SCENE II
neveu de notre mère , un homme qui ne sait que faire de son argent , mérite à tous égards que nous lui fournissions l’occasion de nous rendre un service.
d’orgeville.
C’est très-aimable de votre part} mais à vous parler franchement , je suis marchand et non pas banquier } je me suis imposé la loi de ne prêter d’argent à personne } il faut que chacun fasse son état } les règlemens des corporations sont positifs : un banquier prête , un marchand vend.
THOMAS
Mais à des cousins
d’orgeville.
Je sens bien cela, mais enfin la gêne où vous vous trouvez n’est qu’une suite de votre entêtement à refuser les états honorables que vous offrait votre famille, pour prendre le métier de poëte *, vous êtes justement punis : qu’est-ce qu’un poëte ?... un fainéant, un homme inutile à la société, dont les habits sont toujours usés et la bourse toujours vide. Un vieux proverbe l’a dit, et jamais proverbe n’a menti : Un poëte est un gueux , qui vit et meurt gueux.
THOMAS
Ah! cousin , ne nous injuriez pas , nous n’avons pas dit que les marchands fussent des fripons.
M. d’Orgeville, c’en est trop! vous êtes libre de nous refuser le service quo nous vous demandions } mais il ne peut vous être permis d’insulter devant nous l’honorable profession que nous exerçons : vous trouvez qu’un poëte
12 PIERRE ET THOMAS CORNEILLE, est inutile à la société ! Quand l’avide industrie du marchand va chercher , dans les deux mondes , de quoi satisfaire les jouissances matérielles des hommes , et rend sa patrie tributaire de l’étranger } le poëte , dont les desseins sont plus élevés, et dont l’honorable mission est d’éclairer les peuples et les rois sur leurs devoirs réciproques , travaille pour satisfaire les nobles besoins de l’esprit humain , et, par la puissance de son talent, étend sur toute la terre l’influence de sa patrie.
d’orgeville.
Allons , cousin , faisons la paix : je n’ai pas voulu vous fâcher } que chacun garde ce qu’il a : vous , vos vers } moi, mes écus. Cependant, quoique je ne puisse pas prêter mon argent, je puis vous procurer celui d’un autre. Cela n’est pas défendu *, je vais faire mon possible. Présentez mes respects à vos femmes. Adieu.