SCÈNE IL
la Seine. Comment vont les affaires? la poésie, le théâtre ? Car on parle beaucoup de vous à Rouen.
(à Pierre. ) Et j’ai entendu lire une de vos pièces chez le greffier du lieutenant civil, qui est un homme de goût.
il a dit en parlant de vous : M. Corneille! c’est un
garçon d’esprit; il ira loin! Il a dit cela : il ira loin. Quant à toi , Thomas , il assure aussi que tu n’es pas une bête , non plus.
THOMAS
Ah!... vous le remercierez de ma part.
d’orgeville.
L’année n’a pas été mauvaise pour moi : mes clous de gérofle et ma muscade sont heureusement venus des Indes ; et la vente des cargaisons a été bonne. Je compte acheter cette grande maison qui a appartenu à votre grand-père et que vous avez vendue pour payer les dettes de la succession , dont , par parenthèse , vous n’avez pas encore fait le partage ; on est heureux dans le commerce de voir que les avances fructifient.
THOMAS , bas à Pierre.
Faites-lui votre demande, mon frère.
Je ne sais comment m’y prendre, tu devrais t’en charger.
THOMAS
Je le veux bien , mais j’ai peu d’espérance.
d’orgeville.
Qu’est-ce que vous dites donc là tous les deux?
THOMAS
Nous nous réjouissions de la fortune de notre bon
10 PIERRE ET THOMAS CORNEILLE., cousin, et nous étions enchantés de voir que vous rouliez sur For et sur l’argent.
d’orgeville.
Oh, dame oui, on en a.
THOMAS
Il n’y a qu’heur et malheur dans ce monde : vos avances ont fructifié , il n’en est pas encore ainsi des nôtres. d’orgeville.
Quoi ! vous faites aussi des avances ?
THOMAS
Oui , mais dont nous ne recueillons pas les fruits tout de suite. Il nous faut attendre quelquefois très-longtemps *, souvent c’est la postérité seule qui nous donne le prix de nos travaux.
d’orgeville.
La postérité!... Ce n’est pas une maison bien solide.
THOMAS
Je vais m’expliquer plus clairement $ nous sommes gênés, nous avons besoin d’argent, et nous avons compté sur votre obligeance.
d’orgeville.
Vous avez compté sur moi?
THOMAS
Oui, nous vous avons donné la préférence. d’orgeville.
Grand merci.
THOMAS
Nous nous sommes dit : D’Orgeville , notre cousin , le