II
désobligés ni humiliés. Mais tout de même, à la Hitte, dans cette maison que votre générosité nous prête, nous sommes des inférieurs, et vous nous considérez comme tels, et vous avez raison. Nous-mêmes, nous nous rendons bien compte que nous ne sommes pas autre chose.
— Quelle sottise! s'écria Thérèse. Vous n'êtes inférieur à personne !
Maxence sourit tristement.
— Me recevriez-vous chez vous? j'entends chez vous, quand vous recevez, quand il y a du monde?
— Chaque fois que je vous ai invité, vous avez refusé. Vous êtes un sauvage. Vous n'avez même pas assisté à mon mariage: c'est décourageant! Eh bien! je vous invite, là! pour la fête que nous donnerons à Paris en inaugurant notre hôtel; je vous enverrai un carton.
— Si j'ai la faiblesse d'accepter votre invitation, vous recevrez un inférieur, voilà tout. Ah ! cette sensation d'infériorité ! Quand nous étions vous et moi, presque des enfants, je ne l'éprouvais pas. Elle m'est venue avec l'âge. Elle s'est accrue depuis que vous êtes mariée. Jamais je ne serai l'égal de Pierre Hountacque. Pierre Hountacque a pu être pauvre naguère; il n'en était pas moins un monsieur, ce que je ne suis pas. C'est un fils de famille qui a eu une jeunesse accidentée, voilà tout. Entre lui et moi, il y aura
toujours cette différence; je ne la comblerai jamais Je serai peut-être connu un jour; peut-être gagnerai-je de l'argent; je n'en garderai pas moins mon origine, et ma gaucherie d'ouvrier d'art ne se corrigera pas.
— Mais c'est fou, ce que vous dites là! protesta Thérèse. Si, comme vous le prétendez, vous avez de la gaucherie aujourd'hui, c'est justement votre jeunesse et votre pauvreté actuelles qui en sont les causes. L'âge et le succès changeront tout cela. Le monde est plein de gens partis, comme vous, d'une situation modeste, et qui sont aujourd'hui les égaux des plus grands.
Maxence hocha la tête :
— C'est possible, après tout, fit-il.
— Eh bien! alors?
— Il sera trop tard.
Thérèse ne répondit pas, devinant que l'entretien risquait de devenir dangereux et qu'il valait mieux le détourner. Mais Maxence se leva, et, tantôt debout sur place, tantôt allant et venant devant Thérèse, il poursuivit, agitant sa canne, s'excitant de sa propre voix.
— Qu'est-ce que cela me fait d'être célèbre ou d'être riche à cinquante ans?... Je n'en suis pas moins, aujourd'hui, Maxence, l'ouvrier de Labrique. Je suis cela pour vos invités, pour vos bridgeurs, pour cet empaillé de Pontmagne et cet imbécile de baron Moulier. Je suis cela pour
votre sœur, qui se brûlerait la main plutôt que de me la tendre. Je suis cela pour votre mari, qui m'adresse de temps en temps trois mots protecteurs, mais qui n'aurait pas l'idée que j'ai des pensées dans la tête et qu'on peut causer avec moi. Et je suis cela pour vous... oui, pour vous, la simplicité et l'indulgence mêmes! Ne protestez pas : vous ne pouvez pas faire que ce ne soit ainsi, et j'aurais beau avoir l'avenir le plus reluisant, aujourd'hui je suis pour vous, comme pour tout le monde, un artisan, fils d'une domestique supérieure, pupille de l'ivrogne mendiant Georges Couderc. Eh bien! c'est cela qui me ravage, qui me mine! Car il n'y a qu'une personne au monde qui compte pour moi, vous le savez bien... et c'est vous. Je me sens l'égal par l'intelligence, par le cœur, de l'homme que vous aimez, qui a conquis ce trésor, cette merveille! Oui, madame, oui! je me sens son égal par l'intelligence, parle cœur; mais je suis son inférieur par la naissance, par l'éducation. Alors, que m'importe de devenir riche, connu, officier de la Légion d'honneur, et même d'acquérir des façons de gentleman (ce dont je doute, d'ailleurs), quand j'aurai cinquante ans!
Il retomba sur le fauteuil rustique qu'il avait quitté, et, ressaisi de honte, se cacha la figure dans ses mains. Quand il les détacha de son visage, il n'osa pas encore regarder Thérèse. Il de-
meura les yeux fixés en face de lui, le cœur anxieux, attendant la réprimande. Il régna ainsi, entre eux, un assez long silence. Thérèse le rompit en disant d'une voix volontairement affermie et calme :
— Vous m'avez annoncé la visite de votre subrogé-tuteur, Maxence. A quelle heure doit-il venir? Je sors à cinq heures.
Maxence releva les yeux.
— C'est juste, fit-il. Je me laisse aller à parler, à parler. Et j'oublie ce pauvre Couderc... Il m'attend depuis une demi-heure à cent pas d'ici, au « banc de la Source ». Vous me permettez d'aller le chercher?
— Certes! Amenez-le-moi.
Maxence ramassa son chapeau et partit. Seule, Thérèse médita. La violente sortie du jeune homme l'avait angoissée. Non pas qu'elle fût choquée ou inquiétée par ses sentiments : avertie de son influence, elle savait qu'il ne dépasserait jamais les limites qu'elle lui fixait. Mais elle constatait l'antagonisme que ces paroles décelaient contre son mari. L'épouse aimante s'en alarma un instant.
« Bas! c'est un enfant, pensa- t-elle... Le premier grand succès, la première amourette, lui feront oublier... j>
Du fond de l'allée, Maxence revenait, accompagné d'un maigre personnage habillé de noir,
dont le vêtement de « cérémonie » et le chapeau de soie contrastaient le plus étrangement avec ce décor agreste, cette joyeuse lumière. Maxence le précédait un peu, de la démarche raide, provocante, que lui commandait son orgueilleuse timidité dès qu'il se sentait observé. Assise, Thérèse Hountacque les regardait s'avancer. Et voici que soudain l'angoisse de tout à l'heure, l'angoisse légère, subie quand Maxence laissait percer sa rancune contre Pierre, — cette angoisse revint, décuplée d'intensité, poignante, étreignant tout l'être et comprimant le cœur, comme si une affreuse menace, un péril mortel eût cheminé vers elle, entre ces deux hommes qui venaient...
« Mais qu'est-ce que j'ai? pensa-t-elle, tendant, pour se ressaisir, tout l'effort de son énergie. Je ne saurais rien craindre de Maxence, qui m'est dévoué. Et que peut ce Couderc? »
Elle avait pâli un instant; maintenant le sang lui remontait aux joues.
a. C'est l'attitude de Pierre vis-à-vis de Couderc qui m'a troublée. Pourquoi ne l'a-t-il pas reçu lui-même ou ne lui a-t-il pas écrit son refus de le voir? »
Une sorte d'instinct, une divination si puissante qu'elle ne la discutait même pas, reliait pour elle cette attitude de Pierre au mystérieux tréfonds d'inconnu qu'elle avait pressenti na-
guère, avant de se marier, que les joies du voyage nuptial ne lui avaient pas fait oublier, et qu'elle redoutait davantage, contrairement à ses prévisions, depuis le retour en France.
Mais déjà les deux hommes étaient devant elle. Elle voulut fermement se faire, pour eux, en même temps habile et aimable, comme si tout le sort de son ménage reposait momentanément sur elle. De près, ils n'avaient d'ailleurs pas l'air bien redoutables, aussi intimidés l'un que l'autre, le jeune homme raidi dans son effort de paraître à l'aise, le bonhomme en noir efflanqué, sans âge, son haute-forme usé à la main, ganté de rouge, s'erforçant de rendre encore plus humble sa pauvre figure ravagée, à la fois résignée, intelligente et un peu servile, mais nullement inquiétante. De maigres cheveux couronnaient son crâne, mal arrangés, ni blonds ni blancs. Ce que Thérèse remarqua surtout, ce furent les yeux, des yeux bleuâtres où l'alcool avait mis sa marque, ces yeux qui semblent excités, fiévreux, mais tout cela derrière un voile, derrière une buée d'humeur trouble et une résille de veinules sanglantes.
— Madame, dit Maxence presque avec arrogance, j'ai l'honneur de vous présenter M. Couderc, ancien chef de comptabilité au Crédit colonial, qui a connu M. Hountacque en Tunisie.
PIERRE ET THÉRÈSE I 2 f
Le bonhomme s'inclina, fort gêné. Thérèse lui dit aimablement :
— Asseyez-vous, monsieur. Et vous aussi, Maxence.
Ils obéirent, mais ni l'un ni l'autre ne purent trouver une parole. Alors la jeune femme reprit :
— Je sais, monsieur, que vous désiriez avoir un entretien avec mon mari. M. Hountacque est forcé de s'absenter aujourd'hui. Il m'a chargée de vous recevoir à sa place. Avez-vous à lui dire quelque chose qui ne puisse être confié à une lettre?
Le bonhomme en noir, les yeux baissés, et brossant son chapeau avec la paume de sa main, eut quelques tics dans son visage ruiné, avant de réussir à répondre :
— Oh! non, madame. Je peux écrire à M. Pierre. Mais je lui ai déjà écrit bien des fois!...
Et, relevant ses yeux, il poursuivit d'un ton modeste qui rassura Thérèse :
— C'est même... parce que je lui ai écrit si souvent, peut-être trop souvent... que je voulais, me trouvant de passage chez Mmo Chrétien... m'excuser auprès de lui, le remercier, lui présenter mes devoirs. Mais je comprends qu'il ait autre chose à faire. Si Madame veut bien lui dire que je venais simplement présentermes devoirs... Rien de plus... rien de plus!
Tandis que Couderc balbutiait ainsi, Thérèse observa Maxence : et elle fut frappée de l'altération de ses traits. Évidemment, l'humilité, l'effondrement de son ami, le vexaient. Elle se hâta de dire :
— Mon mari sera fort touché de votre attention; soyez certain qu'il vous en saura gré.
Reprise du désir obscur d'assurer l'avenir, de conjurer, autant qu'il était en elle, de vagues périls, elle ajouta :
— Et d'ailleurs... si jamais vous avez besoin de le voir... adressez-vous à moi d'abord. Moi, j'ai plus de loisirs que lui.
Le visage de Couderc s'éclaira :
— Oh ! madame, vrai? Vous me permettez de vous écrire? J'avais eu cette audace la veille de votre mariage et... c'est M. Hountacque qui m'a répondu. Alors, depuis, je n'ai plus osé.
— Certainement, vous pouvez m' écrire. Et je vous répondrai. Lors de votre première lettre, j'étais une jeune fille...
— Ah! je m'en suis avisé après, madame. Excusez-moi. Nous n'avons pas d'usage, nous autres, vous comprenez.
— Il n'y avait là aucune incorrection, monsieur, je vous l'assure, répliqua Thérèse, voyant se crisper de nouveau les traits de Maxence. Alors, c'est convenu? Toutes les fois que vous en aurez le désir, adressez-vous à moi.
— Vous êtes trop bonne, madame.
Tous trois se levèrent. Un moment, Thérèse pensa offrir sur-le-champ à Couderc ce qu'elle devinait bien qu'il était venu chercher : un secours d'argent. La présence de Maxence l'en empêcha. Voulant à tout prix se montrer gracieuse, elle dit :
— Je suis obligée de vous quitter, messieurs. Mais, je vous en prie, restez ici un moment. C'est un des endroits les plus agréables de la propriété. Disposez-en. Accepterez-vous un verre d'armagnac, monsieur?
— Ah! madame, cela ne se refuse pas! fit Couderc.
C'est en effet l'usage du pays.
— Pas moi, madame, dit sèchement Maxence. Thérèse remplit un petit verre et l'offrit à
Couderc, qui n'osa y goûter devant elle et le reposa d'un geste gauche. Elle tendit la main aux deux hommes :
— Au revoir, monsieur! Au revoir, Maxence.
Ils la saluèrent, puis, sans rien dire, la regardèrent se diriger vers l'escalier, monter les degrés de pierre. En haut, elle se retourna à demi et fit à Maxence un signe amical. Puis elle disparut sur la terrasse.
Ils entendirent la porte du château se refermer sur elle.
Ce bruit de porte refermée délivra Couderc,
lui rendit l'aisance de ses mouvements. Il remit aussitôt sur sa tête son chapeau de soie, lampa d'un trait l'armagnac, fit des lèvres une moue admirative et, se rasseyant, se versa un second verre.
— Qu'est-ce que tu fais là, parrain? dit sérieusement Maxence, qui restait debout.
— Je ne fais de mal à personne, répliqua Couderc goûtant à loisir son second petit verre. Mme Hountacque m'a invité à me rafraîchir. J'accepte et j'en profite. Je t'avoue que mes moyens ne me permettent pas de goûter souvent à une pareille liqueur.
— Parrain, je t'en prie! insista Maxence. Allons-nous-en!
— Quel être bizarre tu fais, petit! soupira Couderc. Ah! tu as bien l'orgueil de ton papa, toi! Mais il faut toujours en passer par où tu veux. Soit! je te suis.
Maxence le précéda, pensif. Voyant qu'il n'était pas suivi, il se retourna : Couderc avalait un troisième petit verre.
— Je viens, je viens!... cria le pauvre diable.
Et, tout courant, il le rejoignit. Maxence, mécontent, ne prononçait pas une parole. Le bonhomme trottinait à côté de lui à demi courbé, comme un chien qui craint une bourrade. Au tournant de l'allée il osa dire :
— Tu es en colère contre ton vieux parrain, petit?
Et il s'arrêta.
Maxence lui prit le bras. Il sentit que ce bras était agité de tremblements. Les trois verres absorbés coup sur coup tout à l'heure avaient suffi pour rompre le fragile équilibre nerveux de l'alcoolique, et déjà Couderc n'était plus tout à fait le même que lorsqu'il s'était présenté devant Thérèse, vide d'alcool, grâce à Maxence qui l'avait surveillé toute la matinée. Maxence lut dans les yeux de cet homme — qu'il plaignait et qu'il aimait — cette hallucination, cette exaltation de la personne qui lui faisaient peur et horreur, à lui sobre ouvrier d'art, n'effleurant jamais un verre d'eau-de-vie.
Le vieux répéta :
— Tu es en colère contre ton parrain. Ce n'est pas bien. Je n'ai que toi au monde. Tu vois que Pierre Hountacque me lâche, et toi aussi, tu me fais des misères... Car il me lâche, le patron. J'ai compris; je ne suis pas un sot. Il ne veut plus rien savoir. Il a tort... Heureusement que sa femme est moins dure. Elle est gentille, sa femme.
Et, après quelques pas en silence, il ajouta:
— Les femmes, vois-tu, c'est tout bon ou tout mauvais. Moi, la mienne, c'est tout mauvais. Et voilà pourquoi je suis ce que je suis. Ne sois pas méchant pour moi!
Maxence, touché, répliqua seulement :
— Viens, parrain! Rentrons à la maison!
A jeun, ou quand il cuvait son alcool, Couderc était plutôt silencieux. Il ne devenait bavard que tout de suite après avoir bu, quand la fumée du poison récemment absorbé lui travaillait la tête et l'estomac. Alors il s'excitait à parler, d'ailleurs sans divaguer, montrant même une curieuse lucidité d'analyse personnelle qu'il n'avait pas à l'ordinaire.
Les deux hommes suivirent l'allée; elle aboutissait à ce qu'on appelle dans le pays une surède, c'est-à-dire un bois de chênes-liège. Avec leurs troncs dépouillés, rougeâtres, leur forte structure qui rappelle, en plus trapu, celle du chêne ordinaire, leur feuillage couleur de l'olivier, les belles s urèdes offrent au passant qu'elles accueillent une sensation de mystère et de sérénité. La surède de Roquefon, parfaitement soignée, évoquait les bois sacrés antiques. Au bout de ses vastes quinconces, le terrain du parc se ravinait vers une étroite vallée, dessinée par un filet d'eau. La source d'où jaillissait cette eau avait été, durant les dernières années, dégagée, améliorée, sa vasque élargie. On l'avait décorée d'un banc de pierre, et ce banc était déjà envahi par de jeunes mousses. C'était le « banc de la Source » où Couderc avait attendu Maxence avant de se présenter à Thérèse.
— Allons nous reposer un moment au banc
de la Source, fit Couderc dont le pas se traînait. La marche me donne un peu chaud à la tête; je me sens tout étourdi.
Maxence acquiesça. Tous deux descendirent le sentier sinueux, mais bien tracé, qui conduisait au banc. Quand ils furent assis côte à côte, le jeune ciseleur observa quelque temps son compagnon, qui, de ses mains comme grelottantes, roulait avec difficulté une cigarette. C'étaient des mains maigres et longues, mal soignées, mais fines, où un chirographe eût deviné l'esprit aiguisé, l'adresse à comprendre, la curiosité ingénieuse.
— Parrain! fit Maxence.
— Quoi, petit?
— Veux-tu me faire un grand plaisir?
— Bien sûr.
— N'écris pas à Mme Hountacque pour lui demander de l'argent. Ne leur demande rien, ni à elle ni à son mari, je t'en prie : cela me peine. Est-ce que je ne suis pas là si tu as besoin de quelque chose? Nous ne roulons pas sur l'or, maman et moi, mais pourtant... Quelques louis par-ci par-là...
Couderc suça un moment sa cigarette, puis dit :
— Jamais je ne te demanderai rien, à toi, mon petit Maxence. Tu as le bonheur de ne pas avoir de femme dans ta vie; ce serait trop répugnant si l'argent de ton travail allait à la mienne.
Sa cigarette s'éventrait. Il la répara, tout en continuant de parler, d'une voix tranquille, sans changer de ton :
— Vois-tu, petit, méfie-toi des femmes. Reste comme te voilà, seul dans ta maison, avec ta vieille. Tu vois où j'en suis; je suis un ivrogne et un mendiant, je te dégoûte... Si, si, je te dégoûte, et pas tant que je me dégoûte moi-même. Pourtant, ta mère peut te le dire : vers ton âge, j'ai été un joyeux garçon, bien tenu, pas bête; j'avais de l'avenir, puisque c'est moi qui ai remplacé ton pauvre papa, au Crédit colonial de Tunis, pour le service des chèques... Je n'avais qu'à marcher droit devant moi; je serais peutêtre aujourd hui directeur d'agence avec sept ou huit mille d'appointements. Une femme a suffi pour chambarder tout cela... une de ces coloniales, comme il en pousse là-bas... tu n'as pas idée de ce qu'elles sont rusées pour vous prendre. Celle-là disait qu'elle voulait être artiste, aller à Paris... J'ai eu la sottise de l'épouser, de lâcher mon métier pour la suivre. Elle s'en est payé, de la vie de Paris! De quoi détraquer les plus solides! Moi, je suis vieux, fini, crevé : elle, les années passent dessus comme sans la toucher... la sorcière! Et il lui faut de l'argent, toujours de l'argent! L'argent, moi, je m'en moque. Dix sous de tabac par jour et vingt sous de fine, c'est tout ce qu'il me faut. Tandis qu'elle... des
chapeaux, des toilettes, des voitures! Et moi, qu'elle bafoue, je reste avec elle, et je me déshonore à mendier de l'argent, pour qu'elle ne me quitte pas tout à fait, pour qu'elle soit vénale avec moi, au moins, comme avec les autres !
Ce n'était pas la première fois que Couderc avouait sa déchéance devant Maxence; mais jamais, peut-être, il ne l'avait fait avec cette âpreté et cet accent de désespoir. Le jeune homme en fut touché jusqu'au cœur. Il prit la main maigre de son compagnon, sans trouver aucun mot pour le consoler ou le gronder. A quoi bon des mots ! Rien ne donnait tant l'impression du «t définitif » que ce bonhomme écroulé sur un banc, les mains sur les genoux, la figure tiraillée de tics, continuant de remuer, après avoir cessé de parler, le bout de cigarette collé à sa lèvre inférieure.
Brusquement, Couderc se retourna vers Maxence, et, le regardant de ses yeux à la fois enflammés et troubles, enflammés derrière un voile :
— Je t'ai dit que je me dégoûte, petit. Mais tout de même il faut que tu sois convaincu, et ta mère aussi, que le père Couderc n'a jamais fait une vilaine action pour avoir de l'argent. J'ai tapé, j'ai mendigoté, c'est vrai! Mais je suis resté propre. Il en sait quelque chose, ton ami, le maître de Roquefon.
Il prit un temps, comme s'il fixait sa pensée sur un problème. Puis il reprit :
— Ou peut-être, après tout, qu'il n'en sait rien. Sans cela, il ne m'aurait pas remisé si cavalièrement tout à l'heure.
— Qu'est-ce que tu veux dire, parrain?
— Rien. Je m'entends.
Il se parla de nouveau à lui-même, puis, se dressant debout, comique et inquiétant dans sa redingote de drap noir, le chapeau haut-deforme penché en avant :
— Rentrons, dit-il. J'ai un peu soif. Tu me donneras bien de quoi me rafraîchir à la maison, petit. J'ai comme un poids sur l'estomac. L'armagnac de Roquefon ne passe pas.
Ils montèrent l'autre pente du ravin et, côte à côte, obliquèrent vers un toit de tuiles qui se dressait à cinq cents mètres environ, au bout d'une prairie enclose de barrières blanches. Quelques poulinières, dans cet enclos, pacageaient avec leurs poulains. Au passage des deux compagnons, ceux-ci détalèrent en galopades, pétaradant des pieds de derrière... Puis une petite pouliche aux jambes de biche, ayant reconnu Maxence qui lui donnait souvent du sucre, vint, rassurée, quêteuse, le suivre quelque temps le long de la barrière... La maisonnette au toit de tuiles montait au-dessus du pli de terrain, se précisait : une bâtisse sans étage, rez-de-
PIERRE ET THÉRÈSE I^f
chaussée et grenier, ce qu'on appelle dans le pays « une chartreuse », entourée d'un potager un peu en désordre, mais orné çà et là de touffes de rosiers en fleur. C'était une ancienne métairie, nommée la Hitte; elle avait servi d'habitation à un régisseur, du temps que s'exécutaient les travaux du parc. Maxence et sa mère y étaient installés depuis le commencement des vacances.
Les deux hommes marchaient sans parler.
Couderc ruminait des phrases qui ne produisaient aucun son, mais qui devaient exprimer des pensées violentes, car, de temps en temps, elles s'accompagnaient de gestes. Maxence, sans trop s'expliquer pourquoi, se sentait irrité, offensé. De son entrevue récente avec Thérèse, il ne lui restait que de l'amertume. La déchéance de Couderc, l'humiliant refus de Pierre Hountacque, pesaient sur lui. Il en voulait à Couderc, à Pierre, à Thérèse.
Ils atteignirent la clôture de grillage et le portillon de la Hitte. Le portillon était entr'ouvert. Une gamine d'environ quinze ans — brune comme une gitane, sa jupe retroussée laissant voir le lourd jupon écarlate et les mollets nus, couleur de terre cuite — arrosait un rang de petits pois.
— Maman est à la maison, Irma? demanda Maxence.
— Mme Chrétien est allée jusqu'au village
acheter le souper de ces messieurs, fit la petite, montrant son joli visage malpropre, embroussaillé de mèches noires.
Maxence précéda son parrain dans la maison. Dès le vestibule, une fraîcheur agréable les accueillit, entretenue par les contrevents ramenés presque jusqu'à joindre, selon la coutume gasconne. Ils entrèrent dans la pièce de gauche, assez vaste, qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger. Maxence entr'ouvrit les volets, donna du jour. Carrelée de rouge, blanchie au lait de chaux, d'une netteté méticuleuse avec ses bassines de cuivre, ses casseroles étamées, ses pichets de terre brune alignés par ordre de taille sur le haut manteau de l'âtre, ses chaises de bois clair, sa grande table couverte de toile cirée à ramages, la pièce était gaie, familière.
Maxence pensa : « Ce n'est pas grand'chose, cet ordre, cette gaîté... et cependant ce peu n'est pas à moi. C'est encore une charité, une charité de lui. Il me fait la charité, comme à Couderc. »
— Eh bien! petit... tu ne veux pas me donner de quoi m'humecter? dit humblement le bonhomme, qui s'était assis près de la table et avait posé dessus son chapeau.
Maxence fut sur le point de refuser brutalement. Il se ravisa pourtant, alla ouvrir le vieux bahut en cerisier qui occupait le fond de la cui-
sine, en tira un verre et une bouteille rouge.
— Je t'offre un verre de cassis, rien de plus, dit-il.
— Oui, oui, un verre de cassis, fit Couderc. Maxence versa lui-même, assez chichement.
— Ne le bois pas tout d'un coup, parrain! Le vieux obéit, et trempa seulement ses lèvres
dans la vermeille liqueur. Maxence pensif, adossé au chambranle de pierre de la cheminée, le regardait.
— Parrain? fit-il tout à coup.
— Quoi, petit?
— Pourquoi disais-tu, tout à l'heure, que Pierre Hountacque t'aurait reçu s'il avait connu certaines choses?
Couderc fit semblant de ne pas avoir entendu. Il considéra son verre à moitié vide et se mit à rire.
— Tu ne vas pas mesurer le cassis à ton parrain, fit-il. Regarde-moi ce que tu m'as donné! c'est le dé à coudre de ta mère. Allons! sois généreux. Le cassis de Maria Chrétien, ça ne peut pas faire de mal.
Maxence, impatienté, alla prendre la bouteille dans le bahut et la posa sur la table, devant Couderc. Celui-ci n'osa se servir tout de suite; avec une ruse d'ivrogne, il flatta la curiosité de Maxence.
— Le patron de Roquefon, reprit-il, si je vou-
lais, petit, il me recevrait avant ce soir, et dans son salon. Et il me ferait asseoir dans son plus beau fauteuil de velours, et il me reconduirait après jusqu'à la porte, et c'est lui qui me dirait : « Monsieur Couderc! Acceptez donc ces petits billets bleus!... et quand vous serez au bout il y en aura d'autres ici pour vous! »
Subrepticement, il emplit son verre et le lampa. Maxence n'y fit même pas attention. Couderc reprit :
— Seulement, le père Couderc ne mange pas de ce pain-là. L'argent que m'a donné le patron de Roquefon, je le lui ai demandé comme à un compagnon du temps où, tous les deux, on était pauvres, et qui a réussi tandis que je chavirais. Il ne saura jamais que je pourrais parler plus haut, et dire : « Donne!... » Je suis bien aise de t'apprendre ça, Maxence. Tu croiras peut-être, maintenant, que ton parrain n'est pas aussi dégoûtant qu'il en a l'air.
Excité par ses propres paroles, le vieux se versa encore un verre de cassis. Inoffensive pour un organisme sain, la liqueur ménagère achevait de l'intoxiquer. Mais son filleul ne le surveillait plus.
— Je te raconte ça, reprit Couderc, parce que je sais que tu es discret. Et d'ailleurs Pierre Hountacque est un atout dans ton jeu... ou plutôt sa femme, qui te choie, ça se voit. Alors, s'il
est riche, s'il est prospère, tant mieux pour lui, tant mieux pour toi. Mais, au début de sa fortune, il y a du louche.
— Tout le monde le dit, fit Maxence toujours adossé à la cheminée.
Son cœur lui secouait la poitrine. Il pensait : « Pourvu que maman ne rentre pas ! le vieux s'arrêterait de parler! »
— Tout le monde le dit, répéta Couderc. Mais personne ne peut le prouver. Moi, je le peux. Moi, et un autre.
— Quel autre?
— Hémery. Mais Hémery ne dira jamais rien.
— Et toi, répondit Maxence, — à qui une curiosité passionnée suggérait juste les mots qu'il fallait prononcer, — toi, on ne te croirait pas.
Couderc se dressa tout debout, avec un air de défi:
— On ne me croirait pas? Si je disais que, quand j'ai succédé à ton père au Comptoir colonial à Tunis, j'ai trouvé des chèques qui étaient des faux, des chèques de l'entrepreneur Camboulives au bénéfice de Pierre Hountacque, que le vrai Camboulives, à moitié gâteux à cette date-là, n'avait jamais signés?
Une sorte de chaleur joyeuse montait maintenant du cœur de Maxence vers sa tête. Il rougit, comme de plaisir.
— Où sont-ils, ces faux chèques? demandat-il affectant l'incrédulité.
— Hémery les a gardés... ou, plus probablement, il les a fait disparaître. Hémery était le directeur de la succursale; personne ne réclamait; il n'avait aucun intérêt à éveiller l'affaire, tu conçois !
Couderc fit une pause, puis, tout en sirotant verre après verre, poursuivit :
— Quand je lui ai mis les faux chèques sous le nez, à Hémery, il y a neuf ans, là-bas, il m'a dit : « éMoms! Laissez-moi examiner cela... » Trois jours après, il m'a fait appeler, et, en me regardant dans les yeux, il m'a dit : « La signature est conforme. Les chèques sont bons... » Parfait!... Je suis retourné à mon bureau, et naturellement je n'ai plus pipé. Seulement, il n'a pas rendu les chèques.
— Mais alors, si les chèques sont détruits...
— J'ai les photographies, fit Couderc. Je les avais prises pour pouvoir les étudier à la loupe, chez moi, sans attirer l'attention des collègues.
— Et tu les as toujours?
Couderc tapa de la main gauche sur la poche de flanc de sa redingote, que bossuait la marque d'un portefeuille.
— Toujours, dit-il. Tu vois la tête du patron de Roquefon, si, un matin, j'allais lui offrir ça, au moment de son café au lait? Crois-tu qu'il les
paierait cher? Mais je te dis : Je ne mange pas de ce pain-là. S'il m'avait reçu gentiment aujourd'hui, je les lui aurais probablement donnés pour rien.
Les yeux des deux hommes se rencontrèrent. Maxence lut dans ceux du bonhomme cette sorte de folie lucide où le mettait l'alcool, avant de le prostrer dans une mort de quelques heures.
« Est-ce qu'il dit vrai, pensa-t-il, ou est-ce qu'il invente? Mais non, il n'invente pas. Dans l'état où le voilà, sa mémoire et sa parole sont infaillibles. Thérèse a épousé un faussaire. Elle aime un homme qui a imité des signatures pour se procurer de l'argent. Et ce vieux-là peut le prouver. »
Il ressentait une joie intense, comme si sa vie, à lui Maxence, changeait tout à coup, comme si des obstacles à sa marche en avant s'effondraient, lui livraient passage... Aller trouver Thérèse... la renseigner... la libérer de ce mariage... Toutes ces possibilités se heurtaient dans son cerveau et y menaient un fracas de revanche, de triomphe.
— Parrain, dit-il, tu n'as pas fait ton devoir.
— Pourquoi ça?
— Tu n'as pas fait ton devoir. Quand on a les preuves d'un faux, on va les porter au procureur de la République.
Le vieux ricana :
— Tu es jeune, petit. Les pauvres comme moi, la sagesse pour eux, c'est de se tenir, le plus possible, à l'écart de la justice, même quand ils n'ont rien à se reprocher. C'est moi qu'on aurait fini par mettre au bloc, tu aurais vu ça. D'ailleurs, j'ai fait mon devoir, comme tu dis, dès le début. Sitôt qu'en reprenant le service de ton père j'ai découvert les faux, j'ai avisé mon chef.
— Mais, objecta Maxence, comment mon père n'avait-il pas découvert les faux? Il les a eus entre les mains avant toi, pourtant?
Couderc, qui continuait à vider doucement la bouteille de cassis d'abord dans son verre, puis dans son gosier, répondit :
— Je me suis posé la même question... Que veux-tu! ça prouve que j'avais de meilleurs yeux que ton père. Ou bien, après tout, ton père a peut-être vu clair, mais n'a pas voulu dénoncer Pierre, qui était son ami. Oui... on ne m'ôtera pas de l'idée que la chose s'est passée comme ça. Il a dû découvrir les faux, aller trouver Pierre... peut-être le menacer... et c'est comme ça que la querelle est venue. Ah! c'était un adversaire pas commode, Hountacque! Aujourd'hui qu'il est riche, il a rentré ses crocs. Mais, dans les premiers temps, il ne faisait pas bon lui barrer le chemin.
Il parlait pour lui-même, clairement, posé-
ment. Maxence, à qui ce mot de «. querelle » ne disait rien de précis, demanda sans arrière-pensée :
— Quelle querelle?
Il fut étonné du trouble que cette question si naturelle provoqua chez Couderc. Le vieux posa son verre et balbutia :
— Quelle querelle?... Ah! bien, je ne sais pas... Je dis qu'ils ont bien pu se quereller.. .voilà.
Maxence s'approcha de lui et lui saisit les poignets :
— Parrain, ne fais pas la bête. Qu'est-ce que cette querelle entre Pierre Hountacque et mon père, de laquelle on ne m'a jamais parlé? On m'a même toujours dit — maman et toi — que Pierre Hountacque avait été parfait pour mon père malade, jusqu'à sa mort.
— Mais oui, mais oui, fit Couderc. Il l'a fait soigner; il lui a donné de l'argent, et à ta mère ensuite, quand elle a été veuve. S'ils se sont querellés avant, je n'en sais rien, moi. Je dis : C'est probable.
L'excitation du regard tombait peu à peu dans les yeux de l'alcoolique et faisait place à un terne abattement. Le tremblement des mains s'accentuait.
— Tu ne veux rien dire? fit Maxence lui lâchant le poignet. Bon! Quand ma mère rentrera, je l'interrogerai.
Le vieux se leva effaré.
— Ne fais pas ça! Ne parle pas à la maman! Elle me gronderait. Promets-moi de ne rien lui demander. Oh! petit! comme tu me tourmentes!
Il retomba sur sa chaise et passa sa main grelottante sur son front et sur ses yeux. Mais Maxence avait trop de curiosité pour être pitoyable.
— Va te coucher, parrain... va, dit-il. Tu es fini pour aujourd'hui. Maman me dira ce que je veux savoir.
— Non, non, balbutia l'ivrogne. Ne parle pas à ta maman; ça lui ferait du mal, et puis, moi, elle me gronderait... Je vais te dire... Je vais te dire... Eh bien! voilà, c'est tout simple... Ton père et Hountacque se sont querellés... Ils se sont battus.
— Ah! s'écria Maxence, Pierre l'a tué!
— Non! non! riposta Couderc de toute la force qui lui restait. Il ne l'a pas tué. Il l'a blessé seulement. Et ton père a vécu après, plusieurs mois... Et il n'est pas mort de sa blessure, ont dit les médecins. Et ton père et Hountacque étaient redevenus amis quand ton père a passé.
Mais Maxence n'écoutait plus. Il s'était assis sur une chaise et ne bougeait pas. L'impression d'allégresse, de soulagement, que lui avaient causée les premiers mots de Couderc, loin de s'affaiblir par l'aveu qu'il y avait ajouté, se con-
PIERRE ET THÉRÈSE I4f
firmait. Vraiment, l'obstacle qui barrait sa vie s'écroulait, lui livrait passage. Il se sentait un autre homme, avec la volonté, la puissance, le devoir d'agir.
Quand il se redressa, il vit Couderc, affalé sur la table, qui dormait. Il le secoua assez rudement. Le bonhomme eut un sursaut :
— Quoi?... qu'est-ce que tu me veux encore? Laisse-moi.
— Allons! viens dans ta chambre.
Il le força à se lever, et, le soutenant, presque le portant, lui fit retraverser le vestibule, l'amena au seuil de sa chambre. Mais là il devint impossible au vieux d'avancer. Maxence ne put que jeter le grand corps noir inerte en travers du lit, où il le cala de son mieux. Sous la poche gonflée de la redingote, il sentit le portefeuille...
« J'aurais le droit de le prendre, pensa-t-il... On a le droit de démasquer les malfaiteurs par tous les moyens... »
L'idée de dépouiller lui-même son ami insensible lui répugna. Pourtant il eut peur de la tentation. Quittant la chambre, il sortit sur le devant de la maison.
Il étouffait. Ses idées lui semblaient danser des rondes dans sa tête.
Il franchit le potager, où la jeune Irma bavardait avec une commère, et descendit jusqu'à la route départementale qui menait au village. L'œil suivait cette chaussée blanche pendant cinq cents mètres environ, doucement montante entre deux rangées de platanes ; ensuite elle contournait le coteau et accentuait sa montée vers Roquefon. Ce coteau, sur lequel s'étendait le parc du château, fermait à gauche le paysage, qui, à droite et en face, inclinait vers le moutonnement proche des pinèdes. C'était un site pacifique, solitaire, lumineusement doré par le soleil de quatre heures. Le ruisselet de la source longeait la route; un petit pont de pierre le fran-
chissait. Sur l'un des parapets bas de ce pont, en moellons grossiers, Maxence s'assit.
Que de fois, depuis qu'il habitait Roquefon, il était venu rêver, ou plutôt méditer, raisonner âprement sur lui-même devant cet horizon à la fois vaste et intime ! Car, comme tous les intellectuels, dès que sa pensée avait mûri, il avait connu la façon de rêver qui consiste à tisser de laborieux raisonnements sur les réalités, — soidisant pour les serrer et les envelopper, — parfois, inconsciemment, pour les déformer.
Il avait bien trop d'orgueil pour s'être jamais avoué à lui-même qu'il aimait Thérèse Dautremont. Il s'était toujours efforcé de ne pas prononcer devant son propre arbitre ce : « Je l'aime ! » qui l'eût désespéré. Naguère, aux époques charmantes des promenades et des chasses de Prévannes, il se disait : « Elle est belle, je suis artiste; j'ai vécu près d'elle toute mon enfance; il est naturel que j'éprouve pour elle une grande admiration... Mais je sais bien qu'elle se mariera, parbleu! Mariée, elle ne me sera pas moins chère. »
Les années que Thérèse avait de plus que lui étaient une suffisante raison pour apaiser son amour-propre. « On n'aime que dans le sens idéal, romanesque, du mot, une femme plus âgée que soi. C'est de l'admiration que je ressens
pour Thérèse. » Et, de fait, l'annonce du mariage de Thérèse avec le substitut Pontmagne, l'an passé, l'avait laissé indifférent : un sûr instinct et quelques conversations de la jeune fille avec Mme Chrétien lui assuraient que c'était là une union de convenance; Thérèse n'aimait pas son futur. Hélas! le même instinct, et encore les confidences de sa mère, lui révélèrent la soudaine conquête, par Pierre Hountacque, de celle pour laquelle il entretenait un culte quasi religieux.
Alors il commença de souffrir.
Avec un stoïcisme obstiné, il combattit ce tendre chagrin où tant de jeunes hommes se complaisent; il ne voulut pas de la délectation morose d'un René ou d'un Dominique. Son orgueil lui défendait de se dire : « Je suis épris de Thérèse, et, pour Thérèse, je ne suis qu'un enfant, un ouvrier, un petit protégé sans importance. :» Même à sa mère il n'avait jamais confié ce secret, que la pauvre femme devinait, dont elle eût souhaité lui parler pour l'en consoler. Il tint ferme, fit bonne figure pendant les fiançailles. Il ne put toutefois prendre sur lui d'assister au mariage. Quelle humiliation, s'il laissait paraître son angoisse! Mais, justement, l'effort volontaire qu'il dépensa, pendant cette période douloureuse, l'usa. Il n'était pas d'un tempérament très robuste; son enfance avait été
délicate : de faibles bronches, la menace, heureusement jamais confirmée, de la phtisie. A peine le nouveau couple eut-il quitté la France que Maxence dut s'aliter. On lui recommanda le changement d'air, autant que possible un climat où l'été fût plus hâtif et plus sec qu'à Paris. C'est alors que Thérèse, avertie, proposa par lettre à Mme Chrétien le séjour de Roquefon et la maison disponible du régisseur.
Le premier mouvement de Maxence fut de refuser. Son cœur demeurait irrité contre l'homme qui avait emporté Thérèse; les bienfaits tombés de cette main le blessaient. Mais un besoin plus impérieux que tout, celui de revoir Thérèse, de revivre près d'elle, fit taire l'orgueil. Maxence céda aux instances de sa mère. Dès la fin de juillet, tous deux s'installèrent à Roquefon.
Le séjour de Roquefon le guérit physiquement si vite et si complètement qu'il se crut aussi guéri moralement. Après le long étiolement des années passées à Paris, l'irruption du soleil et du grand air dans sa vie le ranima. Il subissait cette crise physique, ordinaire entre la vingtième et la vingt-cinquième année, où le tempérament de l'homme se fixe. Il eût pu incliner vers la neurasthénie et la consomption; la pureté, la gaîté de l'air gascon, fortifièrent ses poumons, calmèrent ses nerfs. Lui-même s'éton-
IfO PIERRE ET THÉRÈSE
nait de sa robustesse reconquise, de son activité infatigable à parcourir à pied la lande, de son sommeil et de son appétit. Son moral s'équilibra. Il osa regarder en face le problème de sa vie, se dire :
ce Oui, j'ai été déchiré par un sentiment violent; mais quelle honte à cela? Vivre jeune, près d'un être comme Thérèse, et ne pas l'aimer, c'eût été la preuve d'une sensibilité infirme. Moi, je suis sensible, nerveux; sans cela je ne serais pas un artiste. Précieuse émotion que Thérèse m'a value, je te chéris! Mais je suis assez fort, et ma raison est maintenant assez maîtresse de mon cœur pour que je ne craigne plus de souffrir par toi... »
Cet état d'équilibre dura jusqu'au retour des châtelains à Roquefon. Quand la nouvelle lui en fut transmise par sa mère, Maxence savait bien qu'il eût dû répondre :
— Alors, nous, partons!
Mais, aussitôt, il subit l'impérieuse nécessité de ressaisir l'image aimée. Il se paya lui-même de cette excuse: ce Partir serait de l'affectation; cela donnerait à penser. Et, d'ailleurs, qu'est-ce que je crains? Je suis guéri. » Mme Chrétien ne demandait qu'à prolonger leur séjour. Ils restèrent.
Maxence attendait avec une anxiété effervescente sa première rencontre avec Thérèse ma-
PIERRE ET THÉRÈSE Ip
riée. Il alla la saluer à la gare et, en même temps déçu et rassuré, constata qu'il n'était point ému. Plus trace de cette ferveur tendre, de ce besoin de se traîner à ses pieds, de baiser le bas de sa robe, qu'il avait ressentis tout le long de son adolescence. Le même coup d'ceil lui montra la jeune femme et son mari. Pierre et Thérèse parlaient ensemble, les yeux dans les yeux; Maxence comprit que vraiment ils ne faisaient qu'un. Son impression fut, sans plus, de l'hostilité contre ce couple, une hostilité qui enveloppait les deux époux. Il leur souhaita la bienvenue avec cette timidité arrogante que Pierre raillait, qui chagrinait Thérèse. Quand il regagna la Hitte, il pensait fièrement :
« Je l'ai revue, et cela m est égal. » Il sentait une partie de son cœur pour ainsi dire insensibilisée, quelque chose d'analogue à l'effet de la cocaïne sur les muqueuses : la région touchée semble absente, morte. Il se complut dans cet état d'indépendance, se jugea fort, victorieux. Il ne cherchait même plus à voir Thérèse. « Tout m'est égal, maintenant; je n'aime que mon art. » Et il se remit passionnément au travail.
Cependant il ne cessait de penser à Thérèse. « Le mariage ne lui sied guère. Ce qu'elle avait de grâce originale a disparu. C'est maintenant une belle personne comme il y en a des cen-
If2 PIERRE ET THÉRÈSE
taines à Paris. Son mari a réagi sur elle. Il est si rude, si homme d'affaires, si peu artiste!... y> Ainsi Pierre, dans sa pensée, s'associait toujours à Thérèse. Maxence relevait tout ce qui, chez elle ou chez lui, le heurtait, lui déplaisait. Il raillait, en tête à tête avec sa mère, les châtelains de Roquefon et leurs invités. « Thérèse est devenue snob. Quant à lui, c'est un lourdaud qui a eu de la chance. » La mère ne répliquait pas. Clairvoyante par tendresse, elle regardait avec chagrin son fils redevenir nerveux, manger de moins bon appétit, perdre le sommeil. Le goût des longues promenades lui passa. Il consuma ses après-midi à lire, à ciseler. Ou bien il allait s'asseoir sur le rude parapet du ponceau, au pied de la côte, en vue des pins; là, durant des heures, il rêvait. Lui-même n'eût pas su dire, ensuite, à quoi il avait rêvé. De plus en plus, sa vie lui apparaissait obscure, barrée par quelque chose de mystérieux, par un étrange obstacle qu'il devinait sans le distinguer. Entre lui et la vie, il y avait désormais Pierre uni à Thérèse. Un de ces pressentiments qui ne trompent guère les nerveux lui disait que quelque événement décisif engagerait la lutte entre ce couple et lui, une crise après laquelle le train de sa vie à lui, momentanément enrayé, pourrait reprendre son élan.
PIERRE ET THÉRÈSE I f]
— Et voilà que c'est arrivé, fit-il à haute voix, dans le silence lumineux de cette après-midi d'octobre, tandis qu'assis sur le parapet il guettait le tournant de la route par où sa mère allait apparaître, venant de Roquefon.
« Ma vie a maintenant une raison d'être et un but : démasquer l'homme taré, l'ennemi de mon père. Mon père était un témoin gênant, il l'a supprimé. Cela, j'en suis sûr, j'en suis sûr, malgré les réticences du vieux. Pourquoi maman m'aurait-elle toujours caché cette histoire de duel? Ah! la malheureuse femme! Elle savait cela et elle a pris l'argent!... »
Son imagination flambait. Il se vit allant à Roquefon, et, devant tous, accusant Pierre...
« Non. Je veux faire à Thérèse le moins de mal possible. Mais je la délivrerai de cet indigne mariage! »
Oh! réaliser cela! disjoindre Pierre de Thérèse! ne serait-ce pas sa propre délivrance à lui? Il se contraignit à ne pas imaginer plus avant, à ne pas rêver la reconnaissance éperdue de la jeune femme pour l'affranchissement qu'elle lui devrait. Car, dans le fond le plus trouble de son propre cœur, il lui déplaisait d'apercevoir une joie mauvaise : l'espoir que Thérèse serait abaissée, dépréciée, que la distance entre elle et lui allait diminuer.
« Moi, je suis pauvre, mais net; ni sur les miens, ni sur moi, on ne peut rien insinuer. »
Une petite forme sombre apparut en ce moment au tournant de la route. Mme Chrétien s'en revenait du village, portant un panier à provisions. Comme à l'ordinaire, elle était vêtue de noir. Un modeste chapeau de paille noire la coiffait. Elle se garantissait, avec une ombrelle, du soleil qui allongeait obliquement son ombre.
Maxence s'émut de pitié tendre :
« Pauvre chérie!... Quelle vie tragique! Accepter les aumônes d'un gredin pareil, de l'homme qui a tué son mari! C'est pour moi qu'elle l'a fait, je le sais bien! »
L'humble silhouette avançait, d'un pas alerte activé par la légère descente. Maxence distinguait les traits de sa mère, la petite figure noble et usée comme l'avers d'une médaille ancienne. Pourquoi celle-ci avait-elle été condamnée par la vie à la misère, à la servitude, tandis que d'autres naissent opulents, ou font si aisément fortune? Cette question, que le pauvre posera éternellement au riche, Maxence ne se l'appropriait pas d'ordinaire; il la jugeait trop simpliste, presque niaise. Une des formes de son orgueil était de ne jamais se plaindre de sa condition; il se juchait assez haut pour ne rien envier à personne. Aujourd'hui, toute la lie de
PIERRE ET THÉRÈSE Iff
son cœur remontait à la surface, et, parmi ses rancunes contre les maîtres de Roquefon, surgissait la stupide et éternelle question :
« Pourquoi sommes-nous pauvres, et d'autres riches? y>
Il marcha à la rencontre de sa mère. Ils ne s'embrassèrent point, étant aussi peu démonstratifs l'un que l'autre; mais la figure de la maman, auparavant morne et pensive, s'illumina d'un vif bonheur. Et Maxence prit si naturellement le panier de la main de sa mère, et glissa si étroitement l'autre main sous son bras, que leur tendresse réciproque fut manifeste, malgré la simplicité des mots échangés.
— Tu vas bien, mon chéri?
— Mais oui, mère. Et toi? Pas fatiguée?
— Oh! fatiguée pour si peu! Tu ne voudrais pas!
Comme ils traversaient le potager, Mme Chrétien, apercevant Irma qui épluchait des pommes de terre, assise sur une chaise basse, quitta le bras de son fils, alla parler à la servante. Maxence pénétra seul dans la maison, posa le panier sur une chaise du vestibule, et attendit sa mère.
Elle le rejoignit presque aussitôt, s'étonna de le voir encore là, et, le regardant, le devina troublé.
— Qu'est-ce que tu as, mon chéri? demandât-elle, arrêtée net, juste après le seuil.
If6 PIERRE ET THÉRÈSE
Maxence la prit par la main et ouvrit une porte en face de la cuisine. C'était celle de la chambre de Mme Chrétien. La nuit y régnait. Maxence fit entrer sa mère. Puis il poussa les contrevents de la fenêtre. La clarté du soir dora le modeste intérieur, le lit à grands rideaux de perse, le mobilier d'acajou, table ovale, commode et toilette, le châssis en papier peint qui fermait l'âtre, le prie-Dieu, le fauteuil Louis- Philippe, à grand dossier, aussi en acajou, tendu d'un velours rouge où les mites avaient tracé d'innombrables sillons.
— Assieds-toi là, maman, commanda Maxence en approchant le fauteuil.
Elle obéit, murmurant encore :
— Mais qu'est-ce que tu as?
— Maman, dit Maxence avec calme, nous ne pouvons plus rester à Roquefon.
— Et pourquoi, mon Dieu?
Après un silence, Maxence s'écria :
— Ah! maman... Comment as-tu pu accepter?... Toi qui savais!
Leurs prunelles se pénétraient, pour ainsi dire, et ils lisaient dans la pensée l'un de l'autre. La mère murmura, d'un ton découragé :
— Qu'est-ce qu'on a été te raconter? C'est Couderc, je suis sûre...
Debout en face d'elle, il répondit :
— Oui, c'est le vieux... mais il ne faut pas lui
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en vouloir. Mieux vaut que je sache. Du reste, il ne m'a rien dit de précis; c'est plutôt moi qui ai deviné.
Mme Chrétien passa sa main sur ses yeux qui étaient secs. Puis, elle les laissa retomber dans le creux de ses genoux.
— Nous voilà bien! fit-elle presque à voix basse. Ah! je craignais cela. Tôt ou tard, on te renseignerait !
— Je ne suis pas renseigné, maman. Je veux que ce soit toi qui me renseignes. J'ai vingt et un ans; tu comprends bien que c'est un enfantillage d'essayer de me cacher la vérité, maintenant que je suis averti. Je sais que Pierre et mon père se sont disputés, qu'ils ont été sur le terrain, voilà tout. Je te demande à toi-même : « De quoi mon père est-il mort? »
Mme Chrétien fit un geste d'incertitude. Elle essaya de défendre encore l'humble édifice de repos, de sécurité, qu'elle avait bâti autour de son fils.
— Comment le savoir? il a vécu treize mois après le duel. Il est mort d'une pneumonie double.
— Voyons, mère, dis-moi la vérité, insista Maxence s'approchant d'elle.
Elle fondit en larmes :
— Mais je ne sais pas, moi, je ne sais pas!... Les médecins ne voulaient rien dire. Évidem-
I f8 PIERRE ET THÉRÈSE
ment, j'ai toujours pensé... Avant cet affreux duel, il se portait si bien ! Jamais il n'avait eu la moindre chose aux poumons.
Maxence la laissa pleurer quelque temps. Comme elle ne s'arrêtait pas, il reprit ses questions :
— Pourquoi s'étaient-ils querellés?
Elle balbutia dans ses sanglots :
— Pour une futilité... pour une partie de cartes, au petit cercle des employés, à Tunis. Ils étaient bien ensemble, avant. Moi, j'étais du pays de Pierre. Et puis ils se convenaient; c'étaient les deux plus intelligents de la colonie. Ils avaient projeté des affaires en commun; ils avaient même gagné de l'argent ensemble. Ton père a perdu ce qu'il avait gagné dans des spéculations sur des mines; Pierre a mis son gain dans l'affaire de Camboulives, l'entrepreneur. Camboulives avait déjà eu une attaque, et c'était Pierre qui le remplaçait, dirigeait tout... Voilà tout ce que je sais, moi... On m'a rapporté mon mari mourant, un matin, l'aisselle perforée... C'était Pierre qui l'avait blessé. Il faut dire qu'aussitôt il est venu à la maison, il s'est mis à ma disposition, il m'a aidée... Et j'en avais besoin, avec ce mari mourant... toi si petit... et pas un sou!
Maxence ne put se contenir.
— Ah! tu as accepté cela! Mais tu ne com-
PIERRE ET THÉRÈSE If9
prends donc pas que c'est épouvantable, que c'est honteux?
Mme Chrétien se redressa et ses larmes tarirent :
— Honteux ! fit-elle... Pourquoi? T'imaginestu que je n'aie pas senti le mouvement de répulsion que tu as à présent, bien plus rude, bien plus fort, parce que j'avais sous les yeux mon pauvre Chrétien entre la vie et la mort? Mais est-ce que je devais le laisser mourir, faute de soins, et te laisser mourir, toi? Dès qu'il a pu parler, ton père lui-même m'a dit : « Laisse faire HountacqueL. »
— Papa? Il savait?...
— Mais certainement! Tiens! tu n'es qu'un enfant, toi, malgré ton talent et ton intelligence. Tu ne te doutes pas de ce que c'est que la vie. On est obligé de plier, va, quelquefois! Ton père était aussi orgueilleux que toi. Mais quand il a été étendu sur le dos, sans savoir s'il s'en relèverait, et même après, quand les médecins ont répondu de lui, on aurait dit que le même coup avait tué son orgueil. Il répétait : « Il faut se sortir de là comme on peut. Le petit et toi, vous ne devez pas mourir de faim parce que j'ai fait une sottise... » Pierre Hountacque! mais ton père l'a reçu à son chevet, et ils se serraient la main. Ce n'est pas parce que deux hommes ont été sur le terrain qu'ils ne doivent plus se parler.
l6o PIERRE ET THÉRÈSE
Pierre Hountacque s'est racheté, aux yeux de Chrétien, par ce qu'il a fait pour lui, pour moi, pour toi. Il a vraiment remplacé ton père, tu sais ! Maxence ressentait un mal extrême à entendre ainsi sa mère vanter la générosité de Pierre. Il dit d'un ton sec :
— C'est bon. Je t'avertis que, sur ce point, je n'ai pas les idées de mon père ni les tiennes. Je suis résolu à arrêter le cours des bienfaits dont nous comble M. Hountacque. Et d'abord allonsnous-en d'ici.
La mère objecta :
— Et ta santé?
— Ma santé se débrouillera comme elle pourra. D'ailleurs, le meilleur moyen de la gâter serait de rester... Depuis que je sais, j'ai la fièvre. Tiens !
Il posa la paume de sa main sur le poignet mince de sa mère : cette paume brûlait.
— Oh! dans ce cas... Allons-nous-en vite! dit-elle.
Et elle se souleva de sa chaise comme pour fuir. Maxence la fit rasseoir.
— Nous ne traînerons pas, fie-t'en à moi. Si je m'écoutais, je ne coucherais pas ici ce soir, et je t'emmènerais sans rien dire, sans plus voir ces gens-là. Mais cela aurait des inconvénients pour la suite de mes projets. Je partirai demain, sans fracas. Nous trouverons une explication :
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du travail qui m'appelle à Paris, une commande importante chez Labrique. Tu te chargeras de leur expliquer cela, et deux ou trois jours plus tard tu me rejoindras.
Mme Chrétien ressaisit la main de son fils, l'attira près d'elle, le fit tourner face à la fenêtre.
— Maxence!... Maxence!... Tu as tes méchants yeux, les yeux qu'avait ton père quand on le contrariait. Qu'est-ce que tu médites ?
— Je médite, d'abord, de me libérer vis-à-vis de M. Hountacque. Depuis qu'il est notre bienfaiteur, sais-tu à peu près combien tu as reçu de lui?
— Mais... beaucoup d'argent. En neuf années, pense! Peut-être seize ou dix-huit mille francs.
— Ne t'inquiète pas. Je les trouverai... quand je devrais engager mon travail pour vingt ans. J'ai des offres de Lachelière, le concurrent de Labrique, qui a remarqué ma dernière exposition et qui me veut à tout prix.
— Et après?
— Quand je me serai libéré, je m'emploierai à remettre les choses et les gens à leur vraie place. J'aurai la revanche de mon père supprimé, de ma mère humiliée, de ma jeunesse muselée.
— Comment cela?
— Cela me regarde.
— Comme tu me réponds! soupira tristement Mme Chrétien.
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Mais Maxence ne voulait pas se laisser émouvoir. Il détourna les yeux et affecta d'aller à la fenêtre regarder le ciel qu'envahissait un crépuscule orangé. Mrae Chrétien quitta le fauteuil et le rejoignit; elle lui mit la main sur le bras. Et lui, d'un élan de tendresse, posa un baiser sur ces doigts bruns, abîmés par les travaux du ménage et de l'aiguille, mais dont la finesse originelle n'était pourtant pas méconnaissable.
Elle se suspendit à son bras. Beaucoup plus petite que lui, elle devait, pour rencontrer son regard, lever la tête.
— Je t'en supplie, murmura-t-elle, ne tente rien contre Pierre Hountacque.
Dans ses prunelles, dans toute l'expression de ses traits, Maxence lut une anxiété qui le surprit et, à son tour, l'angoissa.
— Pourquoi? dit-il.
— Parce que Pierre Hountacque est le plus fort et qu'il te brisera. Ton père s'est brisé contre lui dans un temps où Pierre n'avait pas sa force d'à présent.
Maxence, irrité de ce rappel, blessé d'être jugé faible, se dégagea :
— Je ne me briserai pas. C'est lui que je briserai.
— Tu rêves !
— J'en suis sûr, entends-tu?... sûr!
Il lui dit ces mots de tout près, penché, les
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yeux dans les yeux. Mais, sur la figure de la mère, l'expression d'angoisse et d'épouvante s'accrut. Elle balbutia :
— Si c'est vrai... si tu es sûr... alors... je t'en supplie, ne l'essaie même pas! Pour l'amour que tu portes à ta pauvre maman, je t'en conjure, ne tente rien contre Pierre Hountacque!
— Mais pourquoi?
Elle était si chavirée que les mots ne venaient même plus à sa bouche; elle se mordait les lèvres sans pouvoir parler, tout son corps tremblait. Maxence l'observait d'un œil d'où la pitié s'effaçait, d'un œil d'inquiétude lucide, qui analyse, qui cherche à comprendre. Un instant, la pauvre femme eut ces mouvements désunis, ce regard en rond de la bête traquée qui veut fuir... Elle ne put que répéter :
— Je t'en prie, mon chéri!... ne fais rien contre lui... rien!
Mais aussitôt elle sentit ses mains prisonnières. Son fils l'observait, si proche de son visage qu'elle sentit son souffle.
— Sais-tu que c'est effrayant, maman, lui dit-il, ta résistance? Pourquoi défends-tu Pierre Hountacque? Qu'est-ce que tu veux donc que je pense, moi?
Elle fut comme hébétée au premier choc des mots. Puis soudain elle perçut la pensée de Maxence.
— Ah! s'écria-t-elle avec un geste si fort qu'elle se libéra de son étreinte. Ah! qu'est-ce que tu veux dire?
Et la parole lui revint, haletante, saccadée, mais d'un accent si net, si pathétique, que le doute affreux de Maxence fut aussitôt dissipé.
— Oh! méchant! méchant! Ton père qui m'avait toute, si absolument... tout moi... toutes mes pensées!... Mon pauvre Chrétien!... Tu ne vois donc pas que, depuis qu'il est mort, je suis encore sa femme, que je ne pense qu'à lui... et que j'en suis toute desséchée... Toi, imaginer cela!... Oh! méchant, méchant!
Il la guettait. Il buvait ses paroles. Elle n'avait pas fini de parler que déjà il l'avait prise dans ses bras, il la dorlotait comme une enfant qui pleure, il baisait les cheveux grisonnants, les joues usées, les yeux fanés, tout ce qui avait été le trésor d'amour de son père, et que la mort du père avait flétri.
Il balbutiait :
— Pardon!... Je t'ai fait pleurer. Mais, vois-tu, c'était trop horrible d'imaginer cela. Pardonnemoi, maman ! Ta révolte m'a réconforté. Laissemoi faire, à présent. Et n'aie pas peur. Je te jure que ce n'est pas moi qui serai brisé.
Elle murmura de nouveau dans ses larmes :
— Tu as tort... A quoi bon?... Laisse les choses comme elles sont. Le passé est le passé.
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Ce qui importe, désormais, c'est ton avenir à toi.
Mais sa résistance était abolie, et Maxence comprit qu'il n'avait plus besoin de discuter.
— Essuie tes yeux, lui dit-il. Irma va rentrer. Il ne faut pas qu'elle se doute, elle... ni personne.
Domptée, Mme Chrétien retomba sur le fauteuil et tamponna de son mouchoir ses paupières humides. Le crépuscule envahissait la chambre. Maxence alla s'asseoir sur l'appui de la fenêtre. Les cultures du potager, les arbres de la route, le noble profil du coteau, les pinèdes lointaines, toute la nature s'immobilisait, se recueillait, et chaque objet, n'étant plus éclairé que par la lumière diffuse éparse sur le ciel, une lumière qui ne fait pas d'ombre, prenait cet aspect étrange, féerique un peu, qui, chaque soir, étonne les regards et remue le cœur de l'homme attentif... Une planète allumait son fanal au-dessus de la ligne bleue des landes.
Quelle force intime, quelle joie de conception, d'action, envahirent à cette minute le cœur orgueilleux de Maxence! Il lui sembla que, pour la première fois, le chemin était libre devant lui. Il s'évadait de l'esclavage où la vie l'avait tenu. Il allait être le maître, parler en maître. L'orgueil, en cette minute, faisait taire dans son cœur toute autre passion, et le jeune homme était bien
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incapable de mesurer combien le désir d'une certaine femme activait sa volonté de revanche.
Une sonnerie lointaine, l'appel harmonisé d'une sirène d'automobile déchira le soir, jeta comme des fils mélodieux à travers l'air, tandis qu'un sourd grondement s'enflait derrière le coteau, semblait un instant tout proche, puis vite décroissait, croissait de nouveau, s'apaisait, s'évanouissait.
Maxence pensa :
« C'est lui qui rentre! »
Il quitta la fenêtre. Sa mère n'était plus dans la chambre. Il l'entendit qui remuait dans la cuisine. Doucement, il la rejoignit. Elle mettait le couvert.
11 la surprit par derrière et lui embrassa le cou, entre les mèches argentées et l'humble ruche noire du col.
r^OISIÈéME TqA'BJIE
l y a une heure, dans les fêtes mondaines, parfois moins qu'une heure :
quelques minutes, un instant, où leur caractère se transforme. Les passants, venus comme en visite, pour accomplir un devoir social ou pour être vus, sont partis; seuls sont demeurés ceux qui veulent jouir de la fête, ou ceux qui poursuivent un autre objet, masqué par le divertissement officiel du lieu. Le divertissement officiel, pour la majeure partie des assistants, ne compte guère. N'est-il pas d'ailleurs, presque toujours, d'une médiocrité décourageante? Musique, danse, batelage d'amateurs; vrais comédiens, musiciens ou danseurs empruntés au
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théâtre et moins à l'aise, en parade moins illusionnante que sur leurs tréteaux : combien écoutent, combien regardent avec attention, parmi les spectateurs distraits qui chuchotent d'autre chose tout en applaudissant ostensiblement, sous l'œil des maîtres du logis? Un intérêt fort étranger à ce coûteux et banal spectacle retient la plupart : un spectacle qui se joue entre eux, spectateurs, et les passionne. Ou bien ils en observent l'intrigue, ou bien ils y participent. Intrigue au sens moliéresque et âpre du mot, intrigue au sens léger, voluptueux, de la comédie italienne, intrigue de politique mondaine ou de licence parée, — en voici la minute venue. Quelques arrivistes anxieux ont attendu l'occasion propice pour s'asseoir à côté du détenteur supposé de leur fortune; quelques « associées » infatigables ont guetté l'influente femme du monde, le politicien puissant, le financier de qui dépend l'avenir de leur mari, et le chambrent de leur mieux, à grand effort de sourires et de flatteries. Mais le drame le plus commun est toujours le drame du désir humain. Sous la chaleur accrue des salles, l'humanité mondaine tend à prendre ses aises. Des jalousies s'éveillent et se dévoilent, des yeux espionnent, d'autres menacent; de brèves répliques jaillissent des lèvres à peine desserrées, entre les ce charmant! » et les <c bravo! j. Des scènes de consentement, de reproche
ou de rupture s'amorcent, s'achèvent... Voici le solstice de la fête, l'instant où la vraie nature des êtres s'affirme, lasse de deux heures de contrainte. Moins déguisés que le jour, presque apparents, décolletés pour ainsi dire comme les bustes des femmes, — voici l'heure d'observer la passion du gain, l'envie fielleuse, la frénésie de paraître, le désir masqué en haine, le désir masqué en amour.
Ce torride solstice des réunions mondaines, la fête des Hountacque venait de l'atteindre, la fête qui inaugurait, vers la fin de novembre, leur installation récente dans l'hôtel de l'avenue du Bois-de-Boulogne. Le cadre était somptueux. Sur ce grand marché d'art et de luxe qu'est Paris, le goût, servi par l'argent, n'est-ce pas la baguette de l'enchanteur? Cinq mois avaient suffi pour transformer un logis quelconque de milliardaires américains en une demeure de style français parfaitement pur, tendue de précieux Beauvais, discrètement ornée de toiles rares, meublée sans surcharge de pièces de premier ordre. Aux innombrables Parisiens curieux de telles solennités, les maîtres du lieu, comme un couple de souverains nouveaux, offraient en joyeux avènement le « vernissage » de leur palais. Ils l'agrémentaient de ce qu'il faut de divertissement préparé pour retenir ses hôtes jusqu'aux envi-
rons d'une heure après minuit : pas plus; car Paris moderne, qui se lève de bonne heure, se couche tôt, et le temps est fini où les aubes d'hiver, envahissant les salles de bal, éclairaient les pirouettes lasses, les visages fanés des danseurs.
Le haut monde parlementaire, le haut monde financier, le haut monde des affaires, avaient amplement répondu à l'appel. Les files de voitures et d'automobiles refluaient jusqu'à la place de l'Etoile, jusqu'à l'avenue Malakoff, jusqu'à l'avenue de la Grande-Armée. Quant au € monde » tout court, si nettement défini à Paris malgré l'apparente fusion des groupes sociaux, — le monde, plus important, sinon plus influent à mesure que toutes les organisations sociales se détraquent alentour, — il n'était là que peu représenté, et surtout par des hommes. La beauté célèbre de Thérèse en attirait plusieurs, parmi ceux que l'opinion conservatrice ralliait, dans le Parlement, à Paul Dautremont. Quelques vraies mondaines, les plus hardies, sortes de prospectrices des régions nouvelles de la fortune et du plaisir, avaient accompagné leurs maris. Tout naturellement, elles formaient un groupe, à l'avant-garde des assistantes qui écoutaient la Ter ire Fce, poème et musique de Ludovic Archères. Et l'œil d'un Parisien avisé les eût distinguées aussitôt, à je ne sais quoi de moins provo-
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cant dans la toilette, de plus mesuré dans le geste, de plus « chez soi » — à cet ensemble de traits, de costumes, de façons qui, sauf quelques exceptions notoires, traduit une réalité considérable : l'hérédité dans une situation supérieure.
Sur la scène improvisée, luxueusement improvisée au fond de l'immense salon principal, un éclatant décor représentait un coin de parc Louis XV, de parc à la Verlaine avec des verdures bleutées enlaçant des architectures de treillage. Dans ce décor, sous les feux électriques aménagés comme en un véritable théâtre, des ballerines prêtées par l'Opéra achevaient un pas de bergers et de bergères. A l'avant-scène, le baron Moulier en Sylvandre, Suze en Cydalise, figuraient les premiers sujets : Suze, gracieuse naturellement, et juste assez empruntée pour que le piquant de sa danse en fût aiguisé; Moulier, si parfaitement danseur qu'on sentait que c'était là sa véritable vocation, et qu'il était créé par la nature pour faire des pointes, des ronds de bras et des jetésbattus, bien plutôt que pour administrer les diverses sociétés financières où il ambitionnait de toucher des jetons.
Sylvandre comme Cydalise étaient fort applaudis.
Sans que leurs fiançailles fussent encore offi-
cielles, on savait qu'elles étaient probables, que les instances du baron devenaient pressantes, et que Suze, tout en le faisant un peu languir, n'avait pas dit non. On les guettait; les faciles plaisanteries qui sont les mêmes, aux termes près, dans les collèges, à l'atelier et dans la société, fleurissaient sur les lèvres. Et, sous l'attention souriante des yeux qui suivaient leurs gestes rythmés, il y avait, à l'avance, un peu de la curiosité qui obsède les nouveaux époux. Cela, et la musique, et la lumière, et cette parade évocatrice d'un siècle où l'amour léger, l'amour-goût, sans flèche empoisonnée dans son carquois, régna sur le monde, — tout incitait à la détente ce parterre composé surtout de gens de liesse, d'oisifs riches et de laborieux jouisseurs, chez qui le goût de la fête, l'ironie dissolvante ou simplement l'absence de culture morale ont aboli la vie intérieure... De ceux qui souriaient, applaudissaient, chuchotaient ou rêvaient là, combien avaient d'autre philosophie qu'un épicurisme délicat dans la forme, presque sinistre dans le fond? N'importe! cela composait un ensemble de civilisation extrême, de luxe intelligent, de grâce somptueuse que seule peut offrir une telle fête dans une ville comme Paris. Ce qu'elle révélait d'excessif et, par là, d'anormal, de menaçant pour le lendemain n'était plus perçu par personne, pas plus que personne ne se rendait compte que l'air de cette
vaste salle eût semblé irrespirable à quelqu'un venant du dehors.
Solstice torride et voluptueux! Les conventions, observées le jour à la lettre, atténuaient leur rigueur. Chaise à chaise, des couples s'étaient formés, l'habit noir penché vers l'épaule nue. Archères, indifférent ou affectant l'indifférence pour son propre ballet, entraînait dans une embrasure la jolie Mme Hémery, et le masque immobile, mais les yeux fixés sur elle comme pour l'hypnotiser, se divertissait à jouer avec cette âme puérile et tout de même honnête, à l'étonner, à la troubler, à la désorganiser un peu. Un groupe s'était formé autour de la vieille Mme Villoy, l'une des puissances mondaines de Paris. Veuve d'un parlementaire célèbre, célèbre elle-même par son esprit mordant et son humeur gauloise, elle lançait un mot de temps à autre, et elle était en verve, à en juger par les sourires des attentifs. Plus loin, sous YEnfanr rose de Gainsborough, toile sans prix que Pierre avait acquise à Londres quelques jours auparavant, Max Pergyl, beau jeune homme d'une extrême élégance, qui avait renouvelé la chronique des salons parisiens en y introduisant, outre l'esprit et le sens artiste, l'impertinence et l'ironie, accueillait les attentions un peu inquiètes de plusieurs maîtresses de maison. Dans le cadre d'une porte ouverte, Pontmagne impassible subissait l'assaut
d'un grand industriel sucrier, engagé dans un formidable procès contre l'Etat. Une certaine Mme Furtier-Legrand, femme d'un maître des requêtes, brune agréable qui s'efforçait de ressembler à Joséphine de Beauharnais, les jambes croisées dans sa robe directoire, un coude sur un genou et son fin menton sur la main savamment pliée, écoutait les propos que le directeur du Crédit colonial, Hémery, lui murmurait de très près.
Cependant Pierre Hountacque, debout tout au fond de la salle, calme et parfaitement immobile, suivait le spectacle en spectateur, content du succès de sa fête. Aucune femme n'était près de lui, et, si ses yeux s'écartaient de la scène, ils passaient distraitement sur les visages et sur les bustes des invitées, cherchant une seule femme : sa femme... Un instant, elle avait disparu, occupée de donner un ordre pour le buffet, où l'on allait se précipiter tout à l'heure : durant cette absence, une ombre soucieuse avait effleuré le visage du maître de la maison, aussitôt dissipée quand il la vit reparaître. Il la regarda, il reprit possession d'elle, à distance. C'était la fin du spectacle, la dernière danse. Une ballerine en libellule, avec deux diamants montés en antennes au-dessus du chignon, tournoyait, toupie animée, puis s'immobilisait, fleur de mousseline à double tige de chair, — tandis
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que les deux protagonistes, Suze et Moulier, sur le même siège de verdure, recevaient l'hommage de ses mines, de ses bras tendus en offrande, de ses sourires mécaniques... Mais Pierre ne regardait plus que Thérèse. Elle ne s'était pas assise; appuyée contre le rideau écarlate d'une fenêtre, elle se dressait, vraiment royale en une robe de crêpe bleu pailleté de bleu nocturne, d'une simplicité coûteuse. A peine reparue dans le salon, des hommes l'avaient entourée : Pierre fit cette remarque qu'ils semblaient d'une race humaine inférieure à elle, taillés pour la servir. Un seul la dépassait de quelques lignes ; mais elle dominait celui-ci même, de cette hauteur sereine, non affectée, souriante, qu'elle portait sur son front comme une mystérieuse couronne. Pierre se redit les noms de ces fervents qui entouraient sa femme, tous quatre hommes du vrai monde, attirés par la beauté souveraine de cette fille de grands bourgeois : le comte de Mareil, député de l'opposition; le prince d'Argy, marié depuis deux mois à une exotique contrefaite et milliardaire; Guy de Bonnefous, un capitaine de dragons qui revenait d'Afrique, célèbre tout jeune pour s'être défendu, trente heures durant, avec quelques goumiers, contre deux mille Marocains; et enfin le marquis de Tençay, ce haut gentilhomme dont la stature dépassait Thérèse, — belle figure
de seigneur français, sénateur lui aussi d'un département de l'Ouest, membre de l'Institut pour avoir publié divers ouvrages d'économie rurale, et surtout pour appartenir à une famille où cet honneur était quasi héréditaire. Aucun des quatre ne dissimulait son attitude de courtisan, que la concurrence des trois autres rendait, sauf pour le marquis, un peu énervée et trépidante. Pierre les regardait sans jalousie :
« N'ai- je pas été pareil à eux? Seulement, ils ne la connaissent pas; ils ne soupçonnent pas l'imprenabilité de cette âme. Elle était pour un seul, et j'ai eu l'incroyable fortune d'être celuilà!... »
Quand il pensait cela, brusquement il avait cette étrange sensation de vide intérieur qui fait un instant douter de sa propre personnalité et de la réalité des choses.
« Est-ce vrai? Est-ce bien moi?... »
Et soudain la réalité de son bonheur l'enveloppait, le comblait. Ah! lui aussi, il était né pour une seule femme, pour celle-ci! Jusqu'au jour où il l'avait rencontrée, il n'avait connu ni l'émotion ni même la tentation d'aimer. Il avait traité la femme, quelle qu'elle fût, avec une indifférence de lutteur affairé, un dédain d'Oriental. « Jamais je n'aurais imaginé, » pensait-il en regardant Thérèse, souriante et sereine, opposer à ses quatre courtisans son
calme d'honnête femme, «c jamais je n'aurais imaginé qu'un être féminin pût avoir de l'influence sur moi, devenir l'élément principal de ma pensée et de ma volonté, me dominer, me modifier. 3> Il s'étonnait de cette influence : mais, à la constater, son cœur s'échauffait de tendresse... Tendresse ardente, qui, — comme un feu souterrain change peu à peu la figure d'un continent, — lentement et sûrement, et sans qu'il mesurât lui-même toute l'importance du changement, le transformait, approchait sa nature indomptable, déréglée, formidable, de la juste, scrupuleuse et droite nature de Thérèse.
Quittant Thérèse, son regard se promena avec satisfaction sur le cadre de luxe et de beauté qu'il lui avait fait, sur l'assemblée réunie pour fêter leur établissement. Comme tous les hommes qui ont créé leur propre fortune, il portait aux objets mêmes qui l'entouraient, qui tous avaient été réunis par sa volonté, par son effort, une sorte d'amitié confuse, comme à des prolongements de lui-même, à des symboles, à des preuves de sa puissance. De telles joies, ceux-là les ignorent qui, dès leur berceau, ont tout reçu de la vie. Ils ignorent aussi la satisfaction d'un Pierre Hountacque contemplant ses hôtes d'un soir, dont il évaluait la valeur so-
ciale avec une sûreté de connaisseur d'hommes, qu'il savait bien n'être encore qu'un choix secondaire dans le monde parisien, mais qui déjà représentaient une notable conquête pour un enfant perdu, jadis maître d'armes, ouvrier, comptable, secrétaire d'entrepreneur. « Un jour, j'aurai ici qui je voudrai, pensa-t-il... Je suis d'assez bonne famille pour que mon origine n'arrête personne, et Thérèse a l'étoffe d'une reine de Paris... » Vanité un peu puérile chez cet homme fort, ce désir d'avoir chez lui la plus fine, la plus difficile société! Mais le « parvenu », même dans le sens héroïque du mot, ne la dépouille guère! Elle correspond à ce sentiment juste : se démontrer à soi-même qu'on a conquis seul, au cours d'une seule vie, l'égalité avec ceux dont les siècles ont fait le nom, et qu'on est, selon le mot d'un illustre parvenu, « soi-même un ancêtre » .
La musique de scène acheva d'enlacer ses arabesques aux gestes des ballerines; Suze et le baron Moulier vinrent à la rampe et débitèrent les aimables strophes du « baiser » qui avaient, quelques semaines auparavant, retenti sous les ormes de Roquefon. L'attention s'était réveillée, car les vers plaisaient. Sylvandre et Cydalise les alternaient avec une grâce captivante; leurs fiançailles pressenties enrichissaient les rimes
d'une saveur goûtée par l'auditoire. A ce moment, Pierre, qui, du fond de la salle, continuait, comme un bon général, la revue de ses contingents, arrêta ses yeux sur le couple de Mme Furtier-Legrand et de Paul Hémery. Mme Furtier-Legrand quittait sa chaise, et, avec des attitudes longuement étudiées devant sa psyché, applaudissait. Hémery se leva à son tour, promena les yeux autour de lui... Un instant, ses yeux rencontrèrent ceux du maître de la maison; un instant très bref, car aussitôt Hémery se détourna vers la scène...
Pourquoi cet incident fit-il aussitôt une tache noire dans la pensée lumineuse et victorieuse de Pierre?
Comme presque tous ceux qui excellent au maniement des hommes, il était merveilleusement sensible à ces marques sincères, si fugitives, que la pensée secrète d'autrui laisse par moments paraître sur le visage ou à travers les gestes des plus dissimulés. Il les reconnaissait avec la certitude quasi infaillible qui nous fait distinguer les écritures.
« Hémery a cessé de me regarder dès qu'il a rencontré mes yeux. Entre lui et moi il y a quelque chose; et maintenant, tandis qu'il se tourne avec un sourire vers Suze et le baron, tandis qu'il les applaudit, c'est à moi qu'il pense... Que me veut-il? Je ne l'ai jamais considéré
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comme un ami. Il ne pardonne pas à l'ancien commis de Camboulives d'être devenu un puissant, dont il a besoin... Tiens! mais, c'est cela; c'est l'éclat de notre fête qui le blesse. Il songe à son quatrième de l'avenue de l'Aima, à ses stucs et à ses faux Louis XVI... Voilà la cause du mauvais regard! » Provisoirement, Pierre accepta cette explication : sa forte nature faisait spontanément, devant toute menace, une réaction d'optimisme pratique. Pourtant la tache noire de l'incident persistait en lui, au fond de ce paysage intérieur que chacun de nous porte en soi. Il essayait de ne pas la voir, comme on conseille aux malades de la rétine d'éliminer, par la volonté, les taches mouvantes qui voltigent dans leur champ visuel. Elle persistait quand il allait féliciter les acteurs, féliciter Archères ; tandis qu'il recevait lui même la salve banale des compliments ; tandis qu'il offrait son bras à la marquise de Tençay pour la conduire au buffet.
Le remous des spectateurs libérés donne alors à la plus mondaine assemblée l'aspect mal policé d'une foule. Pendant que la masse refluait vers la salle à manger, délicieusement tapissée de gaies peintures de Huet, — des oiseaux dans des feuillages, — la partie masculine de la société se divisait.
Les uns, ceux que des liens plus forts ratta-
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chaient au monde ou que surveillaient des yeux plus jaloux de mondaines, demeuraient aux côtés de celles-ci, profitaient même du remous de foule pour les courtiser de plus près, — tandis que d'autres, libres ou moins guettés, s'empressaient à rejoindre le quartier réservé au souper des ballerines.
Le remous charriait aussi des escouades de critiques volontaires, de « chineurs », comme dit l'argot parisien, empruntant cette rude expression au parler des chiffonniers et des bas antiquaires. Pierre, conduisant la marquise au buffet, entendit un invité, qui ne le croyait pas si proche, dire à Max Pergyl :
— Je lirai votre « Paris-qui-Passe » demain avec un plaisir particulier, mon cher maître, et je compte sur des traits bien aiguisés... Quels vers de mirliton, hein?... Et cette musique!... Et ce décor d'ambassade!...
— Mais du tout, du tout! répliquait Pergyl, qui, plus attentif, avait aperçu le maître de la maison. Le divertissement m'a semblé fort aimable; et Ja maison porte la marque de la divine Thérèse.
Cette familiarité de parole : la « divine Thérèse », fut plus désagréable à Pierre que l'impertinence de l'invité. La vanité de la parade mondaine lui apparut. « Vivre tout seuls, elle et moi, comme en Norvège, cet été!... » Mais déjà le
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flot de ses hôtes l'emportait, et la joie le grisait de nouveau d'avoir créé un palais, d'y entraîner Paris, d'être une façon de roi.
Cependant Sylvandre et Cydalise n'avaient pas suivi la foule. Des coulisses leur étaient ménagées à tous deux dans le petit salon que Thérèse avait fait installer à côté de sa chambre; ils s'y étaient habillés avant le spectacle, à deux toilettes distinctes séparées par un haut paravent. Suze, dont le froid tempérament s'alliait à une imagination d'allumeuse, avait inventé cela comme un épisode amusant de son flirt de fiançailles. Elle appartenait, en effet, à cette espèce assez rare en France, fréquente ailleurs, des coquettes froides, civette afredo, comme disent les Italiens. Peu sensible elle-même, cela l'amusait d'inquiéter son fiancé, derrière la mince cloison de toile peinte, par le froufrou des soies, le frôlement des batistes, par les phrases dites exprès à la femme de chambre : « Mes bas, Justine... » ou bien : « Justine, ce corsage ouvre trop... Piquez-moi vite une rose! »
Maintenant que le spectacle était fini, les deux jeunes gens se retrouvaient dans la même pièce, pleine encore du désordre de leur récent habillage. Ils y furent seuls quelques instants : le valet de chambre du baron et la camériste de Suze, qui avaient suivi le spectacle par l'entre-bâille-
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ment d'une porte, n'avaient pas battu en retraite assez tôt : la foule des invités leur barrait maintenant le chemin. Suze et Moulier se sourirent, se prirent les mains, grisés tous deux par cette atmosphère de cabotinage à laquelle résistent si peu de mondains.
— Eh bien! cher Sylvandre, fit Suze. Il me semble que cela n'a pas trop mal marché, notre petite parade?
— On vous a énormément regardée et applaudie, répliqua Moulier.
Au fond, il pensait :
« Elle a médiocrement dansé, mais elle a fait plus d'effet que moi. »
Sa vanité d'acteur se rebellait un peu, agacé qu'il était d'ailleurs en songeant à la joie physique causée à d'autres hommes par la beauté de Suze... Et ces deux sentiments, en se composant, faisaient un ensemble à la fois trouble et vif, qui combattait sa trop parfaite éducation, son goût démesuré de la mesure. Suze, avec cette perspicacité merveilleuse des femmes pour tout ce qui, chez autrui, les concerne, perçut cet état singulier. Elle s'en amusa, et, contente de ce tête-àtête, ne se hâta pas de sonner la femme de chambre.
— Vous me semblez un peu nerveux, cher Sylvandre? reprit-elle, s'approchant de lui jusqu'à lui mettre sous les yeux son visage et son buste.
De tout près, le baron regarda le rouge excessif des joues, les cils agglutinés par le kohl, le corsage échancré sur la gorge blanche de poudre. Tout cet artifice de théâtre — si attristant lorsqu'il tâche à masquer les vices de la nature ou les outrages du temps — donnait ici un ragoût plus piquant à la triomphante fraîcheur du teint, au printemps du regard, aux seins palpitants de vie jeune sous le fard inutile. Heureux et mal à l'aise, Moulier balbutia :
— Que vous êtes jolie!... Vous l'êtes par trop, ce soir!
Elle, coquette, reculait, divertie de le voir enfin troublé, moins correct que de coutume : c'était une victoire, cela, dont elle sut gré au vaincu autant qu'à elle-même. Si maîtresse de soi qu'elle fût à l'ordinaire, elle ne laissait pas, elle aussi, d'être gagnée par l'ivresse de la scène, par l'émoi des applaudissements, par toute cette admiration mêlée de désir, qu'elle avait bien senti monter tout à l'heure quand elle déployait ses bras harmonieux, lançait la pointe de ses pieds, faisait mouvoir en cadence ses jambes gantées de soie que la courte jupe découvrait jusqu'à la naissance du mollet.
— Vous avez beaucoup mieux dansé que moi, fit-elle sérieusement, vous avez eu beaucoup de succès. Et mon succès à moi, je vous le dois, puisque c'est vous qui m'avez fait répéter.
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Elle ébaucha gaîment une mesure du pas, en fredonnant l'air. Réellement, elle savait gré au baron de la part qu'il avait prise à son succès de ce soir; sa frivole pensée l'estimait aujourd'hui plus haut que jamais. Pour les tempéraments calmes, certaines minutes d'excitation sont, en matière sentimentale, plus lucides que le calme. Suze comprit en ce moment que personne ne lui conviendrait jamais autant que ce joli garçon si parfaitement élevé, d'un cœur si honnête et d'un esprit si modéré, qui portait l'habit de soie à basques aussi élégamment que le frac et la jaquette modernes ; qui aimait à la fois le plaisir, le monde, la respectabilité et l'argent ; qui était non seulement un danseur de génie, mais un parfait maître à danser. « Oui, personne ne me plaira jamais davantage, » songea-t-elle; et un peu de mélancolie voila ses yeux rieurs, inutilement élargis par le kohl, — à la pensée que quelque chose de décisif allait sans doute se passer dans sa vie, ici, entre la porte et le paravent. Moulier, aussi amoureux que sa nature pondérée et ses excellentes façons le comportaient, aperçut cette vague favorable dans le regard de celle qu'il courtisait. Minute fatidique pour tous deux, où le laborieux échafaudage des convenances, des intérêts, des ambitions auxquels ils avaient, chacun de son côté, tant sacrifié déjà, s'anéantit, s'effondra, où ils ne furent plus
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que deux êtres jeunes, et qui se plaisaient, en face l'un de l'autre.
— Suzanne!... fit le baron.
Il ne put en dire davantage; il saisit la petite main empâtée de blanc et serra les doigts. Suze pâlissait sous son rouge et détournait la tête, sans retirer sa main.
— Suzanne... je vous en supplie, ne jouez plus à ce méchant jeu de m'énerver. Suzanne, dites que c'est fait... que nous sommes fiancés...
Si mutin à l'ordinaire, le visage de Suze était devenu grave, et cette gravité inattendue le rendait presque triste. Sans articuler un seul mot, elle fit, du front, un geste affirmatif. Alors il voulut l'attirer dans ses bras. Mais, d'une pudeur sincère, elle se dégagea. Vraiment épeurée, on eût dit que soudain elle comprenait le sens de l'amour, et d'un baiser. Et, comme il essayait de la rejoindre, elle le tint à distance, le bras joliment tendu, tandis qu'elle appuyait de l'autre main sur le bouton électrique. Elle lui souriait, en même temps, d'un sourire qu'il ne lui connaissait pas, plus féminin, presque tendre : tout ce qu'elle pouvait offrir de tendresse était dans ce sourire. Elle murmura :
— Soyez gentil !
Et, comme si elle continuait son rôle de Cydalise, elle lui envoya un baiser en disant :
— Sauvez-vous derrière votre paravent! On vient.
On venait en effet : Clément et Justine, qui avaient réussi à se frayer un passage à travers les invités. Le baron obéit. Il regagna sa toilette et, tandis qu'il était seul encore, se regarda dans la glace. Il se trouva séduisant, digne de son bonheur. Il en oublia un moment Clément qui attendait les ordres de son maître, un pot de vaseline et une fine serviette à la main.
De l'autre côté du paravent, il entendit clapoter les menottes de Suze.
« L'adorable petit être!... » pensa-t-il.
Et tout haut :
— Allons, Clément, débarbouillez-moi!
Telles furent les fiançailles de Sylvandre et de Cydalise.
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Au buffet, la foule des invités commençait à devenir moins dense; les repus quittaient la place et regagnaient les salons. On visitait l'hôtel. Tout le rez-de-chaussée, plus une vaste galerie au premier étage et l'atelier destiné à Thérèse étaient laissés accessibles. Un tel étalage de luxe excitait naturellement le fiel des envieux. Thérèse et Pierre, engagés dans ces bouts de conversation successifs qu'un maître et une maîtresse de maison doivent subir de leurs hôtes, sympathiques ou non, reçurent, au passage, quelques gouttes corrosives. Mrae Furtier-Legrand, sans apercevoir Thérèse qui lui tournait le dos, disait au capitaine de Bonnefous, tout en surveillant le pli de sa traîne directoire :
— Voilà, capitaine, une installation princière! Vous n'en avez pas rapporté autant de la terre d'Afrique, vous. Mais croyez-moi : mieux vaut votre belle renommée.
Et Thérèse entendit aussi, non sans tristesse, let homme, qu'elle estimait, répondre :
— Vous avez raison, madame : je n'échangerais pas.
Elle ne put désormais s'empêcher de prêter l'oreille. D'autres propos, surpris au vol, qui peut-être signifiaient toute autre chose, elle les interpréta comme des allusions directes ou détournées, mais toujours malveillantes, à leur richesse, à leur luxe.
— Il n'y a rien à dire, en tout cas, sur la fortune de la femme, déclarait Max Pergyl...
Ou encore ce lambeau de réplique entre le marquis de Tençay et M. de Lespaul :
— Si l'on regardait de près à l'origine des grosses fortunes...
Tout cela naturellement s'éteignait dès qu'on l'apercevait. Les gens qui la savaient proche faisaient assaut de commentaires gracieux. Elle démêlait même une réelle sympathie pour sa personne à elle : la beauté féminine, au degré où Thérèse en était douée, exerce la fascination universelle d'un beau jour d'été. Elle sentait donc que ce n'était pas elle que visait l'opinion jalouse, mais plutôt, mais seulement Pierre, son mari.
C'est à lui qu'on ne pardonnait pas son insolent bonheur. Après ce succès le plus jalousé : la prompte fortune, — avoir encore gagné une autre partie, conquis d'emblée une des plus enviables héritières de Paris; avoir pénétré par ce mariage dans un milieu universellement respecté, qui mettait autour de sa chance comme un rempart d'honneur, c'en était trop. Les hommes surtout enviaient ce dernier quine, échu dans la loterie de l'amour à ce beau garçon solide, à l'air calme, un peu endormi. Et cette envie, cette sourde malice des hommes, Thérèse la percevait.
Son angoisse, préparée par les bribes d'entretien entendues au passage, fut encore surexcitée coup sur coup par deux menus incidents. D'abord la remarque que son père, Paul Dautremont, causait avec animation, bien qu'à voix basse, avec Hémery, volontairement à l'écart de tout le monde, auprès de la rampe maintenant éteinte. Thérèse connaissait le visage et les allures de son père : une certaine tension en avant de la mâchoire inférieure, accompagnée d'un geste rapide des doigts de la main droite pendante, signifiaient chez lui l'agacement, l'impatience, l'inquiétude... Autre choc léger : Thérèse avait pensé soudain : « Pourquoi Maxence n'est-il pas venu? » Dans la bousculade de la réception, elle n'avait pas pris garde à son absence. « Je
l'ai invité pourtant, comme je le lui avais promis à Roquefon. » Depuis que Mme Chrétien et Maxence avaient quitté Roquefon, Thérèse avait vu une seule fois Mme Chrétien : quant à Maxence, il avait dû, disait sa mère, se rendre en Belgique, pour la réparation d'une pièce d'orfèvrerie ancienne, si précieuse qu'elle ne pouvait être déplacée... Tout cela était plausible. Maxence, depuis longtemps, n'écrivait plus à Thérèse; Mme Chrétien, très discrète, n'avait plus rien à faire chez les Hountacque. « Mais pourquoi Maxence n'est-il pas venu ce soir? J'avais ajouté un mot amical sur la carte... » Anxieuse, elle chercha son mari du regard. Elle l'aperçut au buffet; sa perspicacité d'amoureuse lui devina des soucis analogues aux siens... Elle ne se trompait pas. Pierre, depuis que le regard d'Hémery l'avait mis en éveil et que la fin du spectacle avait libéré les assistants de leur contrainte, sentait peser sur lui la même atmosphère de basse jalousie, de dénigrement... « Bah! — pensait-il, secouant ses fortes épaules, — ils ne peuvent rien contre moi... Et avant un an les plus fielleux seront ralliés ou muselés!... » A ce moment Thérèse le rejoignit. Leurs mains s'effleurèrent; ils avaient besoin de se toucher, de se réchauffer l'un à l'autre.
— Tout va bien, n'est-ce pas? dit Thérèse, se forçant à sourire
— Tout va à merveille... mais j'ai hâte d'être seul avec toi.
— Moi aussi. Comme nous étions heureux en Norvège, loin de tout!
— Oui, bien heureux, murmura Pierre. Il faudra être seuls ensemble, souvent. Tiens ! ton père qui vient à nous!
M. Dautremont s'avançait vers eux, sans prendre la peine de contenir sa hâte. Il ne regarda pas son gendre et dit à demi-voix à Thérèse :
— Peux-tu me donner quelques minutes? J'ai à te parler.
— Mais oui, père.
— Monsieur Hountacque, votre protection peut-elle m'obtenir une coupe de Champagne? minaudait au même instant Mme Furtier-Legrand, offrant à Pierre un sourire aussi travaillé que la draperie de son corsage.
Et tandis que Pierre s'empressait il vit, cependant, M. Dautremont entraîner Thérèse vers un angle vide du grand salon, l'installer dans une embrasure de fenêtre, derrière le rempart de quelques chaises de louage. Pierre, le verre de Champagne remis à Mrae Furtier-Legrand, eût souhaité les rejoindre, entendre ce que son beaupère disait à sa femme. Mais, à cette minute, Suze et le baron Moulier, toujours en costume, ayant seulement, grâce au frottage de vaseline, recou-
vré leur figure naturelle, faisaient leur entrée au buffet. Avec eux, les entourant, les poursuivant d'un murmure d'applaudissements discrets, rentraient des invités épars dans les salons et dans la galerie. Pierre dut serrer la main du baron et embrasser sa jolie belle-sœur. Il s'entendait très bien avec elle. Elle l'amusait par sa frivolité consciente, méthodique; il lui plaisait d'abord par sa beauté physique, qualité qu'elle goûtait fort, et aussi parce qu'elle trouvait (c'étaient ses termes) qu'il avait « son chic ». En se laissant effleurer la joue, elle lui glissa à l'oreille :
— Vous ne savez pas? C'est fait... Henri et moi, nous sommes fiancés.
— Vrai? quel bonheur!
La nouvelle enchanta Pierre. Un homme de sa trempe devait juger Moulier un peu ridicule; mais la famille du baron et le baron lui-même jouissaient d'une honorabilité inattaquable. En outre, par ce mariage les Dautremont s'alliaient à un monde plus réservé, plus fermé, plus « gratin », aurait dit Suze. Dans un moment où sa situation à lui, Pierre Hountacque, arrivait brusquement en vue et par conséquent s'exposait à une plus âpre discussion, c'était un événement propice que cette alliance, un affermissement de son propre ménage. La joie qu'il en conçut balança momentanément la légère anxiété ressentie tout à l'heure quand son beau-père avait en-
traîné Thérèse. Encore une fois, la réaction d'optimisme remit en équilibre cette nature de conquérant, oc De quoi m'inquiétais-je? Vais-je m'étonner d'entendre des propos d'envieux, quand j'ai fait cette fortune insolente et quand j'ai pris pour moi Thérèse?... Allons! je leur donnerai encore bien d'autres occasions de vider leur poche à fiel... » Ces fumées d'ambition, qui de temps à autre lui montaient au cerveau, il sentit avec bonheur qu'il les humait, qu'il s'en grisait de nouveau, tandis qu'il secouait, rasséréné, la main de Pontmagne, et recevait les félicitations de ce loyal ami.
oc Non, pensa-t-il... Il ne faut pas rêver seulement de la vie à deux, isolée, stérile. La bataille est bonne; peu à peu Thérèse l'aimera et m'y aidera. Abdiquer, vouloir à tout prix la paix, c'est, plus qu'à demi, mourir... »
Il ne voyait plus, séparé d'eux par une foule, ni M. Dautremont ni Thérèse. Il offrit son bras à sa belle-sœur, qui s'arrachait enfin aux bravos, et la mena se réconforter d'une tasse de bouillon et de quelques viandes froides : Suze avait un solide appétit de sportswoman et dédaignait les sucreries. La réaction d'optimisme était complète. Archères, qui dans un coin causait avec Pergyl, remarqua le rayonnement de cette allure, ce visage d'homme victorieux, confiant en l'avenir.
PIERRE ET THÉRÈSE IÇf
— Regardez Hountacque, dit-il au chroniqueur : donne-t-il assez l'impression du beau lutteur, du tombeur élégant de la destinée? Il exulte, il est magnifique.
Pergyl, dont l'œil professionnel ne perdait rien de ce qui se passait autour de lui, murmura :
— S'il observait sa femme en ce moment, il triompherait moins.
— Où donc est-elle, la divine Thérèse?
— Là-bas... dans la fenêtre, avec son père.
L'œil d'Archères suivit la direction que Pergyl indiquait. Dautremont et sa fille ne se parlaient plus, ou du moins n'échangeaient que de très rares paroles; mais leur habitude de tenue mondaine ne parvenait pas à masquer la profonde altération de leurs visages.
— C'est vrai qu'ils ont un air bizarre, murmura Archères. Que se passe-t-il donc?
— Ah! cela, je n'en sais absolument rien, dit Pergyl. Le beau-père et le gendre ne s'aiment guère... le mariage de toquade qu'a voulu Thérèse n'a pas comblé d'orgueil le vieux Dautremont... Alors, il y a probablement des passes difficiles, où Thérèse est obligée de jouer la Sabine, entre son père et son époux. Ce soir, évidemment, cela va mal.
Les deux amis, se taisant, continuèrent d'observer. Maintenant Thérèse parlait avec anima-
don ; M. Dautremont écoutait d'un air hostile. — Qu'ils sont intéressants, murmura Pergyl, ces petits drames familiaux qui se jouent en pleine fête, comme cela!... Un spectacle supplémentaire, en sus du programme, après le spectacle officiel que nous vous devons, Archères. C'était charmant, votre Tente Fée... Mais il ne dépend pas de vous que ce bout de réalité, joué dans l'entre-bâillement de ces rideaux pourpres, ne passe la Teiite Fée en intérêt dramatique... Regardez! Ils sont tous deux absents; ils ne pensent qu'au sujet de leur entretien... et on les dérange à chaque instant... Il leur faut serrer des mains, écouter et dire des banalités, sourire... Ah! la jolie scène poignante. Seulement, voilà!... il n'y a que nous deux pour en jouir, et encore, sans moi, elle vous échappait.
Max Pergyl disait vrai : la scène qui s'achevait — encadrée par les rideaux rouges, entre le père et la fille — n'avait été remarquée par personne que par lui, étrange veilleur de nuit, des nuits de foule parée. Mais elle surpassait en intime angoisse ce que l'ironique chroniqueur, habitué à tout juger avec la nonchalance d'un Parisien du monde, était capable de prévoir. Elle s'aggravait du décor de joie et de fête qui l'environnait. Quel supplice, cette foule grisée et bruyante autour d'une de ces crises familiales où
l'on souhaite la solitude entre avertis, où l'on a peur d'être épié, de se trahir par un geste, par une intonation!
Voici ce qui se passait entre le père et la fille.
Aussitôt que M. Dautremont avait emmené Thérèse dans l'embrasure de la fenêtre, et, d'un geste instinctif, barré par une chaise volante le cirque vide où ils se réfugiaient, il avait dit :
— Ecoute... et n'aie pas l'air d'apprendre quelque chose de grave, car c'est grave, et on peut nous observer.
— Mon Dieu ! quoi donc ? fit Thérèse, qui pâlit.
— Hémery, dont j'avais remarqué toute la soirée l'attitude préoccupée, a profité de la fin du spectacle, du passage au buffet, pour me prendre à part... très gêné... très hésitant. Il m'a dit qu'en raison de nos anciennes et excellentes relations il croyait devoir m'avertir d'un gros ennui, d'un vrai danger même, qui nous menace.
— Qui, nous?
— Toi, moi, nous tous par contre-coup, et ton mari directement... Ton mari! Ah! c'est bien toi qui as voulu...
— Pas de récriminations, papa, fit Thérèse, que les mots « ton mari » rendirent soudain défensive. « Pierre chéri! » pensa-t-elle.
Et tout haut :
— Encore des calomnies contre Pierre? tu n'es pas blasé?
— Ce ne sont pas des calomnies, hélas! reprit M. Dautremont. Une accusation positive, cette fois.
— De quoi?
— De faux.
— Rien que ça! fit en riant Thérèse rassurée.
— Ne ris donc pas! reprit son père avec impatience. Je te dis que c'est tout ce qu'il y a de plus grave. En deux mots, voilà le fait : cet abominable petit jacobin de Maxence Chétien... Ah! charmé que vous vous soyez amusés, — interrompit-il en serrant les mains du prince et de la princesse d'Argy, qui, ayant aperçu le père et la fille, venaient prendre congé avec des compliments hyperboliques. — Au revoir, cher prince!... Princesse!... Cet abominable petit jacobin de Maxence, reprit-il, qui m'a toujours été suspect et pour qui tu as un faible, aurait découvert avec l'aide d'un certain Couderc (suppose Hémery) que Pierre, pendant les travaux du port de Bizerte, a fait de faux chèques pour se procurer de l'argent. Il voulait prendre la succession de l'entrepreneur Camboulives, alors mourant, dont il était le secrétaire : il lui fallait des fonds. Tu comprends : il signait les chèques « Camboulives ». Ces chèques étaient tirés pré-
cisément sur la succursale du Crédit colonial dont Hémery était alors le directeur.
— Hémery a vu ces faux chèques? questionna Thérèse du même air d'incrédulité.
Mais, à partir de ce moment, ils furent dérangés presque à chaque réplique par des partants, qui les dépistaient dans leur retraite. Tout en proférant des formules gracieuses et en se contraignant à sourire, Thérèse pensait :
« Ce n'est pas vrai, ce n'est pas possible! La veille de mon mariage, j'aurais pu douter. Mais le Pierre que maintenant je connais, avec qui j'ai vécu seule à seul pendant cinq mois, n'est pas un criminel. J'en suis certaine. »
Au premier intervalle de répit, elle répéta sa question :
— Hémery a vu les faux chèques?
— Il ne dit pas cela, répondit M. Dautremont.
— Qu'est-ce qu'il dit, alors?
— Hémery, tu le sais, n'est pas des plus francs. C'est un homme médiocre, parvenu à une situation au-dessus de son mérite, grâce justement à sa prudence, à son art de ne pas se créer d'ennemis. Il a peur et besoin de Pierre; d'ailleurs, depuis trois ans, il me fait la cour pour que je l'accepte au conseil des Moulins de Prévannes; il est donc, dans cette affaire, notre allié. Sans consentir à donner son opinion per-
sonnelle, il m'a seulement avisé que, Maxence l'ayant mis en demeure de faire vérifier les chèques en question (la scène a eu lieu cet aprèsmidi, dans son cabinet, où ton cher protégé est venu le trouver), il lui avait répondu qu'il n'en ferait rien, qu'il était trop sûr de la correction parfaite de M. Hountacque pour accueillir de pareilles imaginations... Il me dit qu'il a répondu cela à Maxence; mais, quand je lui demande son opinion sur le fait même, il se dérobe. Perçois-tu la nuance? Il se dérobe alors, fait observer que, de toute manière, une enquête où le nom de ton mari serait frappé de suspicion aurait un effet déplorable, qu'il faut à tout prix couper le mal dans la racine, désarmer le Maxence et le Couderc. A mon sens, il est convaincu que les faux ont été commis
— Alors pourquoi ne le déclare-t-il pas franchement?
— Parce que, je le répète, il est prudent à l'excès, qu'il espère sincèrement que l'affaire sera étouffée, et qu'il ne veut pas avoir l'air de soupçonner Pierre. Et aussi par raison professionnelle, parce que le Crédit colonial se trouverait compromis : les histoires de faux chèques sont toujours incommodes pour un banquier. Elles alarment la clientèle, la jurisprudence est variable: le Crédit pourrait avoir à rembourser la forte somme aux héritiers de Camboulives. Mais,
crois-moi, Thérèse, je connais l'homme : il est convaincu, et même il en sait plus qu'il ne dit... Ah! Mme Villoy qui s'en va!
Mme Villoy s'en allait, en effet, trimballant dans le vaste salon sa robuste et joyeuse rotondité. M. Dautremont et Thérèse durent la saluer, la reconduire. Thérèse ne pensait qu'aux paroles qu'elle venait d'entendre. La conviction d'Hémery et de M. Dautremont ne l'effleurait même pas. Mais elle souffrait de la souffrance qui menaçait Pierre. Elle se sentit vraiment un seul être avec lui, et il lui parut alors, pour la première fois, que le passé de Pierre, même dans ce qu'elle en ignorait, était à elle, lui appartenait, était comme son propre passé. Elle se voulut responsable au même degré que Pierre.
— Adieu, chère madame, dit-elle à Mme Villoy en l'embrassant... Vous trouve-t-on toujours le mardi?... Oui?... vers six heures?... Alors, à mardi, comptez sur moi.
La grosse dame s'engouffra dans l'escalier, appuyée sur le bras de son valet de pied. Puis ce fut Pontmagne qui vint saluer Thérèse. Elle lui tendit avec plaisir sa main, qu'il baisa; elle le savait fidèle et sûr, celui-là. De plus en plus rassurée et décidée, elle se hâta de rejoindre son père, qui avait regagné le grand salon.
— Je ne crois pas qu'il y ait rien de fondé dans tout cela, je t'en préviens, lui dit-elle. Ce-
pendant, ton avis est bon et je t'en remercie. En m'avertissant, tu as une idée; que faut-il que je fasse?
— Prévenir Pierre et l'interroger, en tête à tête... Savoir le fond de l'affaire. A toi il se confiera, je suppose, si tu ne lui dissimules rien des choses graves que je t'ai dites. Moi, il m'enverrait promener; car il ne brille pas par le respect des ancêtres, mon gendre.
— Sois tranquille, il saura tout... On s'en va. Dans un quart d'heure il n'y aura plus personne ici. Je l'interrogerai dès que nous serons seuls. Et toi, père, que vas- tu faire?
— Parler à Pontmagne, sans tarder d'une minute.
— Pontmagne est parti.
— Tu en es sûre?
— Il m'a dit adieu dans la galerie, à l'instant.
— Ah! tant pis. Mais je peux lui téléphoner de chez moi.
— Oh! père!... ne fais pas cela. Attends que j'aie causé avec Pierre. Un étranger de plus au courant de cette affaire... Qu'est-ce qui presse?
— Mais tout nous presse, imprudente!
Maxence, en quittant Hémery, a déclaré que, devant sa fin de non recevoir, il allait s'adresser au parquet. Si une action judiciaire est imminente, il nous faut quelqu'un dans la place pour U retarder à tout prix, gagner le temps de désar-
mer ce bandit. D'ailleurs, Pontmagne est discret.
Thérèse médita une seconde.
— Soit! Téléphone à Pontmagne, à mots couverts, bien entendu. Et viens me voir dès demain matin, ici.
— Convenu. Je serai ici de bonne heure.
Les derniers groupes d'invités, qui se disloquaient, s'éparpillaient, et peu à peu quittaient la place, les séparèrent. Max Pergyl prit congé de Thérèse; elle comprit qu'il l'observait avec curiosité; la nécessité de défendre son mari et son bonheur lui donna la force de sourire. « D'ailleurs j'ai confiance, pensait-elle; tout cela est une calomnie que Pierre bousculera d'un coup d'épaules... » Cependant sa force et sa patience s'usaient à suivre les hésitations, les retards, les faux départs des derniers hôtes. Elle souhaitait maintenant avec passion la solitude dans la maison vide. Déjà les salons étaient déserts. Il restait une dizaine de personnes, dont Suze, Moulier et Archères, autour de Pierre, dans le buffet... Mme Furtier-Legrand et le comte de Mareil flirtaient à voix basse, avec des allures de confession, dans un coin de la salle à manger. En revanche, la galerie était pleine de couples qui se faisaient apporter leurs manteaux; d'autres attendaient, en haut de l'escalier principal, l'appel des valets de pied... Quittant sa fille aînée
M. Dautremont alla chercher Suze au buffet, pour l'emmener. Alors, privée de cette présence protectrice, soudain Thérèse se sentit moins ferme, moins confiante. Elle eut envie de rejoindre son mari, qu'elle apercevait, causant gaiement avec le baron, à la table du buffet. Elle craignit de trahir son angoisse en l'abordant, et gagna la galerie. Elle eut de courts entretiens avec les uns, avec les autres; elle ne savait guère quelles paroles elle prononçait ; malgré elle, toute son attention se concentrait sur le roulement des voitures, devant le perron, sur le retentissement des appels : « Les gens de Mme la marquise de Tençay... Les gens de M. le docteur Bourguet! » et sur le bruit des portières brusquement repoussées... « Encore une!... encore une!... » pensait-elle. Il n'y eut plus que quelques personnes... plus que dix (elle les compta), plus que quatre... plus qu'une dame affolée, Mme Furtier-Legrand, de qui l'automobile demeurait introuvable, et qui répétait, invectivant son mécanicien absent, oubliant dans sa colère le personnage de Joséphine et les allures étudiées :
— Ce Camille!... il y a longtemps que j'aurais dû le renvoyer ! Mais ce soir, chère madame, ce soir même, je vous le garantis!...
— On va vous chercher un fiacre, chère madame, fit Thérèse.
PIERRE ET THÉRÈSE 20f
Et elle donna des ordres. Juste à ce moment, Suze et M. Dautremont pénétrèrent dans la galerie. Suze, en s'emmitoufiant dans un manteau de soir en crêpe de chine bleu brodé de merveilleux ramages, dit à sa sœur :
— Ma chérie, Pierre te donnera des détails, puisque je n'ai pas pu te les donner à toi; mais je veux tout de même t'annoncer la grande nouvelle : je suis fiancée.
— Avec le baron?
— Naturellement!
— Oh! ma chérie!
Elles s'embrassèrent; Thérèse retint Suze contre son cœur. Elle était heureuse et profondément troublée en même temps. Quel rappel de ses propres fiançailles, et dans quel instant !
M. Dautremont, déjà en pardessus et la gorge protégée par un foulard, s'impatientait :
— Allons, allons! vous vous embrasserez demain; filons!... A demain, Thérèse.
— Oui, à demain, dit Thérèse.
— A demain, chérie!
Le pimpant sourire de Suze, un sourire plus aigu, nouveau, semblait-il, sur les lèvres de sa sœur, resta dans les yeux de l'aînée, avec un dernier regard de M. Dautremont, qui signifiait: « Hâte-toi de savoir et de prendre garde! »
— .Tout le monde est parti? demanda-t-elle au maître d'hôtel.
— Il n'y a plus que M. Archères qui cause avec Monsieur, au buffet.
— Bon... Vous direz à Monsieur que je suis dans ma chambre... j'ai un peu de migraine.
Elle regagna sa chambre où Gertrude l'attendait. Elle se fit seulement enlever sa toilette du soir et passer une night-gown. Puis elle renvoya la femme de chambre.
— Je n'ai plus besoin de vous. Allez vous reposer.
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Seule, elle demeura debout, les mains pendantes et jointes, le regard à terre. Le silence s'épaississait sur l'hôtel, autour de l'hôtel. Il sembla à Thérèse qu'elle percevait les battements de son propre cœur et que ces coups sourds, précipités, étaient l'unique bruit de la nuit.
Ses yeux se relevèrent, parcoururent le ravissant décor de la chambre, copie de celle de Marie-Antoinette aux Tuileries, d'après les estampes du temps, le lit seulement agrandi aux proportions modernes, — le lit où, depuis que le couple nouveau s'était installé dans l'hôtel, Pierre, délaissant la chambre voisine qui était la sienne, venait dormir contre son cœur.
Ce décor de richesse, ces salons princiers, cette fête, ce lit de reine, tous ces signes d'ex-
cessive fortune autour d'elle, elle les détesta. Elle entrevit que tout cela était la cause lointaine de la tourmente qui s'abattait sur eux. Comme tant de riches, comme tant d'heureux à de certains moments, elle souhaita, elle envia l'obscurité. La petite villa de bois, en Norvège, au bord du lac mélancolique, s'évoqua dans sa pensée, le logis modeste où ils avaient vécu les plus rayonnantes semaines de leur vie, tout entiers l'un à l'autre, ayant oublié leur fortune comme un bagage superflu, et ignorés... oh! ignorés!
— Comme il tarde! dit-elle tout haut. Il ne se doute donc de rien?
Des larmes d'impatience mouillèrent ses yeux. Elle se dirigea vers la cheminée — marbre blanc, guirlandes de cœurs et carquois d'or — pour appuyer sur le bouton de la sonnette. Mais, au moment de sonner, elle se contint.
<r Pourquoi l'inquiéter? Il me croirait malade... »
Elle se laissa tomber sur un fauteuil. Aussitôt elle se remit debout. Elle entendait des pas dans la chambre voisine. Oui... C'était Pierre, que son valet de chambre déshabillait. Elle eut envie de frapper, d'appeler. « Dans notre maisonnette d'Aaberg, c'était si simple! nous vivions comme deux étudiants, et nos gens n'étaient pas sans cesse autour de nous, pour nous entraver, nous épier et nous séparer! Ah! la pauvreté! la liberté
de s'aimer! » Mais son oreille, tendue à recueillir les moindres échos de la chambre voisine, perçut le pas vif de Pierre qui s'approchait de la porte. Elle n'eut que la force d'ouvrir cette porte et de tomber sur la poitrine de son mari.
Il s'écria :
— Ma Thérèse! tu es souffrante?
L'une de ses mains était embarrassée par son courrier, un assez fort paquet de lettres qu'il n'avait pas ouvertes. Il enlaça Thérèse de son bras libre, voulut la guider vers un fauteuil. Elle s'attachait à lui, visage contre visage, en murmurant :
— Non! non!... ce n'est rien, je ne suis pas malade. Seulement j'étais impatiente de te voir, de te parler...
Pierre sentit des larmes couler contre ses joues. Mais c'étaient des larmes qui la soulageaient. Il la laissa pleurer contre lui sans l'interrompre, sans lui parler même. L'amour avait enseigné à ce rude lutteur, si peu féminisant avant son mariage, le secret des nerfs féminins et l'art de les ménager. Déjà Thérèse se calmait. Elle se dégagea, tamponnant ses yeux, se contraignant à sourire.
— Pardonne-moi. C'est absurde, vraiment! je ne sais ce que j'ai... C'est cette longue soirée qui m'a énervée, tout ce monde... J'avais perdu l'habitude. Mais c'est fini, tu vois... c'est fini!
Il posa les lettres sur la tablette de la cheminée et lui sourit. Elle se jeta de nouveau à son cou et l'embrassa passionnément. « Je suis sûre de toi, mon Pierre, pensait-elle... sûre... sûre... y>
Pierre, la sentant apaisée, la prit doucement par le haut du buste et la contempla :
— Toi, si équilibrée, si peu nerveuse! Il y a une raison.
— Oui, fit-elle, il faut que je te parle, Pierre. Reculant doucement, elle laissa glisser ses
bras dans les mains de son mari, jusqu'à ce que leurs mains se joignissent. Elle cherchait les formules qui lui étaient venues à l'esprit, tout à l'heure, quand elle imaginait la scène présente. Elle avait pensé : « Je commencerai par lui dire ceci... puis je lui dirai ceci... » toutes sortes d'atténuations pour amortir le coup, pour ne pas meurtrir sa chère victime. Maintenant elle ne trouvait plus rien, rien que les mots exprimant le fait brutal.
— Mais parle, ma Thérèse!
Elle se taisait encore. Alors Pierre se rappela M. Dautremont venant chercher sa fille pendant que lui-même causait avec elle.
— Je suis sûr que c'est cette conversation avec ton père!
Thérèse fit signe que oui. Et elle ajouta :
— Mon père avait, l'instant d'avant, reçu une confidence d'Hémery.
Oh! ce regard d'Hémery fixé sur lui à travers toute la longueur du salon, Pierre se le rappela, ce regard qui s'était dérobé aussitôt, mais comme se dérobe une épée, pour mieux frapper après!...
— Ah! fit-il. J'aurais dû m'en douter. L'oiseau de malheur! Qu'est-il venu chanter à ton père?
Non pas comme un juge d'instruction guette un coupable, mais comme un naufragé surveille l'épave qui le soutient, Thérèse, avec une attention décuplée, observait le visage de son mari en même temps qu'elle écoutait ses paroles et le son de sa voix. Or Pierre ne parut nullement bouleversé par l'annonce d'une confidence d'Hémery à son beau-père : hostile et agacé, seulement.
« Ah! je savais bien! » pensa Thérèse.
Elle se reprocha sa propre anxiété comme une injure à l'égard de Pierre. Son cœur et tous ses sens, pour ainsi dire, eurent une détente. Elle s'assit devant Pierre resté debout et respira largement.
— Hémery a dit à mon père, reprit-elle (et un demi-sourire exprimait son jugement sur le fait), que, cette après-midi même, Maxence Chrétien était venu le trouver.
Elle s'arrêta; Pierre, immobile, ne la pressa pas de continuer, ne manifesta aucune impatience. Elle poursuivit, tout à fait rassurée :
— Maxence lui aurait déclaré son intention de
te dénoncer au parquet, comme ayant, il y a moins de dix ans, touché des chèques falsifiés par toi.
Pierre, toujours calme, et vraiment comme s'il se fût agi d'un tiers, répondit :
— Maxence a fait cela? C'est étonnant. Même si j'avais commis des faux et qu'il en eût la preuve entre ses mains, je n'attendrais pas cela après ce que j'ai fait pour sa mère et pour lui. Je le crois déséquilibré, mais pas vil.
— Vil? Oh! non, appuya Thérèse. Seulement... il a peut-être appris ton duel avec son père. On le lui a peut-être présenté de telle façon qu'il se croit libéré de toute reconnaissance envers toi.
— Après tout, c'est possible.
Les deux époux se regardèrent quelques instants en silence. Le même sourire vague se reflétait d'un visage à l'autre.
— Naturellement, reprit Pierre, ton père croit ce que Maxence raconte?
— Il incline à le craindre.
— Et toi, le crois-tu?
— Ah! pas une seconde, mais...
Elle hésita.
— Mais quoi? insista Pierre.
— Eh bien ! (et Thérèse ne sourit plus, et l'effort de traduire sa pensée en termes tout à fait précis se lut sur ses traits, se marqua dans la len-
teur mesurée de sa parole)... eh bien!... ce que je crois, ou plutôt ce que je sens, ce dont j'ai l'intuition, c'est que des ennemis en veulent à ta situation, à ton repos, à ton honneur, et que tu n'es pas aussi armé que tu le souhaiterais pour les convaincre de mensonge. Et cela m'alarme. J'ai une foi absolue en toi, Pierre. Je réponds de toi comme de moi. Mais, je t'en supplie, sois toimême assez confiant pour me dire ce qui t'empêche de confondre les calomniateurs.
Pierre accentua son sourire.
— C'est peut-être que Maxence et ton père ont raison contre toi. Qui te prouve que je ne suis pas un faussaire?
— Ah! fit vivement Thérèse, ne raille pas!... Je sais bien que ce n'est pas vrai, mais le mot seul me terrifie. Pourquoi me tourmentes-tu? Tu me regardes d'un air singulier, et il y a de l'ironie méchante dans ta voix. Pourquoi? Si je t'ai rapporté les paroles de mon père, c'est parce que je crois utile de te renseigner. On dirait que tu veux m'en punir en m'affolant!
Il n'eut pas l'élan de tendresse qu'elle attendait. Il répliqua d'une voix ferme, presque rude :
— Écoute : jamais, entends-tu? jamais je n'ai signé, ni sur un chèque ni sur un papier quelconque, un nom qui ne fût pas le mien. Voilà pour te tranquilliser... Car je vois bien qu'on a réussi à te troubler, à t'inquiéter; j'avoue que
cela m'irrite; ceux qui ont fait cela me le paieront. Pour le moment, si tu veux bien, nous laisserons de côté ces niaiseries. Tu dois être lasse : je suis fatigué moi-même. Reposonsnous.
Il s'approcha d'elle comme pour l'embrasser. Elle devina qu'il allait se retirer dans sa chambre. Une vive angoisse lui comprima le cœur. Toujours assise, elle se recula, la main un peu en avant pour l'empêcher de la toucher.
— Comme tu me parles! fit-elle. Jamais, depuis que je suis ta femme, tu ne m'as parlé ainsi. Encore une fois, c'est injuste de me rendre responsable des propos de Maxence, d'Hémery et de mon père. C'est injuste et indigne de toi!
Pierre balaya son front de sa main; tout son visage se contracta.
— Tu as raison, fit-il. Je suis une brute. Excuse-moi. La lâcheté haineuse des gens, autour de notre bonheur, me révolte.
De nouveau le silence pesa entre eux. Une petite pendule anglaise, sur un guéridon près de la fenêtre, sonna deux coups. Thérèse ne quittait pas des yeux son mari, qui maintenant semblait oublier sa présence. Il reprenait, une à une, les lettres qu'il avait, en entrant, posées sur la cheminée. Il crevait l'enveloppe d'un brusque coup d'ongle, la vidait, la jetait dans le foyer,
PIERRE ET THÉRÈSE 2If
parcourait le contenu de la lettre, puis empilait méthodiquement les feuillets les uns sur les autres. Tout à coup Thérèse perçut une fugitive surprise sur son visage. Ce ne fut qu'un éclair. Déjà il souriait, plus ironiquement encore que tout à l'heure. Il posa le reste du courrier sur la cheminée, sans l'ouvrir, et gardant deux papiers à la main.
— Voilà le jeune Maxence qui se libère, fit- il. Un chèque de dix-huit mille francs, un calcul précis de capital et d'intérêts. Pas un mot d'explication. Diable! cela devient sérieux. Pour que ce petit sans-le-sou ait trouvé dix-huit mille francs comptant, il faut qu'il y ait un syndicat constitué contre moi.
Il ne dit rien de plus. Thérèse se leva de son siège et vint devant lui.
— Alors? fit-elle.
— Alors, rien! Maxence me renvoie de l'argent qui, dans ma pensée, était à lui, parce que je le lui avais donné. Je ne connais pas de moyen pour le forcer à le reprendre.
Il se retourna vers la cheminée et recommença à ouvrir des lettres. Mais Thérèse lui mit la main sur le bras et le contraignit doucement à la regarder.
— Pierre, dit-elle, parle-moi, je t'en supplie! Ne joue pas avec mon angoisse. Il y a des choses que tu ne me dis pas, et qu'il faut que je
2l6 PIERRE ET THÉRÈSE
sache. Rassure-moi, et, du même coup, soulage ton cœur.
Elle le sentit hésiter, fléchir une seconde. Puis il reprit, d'une voix presque sans accent :
— Que veux-tu que je te dise de plus? Je t'ai rassurée sur le fond des choses. Pourquoi cette persistance à m'interroger, puisque tu m'as dit que tu ne doutais pas de moi?
Elle s'attacha à lui, de ses mains contractées.
— Mais comprends donc, dit-elle, que je vois que tu souffres, que tu étouffes de tes réticences I Pour un être qui t'appartient cornue je t'appartiens, qui s'est donné à toi comme je me suis donnée, c'est un supplice de sentir que tu souffres et que tu ne veux pas me dire de quoi! Aie pitié de moi! Aie pitié de toi! Allons-nous souffrir tous les deux, l'un près de l'autre, et chacun de nous avec la sensation d'être seul? Ce n'est pas possible. Sois confiant. Parle!
Le regard résolu et triste de Pierre se fixa sur sa femme avec une tendresse passionnée. Il répondit :
— Je ne parlerai pas. Si tu m'aimes, épargnemoi. Je t'assure que ton insistance me fait beaucoup de mal.
— Mais ton mal vient justement de ce que tu me résistes, Pierre! Voyons, poursuivit Thérèse en s'appuyant sur lui, le visage tendu vers son
visage. Nous ne faisons qu'un, nous nous adorons. En te confiant à moi, tu ne divulgues rien, tu ne risques rien. Et tu as beau être fort, tu seras plus fort quand nous serons deux à réfléchir ensemble, à nous défendre ensemble contre tes ennemis.
Pierre se recula comme pour échapper à la suggestion qu'exerçaient sur lui le contact de sa femme, son regard trop proche. Il dit froidement, énergiquement :
— Je me moque de ce que tu appelles mes ennemis. La meute peut bien foncer sur moi, je lui tiendrai tête. Et même si elle me déchirait, cela m'est encore égal, pourvu que tu ne sois pas effleurée, toi, et que tu n'aies pas de souci.
Et, saisissant à pleines mains le buste frémissant de Thérèse et lui parlant dans les yeux avec une passion qui la bouleversa :
— Tu ne comprends donc pas, à ton tour, que c'est à toi seule que je pense dans tout cela! On peut me ruiner, me déclasser, me détruire, cela m'est égal si on ne m'arrache pas de toi, si on ne me détruit pas dans toi, dans ton cœur!
Il imprima ses lèvres sur les lèvres de Thérèse, si fougueusement qu'elle pâlit comme au premier baiser. A demi défaillante, elle ne put que murmurer :
— Pierre... Mon chéri!
2l8 PIERRE ET THÉRÈSE
D'une voix plus basse, après s'être éloigné d'elle de quelques pas, il murmura :
— Alors, vois-tu, mieux vaut me laisser me débrouiller tout seul. Ne t' alarme pas. J'en ai vu bien d'autres! J'ai culbuté des assauts plus rudes que celui-ci! Laisse-moi me tirer d'affaire sans me harceler de questions qui m'énervent, qui m'affaiblissent. Garde-moi seulement ta confiance et ta présence. Aime-moi, voilà le meilleur réconfort.
Thérèse questionna :
— Si tu me confiais ce que tu t'obstines à me cacher, tu. supposes donc que je t'aimerais moins?
— Est-ce qu'on sait?
Il dit cela de cette voix détimbrée qu'il avait eue déjà tout à l'heure, quand il se dérobait aux premières questions de Thérèse. Puis, comme accablé de lassitude, il se laissa tomber dans une bergère.
— Ah! que la vie est ignoble par moments! murmura-t-il.
Thérèse était restée debout. Elle ne le regardait plus. Son sentiment impérieux d'équité était heurté, froissé par l'attitude de Pierre; elle se révoltait contre son silence comme contre une injustice, une atteinte à son droit de compagne.
— Prends garde, Pierre ! dit-elle.
Il releva la tête :
— A quoi?
— A ne pas briser cette union que tu dis réconfortante, indispensable pour toi. Tu me connais; tu sais bien que ce n'est pas une vaine curiosité qui me pousse à te questionner : c'est la nécessité même de notre union, de notre cœurà-cœur. S'il y a quelque chose de muré entre toi et moi, tu ne comprends donc pas que ce n'est plus nous deux, que ce n'est plus Pierre et Thérèse?... Et puis, comme il est vain, ton silence! Ne conçois-tu pas que je commence à deviner ce que tu ne veux pas me dire?
Pierre ne put contenir un sursaut.
— Qu'est-ce que tu devines?
— Que certaines choses de toi, de ton passé, tu ne me les as pas confiées, tu me les as cachées malgré mes instances, malgré ton serment. Ah! Pierre, c'est mal d'avoir fait cela! et c'est mal de te taire encore, à présent.
Avec une sorte de violence, Pierre, détournant les yeux, murmura :
— Je ne veux pas parler.
Alors Thérèse eut la soudaine intuition que le secret, entre eux, était encore plus redoutable qu'elle ne l'avait craint. Il lui sembla que son mari et elle-même étaient perdus, ensemble. Elle éclata en sanglots :
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! soupira-t-elle
parmi ses larmes... Mais c'est donc si grave, si grave!
Pierre se leva, bouleversé par cette désolation :
— Je ne veux pas que tu pleures, dit-il. Je t'en conjure, ne t'épouvante pas. Fais-moi confiance. Je te dirai tout, le moment venu. C'est juré. Ne me harcèle pas!
Thérèse essuyait ses larmes; mais son visage restait désespéré.
— Tu vois! dit-elle; tu avoues au moins cela : que tu m'as caché des choses de ton passé. Imprudent! comment! comment! tu nous as laissés partir dans la vie entourés de mensonges! Et à présent tu t'imagines encore que nous allons continuer à vivre dans du mensonge! Pierre! C'est tellement coupable contre moi, si confiante, si droite avec toi! Je me demande comment tout ne se brise pas, d'un coup, en ce moment, entre toi et moi!...
Il essaya de s'approcher d'elle, de la toucher. Elle se déroba, frissonna.
— J'ai peur, dit-elle.
Une paix tragique les enveloppait, une paix de désert.
— Ne me condamne pas, dit Pierre. Ce que je ne t'ai pas dit, je ne pouvais pas te le dire. Et encore maintenant je ne peux pas.
— A quoi bon ta résistance? fit Thérèse tris-
tement. Tu comprends bien que je comprends! Ce passé louche dont on chuchote autour de nous avec réticence et auquel je n'avais pas voulu croire, je n'ai qu'à te regarder en ce moment pour imaginer ce qu'il fut.
Pierre chercha sa respiration, qui s'étranglait dans sa gorge :
— Ne me parle pas comme cela, murmurat-il. Ne me laisse pas entendre que tu t'éloignes de moi, que tu m'abandonnes!
— Je ne t'abandonne que si tu choisis, toimême, d'être abandonné, si tu veux agir, penser, souffrir à l'écart de moi.
Elle s'arrêta, devinant, à la contraction de son visage, à la tension des veines de son front, qu'il allait parler, qu'une sorte de mystérieuse et douloureuse parturition de vérité s'élaborait en lui.
— Allons! dit-il, tu as raison. Il vaut mieux que tu saches tout : et puis je te le dois. Je vais me livrer à toi. Après, tu feras ce que tu jugeras convenable.
De nouveau il reprit haleine avec effort :
— Mais d'abord, poursuivit-il, plus ferme à mesure qu'il avançait dans sa confession, je te demande pardon de t'avoir associée à moi. Je croyais être sûr de l'avenir, et puis... que veuxtu? je t'aimais. Si je n'ai pas parlé, c'est que j'avais peur... oui, égoïstement, lâchement... j'avais peur que tu ne me repousses.
La même exclamation que tout à l'heure revint aux lèvres de Thérèse :
— Mon Dieu! c'est donc si grave!
Pierre répondit :
— Oui, c'est grave. Je n'ai jamais signé un nom qui ne fût pas le mien. Mais...
— Quoi?
Il eut un geste brusque des poings crispés :
— Non, décidément, je ne te dirai rien de plus. Ce que j'ai dit doit te suffire... Je ne prononcerai plus un mot devant toi là-dessus... Laisse-moi!
Thérèse regarda fixement son mari. Tous deux semblaient également résolus :
— Prends garde, Pierre, répéta-t-elle. Si tu ne me dis pas à l'instant ce que j'ai le droit de savoir, je ne finirai pas la nuit dans cette maison.
— Prends garde, toi aussi ! répliqua-t-il d'un ton moins impérieux, mais échauffé d'une conviction aussi ardente. Prends garde! Epargnemoi! Epargne-nous!... Dès que j'aurai parlé, tout va se briser entre nous, autour de nous, Thérèse!... Tandis que si tu me fais crédit, si je puis lutter seul, sûrement j'aurai le dessus, car ma force est intacte, va! Et alors... nous oublierons ce cauchemar... Notre vie continuera comme avant.
— Notre vie ne peut pas continuer comme
avant avec ce mur entre nous. Et rien ne sera brisé si tu te confies à moi.
— Tu me le jures?
Elle fit un geste de la main, non pour jurer, mais pour signifier : « A quoi bon? » Pierre se recueillit un instant, puis, avec le calme absolu que sa volonté eût imposé à ses nerfs en face d'un peloton d'exécution, il dit :
— Voilà : un homme m'a proposé un jour, il y a neuf ans de cela, de faire de faux chèques à mon nom.
Il se tut. Presque à voix basse, Thérèse demanda :
— Tu as accepté ?
Il fit signe que oui. Leurs yeux à tous deux ne pouvaient se quitter, comme si leurs regards s'étaient unis dans cet aveu formulé et reçu; mais ce double regard ne signifiait qu'une sorte de coma moral, le regard d'êtres qui viennent d'assister à une explosion et se demandent : « Vivons-nous? » Le silence, entre eux, le silence de stupeur, dura longtemps.
Pierre répéta :
— Voilà!
Sans rien ajouter, il se dirigea vers la porte de sa chambre.
— Où vas-tu? fit Thérèse.
— Je n'en sais rien, répliqua-t-il. Je m'en vais.
— Reste!
— Je t'assure... Il vaut mieux...
Elle eut un cri :
— Ne dis pas de folies! Reste, je le veux! Allons! reviens!
Il obéit, et reprit la place qu'il avait tout à l'heure, adossé à la cheminée. Thérèse le regardait avec une sorte de curiosité effarée, comme si elle le voyait pour la première fois. Et c'était bien lui, pourtant, lui tel qu'avant l'aveu : déjà son calme ordinaire masquait, sur son visage, le tumulte de son cœur.
— Tu as fait cela, toi ! murmura Thérèse. Il répondit fermement :
— Oui, je l'ai fait.
— Tu me réponds comme si tu voulais dire : « Je le referais encore... »
Il prit un temps avant de répliquer, puis, sans hâte, comme s'il pesait ses mots :
— Je ne le referais pas aujourd'hui, parce que je ne suis pas le même homme qu'il y a neuf ans ni qu'il y a six mois. Maintenant je suis lié à toi, et tu disais toi-même que nous ne faisons plus qu'un : c'est vrai. A faire ce que j'ai fait alors, je sentirais que j'agis contre toi, que je blesse quelque chose de toi. A Bizerte, il y a neuf ans, cette raison-là n'existait pas pour m'arrêter.
Il avait reconquis son sang-froid et s'expliquait tranquillement.
PIERRE ET THÉRÈSE 22f
— Sais-tu que tu m'épouvantes? dit Thérèse. Tu parles de ce que tu as fait il y a neuf ans comme d'une chose naturelle, comme si tu avais usé d'un droit.
— A quoi bon discuter là-dessus? répliqua Pierre toujours calme. Le moment est de parer au danger et non de discuter. Et puis toute discussion préciserait notre désaccord, élargirait la coupure... la coupure qui est déjà faite entre nous.
— Il n'y a pas de coupure entre nous! protesta Thérèse. Sois sincère, au contraire! Comme je préfère ta sincérité d'à présent à ton silence de tout à l'heure! Je t'ai aimé sincère, fort, droit. Je ne puis pas croire que je me sois trompée! Ouvre-moi toute ta pensée, même la plus opposée à la mienne. Cela seul peut empêcher la coupure de se faire entre nous, comme tu dis. Il faut à tout prix que je te comprenne, et il me semble que j'ai en ce moment devant les yeux un Pierre que je ne comprends plus. Tu as été le complice d'un faussaire et tu ne te condamnes pas?
— C'est la vérité que tu veux?
— Oui!
Il secoua ses fortes épaules, comme pour rejeter un fardeau.
— Eh bien! tu penses sur tout cela comme une femme, comme une enfant de bourgeois prospères qui ne sait pas ce que c'est que le corn-
mencemenc d'une fortune, n'ayant jamais vu que l'aboutissement de l'effort, la fortune gagnée par le père, par le grand-père, par des générations de bourgeois. Tu souhaites que je te parle à cœur ouvert et les yeux dans les yeux? Commence donc par faire table rase de toute cette moralité d'habitude qui est la tienne... Oui, d'habitude, répéta-t-il, répondant à une muette protestation de Thérèse... Imagine la mêlée où se bat un homme de vingt-sept ans, déraciné de son pays, sans famille, pauvre depuis dix ans malgré ses efforts, dénué de tout, et conscient d'être supérieur à tout ce qui l'entoure. Imagine que les circonstances, autour de lui, s'agencent tout d'un coup pour que cette fortune qu'il veut, qu'il sent lui être due par la destinée, devienne possible, prochaine... C'était à Bizerte... L'entrepreneur dont j'étais le principal agent...
— Oui, je sais... interrompit Thérèse.
— Cet homme, la paralysie en avait fait une ruine humaine. La reprise de son affaire n'était possible, pour moi, que si je trouvais les cinquante mille francs exigés en garantie par ceux qui le commanditaient. Je promis de les trouver, naturellement!... Alors un comparse a surgi, un employé d'Hémery au Crédit colonial de Tunis, le père de Maxence, justement...
— Chrétien?
— Oui. Lui aussi était dévoré du désir de la
fortune. Il voulait spéculer sur des terrains miniers, et, pour cela, se procurer une mise. Au Crédit colonial, il avait le service des chèques. Il m'a donné un carnet tout établi, chaque feuille signée du nom parfaitement imité de Camboulives, avec des valeurs et des échéances vraisemblables, et payables précisément à l'agence de Tunis où Camboulives avait ses fonds de réserve. Depuis sept mois, c'était moi qui effectuais tous les paiements de Camboulives; cela n'attirait nullement l'attention.
— Mais, objecta Thérèse, on devait donner avis à Camboulives des chèques payés? Cela laisse des traces...
— Les avis, émis par Chrétien, me revenaient, comme tout le courrier. Ah! Chrétien avait bien saisi le joint. Lui au Crédit, moi au bureau de Camboulives, rien de suspect ne pouvait apparaître.
Ils se turent quelque temps, tous les deux. Enfin, Thérèse murmura :
— C'est effrayant!
— Effrayant? releva Pierre... Pourquoi? Qui lésions-nous, je te prie? Camboulives a laissé des héritiers tellement indirects et dispersés qu'il a fallu presque un an pour les réunir... Quel droit réel ces paysans limousins avaient-ils sur le fruit du travail du tâcheron heureux, leur parent, dont plusieurs ignoraient même l'exis-
tence? A prendre les choses pour ce qu'elles sont, n'avais-je pas plus de droits qu'eux, moi qui avais contribué par mon labeur, par mon intelligence, au succès de l'entreprise? moi qui depuis des mois, depuis que le patron était devenu impotent, le préservais de la faillite?... Oh! j'entends bien ton objection : « Si tout le monde faisait ainsi! » Mais voilà, je ne suis pas tout le monde, et tu le sais bien! Avec la somme infime, avec les cinquante mille francs que m'a procurés Chrétien, avec cette somme qu'un coup du sort a mis entre mes mains, regarde ce que j'ai édifié, en moins de dix ans! Aujourd'hui des centaines de gens vivent par moi, travaillent par moi. J'ai créé des usines, des cités ouvrières, des crèches, des hôpitaux. Le luxe dont je jouis moimême n'est vraiment que le superflu de ce dont j'ai doté ceux qui ont servi mes entreprises. Tout cela, c'est moi qui l'ai fait avec l'argent qu'un hasard trouble a mis à ma disposition. J'ai ramassé une arme dans la boue, soit; mais avec cette arme-là, qui sans moi se perdait, ne servait à rien, j'ai vaincu, et ma victoire a été un bienfait humain.
— Tu devais chercher une autre arme que celle-là, fit Thérèse. Et tu aurais gagné la même victoire.
— Propos de femme, encore! propos de jeune bourgeoise heureuse! répliqua Pierre. Les pre-
miers cinquante mille francs, voilà ce qui esc difficile à trouver! Il y avait si longtemps que je les poursuivais sans les atteindre!... Après, le premier million a mis moins de temps à venir...
— N'importe, tu as lésé quelqu'un.
— Comme quiconque fait fortune.
Thérèse protesta :
— Ce n'est pas vrai!... Mon père, mon arrière-grand-père maternel, ont créé la fortune de ma famille : et personne n'a jamais été lésé par eux.
Pierre eut un rire bref.
— Ton arrière-grand-père, répliqua-t-il, je ne sais pas sur lui grand'chose de précis. Il était fermier du sel en Normandie : ignores-tu ce que cela signifie d'exactions, d'iniquités, d'exploitation sur la faiblesse et la misère? Mais oui! mais oui! Thérèse!... Voilà l'origine de la fortune dont les parents de ta mère ont vécu, dont ta mère a été nourrie... ta fortune, en somme.
— Mon père, du moins...
— Ton père? Il est tenu pour le plus honnête industriel du monde, et lui-.nême est convaincu...
— Je ne pense pas que tu le suspectes?
— Je te dis sérieusement qu'il est le plus probe industriel du monde. Mais t'imagines-tu qu'il ait gagné sa fortune à fabriquer delà farine de blé à trois sous de bénéfice par sac?
— Je ne vois pas quel autre moyen...
— Allons donc! Comme la plupart de ceux que l'industrie a enrichis, ton père est un spéculateur. Sa grande fortune sort de spéculations intelligentes. Or gagner de l'argent dans une spéculation, c'est ruiner les gens qui spéculent contre vous... Vous gagnez, d'autres perdent. Tout récemment, quelques mois avant notre mariage, ton père a gagné trois cent mille francs en achetant, à la hausse, des blés de Roumanie. Il a gagné. Mais les Américains qui jouaient à la baisse ont perdu ce qu'il gagnait. Un meunier de Détroit, nommé Lawson, s'est suicidé. C'est ton père qui lui a mis le revolver à la main.
— Non! non! protesta Thérèse, ce n'est pas la même chose... Ce n'est pas la même chose que ce que tu as fait.
— Où est la différence?
Elle médita, puis parla avec lenteur :
— Tout cela est certainement compliqué, obscur... Faire fortune, c'est peut-être nuire, comme tu le dis. La pauvreté est seule innocente : c'est la doctrine de l'évangile. Mais l'acte de mon grand-père, profitant publiquement d'un abus légal, l'acte de mon père, spéculant et risquant de perdre ce qu'il a gagné, ce n'est pourtant pas la même chose que de s'approprier de l'argent en le prenant, dans une banque, sur le compte d'autrui.
— Tu le dis. Tu n'en donnes pas une preuve.
— Veux-tu que je te la donne, la preuve? Si tu avais fait ce que firent mon grand-père ou mon père, peu t'importerait que cela fût connu, et nous ne serions pas ici, tous les deux, en pleine nuit, à discuter les menaces que demain nous garde. Ton honneur, dans l'opinion du monde, ne risquerait rien. Et si tu me réponds que l'opinion ne compte pas, que toi, supérieur à la masse, tu as des droits que la masse n'a pas, je te demanderai pourquoi tu me le donnes si tard, cet argument du droit des forts? Pourquoi ne me l'as-tu pas donné à la veille de notre mariage, quand je te suppliais d'être sincère, de ne rien me cacher? Si tu ne te jugeais pas coupable, pourquoi as-tu dissimulé?
— Parce que je te sentais impossible à convaincre, irréductible, comme aujourd'hui.
— Non! non! non! Parce qu'au fond tu reconnaissais ta faute! A ton vrai personnage tu en substituais un autre, parce que tu reniais le premier, le vrai!...
— En ta présence! parce que je savais que cet homme-là ne pouvait prétendre à toi!...
— Croyais-tu donc plus digne de moi l'homme qui ajoutait à son lourd passé un mensonge, un abus de confiance si formel, si direct? Ah! Pierre! ce crime-là est plus grand que l'autre. Tu m'as trompée au moment où je me donnais à
toi. Et tu as continué à me tromper depuis, tout le temps, sans relâche! tu as pu vivre cinq mois près de moi, me serrer dans tes bras, dormir à mes côtés et me cacher le vrai homme que tu es !... Il fallait me le dévoiler d'abord, cet homme sans loi, ce forban! Je l'aurais probablement aimé tout de même! J'étais déjà tellement conquise! Aujourd'hui je n'en serais pas à me dire que j'appartiens à un mari qui n'est pas celui à qui je me suis donnée, et que tu as faussé mon consentement! Pierre! Pierre! c'est à ce faussaire-là que je ne puis pas pardonner!
Le ton de Thérèse s'était monté peu à peu, accentué de reproche, et tellement chargé de dignité que nulle réponse n'était possible. Pierre ne répliqua pas : son attitude signifia qu'il acceptait sa condamnation. Simplement, les yeux détournés de Thérèse, il fit encore le geste de se retirer.
Mais Thérèse le retint encore.
— Ne t'en va pas! dit-elle d'une voix qui tremblait. Reste! ne vois-tu pas que je ne pourrais, en ce moment, demeurer une seconde hors de ta présence?
Pierre obéit. Thérèse reprit, se parlant à ellemême, et le regardant :
— C'est bizarre!... Je suis indignée contre toi et j'ai besoin de t'avoir sous mes yeux. Je déteste ton passé, tout ce mensonge qui me l'a
caché... et je te regarde... et j'ai du soulagement à te regarder.
Comme si vraiment elle avait honte de cette servitude et s'efforçait d'y échapper, elle quitta la cheminée, traversa la chambre, gagna la fenêtre qui était fermée, mais sur laquelle on n'avait pas tiré les grands rideaux. Elle rafraîchit contre les vitres son front qui brûlait. Ses yeux voyaient, reflétés sur les persiennes closes comme sur le tain d'un miroir, l'angle opposé de la pièce, la cheminée aux carquois d'or, Pierre immobile...
Tout à coup elle se retourna :
— Pierre ! dit-elle, à distance.
Il fit signe qu'il écoutait.
— Ce duel avec Chrétien... J'y repense...
— Eh bien?
— Tu m'as dit qu'il avait eu pour cause une querelle de jeu, et je n'avais pas alors de raison pour ne pas te croire. Dis-moi la vérité, à présent.
Pierre répondit sans hésitation.
— J'ai châtié un allié suspect, qui, exaspéré de me voir réussir alors qu'il échouait, menaçait de me vendre et tournait au chantage.
— Oh! s'écria Thérèse avançant de quelques pas, toute pâle d'angoisse... Tu savais que tu le tuerais !
Pierre haussa les épaules.
— Cela, on ne le sait jamais à l'avance. D'ailleurs, il ne tenait qu'à lui de vivre et de me garder pour ami. Mais on a le droit d'écraser les serpents.
Les prunelles de Thérèse, élargies par l'émotion, ne pouvaient se détacher de Pierre tandis qu'il parlait. Elle se rapprocha davantage. Elle pensait, avec une sorte d'effroi : « Cela encore ne m'empêche pas d'avoir besoin de sa présence. Oh! je suis sa complice, vraiment, sa complice... »
Quand elle l'eut de nouveau rejoint, ce fut cette constatation irritée qu'elle traduisit.
— Jamais, dit-elle, je ne pourrai me libérer de toi.
Pierre demeurait silencieux; il ne cherchait plus à se défendre. Ce silence exaspéra Thérèse.
— Mais dis-moi donc que tu détestes ce que tu as fait, s'écria-t-elle, pour que j'aie moins de désespoir!
Elle regretta ces mots dès qu'elle les eut proférés, tant le visage de Pierre exprima de douleur. Il répondit, presque à voix basse :
— Je le déteste, puisque à cause de cela je te perds.
Et, après une pause où il reprit son souffle qui s'épuisait, il ajouta :
— Le crime que je déteste, je l'ai commis
PIERRE ET THÉRÈSE 2}f
contre toi: c'est mon silence; celui-là, ce n'est pas d'aujourd'hui que je me le reproche. Mais tu sais bien que je l'ai commis pour t'acquérir, pour te garder... Pardonne-moi. Je me châtierai moi-même.
Elle demanda :
— Qu'est-ce que tu veux dire?
Leurs yeux ne se quittaient pas. Alors Thérèse se rappela une scène à laquelle elle avait assisté à la veille de ses fiançailles, une scène entre son père et Pierre. Pierre, blessé par un mot de M. Dautremont, avait quitté la place; elle, éperdue d'angoisse, lui avait fait parvenir sur-lechamp la promesse qu'elle serait sa femme, quoi qu'il advînt... Plus tard, Pierre lui avait dit : « Ton billet est arrivé à temps ! » Elle reconnut sur le visage de son mari cette brusque et morne résolution qui l'avait naguère épouvantée. La bouche sèche, elle balbutia :
— Tu ne penses pas à te tuer?
— Je ne pense à présent, répondit Pierre, qu'à parer le coup qui te menace à cause de moi.
— Et après?
Elle tendait instinctivement la main vers lui, comme pour le retenir.
— Après, dit Pierre... je crois qu'il vaudra mieux que je disparaisse de ta vie.
Elle lui saisit le bras si fortement qu'il sentit
les doigts s'imprimer dans sa peau, à travers l'étoffe.
— Je ne veux pas, fit-elle. Tu n'as pas le droit... Te tuer serait un crime abominable, pire que tout le reste. Dis que tu le comprends.
— Il y a une chose que je comprends, murmura tristement Pierre : c'est que tu ne peux plus m'aimer.
Elle relâcha son étreinte et laissa pendre ses bras :
— Je ne sais pas... dit-elle.
Ils s'observèrent quelque temps. Chacun d'eux avait la sensation qu'il se trouvait en présence d'un être nouveau, d'un être auquel il n'était pas certain de pouvoir s'adapter sans une intolérable souffrance... Une seule certitude, Pierre la lisait chez Thérèse : toute parole, toute attitude qui eût manifesté l'amour, l'émoi des sens, eût causé à la jeune femme une sorte de terreur... Elle-même sentait qu'il le comprenait, sans qu'elle eût besoin de le lui signifier. Et sur les traits l'un de l'autre ils cherchaient à reconnaître ce qui survivait de leur union.
Cependant Thérèse, hantée par un effroi persistant, reprit encore :
— Jure-moi que tu ne te tueras pas. Si tu laisses cette menace suspendue sur moi, tu me supplicies. Est-ce que je n'ai pas assez de souffrance?
— Je ne songe pas à me tuer en ce moment, dit Pierre.
— Tu le promets?
— Je te promets d'épuiser mon effort, avant...
Elle comprit qu'à l'heure actuelle elle n'obtiendrait rien de plus. Elle eut la conscience affreuse que, cette solution suprême, il ne dépendrait pas d'elle d'y mettre obstacle. Alors, l'idée qu'un jour, un jour qui pouvait être prochain, ces yeux, ce visage, ces mains, ce corps avec la force, la volonté et la pensée qui l'animaient, seraient pour elle insaisissables, disparus, — que rien ne saurait les lui rendre, passa sur son coeur comme une rafale. Ah! l'horreur du présent, avec son fardeau de passé, n'était rien à côté d'un tel avenir!... Rien, les faux, le duel inégal... Rien... la dissimulation de tout cela pendant cinq mois... Rien, pourvu que Pierre vécût, — pour qu'il demeurât présent, à portée de sa main et de ses yeux, cet être au sujet de qui, l'instant d'avant, elle se demandait : « Est-ce que je l'aime encore? » contre qui sa chair se révoltait en même temps que sa conscience, et à qui elle eût presque reproché les mois de caresses volées.
« Ainsi, pensa-t-elle, — et elle en éprouva à la fois de l'humiliation et du soulagement, — je n'ai pas cessé de l'aimer! »
Et, tout haut :
— Je veux que tu vives, dit-elle.
Comme il ne répondait pas, elle s'empara de l'argument que lui-même avait émis tout à l'heure :
— Tu me dois de vivre, ne fût-ce que pour me défendre.
Mais tout de suite elle fut choquée par l'égoïsme menteur de ces paroles. Elle les corrigea par un peu de douceur.
— Je serai avec toi dans ton effort, tu peux compter sur moi. Ce n'est pas parce que tu es la cause de notre misère présente que tu as le droit de m'en exclure.
Il se taisait toujours. Inquiète de ce silence obstiné, elle insista :
— Allons!... ne sois pas désespéré... Dis-moi que tu as de la force... que tu résisteras et que tu t'appuieras sur moi pour résister.
Pierre répondit simplement :
— Je te le promets.
Encore un temps assez long ils demeurèrent en présence l'un de l'autre sans plus rien se dire. Tous deux sentaient l'inutilité des paroles. C'était dans le cœur de chacun d'eux que se prolongeait maintenant l'effet de la crise.
Pierre reprit machinalement son courrier sur la tablette de la cheminée. D'un pas lent il se dirigea vers la porte de sa chambre. Juste après l'avoir franchie, il regarda sa femme :
— Thérèse... dit-il, pardonne-moi.
Elle ne répondit pas, mais elle courut à lui, lui ôta les papiers des mains d'un geste impatient et les jeta sur un siège. Puis elle lui dit, d'une voix où il perçut autant d'effroi que de tendresse :
— Je ne veux pas que tu me quittes, cette nuit.
— Oh! fit Pierre... tu me gardes.
Ce fut tout l'aveu qu'ils osèrent du besoin que chacun avait de la présence de l'autre. Ils rentrèrent dans la chambre de Thérèse, les mains unies, silencieux...
Et Thérèse s'étonnait de cette force persistante, qu'elle sentait en soi, qui la soudait à Pierre, et qui ne contenait plus de désir.
QU&tTRJÈéME Toi\TlE
ne aube indécise, une aube de brumes frissonnantes, muées, par instants, en pluie légère, survint après cette nuit qui devait demeurer, dans le souvenir de Thérèse et de Pierre, aussi formidable qu'une nuit de Pompéi ou de Messine, où murs et toits fléchissent, croulent sur la tête des habitants.
Malgré l'acre humidité, Thérèse, vers huit heures du matin, se penchait à la fenêtre du petit salon voisin de sa chambre, un châle de laine des Pyrénées enroulé autour des épaules par-dessus sa robe d'intérieur. Elle avait suivi du regard la fuite, vers l'Arc de Triomphe, d'un fiacre automobile qui emportait Pierre vers Paris. Pour les
démarches qu'il projetait, Pierre avait voulu la voiture anonyme que l'on quitte n'importe où, sans laisser de trace. Mais depuis longtemps la rouge boîte roulante avait disparu derrière l'arche gigantesque, et Thérèse ne se décidait pas à quitter le balcon, et la pensée de Thérèse ne cessait pas d'accompagner l'absent.
Elle ne se demandait plus, comme aussitôt après l'aveu : « Est-ce que je l'aime encore? » Les dernières heures de la nuit, les heures silencieuses passées côte à côte avec le coupable avaient, pour ainsi dire, tamisé ses sentiments. Une constatation impérieuse dominait tout : le besoin de le garder, ce coupable.
Elle en avait fait l'épreuve quand, le cœur saignant encore de la blessure fraîche, elle l'avait retenu, incapable d'accepter la solitude. Quelques heures après, secouant volontairement une sorte de cauchemar qui engourdissait ses membres sans lui donner de repos, elle avait regardé Pierre dormant près d'elle. Il dormait, lui, d'un sommeil calme; son organisme équilibré puisait, dans l'oubli momentané de la vie, l'énergie pour le lendemain.
Thérèse avait admiré ce calme qui, pourtant, l'irritait un peu; mais elle avait encore senti que la présence de son mari lui demeurait nécessaire. Elle avait pensé ces mots : « Mon mari! » Ils conservaient pour elle leur sens absolu d'alliance
étroite, indéfectible. Non seulement un instinct plus robuste que tous les raisonnements amalgamait son sort à celui de Pierre; mais, malgré tout ce qu'elle savait maintenant, et qui la révoltait, et qu'elle détestait, elle n'éprouvait ni répulsion ni mépris pour ce lutteur sans scrupules, pour cette force aveugle enfin démasquée, enfin compréhensible. « Coupable... criminel... mais pas vil!... Même son mensonge à la veille de notre mariage, ce n'était pas pour se sauver d'un danger ou pour gagner un avantage... c'était pour moi... S'il avait parlé alors, il ne serait pas mon mari... » Elle n'osa pas encore s'avouer à elle-même : « Et j'aime mieux qu'il soit mon mari! » Cependant, la nuit coulait; peu à peu, Thérèse avait senti sa pensée se voiler, puis s'anéantir. A elle aussi, un sommeil irrésistible avait apporté l'oubli de tout. Les premières lueurs du matin filtraient à travers les persiennes lorsqu'elle s'était réveillée : elle se réveilla la tête appuyée sur l'épaule de son mari, dans cette posture de refuge qui lui était habituelle et qu'elle avait cherchée d'instinct pendant la léthargie de sa volonté... Alors, comme révélé par le mystérieux travail du sommeil, le véritable état de son cœur lui était apparu : « Pierre m'est toujours aussi nécessaire, nos deux vies sont liées jusqu'à la mort : mais dans les conditions présentes je ne pourrais plus lui
appartenir, et je ne sais pas si jamais je redeviendrai pour lui la Thérèse d'avant. » Comme elle pensait cela, Pierre, sans s'éveiller, avait à son tour appuyé son front sur l'épaule de sa femme. Elle ne l'avait pas repoussé, elle l'avait ainsi tenu contre soi, les sens paisibles, mais pourtant attendrie. Il se réfugiait dans ses bras comme d'ans un asile ; elle le recueillait et le protégeait comme une mère, non comme une maîtresse.
Plus tard encore, lorsque la vie consciente avait recommencé pour tous deux, aucune allusion n'avait été faite ni par Pierre ni par Thérèse à la crise de la nuit. Thérèse devinait que Pierre était tout à l'effort immédiat : lutter contre la menace de scandale, éteindre avant l'explosion la mèche allumée. Le danger, la nécessité de l'action, loin de le bouleverser, lui déblayaient le cerveau, assuraient son sang-froid. Le seul signe du travail intérieur de sa pensée était alors un mutisme presque absolu... Pendant que Thérèse et lui déjeunaient ensemble, elle du bout des lèvres, lui d'un solide appétit, il n'avait prononcé que de rares paroles. Seulement, en quittant la table, il avait dit à sa femme :
— Couderc t'a écrit plusieurs fois depuis notre conversation de Roquefon?
— Oui, avait répondu Thérèse, deux fois.
— Pour demander de l'argent?
PIERRE ET THÉRÈSE 24f
— Oui.
— As-tu gardé ces deux lettres?
— Je vais te les donner.
Tandis qu'elle les cherchait dans son secrétaire, Pierre questionna encore :
— Quelle est la date de la dernière?
— Il y a une douzaine de jours, il me semble... Quatorze jours exactement, ajouta-t-elle en vérifiant les dates. La dernière lettre est du 3 novembre. La première m'avait été remise à Roquefon.
— Tu lui as envoyé de l'argent?
— Cinq cents francs, puis deux cents francs.
— Il ne t'a pas remerciée?
— Je l'avais prié de s'en abstenir.
Pierre prit les deux lettres sans les déplier; il passa dans son appartement et en revint vêtu pour sortir.
— Où vas-tu? demanda Thérèse.
— Tâcher de joindre Couderc. Souhaite que je l'atteigne à temps, car alors c'est moi qu'il suivra, contre tous les autres, j'en réponds.
Il l'embrassa légèrement sur la tempe, la tenant par la main; sa main était fraîche, ses lèvres n'avaient pas la sécheresse de la fièvre.
... Maintenant, penchée au balcon, Thérèse s'efforçait d'imaginer la course de Pierre à la recherche de Couderc. De cette ombre dépen-
daient peut-être désormais l'honneur et la sécurité de leur ménage... « Mon Dieu, ayez pitié de nous! » murmura la jeune femme, invoquant la Force qui, en de telles extrémités, apparaît, à ceux qui souffrent, à la fois plus nécessaire et plus inaccessible... Puis, énervée de son impuissance à secourir, à réconforter l'absent, elle tâcha de distraire sa pensée, de s'intéresser au spectacle qu'elle découvrait de sa fenêtre. Comme chaque jour à pareille heure, et malgré les menaces du temps, l'avenue du Bois s'animait de cavaliers, de voitures, de promeneurs. Par-dessus le faîte accidenté des hautes demeures qui la bordent, les brumes s'amincissaient, se trouaient çà et là. Une fumée de soleil flottait sur les verdures persistantes des massifs, sur les branches noires et luisantes des arbres, sur la chaussée moirée de pluie. Un instant, toute la perspective de cette route triomphale se découvrit jusqu'aux collines de Saint-Cloud et de Suresnes ; le Mont- Valérien dressa la couronne géométrique de son fort... Vers ces proches horizons, puis, sans doute, vers de plus lointains, vers les routes qui mènent aux côtes ensoleillées, passa, roulant à toute allure, une de ces modernes berlines, semblables à celles de naguère, sauf les chevaux et les postillons abolis, remplacés par un conducteur unique et un mystérieux coffre d'énergie. Des malles, des pneumatiques en chargeaient
le toit... Thérèse envia ces voyageurs qui, bientôt, auraient laissé Paris à cent kilomètres derrière eux. Oh! partir comme eux, ne plus voir les visages des êtres qui vous connaissent, ne plus voir cet hôtel somptueux, ne plus sentir peser sur soi, avec l'abondance de l'argent néfaste, la tare du passé!... Partir... Partir avec Pierre, puisque « pour le bon et le mauvais de la vie », selon sa promesse, elle demeurait liée à lui. S'en aller seule à seul, tâcher de refaire, pardessus cette union instinctive qui persistait, la communion totale, corps et âme, comme avant! Ce serait la tâche la plus difficile, celle-là! Le grand cœur de Thérèse le sentait, et cette haute préoccupation n'était pas masquée par le souci des présentes traverses. « Je le soutiendrai dans son effort... j'ai l'intuition qu'il réussira... mais après? L'abîme moral, entre nous, ne sera pas comblé! Peut-être verrai-je tout à l'heure Pierre rentrer rassuré, me disant : « C'est fini, j'ai conjuré tout péril! » Se rendra-t-il compte que le drame de notre vie ne sera pas dénoué pour cela, qu'il commencera au contraire, le drame de deux êtres qui ne peuvent se passer l'un de l'autre, dont l'un a commis des actes détestables au regard de l'autre, des actes qu'il se refuse à détester?... Ah! si j'apercevais en lui l'horreur de ce qu'il a fait, comme je serais près de lui pardonner!... Ou plutôt ce ne serait même pas
du pardon : je prendrais ce passé à mon compte, comme son présent, comme son avenir... »
— Madame devrait rentrer... Madame va prendre froid!
C'était Gertrude, la femme de chambre, qui interpellait sa maîtresse. Thérèse ne fit pas de résistance et rentra sur-le-champ. Aussi bien elle ne savait plus pourquoi elle demeurait à la fenêtre, à peine vêtue, dans le matin aigre.
— Madame va-t-elle s'habiller?
— Non, pas encore; j'attends mon père tout à l'heure; vous le ferez entrer ici.
— Rien que M. Dautremont?
— Naturellement, je n'y suis que pour lui.
Mais, comme la femme de chambre, comprenant qu'elle était importune, s'en allait, Thérèse se ravisa :
— Réflexion faite, ne renvoyez personne... Qui que ce soit qui me demande ou demande Monsieur, prévenez-moi.
Elle s'était senti frôler soudain par l'angoisse de l'imprévu. Elle voulait connaître toutes les menaces et ne laisser échapper aucune chance. Quand elle fut seule, elle se réchauffa quelque temps au léger feu qui rougeoyait dans l'âtre; puis elle se laissa tomber sur une chaise longue, assise plutôt qu'étendue, les mains entre les genoux. Ceux qui ont traversé de telles crises
connaissent ces heures d'immobilité, d'attente songeuse où la pensée parcourt indéfiniment les stations d'une sorte de calvaire, avec l'étrange espoir, couvant sous le brouillard dont s'enveloppe le cerveau, que les choses se résoudront spontanément pendant cette vaine méditation... Puis, c'est l'assaut énervant des hypothèses, l'effort stérile de corriger le passé... « Si Pierre m'avait tout confessé avant le mariage... Si Mmc Chrétien avait parlé... Si j'avais reçu Couderc seul, à Roquefon, et si je l'avais interrogé... Si... » On reconstruit les événements sur ce qui aurait pu être; partant de là, tout se débrouille, tout s'arrange... et soudain on se rappelle, avec un choc au cœur, qu'on est en pleine chimère, on retombe de tout son poids dans la réalité. Rien ne ressemble davantage au cauchemar de la fièvre que cette méditation hallucinée... Thérèse éprouva une délivrance quand elle entendit des pas s'approcher... « Enfin, pensa-t-elle, voilà mon père!... » Elle se leva pour aller à sa rencontre, ouvrit elle-même la porte, vit M. Dautremont que Suzanne accompagnait.
— Ah! père...
Suzanne l'embrassa.
— J'ai accompagné papa, ma chérie. Tu comprends que tes soucis sont les miens.
— Oui, tu es anxieuse pour le sort de ton ma-
2fO PIERRE ET THÉRÈSE
riage, fit Thérèse en souriant avec un peu d'amertume. Tu as bien fait de venir.
— Oh! répliqua Suze, rougissant : si mon mariage manque, je ne me jetterai pas dans la Seine. Mais enfin j'avoue que cela m'ennuierait.
M. Dautremont interrompit :
— Ne perdons pas notre temps. Tu ne vois pas d'inconvénient, Thérèse, à ce que Suzanne assiste à notre conversation?
— Mais nullement... Assieds-toi, chérie, et toi aussi, père.
Suzanne se jeta sur un pouf, non sans avoir d'abord regardé dans la glace sa frimousse fraîche, remis en ordre une boucle blonde échappée du chignon. Elle était délicieuse, vêtue de gris, la jupe très courte, la jaquette laissant voir une blouse de toile; sur ses cheveux blonds, une toque de skung ornée d'une touffe de violettes de Parme, une étole pareille négligemment jetée sur les épaules, un large manchon aux mains.
M. Dautremont resta debout, en face de Thérèse debout.
— Eh bien! demanda-t-il sans réussir à assurer sa voix, quoi de nouveau?
Thérèse, à ce moment, sentit combien elle appartenait toujours à Pierre. Elle n'eut plus dans l'esprit aucune controverse morale, ni dans le cœur la moindre hésitation; elle fut tout en-
PIERRE ET THÉRÈSE 2f I
tière à cet unique propos : défendre le plus vaillamment, le plus intelligemment possible son mari, sans réserve, défendre le bien et le mal de Pierre, comme si elle se défendait elle-même, comme si elle était la coupable. Elle ne livra le fer qu'avec prudence.
— J'ai causé avec Pierre, dit-elle.
— A-t-il avoué? questionna vivement M. Dautremont.
L'expression déplut à Thérèse; elle ne consentit pas à humilier Pierre devant son père et sa sœur; elle arma sa réplique de fermeté.
— * Je suis autorisée par mon mari à vous donner trois renseignements précis; mais je vous demande de ne pas en exiger davantage : je ne pourrais pas vous répondre.
— Parle, fit M. Dautremont impatient.
Le frivole visage de Suze exprima une anxiété sincère.
— D'abord, Pierre n'a jamais fait de faux.
— Ah! s'écria Suze... Cela m'étonnait, aussi. M. Dautremont se contenta d'un mouvement
de sourcils exprimant une surprise un peu ironique.
— Ensuite, reprit Thérèse, il n'en est pas moins susceptible d'être compromis dans une histoire de faux, bien qu'il n'ait jamais fait de faux. Troisièmement, il espère encore parer le coup, et c'est pour cela qu'il vient de sortir.
2f2 PIERRE ET THÉRÈSE
Voilà, père, tout ce que je suis autorisée à vous dire.
Suze regardait son père comme pour évaluer, d'après sa mine, la qualité d'assurance que valait la réplique de Thérèse. Le front du sénateur lui parut chargé de nuages.
— Tout cela, fit-il, ne change pas grand'chose à la situation.
— Vous ne mettez pas en doute la parole de mon mari? dit Thérèse.
Elle était prête à s'indigner. M. Dautremont esquiva la réponse.
— Ce n'est pas Suze ni moi qu'il s'agit de convaincre, dit-il, et, quant à parer le coup, c'est-à-dire, je suppose, à arrêter des poursuites que Pierre lui-même redoute, Pierre me semble le moins apte de tous à y réussir.
— Pourquoi?
— Parce que Pierre, à tort ou à raison, est l'accusé; le discrédit frappe ses démarches. C'est nous, mes amis et moi, qui pouvons agir utilement, parce que nous sommes intacts.
Il fit une pause. Chaque mot qu'il prononçait enfonçait un coup de stylet dans le cœur de Thérèse, et de ce cœur s'élevait, en même temps, par réaction, un violent acte de tendresse vers le mari menacé, humilié. « Mon mari! mon mari!... »
— J'ai eu, dès hier soir, une conversation par
téléphone avec Pontmagne, reprit M. Dautremont.
— Que vous a-t-il dit ?
— Pontmagne n'était encore avisé de rien, ce que je prévoyais, puisqu'il ne m'avait parlé de rien pendant la soirée. Il ne put que me promettre de s'informer aujourd'hui, dès la première heure, et de me renseigner aussitôt. En effet, ce. matin même, comme je montais en voiture avec Suze pour venir ici, je l'ai rencontré à ma porte... Et, ma foi, je l'ai amené avec nous. Il est au grand salon. Veux-tu le voir?
Thérèse hésita. Cette rencontre de son père et de Pontmagne, si opportune pour justifier qu'on l'eût amené chez elle, lui apparut arrangée, concertée entre les deux hommes. Pourtant elle répondit :
— Si vous croyez que cela puisse nous servir... A-t-il des nouvelles?
— Il va te le dire, repartit M. Dautremont, qui, manifestement, souhaitait l'entretien.
Lui-même alla chercher le substitut dans le salon voisin et le ramena. Grave, ému, Pontmagne s'excusa.
— Madame, c'est sur l'insistance de votre père...
— Je sais, cher monsieur, interrompit Thérèse, et je vous remercie de votre complai-
2f4 PIERRE ET THÉRÈSE
sance... Dites-nous les nouvelles... Oui, devant mon père et ma sœur.
Ils s'assirent tous quatre. Pontmagne s'exprima avec une lente précision.
— Voici, madame, l'état des choses. D'abord, aujourd'hui, à neuf heures du matin, aucune plainte verbale ou écrite n'était encore parvenue au Parquet contre M. Hountacque.
Si faible que fût cette trêve à son angoisse, Thérèse en reçut du soulagement. Pontmagne poursuivit :
— Je m'en suis assuré tout à l'heure avant de passer chez M. Hémery, d'où je viens. J'ai causé avec M. Hémery.
— Que vous a-t-il dit? demanda M. Dautremont.
— Il s'est montré plus réservé encore avec moi qu'avec vous. A peine a-t-il consenti à se rappeler que vers 1899 certains chèques Camboulives, à l'ordre de M. Pierre Hountacque, parurent suspects : après examen, on les admit toutefois pour authentiques. « D'ailleurs, ajoute Hémery, aucune réclamation ne s'est produite. » En somme, il désire évidemment que l'affaire soit étouffée : mais, justement, l'effort qu'il fait dans ce sens révèle trop qu'il craint, pour sa propre responsabilité, une enquête rétrospective... Mon opinion ferme — et j'ai quelque habitude de pareils cas — est que M. Hémery est
convaincu de la fausseté des chèques en question et de la culpabilité de M. Hountacque.
— C'est exactement mon avis, dit M. Dautremont.
— M. Hémery, reprit Pontmagne, m'a répété d'autre part ce qu'il a déjà raconté : la visite de Maxence Chrétien, hier, dans son cabinet. Ce jeune homme est venu le trouver, l'a averti qu'il possédait la preuve (sans vouloir dire quelle preuve) de cette malversation, et l'a invité à faire agir la justice. M. Hémery a opposé une fin de non-recevoir. « Eh bien! a déclaré Maxence, je m'adresserai au procureur de la République. » Comme je vous le disais en commençant, il n'a pas encore exécuté sa menace, mais il est clair qu'il ne saurait tarder.
— N'y a-t-il pas moyen d'empêcher cette plainte? demanda Suzanne qui écoutait attentivement.
— Non, mademoiselle; il n'y a même aucun moyen, s'il plaît à M. Chrétien, d'empêcher la chose d'être connue du public : car il se trouvera toujours des journaux pour accueillir et imprimer la nouvelle.
Les quatre interlocuteurs se turent quelques secondes, pendant lesquelles la pendule anglaise carillonna le quart avant dix heures. Ce fut Thérèse qui demanda, s'adressant à Pontmagne :
2f6 PIERRE ET THÉRÈSE
— Alors, monsieur, que nous conseillezvous?
— Madame Hountacque me permet-elle de lui parler sans aucun détour, comme un avocat, comme un avoué parlerait à sa cliente?
— Oui, absolument!
— Eh bien! reprit Pontmagne avec une force concentrée, il ne reste, à mon avis, qu'un parti à prendre : délier au plus vite votre sort du sort de votre mari. Vous avez été trompée, on vous plaindra; l'idée de vous blâmer ne viendra à personne. Seulement, pour que vous soyez pleinement dégagée, il faut que l'instance en divorce suive immédiatement l'ouverture de l'instruction contre M. Hountacque. La procédure du divorce peut être accélérée de manière que, le jour où le procès criminel s'ouvrira aux assises et où l'on verra, au banc des accusés, M. Pierre Hountacque, — Mme Thérèse Dautremont n'ait plus rien de commun avec cet accusé.
Thérèse demeura impassible. M. Dautremont objecta :
— La situation d'une femme divorcée, malgré toutes les pièces de théâtre et toutes les chroniques des réformateurs, reste bien fausse!
— Pas si le mariage religieux est annulé à Rome, fit observer Suzanne.
— Je ne suis pas grand clerc en droit ecclésiastique, reprit Pontmagne : mais le cas de
M. Hountacque est vraisemblablement un de ceux où Rome admet la nullité.
— N'importe, insista M. Dautremont, une femme divorcée trouve malaisément à se remarier, dans notre monde.
Thérèse n'avait toujours rien dit; sa figure était impénétrable. Le substitut, beaucoup plus troublé qu'elle, reprit :
— Je suis convaincu... qu'il dépendrait de Mme Thérèse Dautremont de trouver un parti... dès l'heure même où elle aurait délié les liens de son premier mariage.
Le sens précis de ces paroles fut compris, malgré leur formule générale et discrète, par Thérèse comme par son père et sa sœur. Un silence assez long les suivit. Dautremont et Suze guettaient Thérèse, que Pontmagne n'osait regarder.
Thérèse parla enfin.
— Rien ne me touche davantage, mon cher ami, dit-elle à Pontmagne, que votre appui fidèle dans ces moments difficiles. Mais je n'envisage pas l'hypothèse du divorce. Ma vie est liée à celle de mon mari.
Le substitut inclina la tête, et l'on vit les muscles de son visage se tendre pour s'imposer l'apparence du calme. M. Dautremont s'écria :
— Liée à Pierre, tel que tu le croyais être quand
2f8 PIERRE ET THÉRÈSE
tu l'as épousé.. .Mais à présent qu'il est démasqué!
— Liée toujours et quoi qu'il arrive, reprit Thérèse fermement. D'ailleurs, je tiens à répéter devant vous trois que je ne partage pas votre avis sur sa culpabilité. Je m'en tiens à ce qu'il m'a déclaré : Pierre n'a pas fait de faux.
Suze et M. Dautremont échangèrent un regard, et Thérèse, dans ce regard, surprit l'alliance qu'ils formaient contre elle, coupable de préférer son mari à l'honneur de la maison.
Pontmagne se leva et, raffermissant sa voix, dit:
— Alors, madame, mon rôle de conseil est terminé. Mais vous pouvez compter sur moi, bien entendu, pour surveiller de près les choses et pour limiter de mon mieux les conséquences de la crise, en ce qui vous concerne.
Thérèse dit :
— Je sais que votre amitié et votre influence me restent acquises; je les estime à leur prix, croyez-le.
Elle lui tendit la main, qu'il serra; puis il salua Suze. Il contenait courageusement son émotion. M. Dautremont lui prit le bras et l'accompagna hors de la pièce. Suze dit alors à sa sœur :
— Quel dommage que tu résistes!... Ta vie était refaite ainsi, et ce cauchemar ne pesait plus sur nous.
PIERRE ET THÉRÈSB 2f9
— Ma vie n'est possible qu'avec Pierre, répondit Thérèse. Ne parlons plus de cette solution de divorce, je t'en prie.
Suze n'insista pas, mais Thérèse comprit que le cœur de sa cadette se fermait, que de la rancune s'y amassait. Cependant, M. Dautremont rentrait, seul.
— J'ai tâché d'amortir le choc de ton refus sur Pontmagne, dit-il non sans humeur. Tu semblés ne pas te rendre compte, Thérèse, à quel point ce garçon nous est nécessaire.
— Pontmagne est un honnête homme à qui j'ai parlé honnêtement, répondit Thérèse. Je suis sûre que son effort pour nous servir n'en sera pas amoindri.
— Espérons-le, reprit sèchement le sénateur. Car, écoute-moi bien, Thérèse : si tu t'imagines que ton mari va parer le coup, je te répète que tu t'illusionnes. Vous n'avez plus que deux appuis valables : Pontmagne et moi. Pontmagne t'a dit son impuissance à empêcher l'affaire d'éclater. Moi, il me reste un seul atout à jouer : Hémery.
— Hémery n'aime pas Pierre, dit Thérèse. Il serait bien aise de le voir sombrer.
— C'est possible; mais, par bonheur, je tiens Hémery qui, depuis trois ans, rêve d'entrer au Conseil d'administration des Moulins de Prévannes.
— Que peut donc Hémery? questionna Suzanne.
— Hémery n'aurait pas pris vis-à-vis de Pontmagne une position aussi nette s'il ne se sentait en mesure de soutenir l'authenticité des chèques... Mais tu vois qu'il n'a pas livré ses arguments : il se réserve. Je n'obtiendrai son appui positif qu'au prix de la place qu'il convoite. Je vais la lui offrir.
— Merci, père, fit Thérèse. J'espère que l'effort de Pierre ne sera pas aussi stérile que vous le croyez, mais je compte infiniment, vous le savez bien, sur votre expérience et sur votre habileté. Ne me laissez pas ignorer la réponse d'Hémery.
— Je te téléphonerai aussitôt... ou plutôt, non... ces conversations-là ne conviennent guère au téléphone, je repasserai ici... en sortant de chez Hémery. Allons, du courage!
Il baisa sa fille au front.
— Et toi, Suze, demanda-t-il, restes-tu avec ta sœur?
La jeune fille fit une petite moue, rougit, et enfin, sans regarder Thérèse ni son père, dit :
— Mon Dieu!... si c'est égal à Thérèse... j'aimerais mieux t'accompagner, papa. J'attendrai dans l'auto pendant que tu causeras avec Hémery. Et comme cela je saurai le résultat tout de suite.
— Va ! fit Thérèse, je comprends ton anxiété... D'ailleurs, ma compagnie n'est guère joyeuse!
— Mais je reviendrai avec papa, tout de suite après, reprit la cadette un peu confuse.
L'aînée ne répondit rien, et les deux soeurs se séparèrent sans s'embrasser.
Quand elle fut seule, Thérèse pensa :
« Suze et mon père sont irrités contre moî. Suze m'abandonne et voudrait me renier. Son unique souci est de savoir au plus vite si le scandale entravera ou non son mariage. Papa, lui, me soutient de toute sa force, mais il lui suffirait que l'honneur de notre nom ne fût pas entaché ; peu lui en coûterait de sacrifier Pierre, dusséje en souffrir... Il n'y a qu'un être humain qui se dépense à cette heure comme je me dépenserais moi-même, avec le même intérêt que moi, et qui ait le souci de tout mon bonheur... Oh! mon mari, mon mari! n Elle saisit un portrait de Pierre, posa dessus ses lèvres : « Qu'il revienne vite... Je ne peux pas endurer la vie loin de lui, car lui seul m'aime, malgré tout! » Des larmes qu'elle avait comprimées depuis son réveil, et dont il lui semblait que son cœur et sa tête étaient obstrués, jaillirent de ses yeux. Elle retomba sur sa chaise longue, serrant contre sa poitrine le portrait de l'absent, sanglotant comme une enfant abandonnée.
« Pierre, Pierre! » murmura-t-elle. Et toute sa
pensée se concentrait dans son appel désespéré. Puis, soulagée par cet orage de pleurs, elle s'effondra soudain dans le sommeil, jetée au hasard sur la chaise longue, les jambes à demi pendantes, le portrait de Pierre entre ses mains crispées.
Sommeil imposé par la défaite des muscles et des nerfs; sommeil pire que la veille, où se recommençait indéfiniment ce cauchemar : suivre, d'une course éperdue et vaine, un petit fiacre rouge qui fuyait, disparaissait, repassait et fuyait encore...
Au chauffeur du petit fiacre rouge, Pierre avait dit : « Montez vers l'Etoile, ensuite vous gagnerez le boulevard de Courcelles! » Une fois en marche, il tira de son portefeuille les deux lettres de Couderc : l'une, datée du 8 octobre, était timbrée de Roquefon; la seconde, celle du 3 novembre, portait comme adresse : « 41, rue des Mignottes (XIXe). » Pierre, intéressé dans vingt entreprises de construction, connaissait à merveille la topographie de Paris; pourtant le nom de « rue des Mignottes » ne rappelait rien à sa mémoire. « Le dix-neuvième arrondissement, c'est les Buttes-Chaumont, pensa-t-il; je descendrai dans le voisinage du parc, et, là, je m'informerai. »
Par ordre de date, tandis que la voiture dé-
valait entre l'Arc de l'Etoile et les boulevards extérieurs, il lut les deux lettres. Le papier de la première, d'une nuance mauve prétentieuse^ quoique de qualité commune, portait les initiales M. C. : c'était le papier dont usait Maxence. L'autre était un papier rayé, un papier de café, sans en-tête, plié en quatre. La première lettre disait :
* Métairie de la Hilte, 8 octobre.
<r Madame,
« Devant quitter la Hitte aprèr-demain, je tiens à vous remercier de l'accueil que vous avez bien voulu me faire au château vendredi dernier. J'ai été trop intimidé pour vous exprimer alors tout ce que je me proposais de vous dire; d'ailleurs la présence de mon ami me gênait. Vous êtes si bonne et si charitable que je n'hésite pas à vous confirmer ma triste situation, que d'ailleurs vous connaissez. La malechance qui s'acharne sur moi a fait échouer des combinaisons sur lesquelles j'étais en droit de compter pour obtenir du travail. Nous nous trouvons, ma femme et moi, sans ressources. Ce que voudra bien m'accorder votre cœur généreux sera pour nous le salut, et vous pouvez croire à mon absolue reconnaissance et à mon fidèle dévouement pour vous, et aussi pour votre mari.
PIERRE ET THÉRÈSE 2Ôf
« Daignez agréer, Madame, les remerciements et les hommages de votre respectueux et humble serviteur.
CC COUDERC.
« P.-S. — S'il y a une réponse favorable, je vous prierai de vouloir bien l'adresser sous double enveloppe à la Hitte, l'enveloppe extérieure au nom de Mme Chrétien. »
Cette lettre était écrite d'un caractère assez ferme, sans rature ni tache. Il n'en allait pas de même de la seconde, qui portait les marques du désordre où elle avait été composée. Des éclaboussures d'encre, un rond de tasse à café, la maculaient; l'écriture vacillait; certains mots restaient inachevés comme si la force avait manqué soudain aux doigts qui tenaient la plume.
Couderc disait :
« Madame,
« Je viens encore vous implorer. Daignez m'envoyer un secours à l'adresse ci-dessous 141, rue des Mignottes. Je suis malade et ne puis absolument pas travailler, ce qui est bien triste, car j'avais trouvé un emploi. Mais je tousse, j'ai la fièvre et je n'ai même pas de chauffage. Soyez bonne, madame, et excusez mon importunité. Je
mérite votre bienveillance plus peut-être que vous ne le supposez. Ayez pitié d'un malheureux qui a eu l'honneur de connaître, dans sa jeunesse, monsieur votre mari.
oc Je suis, Madame, le plus reconnaissant et le plus dévoué de vos serviteurs.
« Couderc (Georges). »
Comme Pierre, avec une extrême attention, achevait sa lecture, l'automobile qui, à la place de l'Étoile, s'était engagée dans l'avenue Hoche, atteignait le boulevard de Courcelles. Pierre abaissa la glace d'avant et dit au chauffeur :
— Vous arrêterez boulevard de la Villette, devant le bâtiment de la Douane.
Les lettres de Couderc en main, il se prit à réfléchir. Quel était l'état d'esprit du vieux comptable au moment où il les avait écrites? Simples lettres de mendiant professionnel, ou menaces dissimulées ? Pour résoudre cette énigme, Pierre trouva disponibles toutes ses facultés de pénétration et de réflexion. L'angoisse intense qu'avait laissée en lui la tragédie intime de la nuit, il ne voulait pas, provisoirement, la ressentir; il trouvait dans son énergie de quoi la contenir, afin d'être, selon sa coutume, tout à la minute présente. Et l'objet de la minute présente, c'était de lutter contre une menace posi-
tive, d'étouffer le scandale, qui, le menaçant, menaçait Thérèse.
« Aucune arrière-pensée dans la première des deux lettres; c'est purement et simplement la demande d'argent ordinaire; les remerciements soulignent, sans plus, le mécontentement de n'avoir pas été reçu par moi. Le bout de phrase : « et aussi pour votre mari » a été ajouté après eoup. Couderc aurait préféré n'assurer que ma femme de son fidèle dévouement; mais, dans l'ensemble, rien qui indique la moindre intention de chantage, ni même qu'il possède une arme contre moi.
« La seconde lettre est plus significative. L'homme n'est plus entouré, comme à la Hitte, d'un milieu de probité et d'ordre; il est livré à lui-même, tombé plus bas. Le dessous de sa pensée transparaît : allusion à notre rencontre dans le passé, affirmation « qu'il mérite la bienveil- « lance de ma femme, peut-être plus qu'elle ne « le suppose ». Ce n'est pas encore la mise en demeure, c'est tout de même l'indice qu'on s'attribue des droits... Quels droits? Parce qu'il m'a rencontré en Tunisie il y a dix ans? Non; Couderc est intelligent, il sent bien que de l'avoir connu, de l'avoir même tutoyé jadis, si cela lui crée des droits, mes aumônes précédentes en ont largement tenu compte. D'ailleurs, il ne mêle pas les deux choses; il signale séparément,
et qu'il est une vieille connaissance à moi, et qu'il mérite des égards particuliers. »
Un embarras de circulation arrêtait alors la trépidante petite voiture aux abords de la place Clichy. Sur les tramways et les fiacres, sur les passants encore ruisselants de pluie, se jouait un rayon de soleil blanchâtre, indécis... Pierre releva les yeux, regarda. Le fond tragique, refoulé dans son cœur par une tension exaspérée de la volonté, lui renvoya soudain comme une gorgée d'angoisse. « Personne, pensa-t-il, n'est aussi misérable que moi... J'ai connu Thérèse et je la perds... Mais, plutôt que de la perdre, je disparaîtrai... » Cette solution suprême, entrevue, l'apaisa, et il en fit encore un argument d'action. « Même si j'échoue dans ma tentative actuelle, il me reste cela... » Comme un condamné limant ses barreaux avec une arme dissimulée et qui songerait : « Après tout, elle peut aussi servir à me tuer. »
Quand il roula de nouveau, la place franchie, il reprit son analyse du cas de Couderc. « Couderc sait quelque chose, ou s'imagine qu'il sait quelque chose... Confidence de Maria Chrétien? Sûrement non! Maria Chrétien, si, comme je le pense, elle a connu ou soupçonné l'acte de son mari, n'en révélera jamais rien... Confidence de Chrétien autrefois ? C'est bien improbable ! Investigations de Couderc lui-même dans le
compte Camboulives, qu'il a liquidé? Voilà qui est vraisemblable... Oui, c'est cela. En puisant à la même source qui a fourni les dix-huit mille francs de Maxence, on a acheté le témoignage de Couderc. Il sera chargé d'exposer devant le jury les motifs qu'il a pour arguer de faux les chèques Camboulives. »
Restait l'espoir que l'accusation portée par un si mince personnage, et sans preuves, ne trouvât pas de créance. Pierre sentit que c'était possible, probable même; on ne le condamnerait pas sur les dires d'un mendiant alcoolique; la force sociale représentée par son beau-père et par lui-même triompherait... Il y aurait un scandale retentissant, mais lui, Pierre, serait acquitté.
« Seulement... j'ai avoué à Thérèse! »
Ah! qu'il exécra, à cette minute, la faiblesse de son aveu! S'il avait tenu bon, cette nuit, contre Thérèse, s'il avait tenté de la convaincre de son innocence et s'il y avait réussi, la situation serait intacte, dût-il affronter la cour d'assises, dût-il, par impossible, être condamné! Thérèse fût restée de son parti. Il fût demeuré pour elle le lutteur mystérieux, un peu suspect, qu'elle avait aimé, qu'elle avait voulu, qu'elle aurait défendu contre tous... Contre tous... sauf contre lui-même! « En avouant, j'ai tué notre avenir! »
La tête penchée en avant, il rêvait ainsi, s'hyp-
notisant à regarder le tarif cloué devant ses yeux. Le chauffeur frappa à la vitre : Pierre s'aperçut qu'il était définitivement arrêté devant la Douane. Il descendit, paya, entra un instant dans le bâtiment pour laisser à l'automobile le temps de démarrer. En ressortant, il héla un fiacre et donna l'adresse : au parc des Buttes-Chaumont.
— Quelle entrée, patron?
— Celle que vous voudrez; la plus près. Cinq minutes après, il descendait devant le
parc. Le soleil renaissant, mais comme dilué dans l'humidité de l'air, argentait les rameaux nus des grands arbres, les bosquets de plantes vertes, le profond ravin, le rocher artificiel avec le petit temple qui le surmonte. Les arêtes du gravier scintillaient. Des flâneurs à mine de chômage erraient dans les allées, s'essuyaient une place sur les bancs. Des ménagères arrivaient avec leur marmaille, poussée en berceau roulant, ou traînée par la main. Devant ce décor à la fois humble et pittoresque, devant ce peuple d'insectes humains acharnés à vivre, Pierre éprouva le même sentiment d'envie que, tout à l'heure, lui avait inspiré le remous de la place Clichy. La vie, fût-elle pauvre et entravée de misère, il en sentit la valeur. Ce fut un instant très bref, car le dessein principal, dans cette organisation équilibrée, ne se laissait pas aisément oublier. Il
avisa un des gardiens, lui demanda la rue des Mignottes. « — Il n'y avait qu'à suivre la grille du parc jusqu'à la rue de Crimée; la rue des Mignottes était la deuxième à droite; seulement il y avait des escaliers à monter. » Pierre se mit en route.
La rue des Mignottes, comme beaucoup d'autres en ce paisible quartier, si mal réputé, ressemble plus à une voie de province qu'à un coupe-gorge. Les maisons qui la bordent sont disparates, mais assez avenantes; elles échantillonnent l'architecture de Paris, depuis le logis du xvme siècle, à mansardes écrasées, couvertes en tuiles moussues, jusqu'à la bâtisse en briques multicolores, à prétention de style moderne. Le numéro 41 était une maison datant du milieu du siècle dernier, pans de bois et enduit, trois baies à chaque étage, celle de gauche, au rez-de-chaussée, remplacée par une porte ouvrant sur un corridor. Ce rez-de-chaussée — trait le plus remarquable de l'immeuble — était entièrement peint en rouge. Au-dessus de la porte, une enseigne, perpendiculaire à la façade, disait simplement : Hôtel.
Pierre pénétra dans le corridor où il se trouva aussitôt face à face avec un ouvrier, blouse bise et face poudrée de plâtre, qui sortait de la pièce commune du rez-de-chaussée. L'homme se rangea, oscilla gauchement du buste, toucha son
chapeau mou. Pierre, à qui une longue pratique avait ôté la gêne habituelle des bourgeois parlant aux ouvriers, lui demanda très simplement, mais d'un ton d'autorité qui fit pressentir à l'autre un chef de sa partie :
— Où trouve-t-on le patron ici, compagnon?
— De patron, il n'y en a pas, répliqua l'homme. La patronne est dans sa cuisine, au fond de l'estaminet... Mme Meymac, elle s'appelle.
Il montrait, par la porte entr'ouverte, le sombre local du rez-de-chaussée.
— Bon! merci, compagnon; bonjour.
— Bonjour, monsieur.
L'estaminet, très fumeux, mais qui, lui aussi, évoquait une salle basse d'auberge provinciale beaucoup plus qu'un refuge d'apaches, contenait des tables où traînaient encore des assiettes grasses et des croûtons de pain. Un autre plâtrier, assis dans un angle, dormait la tête sur la table, à côté d'un verre vide. Pierre gagna la cuisine. Une femme à genoux, la croupe tournée vers l'entrée, lavait les carreaux. L'odeur de l'eau de Javel piquait les narines.
— Madame Meymac?
— Voilà! dit la femme.
Elle se retourna sans se relever. Elle était jeune encore, assez fraîche, l'air paysan. A la vue d'un monsieur, elle arrangea instinctivement ses che-
veux autour de sa figure rougie, et parut interdite.
— Madame, reprit Pierre, est-ce que vous n'avez pas ici un locataire qui s'appelle Couderc? Georges Couderc?
Mme Meymac se releva lestement.
— Mais oui, monsieur. Excusez, n'est-ce pas? On lave, c'est l'heure du ménage, et justement la servante est en course... N'entrez pas dans la cuisine, vous vous mouilleriez les pieds... Il loge bien ici, M. Couderc, au deuxième, en face de l'escalier.
Elle répondait en souriant, d'un accent berrichon prononcé. Elle regardait Pierre avec un plaisir manifeste, et instinctivement corrigeait le désordre de son accoutrement. Elle se mit à rire soudain, puis ajouta :
— Si vous voulez lui parler, vous ferez bien de vous presser, parce que, passé midi, le père Couderc, même quand il est chez lui, il n'y a plus personne!
Elle fit le geste de lever le coude.
— Est-ce que sa femme habite avec lui? demanda Pierre.
— Sa femme? Ma foi, je ne sais même pas s'il est marié. De temps en temps, il vient chez lui une dame blonde, teinte, pas toute jeune... Mais elle ne reste pas avec lui. Elle est venue avanthier... Faut-il que je vous mène chez le père Couderc ?
— Non, dit Pierre de ce ton autoritaire auquel nul inférieur ne résistait. Ne vous dérangez pas; je le trouverai.
— Comme Monsieur voudra. L'escalier est au fond du couloir, deux étages et la porte en face.
Pierre grimpa les deux étages. Il pensait : ce Je tiens l'homme, rien n'est perdu. »
Devant la porte du second, il frappa à peine, et, sans attendre, entra. Il ne vit ni le lit sordide, ni les murs ignobles, ni le foyer ébréché, éteint; il ne voulut pas sentir la pestilence de cette tanière. Il ne vit que ce qu'il cherchait : Couderc assis à côté de sa fenêtre, en pantalon noir et en chemise de flanelle, des lunettes sur le nez, recousant gravement un bouton à sa redingote :
« Je le tiens, » se redit Pierre. Et, alors seulement, il remarqua, sur la cheminée, une bouteille de rhum à demi pleine, côte à côte avec un verre vide.
Couderc, surpris, ne reconnut pas ce visiteur imprévu. Il le regarda par-dessus ses lunettes, de l'air doux, un peu inquiet, qui lui était ordinaire. Pierre ne lui laissa pas le temps de se ressaisir et lui dit, les yeux dans les yeux :
— Bonjour, Couderc.
— Hountacque! s'écria le vieux.
PIERRE ET THÉRÈSE 27f
Il se leva brusquement, posa ses lunettes sur l'appui de la fenêtre et, dans son trouble, enfila sa redingote, avec le bouton à demi cousu et l'aiguille pendante au bout du fil.
Puis les membres et le visage secoués de tics bizarres :
— Monsieur Hountacque... Excusez-moi. Je m'attendais tellement peu... (Il s'effarait, offrait sa propre chaise.) Mais prenez donc la peine... Ce n'est pas trop confortable, chez moi... Nous pourrions descendre à l'estaminet, monsieur Hountacque.
— Non, dit Pierre en s'asseyant, nous sommes plus tranquilles ici.
Il ne quittait pas du regard son interlocuteur, observant son émoi. « Il a vraiment l'air pris au piège, pensa-t-il; sûrement, il est dans l'affaire. Mais je le tiens, je ne sortirai pas d'ici que je ne l'aie muselé. »
— Asseyez-vous donc, Couderc, dit-il avec autorité, nous avons à causer.
Couderc obéit. Son allure était si humble, si désemparée, que Pierre résolut de lui parler sévèrement.
— Vous n'êtes pas honteux? lui dit-il.
Le vieux rougit, ses yeux clignèrent, ses muscles le tiraillèrent de façon encore plus désordonnée.
— Ah! fit-il, Mme Hountacque vous a dit... Monsieur, c'est elle qui m'avait permis de lui
écrire! Oui, elle me l'a permis elle-même, à Roquefon. Mme Thérèse m'a dit : « Adressez-vous à moi dorénavant. » Alors, j'ai cru pouvoir... D'ailleurs, j'ai écrit deux fois seulement depuis, monsieur Hountacque... mais je ne le ferai plus, puisque ça vous contrarie. J'ai été malade... Je n'ai pas de travail... Excusez-moi... Je... Pierre l'interrompit.
— Ne faites donc pas l'imbécile, Couderc. Il ne s'agit pas de vos demandes d'argent. Cela, ça m'est égal. Je tolère la mendicité, mais le chantage, jamais, entendez-vous?
Couderc sembla changer de visage, car, soudain, ses tics lui donnèrent du répit :
— Du chantage? C'est à moi que vous dites ça?
Le ton aussi n'était plus le même, moins balbutiant, la voix mieux assurée. Pierre crut à une attitude et tint tête.
— Oui, du chantage. Encore une fois, pas de malice, Couderc; dans votre intérêt, dites-moi qui est derrière vous, qui vous fait marcher. Vous savez qu'on risque gros à me barrer le chemin. J'en ai brisé de plus solides que votre Maxence et que vous. Et puis, voyons! vous qui avez été un honnête homme, vous n'êtes pas honteux de vous laisser acheter par des ennemis à ma femme et à moi, après avoir vécu de nous si longtemps?
Le vieux s'était mis debout; il écoutait de toute son attention. On aurait dit que les paroles de Pierre agissaient sur ses nerfs comme des piqûres réconfortantes. Sa physionomie d'autrefois sembla reparaître sous le masque de déchéance que lui avaient infligé les années et l'alcool, et Pierre reconnut un instant son ancien compagnon.
— Monsieur Pierre Hountacque, dit Couderc, vous n'avez pas le droit de m'insulter. Je vous ai mendié, je suis tombé dans la boisson, c'est vrai... Ça, c'est la destinée qui l'a voulu. Mais je suis un honnête homme, personne n'a le droit de dire que Couderc n'est pas un honnête homme.
Une conviction sincère accentuait, affermissait le verbiage de l'alcoolique. Pierre commença à percevoir que les choses étaient plus complexes qu'il ne l'avait supposé. 11 résolut de pousser Couderc à bout. C'était le seul moyen de le dégriser et de le forcer à parler.
— Laissons donc les protestations, Couderc! dit-il. Dans votre intérêt, dites-moi qui vous fait marcher. Vous concevez que je suis à peu près au courant. On vous a engagé dans une campagne contre moi, on a acheté votre témoignage... sur les affaires Camboulives... Vous voyez que je suis renseigné. Mon pauvre Couderc! est-ce que vous vous imaginez qu'il se
trouvera un juge d'instruction pour tenir un compte quelconque de votre déposition? Mais c'est vous que je ferai condamner pour faux témoignage et pour chantage, et... vous le méritez.
Le bonhomme, à ces mots, devint tout pâle. Il essaya quelque temps de parler, sans pouvoir articuler un mot. Enfin il se redressa, tout à fait, dégrisé.
— Hountacque, dit-il, Hountacque, je ne te permets pas de parler comme ça!
Pierre se leva à son tour, surpris. Le tutoiement du passé revint aussi sur ses lèvres.
— Qu'est-ce que tu dis? tu es fou?
— Je ne te permets pas de me dire que je te fais chanter et que tu me feras condamner comme faux témoin... Je suis une loque, c'est entendu... Je suis une loque, un débris, je me dégoûte moi-même... Mais j'ai moins peur des juges que toi, Hountacque.
Pierre fit un geste de menace.
— Je ne te crains pas, Hountacque, reprit Couderc. D'abord, dans l'état où tu me vois, de quoi veux-tu que j'aie peur? Et puis, ce n'est pas toi qui m'effraierais! Quand nous sommes en tête à tête comme nous voilà, tu sais bien qu'il n'y a qu'un honnête homme dans la chambre, et ce n'est pas toi.
Le sang-froid de Pierre était intact, mais il
écoutait avec une extrême attention les paroles du bonhomme, qui, maintenant, s'excitait au son de sa voix et devenait déclamatoire.
— Moi, je suis un honnête homme. J'aurais pu te faire cracher des billets et des billets de mille, en te menaçant, car, tu as beau être riche et considéré, je ne voudrais pas être dans ta peau. Je suis au courant, moi! Hein? les chèques Camboulives, numéros 3.437, 3.439, 3.450 et 3.457! On ne trompait pas l'œil de Couderc, vois-tu, dans ce temps-là.
— Tu es fou! répliqua Hountacque.
— Fou? Tu vas les voir, les chèques, et tu me diras, en face, si c'est le patron qui les a signés.
Il fit le geste d'aller à la commode, puis, se ravisant :
— Non, c'est trop dangereux. Tu me les prendrais.
Pierre haussa les épaules.
— Comment as-tu la prétention de me faire croire que tu caches dans ta commode des chèques de Camboulives, vrais ou faux? On ne soustrait pas comme ça des chèques dans un service de banque!
Couderc, déjà épuisé par le sursaut d'énergie qui l'avait secoué tout à l'heure, répliqua d'une voix un peu moins assurée :
— Je n'ai pas les chèques, c'est vrai, mais
j'ai les photographies. Si vous m'aviez reçu à Roquefon, je vous les aurais rendues sans vous rien demander en échange... en remerciement de vos complaisances... C'est moi qui ai pris les photographies autrefois, pour étudier la signature à loisir, loin des camarades. Les signatures sont fausses, j'en suis sûr. Et Hémery en était sûr aussi, j'ai bien compris; seulement, il m'a dit de me tenir tranquille... Alors, voilà...
Comme un rideau lentement abaissé, l'expression vague et morne retombait sur le visage du vieil homme; des tiraillements agitaient de nouveau ses paupières, ses joues, les coins de sa bouche; ses gestes se désunissaient. Sa colère tombait comme la flamme d'un papier. Pierre, qui, malgré son sang-froid, avait senti le vent de l'angoisse le frôler quand Couderc avait si simplement livré son secret, se ressaisit : « Il est encore temps, » pensa-t-il. Avec plus de douceur dans la voix et un geste amical de la main sur le bras, il dit :
— Couderc, je t'ai parlé rudement tout à l'heure parce que je croyais que tu agissais mal contre moi. Je vois que je me suis trompé et que tu es resté le brave garçon de toujours. Ce que je t'ai dit d'injuste, je le retire... Donnemoi ces photographies, tu n'y perdras rien.
L'intime humiliation que Pierre ressentit à prononcer ces paroles fut aggravée par le mu-
tisme de Couderc; méditatif, les yeux à terre, le vieux ne bougea pas.
— Eh bien ? insista Pierre.
Couderc dit enfin :
— Vous emporterez les papiers, vous laisserez de l'argent et vous irez dire après que je vous ai fait chanter!
Pierre imposa silence à son orgueil qui se cabrait, et dit :
— Je te regarde comme un très honnête homme; je te demande cela comme un service.
La figure du vieux s'éclaira.
— Bonf C'est que, voyez-vous, monsieur Hountacque, je n'ai plus rien à moi que mon honnêteté. Je ne sais pas pourquoi j'y tiens, d'ailleurs... Ça ne sert à rien; c'est même encombrant. Enfin, on ne se refait pas, c'est ma manie.
Il s'en alla vers la commode, ouvrit un des tiroirs avec une clé qu'il sortit de sa poche. De dessous quelques vêtements il tira un portefeuille dont le cuir n'avait plus d'autre couleur que celle d'une crasse indestructible.
— Les papiers sont là dedans, fit-il.
Pierre suivait impatiemment les gestes redevenus indécis du bonhomme. Il vit ses doigts grelottants ouvrir le portefeuille, fouiller les poches, en tirer, l'une après l'autre, vingt paperasses qu'il remettait ensuite.
— Eh bien ? répéta-t-il.
Couderc tourna vers lui ses yeux hébétés.
— C'est étonnant, fit-il, je ne sais pas les retrouver.
— Donne, fit Pierre.
Le vieux livra son portefeuille sans méfiance. Pierre le vida sur la commode. Avec la précision d'un expert, il examina les documents l'un après l'autre : c'étaient des certificats, un extrait de naissance, des prospectus, un mandat périmé, des lettres. Aucune photographie de chèque.
En se retournant vers Couderc, il s'aperçut que le vieux pleurait.
— Qu'est-ce qui se passe, fit Pierre; tu t'es moqué de moi?
Secouant la tête, Couderc murmura :
— Elle me les a pris.
— Qui ça?
— Ma femme, avant-hier. Je ne comprenais pas pourquoi elle venait... puisqu'elle savait que je n'avais pas d'argent... C'était pour me voler
Ça...
Il ne dit rien de plus, et Pierre, lui aussi, se tut. A quoi bon récriminer? La sincérité de l'ancien comptable n'était pas douteuse. Tout s'éclairait : la femme de l'alcoolique avait servi d'instrument à Maxence ou à ceux qui le faisaient agir. Rien ne pouvait plus arrêter l'inévi-
table. Pierre, de nouveau, et plus fort, sentit le vent de la catastrophe.
— Hountacque, balbutia Couderc, je suis bien ennuyé. Ah! la gredine... Je te demande pardon.
Pierre fut touché. Il fouilla dans sa poche, tendit un billet de cinq cents francs. L'autre hésitait.
— Prends, va, fit Hountacque. Ce n'est pas ta faute! Donne-moi la main.
Quelque chose du passé revécut dans les yeux de ces deux anciens compagnons, si distants maintenant sur l'échelle sociale, et dont le plus misérable n'était pas celui qui, les pleurs aux yeux, tremblait de fièvre alcoolique au seuil de son cabinet de pauvre.
— Adieu, fit Pierre.
— Adieu, répéta Couderc.
Et, de la porte, Pierre l'entendit qui grommelait encore :
■ — Ah! la gredine.
Il y a, dans les crises morales aiguës comme dans les crises physiques, des instants où l'être le plus énergique s'emploie à vivre, sans plus, à continuer d'exister, pour donner à la nature le temps de se recueillir, de tenter la réaction.
Lorsque Pierre Hountacque, selon la protonde logique du langage, « revint à lui », il était assis
sur un banc, dans une partie élevée du parc des Buttes-Chaumont; il tirait sa montre et lisait sur le cadran : dix heures vingt. Entre le moment où il avait entendu Couderc prononcer: « Ah! la gredine » et celui-ci, il ne se souvenait d'aucune pensée. 11 ne savait pas par quel chemin il était venu de la rue des Mignottes à ce banc du parc. Son puissant organisme avait tout juste suffi à empêcher une défaillance du corps, à le garder de ces gestes désordonnés, de ces paroles incohérentes qui échappent aux désespérés vulgaires. Il avait marché devant lui comme un automate, mais comme un automate discipliné. Maintenant, dans cette remise de fortune où il s'était garé d'instinct, sur le banc vide d'une allée déserte, avant de recommencer à penser il reprenait conscience du monde extérieur... Le parc... le lac au fond du ravin... le rocher artificiel avec son temple... le pont célèbre par tant de suicides... les coteaux lointains de Montmorency et de Sannois... les errants à mine de chômage... Ah! la courbe de la grille, autour du parc, que tout à l'heure, dans sa marche de somnambule, il a suivie... Voici le monde intérieur qui s'éclaire à son tour. Les choses, les objets vus avant la crise ressurgissent dans la mémoire : le petit fiacre-auto rouge... le bâtiment de la Douane... l'hôtel, la chambre de Couderc... le portefeuille...
PIERRE ET THÉRÈSE 28f
D'une forte inspiration, Pierre Hountacque boit l'air frais de ce matin de novembre, maintenant pur, ensoleillé comme aux plus beaux jours d'une fin d'été. Il se remet progressivement à penser avec lenteur, avec précaution... Eh bien! toute sa faculté de penser et de vouloir est intacte. Il se sent même, très vite, plus calme et plus lucide qu'avant, quand il échafaudait des hypothèses en roulant dans le fiacre rouge.
C'est qu'alors un élément inconnu arrêtait les conjectures : pourrait-il, en maîtrisant Couderc, écraser du pied la mèche allumée? Maintenant, Pierre n'en doute plus : l'explosion retentira... Son beau-père et lui s'emploieront à en amortir les effets; après tant d'années, on fera difficilement la preuve des faux commis par Chrétien et de sa propre complicité; on aboutira probablement à une ordonnance de non-lieu. Six mois plus tôt, Pierre eût envisagé l'affaire comme une désagréable aventure dont il eût été certain de se tirer. Aujourd'hui encore, il sent qu'il ferait hardiment face au danger si Thérèse, même seule contre tous, croyait encore à son honnêteté. « Mais j'ai avoué à Thérèse... » Maintenant que l'effort immédiat pour arrêter le scandale est épuisé, rien ne le sépare plus de cette angoisse suprême, la seule qui compte.
Et tout de suite, avec une affreuse lucidité, il voit que là est le joint fatidique, le nœud de la
destinée. Sans doute, au cours de la tragique nuit précédente, Thérèse a été pitoyable, quasi maternelle; il a trouvé le repos sur son cœur. Mais tous deux étaient dans l'action, ils pensaient surtout, malgré tout, aux moyens de conjurer le péril imminent. Quand il regagnera tout à l'heure l'hôtel de l'avenue du Bois, Thérèse lui fera bon visage, il en est sûr; elle s'efforcera de l'encourager, elle sera énergiquement, dans la lutte, son alliée... Ce temps de lutte sera encore tolérable, où, ensemble, ils disputeront, pied à pied, leur réputation, où ils arriveront ensemble (Pierre n'en doute pas) à sauver du moins la face.
Mais après?
Après, quand, toute action terminée, ils se retrouveront en tête à tête, Thérèse diminuée socialement par la faute de son mari, — lui condamné devant Thérèse par son propre aveu?... que sera alors Thérèse pour lui? que sera leur vie à deux?
« Elle m'épargnera les reproches, mais je n'en serai pas moins déchu à ses yeux. Elle éprouvera toujours un besoin instinctif de ma présence, mais l'amour comme avant, jamais nous ne le connaîtrons plus... J'ai deviné en elle, cette nuit, l'horreur de m'appartenir... Et même, si j'en triomphais par une surprise des sens, je n'y gagnerais sans doute que de la révolter tout à fait.
« C'est donc inextricable. Thérèse est nécessaire à ma vie, mais non pas une Thérèse condescendante et qui me console; une Thérèse à qui son mari inspire de la fierté et du désir. Celleci, je ne la retrouverai plus jamais.
« Alors?
« Disparaître?... »
Cette solution de la mort volontaire, qui lui était déjà apparue à plusieurs reprises comme la suprême ressource, il l'examina de sang-froid. Naguère, avant de connaître Thérèse, il avait, lui si fortement organisé pour combattre, considéré avec plus d'étonnement encore que de dédain ceux qui s'y réfugiaient. Il lui semblait qu'elle est absurde en soi, puisqu'on peut toujours la différer, la remettre après d'autres tentatives. « C'est qu'alors rien dans la vie ne m'était indispensable. La perte de tout ce que j'avais, de ce à quoi je tenais le plus, je sentais bien qu'elle eût pu se réparer... » Mais, du jour où un certain être humain vous est devenu indispensable, où tous les biens de la vie n'ont de valeur que s'il les partage et, pour ainsi dire, à travers lui, comme elle paraît simple, accessible, raisonnable, cette solution de la mort volontaire! Vivre sans l'être nécessaire, n'est-ce pas être accablé par la mort et en avoir conscience? N'est-ce pas une perpétuelle agonie?
« Et, même en restant aux côtés de Thérèse, je l'ai perdue... »
Quelque chose protesta au dedans de lui :
« Mais Thérèse t'aime malgré tout; trompeur, faussaire, déshonoré, elle t'aime; elle a besoin de toi comme tu as besoin d'elle! Disparaître volontairement de la vie, c'est lui infliger cette perte intolérable qui te ravage en ce moment... et elle n'est pas coupable, elle... »
— En ai- je le droit?
Il prononça ces paroles tout haut, malgré lui. Une fillette d'une douzaine d'années qui jouait au sabot à quelque distance, entendant parler ce solitaire, prit peur et se sauva avec son fouet et sa toupie.
« En ai- je le droit?... » Comme l'idée de la libération par la mort volontaire, cette conception d'une limite morale à sa liberté était venue à Pierre depuis qu'il connaissait Thérèse. Avant de connaître Thérèse, il se sentait intelligent, robuste, utile; il était convaincu que le succès de ses entreprises créait, non seulement pour lui, mais pour beaucoup d'autres, de la fortune et du bonheur. Force bienfaisante, toute sa morale consistait à se développer avec énergie et sérénité. En utilisant les faux de Chrétien, en supprimant Chrétien devenu traître à leur pacte et menaçant, il avait agi comme agit la société quand elle exproprie ou qu'elle châtie. Même à
l'heure actuelle, il n'en ressentait aucun remords; même à l'heure actuelle, il ne se reconnaissait de responsabilité, de culpabilité qu'envers Thérèse.
Il se leva, marcha lentement dans l'allée. Le ciel redevenait indécis, des bouts de nuages rapides traversaient ce ciel lavé par la pluie, trop profond, trop bleu.
« Il est vrai que Thérèse souffrira si je me tue, et qu'elle m'accusera d'abord d'un crime de plus... Et pourtant ce qui m'attire en ce moment vers la mort, ce n'est pas seulement un souci égoïste de libération : c'est, bien plus encore, le désir que notre vie à deux ne soit pas déchue, — ravalée, pour Thérèse elle-même, au besoin instinctif de garder un compagnon qu'elle méprise... »
Pas à pas, indifférent aux gouttes de pluie légères qu'un nuage, fin comme une écharpe de gaze grise, distillait du ciel, Pierre redescendait vers les grilles du parc. Où allait-il? Vers Thérèse, ou vers la mort? Lui-même eût été impuissant à le dire, alors qu'il franchissait la porte et se replongeait dans le fracas de ce Paris populeux, où la mort volontaire, pour un être de sangfroid, est si facile. « Une chute bien préparée sous les roues d'un autobus, et c'est fini... » Il descendit la rue Secrétan, gagna les boulevards extérieurs grouillants de foule. Son allure n'eût
certes pas révélé, même à un observateur perspicace, dans ce méditatif, un désespéré. Au surplus, marchant ainsi vers l'ignoré, il sentait diminuer son angoisse. Il avait enfin démêlé que ce n'était plus son sort à lui qui le préoccupait, mais le sort de Thérèse. Ou du moins son sort à lui ne le préoccupait plus que par rapport à Thérèse. Il ferait ce qui devait la meurtrir le moins, ce qui devait garderie plus de dignité ou de durée à leur union. Lui, il acceptait de souffrir ou de disparaître. Inaccessible toujours aux revendications de la morale des hommes, le vœu de servir Thérèse lui créait une conscience.
A peu près à l'heure où Pierre Hountacque sortait du parc des Buttes-Chaumont, Thérèse se réveillait en sursaut du sommeil de cauchemar où elle s'était débattue durant vingt minutes à peine, plus longues qu'une nuit. Elle se retrouvait seule dans son petit salon, prostrée sur sa chaise longue, le portrait de Pierre entre ses mains serrées. Elle se redressa, puis se mit debout, étonnée de voir la chambre vide. Elle avait conscience qu'il venait de se passer quelque chose dans le voisinage, qu'elle avait été éveillée par un bruit de portes et de voix. Aussitôt, Gertrude entra.
— Qu'y a-t-il? fit Thérèse, déposant sur la cheminée le portrait de Pierre.
— Madame, il y a là M. Maxence qui demande à parler à Madame.
« Que vient-il faire? pensa Thérèse. Dire qu'il désarme? Certainement non... Proposer des conditions d'argent?... Certainement non encore ; il n'est pas vénal. Peut-être quelque marché sentimental?... Oui, c'est cela sûrement; et c'est sans issue; et peut-être je risque un acte de désespoir contre lui ou contre moi. N'importe! au moins je le verrai, je le ferai parler, je saurai ce qu'il projette. »
— Faites-le entrer ici, dit-elle à Gertrude. Elle songeait :
« Pourvu que Pierre ne rentre pas tandis que ce garçon sera encore chez moi! Il le briserait. »
Maxence parut et s'arrêta près du seuil avec un maintien assez fier, le regard droit sur Thérèse. Mais Thérèse n'eut pas de peine, le connaissant comme elle le connaissait, à démêler l'attitude, la composition à l'avance de ce maintien, à surprendre ce qu'il cachait de trouble réel. Elle entrevit que, dans cette rencontre, toute désemparée qu'elle se sentît, elle serait encore la plus forte.
Comme il ne disait rien, elle demanda :
— Que me voulez-vous, Maxence?
— J'ai besoin d'un entretien avec vous, madame, pour arrêter ma conduite, et je crois que vous-même avez intérêt à m'entendre.
Le timbre faussé de la voix, le regard qui se dérobait et que, seule, ramenait l'orgueilleuse
volonté, tout démentait le ferme apprêt de ces paroles. Thérèse n'eut pas besoin d'effort pour répondre avec dignité :
— Moi, Maxence, je n'ai rien à vous dire. Que me voulez-vous?
Le visage tourmenté et intelligent de Maxence rougit, s'anima; toute son allure composée se détendit; il fut naturel et sincère quand il s'écria :
— Pourquoi me parlez-vous durement? Vous ne savez pas quels sont mes projets; personne ne les connaît, quoi qu'on vous ait dit!
— Je juge de vos intentions par ce que vous avez déjà fait, répliqua Thérèse.
Et déjà une lueur d'espérance brillait en elle.
— Vous ne pouvez pas désapprouver que j'aie rejeté violemment l'argent de votre mari, dit Maxence, quand j'ai connu la vraie fin de mon père.
Thérèse hésita un instant, puis :
— Non .. fit-elle... cela... à la rigueur... je le conçois... quoique votre père, en somme, eût fini réconcilié avec son adversaire et que vous n'ayez pas à vous montrer plus intransigeant que lui. Votre révolte, votre restitution, c'est de l'orgueil exaspéré; mais ce n'est pas honteux, tandis que...
Elle n'acheva pas. Ce tut Maxence qui dit, reprenant son attitude :
— iMa visite au Crédit colonial?
— On dirait que vous en êtes fier, répliqua Thérèse, s'échauffant malgré elle. Ah! Maxence, vous si droit, si généreux, faut-il que vous soyez dévoyé! Vous, dénonciateur!
— Je ne suis pas un dénonciateur, s'écria Maxence; ceux qui ont dit cela ont menti!
— Comment qualifiez-vous votre démarche auprès d'Hémery?
— M. Hémery connaît depuis longtemps et mieux que moi les faits dont je lui ai parlé.
Thérèse haussa les épaules.
— Vous jouez sur les mots. N*avez-vous pas invité Hémery à mettre en mouvement le parquet?
— Je savais qu'il refuserait.
— Et comme il refusait, poursuivit Thérèse, n'avez-vous pas annoncé votre intention d'aviser vous-même le procureur de la République? Quel nom donnez-vous à cette démarche-là?
Le sang aux joues, Maxence balbutia :
— Je ne l'ai pas faite.
— Mais vous allez la faire! Vous venez ici pour me proposer je ne sais quelles conditions... (Maxence protesta du geste) la dénonciation n'est pas moins dans votre pensée, vous la méditez! Dénoncer quelqu'un, c'est toujours un acte méprisable; mais dénoncer quelqu'un qui vous a fait du bien...
PIERRE ET THÉRÈSE 29f
— Après beaucoup de mal!
— Qui vous a fait du bien volontairement après vous avoir fait un mal involontaire; dénoncer le mari d'une amie d'enfance qui, elle du moins, ne vous a fait aucun mal, qui a aimé votre mère et vous... ah! cela... c'est tout à fait bas.
— Madame! interrompit Maxence.
Mais Thérèse ne s'arrêta pas.
— Cela renverse toutes les idées que j'avais de vous... Même si une piété filiale rageuse vous excitait à vous venger de Pierre, vous deviez vous contenir à cause de moi.
Pendant qu'elle parlait, peu à peu émue et les larmes proches de la voix, le visage de Maxence avait décelé une agitation croissante, l'impatience de répliquer. Quand elle se tut, il releva les yeux vers elle et, avec une fermeté qui, cette fois, n'était pas jouée, lui dit :
— C'est à cause de vous que j'ai agi, au contraire. Et ce que je ferai désormais dépendra de vous.
— Je ne vous comprends pas.
— Je vais me faire comprendre. Tout à l'heure, je vous ai patiemment laissée insulter à mon caractère, à mes actes; écoutez-moi à votre tour. Vous dites que nos relations anciennes, notre... amitié... vous donnaient, en quelque sorte, des droits sur moi. Pourquoi cette même amitié ne m'en donnerait-elle pas sur vous? Oh!
entendez-moi... je parle du droit de m'intéresser à vous, de défendre votre bonheur, votre repos...
Il s'arrêta. Vraiment, Thérèse ne devinait pas où il voulait en venir. Il reprit, la voix plus basse et plus âpre :
— Vous savez bien que j'ai toujours ressenti à votre égard une grande, une ardente affection. C'est pour cela que j'ai haï votre mariage avec un homme suspect. Oui, laissez-moi parler: suspect! Tout le monde dit de lui, à mots couverts et sans preuves, ce que je dis ouvertement, ce que je puis prouver : M. Hountacque n'était pas digne de vous. J'en étais sûr; mais, quand vous l'avez épousé, je n'avais pas les preuves qui sont aujourd'hui entre mes mains; il ne dépendait pas de moi de vous empêcher de l'épouser. Aujourd'hui, je peux le séparer violemment de vous : je le fais, et j'ai conscience de vous servir. Au prix d'une crise douloureuse, mais courte, vous allez reconquérir votre liberté... Pourquoi souriez-vous ironiquement?
— Parce que j'admire comme vous déguisez en dévouement pour moi votre souci égoïste de revanche.
Maxence resta un instant interdit.
— Oh! fit-il enfin... c'est comme cela que vous me jugez!... Vous devrez retirer de vousmême ce que vous venez de dire, quand je vous
aurai prouvé que je fais bon marché de ma revanche personnelle... Il dépend de vous que je la sacrifie.
— A quelles conditions? demanda Thérèse. Il y eut encore de l'ironie hostile dans sa
question. Le ton injurieux de Maxence, parlant de Pierre, avait irrité Thérèse, plus peut-être que ses projets.
Le jeune homme reprit — et maintenant la fougue de sa parole et de son geste soulignait sa sincérité :
— Vous cherchez inutilement à m'humilier. Je ne pose aucune condition. Vous savez îa vérité sur votre mari, votre père la sait, ou va la savoir. Je ne suppose pas que vous comptiez demeurer Mme Pierre Hountacque. Donnez-moi seulement l'assurance que vous allez reprendre votre liberté, et je renonce à avertir la justice; j'abandonne votre ex-mari à sa conscience. Peu m'importe que la société condamne ou non un faussaire de plus.
Il avait à peine prononcé ces derniers mots que Thérèse marcha sur lui :
— Sortez, Maxence! dit-elle.
Il fut décontenancé par cette attaque brusque, fit à reculons quelques pas vers la porte... Tout près du seuil il se heurta à un siège, s'arrêta, mit la main sur le dossier, regarda Thérèse. Son arrogance était abattue.
— Ah! balbutia-t-il... comme vous l'aimez! Thérèse ne fut pas désarmée par la douleur
que ces mots exprimaient.
— Certes, répondit-elle, je l'aime totalement. Je lui ai promis d'être son appui dans les bons et dans les mauvais jours : les mauvais jours sont venus, je tiens ma promesse; je n'y ai aucun mérite, car je n'y ai aucune peine. Si donc il faut, pour vous empêcher de dénoncer Pierre, que je cesse d'être sa femme, allez, allez trouver le procureur! Avant comme après votre dénonciation, nous ne ferons qu'un, Pierre et moi. Tous les coups qu'on lui porte m'atteignent, mais je suis heureuse d'être frappée en même temps que lui. Allez, Maxence, allez nous dénoncer !
Maxence, tremblant comme s'il avait la fièvre, murmura :
— Vous êtes dure.
— Avez-vous ménagé Pierre, vous?... Partez! Presque à voix basse, il répliqua, cramponné
au dossier de la chaise, comme pour s'y retenir :
— Ne m'accablez pas, ne me chassez pas. Je ne peux pas supporter que vous me détestiez! Je me suis interdit de haïr votre mari jusqu'au jour où j'ai connu la fin de mon père; alors j'ai ressenti un grand soulagement. <r J'ai k droit, j'ai le droit! » ai-je pensé, et cela me libérait.
Elle voulut lui imposer silence, mais il se rapprocha et poursuivit :
— Je vous disais tout à l'heure que vous étiez la cause, le but de ce que j'ai fait hier, et de ce que je médite. Eh bien! c'est exact, je vous le jure... dans le sens que je vous ai dit... et dans un autre sens encore, qu'il faut bien que je vous dise. J'ai voulu vous arracher à Pierre Hountacque, mais j'ai voulu aussi l'arracher de votre pensée, de votre cœur... que vous ne l'aimiez plus.
— Mais qu'y gagniez-vous? demanda Thérèse, émue peu à peu par l'évidente détresse de cet exalté.
— Vous me rappelez durement le peu que je suis pour vous. Oh! ne le niez pas; et surtout ne m'offrez pas de pitié! Je ne suis rien pour vous qu'une chose... qu'une ombre... Pourtant (sa voix se refit ardente et âpre), j'existe, j'ai un cœur... qui peut souffrir, saigner. Je ne suis pas assez puéril pour avoir jamais imaginé que je pourrais être aimé de vous, être votre mari. Mais, mariée à un autre qu'à Pierre Hountacque, j'aurais pu penser à vous sans amertume.
— Quel qu'eût été mon mari, dit Thérèse, je me serais considérée comme liée à lui dans la bonne et la mauvaise chance.
— Vous le croyez! s'écria Maxence... Ce n'est pas vrai! Mariée à un autre, tout au plus auriezvous fait cause commune avec lui par devoir. Tandis que vous êtes attachée à Pierre Houn-
tacque par une force qui n'est pas le devoir, mais qui est plus forte que tout. Je la connais. On croit qu'on peut quelque chose contre ce qu'on aime, et puis... à la dernière minute, on hésite, on fléchit... on est comme je suis ici devant vous, n'ayant plus de résistance, plus de volonté... captif!
Sa bouche sèche prononçait difficilement les mots; il se rapprocha encore de Thérèse et lui dit tout près, balbutiant, buttant sur les syllabes :
— Mais, vous aussi, vous êtes captive, autant que moi! Et ce n'est pas le mérite de Pierre qui vous attache... ce n'est pas ce qu'il a fait pour vous... c'est que vous avez besoin de lui, besoin d'être dans ses bras...
— Maxence! protesta Thérèse.
Elle ne put lui imposer silence. Il poursuivit :
— Vous êtes allée à lui sans raison, vous l'avez voulu pour mari, malgré toutes les résistances, et vous ne l'abandonnerez jamais, même indigne, pour ne pas perdre une caresse.
Thérèse, rouge de pudeur, essaya encore de l'arrêter du geste.
— Pourquoi protester? haleta Maxence. Ce n'est pas votre faute ... Ça s'appelle l'amour. Il y a des êtres qui inspirent cela... comme Pierre Hountacque... comme vous. D'autres ne l'inspirent pas; ils le subissent, comme moi.
Il fit une pause, puis, cramponné de nouveau à son dossier de chaise :
— Ah! se dire que jamais, jamais!... voilà la chose affreuse qui empoisonne la vie!... Jamais je ne compterai pour vous, jamais... Et cependant je vaux Pierre Hountacque comme intelligence... je vaux mieux que lui comme moralité.
— Prenez garde, Maxence! dit Thérèse. (Elle avait eu un instant de pitié; mais elle se reprenait, s'irritait de nouveau, pressentant que Maxence allait encore attaquer Pierre.) Prenez garde! J'entends qu'en ma présence vous respectiez mon mari absent.
Maxence était à bout, incapable de se contenir.
— Respecter Pierre Hountacque, s'écria-t-il, ah! non, par exemple! Si- l'un de nous deux mérite le respect de l'autre, c'est moi, je pense! Ma pauvreté n'a jamais fait tort à personne. Pour restituer à votre mari ses dix-huit mille francs, j'ai engagé sept ans de ma vie, de mon travail, tandis que lui... (à mesure qu'il parlait, il s'excitait et sa voix devenait rauque)... lui... il a beau être élégant, descendant de hobereaux... sa peau a beau vous tenter... il n'en est pas moins le fils d'une drôlesse et un faussaire... oui, un faussaire, un faus...
Il ne put répéter une troisième fois l'injure, car Thérèse le saisissait au collet, le maîtrisant,
lui, chétif, défaillant; de toute sa force de jeune amazone, elle le poussait vers la porte. Il balbutia :
— Thérèse!
— Je vous défends... lui dit-elle sans lâcher prise... Je vous défends d'insulter mon mari! Êtes-vous donc fou de vous acharner à l'entraîner dans la responsabilité des faux commis par votre père?
Maxence eut un sursaut qui le dégagea.
— Mon père? dit-il... Que vient faire mon père là dedans?
L'interrogation était si sincèrement effarée que Thérèse comprit :
— Vous ne le saviez pas? dit-elle.
Maxence s'assit doucement, avec des tâtonnements de mains, une hésitation vacillante de tout le corps, comme un homme qui vient de recevoir un coup sur la nuque. Un temps assez long, Thérèse entendit la pendule battre dans le silence, comme le cœur de la chambre.
« Quoi! pensait-elle, il ne savait pas! Mais, par quelle voie n'a-t-il donc atteint qu'une partie de la vérité? »
Que Maxence vînt d'apprendre à l'instant même la complicité de son père, ce n'était pas douteux, rien qu'à le voir. Respirant avec difficulté, il oscillait sur sa chaise, d'un balancement comme en ont les idiots d'hôpital. Mais la pen-
sée du jeune homme demeurait lucide; elle recommençait les étapes de sa campagne de revanche : les révélations de Couderc, l'interrogatoire de sa mère, tout ce que celle-ci avait tenté pour l'arrêter... Hémery lui-même lui avait si fortement conseillé de s'abstenir! Ce ne fut pas une lente cristallisation produisant la certitude; ce fut, pour ainsi dire, une explosion d'évidence dans son cerveau.
— Je comprends... murmura-t-il.
Puis, d'une voix basse, d'une voix de convalescent qui se force à parler, et comme s'il parlait de toute autre chose :
— Est-ce que ma mère est venue vous voir hier ou ce matin? demanda-t-il.
— Je ne l'ai pas vue, répliqua la jeune femme.
— Vous la verrez... Quand je l'ai quittée ce matin, j'ai deviné que, désespérant de me retenir, elle allait s'adresser à vous. Je vous demande... je vous demande en grâce de ne pas lui dire que je sais... Il ne faut pas qu'elle s'en doute.
Il se tut. De grosses larmes apparurent au bord de ses yeux et commencèrent de couler le long de ses joues, sur sa légère moustache jaune, sur les revers de son veston.
— Oh! murmura-t-il, que ce soit vous... vous... qui me portiez ce coup!
Puis, après un silence :
— Mon pauvre papa... Croiriez- vous que j'étais fier de lui?
Les larmes redoublèrent. Thérèse, émue, s'approcha :
— L'aimez-vous moins, maintenant? dit-elle. Il secoua la tête :
— Non!... Mais j'ai dû vous paraître bien ridicule tout à l'heure, avec mes airs de justicier... Pardonnez-moi. J'étais encore plus loin de vous que je ne le croyais... Alors, venant du peu de chose que je suis, ce que je vous ai dit n'importe guère!
Thérèse fut bouleversée. Depuis qu'elle connaissait Maxence, elle l'avait vu timide, ombrageux, exalté, ou tendre; jamais elle ne l'avait vu humble. Et voilà qu'il lui apparaissait dépouillé de son orgueil. C'était si douloureux qu'elle eut presque du remords d'en être la cause. Elle mit sa main sur l'épaule de l'enfant immobile qui, maintenant, les yeux dans le vide, ne pleurait plus.
— Allons, Maxence, courage! Les fautes sont personnelles, et si notre cœur assume celles des êtres que nous aimons, notre responsabilité n'en est pas entamée.
Il murmura, comme pour lui-même :
— J'ai pu trouver dix-huit mille francs... mais les cent trente mille francs auxquels se montent les faux... accrus par le jeu des intérêts... ma vie ne suffira pas à les gagner...
PIERRE ET THÉRÈSE ^Of
Ses yeux se relevèrent sur ceux de Thérèse. La jeune femme répondit avec une calme gravité :
— Cet argent sera restitué, Maxence.
Il ne répliqua rien... Sa main chercha la main de Thérèse et il y appuya ses lèvres sans qu'elle la dérobât. Aucune parole de plus ne fut pro-' noncée sur ce sujet, mais tous deux s'étaient compris. Une confiance mutuelle, l'échange de leurs secrets avoués, les rapprochaient maintenant. Il garda quelques instants la belle main sur ses lèvres comme une relique réconfortante. Au moment où il l'abandonnait, la femme de chambre entra.
— M. Dautremont est de retour avec MlIe Suzanne, fit Gertrudc.mais Mme Chrétien est arrivée en même temps par l'office et elle demande à voir Madame le plus tôt possible.
— Avez -vous dit à Mme Chrétien que M. Maxence était là? demanda Thérèse.
— Elle le sait, madame.
Des yeux, Thérèse consulta Maxence. Le regard du jeune homme répondit : oui.
— Priez mon père et ma sœur d'attendre quelques instants au grand salon; je recevrai d'abord Mme Chrétien ici.
Pendant la minute où Thérèse et Maxence demeurèrent seuls, le jeune homme remit à Thérèse une enveloppe fermée.
— Voilà les photographies des chèques, dit-
3<d6 PIERRE ET THÉRÈSE
il, que Couderc avait conservées. Sa femme, pour quelques louis que je lui ai donnés, les lui a soustraites. N'ayez d'ailleurs aucune crainte de ce côté : elle ignore absolument l'importance de ce qu'elle a pris : le mot de ce taux y> n'a pas été prononcé devant elle.
Thérèse reçut l'enveloppe, hésita un instant, puis, sans l'ouvrir, la lança dans le feu... Comme la flamme avivée montait dans l'âtre, Mme Chrétien entra, toute noire, toute menue. Sa figure noble et usée exprimait une angoisse de mère de douleurs. Ayant sans doute pressé le pas, elle ne pouvait parler, faute d'haleine, mais le premier coup d'oeil qu'elle jeta sur Maxence et sur Thérèse lui montra que la crise, entre eux, n'était pas au paroxysme qu'elle redoutait. Elle respira d'un grand trait.
— Qu'y a-t-il, ma bonne Maria? demanda Thérèse.
Maxence ne laissa pas sa mère répondre :
— Maman venait, comme je vous l'ai annoncé, madame, pour m'empêcher d'être l'injuste énergumène que j'ai été tout à l'heure... Eh bien! ma chérie, continua-t-il, allant prendre sa mère par le buste, l'attirant contre lui et baisant ses pauvres yeux brûlés, je suis heureux que tu arrives trop tard. Mme Hountacque m'a témoigné une pitié que, vraiment, je ne méritais pas; au lieu de me jeter dehors comme c'était son droit, elle
a eu la complaisance de me démontrer que je me trompais.
— Ah! fit Mme Chrétien, Mme Hountacque t'a dit- Elle se dégagea pour regarder son fils, pour
bien se rendre compte qu'il ne divaguait pas et qu'il était sincère. Il reprit :
— Elle m'a démontré, d'une façon qui ne souffre pas de doute, que Couderc, de très bonne foi, m'a induit en erreur. Les chèques dont il a pris la photographie sont authentiques, la paralysie de Camboulives a causé le tremblement des signatures; mais M. Hémery, au moment même de la présentation des chèques, il y a neuf ans, avait remarqué cette signature tremblée et avait fait suivre le mouvement des fonds. Tout fut trouvé correct.
Mme Chrétien écoutait ces paroles avec une stupeur qu'elle n'essayait pas de dissimuler. Quant à Thérèse, elle était plus émue peut-être qu'en pleine discussion avec Maxence, car elle suivait le drame intérieur qui se jouait dans l'âme du jeune artiste. Ah! décidément, l'humiliation avait rompu le ressort de son orgueil, comme ces coups de barre qui, jadis, brisaient les jambes des condamnés! « Pauvre petit! » pensa Thérèse. Elle ne condamna pas son mensonge; ellemême, pour ne point accabler son mari, n'avaitelle pas, sinon travesti, au moins obscurci la vé-
■}o8 PIERRE ET THÉRÈSE
rite des faits, en présence de son père, de Suze et de Pontmagne? Elle comprit que, jusqu'à la crise actuelle, elle n'avait été, comme cet enfant, avec la différence d'une situation plus haute et d'une âme plus sereine, qu'une néophyte mal initiée aux mystères douloureux de la vie.
— Alors, madame, balbutia Mme Chrétien, vous ne lui en voulez pas? Vous lui pardonnez?
— Certes, fit Thérèse. Maxence souffrait surtout de la pensée que le nom de son père pouvait un jour être mêlé à cette absurde histoire; mieux vaut qu'il s'en soit ouvert à moi et que nous ayons ensemble éclairci les choses.
Mme Chrétien s'assit sur une chaise; les larmes lui jaillirent des yeux; elle les essuyait en s'excusant :
— Je suis ridicule, je vous demande pardon, mais j'ai eu tellement peur! pardonnez-moi!
Thérèse l'embrassa :
— Je comprends votre émotion, ma bonne Maria. Reprenez-vous et rassurez-vous. Tout cela n'était qu'un mauvais rêve : il est fini.
Maxence réfléchissait.
— Je voudrais, dit-il, être entendu par M. Dautremont; il est ici, n'est-ce pas?
— Oui, fit Thérèse, il est avec ma sœur, dans le salon.
Elle montra la porte de droite. Les yeux de Maxence redevinrent brillants :
— Je vous en supplie, madame, permettezmoi d'être entendu par eux, en présence de ma mère et en votre présence.
— Oh! Maxence, implora Mme Chrétien.
— Maman, je t'assure que c'est nécessaire. Mme Hountacque ne me refusera pas.
« Non, pensa Thérèse, il n'est pas changé, c'est toujours le même petit exalté qui ne saurait rien faire avec mesure. Après la folie de la haine, la folie de la réparation. »
Elle alla ouvrir la porte du salon et fit signe à M. Dautremont et à Suze de la rejoindre. Comme ils paraissaient surpris de trouver là Maxence et Mme Chrétien, elle dit :
— Maxence Chrétien désire vous faire une communication qu'il juge importante; je vous prie de vouloir bien l'écouter.
Suzanne, avec son instinct de femme, comprit aussitôt. Elle glissa à sa sœur ces mots à voix basse :
— Bravo! il est dompté, le jeune fauve... D'ailleurs, je t'annonce qu'Hémery tient ferme pour nous.
Maxence s'était déjà recomposé une attitude. L'accès de simplicité que lui avait valu son humiliation était aboli; il redevenait le comédien sincère qu'il devait demeurer toute sa vie. Il ne put s'empêcher de saluer en comédien l'auditoire de choix qui le guettait, un peu étonné;
puis, avec un mélange de timidité et de défi :
— J'ai demandé à Mme Hountacque la permission de faire ici une déclaration publique.
Personne ne répondit; il reprit :
— Vous connaissez ma démarche auprès de M. Hémery, au Crédit colonial. Quand je l'ai accomplie, j'étais de bonne foi... et je ne permets à personne de condamner cette démarche qui me fut dictée par ma conscience.
Les derniers mots de cette phrase furent prononcés d'un ton presque provocant. Suze, agacée, murmura :
— Chacun a sa conscience!
Maxence l'entendit.
— Oui, mademoiselle, répliqua-t-il; chacun a sa conscience, comme vous dites, et celle des laborieux est souvent plus scrupuleuse que celle des oisifs.
— Laisse-le donc parler! dit Thérèse à sa sœur.
Content de sa phrase, à laquelle Suze avait répondu par un haussement d'épaules, le jeune homme poursuivit :
— Depuis cette démarche qui, je le répète, m'était commandée par ma conscience, j'ai acquis la conviction que j'avais été induit en erreur. Je juge donc de mon devoir de le déclarer ici : M. Pierre Hountacque n'est pas l'auteur des chèques que j'ai signalés à M. Hémery.
— Ah! je suis contente, murmura Suze en se pressant contre son aînée.
Et Thérèse sentit que cette âme frivole lui revenait.
— Mais alors, objecta M. Dautremont, quel en est l'auteur? Ils ne se sont pas faits tout seuls !
Maxence eut un instant d'hésitation.
— M. Hémery m'avait affirmé hier qu'ils sont authentiques... Les explications qu'a bien voulu me donner Mme Hountacque confirment cette authenticité et dissipent tous mes doutes.
Son regard, en prononçant ces paroles, s'était attaché sur Thérèse comme pour puiser la force de mentir. Dautremont déclara :
— Ce que vous dites maintenant, jeune homme, s'accorde avec les déclarations que M. Hémery vient de me faire à moi-même... Mais, dès lors, votre imprudence a été inqualifiable, et vous mériteriez...
— S'il a été imprudent, interrompit Thérèse sans laisser à Maxence le temps de répliquer, il répare son erreur loyalement.
— Puisque vous m'approuvez, madame, dit Maxence, tout le reste m'est égal. Viens, maman.
Il ne salua personne et se dirigea vers la porte, emmenant sa mère; Thérèse les rejoignit, tandis que M. Dautremont et Suze conversaient à voix basse. Sur le seuil, Maxence murmura :
— J'ai fait ce que j'ai pu, n'est-ce pas?
— Oui, dit Thérèse. C'est bien. Je vous remercie.
Sa mère passa la première. Il implora :
— Vous ne me détesterez pas?
— Non, fit Thérèse, je reste votre amie. Adieu.
Quand elle rentra dans la chambre, troublée de pitié pour cet enfant qui l'aimait, Suze la salua gaîment de ces mots :
— Et voilà comment nous savons, nous autres femmes, dompter les fauves! Bravo! la dompteuse!
— Mais enfin, questionna M. Dautremont, que s'est-il passé entre vous?
— Rien de bien dramatique, répondit Thérèse, qui, pour rien au monde, n'aurait voulu livrer l'humble et poignant secret de celui qui venait de partir. Tout se résume en ce qu'il vous a déclaré. Il avait fait une démarche inconsidérée. Grâce aux renseignements précis que je tenais de Pierre, j'ai pu le lui démontrer; il s'est rendu à l'évidence, et vous voyez qu'il a assez crânement reconnu ses torts.
— C'est un petit orgueilleux et un petit sot, murmura M. Dautremont. Je demanderai à Pontmagne de le faire surveiller.
— Oh! dit Thérèse, maintenant je suis bien sûre qu'il ne fera plus rien contre nous!
— Qu'en sais-tu? Pontmagne, qui s'y connaît,
croit que ce garçon finira dans une maison de santé.
Le cœur de Thérèse se serra, elle se rappela le dernier regard de Maxence qui avait répondu à son adieu. Oui, c'était presque le regard d'un dément...
Mais la porte se rouvrait, et toute autre image fut soudain chassée du cerveau de la jeune femme.
— Ah! Pierre, soupira-t-elle.
Elle courut à lui et ne put se défendre de lui prendre la tête dans ses mains, de l'embrasser deux fois en lui glissant à l'oreille :
— Ne crains plus rien, Maxence sort d'ici. Il ne dépose pas de plainte; il est désarmé.
Plus tard, la jeune femme se rappela avec admiration le sang-froid impassible avec lequel Pierre, tout en lui rendant son étreinte, accueillit cette nouvelle.
Il s'avança dans la pièce.
— Un conseil de famille ? dit-il un peu ironiquement.
— Vous savez la nouvelle? fit M. Dautremont. Le jeune Chrétien renonce à sa dénonciation.
— C'est fort sage de sa part, répliqua simplement Pierre.
Il y eut un silence gênant. Suze, brusquant le départ, alla vers Pierre.
— Allons, nous vous laissons. Après cette émotion, vous devez avoir besoin du tête-àtête.
Elle voulut lui tendre la main, hésita, n'offrit que deux doigts.
— Qu'est-ce que c'est que cette façon de me tendre la main? fit Pierre avec un demi-sourire.
Suze rougit.
— C'est vrai... dit-elle. Tenez, je vous aime bien, parce que vous êtes rudement d'aplomb, vous!
Ils se serrèrent la main à l'anglaise, virilement. M. Dautremont vint à son tour donner la main à son gendre.
— Au revoir! Vous comprenez si je suis content de vous voir sorti d'affaire! Mais ne vous remettez pas dans le même cas!
— Qu'est-ce que vous dites? gronda Pierre sans cesser de sourire et sans lui lâcher la main.
— Ne me serrez donc pas comme cela, fit Dautremont. Je vous conseille de ne pas vous remettre dans le même cas, voilà tout.
— Dites-moi, mon beau-père, fit Pierre serrant toujours la main du sénateur, quand le meunier de Détroit s'est tué — vous vous rappelez, en juillet dernier? — parce que vous l'aviez ruiné par un coup de Bourse, est-ce que je vous ai infligé des conseils, moi?
— Pierre!... implora Thérèse.
PIERRE ET THÉRÈSE } I f
Il lâcha la main qu'il avait meurtrie. Dautremont, interloqué, murmura :
— Vous êtes nerveux, je le vois!... Mais je fais la part des circonstances et je vous laisse. Allons, viens, Suze!
— Ne vous taquinez donc pas tous les deux, dit la jeune fille.
Les baisers qu'échangèrent les deux soeurs amollirent la tension de ce départ. Le beau-père et le gendre se quittèrent sans un mot.
}l6 PIERRE ET THÉRÈSE
Quand, la porte refermée, Pierre et Thérèse se retrouvèrent seuls dans le petit salon, le silence, entre eux, se prolongea. Dehors, le temps s'éclaircissait de nouveau; par instants un rayon de soleil, pâle et trouble, se jouait sur les glaces des cadres et des miroirs, sur les dorures des meubles et les cristaux des lustres. Thérèse observait son mari. Elle remarqua que son attitude de force et d'ironie l'abandonnait peu à peu. La figure de Pierre devint grave. Toute son allure s'alourdit. Il alla s'asseoir sur le fauteuil voisin de la cheminée.
Sa femme le rejoignit; elle se tint debout à côté de lui.
— Pierre, dit-elle, je suis là!
Il prit la main qui pendait sur la jupe et la
serra un instant, d'une étreinte qui parut à Thérèse presque timide. Sa tête se pencha, son dos se courba; on eût dit qu'il sentait peser sur ses épaules un fardeau trop lourd.
— Comment! s'écria Thérèse... Du découragement ? Toi ? De la lassitude ? A l'heure où tout se résout? La bourrasque est passée et tu fléchis?
Il releva le front et montra à Thérèse un visage si étrange, si différent de ce qu'il était à l'ordinaire, qu'elle en fut bouleversée. Elle s'assit à côté de lui; elle lui parla de près, comme on parle à un être frappé de syncope ou de délire, avec la peur qu'il ne vous entende pas, qu'il ne vous réponde pas.
— Pierre, que se passe-t-il? Tu semblés désespéré... Mais alors, moi, que vais-je devenir? Parle-moi, au moins! Dis-moi que c'est seulement une dépression nerveuse momentanée...
Il murmura d'une voix basse et égale :
— Je suis très las, c'est vrai.
— Eh bien! repose-toi... reprends ta force ici, près de moi. Mais, je t'en conjure, n'aie pas cet air absent, vaincu. Tu me ferais supposer que tout n'est pas fini... que tu ne m'as pas tout dit cette nuit, et qu'il y a encore d'autres menaces contre nous.
Il protesta :
— Oh non!... cela... je te le jure!... Tu sais tout, maintenant.
— Alors ton abattement estinjustifiable!... Je te dis que Maxence est parti maîtrisé, repentant. Ecoute-moi... Il faut que je te raconte comment cela s'est passé...
Elle s'approcha de lui plus encore, lui prenant la main. Et, tandis qu'elle lui parlait avec l'espoir et la volonté de lui redonner du courage, elle sentait son propre cœur se découra- — Ecoute, reprit-elle... Maxence est arrivé ici pendant que j'étais seule. Je n'ai pas hésité aie recevoir... Sais-tu ce qu'il venait me proposer? De séparer ma vie de la tienne, de divorcer. A ce prix-là, il abandonnait ses projets.
Pierre écoutait attentivement, mais sans émotion apparente. Thérèse, de plus en plus angoissée, continua :
— Tu devines comment je l'ai accueilli! Et nous allions nous séparer en violence, quand — je ne sais par quel soubresaut de la discussion — il m'a échappé de lui dire que l'auteur des faux, c'était son père... D'apprendre cela, ça l'a brisé, fauché... Croirais-tu qu'il l'ignorait?
— Oui, fit Pierre de la même voix blanche. J'ai compris, ce matin, que Couderc aussi l'ignore. Chrétien, il y a neuf ans, ne s'est confié qu'à sa femme.
On eût dit qu'il parlait d'une aventure qui ne le touchait point. Thérèse demanda :
— Alors, tu as pu joindre Couderc?
— Sans difficulté, dans son logement des Buttes-Chaumont.
— Qu'est-ce qu'il t'a dit?
Mais il répondit, avec un frisson douloureux dans les muscles du visage :
— Je t'en prie... ne me demande pas de raconter tout de suite. Plus tard, je te le promets... Cela n'a d'ailleurs aucun intérêt, puisque je n'ai abouti à rien. Pour le moment, je voudrais même n'y plus penser.
Il se tut. Et Thérèse, désolée, ne sut plus que lui dire. Elle ne put que serrer cette main qu'elle tenait, essayant de communiquer à Pierre ce qui lui restait d'énergie par le contact et par le vouloir; Pierre ne répondait que par de rares pressions, de plus en plus faibles. Alors, peu à peu, ce silence, cette inertie, glacèrent le cœur de la jeune femme. Elle eut la sensation de l'abandon, de la mort. Ses larmes jaillirent.
— Oh! ne pleure pas! Je t'en conjure, fit Pierre. Ne pleure pas à cause de moi!
Elle sanglota :
— Est-ce que je peux n'être pas désespérée, à te voir comme te voilà? Comment! Cette nuit... quand tout nous accablait... quand nous pouvions craindre qu'une accusation publique nous mît au pilori... tu étais brave, tu étais fort, et' malgré tout, tu me contraignais presque à t'ad-
mirer. Je pouvais m'appuyer sur toi! Et maintenant que le cauchemar s'est enfui, que tout est fini, je te vois... non pas désemparé... mais, c'est pire... je te vois muré, muet, comme étranger à moi! Que s'est-il donc passé de nouveau depuis que tu m'as quittée? Que s'est-il passé de nouveau et de secret, que j'ignore, que tu ne veux pas me dire? Tu ne me feras pas croire qu'il ne s'est rien passé, voyons!
Pierre leva sur elle des yeux où elle lut, malgré ses préventions, la volonté d'être sincère.
— Eh bien! non... dit-il... il ne s'est rien passé... rien de positif, du moins, de tangible... Seulement, je suis comme un homme qui a pris son élan pour foncer sur un obstacle, et qui trouve l'obstacle effondré au moment de le heurter. Alors, lui-même s'abat par terre; le choc l'aplatit, l'assomme... Voilà ce qui m'arrive... Quand je suis rentré ici tout à l'heure, une seule raison me soutenait, me guidait, une raison qui dominait même mon désir d'en finir avec la vie...
— Ah! interrompit Thérèse. Encore cette épouvantable idée!...
Mais l'émotion de la jeune femme ne réagit pas sur Pierre. Il reprit simplement :
— Oui... J'y ai pensé... avec plus de force encore, quand j'ai constaté que je ne pouvais plus empêcher les choses... Si horrible qu'elle te paraisse, Thérèse, c'était encore la solution la plus
raisonnable, la plus digne de nous deux... Et j'allais la réaliser...
Thérèse, d'un geste d'effroi, jeta soudain ses deux mains devant ses yeux. Pierre les lui reprit doucement dans les siennes.
— J'allais la réaliser quand j'ai songé : « A l'heure qu'il est, la plainte de Maxence est sans doute déposée. Il est trop tard pour étouffer le scandale, et ma mort l'aggravera. J'ai le devoir de lutter à côté de Thérèse et de la défendre : après je verrai à la libérer de moi. » Voilà, je te le jure, ce qui m'a arrêté. Maintenant que tout est résolu... et que je le sais... je te demande pardon d'être vivant.
Thérèse balbutia, effrayée par le navrement absolu que traduisaient les paroles de Pierre :
— Mon mari... mon mari... je veux te garder!
— Est-ce la peine? murmura Pierre... Je ne suis plus moi; je suis brisé.
Il médita un instant comme s'il regardait en lui-même et cherchait à expliquer une sensation encore confuse, qu'il démêlait à mesure.
— Ce qui se passe en moi est extraordinaire. Il me semble en ce moment qu'une sorte de flot obscur, oui, il n'y a pas d'autre nom : quelque chose d'obscur, de noir, m'envahit, me submerge intérieurement... quelque chose de noir que je portais en moi, qui m'opprimait avant
cette affreuse crise, mais que notre bonheur, d'abord, puis la crise même, la nécessité d'agir, refoulaient, pour ainsi dire.
Thérèse se garda de l'interrompre. Il reprit :
— Même avant cette nuit... même avant notre retour à Paris, même pendant nos mois de Norvège, si poignants, si doux... oui... ce noir était en moi qui me menaçait, qui grossissait. Je ne voulais pas le voir, parce que je me sentais plus fort que lui; je le défiais... Et plus tôt encore... avant le séjour d'Aaberg, avant le voyage de noces... pendant nos fiançailles... le noir était en moi... Mais je ne redoutais rien de lui, j'étais trop triomphant!
Il se tut un instant. Puis tout à coup :
— Tiens! je sais la première fois où je l'ai distingué en moi, le noir... c'est à Roquefon... le jour où je t'y ai vue pour la première fois. Quand je me suis retrouvé seul dans ma chambre, la journée finie, je t'appartenais déjà, j'étais grisé, fou... Mais... tout à l'horizon de mon cœur... mystérieux, menaçant... le noir était apparu... en même temps que ton image... en même temps que de te connaître, de te vouloir... Est-ce que tu me comprends?
Le cœur de Thérèse, aux paroles qu'il prononçait, loin de s'angoisser davantage, s'était dilaté peu à peu. Elle dit:
— Je crois que je te comprends. Quand tu
HERRE ET THÉRÈSE }2}
m'as connue, moi dont la vie était tout unie (et Dieu sait que je n'y avais pas de mérite!) tu as connu le remords de ce que ta vie avait contenu de coupable.
Mais il hocha la tête :
— Non! ce n'est pas cela...
Un moment, il suivit en lui-même sa propre pensée. Puis :
— Je n'avais pas de remords. Je ne crois pas que j'en aie encore aujourd'hui : pardonne-moi de te le dire avec franchise... Quand je considère l'homme que j'ai été... oui, le complice de faussaire que j'ai été à vingt-six ans... l'homme qui a usé de sa force supérieure pour se défaire du complice devenu traître... je ne peux toujours pas me condamner. A plus forte raison ne me condamnais-je pas à l'heure où je t'ai rencontrée. Mais, dès cette heure-là, j'ai eu le sentiment que d'associer à toi un homme qui avait cette morale, qui avait ce passé, c'était mal, car tu risquais d'en souffrir : je pressentais confusément que tu en souffrirais. Le noir, c'était ce pressentiment. Que je souffrisse, moi, je le trouvais juste; je n'appelais pas cela un châtiment; j'appelais cela une malchance, un échec. C'était une partie perdue contre le destin, et je savais bien que je risquais d'en perdre. Mais toi, tu n'avais pas joué contre le destin, et je te faisais risquer la défaite avec moi, sans te prévenir.
Cela, c'était coupable. De cela, j'avais de l'appréhension, ou, si tu veux, du remords. Et ce remords, ce noir a été en s'accroissant depuis ce jour-là jusqu'à hier, jusqu'à cette nuit, jusqu'à ce matin où, au moment même où le danger positif s'évanouit, il déborde et m'empoisonne. Ah! je suis bien misérable!
Il se leva, appuya son coude sur la tablette de la cheminée et sa tête sur sa main. Thérèse le rejoignit :
— Aie donc le courage, dit-elle, de penser et d'avouer que ton passé te fait horreur, que tu le condamnes... Un mauvais orgueil te bride encore. Mais tu n'en as pas moins refait ta conscience.
Il eut un geste de colère :
— Non! je n'ai pas refait ma conscience... Ma raison n'a pas changé de loi. Ce qui est vrai, peut-être, c'est que ta conscience à toi a fini par me pénétrer, qu'elle m'opprime. Ma raison reste libre, et jamais, entends-tu? jamais tu ne me feras condamner mon passé avec ma raison. Seulement tu as conquis ma sensibilité, mes nerfs, mon cœur, appelle cela comme tu voudras, enfin... toutes les choses qui sont en nous et qui échappent à notre raison... tu m'as, de ce côtélà, à tel point cerné, maîtrisé, que je ne peux plus me dégager!... Alors... c'est vrai... contre ma raison même, voilà que je me méprise, que
je souffre de ne pouvoir faire que ce qui est n'ait pas été, comme tu pourrais souffrir, toi, bourrée de discipline et de scrupules, si tu avais commis ce que j'ai commis! Tu m'as infusé jusqu'à ton souci de rachat, de réparation... Il me semble que je n'aurais plus le courage de paraître, d'agir sous les yeux des hommes, avec de l'argent, de la prospérité, qu'ils sachent ou non d'où cela me vient... Ainsi je n'ai plus le goût de l'effort... et tu ne peux plus m'aimer. J'ai donc perdu mes deux seules raisons de vivre. Je suis de trop.
11 ne regarda pas sa femme après avoir proféré ces mots et resta immobile.
— Pourquoi dis-tu cela, Pierre? murmurat-elle. Ne sens-tu pas que jamais, au contraire, nous n'avons été plus proches l'un de l'autre?... Moi, je ne compte pas pour valable cette union de mensonge où je ne te connaissais pas. Maintenant, enfin, nous sommes en présence, avec nos vrais visages. Tu restes empoisonné d'orgueil, mais tu avoues pourtant que tu t'es approprié ma conscience... Eh bien! moi, j'ai pris ta faute... oui... je l'ai prise à mon compte, tu entends? comme si je l'avais commise... En sorte que vraiment, maintenant, nous sommes unis. Et la preuve, c'est que nous pensons, que nous souhaitons les mêmes choses, à la même heure... A moi aussi, comme à toi, notre luxe, cette énorme quantité d'argent dont nous détestons
la source, — tout cela m'est cruellement à charge... Si tu n'avais pas eu toi-même ce sentiment, j'aurais essayé de le faire naître en toi, de te convaincre... Mais combien j'aime mieux que l'idée soit venue de toi!... Ecoute.
Elle l'entraîna sur le divan qui occupait un angle du salon.
— hcoute... Cette nuit... ou plutôt quand le petit jour commençait à poindre... j'étais éveillée... Toi, tu dormais sur mon cœur, si calme! les traits si paisibles! Et certes j'étais heureuse de penser que tu te reposais, que tu reprenais des forces. Mais je me disais : « Voilà! il dort comme un enfant. Aucune anxiété morale ne le ravage. » Et il y avait dans ton calme quelque chose que je haïssais.
Pierre eut un sourire triste :
— Sois contente... Je n'ai plus ce calme détesté... Je suis aussi ravagé, aussi faible que tu pouvais le souhaiter!
Thérèse lui reprit les mains et resserra son étreinte comme pour lui infuser de l'énergie.
— Pourquoi faiblir? Pourquoi désespérer?
Allons! Pierre, du courage... La faute de ton passé, tu viens déjà de l'expier : car il faut que tu aies mortellement souffert pour avoir à ce point perdu ta force... Du courage! Nous nous libérerons de ce mauvais passé. Le dommage que tu as causé par ta complicité avec Chrétien,
nous le réparerons... sans fracas... sur ceux qui en ont pâti si nous pouvons les découvrir, sur les malheureux en tout cas. Nous ferons plus de bien que tu n'as pu faire de mal. Et cela ne t'empêchera pas de te remettre au travail : car il te faut du labeur, de la conquête... Ah! ce sera peut-être dur de continuer à vivre sous les yeux des gens qui t'ont suspecté. Eh bien!... notre expiation sera là.
Pierre, après un silence, murmura :
— Oui... ce serait possible... La vie serait possible ainsi.
Mais il semblait toujours aussi abattu.
— Pourquoi dire seulement « possible »? reprit Thérèse. Cela dépend de nous... C'est la réalité de demain, de tout de suite. Il faut commencer tout de suite à refaire notre vie.
Pierre répliqua, avec l'expression lasse et vaincue de l'athlète qui « abandonne » :
— Je ne pourrai pas.
— Qui t'en empêche?
— Ah! Thérèse, ne me le demande pas!... Laisse-moi goûter cette minute où ta pitié te rapproche du malheureux que je suis... Si tu me questionnes et que je te réponde, tu vas de nouveau t'éloigner de moi.
— Rien ne peut m'éloigner de toi maintenant, répliqua Thérèse. Nous sommes unis dans la vérité. Parle.
— Tu le veux?
— Oui.
— Eh bien! fit Pierre en détournant les yeux et en s'écartant un peu... méprise-moi... chassemoi... mais cette vie nouvelle que tu m'annonces... que tu m'offres (et que tu es si généreuse de m'offrir puisque je ne la mérite pas), cette vie-là... je ne peux pas la vivre... J'y étoufferais, j'y perdrais la raison. Ah! Thérèse!... Chaque parole que tu as dite tout à l'heure m'a poignardé ! Tu m'as parlé avec ta pitié, avec ton pardon... tu m'as parlé comme une mère indulgente, comme une sœur indulgente... Mais...
La salive manqua à sa bouche, et il dut s'arrêter un instant avant de poursuivre.
— Ta pitié, vois-tu, ta tendresse de sœur et de mère... je sais bien que c'est encore trop que tu me les accordes... Mais je n'en veux pas, je n'en veux pas!
Il mit ses poings sur ses yeux, comme pour s'empêcher de voir Thérèse et garder le courage de vider tout son cœur. Elle l'écoutait, muette et inquiète.
Il répéta :
— Je ne veux pas de ta pitié... je ne veux pas de toi pour mère, pour sœur... Tu as été ma femme et tu ne l'es plus, voilà la réalité affreuse!
Thérèse protesta du geste, mais Pierre haussa les épaules.
— Ne dis pas non! n'essaie pas de me leurrer... Est-ce que je n'ai pas compris, cette nuit? Est-ce que je puis ne pas comprendre, à présent? Oh! je sais bien que ce que je te dis là t'offusque, t'irrite. Mais pourtant il faut que tu le saches, et cela me soulage un peu de te le crier...
La gorge serrée (car cet accès de violence chez cet homme si maître de soi l'épouvantait), Thérèse murmura :
— Pierre!... je t'en prie!...
— Oui, j'entends bien... tu me pries de me taire, de me soumettre... Eh bien! cela m'est impossible. Avoir connu le bonheur que j'ai connu, t'avoir possédée, Thérèse! avoir éveillé ta jeunesse et cueilli ton désir, avoir frémi sous ta bouche et t'avoir senti palpiter contre moi... avoir eu ce bonheur effrayant, excessif, et en être privé, et qu'on vous offre à la place je ne sais quelle pâle vie de moine qui expie, et de moine sans croyance, encore! avec une sœur de charité près de lui... non... je le refuse, je le rejette, ce pardon-là. Cent fois mieux j'aime la fin de tout!...
Il haletait, ses yeux s'égaraient, et, avec des gestes saccadés, il passait de temps en temps sa main sur son visage.
— La vie, pour moi, reprit-il, c'est toi... toi toute seule, mais toi tout entière! C'est de toi
seule que j'ai de la peine à m'arracher... Tiens : ce matin même... je t'ai dit que j'avais renoncé à me tuer parce que je devais te défendre. C'est vrai. Mais ce n'est pas toute la vérité. J'ai voulu te revoir... regarder encore une fois tes yeux, ta figure, ton corps... te respirer malgré toi... te dire : « Oui; tout est fini; je suis trop coupable envers toi et trop nuisible pour rester ton mari; laisse-moi disparaître... mais, avant, Thérèse. Thérèse! accorde-moi le seul pardon qui vaille.., pas seulement le pardon de ta raison, de ta pitié... mais le pardon de ta chair et de ton sang... le pardon de tout toi!... » Ah! je suis fou de te parler comme cela... Tu vas me détester!
Il s'abîma à ses pieds, le front dans les plis de sa robe, contre ses genoux. Ses mains égarées cherchaient à l'enlacer, dans cette attitude de prière, si étrange, qui nous est héréditaire et que les suprêmes émotions suscitent dans l'homme moderne comme aux jours les plus lointains de l'humanité. Et il s'immobilisa en cet enlacement de suppliant.
Il sentit les mains de Thérèse qui, tremblantes, incertaines, descendaient sur ses tempes, sur ses épaules. Il l'entendit qui murmurait :
— Pierre, relève-toi.
Il obéit, mais il n'osa pas affronter ses yeux.
— Pierre! redit-elle.
Il osa la regarder. Elle était très pâle : tous les
traits de son visage, comme ses membres, semblaient d'une statue. Pierre évoqua soudain, du fond de sa mémoire, un autre instant où il l'avait vue ainsi, désarmée devant lui : c'était pendant leurs fiançailles, une après-midi, dans l'atelier de Thérèse, l'instant qui précéda leur premier baiser. Comme alors, il faillit joindre ces lèvres qui s'entr'ouvraient, si proches...
Il eut la divination et la force de se contraindre. Sans que Thérèse eût prononcé un mot ni fait un geste pour l'arrêter, il recula un peu et se détourna.
Alors elle vint à lui. Elle l'enveloppa de ses bras, et, sa joue contre la joue de son mari, elle murmura :
— Pas encore!...
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BIBUOTHECÀ
Ottaviem»»
cAchevé d'imprimer le dix-neuf mai mil neuf cent neuf