avait cru l'apercevoir de loin avec le jeune engagé se dirigeant vers les mornes.

Un détachement commandé par le capitaine Fontaine fut aussitôt envoyé à leur poursuite.

Quelque sauvages que puissent encore paraître à l'étranger les montagnes de la Guadeloupe , elles ne donnent aujourd'hui qu'une bien faible idée de ce qu'elles étaient à l'époque de la première colonisation.

L'île entière ne présentait alors qu'une immense étendue de forêts ou de halliers au-dessus desquels s'élevaient de loin en loin quelques pics dépouillés qu'on eût pris pour des écueils au milieu de l'océan de feuilles. Les étroites vallées qui bordaient l'île et les abatis ménagés par les colons pour former des étages, apparaissaient à peine comme de légères déchirures sur ce voile verdàtre et mouvant. Dn reste , nulle route tracée ! Les sentiers qui liaient entre elles les habitations ou qui conduisaient au fort, n'étaient point assez foulés pour qu'un œil ignorant pût les reconnaître ; à chaque instant , les rocs , les savanes ou les

JEAN PLÉBEAU. 211

marécages coupaient la direction que l'on voulait suivre, et forçaient à d'interminables détours.

Renfermés dans leurs chasses et uniquement occupés d'éviter la faim, les colons n'avaient jusqu'alors son- é à établir aucune des voies de communication qui leur eussent rendu l'exploitation de la Basse-Terre plus commode et plus sûre. Tout le temps qu'ils ne consacraient point à la pêche, à la chasse ou au labourage, était employé, selon l'invariable habitude des Français, à des débats de vanité entre voisins, ou à la critique de leurs chefs. L'on avdt dépensé plus d'heures, depuis la fondation de la colonie, en objections et en bons mots, qu'il n'en eût fallu pour faire disparaître une partie des misères qui la désolaient.

Après avoir favorisé la fuite du prisonnier, Françoise s'était hâtée de gagner la pointe du Gros-Cap, où celui-ci devait l'attendre. Elle y arriva peu de temps après lui, et tous deux gravirent la montagne, laissant la mer à leur droite, et s'avançant vers le centre des terres.

A la première proposition faite par Françoise, de fuir dans les mornes, Jean avait pensé au Glorieux qui seul pouvait leur donner asile, et c'était vers sa retraite qu'il se dirigeait. Malheureusement, le pays lui était inconnu, et, bien qu'il eût remarqué la direction du morne Piment, il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il lui serait difficile d'y arriver.

Tous deux continuaient pourtant à s'enfoncer vers l'intérieur, sachant qu'ils s'éloignaient ainsi des habitations. A mesure qu'ils avançaient, la marche devenait plus dangereuse et plus fatigante. Le pays, haché de précipices, de torrents et de balliers, ne semblait formé que de rocher? entassés l'un sur l'autre ; et, à voir ces espèces de degrés successifs, dans les fentes desquels se dressaient des arbres séculaires, on eût dit les restes de quelque escalier

218 JEAN PLÉBEAU.

gigantesque construit par les Titans pour arriver au ciel.

La nuit ajouta bientôt aux difficultés et aux périls de la fuite. Plusieurs fois déjà Françoise s'était arrêtée , succombant à la lassitude, et le jeune marin l'avait suppliée de prendre quelques heures de repos ; mais, au moindre bruit, elle se relevait effrayée , faisait un nouvel effort, et obligeait Jean à continuer sa route.

Ils venaient d'atteindre le sommet d'une montagne, lorsque la jeune femme , dont le pas s'était ralenti depuis quelque temps, s'arrêta tout à coup en chancelant. Jean étendit les bras pour la soutenir , mais elle glissa entre ses mains et tomba à terre, affaissée sur elle-même.

— Je ne puis aller plus loin, dit-elle d'une voix épuisée.

— Ne t'avais-je pas avertie? s'écria le jeune homme désolé.

— Laisse-moi , reprit-elle , et continue seul à fuir.

— Que dis-tu !...

— S'ils me rencontrent, je n'ai rien à craindre , tandis que toi !... Oh ! fuis , je t'en conjure!

— Silence , Françoise , dit Jean avec fermeté ; ma place esta tes côtés : nous sommes loin du fort maintenant, nous avons de l'avance , et l'on ne peut découvrir nos traces pendant la nuit. Il n'y a donc rien à craindre. En continuant à marcher au hasard , nous pourrions d'ailleurs nous éloigner du morne Piment ; attendons le jour, et, reposée alors, tu pourras reprendre ta route.

La jeune femme répondit quelques mots confus en laissant aller sa tête sur les genoux de Jean. Cette fuite à travers la montagne avait épuisé ses forces, éprouvées depuis quelques jours par tant de veilles et d'angoisses , et elle tomba dans une sorte de torpeur qui n'était ni l'évanouissement ni le sommeil , bien qu'elle participât de tous deux,

Jean était demeuré la tête penchée vers la sienne , et in-

JEAN PLÉBhlAU. . >i

terrogeant avec inquiétude sa respiration : il y eut ainsi une longue pause pendant laquelle le souvenir de son propre danger s'effaça si complètement de la mémoire du jeune homme, qu'il eût donné la moitié de sa vie pour se retrouver au milieu des habitations et à portée de secours. Enfin Françoise rouvrit les yeux, et demanda à boire d'une voix faible. Jean courut vers un ruisseau qu'il entendait bruire à quelques pas ; mais la ravine était si escarpée , que Ton apercevait à peine, au fond, les flots scintillant à la lueur des étoiles. Il chercha autour de lui quelque arbre dont il pût cueillir les fruits ; ses yeux n'aperçurent que des gommiers, des sauges arborescentes et des manceniliers. Il allait redescendre, espérant découvrir plus bas ce qu'il désirait , lorsqu'un bruit de pas et de branches froissées se fit entendre au-dessus du ravin. Par un mouvement rapide et instinctif, le jeune homme retourna vivement vers Françoise , et se plaça devant elle , les yeux fixés sur le hallier. Bientôt le bruit devint plus distinct , la respiration d'une bête fauve se fit entendre , et les branches , en s'écartant, donnèrent passage à un sanglier monstrueux sur lequel un homme était assis. Jean poussa un premier cri de surprise , puis un second de joie ; il venait de reconnaître le Glorieux et Mardi-Gras.

En apercevant une ombre sous les arbres , le boucanier avait relevé sa carabine ; mais le cri de Jean l'arrêta ; il se pencha en avant , et son regard exercé reconnut aussitôt le jeune homme.

— Par Notre-Dame de Paris, c'est le Normand ! s'écriat-il.

— Lui-même , répondit Jean ; et , cette fois encore, vous êtes pour lui une Providence.

— Que vois-je? une femme ! s'écria le Glorieux en sautant vivement à terre.

220 JEAN PLÉBEAD.

— La mienne, qu'ils voulaient m'enlever là-bas, et avec laquelle j'ai pris la fuite.

— Et tu allais?...

— Au morne Piment.

Le Glorieux fit de la main un signe de satisfaction.

— A la bonne heure! Normand, dit-il; j'aime qu'on pense à moi pour un service; je te prends sous l'aile de ma puissance. *

Et, se posant dans une attitude majestueuse, il ajouta sur le ton emphatique des auteurs du temps :

Et ne regarde pas l'appui qui te protège, Comme planche pourrie ou comme pont de neige Car, relevant moitié du monde de mou bras, Je puis du même coup envoyer l'autre à Las.

Puis reprenant sa voix habituelle :

— Ta femme s'est sans doute arrêtée de fatigue, continua-t-il ; je lui offre mon palefroi.

— Même avec ce secours, je doute qu'il lui soit possible de reprendre sa route, observa Jean.

— Voyons, reprit le Glorieux en se rapprochant. Arrachée à son anéantissement par le bruit des voix,

Françoise venait de se soulever. Ses cheveux blonds, à demi défaits, tombaient sur ses épaules et donnaient quelque chose de plus frappant encore à sa beauté.

Le Glorieux recula en ouvrant les bras comme s'il eût aperçu un trésor inattendu ; et, reprenant son accent de théâtre, il s'écria :

Ah ! je la vois d'une gente façon,

Tout étendue auprès de ce gazon ;

Dieu ! qu'elle est belle ! elle dort, ce me semble;

A toi, Diane, en tout elle reoiemble.

Françoise se redressa presque effrayée.

JEAN PLÊBEAU. 221

— Ne craignez rien, continua le boucanier de son ton ordinaire; ce sont des vers du sieur Ollenix du Mont- Sacré, gentilhomme du Maine, dans la pastorale à.'Atklette (1), laquelle pastorale nous avons jouée autrefois à l'hôtel de M. le duc de Charost. Mais pardon, ajouta-t-il en remarquant les regards étonnés de la jeune femme; dans ces forêts on est forcé à mille incongruités choquantes, et je me suis présenté sans m' être fait annoncer et sans me nommer Messire René Moreau dit le Glorieux.

— Le sauveur de Jean ! s'écria Françoise en tendant sa main au boucanier.

Celui-ci la prit, et la baisa avec une courtoisie toute chevaleresque.

— Ah ! je vous dois plus que la vie, monsieur, dit la jeune femme attendrie.

— Ne parlons pas de si peu, répliqua le Glorieux d'un ton léger ; et se tournant vers Jean :

— Palsembleu ! j'étais loin de m'attendre à ta visite; qu'est-il donc arrivé au fort pour que tu sois sitôt de retour?

Jean raconta succinctement ce qui s'était passé ; le Glorieux ne parut ni surpris ni ému.

— Cela devait être, dit-il ; ce Fontaine est un drôle sans naissance et sans manières, qui n'a jamais fréquenté que les marchands de la Halle, et qui pense que l'on peut frauder une femme à son mari comme on fraude à l'acheteur un quart de serge sur l'aunage. Ce n'est point ainsi que se conquièrent les belles ; il faut les gagner à la pointe de l'épée, comme on gagne les couronnes, et les mériter par quelque grand travail alcidéen.

(1) Imprimée en 1587, à Paris, chez Gilles Beys, à l'enseigne àxxLys

222 JEAN PLÉBEAU.

Et, reprenant son accent scénique, il continua

Oui, s'il te plaît, si c'est ta volonté,

Je dompterai le bravache indompté;

J'irai quérir au milieu des batailles

Le grand dieu Mars, blessé dans les entrailles

Pour apporter ses armes à tes pieds,

Tous pensements hors le tien oubliez.

J'irai trouver Neptune dans les ondes,

Le fier Pluton dedans ses nuits profondes;

S'il est besoin le tonnant Jupiter

J'irai, captif, avec eux garrotter.

Et se tournant vers Françoise :

— Ceci, ajouta-t-il, est pris de V Amour victorieux ou vengé, pastorale par Alexandre, le hardi Parisien (1) ; je pourrai, si vous le désirez, vous en raconter l'argument.

— Pardon, dit Jean, ces vers sont fort beaux, autant que je puis croire ; mais, pour l'heure, Françoise est plus tourmentée de fatigue et de soif que de curiosité poétique.

— Ah! fort bien, dit le Glorieux; nous allons veiller au contentement de ses désirs, comme c'est le devoir de tout gentilhomme. Et d'abord qu'elle daigne porter à ses lèvres mollettes, comme dit messire Ollenix, cette gourde de vin d'acajou; il a perdu sa couleur de lait, et peut passer pour de pur hypocras.

Françoise prit la gourde et avala quelques gorgées qui la ranimèrent ; elle passa ensuite la liqueur à Jean, qui en but à son tour.

Pendant ce temps, le Glorieux était allé prendre une serpe, suspendue au cou de son sanglier, et avait coupé deux branches mortes de la logueur du bras, qu'il fixa en terre. Jean lui demanda ce qu'il voulait faire.

— ISe m'as-tu pas dit que cette noble dame avait be-

(l) Imprimée en 1G28, sans nom d'imprimeur.

JEAN PLÉBEAU. 223

soin de recouvrer ses forces avant de se remettre en marche?

— C'est la vérité, dit Jean.

— Eh bien ! je prépare tout ce qu'il faut pour une halte ; mais, comme avant tout il faut voir clair à ce qu'on fait, voici deux flambeaux.

En parlant ainsi, le Glorieux avait battu le briquet et allumé un fragment d'aubier vermoulu ; il l'approcha de deux branches sèches qui prirent feu presque aussitôt en pétillant et s'enflammèrent comme deux torches, répandant au loin une senteur résineuse et suave. La surprise de Françoise fit sourire le boucanier.

— La montagne produit de quoi satisfaire tous les besoins de celui qui la connaît, dit-il ; ceci est ce que nous appelons le bois de chandelles. Nous avons également l'arbre à savonnettes pour les lessives, le calebassier pour notre vaisselle, le mahot qui nous fournit des cordes, et le palmiste des rubans. Mais prends un des flambeaux, Jean ; le vent qui vient de la mer doit glacer ce jeune lis ; les fleurs craignent les autans.

En achevant ce madrigal, le Glorieux se mit à abattre les plus jeunes arbres placés à sa portée, afin de construire un ojoupa, et Françoise put l'examiner à loisir.

C'était un homme d'environ quarante ans, mais dont la taille élevée et les membres bien proportionnés annonçaient toute l'agilité et toute la vigueur de la jeunesse. Ses attitudes affectaient tour à tour la roideur emphatique des comédiens du temps et la légèreté impertinente des seigneurs de la cour. Bien que la vie des mornes eût fait éprouver à son costume primitif de notables désastres, il avait su lui donner, comme on le disait alors, un certain ai accommodé qui sentait son gentilhomme d'une lieue. Ainsi son feutre, rougi par l'intempérie des saisons, était

224 JEAN PLEBEAU.

surmonté d'une magnifique pennache marine qui se balançait de côté comme une plume élégante; un collier de graines de balisiers tombait sur sa poitrine, imitant ces chaînes précieuses que portaient encore les plus brillants gentilshommes; des nœuds de plumes de flamand ou d'ara cachaient les éraillures de son pourpoint, et des feuilles de jeunes palmes ornaient ses jarretières, ses poignets et ses épaules de leurs touffes satinées. Cette élégance râpée manquait bien de naturel, et l'observateur attentif pouvait deviner le seigneur de théâtre à tous ces haillons enjolivés; mais ils étaient portés avec tant d'aisance, qu'ils suffisaient pour séduire le vulgaire et donner l'air né au gentilhomme du morne Piment.

Cependant Yajoupa était terminé; Jean y prépara un lit de feuilles pour Françoise.

— Je suppose que la marche ne vous a point ôté l'appétit? observa le Glorieux.

— Nous sommes partis sans provisions, répondit Jean.

— Comme moi ; mais nous pouvons demander un souper à ces arbres.

— Tous m'ont paru stériles.

— Pas précisément ; voici des génipas dont on pourrait manger les fruits s'ils ne teignaient les lèvres en noir ; des papayers et des prunes de momins ; mais, à vrai dire, ce serait là un triste régal et peu digne de la bouche de notre déesse. Mon avis est donc de chercher ailleurs. Nous sommes justement ici à la source de la rivière de la Grande- Anse, l'une des plus poissonneuses de l'île.

— Mais il faudrait une ligne, un filet? Le Glorieux fit un geste de dédain.

— Fi ! dit-il ; pareils engins conviennent à des manants qui en font métier ; mais nous, le poisson obéit à notre commandement, et vient de lui-même se coucher à nos

JEAN PLEBEAU. 225

pieds pour se faire frire. Attends plutôt, et tu vas en juger.

A ces mots, il entra dans le fourré, d'où il ressortit bientôt avec une racine d'arbuste qu'il dépouilla soigneusement de son écorce. Il broya ensuite celle-ci entre deux pierres, en remplit un sac de moyenne grandeur, et se dirigea vers le ruisseau.

Il fut obligé de suivre la rive quelque temps avant de trouver une pente assez douce pour atteindre au fond de la ravine. Enfin, il arriva à un endroit où les rives s'abaissaient et où la petite rivière, moins rapide, formait une sorte de réservoir naturel taillé dans le rocher. Le Glorieux y plonga un sac qui renfermait les écorces pilées, et se mi* à l'agiter le long du bord. L'eau prit une couleur tannée, et, presque au même instant, les poissons parurent à la surface, tournant sur eux-mêmes comme s'ils eussent été saisis d'un vertige subil . Quelques-uns nageaient avec vitesse, la tête hors de l'eau ; d'autres gagnaient les bords et s'élançaient à terre ; Jean en eut bientôt cueilli de quoi remplir une immense feuille de latanier.

— Eh bien ! demanda le Glorieux en riant, que te semble, Normand, de ma méthode?

— Merveilleuse, répondit Jean, dont toute l'attention était employée à retenir les poissons qui lui échappaient.

— Je la tiens, reprit le boucanier, des peaux cuivrées, avec lesquels j'étais en relation autrefois. Bien que tous manquent de politesse et de manières, comme cela doit être de peuples qui vivent

Seuls en ces bois séparés des humains, Pères d'horreur et de crainte tout pleins;

ce sont des gens à consulter pour tes petites choses, comme le vivre, le couvert, la sauté. L'expérience leur a

22G JEAN PLÉBEAU.

donné des connaissances, dont un gentilhomme lui-même peut tirer parti. Mais il faut songer maintenant à préparer notre pêche. Malheureusement nous ne sommes pas à la pointe de l'Ermitage, où toutes les sources sont des marmites d'eau bouillante, et où l'on peut faire la cuisine sans frais.

Les deux pêcheurs regagnèrent Yajoupa et allumèrent un feu de branches mortes dans lequel le Glorieux fit rougir quelques pierres choisies. Il posa sur ces pierres les plus beaux poissons recouverts de feuilles de latanier, puis de cendre chaude, et, après une assez courte attente, déclara que tout était cuit à point.

Françoise, qui avait suivi les préparatifs avec une curiosité étonnée, essaya de prendre part au repas improvisé parle boucanier ; mais, la fatigue l'emportant, ses yeux se fermèrent, et elle ne tarda pas à s'endormir sur le lit de feuilles qui lui avait été préparé.

Le Glorieux la contempla quelque temps en silence, avec avidité. Bien qu'elles fussent cachées sous les apparences d'une galanterie raffinée, les passions de René n'étaient ni moins hardies, ni moins ardentes que celles des autres colons. Sa première impression, en voyant Françoise, avait été le désir de la posséder. Certains de ses pareils y auraient immédiatement cédé, fallût-il recourir pour cela au meurtre et à la violence ; mais lui, habitué à imiter les grands seigneurs qu'il avait servis, il tenait à suivre tous les détours du fleuve de Tendre, moins par délicatesse que par ton. La brutalité lui répugnait comme trop roturière, et¥ même au fond des forêts, il voulait se conduire en véritable gentilhomme. Ajoutons que sa vanité l'aidait à prendre patience. Sûr de se faire aimer de Françoise, il résolut de se montrer, dans cette conquête, homme bien né. Ainsi la prétention aux habitudes chevaleresques servait d i

JEAN PLÊBEAU. 22T

frein à cet homme affranchi de toute autre règle, et un ridicule lui tenait presque lieu de loi et de vertu,

Le repas achevé, Jean ranima le feu en y jetant quelques branches de gommier, et demanda au boucanier s'ils étaient encore loin du morne Piment,

— C'est selon, dit le Glorieux. En suivant les ravines, il nous suffirait de quelques jours; mais je craindrais un tel chemin pour les pieds de notre déité. Mieux vaut encore redescendre vers la mer.

— N'avons-nous point à craindre qu'on nous découvre ? observa Jean ; le gouverneur aura sans doute envoyé à notre poursuite.

— Nous prendrons nos précautions, dit le Glorieux; je sais que le lieutenant Fontaine me cherche, et il ne serait pas fâché, je suppose, de nous varrer tous trois du même coup de harpon. Mais qu'il prenne garde lui-même ! car, quelque rare que soit la poudre, je pourrai lui faire cadeau, à la première occasion, d'une balle sous l'épaule.

— Ce serait un grande joie pour toute la colonie, si j'en crois le sergent Rilïlot, observa Jean.

Le Glorieux releva la tête.

— Tu connais le sergent Rifflot? demanda-t-il avec une sorte d'inquiétude. . ,

— C'était lui qui me gardait.

— Et il t'a parlé... du lieutenant?

— Plusieurs fois.

— Et... d'autres personnes encore?

— Sans doute.

— De moi, peut-être?

— En effet, dit Jean, il m'a dit qu'il était votre parent... Le Gloîieux se leva d'un bond.

— J'en étais sûr, s'écria-t-il ; ce malheureux a juré de me déshonorer ! Le moyen de croire à votre naissance

228 JEAN PLÉBEAU.

quand un pareil garnement se réclame de votre parenté. Il t'aura affirmé, je parie, que sa mère était sœur de la mienne.

— Il est vrai, dit Jean étonné d'une telle indignation.

— Drôle1, reprit le boucanier, il avait déjà osé compromettre mon nom... Heureusement que ce nom est connu, trop connu pour avoir besoin de prouver son antiquité. Les Moreau datent de la fondation de la monarchie. Ce misérable a beau jeu parce que mes titres sont demeurés en France! Mais moi son cousin!... j'espère, Jean, que vous n'avez pas cru une pareille calomnie ?

— Il suffit de voir la différence des manières, répondit Jean avec un imperceptible sourire.

Le Glorieux fit un geste de la main.

— A la bonne heure, garçon ; toi, au moins, tu as du tact ; tu ne ressembles point à ces manants de la colonie qui demandent des parchemins et ne savent point distinguer un gentilhomme à la simple vue. Et cependant, j'ose ie dire, Jean, la naissance se reconnaît sur-le-champ et en tout. Un homme bien né ne boit, ne mange, ne marche, ni ne parle comme un autre ; et même dans nos forêts, on distingue un gentilhomme d'un roturier aussi sûrement qu'un blanc d'une peau cuivrée.

— Ainsi, reprit Jean, qui était beaucoup moins préoccupé des preuves de noblesse de son hôte que des moyens d'atteindre le morne Piment, vous pensez que nous pourrons éviter les détachements envoyés à notre poursuite ?

— Je l'espère : la plupart des colons connaissent mal le pays et n'ont d'yeux que pour les défauts de leurs voisins ; s'il s'agissait d'échapper aux Caraïbes , ce serait autre chose.

— Nous n'avons rien à craindre de ce côté, je suppose?

— Je n'en sais trop rien ; hier, Mardi a flairé des pistes qui pourraient bien appartenir aux peaux cuivrées. Je ne

JEAN 1>LÉBEAU. 229

serais pas surpris que quelques bandes eussent quitté la Grande-Terre pour une expédition dans \es étages. En tous les cas, il est probable qu'ils traverseront seulement la montagne pour descendre aux habitations. Le tout est de les éviter au passage. Mais nous marchons avec précaution, et une fois arrivés au morne Piment, tu sais que nous n'avons rien à craindre ; mon carbet est une forteresse qui défie sauvages et blancs.

— Et si nous ne pouvons l'atteindre ? observa Jean.

— Nous gagnerons le revers du piton de Guilloneau, où habitent les Allouagues : ce sont des esclaves fugitifs, ennemis des Caraïbes et que je connais. Ils nous recevront comme les sauvages reçoivent toujours les blancs quand ceux-ci ne les maltraitent point : car, il faut le dire, Jean, si les Caraïbes ne rêvent qu'à mâcher notre chair, la faute en est à M. de L'Olive, qui s'est conduit à leur égard comme

un chef de bandouliers Mais la nuit s'avance, ajouta-

t-il en regardant les étoiles, et nous pourrons avoir de. main besoin de toutes nos forces. Mardi a le sommeil léger, personne n'approchera sans qu'il nous avertisse ; nous pouvons reposer en toute confiance.

A ces mots, il jeta dans le feu de nouvelles branches, et se coucha sur les feuilles.

Sa respiration égale avertit bientôt Jean qu'il était endormi. Le jeune Normand, accablé par tant de fatigues et d'émotions, ne tarda pas à l'imiter.

230 JEAN PLËBEAU.

Le lever du jour, dans les Antilles, a une splendeur enchantée dont les aurores de nos contrées peuvent à peine donner une faible idée. La nature s'y réveille au milieu du brouillard, surprise pour ainsi dire par le soleil, et subitement inondée de ses lueurs. On n'y connaît point ces longs crépuscules d'Europe qui semblent suspendus entre la nuit et le jour ; à peine les premières clartés ont-elles entr'ouvert vos paupières que tout s'illumine. Soulevées par la brise, les vapeurs matinales s'enlèvent comme un voile de soie, et les forêts apparaissent au loin étincelantes de rosée.

Il y a un moment où l'éclat des premiers rayons du iour, sur cette végétation humide et sur ces brumes qui se déchirent, donne à la campagne quelque chose de féerique. Mille teintes passent dans le ciel, mille étincelles chatoient sur les feuillages ; la mer semble une nappe d'argent veinée dor, et les mornes, colorés par l'aurore, se dressent à l'horizon comme de solitaires pyramides de marbre rose.

Ces quatre heures qui suivent l'aube sont, en même temps, les plus belles et les plus douces de la journée. Outre que le soleil est moins ardent, elles sont rafraîchies par la première brise, qui ne tombe que vers dix heures. C'est alors seulement que les marches sont faciles et peu fatigantes ; car la fraîcheur et le repos de la nuit semblent agir sur la création entière, et la sève ravivée se ranime dans les êtres comme dans la végétation elle-même.

JEAN PLËBEAU. 28r

Les fugitifs n'avaient point manqué d'en profiter, et conduits par le Glorieux, ils avaient repris leur route aussitôt après le lever du jour.

" Françoise, délassée, autant par l'espérance que par le sommeil, avait retrouvé une partie de ses forces; craignant cependant de retarder ses deux compagnons, elle consentit à se servir de Mardi comme de monture.

Au premier appel du boucanier, celui-ci s'approcha. La souffrance et la nuit avaient empêché la jeune femme de le voir la veille bien distinctement, et elle ne pat se défendre, à son aspect, d'un mouvement de frayeur. Le monstre (car sa taille, sa force et son intelligence permettaient à peine de reconnaître en lui un sanglier ordinaire) était de la hauteur d'un poulain de deux ans et beaucoup plus gros. Son muffle paraissait encore rouge de sang figé, et son œil brillait d'une intelligence vive mais sauvage. Il portait un licou de mahot et une espèce de selle fabriquée en pittesr à laquelle étaient suspendus un sac et une serpe. Du reste, les goûts du Glorieux se trahissaient encore dans cet enharnachement grossier, mais orné, çà et là, de plumes, de graines rouges et de rasades bariolées.

Sur l'ordre de son maître, Mardi se coucha aux pieds de Françoise, qui s'assit en hésitant sur la selle ; puis, se relevant d'un effort vigoureux, il prit la route du morne Piment.

Les fugitifs suivirent quelque temps le penchant de la montagne ; redescendant bientôt vers la mer, ils côtoyèrent les hauteurs, traversèrent la rivière Ferry, et commencèrent à remonter vers sa source,

A mesure qu'ils s'élevaient, la marche devenait plus pénible : les fourrés, les marécages ou les ravins les obligeaient à de continuels détours. Ils venaient de longer un hallier, et se préparaient à traverser une clairière, lors-

que le boucanier, qui semblait plus attentif depuis quelques instants, s'arrêta brusquement en faisant signe de la main à ses deux compagnons.

— On nous a précédés ici, dit-il à voix basse ; regardez. Des empreintes de pas étaient en effet visibles sur la

terre humide, mais sans que l'on pût décider s'ils appartenaient aux sauvages ou aux colons, ces derniers ayant adopté depuis longtemps le brodequin en cuir de porc des Caraïbes.

Le Glorieux suivit la trace avec précaution jusqu'à la clairière où il aperçut le reste d'un feu , des arêtes et des ossements annonçant les débris d'un repas. 11 examina chaque chose d'un œil attentif, sans rien découvrir au premier instant qui pût lui faire deviner la nature des hôtes auxquels la clairière avait donné asile quelques heures auparavant ; mais tout à coup ses regards tombèrent sur un arbre auquel était accrochée la peau d'un acouti fraîchement écorché, et qui avait évidemment servi au repas.

A peine l'eut-il examinée qu'il se retourna vivement vers Jean.

— Les colons ont campé ici, dit-il.

— Les colons! répéta le jeune homme effrayé; d'où savez-vous?...

— Les Caraïbes ne se servent point de mousquets, et voyez la trace de la balle qui a tué cet acouti.

— Ce sont peut-être des chasseurs sortis des habitations malgré les ordres de M. de L'Olive.

Le boucanier secoua la tête.

— Des chasseurs eussent cuit l'animal dans sa peau, comme le font tous ceux qui connaissent la forêt, dit-il ; les empreintes indiquent d'ailleurs une troupe nombreuse, et je crains plutôt que ce ne soit le détachement envoyé à votre recherche.

JEAN PLÉBEAU. 233

— Mais alors nous sommes perdus! s'écria Françoise épouvantée.

— Pas encore, ma reine, dit le Glorieux en souriant; car de même que Delphe dans la pastorale,

Par mon grand art, bravoure et loyauté, Je veux sauver votre belle beauté.

Et se rapprochant de la jeune femme tandis que Jean, penché vers la terre, suivait l'empreinte des pas, afin d'en reconnaître la direction :

— Moi seul suis perdu, ô miracle des belles! continuat-il avec une humilité galante, pour peu que votre cœur ne méprenne à merci...

— Que voulez-vous dire ? demanda Françoise étonnée.

— Oh ! ne feignez point, enchanteresse; vous connaissez trop bien votre pouvoir ! mais rappelez-vous le bon conseil que donne l'Amour dans la pastorale sur la naissance du prince des Asturies.

11 ne te convient pas de paraître si sage; La tendresse et ses mouvements, Les faveurs et les doux moments, Sont les sentiments de ton âge.

— Au nom du ciel! monsieur, interrompit Françoise rougissante et inquiète à la fois, songez au danger que nous courons.

— Je n'en connais pas de plus grand que celui de voir mépriser ma flamme; ne lui faites point un pareil affront, redoutable sirène.

— De grâce!... je ne suis point accoutumée à pareilles galanteries, et je ne saurais y répondre.

— Ah ! dites plutôt que votre cruauté bouche les oreilles de votre cœur, dit le Glorieux.

234 JEAN PLÉBEAU.

Et prenant une attitude de théâtre, il s'écria:

Sexe méchant, sexe pernicieux, Qui notre mort cache dedans ses yeux.

Qui, par devoir, abusant de nature, Nous fuit après sa funèbre poincture, Ni plus ni moins que le serpent félon Après qu'il a dardé son aiguillon.

— Silence, monsieur, interrompit vivement Françoise, voici Jean.

Le jeune marin revenait en effet : il annonça que les traces des pas remontaient toujours, se dirigeant vers le morne du Dos-d'Ane.

A cette nouvelle, le Glorieux, rendu au sentiment vrai de leur situation, déclara qu'il fallait retraverser la rivière Ferry, et la côtoyer sur l'autre rive.

Tous trois revinrent donc sur leurs pas et reprirent une direction parallèle à celle qu'ils avaient d'abord suivie, espérant de cette manière laisser au moins la rivière entre eux et les colons. Le Glorieux marchait en tête, ayant soin de se baisser toutes les fois que le lieu plus découvert eût permis de l'apercevoir.

Dans un instant il allait atteindre une partie du morne complètement dépouillée, et il s'avançait plus lentement, regardant autour de lui, lorsqu'un coup de feu retentit tout à coup à peu de distance.

— Les colons ! murmura Françoise épouvantée

Le boucanier lui imposa silence de la main, et, rampant parmi les buissons, arriva aux limites du fourré : Jean l'avait suivi inquiet.

— Ce sont bien eux, dit le boucanier à demi-voix.

— Où cela?

— A mi-côte ; regarde : ils viennent de notre côié.

— En effet.

JEAN PLÉBEAU. 235

— Iïs ne peuvent manquer de nous voir dès que nous serons hors du fourré.

— Que faire, alors?

— Nous arrêter, afin qu'ils passent en avant.

— Et s'ils nous aperçoivent.

— C'est à nous d'y prendre garde.

— Mais comment? ces buissons bas et clair-semés ne peuvent nous cacher.

Le Glorieux promena autour de lui un coup d'œil rapide.

— Gagnons le figuier qui borde le taillis, dit-il.

— Cela nous rapprochera de la route qu'ils suivent.

— Qu'importe, si nous y trouvons un abri sûr? c'est d'ailleurs la seule chance de salut. Ici nous serions immanquablement aperçus.

L'arbre désigné par le boucanier était un de ces figuiers américains dont chaque branche laisse pendre un rejeton qui s'attache à la terre et produit à son tour un arbre nouveau. Sa tige énorme était étayée d'arcs-boutants naturels unis entre eux par un réseau touffu de lianes et de grenadilles enlacées. L'espace compris entre ces arcs-boutants et le tronc formant ainsi une sorte d'appentis de feuilles et de fleurs, offrait une spacieuse retraite. Les fugitifs s'y glissèrent avec précaution et attendirent.

Quelques grognements de Mardi, aussitôt apaisés par un geste du maître, annoncèrent l'approche des colons ; on entendit bientôt le cliquetis de leurs armes et le bruit de leurs voix.

Ils ne se trouvaient plus qu'à une dizaine de pas du figuier, lorsque le commandement de halte se fit entendre. La première brise était tombée, la chaleur commençait à devenir excessive, et, près de quitter la route

236 JEAN PLÉBEAD.

ombragée qu'ils avaient suivie jusqu'alors pour gravir la partie la plus aride du morne, tous éprouvaient le besoin de reprendre haleine. Quelques-uns se couchèrent sur l'herbe le long des buissons, tandis que d'autres, attirés par l'ombre que projetait l'immense feuillage du figuier, se dirigèrent de ce côté.

Françoise et Jean jetèrent un regard épouvanté au Glorieux; mais celui-ci posa un doigt sur ses lèvres en leur faisant signe de se reculer doucement dans le coin le plus obscur. Au même moment les colons arrivèrent au pied de l'arbre.

— Au diable la chaleur ! s'écria une voix que Françoise reconnut sur-le-champ pour celle de Rifflot; je n'ai pas un cheveu de sec, et je dois ressembler à la fontaine du marché des Innocents... Holà! le Picard, qu'as-tu fait de mon sac?

— Je le porte, sergent.

— Eh bien ! mets-le avec ma gibecière, afin que je sache où les trouver. Ouf! on respire du moins à l'ombre de ce figuier.

— Oui, reprit une voix, mais tout à l'heure il faudra recommencer à grimper cette échelle de Satan.

— Echelle de Jacob, tu veux dire, l'Auvergnat, puisqu'elle conduit vers le ciel.

— Et l'habitation du boucanier, est-elle encore bien éloignée?

Trois jours de marche, au moins.

— Pourvu que nous trouvions le prisonnier avant d'y arriver.

— Vive Dieu ! il nous le faut, sans quoi je poun ai songer à fonder des messes pour mon àme. M. de L'Olive a déclaré qu'il voulait la peau du Normand ou la mienne; mais nous ne pouvons manquer de le découvrir.

JEAN PLËBEAU. 237

— Tâchez au moins, sergent, qu'il ne vous échappe point cette fois, observa l'Auvergnat ironiquement.

— Ne crains rien, dit Rifflot, je le mettrai en un lieu où les plus turbulents se tiennent coi.

— Où donc cela ?

— Dans un trou de sable, garçon,

— Que voulez-vous dire?

— Je veux dire que M. de L'Olive m'a ordonné d'économiser une corde à la colonie, et d'en finir avec le Normand partout où je le trouverai. C'est pour cela que le père Joseph suit le détachement.

Françoise eut peine à retenir un cri, et se pressa sur le cœur de Jean, pâle et éperdue.

— A la bonne heure, reprit l'Auvergnat d'une voix tranquille ; une fois la chose faite, nous pourrons regagner la basse-terre à notre aise et en chassant. Mais, si nous trouvons le Glorieux, y a-t-il des ordres pour lui?

— Nous devons le conduire au fort.

— Avec Mardi-Gras ?

— Qui sera salé au profit de la colonie.

— Reste à savoir si nous pourrons mettre la main dessus; le Glorieux et lui ont déjà échappé à plus d'une poursuite.

— Possible, dit Rifflot; mais cette fois toutes les mesures ont été prises. Nous savons qu'ils sont sur le morne, car nous avons suivi leur piste hier soir ; le lieutenant fouille les fourrés de l'autre rive, et Dieu sait s'il ouvrira l'œil; il lui faut le Normand, vois-tu, quand il devrait retourner tous les cailloux et regarder dans tous les buissons. Je suis fâché que le Glorieux se trouve mêlé à la chose, parce qu'un cousin est toujours un cousin ; mais il l'a mérité par son orgueil. J'ai idée qu'une fois en prison sous ma garde, il se ressouviendra de notre parenté.

238 JEAN PLÊBEAU.

Le boucanier fit un brusque mouvement ; mais, arrêté par le regard effrayé de Françoise, il se comprima aussitôt et se contenta d'avancer avec menace son poing fermé du côté où se trouvait Rifflot.

Un nouveau bruit de pas, qui se fit entendre dans la direction opposée, vint interrompre sa colère.

Le Parisien se leva.

— Miséricorde ! c'est M. Fontaine et le père Joseph, dit-il ; pour sûr, ils n'ont rien trouvé, car le lieutenant est sombre comme une nuit d'hiver. Les voilà qui viennent vers nous. A vos armes ! garçons.

Les colons se levèrent et jetèrent leurs fusils sur leurs épaules.

Les deux nouveaux venus parurent.

— Vous n'avez rien ? demanda Fontaine d'une voix brève.

— Rien, lieutenant, répondit Rifflot.

— Avez-vous suivi la rive droite ?

— Toujours.

— Et vous n'avez point découvert de pistes?

— Aucune, lieutenant.

- Il faut qu'ils soient plus près du fort, reprit Fontaine à demi-voix et comme s'il se parlait à lui-même. En tout cas, nous sommes ici sur leur chemin ; mes hommes gardent tous les points abordables ; qu'ils reculent ou qu'ils avancent, ils tomberont entre nos mains.

Puis, s'adressant de nouveau à Rifflot :

— Avez-vous fouillé ces buissons ? demanda- t-il.

— Pas encore, lieutenant; mais les arbres me semblent trop frêles et trop rares pour fournir un abri.

Fontaine promena autour de lui un regard perçant.

— Qui sait ? dit-il ; il faut si peu de place à qui se cache. Comme il prononçait ces mots, ses yeux s'anùtùrent

JEAN PLÉBEAU. 239

sur le figuier, qui, entouré de son tissu de plantes grimpantes, formait une énorme pyramide de verdure, au sommet de laquelle le feuillage de l'arbre s'épanouissait comme un panache.

» — Ceci, par exemple ? dit-il en s'approchant.

Et il essaya d'entr' ouvrir le réseau formé par les greadilles et les lianes.

Françoise et Jean se pressèrent l'un contre l'autre, perdus; le Glorieux porta la main à la batterie de son

ousquet.

Fontaine venait d'approcher son œil de l'étroite ouverture qu'il avait réussi à pratiquer ; mais, habitué à l'éclat du soleil, il ne put rien distinguer dans l'obscurité.

— Au diable! dit-il, tout est noir là-dedans.

— Nous pouvons faire du jour avec nos coutelas, répliqua Rifflot.

— Non, dit Fontaine, voici ce qu'il me faut.

11 n'avait point achevé, que son épée perça le voile de feuillage. Françoise épouvantée eut peine à retenir un cri et se serra contre Jean ; l'épée s'enfonça de nouveau et vint frapper le tronc du figuier entre leurs deux fronts pâles et immobiles. Elle se retira pour reparaître une troisième, puis une quatrième fois. La pointe acérée voltigeait autour du front des fugitifs, mais sans les atteindre. Tous trois accroupis, muets, retenaient leur haleine.

— Il n'y a personne, lieutenant, dit le Parisien ; cherchons ailleurs.

— Cherchons ailleurs, répéta Fontaine.

Et l'épée, qui s'était retirée, s'enfonça brusquement une dernière fois, sans espoir et comme à l'aventure.

Elle rencontra le bras du Glorieux, perça la chair et s'arrêta sur l'os. Le boucanier ne poussa pas un soupir.

— Rien, dit Fontaine, allons plus loin.

230 JEAN PLÉBEAU.

— Fouillerons-nous l'autre rive, lieutenant?

— Suivez-moi, je vous donnerai mes instructions. Les colons formèrent leurs rangs et s'éloignèrent. Lorsqu'on eut entendu le bruit de leurs pas se perdre

au loin, le Glorieux étendit doucement le bras frappé en remuant les doigts :

— A la bonne heure! dit-il à demi -voix ; il n'a touché que la chair.

— Vous êtes blessé ? demanda vivement Françoise.

— Une bagatelle : son dernier coup d'épée en perçant la manche a rencontré la doublure.

— Se peut-il ?

— Voyez plutôt ; le drôle a déchiré l'étoffe :

Mais de tes yeux le baume qui distille Pourrait guérir cette blessure vile, Si je limais par mes mots amoureux Ton cœur d'acier et tes regards fâcheux (f).

— De grâce ! interrompit Françoise, arrêtez ce sang.

— Soit, mon astre, puisqu'il blesse votre vue.

Le Glorieux avait retiré son habit et découvert sa blessure, qui se trouvait à l'avant-bras et peu profonde. 11 la suça quelque temps, la lava avec du vin d'acajou, puis, arrachant un de ses galants de rubans de palmistes, il la ligatura avec soin.

— Ne craignez-vous point que la marche et la chaleur ne rendent la plaie douloureuse ? demanda Jean.

— Peut-être ! dit le Glorieux; mais, quoi qu'il arrive, nous ne pouvons demeurer ici.

— Ni gagner votre carbet; si le lieutenant a dit vrai, il y a un égal danger à retourner sur nos pas et à conti-

(i) L'Amour victorieux

JEAN PLÉBEAU. 241

nuer vers le morne Piment; car il y a des détachements de colons devant et derrière nous.

— Aussi ne faut-il aller ni en arrière ni en avant, dit le boucanier, mais continuer à remonter la rivière Ferry.

— De cette manière nous aurons toujours les colons à droite et à gauche.

— Jusqu'à ce que nous ayons franchi le sommet du Dosd'Ane-Mort qu'ils ne pourront atteindre, car ils ne connaissent point le passage : nous gagnerons ainsi les cases des Allouagues, où nous serons en sûreté cemme au morne Piment.

— Ce doit être une route longue et difficile? observa Jean en jetant sur la jeune femme un regard inquiet.

— Qu'importe, si elle est plus sûre ? répliqua vivement celle-ci ; ne vous inquiétez point de moi, Jean ; mes forces sont revenues, et je vous suivrai sans peine.

— Notre déesse n'a-t-elle point d'ailleurs sa monture ? reprit René. Vous pouvez vous fier à Mardi, il a le pied plus sûr que la mule favorite de la reine d'Espagne. Pour l'hev.re seulement il faudra s'en priver, vu le voisinage des colons, et l'envoyer devant nous en éclaireur.

— Holà ! Mardi, ajouta-t-il en s'adressant au sanglier, fais-nous avant-garde ; et attention, mon gros, car il y va de ton lard.

L'animal fit entendre son reniflement habituel, comme s'il eût voulu exprimer qu'il avait compris, et s'élança hors de l'abri qui les avait dérobés aux yeux du lieutenant. Le Glorieux et ses compagnons le suivirent, se dirigeant de nouveau à travers les fourrés.

Le voisinage des colons les forçait à marcher en silence, les yeux fixés sur Mardi-Gras qui s'avançait lui-même avec plus de précaution qu'on n'eût dû l'attendre d'un être de son espèce. Il levait le nez Dar instants pour aspirer

242 JEAN PLÉBEAU.

le vent, et frayait un passage à ceux qui le suivaient dans le plus épais du hallier.

Ils continuèrent à marcher près de deux heures, s'élevant toujours sans rien rencontrer. Ils venaient d'atteindre un rocher aplati à son sommet, entouré de profondes ravines, et auquel on arrivait par un étroit sentier continuant la chaîne des montagnes. Ainsi isolé, ce rocher semblait une pile immense élevée dans le vallon pour soutenir vers le milieu l'espèce de chaussée qui liait entre eux les pics voisins. Ils avaient déjà traversé la moitié du plateau qu'il formait, lorsque tout à coup Mardi, qui n'avait point cessé de marcher en avant, recula. Les fugitifs s'arrêtèrent.

— Qu'y a-t-il, mon gros? demanda le Glorieux.

Le sanglier répondit par un grognement sourd.

Le boucanier fit signe à Françoise et à Jean de se cacher dans les touffes de balisiers, tandis qu'il s'avançait avec précaution.

Arrivé au bord du plateau, il aperçut le détachement de colons suivant la chaussée qu'eux-mêmes allaient prendre; ils n'étaient plus qu'à une faible distance, et, à la rapidité de leur marche, quelques minutes devaient suffire pour les amener au lieu même où se trouvaient le boucanier et ses compagnons. Le peu d'étendue du plateau et la pauvreté des végétations dont il était parsemé ne permettaient point d'espérer que l'on pût échapper aux regards de ceux qui allaient le traverser ; et rebrousser chemin, sans être vu, paraissait impossible. Le Glorieux comprit rapidement toute l'étendue du danger. Il jeta autour de lui un coup d;œil inquiet, mesura la distance à laquelle se trouvaient encore les colons, et, courant à ses compagnons, il les entraîna vivement au bord du rocher. Sa hauteur, dans cet endroit, était peu considérable, et la

JEAN PLÉBEAU. 243

pente facile à descendre ; cependant le boucanier jeta un regard soupçonneux sur la ravine parsemée de palétuviers. Il fit un signe à son sanglier qui s'y laissa glisser ; mais à peine y eut-il posé le pied qu'il enfonça jusqu'au ventre.

— J'en étais sûr, dit le Glorieux, c'est un marais ; vile plus loin.

— Et Mardi? observa Jean.

— Il est dans son élément, répondit le boucanier, et. vu son ardeur à descendre, je suppose qu'il a senti des confrères. Mais vite, garçon, si tu ne veux pas faire connaissance avec le mousquet du sergent.

Ils côtoyèrent rapidement le plateau, les yeux fixés sur la ravine jusqu'à ce que le changement de végétation leur eût indiqué la fin du marécage. Malheureusement l'élévation était plus grand: sur ce point, et le flanc lisse du rocher rendait toute tentative de descente impossible. Le Glorieux commençait à désespérer, lorsqu'il aperçut, sur le bord, une touffe de lianes dont les branches flexibles pendaient du sommet du roc jusqu'au fond du ravin. Il fit un geste de joie, et se tournant vers la Normande :

— Êtes-vous descendue quelquefois dans la cale d'un navire? demanda-t-il.

— Souvent, répondit Françoise.

— Alors venez.

Et, courant à la liane, il en saisit une branche de chaque main. Françoise en fit autant. Jean, qui avait compris l'intention du boucanier, se plaça de l'autre côté, de sorte qu ? la jeune femme se trouvait entre tous deux, et pour aimi dire soutenue.

Maintenant, appuyez vos pieds au flanc du rocher, en vous servant de la liane comme du tire-veilles d'une échelle marine, reprit le Glorieux; et surtout ne craignez rien, car vous ne pouvez tomber que sur nous.

244 JEAN PLÉBEAU.

— Je suis prête, dit Françoise d'une voix ferme.

Le Glorieux et Jean commencèrent à descendre , et la jeune femme se laissa glisser à leur suite. Tous trois arrivèrent au plateau inférieur sans accident et se hâtèrent d'entrer dans le fourré qui le couvrait.

Ils n'y avaient point fait vingt pas qu'ils entendirent un cliquetis d'armes; ils s'arrêtèrent. Le détachement longeait la chaussée naturelle dont nous avons déjà parlé, et allait passer au-dessus de leurs têtes. Ils voulurent se glisser derrière une touffe de bois rouge ; mais tout à coup im cri aigu partit presque sous leurs pieds et un oiseau s'envola.

— Malédiction ! murmura le Glorieux ; c'est une âme damnée (1).

— Eh bien ? demanda Jean.

— Elle va nous faire découvrir.

— Comment cela ?

— Ecoutez.

An lieu de s'éloigner, l'oiseau continuait en effet à planer au-dessus des arbres qui les cachaient en faisant entendre des cris acharnés. Les trois fugitifs essayèrent de se glisser entre les buissons , mais Yâme damnée se tenait toujours au-dessus de leurs têtes en redoublant ses cris.

Les colons finirent par en être frappés. L'un d'eux abaissa son mousquet comme s'il eût voulu abattre l'oiseau ; le sergent l'arrêta et s'avança sur le bord de la chaussée. Il suivit avec attention les mouvements de Yâme damnée, qui voltigeait toujours au-dessus des mêmes arbres; puis se tourna vers ses compagnons, à qui il sembla communiquer un doute : ceux-ci se consultèrent. Il était facile de voir à

(1) Ame damnée, ou âme d'Anglais, nom donné par les colons à un oiseau dont les cris dénonçaient leurs embuscades dans les Lois

JEAN PLÉBEAU. 245

leurs gestes que chacun ouvrait un avis différent. Enfin les soupçons prirent sans doute le dessus , car tous les yeux se dirigèrent du côté où les fugitifs étaient cachés, et quelques mains indiquèrent les touffes d'arbres voisines de celles qui leur servaient d'abri.

On conçoit avec quelle anxiété tous ces mouvements étaient observés par Françoise et par Jean. L'élévation de la chaussée les mettait momentanément en sûreté ; mais , en retournant sur leurs pas, le sergent pouvait leur couper la reLraite et arriver facilement jusqu'à eux. Rifflot le comprit sans doute ; car, laissant une partie de ses gens sur le rocher, il rebroussa chemin avec les autres , afin de tourner le marais.

Or, la disposition des lieux ôtait tout espoir d'échapper aux recherches. Le Glorieux s'en assura d'un seul coup d'œil et l'annonça à ses compagnons. Françoise se jeta dans les bras de Jean avec épouvante.

— Dans un quart d'heure ils auront fait le tour du palus , observa le boucanier, et nous allons être pris comme des tourterelles dans leurs nids.

— N'y a-t-il donc aucun moyen de fuite ? demanda la jeune femme avec désespoir.

— Aucun.

— Mais ne pouvons-nous nous défendre? observa Jean. Le Glorieux jeta sur lui un regard curieux.

— Ah ! ah ! dit-il , est-ce que tu te chauffes de ce bois-là ?

— Si seulement j'avais une arme ! . . ,

— Saurais-tu te servir de pistolets ?

— Donnez ! s'écria le marin.

Le boucanier les lui tendit tous deux.

— Au nom de Dieu , qu'allez-vous faire? demanda Françoise épouvantée.

— Rien, mon infante , dit le boucanier qui avait armé son mousquet ; nous voulons seulement leur chanter un petit air à deux voix pour nous distraire. Eh ! Jean, regarde l'amorce de tes pistolets.

— Mais la résistance vous est impossible , s'écria Françoise.

— Pourquoi donc , ma reine ? rien est-il au-dessus de qui combat pour vos charmes ?

— Les voici qui commencent à tourner le marais, interrompit Jean.

— Qu'ils viennent ; je réponds du premier qui paraîtra dans le fourré. Vous , seulement , ma beauté , placez-vous derrière cette seule souche de corrossol,

Où maints gazons enlacez gentiment

Font un chevet pour dormir doulcement (1).

— Non , dit Françoise d'un ton résolu , en enlaçant Jean de ses bras ; ma place est près de lui.

— Alors, couchez-vous au moins à ses pieds, afin de laisser passer les balles ; et toi , garçon , attention à ménager ta poudre , et ne tire qu'à commandement.

Tous firent silence ; il y eut une pause pendant laquelle on n'entendit que les pas réguliers , et, à chaque instant plus distincts, des colons.

— Ecoutez, interrompit tout à coup Françoise, en entendant, du côté du marécage, une sorte de piétinement confus mêlé de froissements de feuilles.

— C'est ce drôle de Mardi qui a trouvé du gibier et qui 'j'amuse à chasser comme un prince, tandis que nous sommes ici à défendre notre peau, observa le boucanier.

(1) Alhlette, pastorale.

JEAN PLEBEAU. 24T

— Regardez, regardez comme tous les bambous s'agitent.

— Vive Dieu ! il faut qu'il ait débusqué un peuple entier de ses pareils.

— Les voilà qui sortent du palus.

— Par le côté où se trouve le sergent?

— Voyez , voyez , comme il les pousse bravement devant lui.

Un troupeau de trente ou quarante porcs sauvages venait en effet de gagner le bord opposé, poursuivi par Mardi.

A cette vue, les colons s'arrêtèrent : tous les mousquets furent levés en même temps, et six coups de feu partirent. Le sergent voulut interposer son autorité , mais la proie était trop belle et la tentation trop forte pour des affamés à qui la cnasse était défendue depuis plusieurs mois. Tous se débandèrent en rechargeant leurs fusils, et se mirent à la poursuite des porcs qui s'étaient dispersés dans différentes directions.

Les hommes laissés sur la chaussée sous le commandement de l'Auvergnat et qui avaient tout vu, accoururent à leur tour pour prendre part à la curée, et ne tardèrent pas à disparaître dans la montagne. On entendit leurs coups de feu, d'abord à peu de distance et multipliés, ensuite plus éloignés et plus rares, jusqu'à ce qu'enfin on n'entendit plus rien et que le silence habituel des mornes annonçât la fin de la chasse.

Cependant nos fugitifs avaient profité de cette diversion inattendue pour quitter leur retraite , et , effrayée par les coups de feu , l'âme damnée avait pris son vol. Malheureusement le Glorieux et ses compagnons ne pouvaient reprendre leur route sans s'exposer à une nouvelle rencontre des colons que leur dispersion même ren-

daitplus difficiles à éviter. Le danger, quoique moinsimmédiat, était donc loin d'avoir disparu, el ils continuaient à se trouver placés entre deux lignes d'ennemis qui leur rendaient également chanceux le passage ou le retour.

Le boucanier déclara que, dans une telle position, le plus sûr était d'attendre la nuit, pensant avec raison qu'il serait alors plus aisé d'échapper à la troupe du sergent et de gagner le revers du morne. En conséquence, ils s'enfoncèrent dans la partie la plus inaccessible de la montagne, et s'y arrêtèrent pour attendre la fin du jour.

Nous avons vu, dans le chapitre précédent, comment les colons s'étaient dispersés sur les plateaux, emportés par l'ardeur de la chasse. Lorsque le sergent, qui avait d'abord essayé de les retenir, se vit abandonné, il prit également son parti et se mit à la poursuite des sangliers.

Cette chasse ne ressemblait point encore à celle dont un témoin contemporain nous a laissé une si amusante description (1). Privés de chiens, les chasseurs ne s'exposaient point aux défenses des porcs sauvages, et ne les attaquaient que de loin ; aussi la poursuite était-elle moins dangereuse, mais plus longue. Beaucoup de balles étaient perdues, beaucoup frappaient l'animal sans qu'il tombât. On ne s'étonnera donc point w les colons, trop subitement séparés pour

(i) Le père Duteitrc, dans son Histoire des Antilles.

JEAN PLÉBEAU. 240

convenir d'un rendez-vous, ne purent se retrouver ni se réunir.

Le père Joseph, qui n'avait point pris part à la chasse, faute de mousquet, suivit pourtant les chasseurs pendant quelque temps. Mais il s'arrêta enfin dans une clairière, espérant les voir revenir. La nuit arriva sans les ramener. II se décida à regagner le lieu même où l'apparition subite du troupeau de sangliers avait dispersé le détachement, espérant que tous y reviendraient comme à un rendez-vous tacitement convenu ; mais il n'y trouva personne.

Le soleil avait déjà disparu derrière les grands pics ; la vallée était plongée dans une ombre épaisse, et la troisième brise commençait à souffler. L'embarras du moine devint sérieux. Il promenait ses regards autour de lui, s'inquiétant et s'indignant à la fois de ne voir paraître aucun des hommes du détachement, lorsqu'il crut distinguer dans l'ombre une vague forme. Mais plus elle s'approchait, moins il pouvait la définir. C'était une masse noire, confuse, qui ne semblait appartenir à aucun être connu. Bien qu'on ne vît ni jambes ni bras à cette espèce de fantôme, il portait un fusil et s'avançait en chancelant. Enfin, lorsqu'il fut plus près, le moine crut reconnaître, aux premières lueurs des étoiles, la figure du sergent, mais sans pouvoir se rendre compte de l'étrange changement qui s'était opéré dans sa personne.

C'était en effet Rifïlot, dont la chasse avait été heureuse, et qui apportait un sanglier tout entier. Il avait pour cela, selon l'habitude des chasseurs, vidé l'animal, et lui avait fait, au milieu de l'échiné, un trou par lequel il avait passé sa tête, laissant ainsi pendre une moitié du porc par devant et l'autre par derrière.

Arrivé près du dominicain, il se baissa, et, dégageant sa tète avec peine, jeta à terre son fardeau :

250 JEAN PLÉBEAU.

— Par le ciel, mon révérend, êtes-vous seul? demanda-t-il.

— Seul, répondit le moine.

— Au diable ! Les drôles se seront laissé surprendre par la nuit, et c'est tout au plus si nous pourrons les réunir demain.

— C'était à vous de les retenir, observa le père Joseph avec aigreur.

— Ah bien! oui, les retenir quand ils sentent du lard ! dit Rifflot ; il serait plus facile de vous arrêter quand vous commencez un sermon.

— Et le prisonnier ?

— Eh bien ! nous le retrouverons, le prisonnier, pardieu ! ne fallait-il pas laisser échapper une pareille aubaine pour que M. de L'Olive eût un jour plus tôt son mort et le lieutenant sa vivante. Après tout, nous sommes bien dans la montagne, et quand nous y resterions un peu de temps, je n'y vois pas grand mal.

— Oublies-tu que cet homme et cette femme peuvent s'échapper, que le gouvernement t'a rendu responsable de leur perte, et que si tu ne les ramènes point?...

— Je serai pendu en échange de l'autre, continua Rifflot; c'est convenu. . . Aussi prendrai-je mes mesures en conséquence, et si je ne puis mettre la main sur le Normand....

— Eh bien?

— Suffit, mon révérend, j'ai mon idée et je la garde. Mais, quoi qu'il arrive, il faut souper, car j'ai un appéUt de capucin. Que dites-vous de ce gibier-là?

Le moine, qui sentait également l'aiguillon de la faim, jeta sur le sanglier un regard d'admiration.

— Examinez-moi cette chair, reprit Rifflot en retournant un des quartiers; deux pouces de lard au moins.

— L'animal a été béni de Dieu, répliqua le moine, d'un

JEAN PLÉBEAU. 25t

ton où la mysticité le disputait à la gourmandise ; mais vous ne pourrez le manger seul, mon fils.

— Je n'en sais rien, mon père; j'ai une faim rentrée qui dure depuis trois ans; avec cela qu'un quartier de porc cuit au boucan donnerait de l'appétit à un mort. Ce qui restera, d'ailleurs, peut servir plus tard : nous n'avons point souvent de pareilles aubaines dans les habitations.

En parlant ainsi, Rifflot avait allumé du feu. Il piqua autour quatre pieux, les réunit par des branches entrelacées, et étendit le porc sur cette espèce de gril (J). Une odeur de rôt ne tarda point à se répandre dans la clairière.

Le père Joseph était assis à quelques pas, suivant tous ces préparatifs du coin de l'œil. Il était évident que la vue du quartier de sanglier avait fait sur lui une vive impression ; mais ses relations avec le sergent n'avaient rien d'assez amical pour qu'il songeât à en prendre sa part sans y être engagé. Sa dignité luttait donc contre sa convoitise, et il gardait un silence embarrassé, attendant une invitation qu'il ne voulait point provoquer. Le Parisien comprit la réserve hautaine du moine, et résolut de s'en amuser

— Ne voulez-vous point profiter du feu, mon révérend ? reprit-il avec une bienveillance inaccoutumée; les nuits sont fraîches dans les mornes.

— En effet, dit le dominicain, qui s'approcha du boucan.

— Outre que le feu vous préservera des maringouins, continua Rifflot, car ces îles sont pleines de vermines malfaisantes, destinées à éprouver la patience d'un chrétien.

— C'est la vérité, répliqua le père Joseph, dont la faim avait singulièrement adouci l'humeur.

— Je me suis souvent émerveillé, continua le sergent,

(1) C'était là ce qu'on appelait un boucan.

252 JEAN PLÉBEAU.

qu'un homme de Dieu comme vous, qui pouvait vivre en repos dans son couvent, et faire son salut, ait consenti à quitter la France pour cette terre maudite.

— La religion nous ordonne le dévouement et le sacrifice, mon fils, répondit le moine, touché de la bienveillance apparente du Parisien.

— Sans doute, sans doute, mon père; mais l'épreuve est plus rude pour vous crue pour nul autre, car vous ne pouvez espérer aucun des avantages qui nous avaient été promis, et que nous finirons peut-être par obtenir. Chacun de nous travaille pour lui, tandis que vous, votre temps et vos peines sont dépensés au profit de la colonie entière ; si bien que vous êtes le plus pauvre et le plus dénué...

— Je suis bien aise que vous sentiez cela au moins, mon fils.

— Pardieu ! si je le sens ! Il suffit pour cela d'ouvrir les yeux. Voyez, par exemple : aujourd'hui vous êtes le seul qui n'ayez pu profiter de la chasse, et tandis que chaque homme du détachement est probablement, comme moi, devant un boucan où grille quelque quartier de porc, vous n'avez peut-être pour toutes provisions que votre rosaire à reliques.

— Je n'ai en effet, dans mon sac, que quelques ignames crues.

— Triste manger, mon père. L'igname et la banane me font le même effet, en cuisine, qu'une femme légitime en amour. Vous ne comptez pas sûrement souper avec cela ?

— Je souperai avec ce qu'il plaira à Dieu de m'envoyei , dit le père Joseph en jetant au sanglier rôti un regard oblique; j'espère tout de sa miséricorde, comme les solitaires que ses envoyés venaient autrefois visiter dans le désert.

— C'est-à-dire que vous attendez un ange ?

— Dieu peut trouver ailleurs que dans le ciel des servi-

JEAN PLEBEAU. 2ï3

leurs qui me soient en aide, répondit Joseph avec une onction qui semblait prendre sa source dans l'estomac.

— Par mon salut ! j'ai envie d'être un de ces serviteurs.

— Que voulez-vous dire , mon fils ? demanda le moine d'un accent de joie contenue.

— Je veux dire, reprit Rilïlot , que pour être un pécheur on n'est pas tout à fait sans charité, et que, puisque le hasard m'a ce soir favorisé , je veux que vous partagiez mon heureuse chance.

La figure du dominicain s'ilhimina.

— Approchez , reprit le sergent avec une cordialité apparente ; vous voyez ce quartier de pore , mon révérend ; il m'appartient!

— Sans aucun doute , mon fils !

— Ce feu est également à moi.

— Je ne le conteste point.

— Eh bien! mon père, reprit majestueusement Rifflot, je vous permets...

— Vous me permettez?... répéta le moine en souriant d'un air aimable.

— Je vous permets d'y faire cuire vos ignames.

Cette invitation grotesque , à laquelle le père Joseph était loin de s'attendre , le fit tressaillir ; ses yeux rencontrèrent le sourire du sergent , il rougit de colère , et se levant brusquement :

— Au grand diable d'enfer toi et ton feu , mécréant ! s'écria-t-il.

— Eh bien ! dit Rifflot, sont-ce là les remerciements d'un chrétien ?

— Des remerciements ! oses-tu bien , drôle , en espérer?

— Ah ) j'entends, j'entends, dit le Parisien en éclatant de rire ; vous auriez voulu qu'on vous proposât , outre le l'eu ,

254 JEAN PLÉBEAU.

la sauce pour vos patates douces; mais que ne parliezvous, mon révérend ?

— Je n'ai rien voulu ; et je n'ai rien demandé.

— Sans doute ; mais une tranche de lard assaisonne les ignames aussi agréablement qu'une phrase latine un sermon; voyez, mon père, la belle couleur que ce quartier de sanglier prend sur le boucan.

Le dominicain détourna la tête.

— J'ignorais , du reste , que sa révérence tînt à ces misères charnelles, continua le sergent; d'autant qu'elle parle toujours de la nécessité de songer uniquement au royaume du Christ, où il n'y a point, que je sache, de sanglier rôti... Mais sentez donc , mon père , quel fumet !

Le moine se boucha le nez , en jetant au Parisien un regard furieux.

— Allons , allons, dit celui-ci , qui avait tiré son coutelas de la gaîne et coupé une large aiguillette dans le quartier de sanglier , point de rancune ; goûtez-moi ce morceau d'entre-lard.

— Vade rétro, murmura le moine en écartant de la main la tranche de porc avec une dignité combattue.

— Regardez cette chair rose et ce jus qui coule , mon révérend.

— Jbrenuntio , abrenuntio , balbutia Joseph qui sentait la tentation trop forte pour y résister longtemps.

— Le voilà sur une feuille de latanier avec deux piments que j'ai cueillis en chemin , continua Rifflot ; ajoutez-y un peu de citron , et vous aurez un mets de prince.

I e morceau de sanglier avait en effet été posé devant le moine ; celui ci parut hésiter ; ses yeux se tournèrent avec embarras vers le sergent , puis , avec convoitise , vers la feuille de latanier; enfin l'appétit l'emporta, et il se mit à manger d'un air d'humilité honteuse.

JEAN PLÈBE AU. 25 r*

Rifflot, qui avait affecté de ne point le regarder pendant le combat qu'il se livrait à lui-même , jeta de son côté un coup d'oeil rapide, et fit une grimace narquoise, mais garda le silence.

Le morceau servi au moine fut bientôt dévoré, et le Parisien lui offrit une seconde grillade qu'il reçut avec moins de mauvaise humeur. Enfin la gourde d'oûycou acheva de l'apaiser, et la conversation reprit bientôt sur un ton presque amical.

Opposés par leurs préjugés, le père Joseph et Rifflot Tétaient beaucoup moins par leurs caractères. Tous deux avaient le même amour de changements, d'émotions, d'aventures, et il est probable que des habitudes communes n'auraient point tardé à les mettre d'accord. Mais c'est le propre des natures qui se ressemblent et qui ne peuvent cependant s'entendre en tous points, d© s'attaquer plus violemment. Il en est pour les esprits comma pour les • choses; la lutte est toujours plus vive entre les nuances qu'entre les espèces, e£ Ton a remarqué depuis longtemps que les guerres de sectes devaient toujours être plus acharnées que les guerres de religion.

Le souper fini , Rifflot et le père Joseph causèrent quelque temps, puis songèrent à dormir. Il était probable que les colons, surpris par la nuit sur différents points de la montagne, s'efforceraient de gagner la clairière le lendemain. Le plus sûr était donc de les y attendre, et d'y passer la nuit.

Ces espèces de bivouacs dans la forêt étaient trop ordinaires dans la vie aventureuse des colonies, pour effrayer Rifflot et le père Joseph. Tous deux développèrent les grands sacs qu'ils portaient en bandoulière, s'y blottirent alin d'éviter les maringouins et les moustiques dont les morsures ne leur eussent permis aucun repos ; puis , se

256 JEAN PLÉBEAU.

roulant dans un ooin, parmi les feuilles, de manière à ne pouvoir être aperçus, ils s'endormirent tranquillement.

Il y avait environ une heure que la clairière était plongée dans le silence, lorsque le Glorieux y arriva avec Françoise et Jean. Un premier coup d'œil lui fit comprendre que les colons venaient de la quitter. Il allait témoigner sa surprise de ce qu'ils se fussent retirés en abandonnant la meilleure partie de leur proie, quand un grognement de Mardi-Gras l'avertit qu'ils n'étaient pas loin ; le sanglier venait, en effet, de sentir Rifflot et le moine.

Il conduisit le Glorieux droit aux buissons sous lesquels tous deux étaient cachés.

Le boucanier éclata de rire.

— Ah ! fort bien , dit-il ; ces messieurs se sont mis à l'écart pour digérer en sûreté. Sur mon âme , ils sont trop à l'aise pour qu'on les dérange.

— Et s'ils s'éveillent ? observa Jean.

— Je les engagerai à se rendormir , répondit le boucanier en détachant le licou de Mardi; je vais d'ailleurs les mettre à l'abri des insectes.

— Gomment cela?

— En fermant leur moustiquaire, garçon.

Il avait en effet saisi les sacs, et en lia fortement l'ouverture avec le licou. Jean et Françoise ne purent s'empêcher de sourire de l'expédient.

— Mais êtes-vous sûr qu'ils soient seuls? demanda le premier.

— Ce qui reste du porc témoigne du nombre des convives, dit-il ; et Dieu en soit loué, car nous y aurons gagné un souper.

Les fugitifs tournèrent les yeux vers le boucan, et la vue du sanglier rôti réveilla aussi leur faim , car tous deux n'a-

JEAN PLËBEAU. 257

vaient rien mangé depuis la veille. Cependant la crainle l'emporta chez la jeune femme :

— Au nom du ciel ! ne nous arrêtons point , dit-elle ; songez qu'une heure de retard peut nous perdre.

— Songez qu'un repas peut nous sauver , ma reine , répondit le Glorieux ; la route qui nous reste à faire demande des forces et du courage , choses rares avec un estomac vide.

— Mais, si les colons nous découvrent?

— Impossible ; les colons ne connaissent point assez bien les mornes pour les parcourir à cette heure ; la chasse les a d'ailleurs dispersés, et ils auront tous campé, comme ceux-ci , là où la nuit les aura surpris. Le plus agréable pour nous est donc aussi le plus sage ; goûtons la cuisine de ces messieurs, tandis qu'ils dorment dans leurs sacs comme des pistaches dans leurs gousses. Venez , mon infante, les déités elles-mêmes ont besoin de se repaître , et c'est la véritable heure de la médianoche.

Le jour n'a point de ses chaleurs ardentes Encor doré les roches aboyantes; Les rocs, en l'ombre encore enveloppés, Cachent le front de leurs sourcils huppés; Et le doux somme enchante la paupière Des agnelets en leur toit solitaire (i).

En parlant ainsi, il avait pris la main de la jeune femme, et l'avait forcée à s'approcher du boucan. Tous trois s'assirent autour du feu pour souper, et la garde des sacs fut confiée à Mardi, qui se coucha auprès.

Mais la présence de ces deux ennemis inspirait à Françoise une terreur involontaire; ses yeux se tournaient sans cesse de leur côté. Le Glorieux s'en aperçut.

(1) Jthlette, pastorale.

— Pour Dieu ! soyez sans crainte , dame de mon cœur , ou j'enfonce mon coutelas dans ces sacs pour vous ôter tout souci.

— Dieu vous en garde ! s'écria la jeune femme ; je ne me consolerais de ma vie d'avoir fait couler une goutte de sang.

— Qu'est-ce que le sang de ces deux manants , au prix de votre repos, belle des belles? reprit le boucanier ; ne seraient-ils point trop heureux de mourir pour rassurer leur divinité ?

Ce miroir de beauté, ce chef-d'œuvre des dieux, Car tu surpasses tout, ange venu des cieux ! Le printemps, gracieux mignon de la nature, Ne découvre à nos yeux tant de riche peinture, Tant de roses, d'œillets et de lis blanchissants, Que tu produis ès-cœurs de plaisirs ravissants. Ton front semble à l'ivoire, et ta bouche odorante Fait voir un double rang que tout le monde enchante; De cinabre entouré, l'or de tes blonds i heveux Mérite que chacun lui consacre ses vœux. Hymette n'a pas tant en ses ruches d'avetles Qu'il nait dessous tes pas d'amoureuses fleurettes; Et tes yeux qui font honte au grand père des jours Lâchent, à tout moment, mille petits amours.

Ces vers, noble dame, qui semblent avoir été composés à votre intention, sont de maître Claude Temet, professeur de mathématiques et arpenteur iurê pour le roi au Chalonnais (1).

— Au diable vos vers ! dit Jean qui ne pouvait s'accoutumer à la galanterie du boucanier; ne songeons qu'âne point perdre de temps.

Le Glorieux se détottrna avec une dignité offensée :

(I) Tragédie de Sai.ite Reine Dahjse, imprimée à Troyes chez Pierre Garnier.

JEAN PLÉBEÀU. 2S9

— Appelez- vous perdu le temps passé à rendre hommage aux belles? dit-il. Par le ciel ! c'est là une hérésie , monsieur , qu'un gentilhomme ne peut souffrir !

— Silence , interrompit Françoise effrayée.

— Qu'y a-t-il, noble dame ?

— Voyez.

Le doigt de la jeune femme indiquait un des sacs qui venait de se fendre , laissant paraître le sergent son coutelas à la main.

- Rifflot ! s'écria le Glorieux en se levant.

- René ! répliqua le Parisien.

- Comment, c'est toi, maraud ?

— C'est vous , messire ?

— Avance , drôle.

— Me voici , cousin.

— Plaît-il ? dit le boucanier en fronçant le sourcil ; tu as, je croîs, oublié mon avertissement.

— C'est juste , reprit Rifflot, tu veux que je renonce à la parenté de votre seigneurie; mais l'habitude...

— Assez et réponds, interrompit brusquement René. Qui t'amène dans les mornes , vaurien ?

— Ne le vois-tu pas ? je suis venu pour chasser le sanglier.

— Tu mens. Tu cherchais ce jeune homme pour le faire fusiller.

— Qui vous a dit?...

— Et tu avais encore une autre mission.

— Moi ?

— Toi !

Rifflot et le boucanier se regardèrent , mais le premier baissa les yeux.

— Eh bien ! c'est vrai, dit-il ; je devais ramener la iNormande;

— Et puis?

— Et puis faire , si je le pouvais, en chassant , une provision de lard.

— Y compris celui de Mardi et le mien ?

— Hein?

— Allons, pas de subterfuges , te dis-je , manant ; je sais tout.

— Tout ! au diable donc les cachoteries , s'écria le Parisien ; tu sais alors, René, que j'avais résolu de ne point retourner au fort où je craignais quelque tour du lieutenant ; la Normande peut t'attester que je songeais depuis longtemps à quitter les établissements.

— C'est la vérité, dit Françoise.

— Mais M. de L'Olive nous fait surveiller comme des nonnes en promenade ; il fallait attendre l'occasion de gagner le morne Piment.

— Quoi ! tu comptais venir à mon carbet? dit le Glorieux.

— Tout droit.

— Et tu espérais être reçu ?

— En ma qualité de parent.

— Encore ! s'écria René avec un geste violent.

— Eh bien non, eh bien non ! reprit Rifflot ; ne te fâche pas, cousin...

Le Glorieux se leva en armant sa carabine. Le Parisien recula, et Jean releva vivement l'arme du boucanier.

— Laisse, laisse, Normand, reprit celui-ci furieux; aussi bien sa mort est nécessaire à notre sûreté. Si nous le laissons en arrière, il nous fera découvrir.

— Au contraire , interrompit Rifflot ; je vous dirai comment échapper au lieutenant.

— Et qui assure que tu ne nous trahiras pas ?

— Je vous suivrai, cou..., messire René, veux-je dire ;

JEAN PLÉBEAU. 2fil

et de plus, je vous livrerai un de vos ennemis, ce moine qui a voulu vous faire reprendre autrefois.

— Le père Joseph ! Où est il ?

— Regardez, dit Rifflot en montrant le second sac, à l'ouverture duquel venait d'apparaître la tête effarée du dominicain.

La colère du Glorieux ne put tenir à cet aspect.

— Pardieu! mon révérend, s'écria-t-il, vous me faites l'effet d'un embryon dans un bocal !

— C'est le mécréant du morne Piment, interrompit le dominicain.

— Lui-même, mon père, que vous vouliez faire pendre pour son salut, et qui est aujourd'hui à même de reconnaître vos bonnes intentions.

— Ne te réjouis pas encore, fils de Satan, dit le moine en promenant autour de lui un œil menaçant ; le lieutenant n'est pas loin.

— Merci de me le rappeler, mon père, c'est de la charité chrétienne, répondit le Glorieux en se levant.

11 prit Rifflot à part, lui fit plusieurs questions sur les dispositions prises par Fontaine; puis, se tournant vers Jean :

— Il est temps de repartir, dit-il, si nous voulons arriver avant le jour.

— Qu'allez-vous faire du sergent et du moine? demanda le jeune homme à demi-voix.

— Nous y penserons plus tard; je les emmène provisoirement comme otages.

— Mais ne chercheront-ils point à fuir ?

— Je le jure, s'écria Rifflot.

— Et moi, j'y prendrai garde, ajouta le boucanier en préparant le licou de Mardi.

— Ne vous fiez-vous point à ma parole, messire René ?

262 JEAN PLÉBEAU.

— Je me fie à ta parole, aidée d'une corde de mahot.

— Quoi! vous voulez?

— Tes poignets, drôle, et pas de phrases ; le temps nous presse.

Il s'était approché du sergent, auquel il lia les mains derrière le dos malgré ses protestations ; mais lorsqu'il s'avança vers le père Joseph pour en faire autant, celui-ci tira son coutelas et se mit en défense.

Le Glorieux jeta un regard à Jean, qui se glissa derrière le moine, lui saisit les deux coudes et le désarma.

— Traître ! s'écria le dominicain en essayant de se débattre.

— Doucement, doucement, dit le Glorieux; point de mauvaise humeur, mon père ; nous voulons seulement que vous gardiez les mains jointes, attitude convenable pour un homme de votre robe.

— Lâches mécréants ! hurla le père Joseph exaspéré.

— Vous avez raison, reprit le boucanier tranquillement ; nous sommes tous assez mauvais chrétiens pour craindre une mort subite; aussi marcherez-vous en avant, afin de recevoir les coups, s'il y en a.

— Je ne marcherai pas, dit le moine.

— Allons, ne vous entêtez pas, mon père.

— Je ne marcherai pas ! vous dis-je.

— Vous voulez donc rester en arrière?

— Oui.

— Vous êtes décidé ?

— Décidé.

Le Glorieux arma sa carabine et recula d'un pas.

— Ou'allez-vous faire? s'écria Françoise.

— Prendre mes précautions pour que le révérend ne fasse point découvrir nos pistes , répondit le boucanier d'une voix ferme.

JEAN PLEBEAU. 263

— Oh ! pas de violence, au nom du ciel !

— Qu'il marche, alors.

La jeune femme se tourna vers le moine les mains jointes, et le supplia de céder; celui-ci eut un moment d'hésitation; ses yeux enflammés se promenèrent autour de lui comme s'il eût cherché un moyen de résistance ou une chance de salut. Enfin il baissa la tête avec un grincement de rage.

— Eh bien ! demanda le boucanier impatienté.

— Oh ! je me vengerai, murmura le dominicain en se mettant en marche.

— A la bonne heure, mon père, dit le Glorieux; voilà de vrais sentiments de moine. C'est folie de se faire tuer comme une tourterelle ; il faut attendre l'occasion de rendre un peu de mal à son ennemi, ne fût-ce que par justice. Et maintenant, en route. Holà! Mardi, viens présenter ton échine à notre Hélène, et vous, mes gars, bon pied, bon œil et bouche close !

Tous se remirent en route; le sergent et le moine marchaient en tête, surveillés par le Glorieux ; puis venaient Françoise et Jean.

La petite troupe s'avançait aussi rapidement que le permettaient la nuit et la difficulté du chemin. Le silence qu'elle observait n'était troublé que par le bruit des pas sur les branches mortes ou par la respiration haletante de Mardi.

Elle atteignit enfin un bois d'acajous, d'arbres épineux et d'acomas, où la marche devint plus facile. L'ombre épaisse des arbres, en interceptant l'air et le soleil, avait détruit tous les buissons, et le pied ne rencontrait que de la mousse parsemée de quelques touffes de fougères étiolées. L'obscurité y était si profonde, que le Glorieux, craignant de laisser échapper ses prisonniers, posa sa

carabine en bandoulière, saisit par le milieu la corde de mahot qui les liait tous deux, et dit à Jean et à Françoise de doubler le pas.

Cependant le sanglier semblait s'avancer avec répugnance. Depuis son entrée dans le bois, il respirait l'air et grognait sourdement.

— Qu'y a-t-il, Mardi? demanda le boucanier. Le sanglier répondit par un grondement inquiet.

— J'entends bien que tu me dis de prendre garde, reprit le Glorieux ; mais de quoi, mon gros?

Et comme l'animal continuait son avertissement sans donner aucun signe qui désignât le danger, il pria Françoise de descendre et laissa passer Mardi devant.

Celui-ci eut à peine fait quelques pas, qu'il s'arrêta brusquement, changea de direction, s'arrêta de nouveau, revint en arrière et finit par se coucher à terre avec un hurlement de détresse.

Le Glorieux lâcha vivement la corde des prisonniers et voulut ramener son fusil qu'il avait passé en bandoulière ; mais avant qu'il eût pu se mettre en défense, deux pieds s'appuyèrent sur ses épaules ; il leva la tête. Des ombres venaient de se détacher de tous les arbres, en poussant le cri de guerre des Caraïbes, et avant que lui et Jean eussent pu se reconnaître, ils se trouvèrent entourés par les sauvages, saisis et garrottés.

JEAN PLÉBEAU. 2o'S

Une centaine de cases étaient dispersées sans ordre au fond d'une clairière pratiquée dans les bois touffus qui ombrageaient la montagne Sainte-Rose. Les troncs d'arbre à demi brûlés, la terre recouverte de cendre, les feuilles encore vertes formant les toits des carbets, tout annonçait un de ces nouveaux établissements formés par les familles caraïbes que les Français avaient chassées des autres versants de la Basse-Terre. Bien qu'elles fussent accoutumées à vivre séparément et à former chacune un hameau, elles s'étaient depuis peu réunies dans cette commune retraite, afin de pouvoir se mieux défendre si on les attaquait. Le vieil Alayoulé lui-même, chef de tous les Galibis de l'île, y avait bâti son carbet, et son fils, le capitaine, y avait amené ses pirogues par la rivière de la Ramée.

Du reste, quelque pauvre et grossier que fût le village des Caraïbes, les bois au milieu desquels il était bâti lui donnaient une sorte de splendeur sauvage. Enfermée dans son encadrement de sombre verdure, la clairière semblait l'œil de la forêt, et recevait seule la lumière du ciel. Les rayons du matin y pénétraient obliquement, ruisselant à travers les feuillages en cascades étincelantes. On entendait sous les arbres les gais sifflements des gobe-mouches et des anolis mêlés aux chants du rossignol des Antilles et aux bourdonnements des abeilles. A voir le village caraïbe avec sa forme allongée, au milieu de cet océan de feuilles,

Î66 JEAN PLÉBEAD.

et bercé, pour ainsi dire, par ces sauvages mélodies, on eût dit une canoùa (1) lumineuse, à l'ancre dans les ombrages.

Ce fut là que les Caraïbes conduisirent le Glorieux et ses compagnons. Comme les chefs étaient absents, on les enferma dans une case dont la garde fut confiée à quelques-uns des jeunes guerriers de l'expédition.

Un jour entier, puis une nuit s'écoulèrent ainsi dans l'attente et les angoisses. Tous savaient trop bien quel sort leur était réservé par les sauvages pour ne pas s'en épouvanter. Françoise surtout sentait son cœur se glacer au souvenir de ce qui lui avait été raconté dans les habitations ; elle tremblait pour Jean et pour elle-même ; car, en même temps que son amour avait grandi de tout ce qu'elle avait souffert pour le jeune homme, son attachement à la vie s'était accru des efforts tentés pour la sauver. Aussi se sentait-elle saisie, par instants, d'une sorte de rage désespérée, à l'idée de voir tant de courage, de fatigues et de volonté rester sans résultat. Elle demandait à Dieu, les mains jointes et d'une voix hardie, ce qu'il fallait donc faire pour mériter de vivre, et à quel prix il mettait ici-bas le bonheur ? Puis les plus humbles désolations succédaient à cette espèce de révolte ; elle priait avec ferveur, offrait sa vie pour sauver celle de Jean, ou demandait même, comme faveur suprême, une mort commune, mais prompte et sans agonie. Le jeune marin essayait vainement de réveiller ses espérances en lui rappelant les dangers auxquels ils s'étaient déjà dérobés ; Françoise avait épuisé sa vigueur. Elle était arrivée à ce moment où l'âme vaincue demande compte des souffrances subies et des efforts tentés ; — triste révolte de notre faiblesse con-

(l) Barque caraïbe.

JEAN PLEBEAU. 267

tre une volonté que nous trouvons inique, parce que nous ne pouvons la comprendre, et qui nous ôte la résignation, cette dernière douceur mise par Dieu au bord des coupes les plus amères.

Le désespoir de Rifflot était presque aussi vif, mais moins touchant. Dans son trouble il s'en prenait à tout le monde et à toute chose de son malheur ; accusait le lieutenant Fontaine, le troupeau de sangliers, les forêts vierges, et finissait chaque lamentation par des blasphèmes qui ne manquaient jamais d'exciter la fureur du moine.

Quant au Glorieux, il se montrait aussi libre d'esprit et aussi tranquille que s'il se fût trouvé au morne Piment, faisant les honneurs de son carbet. La tête appuyée sur Mardi, qui s'était philosophiquement endormi à terre, il continuait à sourire gracieusement, à appeler Françoise son infante, et à citer des vers de pastorales, sans s'inquiéter du sort qui les attendait. La dignité que Jean puisait dans son courage, il la trouvait, lui, dans son insouciance et dans sa vanité. Semblable à ces acteurs soigneux qui gardent leur attitude tant que le rideau n'est point tombé, il tenait à se conduire, jusqu'au dernier instant, en véritable gentilhomme.

Comme tous les carbets bâtis par les sauvages, celui dans lequel les prisonniers se trouvaient renfermés n'avait d'autre ouverture qu'une porte qui avait été soigneusement close. Cependant les premières lueurs du soleil , pénétrant à travers les fentes du toit, réveillèrent le Glorieux. Il se souleva en se secouant, et ses yeux rencontrèrent ceux de Rifflot, qui était assis à terre, regardant avec effroi ces traînées lumineuses qui annonçaient le jour.

— C'est ce matin qu'ils vont venir, René, murmura-t-il d'une voix basse et tremblante.

268 JEAN PLÉBEAU.

— J'y compte bien, dit tranquillement le boucanier.

— Vous y comptez? répéta Rifflot. Avez-vous donc quelque espoir ?

— Sans doute, sergent, j'ai l'espoir d'être très-prochainement boucané.

Le Parisien eut un frisson.

— Atroce ! atroce! murmura-t-il. . . et nul moyen d'échapper?. . . Vous ne connaissez nul moyen, René ? Si vous pensiez qu'en leur parlant ! vous savez que je connais un peu leur langue ; c'était moi qui servais d'interprète avant la guerre quand nous faisions des échanges.

— Gela vous servira bientôt.

— Vous croyez ?

— Quand vous serez lié au poteau, vous pourrez chanter votre chant de mort en caraïbe.

— Ne parlez pas décela, René ; j'espère toujours, moi: cette nuit j'ai beaucoup réfléchi ; il m'est venu une idée.

— De vous confesser, peut-être ?

— Non.

— D'avaler votre langue ?

— Non, non.

— Quoi donc ?

— De me faire sauvage !

— Vous ! s'écria le Glorieux.

— Ils ont bien reçu des engagés marrons qui font maintenant partie de leurs-tribus.

— Et vous échangeriez vos hauts-de-chausses contre un habillement de roucou (1) ?

— J'aime mieux être peint à l'huile que rôti.

— Pardieu, je veux voir cela, fût-ce de dessus le boucan. Prenez garde seulement que l'habit de roucou est le

(i) Peinture dont se servent ies Caraïbes pour se tatouer.

JEAN PLEBEAU. 269

plus gênant à porter quand on n'en a pas l'habitude. Sur mon âme, sergent, je gage que vous aurez l'air d'une poule qui a perdu sa queue. Vous voudrez toujours mettre vos mains dans vos poches.

— Riez, riez, dit Rifflot; peu m'importe mon habit, si je sauve ma peau.

— Quant à la peau, dit le boucanier, il ne vous en restera guère, Parisien.

— Que voulez-vous dire ?

— Ne savez-vous point que pour être admis dans la tribu il faut se faire recevoir au nombre des guerriers?

— Eh bien, je me ferai recevoir.

— A la bonne heure ; mais moi j'ai vu une de ces réceptions, et je sais à quelle épreuve on est soumis.

— Epreuve ? répéta Rifflot inquiet.

— D'abord, sergent, on vous placera sur une sellette devant les guerriers assemblés; votre introducteur vous adressera un beau discours pour vous exhorter à manger beaucoup d'ennemis, et à ne pas faire plus de cas de la douleur ou des coups que d'une gorgée de vin d'ananas; après quoi il prendra un mancefenil (1) vivant par les pieds, et lui brisera la tête sur votre front.

— Que dites-vous?

— L'oiseau sera ensuite broyé entre deux pierres jusqu'à ce qu'on en ait fait une sorte de sauce assaisonnée de piment rond; votre patron vous découpera la chair sur tout le corps avec une dent d'acouty, et lavera la plaie avec cette sauce.

— C'est impossible, s'écria Rifflot.

— Ecoutez donc jusqu'au bout, sergent. Une fois les découpures ainsi bassinées de piment, on vous fera manger

(1) Oiseau de proie.

270 JEAN PLÉBEAU.

cru le cœur du mancefenil, afin de vous donner du courage ; puis on vous couchera dans un hamac de coton, où vous devrez rester cinq jours sans manger, boire ni remuer. Encore raudra-t-il souffrir toutes ces épreuves sans froncer le sourcil ni pincer les lèvres, sans quoi vous serez honteusement chassé comme un lâche.

— Et si je refuse de faire toutes ces sottises?

— Vous ne serez point reçu dans la tribu.

— Autant vaut alors être boucané, s'écria Rifflot d'un air consterné.

— C'est mon opinion, dit gravement le Glorieux. Mais silence, voici notre déesse qui se réveille; ne la fatiguez point de vos terreurs; qu'elle puisse se remettre etm'entendre, car sa cruauté est mon véritable malheur, sergent : c'est d'elle que me viennent tous mes tourments, comme ceux du tendre Neris venaient de son ingrate bergère.

Et prenant sa voix de théâtre, le boucanier s'écria :

Toujours la pluie et le vent au visage, Toujours un feu d'amour qui me saccage, Toujours un taon qui s'attache à mon flanc, Et sans tomber me dévore le sang.

Toujours, toujours un renfort de tourmente Par le mépris de ma fière Adamante.

Françoise venait d'ouvrir les yeux, et son premier mouvement fut de chercher Jean à ses côtés; elle saisit sa main, qu'elle serra dans les siennes avec une tendresse convulsive. Le jeune homme l'attira contre son cœur et lui adressa quelques douces paroles.

— Le soleil... le soleil, interrompit la jeune femme en montrant les lueurs qui pénétraient dans la case.

— Du courage, Françoise, dit Jean avec douceur; tout n'est point encore désespéré. Un jour et une nuit se sont écoulés sans rien amener de fâcheux pour nous.

JEAN PLÉBEAU. 271

— Plus ils ont attendu, moins ils attendront désormais, répliqua Françoise.

— Qui sait si ces retards ne nous sauveront point ! Il ne faut qu'un heureux hasard.

— Le lieutenant Fontaine devrait bien avoir l'esprit de nous chercher de ce côté, observa le Glorieux.

— Hélas ! ce serait encore la mort ! balbutia la jeune femme.

— Qui sait, ma reine? Il y a toujours de la ressource avec des hommes civilisés. En tout cas, j'espère comme Jean. Chaque heure de retard augmente nos chances de salut ; aussi, ne devons-nous songer qu'à gagner du temps.

— Vous ne devez songer qu'à confesser vos péchés, et à vous repentir, interrompit une voix impérieuse.

Le boucanier se détourna et aperçut le moine qui venait de se soulever.

— Merci, mon révérend, reprit-il tranquillement; nous nous en occuperons quand il en sera temps ; mais pour le moment, je sens plus le besoin d'une tranche de porc que celui de l'absolution. Depuis que nous sommes leurs prisonniers, ces drôles nous ont à peine accordé quelques ignames cuites dans leur infernale sauce de piment.

— Ecoutez ! interrompit Françoise.

— Voici quelqu'un.

La porte venait en effet de s'ouvrir, et deux sauvages parurent. La jeune femme se rapprocha de son mari, et Rifïïot poussa une exclamation d'épouvante.

— Silence ! dit le Glorieux à voix basse ; et surtout, sergent, pas un mot qui puisse leur faire deviner que vous les comprenez.

Le sergent n'eut point le temps de répondre ; les deux Caraïbes venaient d'entrer.

Celui qui marchait le premier était de haute taille, et

272 JEAN PLËBEAU.

tout en lui annonçait, à la fois, la force et l'habitude du commandement. Ses longs cheveux, tordus avec soin , étaient entremêlés de cristal et de tresses de coton. Sur sa poitrine pendait le caracoli en forme de croissant que portent les chefs, et un collier de dents de léopard, auquel il avait attaché un sifflet fabriqué avec un ossement humain ; ses bracelets étaient de plumes de perroquet, et il tenait à la main un boutou (1) artistement ciselé, à la poignée duquel pendait une frange d'écorce coloriée.

Il s'arrêta devant les prisonniers, promena sur eux un regard pénétrant, et tressaillit à la vue de Françoise; mais ce fut un mouvement rapide et presque imperceptible: car il se détourna à l'instant même vers son compagnon qui était demeuré quelques pas en arrière, et lui fit signe d'approcher.

Celui-ci était plus petit, plus vieux, et quoique soigneusement roucoué, d'une teinte plus claire que le chef. Ses yeux étaient gris, et ses cheveux presque blonds, chose inouïe chez les Caraïbes ; enfin, il portait à la ceinture un coutelas que le Glorieux reconnut aussitôt.

— Par mon salut, ce n'est point là une peau tannée, mais quelque échappé des établissements, dit-il ; voyez, sergent, si vous ne reconnaîtriez point sous cette peinture à l'huile un de vos colons ?

Rifflotleva la tête ; mais le sauvage demeura impassible, comme s'il n'eût rien compris à l'exclamation du boucanier. Le chef le prit à l'écart, et lui adressa la parole en langue caraïbe.

— Que dit-il , sergent ? demanda le Glorieux tout bas.

— Il lui ordonne , je crois , de nous interroger, répondit Rifflot qui ne pouvait saisir que quelques mots.

(1) Casse- tête.

JEAN PLÉBEAU. 273

— C'est donc un interprète?

— Nous allons voir.

Le sauvage venait de se rapprocher , et s'adressant à René :

— Vous avez deviné juste , mon gentilhomme , dit-il , je suis un Français comme vous.

— Le Lorrain ! s'écria Riiïlot.

— Précisément , sergent ; mais ne montrez ni joie , ni étonnement, car le chef nous observe.

Il se tourna alors vers le Caraïbe et lui adressa quelques mots dans sa langue.

— Je l'assure , reprit-il, que vous êtes des blancs fugitifs, et ennemis des colons comme lui.

— Vous lui dites la vérité, sans vous en douter, répliqua le Glorieux. Est-ce le chef de la tribu ?

— C'est seulement son fils, et l'un de nos plus braves capitaines.

— Que compte-t-il faire de nous ?

— Je l'ignore ; le grand Alayoulé est absent , et lui seul décidera de votre sort.

— Quand viendra-t-il ?

— Tout à l'heure.

— Et pensez- vous que l'on puisse espérer ? Le déserteur secoua la tête.

— Ils doivent se réunir ici, aujourd'hui même, dans un oûycou général, dit-il, et une fois ivres...

— C'est entendu, interrompit le boucanier avec une grimace significative ; mais ils se préparent donc à une expédition ?

— Ils veulent détruire vos établissements, et c'est même pour vous interroger sur le nombre des colons et sur leurs moyens de défense que le fils d' Alayoulé m'a conduit ici.

A ces mots il se détourna de nouveau vers le sauvage ,

274 JEAN PLËBEAU.

et parut lui donner quelques détails ; le visage du jeune capitaine s'éclaircit tout à coup et un sourire entr'ouvrit ses lèvres.

— Je l'assure que les colons sont presque tous atteints du coup de barre (1) et manquent de munitions, dit le déserteur en se retournant vers le Glorieux.

— Ainsi, vous croyez qu'à leur arrivée les vôtres nous feront un mauvais parti , reprit Rifflot qui ne songeait qu'à la crainte précédemment exprimée.

— Probablement.

— Et vous , un compatriote , vous souffrirez que l'on boucane des Français comme des quartiers de porc ? s'écria le Parisien.

— Je voudrais vous sauver, dit le déserteur, mais il faut pour cela une occasion. Du reste , ne laissez paraître aucune inquiétude : la faiblesse d'un ennemi vaincu est pour le Caraïbe une excitation à la cruauté ; montrez- vous impassibles, si vous voulez qu'ils vous épargnent. Mais le fils d'Alayoulé nous regarde, ne me parlez plus , et quand vous me rencontrerez, n'ayez point l'air de prendre garde à moi.

A ces mots, il se tourna vers le chef, et s'entretint longtemps avec lui à voix basse. Deux ou trois fois le Caraïbe tourna les yeux du côté où se trouvait Françoise ; enfin, après un assez long pourparler, le déserteur revint au prisonnier :

— Le capitaine a remarqué la jeune femme, dit-il à Jean.

— Ah! qu'il sauve mon mari! s'écria la Normande.

— Je lui ai assuré que c'était votre frère, et à ce titra

(i) Maladie qui décima les colons de la Guadeloupe.

JEAN PLËBEAU. 27S

peut-être essaiera-t-il de le protéger; mais prenez garde surtout qu'il ne lui en suppose un autre.

— Que dites-vous ?

— Disposé à sauver le frère , il le serait encore davantage à perdre l'amant ou le mari.

Françoise et Jean poussèrent une exclamation.

— Silence! reprit vivement le déserteur. L'admiration du fils d'/Uayoulé pour la beauté de sa prisonnière est une chose dont il faut profiter. Il m'a ordonné de vous déclarer qu'il vous trouvait plus belle qu'une étoile dans une nuit d'hivernage-, ne témoignez ni étonnement ni répugnance, et regardez -moi en souriant, afin qu'il puisse croire à la réponse favorable que je veux lui faire.

Françoise s'efforça d'obéir ; unis ses lèvres, en feignant de sourire, étaient tremblantes. Le d5serteur retourna au capitaine, et lui traduisit la réponse supposée de la jeune femme. Celui-ci détacha alors un petit collier de graines de baliziers qu'il portait au cou, et le fit offrir à Françoise par son compagnon, qui traduisit de nouveau le prétendu remerciement de celle-ci. Cette lugubre comédie dura ainsi quelque temps, le fils d'Alayoulé multipliant les expressions de son amour, et le déserteur répondant au nom de Françoise; mais, malgré tous ses efforts, l'air contraint de la jeune femme finit par frapper le Caraïbe. 11 s'approcha les yeux enflammés, les narines ouvertes, et lui adressa la parole avec une vivacité passionnée. Françoise n'y put tenir plus longtemps, elle se couvrit le visage de ses deux mains, et laissa aller sa tête sur ses genoux en fondant en larmes.

Le sauvage resta immobile, comme saisi de surprise et de douleur. Ses yeux se promenèrent sur les prisonniers, puis sur le déserteur, qui affectait une surprise égale ; un instant tous ses traits s'illuminèrent de doute

et de colère; sa main serra plus fortement le boutou ; mais ce fut un éclair ; son visage et son attitude reprirent presque aussitôt l'espèce de dignité dédaigneuse qui leur était naturelle ; il jeta un dernier regard sur Françoise, fit au déserteur un signe, et sortit avec lui du carbet.

Restés seuls, les prisonniers gardèrent un long et profond silence. Ce qui venait de se passer avait été si prompt, si inattendu, que tous en demeurèrent quelque temps comme étourdis.

— Mille malédictions! s'écria Rifïlot, la peau cuivrée s'en est allée en colère ; c'était bien le moment de faire la bégueule.

— Tais-toi, misérable! interrompit Jean avec violence, et n'accuse pas les autres parce que tu as peur. Les larmes que cette femme verse par pudeur, tu les verseras tout à l'heure par lâcheté.

— Allons, la paix, dit le Glorieux. Vous êtes un malappris, sergent; chacun est ici pour sa peau, et je ne vois point pourquoi la belle Françoise serait tenue de racheter les nôtres. Si son cœur avait dû s'attendrir, je puis croire, sans vanité, que ce n'eût point été en faveur de ce manant privé de haut-de-chausses.

— Ce manant nous tient dans sa main comme des pigeons, répondit Rifïlot; il n'a qu'à serrer le pouce pour cous faire mettre en broche.

— Qu'il le serre, dit René ; aussi bien ne faudra-t-il pas toujours que je succombe?

Que me sert-il que le jour illumine D'un pouipiis d'or celte ronde machine!

Que me sert-il que les rocs sourcilleux Luisent aux raiz du soleil amoureux, Et qu'au profond des ruisseaux il se mire, Si, le voyant, j'allonge mon martyre,

JEAN PLEBEAU. 27?

Et si l'amour, tant le jour que la nuit, I-our m'outrager de ses dards me poursuit ?

Il fut interrompu par de longs cris qui s'élevèrent au dehors.

— Qu'est-ce que cela ? demanda Françoise épouvantée.

— Ce sont les guerriers qui arrivent, répondit le Glorieux.

— Déjà? s'écria le sergent; alors leur oùycou va commencer.

— Et notre tour d'entrer en scène ne tardera point, ajouta le boucanier ; ainsi, sergent, raffermissez vos nerfs, et songez à vous conduire avec la dignité qui convient à votre grade et à votre peau.

Près de deux cents guerriers étaient assis en rond dans une clairière du mont Sainte-Rose, tenant d'une main la calebasse et de l'autre le rouleau de yoly (1). La plupart étaient peints des couleurs guerrières (2), et avaient près d'eux leurs arcs et leurs boutons. En dehors du cercle, les jeunes femmes passaient sans cesse, portant les vases d'oùycou et remplissant les coupes des guerriers, tandis

(!) Nom donné par les Caraïbes au tabac. (2) Lorsque les Caraïbes se préparent à une expédition, ils se peignent d'une manière particulière.

278 JEAN PLÉBEAU.

qu'au milieu étaient accroupies les vieilles femmes. A quelques pas de ce dernier groupe s'élevait un poteau auquel les prisonniers avaient été liés. Mais Françoise ne se trouvait point avec eux. Voulant la dérober au danger de paraître devant l'assemblée, le fils d'Alayoulé l'avait donnée à garder à ses femmes allouagues. Françoise s'était en vain opposée à cette séparation, on l'avait arrachée à Jean, et celui-ci avait dû suivre ses compagnons.

Tous quatre furent attachés au poteau, et les insultes ne tardèrent point. Les Caraïbes vinrent l'un après l'autre agiter le boutou sur leurs têtes, poser sur leurs cœurs les flèches empoisonnées, ou leur porter à la gorge le couteau de pierre. Mais, à leur grand désappointement, toutes ces menaces demeurèrent sans effet. Trop courageux pour craindre, Jean et le boucanier avaient de plus pour les soutenir, l'un son orgueil, l'autre sa douleur. Le moine, de son côté, ne répondit aux insultes que par des analhèmes. Quant à Rifflot, sa lâcheté le servit mieux que les autres leur bravoure. N'osant pousser un cri ni faire un mouvement, il était demeuré impassible par épouvante, et son immobilité muette avait été regardée par les Caraïbes comme le plus haut degré du courage.

Cependant l'oiiycou circulait depuis longtemps parmi les guerriers ; les voix commençaient à devenir plus hautes, les gestes p lus rapides. L'"ivresse avait gagné les vieilles femmes, qui faisaient entendre, d'intervalle en intervalle, des cris farouches, et frap paient l'une contre l'autre leurs mains décharnées. Tout à coup elles se levèrent, en étendant les bras et jetant une clameur lugubre, comme une volée de corneilles : les guerriers se détournèrent.

— Le caramemol le caramemo! s'écrièrent- ils.

Toutes les coupes furent posées sur l'herbe; toutes les voix se turent ; et les vieilles femmes, qui s'étaient disper-

JEAN PLEBEAU. 279

séeset accroupies de nouveau, commencèrent d'un accent cadencé une improvisation étrange, que chacune laissait tomber, puis reprenait à son tour, comme les strophes d'un chant lugubre.

CARAMEMO.

Première Vieille. — J'ai vu des canoiias plus grandes que nos villages s'avancer sur la mer, marchant sans pagaies, avec leurs ailes J'ai vu les faces pâles en descendre. Les faces pâles ont dit qu'ils étaient nos amis, et nous leur avons apporté notre assove, notre ouycou et nos lits de coton; mais les faces pâles ressemblent aux cnncelles nourries de pommes de mancenillier : on les croit bons, et au dedans on trouve la mort.

Deuxième Vieille. — Le mahoiiya (1) e^t venu, et il a dit aux faces pâles : La terre des Galibis est pleine de manioc, et leurs carbets de cacones (2) ; tuez les Galibis par derrière, quand ils vous montrent le chemin de leurs cases, et vous aurez tout ce qui était à eux.

Troisième Vieille. — Où est Yame, le vieux chef, qui avait vu sia fois dix chutes de feuilles? Où est le fils d'Yame? Semblable à l'abeille qui fait du miel et n'a point d'aiguillon (3),

(i) [.es maboùyas sont les mauvais esprits. Les Caraïbes en reconnai-.-aient un nombre infini. Selon eux, chaque personne en avait au moins trois : l'un dans la tète, l'autre dans le cœur, et le dernier daaa le sang.

(2) Nom donné par les Caraïbes à tous leurs objets de luxe.

(3) Les abeilles des Antilles n'ont point d'aiguillon .

280 JEAN PLÉBEAU.

tous ses coiiys étaient pleins quand il lui venait" un hôte, et il nourrissait trois femmes de sa chasse. Où sont le jeune Mancefenil et le vieux Courbaril? Demandez aux mains rouges des hommes pâles ! Les hommes pâles ont pris pour roucou le sang des Galibis.

Quatrième Vieille. — Viens, viens! mon jeune guerrier! toi que j'ai porté dans mon sein et pour qui j'ai mâché les ignames (1); viens creuser avec le feu ta coulaia, qui n'est point achevée, préparer tes flèches de roseau et imiter, sur ta flûte, le chant des oiseaux. J'ai fini pour toi un tiamac de pilles, orné de plumes, où tu conduiras ta jeune épouse. — Ma mère, les hommes pâles ont enfoncé cinq fois leurs couteaux dans la poitrine du guerrier; et il dort maintenant sous la vague, dans un lit d'herbes marines. Sa coulaia passera sur son cadavre, conduite par un autre; ses flèches resteront sans pointes, et, au lieu du son de la flûte, il n'entendra plus que le grondement des flots.

Cinquième Vieille. — Pourquoi les jeunes femmes sontelles veuves, et les Allouagues sans maîtres? Pourquoi les enfants ne peuvent-ils plus montrer leurs pères ? Le tonnerre des hommes pâles a passé partout ! les hommes pâles ont fait une pluie de sang dans les carbets ! Les Galibis sont-ils donc des lâches, pour qu'on les tue comme des colibris sans défense ?

Une autre Vieille. — Les Galibis durciront au feu leurs boutous; ils tremperont leurs flèches dans le lait de mancenillier, et les hommes pâles tomberont sous leurs coups, comme les feuilles de l'arbre quand passe le peuchot (2). Chaque jeune guerrier mangera le cœur d'un homme pâle.

Une autre Vieille. — Voyez, voyez ceux qui sont déjà liés au poteau. Qu'on allume le feu et qu'on dresse le boucan. Les

(i) Les femmes caraïbes nourrissent leurs enfants d'ignames, qu'elles mâchent.

(2) Trombe

JEAN PLÉBEAC. 281

Galibis se préparent à la guerre en mâchant la chair d'un ennemi... Entonnez vos chants de mort, ô faces pâles! et nous vous répondrons.

Première Vieille. — Pour mon père mort je demanda une bouchée de leur chair.

Troisième Vieille. — Pour mon époux j'en demande deux.

Quatrième Vieille. — Pour mon fils mort j'en demande autant que mes ongles en pourront arracher, autant que mes dents en pourront mordre!

Toutes. — La mort! la mort! la mort!

A mesure qu'avançait cette improvisation terrible, les voix étaient devenues plus saccadées et plus rapides. La fureur des vieilles femmes s'allumait à leurs propres paroles; leur chant lugubre était mêlé de pleurs, de sanglots et de clameurs de rage. Enfin, au dernier cri jeté, elles se levèrent toutes à la fois. En un instant, un feu fut allumé et le boucan dressé. Les guerriers avaient tout écouté et tout vu en silence ; mais l'émotion causée par les souvenirs qu'on venait de leur rappeler était facile à lire sur leurs traits. Leurs poitrines se soulevaient haletantes, et leurs yenx, fixés devant eux, comme s'ils n'eussent osé se se regarder l'un l'autre, semblaient lancer des éclairs.

Alayoulé se leva alors, et se plaçant au milieu du cercle des guerriers, il commença un long discours, dans le but de prouver la nécessité et la justice de l'expédition qu'ils allaient entreprendre. Autant les vieilles femmes avaient mis d'émotion et d'emportement dans leur improvisation, autant il sembla s'étudier à mettre de calme dans la sienne ; mais cette tranquillité même exaltait la colère des guerriers en la comprimant. On voyait les plumes de flamand

2S2 JEAN PLËBEAU.

qui leur servaient d'ornement trembler sur leurs têtes, et leurs mains convulsivement étendues, se crisper sur leurs armes. Enfin, quand Alayoulé se tut, tous se levèrent à la fois, avec une clameur qui retentit si terrible dans la forêt, que les oiseaux effrayés s'envolèrent au-dessus des arbres comme une nuée.

Jusqu'alors Rifflot avait fait assez bonne contenance. Le répit qui venait de lui être donné avait même un peu relevé son courage ; mais les cris poussés par les Caraïbes et la vue du feu que les vieilles femmes allumaient lui rendirent toute son épouvante. Il se tourna éperdu vers le moine, qui était à ses côtés, comme s'il eût voulu solliciter de lui une consolation ; malheureusement le moine était occupé à toute autre chose. 11 venait d'apercevoir son rosaire garni de reliques entre les mains d'un Boyé (1) sauvage, qui s'en servait comme d'un cerceau, pour exécuter les passes et jongleries habituelles lorsque le boucan se prépare. La vue de cette profanation éveilla en lui une indignation qui ne tarda pas à s'exprimer par des malédictions.

— Silence! au nom du ciel, mon père, interrompit Rifflot épouvanté ; les chefs se consultent pour savoir qui de nous doit être massacré et jeté dans le boucan.

— Ce serviteur du démon ose jouer avec la croix et les reliques des saints ! cria le moine.

— Taisez- vous ! ils semblent près de choisir mon cousin.

— Anathème sur le mécréant !

— Malédiction sur vous-même ! s'écria Rifflot, vous les avez fait penser à nous.

Les chefs venaient en effet de se retourner. Frappés des cris du moine, ils abandonnèrent Jean et le Glorieux, dont

(1) Prêtre.

JEAN PLÉBEAU. 283

ils s'étaient occupés jusqu'alors, et s'arrêtèrent devant le sergent. '

— Que mon père regarde cette face pâle, dit le fils d'Alayoulé ; h déserteur a dit que c'était le chef: sa chair fera couler le courage dans les os de nos jeunes guerriers.

Rifflot frissonna jusqu'à la racine des cheveux.

— Le déserteur a menti ! s'écria-t-il en langue sauvage. Les chefs se regardèrent.

La face pâle a une voix caraïbe, dirent-ils avecétonnement.

— Oui, répondit Rifflot, mais je ne suis qu'un pauvre diable, trop maigre pour être mangé avec profit.

— Pourquoi, si tu n'es qu'un anolis, faire le bruit d'un sanglier? observa le fils d'Alayoulé avec mépris.

— Je n'ai p int fait de bruit, capitaine, dit Rifflot ; c'est ce damné moine. Adressez-vous à lui. C'est un grand chef, et dont la chair sera bien plus tendre que la mienne.

— Qu'il périsse donc, dit le jeune Caraïbe.

Mais les vieilles femmes s'étaient rapprochées, en poussant des cris furieux, et chacune désignait un des prisonniers.

— Lâche païen, hurla le moine en se débattant dans ses liens, rends ce chapelet.

— Dit-il son chant de mort? demanda le fils d'Alayoulé.

— Il vous insulte, répondit Rifflot, qui espérait que la mort du moine pourrait les sauver.

— Et qui est-il, pour oser s'attaquer à un capitaine ? demanda le sauvage.

— C'est le Royé des chrétiens.

Le bouton que le jeune guerrier tenait suspendu sur la tête du moine s'abaissa tout à coup, et il recula.

— Le Boyé des faces pâles ! répéta-t-il, et tous les chefs a près lui.

281 JEAN PLÉBEAU.

Rifilot les regarda avec étonnement; il avait espéré que cette révélation déciderait le sacrifice du moine et le sauverait. Mais loin de là ; les Caraïbes semblèrent effrayés : ils se retirèrent un instant à l'écart et se consultèrent à voix basse.

— Qu'avez-vous donc raconté à ces drôles, Rifilot ? demanda le Glorieux qui avait suivi en silence tout ce qui venait de se passer sans y rien comprendre ; qu'ont-ils encore à tant balancer ?

— Sur mon salut, je n'en sais rien, répondit le sergent.

— Les voilà qui ont l'air maintenant de regarder le père Joseph avec effroi.

— Je leur ai pourtant dit ce qu'il était.

— Attention ! le jeune capitaine revient.

Le fils d'Alayoulé se rapprocha en effet du poteau, et s'adressant à Rifflot :

— Tu as voulu nous perdre, face pâle, dit-il avec colère ; mais les chefs ne sont point des loups marins sans prudence. Ils savent que, si les Caraïbes n'ont que trois âmes, les Boyés des chrétiens en ont une dans chaque goutte de sang, et que toutes deviennent des maboùyas. Nos frères de Saint-Christophe qui avaient boucané un de vos prêtres ont tous péri frappés par les mauvais dieux (1). Que celui-ci donc vive ! et toi, prépare ton chant de mort.

En parlant ainsi, il avait délié le moine avec une sorte de respect craintif. A peine le père Joseph se trouva-t-il libre qu'il courut arracher au sauvage le rosaire dont celui-ci s'était emparé, et, se le passant au cou. alla s'asseoir à quelques pas avec une fierté farouche.

Cependant la fureur des vieilles femmes avait augmenté avec leur ivresse et s'était communiquée aux guerriers.

(i) Le Caraïbes furent en effet tous malades pour avoir mangé un jésuite, et, depuis ce temps, ils épargnèrent les religieux.

JEAN PLÉBEAU. 285

Ils se rapprochèrent du poteau et recommencèrent a agiter leurs armes sur la tête des prisonniers. Le fils d'Alayoulé seul resta froid. Françoise avait fait sur lui une impression profonde, et il était décidé à tout tenter pour la posséder. Or, malgré ses préjugés sauvages, il avait compris qu'une femme blanche n'accueillerait point son amour avec la même soumission qu'une autre esclave et que, pour être accepté, il avait besoin de s'appuyer sur quelque service rendu, Or, sa courte entrevue avec la jeune Normande avait suffi pour lui prouver quelle tendresse elle portait à Jean et quelle serait sa reconnaissance pour qui pourrait sauver ce frère aimé ; il résolut de tout faire dans ce but.

Voyant que les chefs étaient près de céder aux cris qui réclamaient la mort de tous les prisonniers, il demanda que le jeune Normand, au moins, fût gardé pour le grand oûycou qui serait donné à l'arrivée de leurs frères d'Antigoa. Il reculait ainsi le danger, et ménageait des chances de salut au jeune homme, dont il pouvait préparer la fuite dans l'intervalle. Les chefs allaient lui accorder sa demande, lorsqu'un nouvel incident vint tout changer.

Les esclaves Allouagues auxquelles Françoise était confiée avaient employé leurs efforts, d'abord à la retenir, puis à la calmer ; mais ce dernier essai avait complètement

286 JEAN PLÉBEAU.

échoué, et le désespoir de la jeune femme n'avait fait qr» s'accroître. Voyant pourtant ses tentatives de résistance inutiles, elle avait fini par céder, et par se laisser tomber à demi évanouie dans le coin le plus obscur du carbet. Quelque grossières que fussent ses gardiennes, elles avaient souffert et savaient de quels abattements étaient suivies ces grandes crises de douleur. Respectant donc cette espèce de sommeil de l'àme, elles se retirèrent en silence à l'autre extrémité de la case où elles tressaient l'écorce de Yoùalloman pour en faire de ébichets (1).

Elles s'étaient remises à leur travail, et avaient déjà presque oublié leur prisonnière, lorsque les derniers cris des Caraïbes parvinrent jusqu'au carbet. Le bruit de ses propres sanglots avait empêché Françoise d'entendre ceux qui avaient été poussés auparavant. Elle se redressa égarée, et la pensée que l'on égorgeait les prisonniers traversa son esprit comme un éclair. Se levant d'un bond, elle courut à la porte du carbet, et, avant que les esclaves Allouagues eussent pu l'arrêter, elle était au milieu de l'assemblée des Caraïbes et près du poteau.

Au moment même où elle parut, le fils d'Alayoulé commençait à détacher le jeune marin, afin de le ramener à la case. Françoise se méprit sur le mouvement du sauvage. Croyant qu'il voulait frapper Jean, elle s'élança vers lui avec un cri si déchirant que les Caraïbes eux-mêmes tressaillirent. A la vue de la Normande, le jeune homme avait ouvert ses bras qui venaient d'être délivrés de leurs liens, tous deux restèrent enlacés, et pendant un instant, on n'entendit que leurs noms murmurés au milieu des larmes et des baisers.

Le fils d'Alayoulé était demeuré immobile, les yeux

(l , *Vtit tamis pour la cassave.

JEAN PLÉBEAU. 287

fixés sur ce groupe avec étonnement, comme s'il eût essayé de comprendre cette tendresse étrange témoignée à un frère. Tout à coup, un nuage passa sur son front ; il regarda de tous côtés, cherchant le déserteur ; ses regards rencontrèrent Rifflot. Il alla droit à lui :

— La femme pâle n'est pas sa sœur? demanda-t-il d'un accent bref.

— Comment ?

— Son mari ? ajouta le Caraïbe avec plus de force.

— Qui vous l'a dit ? s'écria le sergent.

Le sauvage se précipita vers Françoise et Jean que l'on n'avait encore pu séparer,

— A mort ! à mort ! cria-t-il en agitant son boutou.

Mais les chefs se jetèrent au-devant et les retinrent, opposant la résolution qui avait été prise, Une discussion s'engagea, et elle dégénérait déjà en querelle, lorsqu'une clameur lamentable s'éleva tout à coup dans la clairière. Les femmes et les enfants fuyaient vers les cases, comme s'ils eussent été poursuivis par l'ennemi. Les guerriers eux-mêmes montraient le ciel qui commençait à s'obscurcir, et, abandonnant leurs armes, tombaient à genoux dans la poussière.

Le maboûya (1) ! criaient toutes les voix.

Dans ce moment le jour disparut ; les prisonniers levèrent la tête, le soleil venait de s'éclipser !...

Il y eut un instant où l'effroi des sauvages se communiqua au Glorieux lui-même et à ses compagnons. Le nombre des Européens capables de s'expliquer un pareil phénomène était encore fort restreint à cette époque. Aussi furent-ils saisis d'une subite terreur ; mais le sentiment

(1) Lorsqu'il y a une éclipse, les Caraïbes croient que c'est un maboûya qui mange la lune ou le soleil.

288 JEAN PLÉBEAU.

de leur position ne tarda pas à reprendre le dessus, et à faire diversion à cette crainte.

Françoise et Jean furent les premiers qui recouvrèrent leur liberté d'esprit. Pour la jeune femme, sa foi naïve lui tint lieu de science. Par cela seul que cette subite obscurité avait détourné le coup qui menaçait Jean, elle ne put y voir une menace de Dieu, mais une protection; et quant au jeune homme, son désir de sauver Françoise était trop vif pour qu'il n'échappât pas bien vite à la terreur par l'action. Il achevait de briser ses liens, lorsque le déserteur parut. Il l'aida à détacher ses compagnons du poteau ! en les pressant de profiter de l'effroi des Caraïbes pour fuir.

Ceux-ci semblaient, en effet, incapables de rien entendre ni de rien voir. Ils s'étaient rassemblés autour des cases, tenant chacun une main sur leur tête, et avaient commencé une sorte de ronde entrecoupée de loin en loin de clameurs lugubres. Le déserteur assura les prisonniers qu'aucun d'eux n'oserait quitter la danse jusqu'au soir ; et, les conduisant lui-même à la lisière du bois, il leur indiqua la route pour gagner la montagne de la Belle-Hôtesse, d'où ils pourraient se diriger à volonté vers le fort ou vers le morne Piment. Les prisonniers ne perdirent point de temps en remercîments, et s'enfoncèrent dans la forêt.

La joie qui devait suivre une délivrance aussi inattendue fut d'abord suspendue par la crainte d'être poursuivis ; mais, lorsqu'ils eurent franchi la rivière Salée, la confiance commença à leur revenir.

Ce fut alors aussi qu'ils songèrent à se compter. Deux compagnons leur manquaient, le moine et Mardi-Gras. Le Glorieux remarqua également que leurs armes étaient demeurées au pouvoir des sauvages. Mais, pour le mo-

JEAN PLEBEAU. 289

ment, les moyens de défense étaient moins nécessaires que les moyens de fuite, et le boucanier songea surtout à échapper aux recherches des Caraïbes en remontant ou redescendant plusieurs fois les ruisseaux qui se trou, vaient sur son passage, brouillant les pistes, puis les noyant de manière à ce que l'on cherchât en vain la direction qu'ils avaient prise.

Les assurances du déserteur n'avaient pu, en effet, lui ôter la pensée que les Caraïbes se mettraient à leur poursuite aussitôt le soleil reparu, et, dans cette supposition, l'éclipsé avait été de trop courte durée pour leur permettre une grande avance. Cette crainte sembla bientôt confirmée par le bruit d'une course précipitée à travers le fourré. Les fugitifs s'arrêtèrent comme pour s'interroger sur ce qu'ils avaient à faire ; mais avant qu'ils eussent pu prendre une détermination, les buissons s'ouvrirent derrière eux, et laissèrent paraître Mordi tout couvert de sueur.

Le Glorieux leva les bras avec une exclamation de joie.

— Par le Père éternel, mon sanglier ! cria-t-il. Mardi agita joyeusement la tête.

— Ici, gros, ici, et une poignée de main à René. L'animal s'approcha avec les trépignements caressants

d'un chien qui retrouve son maître, frôla son grouin énorme contre l'épaule du boucanier, et souleva une de ses pattes.

— Bien, Mardi, murmura le Glorieux dont la voix témoignait une sorte d'émotion ; tu as plus d'esprit et plus d'attachement qu'une foule de drôles qui veulent se faire nasser pour des êtres doués de raison parce qu'ils ont volé le baptême à leur curé. Marche en tête maintenant, mon féal, et guide-nous.

le sanglier fit un bond joyeux, et prit les devants.

290 JEAN PLËBEAU.

— Sur mon honneur, votre Mardi pourrait occuper un grade dans l'armée, observa Rifflot à qui la peur avait jusqu'alors ôté la parole. Mais pourquoi lève-t-il ainsi la lête ? ces arbres ne sont point assez touffus pour cacher des sauvages.

— Ni pour nous garantir de la pluie, répondit le Glorievx en montrant quelques gouttes d'eau qui ven lient de mouiller sa main étendue.

Dans ce moment les fugitifs atteignaient un plateau élevé et découvert, d'où leurs yeux pouvaient distinguer le changement subit qui s'était opéré dans le ciel. De lourds nuages montaient à l'horizon, enveloppant lentemont la mer que l'on apercevait au loin immobile et terne. Une odeur sulfureuse oppressait la poitrine, aucune brise n'agitait les feuilles; les oiseaux avaient cessé leurs chants, et tout semblait frappé de je ne sais quelle stupeur mystérieuse. Des grondements fugitifs traversaient par instants l'espace, sans que l'on pût dire ce qui les avait produits ; la terre brûlait sous les pieds, et la pluie continuait à tomber en gouttes larges et rares. L'une d'elles frappa les lèvres du Glorieux, qui en sentit l'amère saveur.

— Une pluie salée, murmura-t-i! en regardant le ciel avec inquiétude ; j'ai peur que nous ne soyons tombés, comme on dit, du bûcher dans la rivière. Tout ceci semble nous présager quelque diablerie des éléments.

— Craindriez-vous un peuchoi? demanda le sergent.

— Mieux que cela, Parisien, mieux que cela; l'on nous prépare, si je ne me trompe, un bel et bon ouragan.

— Vous croyez? s'écria Rifïlot ; mais alors nous ne pouvons rester ici, René ; il faut chercher un abri dans la montagne.

— Ne songeons qu'à gagner le morne, interrompit Françoise, qui était seulement préoccupée des Caraïbes;

JEAN PLEBEAT. 291

qu'importent la pluie et l'orage, quand il y va de la vie?

— Faites excuse, ma déité, dit le Glorieux; mais les orages que vous avez pu voir en Normandie ne ressemblent pas plus à ceux de ce pays qu'un vivier à canards ne ressemble à l'Océan. Il ne sagit point ici de se tenir les pieds secs, mais de ne pas rester enseveli sous un pan de forêt ou englouti dans une ravine. Voyez plutôt Mardi qui se couche en hurlant et gratte la terre comme s'il voulait s'y cacher. Vite, vite, les amis, si nous tenons à vivre, cherchons un abri, car avant une heure l'île entière ressemblera à un homme ivre qui galope. Allons, Mardi, en quête, mon brave.

Le sanglier ne semblait pas moins inquiet que les fugitifs eux-mêmes 11 tourna quelque temps autour de la montagne, descendant de plateaux en plateaux, sans avoir l'air de trouver ce qu'il cherchait. Deux ou trois fois le boucanier et ses compagnons furent sur le point de s'arrêter dans les anfractuosités du morne, où ils espéraient échapper à l'ouragan, mais Mardi ne voulut point y demeurer et continua ses recherches.

Cependant les sombres nuées avaient complètement envahi le ciel, le tonnerre grondait dans toutes les directions, et les vents faisaient ondoyer la forêt comme un champ d'épis. La confiance des fugitifs dans le sanglier du Glorieux commençait à faiblir; l'inquiétude, qui prenait le dessus , allait les décider à cesser de le suivre , lorsqu'il s'arrêta en faisant entendre un grognement de triomphe. Ils se trouvaient devant une vaste caverne creusée dans la racine de la montagne.

Tous se hâtèrent d'y chercher un abri , mais elle était si profonde que l'obscurité ne tarda point à les arrêter. Le Glorieux retourna sur ses pas, et revint avec des branches d'arbre enflammées qui leur servirent de torche.

292 JEAN PLEBEAU.

Ils reconnurent alors que la caverne s'étendait à plus de cent pas dans la montagne , se rétrécissant de manière à ne permettre que le passage d'uae seule personne. La voûte d'où l'eau ruisselait était fendue de loin en loin et comme veinée par des filons d'une terre rougeâtre. Vers le fond, une sorte de couloir à pente roide conduisait à une seconde caverne plus haute qui recevait le jour par une ouverture basse et étroite donnant sur un autre plateau de la montagne. Elle était plus petite que la précédente, mais sèche et sans fissure , comme si elle eût été taillée à vif dans le roc.

— Remerciez Mardi , s'écria le Glorieux en y arrivant ; il vous a trouvé le meilleur abri de la colonie. Nous sommes ici dans un étui de pierre, et aussi en sûreté que la Guadeloupe elle-même. Il faut que l'ouragan la déracine pour nous atteindre.

— J'ai peur qu'il ne le fasse, René , dit Jean; écoutez. La tempête venait en effet de redoubler de violence ,

les éclairs se succédaient si pressés , que l'étroite ouverture de lacaverne paraissait enflammée comme la gueule d'une fournaise ; le rugissement du vent , mêlé aux éclats de la foudre, à la chute de la pluie et aux grondements des torrents , croissait de minute en minute , et semblait imprimer par instants à la montagne une sorte d'oscillation. De loin en loin pourtant, il y avait une pause terrible, comme si l'ouragan eût suspendu sa lutte acharnée pour reprendre haleine. Alors on entendait distinctement le craquement des arbres à demi brisés qui achevaient de s'abattre, le sourd éboulement des terres et la plainte des torrenls débordant les ravines. Puis, comme à un signal donné, le vent , la foudre et les eaux jetaient leur cri de guerre, et tout se perdait dans le fracas horrible de cette mêlée sans nom.

JEAN PLEBEAU. 293

Ce fut pendant une de ces pauses, que Mardi , qui était demeuré jusqu'alors couché aux pieds du Glorieux , se redressa en prêtant l'oreille. 11 rampa vers le couloir qui conduisait à la caverne inférieure, avança la tête , puis se redressa en montrant ses défenses. Le boucanier s'avança à son tour, et se pencha vers la descente en imposant silence de la main à ses compagnons. Ils se turent , et une rumeur de voix parvint distinctement jusqu'à eux.

— Les Caraïbes? murmura Françoise.

— Non, répliqua vivement le Glorieux. Écoutez.

Un bruit de pas et un cliquetis d'armes commençaient à se faire entendre.

— Ce sont les colons! reprit le boucanier à demi -voix. Ils viennent de ce côté.

Le bruit devenait en effet plus clair , et il était évident que le détachement s'approchait du couloir conduisant à la retraite des fugitifs ; mais, dans ce moment, l'ouragan, qui avait semblé se calmer , reprit avec une violence nouvelle. Les colons s'arrêtèrent.

— Ils vont nous découvrir, dit Jean en se tournant vers le Glorieux.

— Non , si vous êtes prompts.

— Que faut -il faire?

— A moi , garçons.

Il courut à l'un des rochers dont la grotte était parsemée, et tous trois commencèrent à le rouler vers le couloir ; mais, quelle que fût leur diligence, le lieutenant Fontaine arriva à l'ouverture de ce dernier au moment même or la pierre, poussée par un dernier effort, allait le fermer ; il reconnut les fugitifs, et recula avec un cri.

— Nous sommes découverts , dit Jean à demi-voix.

— Appuyez-vous au rocher, et pas un mot , rénc^n\l

e boucanier.

29i JEAN PLEBEAU.

Tous deux obéirent en soutenant la pierre de toutes leurs forces.

Ils sentirent bientôt que l'on essayait de la repousser.

— Le couloir ne peut donner passage qu'à un seu J homme, observa le Glorieux à demi-voix, et ils pousseront longtemps avant d'entrer.

— Aussi paraissent-ils déjà y renoncer.

— Silence, voici quelqu'un qui approche.

A ce moment, la voix de Fontaine se fit entendre , sommant les fugitifs de se rendre , et les menaçant , sur leur refus , de ne leur faire aucun quartier.

— Entendez-vous ce que dit le lieutenant? demanda Rifflot.

— J'entends, répliqua le boucanier en haussant les épaules ; messire Fontaine sera toujours un provençal , montrant le poing à la lune et avertissant la baleine qu'il va la prendre à l'hameçon. Qu'il nous prouve d'abord ce que nous avons à craindre.

— Prenez garde, cria Françoise.

Le canon d'un mousquet venait en effet d'apparaître à l'une des fentes laissées entre la pierre et les parois de l'ouverture ; le lieutenant menaça de faire feu.

— Faites, monsieur, répondit le boucanier tranquillement, l'odeur de la poudre n'incommode point madame.

Le coup partit sans atteindre personne ; un second succéda, puis quelques autres sans plus de résultat. Appuyés au rocher, le Glorieux et ses compagnons n'avaient rien à craindre de la direction que prenaient forcément les coups, et toutes les balles allèrent frapper la voûte de la grotte.

Le lieutenant comprit qu'il perdait sa poudre , et que le seul moyen de saisir les fugitifs était de forcer l'ouverture du couloir; il avertit le Glorieux qu'il allait mettre la mine sous le roc qui fermait celui-ci.

JEAN PLEBEAU. 295

— A la bonne heure, monsieur, dit le boucanier en riant, ce sera un siège en règle ; avez-vous au moins des barres de mine et des pièces d'artifices?

— J'ai une pique et ma corne à poudre , répondit Fontaine.

— Voyons cela, reprit le Glorieux.

Le bruit des coups de pique qui ébranlèrent le rocher lui apprit que le lieutenant songeait sérieusement à exécuter sa menace.

— Sur mon âme , il nous fera sauter , dit Rifflot , dont l'inquiétude allait croissant.

— Laisse donc, peureux , reprit le boucanier ; ne voistu pas que ce serait s'exposer à être enseveli avec nous sous les ruines? L'explosion de la mine serait plus dangereuse pour la caverne inférieure que pour la nôtre, car le couloir y communique, et elle est moins solide.

— Tout est prêt, cria le lieutenant ; persistez-vous dans votre refus ?

— Nous persistons, monsieur.

— Je ne vous adresserai point de nouvel avertissement.

— Soit.

Il y eut un silence.

— Par le ciel ! dit Jean qui avait approché son œil d'une fissure, il prépare une traînée de poudre.

— Serait-il assez fou? s'écria le Glorieux.

— Vous pouvez en être sûr, René, balbutia Rifflot d'un ton désespéré ; le lieutenant nous veut morts ou vifs.

— Et nul moyen de salut ? dit la jeune femme en se tordant les mains.

— Le boucanier garda le silence. Leur situation semblah désespérée. L'ouragan, loin de s'apaiser, avait redoublé de furie, et essayer de sortir, c'était courir à une mocfc certaine. D'un autre côté, si le lieutenant exécutait son

29G JEAN PLÉBEAU.

projet, ils pouvaient être écrasés sous les décombres , et s'ils échappaient, c'était pour tomber au pouvoir des colons. Jean comprit l'étendue du péril et l'impossibilité de l'éviter. Jusqu'alors il avait lutté courageusement ; mais, sentant que l'heure était venue de faire le sacrifice de sa vie s'il voulait sauver celle de ses compagnons, il déclara qu'une plus longue résistance était vaine.

— Nous avons fait tout ce que des hommes peuvent faire, dit-il ; si nous succombons, c'est que Dieu le veut. En tombant entre le mains des colons, moi seul je cours risque de la vie, tandis qu'en résistant plus longtemps, vous vous exposez tous à périr sans me sauver; avertissez le lieutenant que nous voulons nous rendre, René.

— Taisez-vous, taisez-vous, Jean, dit le Glorieux, qui ne pouvait se faire à l'idée d'être pris ainsi sans combattre, et comme un lapin dans son terrier ! Oh ! si nous avions pu sauver nos armes!

— Dépêchez-vous, répéta Rifflot, appelez le lieutenant!... Que fait -il maintenant ?

Le boucanier mit l'œil à une fente.

— Il a un tison à la main, dit-il. Par le Christ! le voilà qui se baisse !... Ah !

— Ventre à terre, vous tous, ventre à terre !... cria-t-il.

Il n'avait point achevé qu'une flamme étincela à l'ouverture du couloir ; tous se baissèrent ; une explosion se fit entendre , suivie d'un mugissement terrible. La montagne sembla vaciller un instant, puis s'affaissa !... Il y eut un moment de silence. Enfin les fugitifs relevèrent la tête par un commun mouvement. La grotte était intacte, mais le couloir et la pierre qui le fermait avaient disparu. A leur place s'ouvrait une immense fissure montrant, au lieu niêine où avait été la caverne inférieure, un confus amas de rocs brisés et de terres éboulées !...

JEAN PLÉBEAU. 297

Françoise, Jean et Rifflot restèrent à genoux et joignirent les mains. Le Glorieux se leva, regarda un instant le monceau de ruines, et, haussant les épaules :

— Le lieutenant ne connaissait point l'effet de la poudre à canon, dit -il.

Au même instant, Mardi, qui s'était jusqu'alors tenu ouché et la tête basse, fit entendre un grognement joyeux. Il s'avança vers l'entrée de la grotte : un rayon de soleil venait d'y paraître, annonçant la fin de l'ouragan I

Six mois après les événements que nous venons de raconter, tous les habitants de la Guadeloupe étaient réunis autour des magasins de la compagnie, attendant l'arrivée du commis chargé delà vente des marchandises d'Europe. La plupart étaient en habits de fête, et causaient vivement comme si quelque préoccupation extraordinaire les eût agité?. Mais un groupe arrêté à la porte même du gouverneur se faisait surteut remarquer par la chaleur joyeuse avec laquelle les paroles étaient échangées. Il était composé du capitaine Meunier, de Jean, de Françoise, du père Joseph et de Rifflot, qui donnait le bras à son matelot.

Ainsi, s'écria le sergent, en continuant des questions adressées au capitaine du Moulin- Jaune, M. de L'Olive ne nous reviendra plus?

— Le lieutenant -général le retient prisonnier à Saint- Christophe, répondit le capitaine, et la compagnie a trop

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souffert de son incapacité et de son incurie pour solliciter son retour.

— Alors nous garderons M. Aubert?

— Je le crois.

— Hourra pour la compagnie et le lieute nant général, alors! Le nouveau mari de la veuve Duplessis (I) est ce qu'il nous faut. Depuis trois mois qu'il est ici, chacun de nous en a reçu quelque service.

— C'est la vérité, dit le moine ; il m'a rendu la liberté en faisant la paix avec les sauvages.

— Moi, il a annulé ma condamnation, continua Jean.

— Et il nous a permis de vivre ensemble, ajouta Françoise.

— Sans parler des vivres qui nous arrivent maintenant en abondance, reprit le matelot.

— Et des deux cents orphelines que l'hôpital Saint-Joseph vous a envoyées, ajouta Meunier. Vive Dieu! mes gars, vous n'aurez plus besoin d"aller à la chasse des femme.? caraïbes dans les mornes.

— Les deux tiers de ces jeunes filles sont déjà promises, observa le moine.

— Et vous n'êtes point encore allé voir mademoiselle de La Fayolle, sergent?

— Inutile, capitaine, dit Rifflot gravement; je marie mon matelot.

— Oui, oui, dit le géant avec un gros rire ; le sergent m'a arrêté une femme.

— Nous verrons si mademoiselle de la Fayolle donne du bon, reprit-il, et nous agirons en conséquence. Je me défie des pacotilles ; d'autant que le ménage est une embar-

(1) M. Aubert avait épousé la veuve de M. Duplessis, un des fondateurs de la colonie.

cation où l'on devient souvent mousse après avoir été capitaine.

Meunier haussa les épaules en riant :

— Changement d'habitudes, dit-il; on tient la queue de la poêle au lieu de tenir la barre du gouvernail ! Après tout, le mariage, vois-tu, ressemble à la navigation ; on a d'abord le mal de mer, maison s'y accoutume. Je connais une des protégées de mademoiselle de La Fayolle, que le capitaine Boudart m'a recommandée ; si tu veux, nous en causerons ce soir en vidant un flacon de cognac.

— Merci, dit vivement Rifflot, je me défie de votre cognac.

— Ah ! tu te rappelles encore la fuite de Jean ? dit Meunier en riant.

— Pardieu ! si je me la rappelle; j'ai pensé la payer de ma peau.

— Auriez- vous donc mieux aimé que Jean fût pendu ? demanda Françoise.

— Je sais que c'eût été dommage, au moment où votre père laissait un héritage qui va vous rendre les plus riches colons de l'île, dit Rifflot, car René m'a parlé de 60,000 livres.

— Le Glorieux a donc fait sa paix avec l'autorité? dit le capitaine.

— M. Aubertlui a permis de vivre à sa guise. Du reste, il se décidera peut-être à venir dans nos étages. Plébeau offre de lui acheter une de nos meilleures habitations.

— N'est-ce pas le moins que nous puissions faire ?

— Il refusera, dit le capitaine. Qui a vécu dans les bois

ne consent point à rentrer en cage Mais, ajouta-t-il en

levant la tête, si je ne me trompe, le voici lui-même.

* — Le Glorieux?

— Qui sort de chez mademoiselle de La Fayolle I

— Avec une fille de Saint-Joseph !

Le boucanier s'avançait en effet de leur côté, d onnant le poing à une jeune femme dont le costume prétentieux et fané ressemblait si fort à celui qu'il portait lui-même, qu'on les eût dit composés l'un pour l'autre et taillés par les mêmes ciseaux.

— Vive Dieu! messire René, que nous amenez-vous là? s'écria le sergent.

— Je t'amène une des nymphes de Cythère, drôle, répondit le Glorieux ; une noble dame déguisée sous les habits d'une simple bergère; je t'amène le pôle vers lequel mon cœur se tournera désormais comme l'aimant.

Et, prenant le ton de la déclamation, il s'écria :

Je te promets, déesse des Amours, Ce sacré pacte entretenir toujours, Te suppliant qu'au premier infractaire Le ciel, la terre etl'enfer soit contraire, Et que d'eux tous à l'envi châtié, Onques aucun ne le prenne à pitié.

A pein e eut-il achevé, que le capitaine Meunier continua :

Il me suffît; allez, brigade chère, Vous préparer à la torche nopcière; De vos désirs heureux allez jouir, Et vos parents désolés réjouir.

— Vous connaissez la pastorale de Y Amour victorieux ? s'écria le Glorieux ravi.

— Pardieu! n'ai-je pas fait partie des enfants du Parnasse, et n'ai-je pas joué les plus b lies pièces du temps? Avant d'être corsaire, j'étais berger, messire.

— Vous?

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— Changement d'habitudes.

— Comme moi, dit le boucanier, qui de volage amant me fais époux fidèle: car ceci, messieurs, est ma fiancée, Victoire-Héloïse Février, ainsi appelée du mois où ses no blés parents l'exposèrent à la porte de l'hospice par des raisons qui nous sont restées inconnues. Saliez, mademoiselle Victoire.

La jeune fille fit une révérence de théâtre, et le Glorieux promena autour de lui un regard de satisfaction qui semblait demander ce que l'on pensait de ces nobles manières.

Après les compliments d'usage, Françoise et Jean lui témoignèrent leur étonnement de ce qu'il ne les eût point avertis de son projet; mais il leur avoua que sa résolution avait été subite et pour ainsi dire involontaire. En apercevant Victoire, une sympathie commune avait agi sur tous deux ; il lui avait adressé un madrigal emprunté à la tragédie de Sainte Geneviève; elle avait répondu par une citation de la pastorale composée pour la naissance du prince des Asturies, et dès lors tous deux avaient compris qu'ils étaient nés l'un pour l'autre. Un cadeau fait à mademoiselle de La Fayolle avait communiqué à celle-ci cette persuasion, et le père Dutertre s'était empressé de bénir leur union.

— J'ose croire, au moins, qu'un tel mariage changera vos résolutions, messire René, dit alors Françoise, et que vous renoncerez sans trop de peine à la vie des mornes.

— Jamais, ma déité, répondit le boucanier. La liberté de la forêt convient aux âmes tendres. Victoire a juré de la partager avec moi ; aussi venons-nous pour vous faire nos adieux.

— C'est impossible, s'écria Jean. Il ne sera point dit que la prospérité sera venue pour nous sans que vous en ayez pris votre part. Au nom du ciel, René, faites que nous puis-

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sions reconnaître les services que nous avons reçus d<? vous,"ne fût-ce que pour nous mettre le cœur à l'aise.

— Fi! dit le boucanier d'un ton léger; suis-je donc dp. ceux qui vendent leur protection? Cultivez et augmente? votre fortune, Jean, vous le pouvez ; mais un gentilhomme a d'autres devoirs. Je reviendrai seulement de temps en temps vous demander de la poudre.

— Tout ce qui nous appartient est à vous.

— Mille grâces. Mais l'heure avance. Adieu, jusqu'au revoir.

Il sauta légèrement sur Mardi, et aida Victoire à prendre place derrière lui.

— Ainsi, dit Jean, vous nous refusez la joie de vous être utiles en aucune chose ?

— Eh bien! non, dit le boucanier; je te ferai une demande.

— Laquelle?

Le Glorieux se pencha sur le cou du sanglier, et, baissant la voix :

— La noblesse des Moreau est connue, dit-il ; elle date du siège de Troie, et en France nul ne la contesterait; mais il y a ici des drôles qui se permettront d'en douter tant que je n'aurai point des titres à leur opposer.

— Et vous voulez que je fasse chercher les vôtres en France ?

— Non, on risquerait de ne les plus retrouver. Mais ce malheur est si fréquent chez les plus nobles familles, qu'il y a des gens uniquement occupés de rétablir les généalogies perdue?, et en s'adressant à l'un d'eux

— Je comprends, dit Jean avec un léger sourire ; au prochain voyage du Moulin-Jaune vous aurez ce que vous désirez, messire René...

— Et je t'en remercie d'avance, dit le boucanier en ser-

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rant la main du jeune marin. Tu diras d'y joindre un blason et une devise.

Puis, se tournant vers les autres :

— Adieu, soleil des cœurs, dit-il à Françoise; adieu, vous tous.

Adieu, bergers, et que le ciel vous gare De fièvre quarte et de femme barbare, Car ce blanc sexe habile en trahison Sait trop confire en son miel de poison.

À ces mots, il souleva la bride, le sanglier partit rapidement, et tous trois disparurent derrière le fort.

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