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adame Chrétien?
— Ma fille?
Celle que la petite femme de chambre avait appelée « Madame Chrétien » acheva, sans se hâter, d'installer sur une commode ventrue, aux précieuses marqueteries enlacées de bronze, un svelte vase de cristal emprisonnant des tiges de lilas blanc, puis se recula
pour en évaluer l'effet, parmi tant d'autres vases, tant d'autres gerbes, tant d'autres bouquets blancs qui surchargeaient les meubles. L'éclat d'un midi de juin entrait à pleines baies dans la vaste pièce irrégulière, moitié salon, moitié atelier, où, côte à côte avec le chevalet, la table à modèle, les châssis appuyés au mur et montrant leur dos de toile bise, une présence féminine se révélait par des sièges confortables, des canapés bas, un bureau Louis XV chargé de cadres et de bibelots, un boa de marabout oublié sur une chaise. Annexée à l'atelier par la suppression d'une cloison, une pièce plus étroite, arrangée en jardin d'hiver, — parquet de mosaïque, rocailles et plantes vertes, — le prolongeait suivant la façade : là, comme dans l'atelier, la place que laissaient les fleurs sur les meubles était encombrée de paquets, de gaines, d'écrins, et aussi de services à thé, de coupe-papier, de groupes de Saxe, d'éventails, de trousses, de sacs de voyage, de tout ce bazar matrimonial que la courte imagination des donateurs rassemble infailliblement, plus ou moins luxueux suivant le rang social du mariage, dans la maison d'une fiancée.
Parmi cet étalage, parmi cette floraison printanière, la silhouette noire, sèche, de Mme Chrétien s'agitait. Elle redressa une branche de roses, cueillit un arum qui allait s'effeuiller, ramassa sur
PIERRE ET THÉRÈSE f
son bras le boa oublié, puis, se tournant vers la jeune domestique qui attendait, adossée à la porte :
— Vous disiez, Gertrude?
La femme de chambre répondit :
— Encore un paquet pour Mademoiselle.
— Donnez.
Mme Chrétien prit le paquet, regarda l'enveloppe maintenue par le croisillon de ficelle d'or.
— C'est de M. le baron Moulier, murmurat-elle.
Avec l'aisance d'une gouvernante à qui tous les pouvoirs domestiques sont délégués, elle défit les liens et le papier blanc, ouvrit la boîte :
— Encore un « déjeuner »! s'écria Gertrude en éclatant de rire. C'est le troisième, pas vrai ?
— C'est même le quatrième. Mme Hémery a envoyé le troisième ce matin.
Les deux femmes examinèrent pendant quelque temps la double pièce d'orfèvrerie, la soucoupe oblongue, le bol affectant la forme d'une grosse tulipe.
— Celui-ci est le plus riche, dit Mme Chrétien. C'est du vermeil. Oh! M. le baron Moulier a du goût.
— Et des moyens! ajouta Gertrude avec une intonation de respect.
Malgré sa tenue et ses façons de soubrette bien
parisianisée, Gertrude gardait le franc accent de sa Normandie natale. L'accent du pays d'oc, au contraire, aiguisait le parler de Mma Chrétien, bien qu'atténué, comme émoussé par un long exil.
Le « déjeuner » en vermeil fut installé entre une pendule de voyage et une paire de chandeliers anciens, la carte du baron en évidence. Puis Mme Chrétien alla au bureau Louis XV, y prit une feuille déjà aux trois quarts couverte de noms, et inscrivit à la suite :
« M. le baron Moulier : tasse et soucoupe en vermeil. »
Gertrude questionna :
— Est-ce que MUe Thérèse déjeunera dans la salle à manger? C'est Monsieur qui le fait demander.
— Dites à Monsieur, répondit la gouvernante, que Mademoiselle a été retardée. Son costume, pour la mairie... la jupe, qu'on a déjà rectifiée, n'allait encore pas. L'ouvrière est là qui la corrige : on essaye à mesure sur Mademoiselle.
— Alors il faut servir ici?
— Dans une dizaine de minutes, un œuf à la coque, des rôties et du thé.
— Pas plus?
— Non.
— Ce n'est guère.
Mme Chrétien regarda la jeune fille; un sou-
rire indécis détendit sa figure grave aux traits fins, au teint chaud, aux petits yeux bruns perçants, où persistaient, malgré la cinquantaine passée, les nobles lignes de la beauté classique.
— Le jour où vous vous marierez, dit-elle, ça vous coupera l'appétit, à vous aussi, vous verrez!
— Ma foi! j'espère bien que non, déclara gaîment Gertrude. Chez nous, quand on se marie, on n'arrête pas de manger deux jours durant.
Elle fit mine de sortir, puis se ravisa :
— M. Dautremont demande encore si Mademoiselle sera prête bien exactement.
— Pour quatre heures? Il est midi et demie ! Certainement que Mademoiselle sera prête.
— C'est qu'il est déjà prêt, lui, Monsieur.
— Oh! je m'en doute. Rassurez-le. On ne le fera pas poser. Attendez, petite, ne vous en allez pas... il me semble que j'avais quelque chose à vous dire... Ah! Mlle Bricart est-elle arrivée?
— M"e Bricart?
— Oui, l'ancienne institutrice de Mademoiselle?...
— Celle qui vient de Londres pour assister au mariage?
— Précisément.
— Sa chambre est prête, mais je n'ai encore vu arriver personne.
— Quand Mlle Bricart arrivera, veillez à ce
qu'on ne la fasse pas attendre dans l'antichambre. Qu'on la conduise ici tout de suite et qu'on soit très poli avec elle.
— Comme avec une dame?
— Mais, Gertrude, Mlle Bricart est une dame. Tenez... on sonne... on ouvre la porte d'entrée. Allez voir.
La jeune fille obéit. Elle eut à peine le temps de s'effacer contre le chambranle. Une grosse personne en costume de voyage vert foncé, sa toque de paille noire à nœuds mauves posée à la diable sur ses bandeaux grisonnants, toute ronde, ronde de visage, ronde de poitrine, ronde de hanches, tanguant d'un pied sur l'autre et pourtant vive d'allure, — dans la main droite un gros sac de voyage anglais, dans l'autre un plaid roulé autour d'un parapluie, — pénétrait dans l'atelier, soufflait un instant, puis courait à Mme Chrétien.
— Ah! ma bonne madame Chrétien... J'ai bien de la joie à vous revoir et à me retrouver ici!
Les deux femmes s'embrassèrent.
— Gertrude, portez cela dans la chambre de MUe Bricart, fit Mme Chrétien débarrassant la voyageuse.
M"e Bricart, appuyant sans élégance ses mains sur ses hanches, examinait l'atelier de ses yeux gris, luisants d'intelligence.
— Que de fleurs! que de blancheurs! s'écriait-
elle. Et quel déballage! On se croirait au Louvre au moment des étrennes... J'arrive à temps, hein? Figurez-vous que j'ai manqué la correspondance de Douvres, hier après-midi.
— C'est ce que nous a appris votre dépêche. La traversée de nuit ne vous a pas trop fatiguée?
— Nullement. J'ai bien dormi dans le bateau, puis dans le train avant le déjeuner.
Elle s'assit tout de même, après avoir jeté un coup d'ceil, par la baie voisine, sur l'avenue du Trocadéro, découverte, en cet endroit, jusqu'aux rives de la Seine. Elle sourit aux murs, au grand jour, à l'atelier qu'elle reconnaissait.
— Sauf les fleurs et les bibelots, fit-elle, rien n'a changé depuis deux ans... Mais ce mariage, quel événement, quel imprévu ! Verrai-je Thérèse avant la mairie, au moins?
— Assurément, fit Mme Chrétien s'asseyant auprès d'elle. Thérèse va venir. En ce moment on retouche, sur elle, son costume pour la mairie. Mais elle déjeunera ici, tout à l'heure... avec vous, si vous voulez.
— Merci. J'ai déjeuné dans le train. Parlezmoi vite du mariage, du mari... Thérèse ne m'a presque rien raconté.
— Vrai? Elle qui vous confiait tout! Ce n'est pas faute de vous avoir écrit, cependant...
— Oh! bien sûr... Je sais les choses en gros.
Mais elle a voulu piquer ma curiosité, je crois, pour me forcer à venir d'Angleterre. Et puis les événements ont marché si vite! Songez que j'en étais restée, moi, au projet d'union avec M. Pontmagne, le substitut... Et voilà qu'un M. Pierre Hountacque tombe du ciel, et qu'en si peu de semaines...
— Oui. C'a été d'un rapide! Mais vous connaissez notre Thérèse, n'est-ce pas? Quand elle est décidée...
M"e Bricart hocha la tête en signe d'assentiment. Elle avait une face ronde et vermillonnée qui rappelait les anciennes têtes à monter les bonnets, chères à nos aïeules : mais l'expression avisée de la physionomie contrastait avec le naïf dessin des traits. Mme Chrétien reprit, imperceptiblement hésitante :
— Et figurez-vous que je suis la cause indirecte de l'événement.
— Vous, madame Chrétien?
— Je connais de longue date le futur de Thérèse. Il est de Gascogne, comme moi; de plus, mon mari et lui ont eu des relations ensemble en Tunisie, il y a une douzaine d'années, pendant qu'on creusait le port de Bizerte.
— Alors, fit Mlle Bricart, vous garderez vos fonctions de... ministre de l'Intérieur, dans le nouveau ménage?
— Oh! non... par exemple!...
Cette vivacité de la réplique étonna la voyageuse. Mais Mme Chrétien avait aussitôt repris un air d'indifférence :
— J'ai passé cinquante ans, chère mademoiselle. J'ai assez vécu chez les autres. Je prends ma retraite. A mon tour, je vais habiter chez moi, avec mon grand fils.
— Il va bien, votre Maxence?
— Il est toujours un peu délicat, mais il me donne de grandes satisfactions. C'est le plus habile élève de Labrique. Il fait déjà des objets d'art très goûtés, des bijoux, des bibelots. On l'a récompensé au dernier Salon. Et puis, c'est une âme d'élite, celui-là...
Deux petites larmes, si petites qu'elle put ejpérer les dissimuler, brillèrent au coin des yeux de la mère. Elle se détourna et dit à Gertrude, qui rentrait portant un plateau :
— Sur la table à jeu, Gertrude. Là... près de la baie... Bien!
Mlle Bricart lui mit la main sur le bras pour la ramener à elle, et, baissant la voix :
— Parlez-moi du fiancé.
Mme Chrétien ne se retourna pas complètement, et, tout en affectant de suivre les gestes de Gertrude, répondit :
— M. Hountacque?... Mais... très bien... Beau garçon, intelligent... gagnant beaucoup d'argent... En somme, très bien.
— Pour une personne qui a été la cause du mariage, vous dites cela d'un drôle d'air!
Mme Chrétien, cette fois, regarda Mlle Bricart en face, et, le visage si parfaitement immobile que les yeux mêmes semblèrent s'y figer, elle répondit:
— Pourquoi aurais-je un drôle d'air? M. Pierre Hountacque porte allègrement ses trente-six ans ; il est un superbe parti, même pour une jeune fille très belle comme Thérèse, — même pour la fille d'un riche industriel comme M. Dautremont. Du reste, vous questionnerez Thérèse. Et, tenez : je crois que la voici qui vient.
La tenture en soie persane, à ramages harmonieusement fanés, qui masquait la porte voisine du jardin d'hiver, se souleva. Une magnifique silhouette féminine apparut sur le seuil, bras nus, buste moulé sous le cache-corset. Sur sa jupe de drap bleu-pastel, le fil blanc des « bâtis » dessinait encore des arabesques. MUe Bricart pâlit, émue. Elle se leva, courut à la porte :
— Thérèse! fit-elle.
Elle tendit ses deux mains rougeaudes, que prit Thérèse; un long moment elle contempla son ancienne élève; son regard spirituel et fureteur se nuançait de tendre admiration. Thérèse, souriante, mais émue elle aussi, se laissait regarder. C'était une belle jeune fille en plein épanouissement, femme déjà parles formes accom-
plies d'un corps splendide, qu'on pressentait sous ce demi-vêtement. Son visage, aux traits réguliers, peut-être un peu fortement dessinés, surtout le nez droit et le menton vigoureux, ne déparait pas ce corps, sans toutefois en égaler la grâce majestueuse. Une bouche saine aux fortes lèvres, un front bas couronné de cheveux châtains, ordinaires de teinte et de finesse, mais prodigieusement abondants, des yeux moyens d'un bleu un peu violet, très lumineux, très profonds, complétaient un type féminin rare parmi les Françaises, chez qui la gentillesse est de règle, la beauté d'exception. Thérèse n'avait de gentillesse à aucun degré. Mais outre-Manche, outre-Océan, on l'eût proclamée beauté professionnelle.
— Toujours superbe, ma Thérèse, murmura M"° Bricart. Penchez-vous un peu que je vous embrasse... N'ayez pas peur, je ne vous décoifferai pas.
Thérèse tendit son visage. L'institutrice mit un baiser sur chaque côté du cou, un gros baiser maternel. Et, à son tour, elle fut embrassée par Thérèse sur le vermillon naturel de ses deux joues.
— C'est gentil, fit Thérèse, d'avoir abandonné pour nous vos trois petites Hogson. Si je ne vous avais pas eue près de moi ces deux jours, il aurait manqué quelque chose à mon
contentement. Ma bonne miss! Ma bonne Léonie! Quand on m'a dit que vous étiez arrivée, j'ai lâché mon essayage et j'ai couru... A propos, comment trouvez-vous ma jupe?
— Moi... très bien... mais vous savez que je ne suis pas des plus compétentes.
— Et vous, madame Chrétien?
Mme Chrétien rectifia un pli.
— Il y a encore un peu de longueur au biais, fit-elle. Mais cela peut aller. D'ailleurs, il faut se presser... Le quart d'une heure vient de sonner.
La petite femme de chambre, ayant achevé de mettre le couvert, admirait aussi.
— Gertrude, fit Thérèse, allez vite chercher ma robe de chambre. On finira ma jupe pendant que je déjeunerai.
— J'y vais moi-même, dit Mme Chrétien.
Tout en se débarrassant de sa jupe, puis en
revêtant la robe de matin que lui rapportait la gouvernante, Thérèse Dautremont s'entretenait avec son ancienne institutrice.
— Il me semble, disait MUe Bricart, que ma Thérèse est devenue aussi coquette que sa sœur Suzanne?
— Que voulez-vous, ma bonne Léonie? fit Thérèse en riant. Je ne peux pas me montrer fagotée auprès d'un mari très élégant. Là... Maintenant, je vais avaler un œuf et une tasse de thé.
Je n'ai aucune faim, du reste. On m'a trop bousculée aujourd'hui.
Plus séduisante encore dans cette longue tunique de crêpe de Chine et de dentelle qui moulait son corps impeccable, Thérèse prit la main de Mlle Bricart et la conduisit vers la petite table servie.
— Asseyez-vous là, près de moi.
— Mademoiselle n'a pas besoin de moi? demanda Mme Chrétien.
— Non, merci. Gertrude aussi peut s'en aller... Je me servirai moi-même.
Quand la gouvernante et la femme de chambre les eurent laissées seules, Thérèse et son ancienne institutrice se regardèrent, la figure gaie, de ce regard qui est comme une reprise de possession des visages chers, longtemps absents, enfin reconquis.
Entre la maîtresse et l'élève, surtout pendant les dernières années, avait régné l'intimité de deux amies très tendres, très confiantes. Elles avaient fini par s'appeler, l'une l'autre, par leurs prénoms. Plus qu'avec sa propre sœur cadette, Thérèse se sentait en parenté d'esprit, de sentiments, avec sa chère Léonie. Et depuis que, l'éducation finie, M'le Bricart s'était replacée en Angleterre, — malgré une correspondance fréquente et copieuse qu'elles n'avaient cessé d'é-
changer, — cette présence fraternelle manquait à Thérèse.
La physionomie de Mlle Bricart se fit grave :
— Heureuse? murmura-t-elle.
— Très heureuse, accentua fermement Thérèse. Le bonheur qui vous fait douter de la réalité, penser anxieusement : « Est-ce que je rêve? »
— Alors, grand amour?
— Oh! oui... Tout est pris, cœur, tête et le reste.
— Thérèse! corrigea l'institutrice.
La jeune fille éclata d'un rire sain :
— Bah! J'ai vingt-quatre ans!... Et puis, entre nous, miss, nous n'avons jamais posé pour la fausse pudeur. Je suis très amoureuse de mon futur.
Elle dépêchait, tout en parlant, son goûter frugal, si gracieuse, si exubérante de jeunesse décidée et de vie joyeuse que Mlle Bricart prenait plaisir à la regarder. Le soleil commençait d'effleurer l'angle de l'atelier, le coin fleuri de blanc où se logeait la table à modèle. Dans l'avenue du Trocadéro, c'était la trêve méridienne : de rares bruits de voitures paresseuses, quelques fuites ronflantes d'autos, le roulement plus espacé des tramways. Thérèse repoussa son assiette et se mit à boire, à petits coups, une tasse de thé.
PJERRE ET THÉRÈSE If
— En somme, fit l'institutrice, votre mariage est une aventure très romanesque?
— Mais non! mais non! répliqua Thérèse posant sa tasse. Pas romanesque du tout! Le romanesque, n'est-ce pas, c'est le contraire de la logique, de l'enchaînement naturel des choses? Eh bien! rien de plus logique, de plus naturellement enchaîné que ma rencontre avec Pierre Hountacque... Ce qui est arrivé devait arriver; avec un peu de perspicacité, on pouvait presque le prévoir. Nous ne l'avions pas prévu, voilà tout.
— Racontez! racontez!
— Mme Chrétien, qui gouverne la maison depuis plusieurs .années, est des environs de Nérac, du même canton que Pierre...
— C'est elle qui vous a parlé de lui?
— Non. Elle ne nous en avait jamais parlé, et c'est même assez étonnant, étant donné l'importance de Pierre là-bas... En revanche, elle nous vantait souvent son pays natal, les vallées de la Baise et de la Gélise, la lande gasconne, et surtout un certain château de Roquefon, un château du onzième admirablement restauré, l'excursion classique du pays.
— En effet, dit Mlle Bricart. Elle m'en avait parlé à moi aussi, je me rappelle.
— Elle en parlait à tout le monde... Or il y a trois mois — mars finissait, et il faisait un temps d'été prématuré, très chaud, très orageux —
l6 PIERRE ET THÉRÈSE
nous traversions le sud-ouest de la France en automobile, pour nous rendre a Biarritz, papa, ma sœur Suzanne et moi. Aux environs d'Agen, papa, qui s'adjuge toujours la fonction de guide et détient la carte de voyage, nous dit : « Nous allons passer à sept kilomètres du château de Roquefon. » Mme Chrétien n'avait pas manqué de lui vanter, à lui aussi, cette merveille. Suzanne et moi, nous déclarons alors que nous exigeons la visite de la merveille. . . Six heures approchaient : nous devions dîner et coucher à Mont-de-Marsan. Bien que le temps fût menaçant, papa cède : il est toujours prêt à visiter n'importe quoi. Nous arrivons à Roquefon, en même temps qu'une autre automobile de touristes. On nous montre le château, très belle chose, en effet, tours, donjons, mâchicoulis, oubliettes, des salles de gardes comme dans Eviradnus et, outre cela, une installation d'un goût parfait. Tout à coup la pluie se met à tomber, mais une pluie!... une pluie de noyade. Les deux autos étaient découvertes. Papa commençait à grogner. Nous nous moquions de sa méchante humeur, Suze et moi, quand on vient nous annoncer, aux autres touristes et à nous, que le propriétaire du château demande à se présenter à nous. Arrive un gentleman extrêmement correct; il nous déclare qu'il a vu nos voitures dans la cour, qu'il a pris sur lui de les faire garer, refusant de nous laisser
partir par un temps pareil, et qu'il nous prie d'accepter l'hospitalité, au moins pour dîner... L'autre bande — des gens très chics, noblesse des environs — accepte tout de suite; papa fait des phrases (vous savez, ce que nous appelons ses phrases « de conseil d'administration »), mais il finit par accepter aussi. Les deux autos dînent à Roquefon.
— Et alors? coup de foudre?
— Oui, coup de foudre, ma chère Léonie.
Elle rit encore de son rire éclatant, qui découvrit ses dents mates, solides, serrées. Puis, se rapprochant de M110 Bricart et prenant dans ses mains la grosse patte rouge de l'institutrice, elle lui dit, plus bas :
— Vous rappelez-vous, quand nous parlions de l'amour, toutes les deux? Nous n'étions guère mieux renseignées l'une que l'autre, car, entre nous, ma bonne miss, vous n'y entendez rien. Nous convenions qu'aucun homme ne valait le sacrifice de notre liberté. Eh bien! méfiez-vous... Cela nous vient brusquement, un beau jour, à l'improviste, pour quelqu'un qu'on ignorait la veille... Le dîner de Roquefon n'était pas fini que j'étais déjà sûre d'une chose : que je n'épouserais pas M. Pontmagne.
— Et lui? M. Hountacque?...
— Lui? Une correction absolue... Aussi gracieux avec ma sœur Suze et avec les dames de
l8 PIERRE ET THÉRÈSE
l'autre auto qu'avec moi. Nous quittâmes Roquefon le lendemain matin, chargées des plus rares fleurs de ses serres. Croiriez-vous que tout le reste du voyage je n'ai plus pensé qu'à lui, avec qui j'avais à peine échangé vingt phrases en tout?
— Vous, Thérèse! vous, si sérieuse!
— Oui, moi, Thérèse, si sérieuse! Ne vous indignez pas, ma bonne Léonie, je vous dis que vous n'y entendez rien.
Elle l'embrassa, puis poursuivit :
— Quinze jours après, rentrés à Paris, nous avons trouvé sa carte. Papa, innocemment, l'a invité; les relations se sont nouées. Oh! nous nous sommes vite mis d'accord, Pierre et moi. Mais j'ai eu à lutter contre papa, dès que je lui ai fait connaître mes intentions.
— Pourquoi donc?
— Parce que Pierre est un self maie man... Bonne famille de là- bas pourtant, alliée à ce qu'il y a de mieux en Gascogne... Mais le père et la mère ruinés, séparés (tout ce monde-là est mort depuis longtemps, d'ailleurs)... Lui a eu une jeunesse d'enfant perdu, une de ces jeunesses qui n'étonnent personne, qu'on admire même quand elles sont d'un Anglais ou d'un Américain, mais qui stupéfient d'un Français et le rendent presque suspect. Avant dix-sept ans, il avait rompu avec les siens et cherchait sa vie e.a
Argentine. Il a été maître d'armes à Rosario. Puis il s'est occupé d'entreprises, de travaux publics; il a collaboré au Transsibérien d'abord, ensuite à la construction du port de Bizerte : c'est à Bizerte qu'il a commencé sa fortune. Depuis, en moins de sept ans, elle a prospéré d'une façon inouïe. Papa dit : « Je ne sais pas comment il s'y prend, mais pas une grande affaire de travaux ne se fait sans lui. » Riche à trente ans, il a acheté et restauré Roquefon. Il ne se repose d'ailleurs pas et continue à remuer des pierres et des millions.
— Eh bien! ma Thérèse, que peut-on reprendre à tout cela?
— Absolument rien, n'est-ce pas? D'autant moins reprendre que Pierre est bienfaisant, qu'il a créé des crèches, des hôpitaux; qu'il est adoré de ses subordonnés et de ses compatriotes. Sa fortune a fondé partout le bien-être autour de lui. Seulement, vous connaissez mon père, qui est un bourgeois aristocrate à principes. Si Pierre était entré dans une administration et y avait moisi quinze ans (comme l'honnête Pontmagne, le futur de ses rêves), il lui serait sympathique. Autre chose : Pierre a trop réussi pour n'avoir pas excité de jalousie. Quand un homme a fait si vite une telle fortune, on trouve toujours des gens pour hocher la tête, pincer les lèvres et marmonner des suggestions équivoques. Heureusement, mon père avait à sa portée deux per-
sonnes qui connurent Pierre, l'une depuis l'enfance, l'autre presque à ses débuts.
— Mme Chrétien, d'abord.
— Oui, Mme Chrétien, sa compatriote. Le Crédit colonial de Tunis employait Chrétien, son mari, tandis que Pierre travaillait à Bizerte... Chrétien était même très lié avec Pierre,.. Outre cela, Hémery, le directeur actuel du Crédit colonial à Paris, dirigeait alors la succursale de Tunis : Hémery est de nos amis. Il a attesté que rien de précis n'était connu qui pût entacher l'honorabilité de Pierre dès l'époque lointaine où commençait sa fortune... Papa, à bout d'objections, a fini par céder. N'importe : j'ai subi des heures lourdes entre papa, si autoritaire, et ce fiancé qui se cabrait contre les objections, les questions, les enquêtes. Il y a eu un soir où tout a failli se rompre, et je savais que, si tout se rompait, Pierre ne survivrait pas une heure. Ne souriez pas! ce n'était pas une menace en l'air; Pierre a un dédain souriant de la mort qui, encore aujourd'hui, me terrifie. Voilà, ma chère, l'homme que j'épouse... Enfin, à cette résistance, Pierre et moi avons éprouvé notre cœur. Ah I chère amie : il m'a si absolument conquise ! j'en suis épouvantée et ravie. Et quand je pense que cette conquête va être ratifiée devant la loi, devant l'Eglise ; que nous allons être mari et femme, que, pour la vie, il sera à moi et moi à lui...
Elle ne put achever. Son buste se souleva; des pleurs de joie vinrent à ses paupières. Mlle Bricart murmura :
— Comme vous l'aimez ! Vrai, cela me rend jalouse. Vous! vous! Thérèse, vous si sage, si maîtresse de vous, si calme! Vous! éprise à ce point d'un homme que vous ignoriez il y a quatre mois! Je ne vous reconnais plus.
— Croyez-vous que je me reconnaisse moimême? répondit la jeune fille en embrassant Mlle Bricart.
Elle resta un peu de temps nichée contre le bon visage de l'institutrice, et là, de tout près, murmura :
— Il y avait en moi une Thérèse que ni vous ni moi ne soupçonnions, Léonie. De l'avoir découverte, je suis parfois un peu honteuse... Et parfois fière aussi... Aux moments où j'en suis fière, je regarde en pitié la Thérèse d'avant, qui vivait froide et inutile dans ses chastes limbes.
MUe Bricart ne répondit pas. Quand Thérèse, après une nouvelle caresse, se fut rassise à sa place, l'institutrice demanda :
— Et M. Pontmagne? Qu'en avez-vous fait parmi ces projets nouveaux?
— Pontmagne a été parfait. Je me suis franchement expliquée avec lui; il m'a rendu, non pas ma parole, puisque je ne lui avais donné au-
cune parole, mais cette ombre d'espérance que je lui avais laissé concevoir alors que j'étais libre. C'est un cœur loyal. Je suis heureuse de le garder comme ami.
— Et votre autre amoureux?
— Lequel? fit Thérèse avec une sincère incompréhension.
— Le petit Chrétien.
— Maxence?... Oh! je ne pense pas qu'il se soit jamais pris au sérieux dans ce rôle!... Quand Suze, lui et moi étions très jeunes, il nous est arrivé de jouer, de courir ensemble à la campagne dans le parc et les bois de Prévannes. Plus tard vous l'avez vu me donner quelques leçons de dessin, m'accompagner parfois à la chasse. Je l'ai toujours traité comme un égal; il a du talent et c'est un honnête garçon. Mais enfin... ne fût-ce que son âge! Vingt et un ans à peine et j'en ai vingt-quatre!... Il me fait l'effet d'un enfant.
— Il était très épris de vous ; sa mère me l'a dit souvent.
— Je ne suppose pas que cet amour le ravage, répliqua Thérèse avec gaîté. Depuis quelque temps, on dirait même qu'il m'oublie : je ne le vois presque plus. Il est très occupé, je crois. Il réussit dans son métier. Enfin, j'avoue que je n'ai guère le loisir de songer à lui.
La porte s'ouvrit derrière M"e Bricart.
— Léonie, reprit Thérèse, voici votre autre élève qui vient vous saluer.
— Ah! chère Suzanne...
— Bonjour, miss!
L'étreinte fut moins tendre qu'avec Thérèse, mais la grosse institutrice n'en baisa pas moins sur les deux joues, avec une amitié sincère, la jolie jeune fille en costume de tennis, qui, d'instinct, défendit un peu contre ces gestes brusques sa coiffure minutieuse, sa toilette sportive que le sport n'avait pas même froissée. Plus petite de la tête que son aînée, elle était beaucoup moins belle, mais infiniment plus Parisienne, plus moderne. Ses cheveux un peu trop blonds, très ondulés, coiffaient un visage mutin, spirituel; elle avait de beaux yeux gris, des traits irréguliers et amusants, une peau translucide, délicate à l'excès. D'une minceur élégante, son art de la toilette, même dans ce costume d'exercice physique, s'affirmait par la coupe recherchée de la blouse de lingerie, par la couleur exotique des bas et des souliers, par un peu, très peu d'artifice dans la nuance du chignon, dans la parure du teint, dans le rouge des lèvres. De cinq ans plus jeune que Thérèse, sa naissance avait coûté la vie à Mme Dautremont.
Thérèse frôla d'un baiser les cheveux de sa cadette; celle-ci lui remit un paquet qu'elle tenait à la main :
24 P;hRRE ET THÉRÈSE
— On l'apportait comme je rentrais : je crois que cela vient de M. Archères.
— Le poète-compositeur? demanda Mlle Bricart.
Et comme Suze répondait oui, delà tête, l'institutrice ajouta :
— Une de ses valses chantées a un grand succès à Londres en ce moment.
Cependant, Thérèse, ayant ouvert le paquet, en tirait un « déjeuner » en Saxe moderne.
— Le quatrième! s'écria Suze en riant.
— Non, dit Thérèse, le cinquième. Il paraît que ton futur m'en a envoyé un en vermeil. Je n'ai même pas eu le temps de le regarder.
— Je te défends d'appeler le baron « mon futur y>, fit Suze piquée.
— Ton flirt, alors.
Toutes trois allèrent disposer le nouveau présent parmi les autres. Mlle Bricart admira l'exposition de ces merveilles.
— Cela donnerait envie de se marier, fit-elle.
— Oui, dit Suze, mais il y a le mari.
— Toujours rebelle, jolie Suze?
Suze fit une petite moue :
— Oh! j'y passerai comme les autres. Mais, pour l'instant, je n'ai pas la fièvre...
Elles s'en revinrent vers les fenêtres, attirées par la joie du jour. Suze demanda à sa sœur :
— As-tu enfin ton costume?
PIERRE ET THÉRÈSE 2f
— On finit de corriger la jupe.
— Et cela va?
— Suffisamment pour que le maire du XVI* consente à nous marier. Mais toi-même... te voilà encore habillée en tennis à cette heure-ci?
— Oh! j'ai le temps. Je viens seulement de laisser papa à son cigare et à ses journaux. Papa, lui, est déjà en tenue de consentement : redingote noire et pantalon gris perle.
Toutes trois s'accoudèrent à la fenêtre. L'avenue du Trocadéro sommeillait sous l'ardent soleil.
— Qu'avez-vous fait de cette matinée, belle Suze? demanda Mlle Bricart.
— Chère miss, répliqua Suzanne, je me suis levée à sept heures et demie; j'ai fait ma toilette; j'ai écrit deux lettres. A dix heures, je suis sortie avec Gertrude, à pied, jusqu'à la rue Royale où j'ai eu un entretien avec ma modiste pour mon chapeau de mariage... pas le mariage d'aujourd'hui, le mariage de demain à Saint- Pierre de Chaillot, le vrai. Après, nous avons pris un modeste fiacre-auto, et nous nous sommes rendues à mon tennis, boulevard Exelmans. J'ai joué jusqu'à onze heures et demie, je suis revenue à pied pour faire la réaction. En passant quai de Billy, je me suis inscrite chez la grandeduchesse Fédor, qui est à Paris; je t'ai inscrite du même coup, Thérèse. J'ai déjeuné avec le
riche industriel, sénateur de l'Orne, mon père. Et me voilà.
— Toujours précise, correcte et chic, Suzanne, fit Mlle Bricart.
— Oui, je sais, je sais, répondit Suze... « De l'ordre dans la frivolité, » comme vous me disiez quand j'étais votre élève. Je n'ai pas changé, miss.
— Et elle a bien raison, dit Thérèse. Telle qu'elle est, tout le monde en raffole. D'abord papa, de qui elle fut toujours la préférée... Puis, tous les hommes, en général.
— Pas ton fiancé, toujours!
— Mais si!... lui comme les autres! Vous passez votre temps à vous taquiner tous les deux, mais vous vous aimez bien, au fond! Et le baron Moulier, et Archères, et le grave de Lespaul, et même M. Hémery que tu mènes par le bout de son nez de financier!
— Sa femme est si sotte, interrompit M"e Bricart : je comprends qu'il se divertisse.
— Enfin, c'est pire que de votre temps, ma chère Léonie, conclut Thérèse. Suze tournerait la tête à un ermite.
— N'en croyez rien, miss; je suis toujours aussi sérieuse.
— Oh! pour le sérieux, s'écria l'institutrice, je n'ai pas d'inquiétude. Vous êtes, au fond, la jeune personne la plus pondérée, la plus pratique, la plus maîtresse de soi.
— Ne m'accablez pas, je vous en prie, fît Suze en riant. Allons, à tout à l'heure! je vais revêtir de riches atours pour marier ma sœur. Ah! Thérèse, j'étais chargée de t'annoncer la visite de papa, qui te demande une audience par mon entremise.
— Maintenant?
— Maintenant... ou un peu plus tard, à ton choix... Enfin, avant la mairie.
— M. Dautremont se fait annoncer chez vous, à présent? fit Mlle Bricart étonnée.
Thérèse sourit :
— Papa est assez formaliste avec moi depuis l'intrusion de Pierre dans notre vie. Nous sommes bien ensemble, mais chacun de nous se tient un peu sur son quant-à-soi... Fais dire à papa qu'il vienne me voir d'ici un petit quart d'heure; pas plus tard, parce qu'après je serai dans mon cabinet de toilette... Mais conduis d'abord MIle Bricart à sa chambre et veille à ce qu'il ne lui manque rien. N'est-ce pas, ma Suze?
— Entendu... Miss, votre main, fît Suze. Toutes deux envoyèrent un sourire à Thérèse,
qui, depuis l'annonce de la visite paternelle, semblait un peu préoccupée... Elle leur sourit tout de même, distraitement, et les regarda sortir, la légère et sémillante Suzanne s'amusant à entraîner l'institutrice à travers l'atelier, un peu
plus vite que ne le permettaient les lourdes jambes et le souffle court de celle-ci.
Quand la porte se fut refermée sur elles, Thérèse ne sonna pas encore pour qu'on desservît la table où elle avait déjeuné. Un moment, elle s'assit au petit bureau cylindre, ajouta le nom d'Archères à la liste des donneurs de cadeaux, feuilleta le courrier reçu le matin, s'attarda même à relire une lettre écrite sur un humble papier quadrillé, puis, à pas indécis et le regard vague, revint à l'une, puis à l'autre des deux vastes baies, cintrées en ovale, qui versaient à l'atelier une éclatante lumière. Elle regarda le site parisien que ses yeux voyaient depuis son enfance, avant même qu'on eût transformé en atelier, pour elle, cette grande pièce, naguère la commune salle d'études des deux sœurs. En face s'ouvrait le ravin où gît la Manutention militaire... Thérèse en apercevait les mornes toitures de tuiles, de zinc et d'ardoises, les longues cheminées, les murailles sinistres, au delà de la magnifique feuillaison des platanes de l'avenue, que l'appartement, situé au quatrième étage, dominait. Passé le ravin, se détachant sur l'indigo clair de ce ciel de juin, c'étaient d'autres toits de maisons, puis la trouée de la Seine avec d'autres verdures, puis d'autres faîtes de maisons encore, le dôme doré des Invalides, les tours de Saint-
Sulpice projetées juste sur la sombre masse du Panthéon, le Val-de-Grâce à l'arrière-plan, enfin, vers la droite, à l'extrême horizon, des lignes de coteaux, sans doute Meudon et Bellevue, très distincts.
Ce paysage, sans beauté, mais du moins large et découvert, Thérèse en aimait l'ampleur, la riche lumière. A partir de demain, elle ne le verrait plus.
Elle allait le quitter, d'abord pour le voyage nuptial, puis pour un somptueux hôtel de l'avenue du Bois, loué la semaine précédente, et qu'on était en train de meubler. Une brève angoisse lui pinça le cœur : une angoisse qui s'obstinait à revenir chaque fois qu'elle songeait à tel objet, à tel être, témoin de son passé de jeune fille, et qu'il fallait abandonner. Chers horizons! cher atelier, si amoureusement aménagé par elle depuis près de dix ans, où elle avait vécu de si bonnes heures de solitude, attentives à copier sur la toile la brillante parure d'une gerbe de fleurs, parfois une fillette des faubourgs, un gamin d'Italie, musclé et doré!... Ah! comme, en ces temps-là, son cœur était calme! même l'an passé! même le récent hiver, avant la halte à Roquefon ! Elle avait atteint vingt-quatre ans dans l'ignorance absolue des troubles du cœur, indifférente aux passionnettes des jeunes filles, dédaigneuse du « flirt d qui amusait sa cadette.
Elle était si distante de toute perversité qu'il avait fallu ce continuel frémissement d'admiration, de désir masculin autour d'elle, pour lui révéler non seulement sa beauté, mais son corps même... Révélation qui s'était, pour elle, accompagnée de malaise, d'une certaine hostilité, précisément contre ces admirations obsédantes, unanimes, contre cette ferveur devinée dans tous les yeux d'hommes.
Aujourd'hui, accoudée devant le site parisien tant de fois contemplé en cette paix innocente, combien elle se sentait autre, changée, bouleversée corps et âme ! L'amour avait fondu sur elle comme l'aigle des mythes grecs ; il la ravissait; elle montait, montait dans un vague éther, ignorant jusqu'où elle serait ravie. Les choses de la vie ambiante lui apparaissaient à peine réelles, confuses, fugitives, semblables à ces demi-rêves qui précèdent de peu le réveil. Il n'y avait plus de vrai, de captivant qu'un seul être humain qui, pour elle, apportait et emportait avec lui toute la raison de vivre. Il était au fond de sa pensée quand elle avait sous les yeux d'autres gens, et leur parlait : dès qu'il se montrait, son âme à elle sortait de la pénombre et delà torpeur; elle revivait...
Et voilà qu'il allait la saisir, l'étreindre. Pour toute la vie, elle serait à lui!
Une joie violente, une fête de son cerveau et
de son sang la faisaient vibrer à cette idée. Et, en même temps, quelque chose de chaste, de timide, quelque chose de calme et de pourtant farouche qui avait été son âme et son corps d'avant protestait, se plaignait, semblait dire : « J'ai été du bonheur pour toi, et tu me désertes; j'ai été ta vie et je meurs!... » Oui... il lui semblait qu'elle allait se quitter elle-même, et que cette séparation voulue, passionnément souhaitée, laisserait derrière elle une Thérèse frappée à mort.
Elle se retourna vers le cher atelier. Tant de blancheurs printanières le paraient mieux que jamais, aujourd'hui, de fraîche sérénité, de gaîté studieuse.
« Comme j'ai été heureuse ici! » pensa-t-elle.
En de telles minutes, qui précèdent les changements de la vie, le passé s'évoque avec une précision tyrannique. Thérèse revoit les années de sa première enfance, en compagnie de sa petite sœur. L'atelier actuel est leur salle d'études. Leur société est composée de M"e Bricart, de la gouvernante qui précéda Mme Chrétien, puis de Mme Chrétien. M. Dautremont n'apparaît à ses filles que comme un suprême directeur des études, très attentif, plutôt sévère. Des années coulent ainsi; l'aînée des deux petites filles s'allonge, se pare déjà d'une grâce indécise; elle joue à la maman avec sa cadette ; elle se lie d'une forte amitié confiante et consciente avec M"° Bri-
cart. Le goût de la lecture, l'attrait des arts fleurissent d'élégance et de plaisir la monotonie des études. Encore des années : voici naître la charmante époque où Suze et Thérèse deviennent le centre de la maison, commencent d'exercer sur Mme Chrétien, sur l'institutrice, et même sur le grave M. Dautremont, cette impérieuse influence de la jeune fille à laquelle tout se soumet comme à un enchantement. Enfin, les études finies en même temps pour Suze et Thérèse (parce que Suze a hâte de les abréger, et que Thérèse, volontiers, les prolongea), — M"e Bricart continuant ailleurs sa tâche utile et modeste, — les deux sœurs entrent dans le monde sous l'égide de leur père.
C'est le monde des hauts bourgeois, des puis sants industriels, de la finance probe, des politiciens résolument conservateurs. Suze y plaît et s'y plaît aussitôt; elle apporte à la vie mondaine cette frivolité ordonnée et pratique dont l'accuse en riant M"e Bricart. La beauté, l'intelligence de Thérèse, causent une profonde sensation; mais Thérèse goûte peu le plaisir du monde : car elle n'y cherche, elle n'y préfère personne. Plus maîtresse de sa pensée dans l'atelier, son domaine favori, elle travaille, sans prétention, mais avec ardeur, tant que le lui permet la lumière parcimonieuse de Paris. Aussi, bien vite, Suzanne s'arrange pour être chaperonnée par des amies
mariées : Mme Hémery, Mme Pontmagne mère, la vieille baronne Moulier. Suze organise sa mondanité à elle, où elle entraîne doucement, de temps en temps, son père et Thérèse. Et tout cela, avec les étés passés dans la gaie campagne de Prévannes, avec les saisons au bord de la mer, avec quelques voyages, compose une exquise période de la vie, dont le charme, pour Thérèse, est peut-être surtout de sentir que c'est seulement le vestibule de la vie, que la vraie vie ne commencera qu'après un événement attendu sans impatience, mais deviné indispensable.
Toutes les jeunes filles douées d'une saine sensibilité féminine, toutes celles qui ne sont pas des Suze contentées par le jeu frivole de la parure et du flirt, toutes les ont attendus, dans le calme ou dans le trouble, cet événement qui change l'âme, cette approche de foudre qui électrise le corps. Pour beaucoup ils n'arrivent pas, ou bien l'impatiente jeune fille les devance, s'accommode d'un à-peu-près, déguise en amour la lassitude d'être vierge, la hâte de régner sur une maison. Mais pour celles qui n'ont point de hâte, qui chérissent la demeure où elles vivent, quel bouleversement apporte, avec la certitude d'aimer, la nécessité de briser la frêle coquille de juvénilité, de s'épanouir dans le désir avoué, éperdu, total!...
Eh bien! elle a sonné pour Thérèse Dautre-
mont, cette heure fatidique. Un homme, qu'elle ignorait quatre mois auparavant, l'a conquise, cœur et corps. Si insensible, si fière, si studieuse, elle ne conçoit plus d'autre bonheur possible que de lui appartenir. Elle en a eu la révélation soudaine, — encore indécise au lendemain de la rencontre de Roquefon, — peu à peu éclaircie pendant le voyage de retour, — complète dès qu'elle s'est retrouvée chez elle. Sitôt recluse dans l'amical atelier, face à face avec elle-même, elle n'a plus douté. Avant même de savoir si elle reverrait jamais l'hôte d'un jour de qui l'image demeurait en elle, elle a voulu libérer son cœur; elle a déclaré à un prétendant accueilli avec bienveillance, et pour qui elle garde de la sympathie, qu'il ne devait plus compter sur son consentement... Ensuite, contre l'obstination paternelle, contre les dénonciations anonymes, contre une obscure angoisse de menaces inconnues dont elle n'est pas encore affranchie, elle a affirmé un vouloir inébranlable, si ferme que peu à peu tous les obstacles ont dû s'abaisser. Maintenant, c'est fait : l'événement qu'elle a voulu, de tout son être et malgré tout, va s'accomplir...
Voilà pourquoi elle affronte du regard le décor de sa jeunesse heureuse, pourquoi sa pitié ne cède pas devant le fantôme de cet innocent et laborieux passé qui se plaint, qui murmure : « C'est donc fini?... »
PIERRE ET THÉRÈSE "} f
Oui, c'est fini. La douceur du souvenir, la reconnaissance pour les gens et les lieux qui ont abrité, choyé sa jeunesse, la pudeur virginale jalouse qui enveloppait son corps comme un voile d'idole, serré plus étroitement à mesure que l'intelligence avertie pénétrait le mystère des choses, — cette pudeur qui proteste aussi, qui par moments inonde de rougeur son visage, — tout cela, elle l'arrache d'elle-même, elle le repousse, elle le voue à la mort, heureuse de ce qu'il lui en coûte, fière des souffrances que lui causent, en se brisant, tant de fibres de son cœur, joyeuse de son ardente immolation. « C'est pour lui, pense-t-elle, pour lui!... » comme une Iphigénie qui serait consciente du sacrifice, et qui, d'elle-même, se vouerait à la déesse...
— Mademoiselle... c'est Monsieur qui demande s'il peut parler à Mademoiselle. Il viendra dans cinq minutes, exactement.
Gertrude était entrée sans que Thérèse s'en aperçût et, debout près de la porte, attendait.
— Qu'il vienne, répondit Thérèse. Mais emportez d'abord le plateau et mettez un peu d'ordre ici.
Tandis que Gertrude, adroite et leste, obéissait, Thérèse arracha d'un vase une branche de lilas et se mit à la respirer. Elle pensait :
« Que me veut mon père, une heure à peine
avant mon mariage?... Encore des objections!... Il va me demander si j'ai bien réfléchi... si je prends toute la responsabilité... Quel tourment! »
Aux luttes soutenues depuis tant de semaines, et terminées par une victoire, elle avait usé, lui semblait-il, toute sa force de combat. Un nouvel assaut l'excédait. Et puis, si elle donnait assurément à son père une affection solide, tissée d'estime et de reconnaissance plus que de tendresse, elle le savait tellement différent d'elle-même, tellement inaccessible aux émotions impérieuses qui la régissaient à l'heure présente! Pour tout dire, il la glaçait.
Le père de Thérèse et de Suze, Paul-Louis Dautremont, atteignait alors sa cinquantième année. Il paraissait plus âgé au premier regard ; mais, quand on observait à loisir son allure et son visage, on constatait l'abondance des cheveux tout gris, coupés en brosse au-dessus d'un front étroit et net, la fraîcheur du teint, la vivacité des yeux, l'absence presque absolue de rides, le dessin ferme des lèvres, la santé des dents, la vigueur des gestes.
Naguère, il avait joui d'une réputation de beauté dans le monde du parlement et des affaires : c'était visiblement du <sc beau Dautremont » que Thérèse héritait sa taille imposante et la régularité de ses traits. Toutefois, tandis que, chez la fille, de tels dons avaient composé un ensemble de grâce presque majestueuse, ils
avaient, chez le père, tourné plutôt à la raideur, à une correction travaillée, à une attitude de parade et d'emphase. La vraie jeunesse du « beau Dautremont » n'avait duré que peu d'années; il avait pris à tâche de l'abréger, de la déguiser au plus vite en âge mûr. Grisonnant de bonne heure comme beaucoup de sanguins robustes, non seulement il n'avait pas triché avec l'âge, mais il en avait profité pour encadrer sa figure, demeurée fraîche, de deux courts favoris gris, bientôt blancs, qui lui donnaient l'apparence d'un parlementaire de 1840. Il avait adopté, une fois pour toutes, certaines formes de coiffure, de chaussure, de vêtements, et ces formes conspiraient à lui façonner un air de maturité, de sérieux, à le sortir une fois pour toutes du groupe des ce jeunes ». M. Dautremont était, en effet, convaincu que l'air jeune, en affaires, est une faiblesse dont il est propice de se débarrasser au plus tôt. Un chef chenu ou chauve orne, mieux qu'une tête encore brune ou blonde, un conseil d'administration; il pèse de plus de poids. La jeunesse d'aspect prévient défavorablement les gens dont on sollicite l'appui financier, la confiance : elle ne sert qu'auprès des femmes, et c'était encore pour M. Dautremont une raison de s'en méfier. Il s'en était méfié pour lui-même, au début de sa carrière; mûr aujourd'hui, il s'en méfiait pour les autres, comptant plus sur l'ex-
périence de ses collaborateurs que sur leurs dons innés. Dans sa bouche, l'expression : « Il est jeune » décernait un brevet de légèreté ou d'incapacité.
On devait convenir d'ailleurs que l'attitude de précoce maturité lui avait complètement réussi. La vieille famille normande des Dautremont, qui depuis trois siècles comptait des armateurs, des magistrats, des officiers généraux, un évêque, un membre de l'Institut, n'avait jamais été pauvre. Mais Paul-Louis Dautremont l'avait installée dans la grande fortune, d'abord par son mariage, à vingt-trois ans, avec une Saint-Edme descendante du fermier général Saint-Edme de Picardie, héritière de la fortune terrienne des Saint-Edme; puis par le relèvement rapide d'une vaste entreprise de meunerie que les Saint-Edme possédaient dans l'Orne, près de Prévannes, et qui, mal conduite, périclitait. Huit années lui avaient suffi pour faire des Moulins de Prévannes les plus considérables du marché, et cela en gagnant une réputation de solide honorabilité, de prudence commerciale n'excluant pas la hardiesse. Entre temps, Dautremont avait fait une carrière politique; là encore il avait éprouvé quelle aide énergique apporte un esprit précocement mûri à l'activité de la jeunesse. Quinze ans il avait représenté à la Chambre l'arrondissement de Domfront.
Depuis quatre ans il siégeait au Sénat. Dans l'une et l'autre assemblée il avait soutenu la politique traditionnelle des grands Normands modernes, libéraux de doctrine, conservateurs de fait. On raillait un peu, à Paris, son allure 1840, ses guêtres, ses favoris, sa parole exprès solennelle; mais on respectait unanimement sa vie publique et privée. Veuf de bonne heure d'une femme qui l'avait passionnément aimé et à qui il avait rendu de la fidélité et de l'estime, il s'était consacré à l'éducation de ses deux filles, à l'accroissement de leur fortune. Se remarier ne l'avait point tenté. Le flirt, la passion, il les jugeait futiles ou criminels. Comme beaucoup d'hommes épris de considération, de fonctions, d'honneurs, il avait perdu avec l'adolescence le goût et même le besoin de l'amour. Dans notre société 011 l'amour fermente si ostensiblement, plus d'hommes qu'on ne croit redeviennent chastes de bonne heure, sincèrement indifférents à tout ce remous sensuel qui alimente les faits-divers, la chronique, les poèmes, le roman et le théâtre... Enfin, Dautremont avait pris au grave le devoir d'élever ses filles. Les choix minutieusement contrôlés de Mme Chrétien pour la conduite du ménage, de Mlle Bricart pour l'enseignement, furent son œuvre. Il avait surveillé leur besogne aussi soigneusement que les bilans de son usine et de ses entrepôts, que les objets de ses commis-
sions d'enquête parlementaire. Mme Chrétien, comme MUo Bricart, lui rendaient leurs comptes quotidiennement. Dominateur d'instinct, ayant été le tyran juste et chéri de sa femme, il estimait, sans y avoir même réfléchi, que ses deux filles lui obéiraient toujours, seraient dans la maison une nouvelle et délicate matière à gouverner. Ainsi en fut-il tant que dura leur enfance, et Paul Dautremont administra à sa volonté quatre êtres humains, les deux fillettes et les deux salariées. Puis, insensiblement, sans heurt, sans que le père lui-même pût en prendre ombrage ni trouver un motif ou un moyen de résistance, il dut constater que le royaume domestique s'émancipait : la vraie autorité passait aux jeunes filles. Toujours déférentes l'une et l'autre, elles devenaient des personnes sur l'esprit desquelles M. Dautremont était étonné de ne se sentir parfois aucune prise. Elles avaient leurs opinions, leurs vues sur les choses. Elles conquéraient doucement, sur lui, leur indépendance. Et (ce qu'il n'aurait pas prévu), à mesure qu'elles s'affranchissaient ainsi, elles lui devenaient plus chères, elles l'intéressaient davantage.
Toutefois, l'indépendance de Suze, indépendance purement de fait, qui consistait à sortir à son gré, à choisir ses amis, à combiner ses divertissements sans contrôle, lui était plus sympathique que l'indépendance purement morale de
l'aînée. L'aînée, il la sentait inflexible dans ses idées, tandis qu'elle eût volontiers accepté la direction matérielle de son père. Il devinait Suze, sous son apparente frivolité, mieux ensemencée de principes, plus disciplinée aux conventions nécessaires. Jamais Suze, il en était bien sûr, ne s'éprendrait soudain d'un homme, ne justifierait par la seule raison de l'attrait un projet d'épousailles. Elle choisirait méthodiquement, de parfait sang-froid, après renseignements positifs et épreuves du caractère, entre le baron Moulier, jeune mondain de qui l'oisiveté s'enrichirait, par la suite, de vagues conseils d'administration, François de Lespaul, industriel mûr et riche, un riche conseiller référendaire et tous les autres prétendants cossus dont elle composait sa cour... Thérèse, au contraire, une fois conquise, avait tout fait plier à son attrait. Elle avait rompu un projet ébauché avec Jean Pontmagne, substitut à la Seine, désigné comme futur avocat général ou conseiller à la Cour de Cassation. Elle avait discuté pied à pied les objections de son père, qui se refusait à reconnaître les qualités d'un gendre souhaité dans ce Pierre Hountacque, intelligent et prospère, c'était sûr, mais dont la fortune trop brusque, la jeunesse accidentée, juraient avec les idées et les mœurs de la famille Dautremont. Il avait dû céder; une certaine irritation lui restait de la défaite. Les relations du
père et de la fille, comme Thérèse elle-même l'avait dit à Mlle Bricart, étaient devenues plus formalistes. Résolus l'un et l'autre à parler le moins possible du mariage qui allait s'accomplir, ils ne trouvaient plus à se dire que des choses de banalité... Voilà pourquoi Thérèse n'avait pas appris sans anxiété le désir manifesté par son père, une heure avant le mariage civil, de s'entretenir avec elle. Voilà pourquoi M. Dautremont, pénétrant dans l'atelier de sa fille juste cinq minutes après s'être fait annoncer, dissimulait un malaise intime sous une apparence de décision plus ferme, plus brusque encore qu'à l'ordinaire.
— Eh bien! mademoiselle ma fille... On est encore en robe de chambre, à deux heures aprèsmidi? A quoi songe-t-on?
Selon l'annonce de Suzanne, il était en « tenue de consentement », redingote noire, plastron gris fixé par une grosse perle, pantalon gris tombant droit sur des souliers vernis, à bouts carrés, guêtres de blanc.
Thérèse offrit son front, sur lequel M. Dautremont imprima un baiser autoritaire.
— Ne craignez rien, papa, répondit-elle. Vous savez bien que je suis toujours prête à temps. C'est une maladresse de couturière qui m'a retardée. Mais je ne vous ferai pas attendre.
Il prit du champ pour la regarder. Sa fille aînée lui donnait de la fierté, bien qu'il eût un faible pour la cadette :
— Et tu seras belle?
— Dame! papa, fit Thérèse en souriant, c'est le jour ou jamais!
M. Dautremont s'assombrit.
— Je ne dis pas non, répliqua-t-il. Quoique... Il n'acheva pas sa phrase. Thérèse aussi était
redevenue sérieuse. Il devina qu'elle s'armait intérieurement, qu'elle tendait son énergie contre l'assaut prévu.
Il demanda :
— Tu as un instant à me donner?
— Tous les instants que vous voudrez, papa. Asseyez-vous.
— Nous sommes bien seuls?
— Mais naturellement!
— On ne nous dérangera pas?...
— Je ne le pense pas. Et puis, tenez, je vais fermer la porte qui donne sur mon appartement. C'est la seule par où l'on entre sans irapper.
Tandis que son père s'installait dans un fauteuil, elle alla tourner la clé, et, un peu pâle bien qu'elle voulût se contraindre, revint s'asseoir en face de lui.
— Que se passe-t-il donc?
— Quelque chose d'ennuyeux, répliqua
PIERRE ET THÉRÈSE 4f
M. Dautremont. J'ai hésité à te le dire, depuis ce matin... D'abord parce que... (il chercha ses mots, et tout de suite vira à ce que ses filles appelaient ses « phrases de conseil d'administration ))) parce que... la source du renseignement était suspecte... Et puis, parce que... l'événement décisif étant si proche... ton mariage, je veux dire... Enfin, je me suis résolu pour l'affirmative, et...
Thérèse l'interrompit :
— Il s'agit de Pierre?
— Oui. Tu devines, je pense, que depuis l'annonce de tes fiançailles j'ai reçu beaucoup de lettres anonymes?
— Je le devine d'autant mieux que j'en ai reçu aussi. Il paraît que c'est la coutume quand on se marie.
— Celles qu'on m'a adressées, reprit M. Dautremont, étaient injurieuses pour Pierre Hountacque, mais vagues...
— Comme celles qu'on m'envoyait, dit Thérèse. « Faites attention (quelquefois « Fais attention », car les anonymes m'ont paru familiers...), votre futur a lâché sa famille à seize ans, pour courir le monde... Il a fait tous les métiers, même maître d'armes à Rosario, avant de se lancer dans les entreprises de travaux publics. Demandez-lui donc comment il s'est procuré les fonds nécessaires pour reprendre à son compte
le chantier de Bizerte, après la mort de son patron Camboulives... » Quelques correspondants, plus explicites, accusaient carrément Pierre d'avoir supprimé Camboulives pour lui prendre son argent et se substituer à lui dans l'entreprise du port... Ah! ce déchaînement d'obscure envie contre un homme, parce qu'il a vaincu la fortune! Quelle boue!
— Je ne dis pas non. Et, comme toi, j'ai dédaigné tout cela.
— Non, papa, reprit Thérèse qui, malgré elle, s'anima. Vous ne l'avez pas absolument dédaigné. Vous avez passé un mois à vous renseigner sur Pierre avec les moyens puissants dont vous disposez.
— Je n'ai usé d'aucun moyen... administratif, Thérèse. C'eût été mon droit, d'ailleurs, car l'avenir de ma fille et mon nom sont en jeu. Mais les circonstances mettaient à ma portée deux personnes en qui j'ai confiance : Mme Chrétien et mon ami Hémery, qui, tous deux, ont connu Pierre de près, précisément à Bizerte. J'avoue que je les ai interrogés à fond.
— Et tous deux vous ont certifié l'honorabilité de Pierre.
M. Dautremont eut un instant de réflexion.
— Oui. Mme Chrétien, que ton futur a aidée de son argent et de son influence après la mort de son mari, ne pouvait guère dire autre chose
que ce qu'elle a dit. Quant à Hémery... il m'a paru affirmatif, quoique prudent dans ses affirmations.
— Hémery est prudent par état. Et puis... lui-même crève de jalousie, c'est visible! Retrouver riche et puissant un homme qu'il a connu, douze ans plus tôt, modeste secrétaire d'un entrepreneur!
— Ne dissertons plus là-dessus, interrompit M. Dautremont. Je t'accorde que rien de positif ne peut être allégué contre la probité, la netteté commerciale de Pierre, présente ou passée.
— Alors ?
— Eh bien! j'ai été avisé, ce matin même, de quelque chose de nouveau, mêlé, bien entendu, aux vieilles et vagues imputations. Voyons... (Il se rapprocha de Thérèse et lui parla bas.) Que t'a confié Pierre au sujet de sa mère?
Thérèse eut un instant de méditation, puis répliqua :
— Qu'elle avait dû se séparer de son mari, qui la maltraitait, qui la trompait avec des servantes... Qu'elle a vécu à l'étranger, gardant son enfant auprès d'elle (ce qui prouverait, entre parenthèses, que les torts conjugaux étaient bien du mari)... Que lui-même, Pierre, s'est évadé de la tutelle maternelle à seize ans... car il avoue avoir été un enfant indomptable... Que sa mère est morte au Caire, où elle passait les hivers
pendant que lui-même était encore en Argentine.
— Et c'est tout?
— Oui, c'est tout.
— En somme, — et M. Dautremont articula ses mots avec une précision voulue, — il t'a donné à entendre que Mme Hountacque a vécu séparée de son mari, mais en femme correcte, honnête?
— Il me l'a même dit expressément.
— Tu lui as posé la question?
— Oui.
— Eh bien! déclara M. Dautremont en se levant, il t'a trompée. Lis cela.
Il tira de la poche de sa redingote une lettre et la lui tendit. Thérèse lut à demi-voix :
<t Monsieur,
« Vous allez, m'assure-t-on, marier votre fille à M. Pierre Hountacque. Je l'apprends seulement aujourd'hui; il n'est peut-être pas trop tard pour que je vous avertisse. Je suppose que vous savez ce qu'a été, personnellement, M. Hountacque, quelle fut sa jeunesse, comment il a édifié sa fortune. Ce qu'on ne vous a peut-être pas dit (car c'est une vieille histoire qui n'intéresse plus que moi, et personne ne s'intéresse à moi), c'est qu'il a été élevé jusqu'à seize ans par mon mari, le comte de Luzeray,
lequel me fut enlevé (il n'y a pas d'autre mot) par Mme Hountàcque mère. Bafouée, ruinée par cette femme, j'ai le droit, je crois, d'intervenir auprès de vous. Telle mère, tel fils. Votre fille souffrira par le fils comme j'ai souffert par la mère, j'en ai l'intuition. En tout cas, mon devoir était de vous mettre en garde contre ce nom, cette famille, ce personnage.
« Comtesse de Luzeray,
« à la Grange-Tuilière (Gers). »
La pâleur de Thérèse, à mesure qu'elle lisait, s'était colorée d'un flux de sang. La dernière ligne lue, elle demeura immobile quelques instants, sans quitter des yeux le papier que tenait sa main.
— Que dis-tu de cela? fit M. Dautremont. Elle lui rendit la lettre.
— Je dis que cela ne prouve pas chez la signataire une âme très généreuse, mais que cela sent la vérité.
— C'est aussi mon sentiment. Et maintenant que vas-tu faire?
Thérèse mordit, d'un geste qui lui était familier, sa lèvre inférieure. Les yeux fixés sur une rosace du tapis, elle murmura comme pour ellemême:
— Que Mm0 Hountàcque mère ait été ou non
fO PIERRE ET THÉRÈSE
une épouse modèle, cela ne m'importe guère. Mais Pierre n'aurait pas dû me mentir... Ah! cela me blesse...
Son beau visage s'assombrit, et l'expression de la douleur, sur ses traits fiers, apparut si intense et en même temps si noble que la froideur de M. Dautremont en fut touchée.
Il lui posa la main sur le bras :
— Tu ne m'en veux pas?
— Non, papa.
— Si! tu as l'air fâchée contre moi.
— Mais non, père... je suis un peu nerveuse, voilà tout
Et, se reprenant, arrêtant des larmes près de jaillir:
— Tenez, c'est fini, dit-elle; me voilà d'aplomb.
M. Dautremont, après une pause, répéta :
— Que vas-tu faire?
— Oh! répliqua Thérèse, — de ce ton de ferme décision qui imposait toujours à son père, — vous pensez bien que je ne vais pas rompre avec Pierre, que j'aime, pour un mensonge de cette nature... qui m'est pénible, mais dont je devine la cause.
— La piété filiale? suggéra M. Dautremont. Sans paraître remarquer l'ironie du ton, la
jeune fille poursuivit :
— Oui... certain malaise à avouer une chose
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qui entacherait la mémoire d'une morte envers laquelle lui-même se reconnaît des torts; une chose qui d'ailleurs n'avait pas d'importance pour moi. Cela n'en exige pas moins une explication, et je l'aurai.
— Avant la mairie?
— Certes; le fait en lui-même n'est rien et ne change rien à nos projets... Mais la façon dont Pierre me l'expliquera pourrait changer quelque chose.
— Oh ! quel ennui ! fit M . Dautremont. Rompre si tard!...
— Mais il ne s'agit pas de rompre, papa! fit Thérèse qui ne put déguiser l'impatience de sa voix. — Attendez! — cria-t-elle vers la porte fermée, qu'une main essayait d'ouvrir... — Tout cela entre nous, père, n'est-ce pas? Je vais voir qui veut entrer : mais ne vous sauvez pas, que nous n'ayons pas l'air d'avoir comploté!... Restez un moment, et ne prenez pas cette figure de catastrophe.
Elle courut ouvrir la porte.
— Ah! c'est vous, madame Chrétien? fit-elle sans s'embarrasser d'expliquer le tour de clé... Ma jupe est prête?... Tiens !... vous êtes là aussi, Maxence?... Entrez tous les deux : papa est avec moi.
Mme Chrétien s'avança dans l'atelier, suivie d'un très jeune homme blond à la chevelure fou-
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gueuse, de qui le visage aux traits communs rayonnait d'intelligence, — surtout les yeux, pareils à ceux de sa mère. Il était vêtu d'un complet confectionné en drap marron; il tenait son chapeau de paille d'une main et, de l'autre, un petit paquet blanc ficelé de rose. Une timidité intense, combattue par un orgueilleux effort de paraître à l'aise, imposait à sa physionomie, à toute sa personne tendue, comme recroquevillée, une apparence hostile, rageuse, en somme assez comique.
— Bonjour, Maxence, lui dit Thérèse en lui tendant la main.
Le jeune homme prit cette main et murmura :
— Bonjour, mademoiselle.
— C'est gentil à vous de venir me voir... Allez saluer mon père.
Tandis qu'il s'exécutait, Mme Chrétien dit à Thérèse d'une voix de confidence :
— Il a voulu vous apporter lui-même son petit présent de mariage.
— Cela me touche beaucoup, répondit Thérèse.
Les deux femmes se rapprochèrent de M. Dautremont et de Maxence. M. Dautremont, d'un air amical, mais un peu trop chargé de protection, disait à Maxence :
— Eh bien! jeune homme, comment vont les travaux?
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— Comme d'habitude, monsieur, répliquait Maxence avec raideur.
— On m'a dit que Labrique est fort satisfait de vous... D'ailleurs, vous avez été récompensé au dernier Salon?
— Oh ! une mention ! fit avec dédain Maxence, qui commença à rougir.
— Mais c'est superbe, une mention à votre âge! Quel âge avez-vous, au fait?
Ce fut Mme Chrétien qui répondit :
— Il aura vingt et un ans le 19 juillet prochain.
— C'est un enfant encore, dit M. Dautremont haussant les épaules. Ne vous pressez pas trop, mon ami... On arrive plus loin quand on ne force pas sa vitesse.
Maxence baissa les yeux et devint couleur cerise. Thérèse secourut sa timidité :
— Votre mère me dit que vous avez pensé à m'apporter un souvenir... C'est charmant de votre part, Maxence!
Le jeune homme releva le front et, pour la première fois depuis qu'il était entré dans l'atelier, sourit. Il tendit le paquet à Thérèse, sans grâce, mais avec une telle expression de joie que sa figure banale en fut tout illuminée.
Le paquet contenait un écrin, et l'écrin, ouvert par Thérèse, laissa voir un manche d'om-
brelle en or ciselé, niellé d'émail, dans un style moderne.
— Ah! voilà vraiment une belle chose, dit M. Dautremont.
— Cette branche de chardons enroulée... que c'est original... que c'est joli! Et c'est vous qui avez fait cela, Maxence? dit Thérèse.
— Il y a travaillé tous les soirs depuis un mois, répliqua Mme Chrétien. Dame! le jour, il n'a pas le temps.
— Maxence, dit Thérèse, je suis confuse. Vous me gâtez par trop. Mais enfin je suis contente de posséder cette œuvre d'art, et fière que ce soit vous, mon ami, qui l'ayez faite; merci!
Elle lui tendit encore la main; cette fois il lui donna franchement la sienne, en osant la regarder, rayonnant d'orgueilleux triomphe.
M. Dautremont parut un peu impatienté par cette scène :
— Allons! Thérèse, je te quitte; il te reste tout juste le temps de t'habiller, tu sais? Bonjour, madame Chrétien; bonjour, mon ami... Rappelez-vous ce que je vous ai dit : pas de précipitation, ou bien on est vite fourbu... Thérèse, si tu as quelque chose à me communiquer avant la cérémonie, je ne sors pas... Tu n'auras qu'à me faire demander dans mon cabinet.
Il quitta la pièce en saluant de la tête la mère et le fils. Maxence avait repris son air rebroussé.
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— Vous venez à la mairie, Maxence? lui demanda Thérèse.
Le jeune homme secoua sa tignasse blonde :
— Excusez-moi, je ne suis pas libre.
— Ah! je croyais que votre patron vous en aurait laissé le loisir. Au moins, je compte sur vous pour demain, à Saint-Pierre de Chaillot?
— Je ne sais pas si je pourrai, fit-il tête basse.
— Allons ! tâchez de venir. Cela me fera plaisir de vous savoir là.
Il ne répondit rien. Puis, brusquement résolu :
— Adieu, mademoiselle.
— Au revoir, Maxence ; merci et bravo !
Ils se serrèrent la main une troisième fois, mais sans la chaleur de la poignée de main de tout à l'heure. Maxence sortit vivement, comme s'il s'échappait. Mme Chrétien, qui demeura auprès de Thérèse, crut devoir excuser son fils :
— Il est si timide, vous savez... je ne puis pas obtenir de lui qu'il se corrige. Et puis... vous vous en doutez... cela lui fait gros cœur... Vous avez toujours été si bonne pour lui... comme une amie d'enfance, vraiment.
— Je l'aime beaucoup, dit Thérèse.
— Alors... vous comprenez... de vous voir mariée... il est, comme nous tous ici, un peu triste... un peu jaloux.
Thérèse, émue, attira vers elle, par les épaules, le maigre corps de la gouvernante.
— Alors, dit-elle en la regardant dans les yeux, c'est parce que vous êtes un peu jalouse que je vous vois si sombre, vous aussi, depuis mes fiançailles?
Les yeux de Mme Chrétien et tout son visage s'immobilisèrent, devinrent impénétrables :
— Mais, naturellement, mademoiselle.
Thérèse l'embrassa :
— Moi aussi, dit-elle, cela me contriste de vous quitter. Ce n'est pas ma faute si vous ne me restez pas!
— Il faut que Mademoiselle soit maîtresse dans son intérieur, dit Mme Chrétien échappant doucement à Thérèse. Moi, j'ai fini ma tâche. Et puis... ce grand garçon a besoin de moi... Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit pour le moment, mademoiselle... Votre costume est prêt. Il est temps de vous habiller.
— Allons! dit Thérèse songeuse.
Au moment de quitter l'atelier, elle fit une courte pause. Puis :
— M. Hountacque doit passer ici avant de se rendre à la mairie. Faites dire au valet de chambre qu'il l'introduise directement dans mon atelier. Je ne reçois personne autre.
Il coulera des siècles encore avant que l'Eve civilisée se désintéresse de sa parure, ou même n'y prête qu'une attention momentanée, facile-
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ment distraite, comme font les hommes. Thérèse Dautremont, d'âme si sérieuse et quasi virile, n'était nullement indifférente à l'ornement de son corps. Même avant de connaître Pierre Hountacque, à une époque où, loin de rechercher l'admiration masculine, elle en était plutôt obsédée, on citait sa façon de s'habiller, de se coiffer; il s'établissait entre ses toilettes et celles de sa sœur, franchement coquette et frivole, un parallèle mondain qui n'aboutissait pas toujours au triomphe de la cadette. Depuis que Pierre était entré dans sa vie, le désir de lui plaire avait encore avivé en elle l'instinct féminin, l'instinct ancestral de s'orner pour séduire. Pierre n'était point un de ces hommes pour qui une femme s'épuise vainement en parure : il observait, jugeait, goûtait la toilette en connaisseur. C'est pourquoi le costume du mariage civil n'avait été reçu qu'à correction, et pourquoi, depuis le matin, deux ouvrières de Dceillet, dont une « première », s'épuisaient fiévreusement à découdre, recouper, recoudre et piquer l'étoffe.
Une telle dépense d'effort ne fut pas inutile. QuandThérèse, enfin revêtue du fameux costume, regarda sa triple image reflétée dans les pans du miroir, un murmure d'admiration fut proféré par le quatuor des assistants : les deux ouvrières, la femme de chambre, Mmo Chrétien. Thérèse ellemême sourit. La jupe, d'un bleu pastellisé, mou-
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lait la taille, les hanches, les jambes, selon la mode du moment, qui accusait les formes féminines, en attendant qu'une mode ultérieure les dissimulât... Une sorte d'habit à la française, à revers, enveloppait le buste et les reins avec une grâce cavalière. Les chapeaux de cette saison se portaient immenses, en attendant que la fantaisie des modistes les fît minuscules. A toutes ces contingences de la mode, la stature de Thérèse gagnait. Sa royale beauté enthousiasma celles qui la contemplaient. La « première y> résuma son admiration en s'écriant :
— Mademoiselle, comme cela, est une déesse! Thérèse sourit à l'idée d'une déesse en jupe
de drap, en redingote soutachée, et coiffée par Lespiaut. Mais elle pensa : « Je vais lui plaire... » Merveilleuse influence de la parure sur l'Eve moderne : Thérèse oublia pour la minute présente le grave souci qui, tout à l'heure, avait endolori son visage en présence de M. Dautremont.
« Je vais lui plaire... Quelle victoire!... » A ce même instant le téléphone privé sonna dans le cabinet de toilette. Gertrude y courut et revint en disant :
— M. Pierre Hountacque est à l'atelier de Mademoiselle.
— Otez-moi mon chapeau, dit Thérèse. Il faut rabattre un peu la plume du côté gauche... Faites
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faire cela vivement, madame Chrétien, n'est-ce pas?
— Oui, mademoiselle.
Elle donna encore un coup d'ceil à sa jupe, à son visage; rectifia ses cheveux que le chapeau avait dérangés, et, redevenue soucieuse, se dirigea vers l'atelier.
Pierre Hountacque y attendait sa fiancée depuis quelques minutes.
Si, comme l'a si ingénieusement soutenu un célèbre pessimiste allemand, l'amour, entre deux êtres, n'est que l'impérieuse suggestion du génie de l'espèce travaillant à procréer le meilleur produit humain possible, on s'expliquait l'attrait qui, dès la première rencontre, avait voué l'un à l'autre Pierre et Thérèse. Unis, ils formeraient par excellence ce que l'admiration populaire appelle « un beau couple ». La taille de Pierre Hountacque dépassait sensiblement celle de Thérèse, rare cependant pour une Parisienne. Mais sa stature et son allure n'avaient rien de la grâce allongée de Thérèse. Même au temps de son adolescence, il n'avait jamais dû posséder ce
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« quelque chose d'élancé vers le ciel » que Tourguéneff signale chez les jeunes hommes avant leur vingtième année. La robustesse, avec je ne sais quoi de lent, presque d'ensommeillé, tant qu'une discussion ou une action ne le suscitait pas, l'air d'une force au repos, volontairement détendue, caractérisaient le châtelain de Roquefon. Les traits du visage respiraient la noblesse, quoiqu'un peu lourds, une distinction calme, remarquable surtout aux lèvres charnues, au menton puissant, à la coupe carrée du front, au dessin ferme du nez. Les yeux brun clair étaient de toute beauté; mais, la plupart du temps, les paupières presque baissées en dissimulaient l'éclat : la comparaison avec le demi-sommeil habituel aux grands fauves s'évoquait d'ellemême. Les cheveux, un peu rares déjà aux angles du front, étaient d'une brillante substance châtain foncé, sans un fil gris. Une moustache légère, plus légère qu'on ne l'eût prévue d'un homme de trente-six ans, rajeunissait le bas du visage.
Pierre Hountacque était vêtu avec cette large élégance, privilège des hommes de noble espèce quand ils ont vu beaucoup de peuples et de pays, et qui, par là, est naturelle aux Anglais. Habillé pour se marier dans une heure, rien dans son vêtement ne sentait l'apprêt, ja cérémonie. Ni le pantalon rayé de noir et
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bleu, ni la redingote noire invisiblement pointillée de blanc, ni le gilet en taffetas gris pékiné, ni la cravate d'un bleu sombre uni, n'avaient cet air trop neuf, ni ce « trop bien aller » qui décèle ou l'exotique, ou l'efféminé. Tout cela était souple, naturel, aussi distant de la gravure de modes que du style figé auquel se vouait M. Dautremont. Sa main gauche, tandis que, debout près de la fenêtre, il attendait Thérèse, s'appuyait, gantée, sur une console; sa main droite nue, puissante, mais blanche et glabre comme une main de femme, pendait le long de la redingote. Il demeurait ainsi, dans une immobilité presque absolue, lorsque Thérèse entra. Alors, sans qu'aucun sursaut trahît l'émotion, il s'anima; il marcha vers sa fiancée. Leurs regards, du premier coup, s'étaient comme engagés l'un dans l'autre; ils étaient déjà liés par les yeux quand ils s'abordèrent. Thérèse, un peu pâle, lui tendit silencieusement sa main, qu'il baisa. Mais, dans le regard qui les avait unis, Pierre avait deviné un souci chez Thérèse. Et, comme tous deux en étaient à cette époque de l'amour où chacun tend vers la fusion des corps et des pensées, il lui dit aussitôt, d'une voix où elle seule eût pu percevoir de l'anxiété :
— Thérèse... Vous avez un souci? Vous avez pleuré?
Elle fit : « Oui, )) de la tête, avec l'ombre
d'un sourire pour le rassurer quand même, car l'inquiétude était apparue sur le visage de son fiancé.
— Venez dans ce coin, Pierre, dit-elle. Nous avons à causer.
Elle le mena dans l'étroit jardin d'hiver qui ouvrait, au fond de l'atelier, comme un vert asile envahi par les gerbes blanches. Elle s'assit sur un canapé d'angle et lui indiqua un siège bas en face d'elle, en pleine lumière. Il s'appliquait maintenant à brider ses gestes, à immobiliser les muscles de son visage, à paraître calme; mais Thérèse, pour qui chaque trait, chaque frémissement de ce visage étaient devenus les plus proches réalités de la vie, mesurait son anxiété. Tout de suite, elle dédaigna les précautions préparatoires, les habiletés féminines. Elle tira de son corsage la lettre que son père lui avait laissée et la tendit à Pierre :
— Mon père a reçu cela... Et nous sommes d'accord, lui et moi, pour vous demander ce qu'il en faut penser.
Pierre lut la lettre.
A mesure qu'il lisait, son visage se rassérénait. Thérèse comprit qu'il reconquérait l'équilibre, l'assurance. Comme tous les hommes d'action, il défiait le péril, la traverse connus; seuls le doute, le danger vague, pressenti, lui donnaient de l'angoisse. Quand il eut fini de lire, il rendit
la lettre sans prononcer une parole. Son visage offrait l'expression accoutumée de force assoupie qui lui valait tant de noblesse et d'autorité. Cette fois, ce calme, cette maîtrise de soi, irritèrent un peu Thérèse. Elle demanda :
— Vous connaissez cette Mmc de Luzeray?
— Je connais son nom... et, sans doute, je l'ai vue elle-même quand j'étais enfant. Mais il y a de cela tant d'années! J'ignorais même qu'elle vécût encore.
— Et... ce qu'elle dit dans cette lettre?...
— Injures à part, dit Pierre d'un ton égal, elle dit la vérité.
A peine eut-il prononcé cela que Thérèse ressentit une gêne extrême, car, malgré l'expression sereine de cet aveu, elle devinait combien il lui coûtait. Elle connaissait la sensibilité profonde, violente, de cet être masqué de froideur, dont, en ce moment, elle s'instituait le juge. Elle le savait capable d'une résolution désespérée s'il se voyait pris entre son orgueil et son désir, comme il était advenu, une fois déjà, avant les fiançailles... Seule, tout à l'heure, elle avait pensé : « Je lui dirai : Pourquoi m'avez-vous trompée? » Maintenant, face à face avec lui, elle souffrait comme si c'était elle qui eût fait l'aveu.
Elle murmura :
— J'ai eu beaucoup de chagrin quand mon père m'a montré cette lettre. Pas pour ce qu'elle
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raconte, mon Dieu!... Oh! cela ne me trouble guère. Mais...
Elle s'interrompit, hésitante, partagée entre la nécessité de dire ce qu'elle avait à dire et l'horreur de tourmenter Pierre. Il finit la phrase interrompue :
— Vous me reprochez de ne pas vous avoir appris cela moi-même?
Elle répliqua :
— Vous avez manqué de confiance envers moi, Pierre.
— A ma place, vous auriez dit la vérité? demanda Pierre toujours calme.
— Certes! Ah!... poursuivit-elle avec élan, pas une chose de moi, de ma vie... je ne voudrais qu'elle fût ignorée de vous!... Je cherche dans ma mémoire tout ce que mon passé y a laissé de traces pour vous le donner, pour que cela vous soit aussi familier que votre passé à vous, et que vous possédiez le plus possible ce temps — perdu pour moi, il me semble — où vous ne m'avez pas connue! Et vous! Pierre!... Non seulement vous ne vous confiez pas à moi... Mais, en répondant à la question positive que je vous ai posée sur le sujet même de cette lettre, vous m'avez menti !
Pierre ne put contenir, à ce mot, une crispation de son visage. Il répliqua, très bas :
— Vous êtes sévère.
Elle tamponnait ses yeux, d'où l'émotion exprimait des larmes. Il reprit :
— Vous êtes sévère. Il serait peut-être équitable d'admettre que, sur un point aussi délicat, on peut... douter de ce qui est son devoir... se demander si, pour être franc à tout prix, on a le droit de livrer une chose cachée, une chose disparue, une chose qu'il ne sert à rien de publier et qui, pour celui qui la publie, meurtrit une pudeur secrète, un souvenir poignant...
Il prononça ces derniers mots presque à voix basse. Les gens à visage mobile, à grands gestes, ont quelque peine à nous émouvoir, même quand ils s'émeuvent eux-mêmes; mais l'émotion contenue d'un être fort et calme est contagieuse pour qui la contemple. Thérèse fut, dès lors, vaincue dans sa sensibilité. Sa certitude que Pierre n'aurait pas dû lui mentir, que le mariage tel qu'elle l'entendait exigeait une absolue sincérité réciproque, n'en fut pas entamée. Mais son cœur fléchit; elle ne supporta plus de faire du mal à l'homme qu'elle aimait.
Et, du même coup, elle comprit combien cet homme différait d'elle. Elle eut l'intuition de l'abîme moral qui peut séparer deux êtres que l'amour a pris au hasard, pour les rapprocher, les unir, en faire cette molécule sociale qui s'appelle des époux.
— Ce que je vous reproche, dit-elle, c'est
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justement qu'ayant une souffrance vous me l'ayez cachée, et cachée au prix d'un mensonge. Voilà ce qui m'humilie et me chagrine. Cela me prouve que vous vous défiez ou de ma tendresse ou de ma force. Vous avez pensé : « Quand elle sera ma femme, si elle apprend que je lui ai menti, cela n'aura plus d'importance... »
— Non, protesta Pierre. Je n'ai douté ni de votre force ni de votre cœur. J'atpensé : « Quand nous serons mariés, il y aura entre nous une communion plus étroite. Lui avouer cela me sera moins douloureux... Et elle-même, quand elle sera ma femme, aura plus d'indulgence pour la mémoire d'une autre femme, — qui a beaucoup pâti dans la vie et qui est tout de même restée, jusqu'au bout, dans le vrai sens du mot, une honnête femme. »
Il se leva sur ces mots et se détourna un peu, comme par pudeur de laisser voir son émotion. Thérèse, bouleversée jusqu'aux entrailles, se leva à son tour, appuya une main contre l'épaule de son fiancé et sa tête sur cette main.
— Pierre! murmura-t-elle.
Lentement, il se dégagea d'elle, les yeux non pas baissés vers le sol, mais immobiles en face de lui. Et, sans regarder sa fiancée, il parla, sobre de gestes, faisant un pas ou deux de temps en temps, s'étayant parfois sur le coin d'un meuble ou le dossier d'un siège. Thérèse, accotée à la
muraille, le suivait du regard, sans l'interrompre :
— Oui, reprit-il... une honnête femme... peutêtre pas dans le sens que votre père donne à ce mot, mais dans le sens profond qui signifie la fidélité absolue à celui qu'on aime... Si vous saviez quelle vie lui avait infligée mon père!... Ici, à Paris, dans le monde, les mauvais maris sauvent au moins les apparences, ils respectent une sorte de convention mondaine; — et puis... l'objet de la trahison est une femme du monde aussi, ou une actrice célèbre, ou, au pire, quelque fille éclatante... Mais là-bas!... et à cette époque lointaine! Notre coin de landes était alors en retard d'un demi-siècle sur les provinces civilisées... vous ne pouvez pas vous imaginer quelles étaient les mœurs de nos hobereaux quand ils se dérangeaient. Des années durant, ma mère a eu pour rivales des métayères, des filles de service... Et cela dans la maison, au vu de tout le monde, devant moi! Le maigre patrimoine qu'avait épargné la ruine de nos vignes fondait pour alimenter cette basse débauche. J'ai vu cela, moi; j'étais tout petit, mais je l'ai compris. Et tout le mépris que j'en ai conçu pour mon père, j'en ai fait de la pitié, de l'adoration pour ma mère.
Thérèse murmura :
— Je vous comprends, Pierre.
Elle eût souhaité, maintenant, qu'il ne parlât
plus, qu'il gardât pour lui le secret qu'elle avait voulu connaître. Mais il continua :
— Alors, quand un jour ma mère m'a pris sur ses genoux, et, en me caressant, toute haletante, m'a dit : « Veux-tu que nous fassions un voyage avec M. de Luzeray? » j'ai sauté de joie; j 'ai embrassé son joli visage douloureux; j'ai dit : ce Tout de suite... partons tout de suite, et ne revenons plus jamais ici, plus jamais... » M. de Luzeray était un voisin jeune, élégant, un Bordelais qui, depuis deux ans, venait souvent dans le pays où il n'avait d'abord paru qu'au temps de la chasse.
Pierre Hountacque fit une pause, puis, relevant le front et regardant cette fois Thérèse en face, il continua :
— Voilà!... Nous sommes partis... J'ai appris, depuis, que mon père a considéré notre départ comme une délivrance. Pour la crapule où il se vautrait, la présence de sa femme et de son fils était une gêne. Nous sommes partis. J'avais huit ans. Pendant huit autres années, je fus un petit garçon cosmopolite, le gamin bien mis qui accompagne ses parents dans les Palace-hôtels, en Algérie, en Suisse, en Egypte, à Péra... Nous étions inscrits sous les noms de : « M. et Mme de Luzeray et leur fils. » On ne me donna aucune instruction sérieuse : des misses jusqu'à treize ans, et après, rien... le tennis, l'escrime, le cheval. M. de Luzeray se montrait pour moi indiffé-
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rent et généreux. Ma mère asservie n'avait qu'un souci, qu'un rêve : être épousée.
— Pourquoi ne se sont-ils pas mariés?
— Parce que M. de Luzeray était un homme à principes, qui voulait bien voler la femme d'un autre, mais non divorcer... Ah! l'égoïste, celui-là aussi! Comme ma mère l'a aimé!... Surtout lorsqu'elle a vu s'altérer la santé de cet amant chéri! Il est mort d'un cancer au pylore... A mesure que le mal accusait son ravage, le caractère du malade s'aigrissait. Moi, cependant, je grandissais, je comprenais. Oh! je ne jugeais pas les choses en moraliste : je n'avais pas de morale, personne ne m'en avait donné. Mais j'adorais ma mère, et comme, de plus en plus, je me rendais compte que toute sa pensée, tout son cœur s'absorbaient dans M. de Luzeray, je m'étais mis à détester ce Luzeray. Il n'eut plus devant lui un enfant insoucieux, dont on se débarrassait avec un joujou ou avec un plaisir. Il vit un homme jaloux de lui, physiquement jaloux. Et lui-même, la jalousie l'énerva. Tout ce que ma mère donnait de tendresse à l'un de nous deux, l'autre en souffrait.
Pierre se tut quelques instants. Thérèse eût désiré, à ce moment, aller à lui, l'enlacer de ses bras, lui fermer la bouche avec des baisers. Elle n'osa pas. Il continua :
— Plus tard, j'ai lu l'histoire de George Sand
et de Chopin, et la jalousie de Maurice Sand, entre eux deux. J'ai reconnu mon histoire. La scène émouvante que Sand raconte, — quand elle fut mise en demeure de choisir entre son amant et Maurice, — je crois qu'elle s'est jouée dans presque tous les faux ménages mûrs où la mère a installé son fils. Entre M. de Luzeray et moi il se passa ceci : qu'au cours d'une discussion, en présence de ma mère, il me frappa. J'avais seize ans, mais ma taille était presque celle d'aujourd'hui et j'étais extraordinairement vigoureux. J'aurais assommé Luzeray, sans ma mère qui s'interposa. Il quitta la place. Seul avec ma mère, je lui dis : — <t Je ne resterai pas une heure de plus avec toi s'il reste. Renvoie-le, je t'en conjure. Je serai ton défenseur et je gagnerai notre vie à tous les deux. » Elle me fit mille objections, tâcha de me calmer, et, tandis qu'elle parlait, je compris qu'elle ne céderait pas, parce qu'elle préférait M. de Luzeray à moi. Alors je ne dis plus rien; mais, le soir même, je m'embarquais sur un paquebot qui partait pour Buenos- Aires, en laissant ces mots à ma mère : « Puisque tu ne m'aimes plus, je m'en vais... » Le reste, vous le savez. On ne s'est pas fait faute de vous le raconter. J'ai été maître d'armes à Rosario; puis commis d'entrepreneur; puis, moi-même, entrepreneur. J'ai fait fortune... De tout cela je ne vous ai rien caché... Si je ne vous ai pas ra-
conté l'histoire de ma mère et de M. de Luzeray, ne m'en accusez pas trop, Thérèse. C'est un passé qui ne pèse point sur nous, puisque M. de Luzeray est mort depuis des années, et que, depuis des années, ma mère, elle aussi, est morte.
Thérèse fut touchée par ces dernières paroles. Elle se rapprocha de son fiancé :
— Pierre, lui dit-elle, j'ai du chagrin de vous avoir fait souffrir. Mais ne sommes-nous pas unis, comme disent les Anglais, pour le meilleur et pour le pire?
— Oui, murmura Pierre gravement :for better and worse.
— Il vaut donc mieux, pour nous deux, que la lettre de Mme de Luzeray ait provoqué cette explication. Et, afin qu'il ne reste entre nous rien d'obscur, je veux vous poser encore une question et vous confier aussi quelque chose en échange.
Il fit signe qu'il écoutait.
— Vous savez, n'est-ce pas, reprit Thérèse, combien, de tous côtés, depuis que nous avons commencé à nous connaître, on a tenté de m'induire en défiance, de m'armer contre vous? Tout a été mis en œuvre.
— Oui, je sais... des lettres anonymes, des dénonciations, des insinuations.
— J'ai méprisé tout cela, j'ai compris que
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votre rapide fortune a suscité l'envie. Mais...
— Mais quoi?
— Eh bien! ce qui m'a le plus troublée, c'est un certain air de réticence chez des gens qui vous connaissent bien et qui ne vous veulent pas de mal.
— Qui cela?
— Hémery d'abord.
— Hémery ne me pardonne pas d'être devenu plus riche, plus important que lui.
— Soit... je me suis donné à moi-même cette raison; elle me suffit. Mais il y a une personne dont l'attitude m'effraie depuis que notre mariage est décidé, ou même depuis le jour où elle apprit notre première rencontre.
— Mme Chrétien?
— Oui, Pierre... Car Mme Chrétien n'a jamais prononcé une parole contre vous. Elle proclame, au contraire, qu'après la mort de son mari vous avez été le bienfaiteur de son fils et d'elle-même. Pourtant, je sens que mon mariage la bouleverse. Elle s'est laissée aller à dire un jour : « Oh ! pourquoi vous ai-je parlé du château de Roquefon! » J'ai repoussé tout de suite l'hypothèse qu'au temps où vous vous êtes connus en Tunisie elle eût été pour vous plus qu'une connaissance. Je vous dis que je ne l'ai pas admis un instant, poursuivit-elle sur un geste de Pierre. D'abord, je la sais très honnête femme... la façon dont
elle parle de son mari, dont elle couve son fils... Et puis, moi qui vous aime, s'il y avait eu de l'amour entre cette femme et vous, je le sentirais, d'instinct.
Thérèse fit une pause. Pierre méditait. Il suggéra :
— Mme Chrétien va vous quitter. Son rôle dans votre maison est fini, à cause de moi.
— Elle me quitte volontairement. Elle m'aurait quittée de même si j'avais épousé M. Pontmagne, ce qui serait certainement advenu sans notre rencontre. Non! cela encore n'expliquerait pas sa tristesse, cette espèce d'état morbide où je la vois depuis trois mois, et qu'elle essaye de me cacher. Il y a une autre explication... je voudrais vous la soumettre.
— Parlez.
— Eh bien! durant les sept dernières années, Mme Chrétien a tenu un rôle de gouvernante supérieure, nullement de domestique; son fils était pensionnaire dans une institution voisine : il passait ici ses heures de sortie, conversant avec nous deux. Suze est de son âge; moi à peine son aînée. Dans notre campagne de Prévannes, durant les mois d'été, il venait rejoindre sa mère : bien des fois il accompagna mes promenades dans le parc, un fusil à l'épaule. Plus tard, il me donna des leçons de dessin et de modelage; vous savez qu'il est un artiste de talent. Jamais,
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certes, il ne se départit à mon égard de la plus discrète attitude... néanmoins, je crois que, m'ayant vue souvent, et si familièrement, il a fini par éprouver pour moi quelque chose de vaguement tendre, une espèce de culte puéril, très intense, car il a le cœur ardent. Il est venu tout à l'heure m'apporter un charmant bijou qu'il a ciselé lui-même. Sous ses compliments j'ai démêlé sa mauvaise humeur : il ne veut même pas assister à notre mariage. Sa mère m'a presque avoué qu'il est jaloux de vous, qu'il en devient neurasthénique. Alors, nous ne devons peut-être pas nous étonner que, malgré vos bienfaits, elle ressente contre vous un peu de rancune. Qu'en pensez- vous?
Pierre resta silencieux quelques instants, puis, hochant la tête :
— Maxence Chrétien, fit-il, n'ignorait pas que vous étiez destinée au mariage. Si vous ne m'aviez pas épousé, vous auriez épousé M. Pontmagne.
Thérèse hésita, puis, rougissant :
— Maxence, comme tous ceux qui m'entourent, savait que mon mariage avec M. Pontmagne était un mariage de raison, arrangé par mon père. Maxence n'était pas jaloux de M. Pontmagne, que je n'aimais pas. Il l'est de vous, parce qu'il sait que...
Elle n'acheva pas.
j6 PIERRE ET THÉRÈSE
Silencieusement, Pierre lui prit les poignets et l'attira contre lui. Leurs lèvres se joignirent jusqu'à ce qu'elle demandât trêve, s'abattant sur ce bras fort qui la soutenait... Incapables de parler ni l'un ni l'autre, ils traversèrent lentement l'atelier et vinrent s'asseoir côte à côte sur deux sièges voisins du bureau Louis XV. Là, ils restèrent quelque temps, les yeux dans les yeux.
Puis Thérèse, comme pour échapper à la domination de ce regard, fouilla dans les papiers épars sur le bureau, y prit l'humble feuille quadrillée qu'elle avait relue tout à l'heure, la parcourut de nouveau, et demanda :
— Connaissez-vous un M. Couderc?
Pierre sourit :
— Assez pour ne pas douter qu'il vous demande de l'argent, s'il vous écrit. Vraiment, il aurait pu s'adressera moi-même! C'est un pauvre diable qui était bien parti dans la vie, un collègue de Chrétien, justement, que j'ai connu en Tunisie. C'est le parrain et le subrogé-tuteur de votre Maxence.
— Oui, il m'écrit tout cela. Je n'ai pas osé en parler à Mme Chrétien... car, en effet, le parrain a tout l'air de mendier.
— Vers trente ans, il a épousé, à Tunis, une chanteuse de café-concert, qui l'a ridiculisé; il est tombé dans l'ivrognerie et vit vous voyez de quoi. D'ailleurs, c'est un mendiant honnête,
ce qui est rare. Donnez-moi sa lettre, je lui enverrai ce qu'il demande.
— Voici la lettre. Mais je ne vous permets pas de substituer votre aumône à la mienne... Je vous en prie... Laissez-moi cette joie.
— Soit, dit Pierre. Vous me remettrez ce que vous lui destinez et je le lui enverrai en votre nom.
Il glissa la lettre dans son portefeuille et resta songeur, quelques instants. Thérèse comprit que sa pensée se désorientait, retournait vers leur conversation de tout à l'heure. Il finit par dire :
— La véritable raison du malaise de Mme Chrétien, depuis nos fiançailles, n'est pas celle que vous croyez.
— Ah! fit Thérèse étonnée. Et vous la connaissez, vous, cette vraie raison?
— Oui... Cela encore, c'est une de ces choses qui me semblaient ne pas appartenir à moi seul... de celles, du moins, que j'aurais préféré ne vous apprendre qu'après notre mariage. Enfin, voici... Henri Chrétien a été, en Tunisie... non pas mon ami... mais une relation fréquente. Notre pauvreté commune nous avait rapprochés : d'ailleurs, il était très orgueilleux, et si sa femme restait toujours vis-à-vis de moi dans l'attitude, à peu près, où vous la voyez aujourd'hui, lui me traitait d'égal à égal. Il est advenu ce qui advient
souvent entre jeunes gens, surtout aux colonies : nous nous sommes querellés...
Involontairement, Thérèse interrompit :
— Vous vous êtes battu avec lui?
— Oui... battuàl'épée. Oh! je ne l'ai pas tué, rassurez-vous : il est mort, treize mois après le duel, d'une pneumonie double. D'ailleurs, nous étions réconciliés, et — vous le savez puisque sa femme vous l'a dit — j'ai aidé de mon mieux le ménage pendant ces moments difficiles.
Thérèse ne put s'empêcher de dire :
— Mais vous l'avez blessé... et vous étiez presque un professionnel!
— C'est à cela qu'il a dû de n'être pas tué, car il s'est blessé lui-même, en se jetant sur mon arme. On ne fait pas tout ce qu'on veut, sur le terrain, avec un coléreux comme lui!... Mais voyez! vous voilà sombre! vous allez pleurer! Comme j'avais raison de vous cacher cela! Si vous l'aviez appris dans un an, loin de Mme Chrétien, vous n'en auriez ressenti qu'un peu d'émotion.
Elle pencha sa tête vers l'épaule de Pierre et s'y appuya.
— Non, fit-elle; j'aime mieux que vous m'ayez dit... Pauvre femme! Je comprends combien nos fiançailles lui auront été douloureuses! Il faudra ne jamais les perdre de vue, ni elle ni son fils, et leur faire beaucoup de bien... Ah! — s'écria-
t-elle en se redressant, — comme je t'aime! Sais-tu à quoi je pense, malgré moi, à quoi j'ai pensé quand tu m'as parlé de ce duel?... J'ai pensé que tu avais couru un péril, et j'ai détesté cet homme qui t'avait querellé.
— Thérèse!
Leurs yeux se caressaient, et tout le trouble, tout le malaise que leur avait causé l'entretien aboutissait à un violent désir de s'étreindre, de se fondre l'un dans l'autre, de se donner l'un à l'autre cette confiance physique des amants, plus forte que tout. Un baiser les unit encore, si ardent que Thérèse dut se dégager, éperdue :
— Pierre, Pierre, je t'en supplie...
Elle le fuyait, il la rejoignit :
— N'es-tu pas ma femme?
Elle tendit ses mains en avant, et l'arrêta doucement, aux épaules.
— Oui... je suis toute à toi. Fais-moi grâce, pourtant... Qu'est-ce que quelques heures?...
Il laissa retomber ses bras, qui tremblaient sous la pression des mains de Thérèse.
— Tu as raison, dit-il.
Ils étaient debout l'un devant l'autre, frémissants; leurs yeux ne pouvaient se quitter. Une ombre passa dans ceux de Thérèse, et ses belles mains descendirent doucement le long des bras de son fiancé.
— Ecoute, lui dit-elle. Nous allons être unis
tout à l'heure... Tu veux que cette union s'accomplisse pour moi dans la paix de mon cœur?
— Oui.
— Eh bien! n'est-ce pas, tu m'as tout dit?
— Certainement, fit Pierre.
L'immobilité de son visage, après l'intense
émoi de leur étreinte, était si absolue que Thérèse en conçut une angoisse. Elle insista :
— Tu ne me caches plus rien?
Pierre répondit :
— Rien!
VEUXIÈSTE TcAT^TIE
Aaberg, 19 août.
otre lettre, ma chère Léonie, a refait à ma suite les étapes de notre voyage de noces. L'enveloppe mériterait qu'on l'exposât dans un musée postal : elle prouve, par les copieux renvois qui la décorent, la sollicitude internationale de l'administration. Hollande, Devonshire, Pays de Galles, Ecosse, et enfin cette Norvège incomparable que nous quitterons seulement pour rentrer en France, à l'automne : tel fut l'itinéraire suivi, après nous, par les huit pages qui m'apportent jusqu'ici votre tendre cœur et votre charmant esprit. « Dieu! que vous écrivez joliment, mon amie!
Que n'avez-vous infusé naguère un peu de ce talent à votre élève Thérèse? Je m'appliquais bien, pourtant, et vous ne ménagiez pas votre peine, quand j'élaborais des styles sous votre patronage! Mais le don n'y était pas. J'écrivais « trop précis »; je ne savais pas remplir des pages avec de l'inutile aimable et pimpant, comme cette paresseuse de Suze.
« Ah! le bon temps où l'atelier était encore salle d'études, où miss nous gouvernait! J'y pense souvent, à ce temps-là...
« Pour l'aimer; pas pour le regretter.
« Car je suis toujours heureuse. Mais oui! chère Léonie, plus heureuse qu'à la veille de mon mariage. Vous doutiez alors qu'un tel bonheur fût durable, je le voyais bien; vous me mettiez en garde contre les désillusions du lendemain. Tant de fois — disiez-vous — vous aviez vu cette éclatante flambée des fiançailles retomber et s'éteindre après le « oui » réciproque, — s'éteindre dans l'ennui, simplement, tristement!... Ma chère miss, c'est que vos fiancées ne se doutaient pas de ce qu'est l'amour, pas plus que vous d'ailleurs qui n'y comprenez pas grand'chose. Mon bonheur d'aujourd'hui n'est ni moins intense, ni moins exalté qu'avant le <a oui ». Il est seulement... comment dire? moins nerveux, plus conscient, plus stable. Plus profond aussi, justement parce que je le comprends mieux.
« A la veille de mon mariage, c'était une sorte de divination qui m'enchantait, d'impatience qui me grisait; je courais éperdument vers ce que je pressentais être le bonheur. Aujourd'hui, si je n'écoutais que mon désir et mon égoïsme, je voudrais arrêter le temps. D'accord avec Pierre, nous avons suspendu notre voyage; notre séjour est l'endroit le plus solitaire, le plus dénué de tout divertissement : le bord d'un de ces lacs qui couronnent la crête montagneuse, entre les deux pays Scandinaves. Un hameau de pêcheurs et de forestiers, cinq cents habitants au plus, dont les trois quarts sont des femmes, des enfants ou des vieillards, car bon nombre d'hommes adultes naviguent au loin; — dans ce hameau, une très simple villa habitée naguère par un pasteur; comme serviteurs, Gertrude et deux filles du pays. Voilà où a abouti notre périple : au plus de silence, au plus d'isolement, au plus possible de vie en face l'un de l'autre, loin de tout.
« Et j'entends bien, mon amie, que vous me questionnez, de votre parole nette et de vos yeux pénétrants. Vous me demandez, comme à la veille de mon mariage : « Mais qu'est-ce donc « que ce bonheur? » Et je devine encore que vous me dédaignez un peu, vous qui ne croyez qu'aux joies de l'esprit, aux ferveurs de l'amitié; vous à qui l'amour apparaît comme une sorte
d'asservissement de la volonté, causé par une fièvre physique. Je fus comme vous. Aux derniers jours de mes fiançailles, j'avais par moments un peu de honte de ma fièvre! Eh bien! aujourd'hui (voilà la grande révolution accomplie en moi par le mariage), cette honte est abolie. Je suis fière de n'être pas une froide intelligence, une forme insensible, mais totalement une femme, qui reçoit et donne la joie absolue, qui prononce dans son sens complet, fervent et sain, le beau mot d'amour! Maintenant, chère amie, je comprends la pensée de Pascal, sur laquelle nous buttions toutes les deux, et qui nous irritait : « Ni ange ni bête! )> C'est par l'accord physique que nous tendons, Pierre et moi, vers l'union morale absolue. Elle n'est pas encore réalisée : nous sommes partis de trop loin. Mais chaque jour nous en approche, et cela aussi est enivrant.
« Souriez -vous encore dédaigneusement, chère amazone aux bonnes joues rouges? Murmurez-vous encore : c On m'a changé ma Théce rèse »?
ce Je vais regagner un peu de votre estime en ajoutant : Notre bonheur, qui est absolu, je le sens critiquable sur un point : il est égoïste. Faites-moi l'honneur de croire que je reste assez lucide pour condamner cet égoïsme. Si heureuse que je sois ici, je n'accepterais pas toute une vie
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de ce bonheur. Pierre, lui, l'accepterait, ou du moins il le croit présentement, et me le dit. Mais je me reprocherais de confisquer à mon seul profit la force intellectuelle, sociale, qu'il incarne; et moi-même, je suis trop votre élève, j'ai trop fait mienne votre discipline morale, si généreuse : à la longue, le remords d'une vie exclusivement orientée vers ma joie finirait par la troubler, par l'aigrir. Je ne veux pas attendre cette minute-là; nous quitterons Aaberg en plein bonheur. Je veux que l'abandon de cette solitude soit un arrachement. Je sais bien que je pleurerai en passant le seuil de notre petite maison, mais il le faut!...
« Nous avons fixé notre rentrée en France au 1 5 septembre. Pour ne pas risquer d'être lâche et de me raviser à la dernière heure, j'ai d'avance engagé beaucoup d'amis, outre mon père et Suzanne, à nous rejoindre à Roquefon, durant la saison des vendanges.
ce Je veux que Pierre rentre franchement dans la vie sociale. Je ne veux pas en faire cette chose romanesque et inutile : un amant. Moi-même, j'entends redevenir une femme comme les autres femmes. Notre solitude d'époux est belle, saine, légitime; je l'adore; mais elle ne peut pas, elle ne doit pas durer.
« En arrêtant ici ma lettre, chère miss, je man-
querais à notre pacte de sincérité. Il tient toujours, et vous me le prouvez, vous, en me grondant pour ce que vous appelez ma « submersion dans l'amour conjugal ». Je serai loyale, à votre exemple. N'attribuez pas au seul dégoût de l'égoïsme ma résolution de retour. Il y a aussi une raison de raison, moins héroïque. Je suis heureuse : mais je ne suis pas guérie de cette vague anxiété dont je vous faisais part avant mon mariage. Le présent m'angoisse pour l'avenir. Le souvenir des embûches qu'on me tendit pendant nos fiançailles me travaille. Pourquoi tant d'hostilités confuses auraient-elles désarmé depuis que Pierre est absent? La lutte est si âpre, me dit-on, dans les entreprises modernes où de gros intérêts sont en jeu, que des concurrents évincés ou seulement menacés ne reculent pas devant les pires calomnies pour ruiner le crédit de l'adversaire. Que trame-t-on loin de nous aujourd'hui? Je n'ose interroger mon mari là-dessus, ce qui vous montre bien que cette union, cette fusion des âmes, vers laquelle nous tendons, n'est pas encore accomplie. Pierre est tellement plus haut que moi par l'esprit, par la force, par la hardiesse, que j'hésite à lui découvrir ma pusillanimité; je me tais. Je me plonge dans le présent délicieux. Pierre près de moi, je ne redoute rien. Mais les rares minutes où je me trouve seule sont assaillies par cette anxiété. « Que nous ré-
« serve l'avenir? » Angoisse bizarre, que rien ne justifie : rançon, peut-être, d'un bonheur trop intense. On redoute instinctivement la révolte de la destinée. D'autre part, Pierre est si calme! si sûr de lui! si robuste!... Quelles cabales prévaudront jamais contre cette énergie, qui, jusqu'à présent, a triomphé de tout? N'importe; quand j'aurai repris, avec lui, la vie de tout le monde, il sera mieux en mesure de déjouer les pièges. Je ne veux pas que des ennemis lilliputiens, mais peut-être redoutables par leur nombre, ligotent ce géant, pendant qu'il dort contre mon cœur...
« Voilà, ma chère Léonie. Vous connaissez à présent le fort et le faible de votre Thérèse. Ni ange ni bête, hélas! Comme nous toutes, sauf comme vous, qui êtes décidéme it beaucoup plus ange que moi. Mais je sais que vous m'aimez assez pour aimer mon bonheur, même en ne le comprenant pas. Soyez certaine qu'il ne me fait pas oublier notre amitié. Après mon mari, il n'y a, dans ma plus proche famille, personne que je chérisse autant que vous ni à qui je pense aussi souvent. Si je ne gardais pas votre affection, quelque chose manquerait à ma joie. Ecrivez-moi encore, au moins une fois avant que nous quittions Aaberg. C'est promis, n'est-ce pas?
« Pierre se met à vos pieds et je vous embrasse.
« Thérèse.
(( T.-S. — Oui, chère miss, un post-scriptum, contrairement à toutes les règles de correspondance que vous m'avez enseignées. C'est que je m'aperçois, en relisant ma lettre, que je ne vous ai donné aucune nouvelle des êtres sur qui vous m'en demandez; aucun d'eux, pourtant, ne m'est indifférent. Donc, voici : mon père et Suzanne sont à Trouville, où le baron Moulier (qui me semble gagner du terrain auprès de ma jolie sœur) déploie son élégance. Mme Chrétien et Maxence habitent Roquefon. Maxence a été très souffrant après mon mariage. Vous allez me taquiner et prétendre que ce fut par désespoir de cœur; non, ma bonne Léo nie, ce fut simplement par excès de travail, neurasthénie, etc. Les médecins lui ont imposé de quitter Paris, et Pierre a gentiment offert à la mère et au fils une ancienne habitation de régisseur, dans le parc de Roquefon. Il paraît que six semaines de Gascogne ont déjà rétabli le malade.
« Les Hémery, après quelques façons que j'attribue à la discrétion, m'ont promis de venir nous rejoindre à Roquefon, aux vendanges. Archères, Pontmagne, sont invités aussi. Vous ne manquerez donc ni de bridgeurs ni de courtisans.
« Encore un baiser.
Roquefon, le château et le village du même nom auquel s'adosse le château couronnent une des plus hautes collines de l'Albret. Debout depuis le xie siècle, le donjon domine toute la contrée, les dictons du lieu publient qu'on peut, de son faîte, compter cent clochers alentour. De la terrasse principale, beaucoup moins élevée, et qui date seulement du xvie, le paysage, masqué vers le nord par les futaies du parc, s'ouvre, immense encore, vers le midi. D'abord, il ondule en coteaux souriants, chargés de maïs, de vergers et de vignes, entrecoupés de métairies et de boqueteaux; puis il s'abaisse avec douceur vers le sombre océan des pinèdes. Soulevées de pittoresques vagues (car ces landes de Gascogne sont accidentées), les pinèdes semblent encer-
cler tout le fond. Au-dessus de leur ligne la plus lointaine, au lever ou à la tombée du jour, quand le temps est instable, on voit surgir une formidable crête de pics neigeux ou noirs, de cimes dentelées, d'éclatants glaciers, — tantôt confus comme un lavis de sépia sur le ciel de turquoise, tantôt en net relief, comme si la distance était subitement abolie... Un jeu de lumière a tout à coup relevé et rapproché magiquement la barrière méridionale de la France : les Pyrénées.
Jadis, quand Pierre Hountacque, petit garçon mal surveillé et d'ailleurs âpre à contraindre, polissonnait librement autour du domaine paternel, que de fois il avait déniché des merles sur les arbres du parc de Roquefon, alors friche et forêt vierge, arraché l'écorce de suriers, croqué des fruits caillouteux aux pommiers affranchis! Intrépide et le cœur pourtant en alarmes, que de fois il avait escaladé le donjon désert, pénétré, au risque de se rompre le cou, dans les salles où les solives de chêne tenaient encore après tant de siècles, mais où, çà et là, par une fenêtre éventrée, faisaient irruption les branches d'un arbuste poussé entre deux corbeaux!... Au pied d'une des tours basses qui regardaient le nord, un gouffre s'ouvrait, dont la rumeur populaire faisait les oubliettes du château : l'indompté
gamin avait un jour volé la longue échelle du charpentier de Roquefon pour y descendre... Les métayers du voisinage le connaissaient bien, le petit Hountacque, le petit monsieur de la Bordeneuve. Ils le craignaient un peu, tout en admirant sa gentillesse et sa hardiesse. Familier avec eux, sans jamais oublier qu'il était un petit seigneur, il lui arrivait, les matins d'été, de manger à leur table la soupe de fèves et de pois carrés, avant d'aller les aider au dépiquage du froment. Alors il leur disait: « Quand je serai grand, j'achèterai le château et je le ferai rebâtir. Puis je ferai replanter le parc. Et ce sera plus beau que du temps de La Hire. » Les métayers riaient... « Refaire le parc, moussu Pierre! rebâtir le château. Tout l'argent des banquiers d'Agen y contiendrait!... »
Et voilà que le petit Hountacque, après avoir, plus de vingt années durant, disparu de la contrée, y était revenu. Il avait acheté le château et les terres, restauré la ruine, retracé et repeuplé l'immense parc. La vie avait de nouveau palpité derrière les pierres mémorables, la vie moderne, avec l'électricité, l'eau à profusion, les automobiles, le téléphone. Et le village agonisant de Roquefon, accroché aux contreforts du vieux château régénéré, était, lui aussi, ressuscité. L'argent gagné pendant la reconstruction y avait répandu l'aisance, qu'entretenaient les
touristes depuis que Baedeker et Joanne conseillaient la visite de Roquefon, « l'un des spécimens les plus complets de l'architecture locale entre le xie et le xvne siècle ».
Dans cette région heureuse de l'Albret, où toutes les saisons de l'année sont clémentes, la saison par excellence est la jeunesse de l'automne, le temps béni des vendanges. Alors se modère l'excessive ardeur du soleil; sa lumière, moins aveuglante, dispense plus de valeur aux détails des sites. Les vignes jaunissent, rougissent, bleuissent, selon les cépages, déroulent aux versants des coteaux les merveilleuses couleurs d'un tapis de prière. L'horizon vert foncé des landes, un peu confus quand vibrait audessus la splendeur de juillet, précise ses plans successifs sous une clarté dorée, singulière, vraiment spéciale à ce coin du monde. Et, presque chaque jour, la chaîne pyrénéenne se dessine au fond du paysage, achevant un ensemble pittoresque qui ne ressemble à aucun autre, — participant de la douceur toscane aux horizons prochains et, vers les lointains, de la majesté des montagnes.
C'est par un tel milieu de septembre que Pierre avait ramené sa jeune femme dans ce Roquefon où, pour la première fois, ils s'étaient rencontrés, où le destin les avait voués l'un à
l'autre. Suzanne les y avait rejoints, bientôt suivie par le baron Moulier, dont elle semblait de plus en plus agréer les attentions. Puis étaient venus Hémery et sa femme. M"e Bricart, pourvue d'un congé de plusieurs semaines, avait débarqué au château ainsi que Pontmagne, vers la fin de septembre. Enfin, au début d'octobre, comme les chars attelés de bœufs conjugués amenaient aux pressoirs les derniers chargements de comportes pleines, arriva Ludovic Archères, le poète compositeur, ami des Dautremont, qui, tout l'hiver et tout le printemps, avait triomphé sur les scènes mondaines de Paris. Et l'on attendait M. Dautremont, venant de Prévannes.
La dernière journée de vendanges fut de celles où la qualité de la lumière, en Gascogne, atteint à une sorte de splendeur calme, d'éclatante sérénité.
— ... La sérénité, voilà le caractère de ce pays en cette saison. Dès l'heure méridienne où nous sommes, le calme doré du soir commence son enchantement.
Ainsi parlait Archères au baron Moulier. Ils fumaient, assis sur des sièges rustiques, au pied de la terrasse Louis XIII. Un orme gigantesque, planté, disait la légende, par Marguerite de Valois, ombrageait cet angle sud du château. En face, d'autres ormes en quinconces rafraîchis-
saient les pelouses, et tant d'ombrage recommandait ce coin aux hôtes de Roquefon, après le repas de midi. On y servait le café pour ceux que le bridge ne retenait pas dans les salons. Aujourd'hui, Pierre Hountacque, M. Hémery, Pontmagne et Mlle Bricart avaient engagé une partie. En bas de la terrasse, sur la table en tresses de châtaignier d'où les tasses étaient enlevées déjà, les verres à liqueur demeuraient encore, avec les flacons. Des journaux traînaient, dépliés. Thérèse, en « tailleur » beige, brodait au bord de la table, son beau visage penché sur le carré de toile cirée. Suze, blonde et fine, l'air toujours parisien et paré, malgré sa simple robe de lingerie, feuilletait un magazine, côte à côte avec Mme Hémery, petite personne potelée, appétissante, à visage puéril encadré de bandeaux bruns, vêtue, elle aussi, de blanche lingerie. Les deux hommes contrastaient entre eux autant qu'il est possible, malgré leurs vêtements presque identiques de léger drap gris, largement coupés à la mode américaine : Archères, haut et musclé, les cheveux abondants, un peu roux comme sa barbe carrée, quelque chose d'Henri IV dans le profil accentué et sensuel; le baron beaucoup plus petit, mais de proportions justes dans sa taille médiocre, la figure charmante, déjà un peu fanée, bien qu'il n'eût pas trente ans. La délicatesse presque féminine de son front, de
PIERRE ET THÉRÈSE 9f
ses yeux clairs, de tous ses traits, sous des cheveux d'un blond délicat, était à peine virilisée par une moustache coupée au ras de la lèvre.
Suzanne laissa le magazine aux mains de Mme Hémery.
— Tu sais, Thérèse? dit-elle. M. Archères est de mon avis. Il est indispensable que vous donniez une fête somptueuse pour votre installation avenue du Bois.
Sans lever les yeux de sa broderie, Thérèse répliqua :
— Tu te charges avec lui du programme artistique?
— Naturellement, répliqua Suze. Il n'y a que ça d'amusant. Nous jouerons la Tente Fée. M. Archères nous en a chanté quelques passages ce matin, au piano, à Mme Hémery et à moi; c'est exquis... Des costumes régence, des pavanes, une musique spirituelle...
— Et un peu de poésie, j'espère, interrompit Archères.
— Naturellement. Vos vers sont même très jolis, Archères, et on les aimerait sans musique, si la musique n'était pas de vous.
— M. Archères est le plus grand poète moderne, déclara intrépidement Mme Hémery.
Elle était célèbre, parmi ses relations, pour la gentille niaiserie de ses propos, toujours bienveillants d'intention, mais parfois imprudents.
96 PIERRE ET THÉRÊSB
Suze reprit :
— Monsieur Archères, redites-nous donc la fin de l'acte, vous savez? les stances sur les baisers?
— Oh! la jolie idée, s'exclama Mme Hémery. Des stances sur les baisers! Comme il sait inventer des choses, ce monsieur Archères!
Archères déclama les stances qui finissaient sa pièce. La dernière exprimait : « que rien dans l'effort humain ne vaut cette furtive chose : un baiser. »
On applaudit beaucoup. Mme Hémery déclara :
— Cela donnerait vraiment envie d'embrasser.
— Pas au baron Moulier, fit Suzanne, qui ne cessait de taquiner son prétendant. Regardez-le! Il fait la mine. — Les vers de M. Archères ne sont pas de votre goût, mon ami?
Le baron Moulier répliqua :
— Je ne fais pas de fausse pudeur, mais j'aimerais mieux que ces vers-là fussent déclamés en public par une autre interprète que Mlle Suzanne Dautremont.
— Eh bien! fit gaîment Suzanne, on fera un béquet. Ce sera vous qui direz le couplet.
Le baron protesta :
— Oh! non, par exemple!
— Pourquoi non? C'est contre vos convie-
tions, l'idée des stances ? Il n'est pas vrai que le tendre rapprochement qu'elles célèbrent vaut mieux que tout l'effort humain?
Le baron hésitait à répondre.
— Suze, ne le taquine pas, voyons! dit Thérèse.
— Ne vous défendez pas, cher ami, poursuivit Suze. Je suis de votre avis par avance. Tout ce que les poètes racontent de l'amour me semble très surfait, comme à vous.
— Mais je ne dis pas cela! exclama Moulier.
— Thérèse, qu'en penses-tu? dit Suze.
— Je pense, fit Thérèse déposant son ouvrage, que les poètes et les romanciers disent sur l'amour des choses qui ne sont ni au-dessus ni au-dessous de la réalité. Ils disent des choses à côté, n'ayant qu'une réalité littéraire. L'amour vrai ne peut pas se raconter. Il n'y a donc ni convenance ni inconvenance à chanter les baisers, comme le fait si bien M. Archères : car ce qu'il chante n'est pas du réel. C'est comme de chanter les Muses et les Nymphes antiques ou les Iris du xvne siècle. Ce sont d'aimables variations sur du rêve.
— Alors, fit Suze mordillant une minuscule branche d'ormeau tombée sur la table, il existe un amour qui n'est pas seulement de la littérature?
— Certes, fit le baron Moulier. L'amour vrai
existe. Il faut le respecter, ne pas le galvauder à tort et à travers.
Il y eut un silence. Du haut de la terrasse, on entendit la voix de Pontmagne qui, dans le salon, prononçait :
— Sans atout!
Suze éclata d'un rire bref, et, jetant la brindille d'ormeau marquée de ses morsures, se renversa sur le dossier de sa chaise.
— Pourquoi riez-vous, mademoiselle? demanda le baron, piqué.
— Pour rien, fit Suze. Parce que Pontmagne a dit : « Sans atout! » comme s'il répondait, de làhaut, à votre belle phrase.
Un temps assez long, personne ne parla. Moulier boudait. Thérèse ne travaillait plus. Archères méditait, essayant de noter, par quelques vers pittoresques, la tonalité particulière qu'ont les pelouses sous l'ombre des arbres, et la couleur des morceaux de ciel qu'on entrevoyait à travers la puissante armature d'un groupe de chênes. Dans les veines de tous s'insinuait la douceur voluptueuse de l'automne; elle arrêtait les paroles, et faisait, pour ainsi dire, flotter les idées. iMême l'âme de Mme Hémery, cette âme légère, dont Archères disait, avec son habituelle afféterie, « qu'elle devait être mauve », s'emplissait d'une étrange félicité, devenait l'âme d'une personne.
Une voix fortement timbrée parla au-dessus d'eux, du haut de la terrasse :
— Qui de vous, dormeurs, veut aller excursionner, cette après-midi, au château de Biron?
Tous levèrent la tête. Pierre, debout, sans chapeau, les mains appuyées sur la balustrade, leur souriait. Son voyage l'avait un peu maigri, un peu bruni, et, dans l'ensemble, rajeuni.
— C'est étonnant comme mon beau-frère est en forme en ce moment, murmura Suzanne à Archères.
Puis, tout haut :
— Moi, je veux bien, fit-elle. Mais il n'y a qu'une auto?
— Non ; la grande est réparée ; ce n'était rien ; une fuite d'un tuyau de graissage.
— Eh bien!... Mais... moi aussi, dit Archères.
— Et le baron aussi, naturellement ? reprit Pierre.
— Volontiers.
— Pas moi, Pierre, fit doucement Thérèse.
Depuis qu'il était apparu à l'angle de la terrasse, elle ne le quittait pas du regard. C'était comme une attraction d'aimant, qui forçait ses yeux à chercher son mari, partout où il était, et à ne s'en plus détacher.
— Pourquoi? fit Pierre.
— Mais, mon ami... Vous oubliez que papa arrive par le train de six heures !
"Univers/^* WBUOTHECA
— C'est juste, fit Pierre. Etes-vous indispensable?
— Oui... Pour la première fois qu'il vient ici.
— Vous avez donc fini votre partie, là-haut? questionna Archères en se levant.
— Non: je suis mort... Et, tenez! voilà qu'on m'appelle : je revis.
Avec un regard à Thérèse et un signe de tête amical au groupe, il disparut.
— Je comprends, dit Suze, pourquoi Thérèse est si mélancolique aujourd'hui. C'est qu'elle va, pour une après-midi, se séparer de Pierre.
Thérèse haussa les épaules en souriant. A ce moment, vers l'extrémité de l'avenue qui, longeant le bas de la terrasse, allait ensuite s'enfonçant vers le parc, deux silhouettes d'hommes passèrent. La distance était trop grande pour qu'on les distinguât nettement. Pourtant Archères les reconnut et demanda à Thérèse :
— Qu'est-ce donc, madame, que ces deux citoyens, l'un jeune et l'autre chenu, que j'ai déjà rencontrés ce matin, vers neuf heures, dans votre parc, et qui viennent de traverser, là-bas?
— Le jeune, dit Suze avant que Thérèse eût le temps de répondre, c'est l'amoureux de ma sœur.
Thérèse protesta.
— Cette petite est folle. Le jeune homme est le fils de notre gouvernante; il habite avec elle,
en ce moment, un ancien logement de régisseur au bout du parc. L'autre est un ami de sa famille en visite chez lui, son parrain, qui a été aussi son subrogé-tuteur après la mort de son père.
— Eh bien! chère madame, dit Archères, permettez-moi de vous déclarer que le tuteur a l'air d'un ivrogne, et le pupille d'un anarchiste.
— Pourquoi dites-vous cela? fit Thérèse vivement. Le tuteur, je ne le connais pas, et peu m'importe qu'il se grise. Mais je connais Maxence Chrétien depuis l'enfance, et je le garantis.
Suze s'écria :
— Voyez comme elle le défend!... Quand je vous dis qu'elle a un penchant pour lui. D'ailleurs, c'est elle qui l'a voulu ici, à sa portée, elle ne peut pas le nier.
Thérèse haussa les épaules :
— Ce pauvre garçon était souffrant et avait besoin de grand air. Pierre et moi nous avons simplement offert un abri à une femme qui m'a servie huit ans.
— Oh! vous êtes si bonne! fit Mme Hémery. Comme c'est touchant, cette histoire! n'est-ce pas, monsieur?
— Chère madame Hémery, insista Suzanne, c'est encore bien plus touchant que vous ne le pensez. Laissez-moi vous apprendre la complète
vérité, que ma sœur ne vous dit pas. Après le mariage de Thérèse, l'amoureux Maxence était tombé malade de chagrin.
— Suze! fit Thérèse, mécontente.
— Quoi? Tu ne le contestes pas, je suppose? Maxence était devenu neurasthénique; il avait des migraines; il maigrissait; les médecins n'y comprenaient goutte. Alors Thérèse, qui est pitoyable, l'a installé là, pas trop loin d'elle, avec sa maman, pour qu'il puisse l'apercevoir et lui parler de temps en temps.
Thérèse, désespérant d'arrêter sa sœur, avait repris sa broderie et s'appliquait à compter des points. Archères demanda :
— Cette potion sentimentale a guéri le malade?
— Il parait, fît Suze. Chaque fois que je le rencontre, il me semble mal peigné, mais bien portant.
Thérèse répliqua :
— Ce n'est pas généreux, Suze, de railler Maxence parce que le sort l'a fait moins riche et moins élégant que toi. Il a du talent et de l'honnêteté.
— Du talent, c'est possible, fit Moulier. Mais pour de l'honnêteté...
— Que voulez-vous dire? demanda vivement Thérèse. Maxence est le plus honnête garçon du monde!
PIERRE ET THÉRÈSE lO^
— Je l'ai vu, de ma chambre, ce « plus honnête garçon du monde », commettre un acte au moins répréhensible... Vous aviez travaillé toute la matinée, madame, à peindre ce sous-bois, cette allée qu'il vient précisément de traverser. Votre chevalet était resté là, avec tout votre attirail. J'ai vu votre jeune ami s'approcher de la toile, la contempler longtemps... puis, après avoir soigneusement observé si on ne le voyait pas, s'emparer d'un de vos pinceaux et l'emporter.
— Mon pinceau que j'ai tant cherché! s'écria Thérèse. Diable de Maxence! Il a pris le plus petit, et je n'en avais qu'un de cette taille.
Mme Hémery se récria :
— Oh! ce jeune homme serait un voleur?
— Mais non! dit Suze. Vous ne comprenez donc pas que c'est de l'amour? Il a voulu posséder quelque chose que les doigts de Thérèse avaient touché. A l'heure qu'il est, il doit porter ce pinceau contre son cœur, et voilà sans doute pourquoi il a choisi le plus petit.
— Mais alors c'est délicieux! dit Mme Hémery réconciliée...
— Pauvre Maxence! murmura Thérèse.
— Moi, fit Moulier, je ne le trouve nullement excusable...
Il fut interrompu par l'irruption des bridgeurs, qui débouchaient sur la terrasse puis des-
cendaient, se partageant en couples, la double volée de l'escalier.
Hémery accompagnait Mlle Bricart, qui, roulée dans une toilette blanche, rappelait les bonshommes de neige que fabriquent les enfants avec trois boules superposées. Le directeur du Crédit colonial était un petit homme sec et fripé, qui de loin avait l'air extrêmement jeune, mais de près portait ses cinquante-trois ans, inscrits sur son visage finement ridé et ses cheveux teints. Cette peste de Suze disait de lui : « Il est bien conservé dans toute la force du terme, comme une conserve de marque. »
Pierre venait après eux, accompagnant Pontmagne, le substitut, grand garçon un peu voûté, dont la figure sérieuse, sympathique, abondamment coiffée de cheveux bruns, rappelait les types de la Fronde, grâce au port de la moustache et de la royale.
Hémery morigénait l'institutrice :
— Il ne fallait pas revenir à l'atout, lui disaitil. Vous saviez que Pontmagne avait la tierce à la dame d'atout, et un petit atout. Il fallait le faire couper à pique. Vous affranchissiez votre neuf d'atout.
Il s'était arrêté au pied de l'escalier, et MUe Bricart avec lui. Il gesticulait fiévreusement; les veines de son front étroit se gonflaient.
M110 Bricart répondit placidement :
PIERRE ET THÉRÈSE IOf
— C'est vrai, j'ai joué comme une sotte. Mais en acceptant d'être votre partenaire je ne vous avais pas promis des merveilles.
— Ma foi, répliqua Hémery, c'est bien vrai qu'on ne pouvait jouer plus sottement.
Les deux groupes se fondirent.
— Pourquoi, s'écria Thérèse, les gens les plus polis perdent-ils leur politesse au bridge? Voilà M. Hémery, l'homme le mieux élevé du monde. Il vient de manquer gravement de respect à Mlle Bricart en la traitant presque de sotte.
— Mademoiselle, je vous fais cent excuses, dit Hémery.
L'institutrice s'inclina en souriant. Archères suggéra :
— Le jeu révèle les véritables caractères, dissimulés sous la politesse ordinaire.
— Merci pour moi, fit Hémery.
— Et encore, reprit Pontmagne, le bridge n'est pas, à proprement parler, un jeu d'argent... Mais les gros jeux d'argent! le baccarat! le trente et quarante! la roulette! c'est là que se démasquent les natures! Surtout les natures féminines. Je me souviens de m'être trouvé à Monte-Carlo, une saison, avec un de mes amis et sa femme, laquelle était un être fin, tendre, irrésistible. Un soir, je la vois à la roulette : c'était une autre personne. On eût dit qu'elle avait ôté son masque : une volonté effrénée, une férocité im-
placable se lisait dans ses yeux fixes, dans la tension de ses traits. Deux ans plus tard, la petite dame essayait d'empoisonner son mari, avec l'aide d'un complice.
— Vous voyez où mène le jeu, dit Suze en riant. Veillez, madame Hémery!
— Oh! fit naïvement Mme Hémery, mon mari ne m'empoisonnera jamais. Il est bien trop indifférent!
Cette réplique fut saluée par la gaîté de tous. Pierre dit :
— Je demande un instant de silence. Chacun, ici, sauf Thérèse, fait l'excursion de Biron?
Les voix répondirent :
— Oui.
— Alors, rendez-vous, à trois heures précises, au perron de l'ouest, où les deux autos nous attendront.
Tout le monde, maintenant, était debout. Archères, Pontmagne et le baron entouraient Suzanne; Mme Hémery se faisait expliquer par Mlle Bricart l'histoire du château de Biron. Pierre prit le bras de sa femme. Ils s'isolèrent à petits pas dans l'allée au bout de laquelle, tout à l'heure, Maxence et son tuteur avaient fait une brève apparition.
— Cela me chagrine, fit Pierre, de rester loin de toi toute l'après-midi.
Leurs deux regards se prirent, se gardèrent un
long moment avec tant de force et de joie qu'euxmêmes s'arrêtèrent, demeurèrent immobiles, jusqu'à ce que leurs yeux eussent pu se déprendre. Ils firent silencieusement quelques pas, atteignirent le bout de l'allée, rebroussèrent chemin. Les invités, au pied de la terrasse, se séparaient, les uns gagnant le parc, les autres remontant l'escalier vers le château. Pierre dit à Thérèse :
— Je vais te charger d'une corvée.
— Quel bonheur! je peux t'en délivrer?
— Oui, tu le peux. Il s'agit de ce Couderc, qui est aujourd'hui chez les Chrétien. Laisse-moi te dire, d'abord, que je ne comprends pas les Chrétien de recevoir une pareille loque.
— C'est le parrain et l'ancien tuteur de Maxence! N'est-ce pas touchant de voir les Chrétien, qui sont pauvres, essayer de faire pour ce malheureux ce que nous faisons pour eux? Mme Chrétien m'a dit qu'il n'est guère solide et qu'ils lui ont payé le voyage pour qu'il puisse se réconforter un peu, dans ce pays qui est le sien.
— Maxence sait-il, au moins, quel impudent mendiant il héberge?
— Peut-être ne leur tend-il pas la main.
— Cela m'étonnerait. En tout cas, moi, il me comble. Depuis notre mariage je lui ai fait tenir plus de mille francs. L'argent n'est rien, tu sais
Iû8 PIERRE ET THÉRÈSE
mes idées là-dessus. Mais voilà qu'il m'a envoyé ce matin une lettre me demandant de le recevoir. Or, cela, je ne le veux pas.
— Dois-je le voir, moi?
Pierre eut un instant d'hésitation quin'échappa point à sa femme.
— Peut-être cela vaudrait-il mieux. Fais-lui comprendre qu'il peut m'écrire, mais que je ne le recevrai à aucun prix. Tu avertiras aussi ton ami Maxence que de tels hôtes me déplaisent chez moi.
Pierre, toujours si maître de lui, s'animait. L'angoisse qui tant de fois, au cours du voyage de noces, avait tourmenté Thérèse lui pinça les entrailles. Elle pensa : « Mais qu'est-ce que je crains?... c'est absurde. » Elle eut hâte de clore l'entretien.
— Sois tranquille, fit-elle, je me charge de tout cela.
Ils étaient revenus auprès de l'orme géant, auprès des chaises maintenant vides, de la table abandonnée. Ils n'aperçurent pas, masqués par un bosquet de lauriers d'Espagne et de troènes, Suze qui conversait avec le baron, d'une voix discrète de marivaudage. Eux, la solitude les fît frémir, comme toujours, d'impatient désir : leurs lèvres se lièrent... Quand ils se désunirent, Pierre vit Suzanne et en éprouva quelque ennui. Il entraîna sa femme vers l'escalier de la
terrasse. Pendant qu'il montait les premières marches, Thérèse le suivit. Elle avait pris son bras et, le cœur anxieux, ne pouvait se résoudre à se séparer de lui, comme s'il l'eût laissée en péril.
Cependant Suze et le baron Moulier demeuraient toujours debout derrière le bosquet vert. Maintenant Suze ne distinguait plus sa sœur et son beau-frère. Silencieuse, elle égratignait machinalement le gravier avec la pointe de son ombrelle.
Le baron lui disait :
— Promettez-moi de vous asseoir auprès de moi pendant le trajet en auto... Et quand nous serons arrivés à Biron vous ne me lâcherez pas pour Archères... Si Archères doit vous courtiser comme il le fait, j'aime mieux m'en retourner à Paris.
— Tiens! vous êtes jaloux? demanda Suze.
— Je suis jaloux, tout au moins, de votre réputation.
Suze fit la moue.
— Jaloux de ma réputation... C'est une phrase de mon père, ça... Est-ce que vous avez l'intention, cher ami, de remplacer papa auprès de moi?
— Vous êtes exaspérante, répondit Moulier. Vous savez fort bien que je suis jaloux de toutes les façons.
Suze affecta la surprise :
— Alors... vous m'aimez... avec passion? Interloqué, le baron répliqua :
■ — Mais oui... avec passion... naturellement.
Et le ton de sa voix signifiait tellement la surprise, le malaise, au lieu de la passion, que Suzanne éclata d'un rire joyeux. A ce moment, Thérèse, ayant quitté Pierre, redescendait l'escalier et revenait vers eux.
— Mademoiselle, fît le baron piqué, j'ai bon caractère, mais je ne peux tout de même pas me laisser berner. Au revoir.
Il s'éloigna, croisa Thérèse et remonta vers la terrasse.
Suzanne lui cria, riant toujours :
— A tout à l'heure!... Dans la petite auto!
Il ne répondit pas et disparut sans s'être retourné.
— Que lui as-tu fait encore? demanda Thérèse à sa sœur, qu'elle rejoignait.
— Je me suis permis de rire parce qu'il m'a dit : « Je vous aime! » du ton dont il aurait dit : « Vous avez un joli chapeau. »
— Tu le taquines trop, dit l'aînée avec une nuance de reproche. Tu finiras par le lasser.
— Voilà quelque chose qui m'est égal! répondit la jeune fille. Et puis, rien à craindre, va! Il est pris... autant qu'un homme correct et froid comme lui peut être pris. Ah! ce n'est pas un
Pierre Hountacque, mon futur fiancé... Si tu l'avais entendu tout à l'heure. (Elle l'imita :) « Mais!... avec passion... naturellement! » Ah! non... ce n'est pas un Pierre Hountacque. Il est vrai, ajouta-t-elle après un silence d'un instant, que, moi, je ne suis pas une Thérèse.
— Que veux-tu dire?
Suze entraîna son aînée dans une allée étroite, sinueuse, ombragée par une voûte de charmes, qui s'éloignait d'abord du château, puis coupait la pelouse en écharpe et regagnait finalement l'autre côté de la façade.
— Écoute, Thérèse, lui dit-elle. Je ris, comme cela, mais au fond je ne suis guère contente. Quand je vous observe, Pierre et toi, je devine un bonheur que je ne ressentirai jamais. Je suis un peu envieuse de vous deux. Tout à l'heure... contre l'ormeau, je vous ai vus... oui... ce n'est pas la peine de rougir, Thérèse, tu as bien le droit d'embrasser ton mari ! Je vous ai vus. Je t'ai enviée. Comment suis-je donc faite, moi? Le flirt m'amuse excessivement; mais ce que vous appelez l'amour... cela me laisse tellement froide que je ne sais même pas si cela ne me répugne pas un peu.
— Que tu es enfant! fit Thérèse. Tout cela, ce sont des idées de petite fille. Marie -toi, et tu comprendras l'amour.
— Avec Moulier?
— Avec lui, si tu l'aimes.
— C'est celui qui me déplaît le moins, ditelle d'un ton piteux, assez comique.
— Alors, épouse-le.
Elles continuèrent quelque temps de marcher sous la charmille. L'allée se courbait, atteignait une région découverte, entre deux pelouses. Le grand soleil les effraya. Elles revinrent lentement vers le château.
— Toi, reprit Suze sans chercher de transition, tu étais amoureuse de Pierre avant de l'épouser. Cela se voyait : tu ne rêvais que d'être seule avec lui. Et le mariage n'a rien changé... Vous venez de passer trois mois en tête à tête, et vous n'êtes pas rassasiés, n'est-ce pas ?
— Nous ne serons jamais rassasiés, fit Thérèse.
— Comme tu l'aimes!
— Oui, reprit l'aînée pensivement, ralentissant encore son pas. A me demander si ma vie n'a pas commencé du jour où je l'ai connu. Les choses autour de moi, les gens, toi-même, Suze, je vois tout autrement qu'avant. La force, l'intelligence, la vie de Pierre, tout cela, peu à peu, devient moi, fait partie intégrante de moi. Et quand il m'enlace... comme tu nous as vus tout à l'heure, petite indiscrète, — eh bien! ce n'est pas seulement un attrait de nos sens, c'est... comment dire? le besoin tendre de hâter cette
union absolue, cette pénétration réciproque de nos pensées, de nos volontés... Me comprendstu?
— A peu près. Mais, hélas! je suis bien sûre d'une chose : c'est que le baron et la baronne Moulier ignoreront toujours ces grands sentiments et cette fusion totale. Surtout, si c'est moi la baronne.
Elle avait prononcé ces derniers mots avec une vague tristesse; subitement, elle fit une pirouette de pavane et éclata de rire :
— Bah ! s'écria-t-elle : la vie est amusante tout de même, avec les sports, les chiffons et le flirt.
Puis, s'arrêtant :
— Regarde, fit-elle.
Thérèse releva le front. Elles étaient revenues à l'orée de l'allée, tout près de l'ormeau. Contre la table en tresses de châtaignier, Maxence Chrétien attendait, debout. Il était vêtu d'un complet brun clair étriqué, et coiffé d'un chapeau de paille à ruban bleu. D'une main, il s'appuyait sur une canne de cormier à bec recourbé. De l'autre, par un geste qui lui était familier, il tiraillait les bouts de sa maigre moustache. En apercevant les deux sœurs, il eut un soubresaut, et aussitôt son attitude, de vague et abandonnée qu'elle était, se fit gauchement apprêtée. Il ôta son chapeau, détourna les yeux, n'osa pas s'avancer. Suze dit à voix basse à sa sœur :
— Je rentre faire un bout de toilette : je n'ai rien à dire à ton amoureux. A ce soir !
Thérèse, la devançant, alla tendre la main au jeune homme.
— Est-ce moi que vous cherchez, Maxence?
— Oui... madame... ou plutôt... en passant, je me suis arrêté un instant ici. Mais je ne veux pas vous retenir.
— J'ai tout mon temps; je ne sors qu'à cinq heures.
Suzanne évita de s'approcher. Elle traversa à distance, gagnant l'escalier, et répondit par une légère inclination de tête au salut et au « bonjour, mademoiselle! » de Maxence.
— Asseyez-vous, Maxence, dit Thérèse.
PIERRE ET THÉRÈSE I I f
Le jeune homme obéit. Il voulut déposer son chapeau sur la table, puis craignit soudain que ce ne fût incorrect et le plaça par terre. Thérèse sentit qu'elle aggraverait son embarras en l'invitant à se couvrir. Elle dit simplement :
— Voilà quelques jours que je ne vous avais vu, Maxence. Mais j'ai eu de vos nouvelles par votre mère, et je sais que votre santé continue d'être bonne. Avez-vous pu recommencer à travailler?
— Oui, je bricole quelques petites choses. D'ailleurs, je ne vais plus m'attarder ici. Il faut que je rentre à Paris.
Il s'efforçait de parler délibérément, et ne réussissait qu'à parler sec, en bredouillant un peu.
Il6 PIERRE ET THÉRÈSE
— Pourquoi cela? fit Thérèse. Profitez de ce beau temps pour rester à Roquefon. Rétablissez vous tout à fait.
Maxence, les yeux à terre, murmura :
— Merci, vous êtes trop bonne.
Puis, comme s'il prenait un élan, il releva les yeux, regarda Thérèse d'un air presque menaçant, et dit :
— J'ai une requête à vous présenter... de la part de quelqu'un...
— Je crois que je suis au courant, interrompit Thérèse. Ce monsieur qui est chez vous, n'est-ce pas? Monsieur...
— Couderc.
— M. Couderc voudrait parler à mon mari?
— Oui, fit Maxence, assurant sa voix, qui prit aussitôt un ton d'hostilité, de dispute. 11 a écrit hier à M. Pierre Hountacque, et il est étonné de n'avoir reçu aucune réponse.
— Votre ami est bien formaliste, dit Thérèse en souriant, — et ce sourire involontaire fit rougir Maxence. — Je suis chargée par mon mari de lui donner verbalement la réponse qu'il sollicite.
Maxence pensa tout haut :
— M. Hountacque juge indigne de lui, sans doute, de parler à notre ami Couderc, parce que Couderc est un trop pauvre sire.
— Vous êtes absurde, Maxence, répliqua
vivement Thérèse. Vous oubliez que Pierre me charge de recevoir votre ami.
— C'est juste, fit Maxence. J'ai dit une sottise. Pardonnez-moi.
Il regarda Thérèse; sa timidité avait disparu, et maintenant il redevenait lui-même, à la fois tendre et violent, mais esclave de cette belle jeune femme qui le traitait avec une indulgente autorité.
— Vous savez d'ailleurs, reprit Thérèse, qu'on ne peut reprocher à Pierre d'être distant. Pierre s'est fait lui-même; il n'oublie pas qu'il a jadis travaillé de ses mains. S'il a une fierté, c'est celle-là.
— Oh! je ne me plains pas de M. Hountacque. J'aurais mauvais grâce, — étant donné ce qu'il a fait pour nous.
— Alors de qui vous plaignez-vous? De moi? Maxence eut un geste, tout de suite réprimé,
comme pour saisir les mains de Thérèse.
— Oh! vous... vous êtes unique!
Puis, rembruni :
— Avez-vous remarqué comme votre sœur me traite? A peine si elle a répondu à mon salut tout à l'heure! Et elle a passé à l'écart comme si j'étais pestiféré!
— Suze a ces façons avec tous les hommes. Elle traite le baron Moulier comme vous ne vous laisseriez pas traiter. Et puis, Maxence, voyons!
Il8 PIERRE ET THÉRÈSE
qu'est-ce que cela vous fait? Pourquoi guetter toujours ainsi des prétextes à souffrir dans votre sensibilité, ou plutôt dans votre amour-propre? Vivez donc pour vous, pour votre mère, pour vos amis, et ne vous occupez pas constamment de ce que les autres, qui ne vous sont rien, pensent ou ne pensent pas de vous !
Maxence baissait la tête, comme un enfant grondé, qui boude. Thérèse regardait avec une pitié affectueuse ce visage plébéien, intelligent, inquiet, ce masque ingrat, intéressant tout de même, piqué de taches de son, ces cheveux couleur de paille mûre, ce corps maigre crispé par une rancune combattue. Elle devinait la secrète blessure de cet être, une blessure qui enfiévrait à la fois le cœur et l'esprit. Elle aurait voulu la panser, car son bonheur présent la rendait pitoyable aux misères des autres. Mais que faire? Comment effleurer, sans le rebrousser, ce nerveux, ce malade?
Maxence murmura, sans la regarder :
— Si vous saviez comme c'est douloureux, parfois !
— Qu'est-ce qui est douloureux, Maxence?
Il ne parla pas tout de suite, et ses paroles ne répondirent pas à la question de Thérèse.
— Votre mari est généreux pour nous, dit-il. Votre père et votre sœur Suzanne, qui sont moins affables, ne nous ont, en somme, jamais