GASSENDI ET LA HEINE CHRISTINE DE SUÈDE
Pendant son séjour à Digne, Gassendi apprit par Dupiquet, secrétaire de la reine Christine de Suède, et par Gabriel Naudé, son bibliothécaire, qui passait pour le plus érudit des bibliophiles de son temps, que cette reine désirait faire sa connaissance et l'attirer à sa cour, sans doute pour y remplacer l'illustre Descartes qui venait d'y mourir.
Pour son mal heu r et celui de la science, Descartes avait cédé à l'attrait de cette femme change donl la renommée faisait alors l'orgueil de son peuple, et à la vision boréale de cette cour où l'avaient précédé l'écrivain Saumaise, l'orientaliste Bochart, Huet l'évoque d'Àvranches, le graveur Nanteuil, une nuée de savants, de philosophes, de grammairiens ei quelques cuistres, fabricants de panégyriques en prose et en vers, en l'honneur de la souveraine qui n\ était poini indifférente.
Deseartes n'avait pas résisté au climat de la Suède el aux 1. Dossier <!<' Grenoble.
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fantaisies de Christine qui, au cœur de l'hiver, le faisait venir à cinq heures du matin pour l'interroger sur la philosophie; après trois mois de «ce régime, il étail mort
Bourdelot, médecin français, quihabitail Stockholm, pressai! ;uissi notre philosophe d'écrire à la reine Christine «qui avait, disait-il, conçu pour lui une parfaite estime », Fils d'un. barbier de Sens, qui se disait chirurgien, après avoir étudié pour être apothicaire et avoir beaucoup voyagé, Bourdelot s'était fait médecin. Ses confrères, notamment Guy-Patin, jaloux peutêtre des rapports qu'il entretenait avec les plus grands personnages «le son temps, le traitaient d'ignorant et de charlatan, quoiqu'il parlât comme un autre le latin culinaire et qu'il excellât autant qu'un autre dans l'art de saignare et purgare.
H était aimable et badin et savait plaire aux femmes; il écrivait des vers qui n'étaient pas inférieurs à ses ordonnances médicales, 11 prétendait se connaître en peinture el en sculpture ; il a laissé des notes sur la musique el sur la danse.
Le II septembre 1(>35, Gassendi annonçait un visiteur à son ami Peyresc : « C'est, disait-il, un jeune homme que vous trouverez honnête et bien sage et qui a tirs bon esprit », Ce visiteur étail le jeune Pierre Michon, plus connu sous le nom de Bourdelot, qui était celui de sa mère, et qualifié plus tard l'abbé Bourdefot, quand il eut reçu de Mazariu l'importante abbaye de Massay-en-Berry. Peyresc le trouva « un très brave jeune homme et grandement curieux ». 11 eut plaisir de « l'ouïr si judicieusement discourir de toutes choses el surtout de sa profession, comme s'il y avait vaqué des cinquantaines d'années, expliquant fort noblement et à point nommé les propres paroles de son Hippocrate qu'il sait tout par cœur », el Gassendi venu de Digne, pour voir son ami, fut du même avis 1 .
Après avoir été le médecin des princes de Gondé qui l'honoraient de toute leur confiance, Bourdelot était devenu le médecin el le favori de la reine de Suède qui estimait lui
1. Le Correspondant du 25 avril lï)08, p. 27:2. Un médecin courtisan au xvif siècle, pur MM. Jean Leraoine et Lichtem berger.
© Diqne-les-Bains - Fonds Gassendi
devoir le rétablissement de sa sauté. Il avait pris une grande influence dans le gouvernement du pays; ses avis prévalaient sur ceux des ministres et du Sénat. Quiconque lui portail ombrage étail écarté; il disposait des alliances de la Suéde
C'est sur l'insistance de cel important personnage que Gassendi se décida à écrire à la fille de Gustave Adolphe une lettre où il exprimait ses regrets d'être empêché par l'étal de sa santé de se rendre à Stockholm, el qui se terminait ainsi :
Vivez donc toujours heureuse, â la plus éminente et la plus glorieuse des femmes, et continuez a être l'exemple, que tous voudraient imiter, que bien peu peuvenl suivre ».
Hue si de telles louanges paraissaient à quelques-uns plus dignes d'un courtisan que d'un philosophe, ils voudront bien se rappeler que ces exagérations étaient dans les nuvm> et dans la politesse du temps et rapprocher ta lettre de Gassendi du discours par lequel l'avocat Patru, la lumière du barreau, souhaita la bienvenue à celte souveraine quand les Quarante, après Ninon, furent honores de sa visite : « C'est, Madame, un devoir si juste qui nous amène eu ce lieu pour contempler Votre Majesté, et lui rendre ce culte religieux que le monde entier doit à la vertu.... L'Académie Française ni rien tint souhaité que de contempler celte divine Princesse dont la vie toutepleinede merveilles fait tout IVmbdlissementdtMiosjours».
C'était, il est vrai, avant le séjnurà Fontainebleau et l'assassinai de Monaldeschi.
Christine répondit elle-même à notre philosophe [Kir une lettre non moins louangeuse : « Vous èies si généralement honoré cl estimé de tout ce qui se trouve de personnes raisonnables dans le monde, et l'on parle de vous avec tant de vénération, que Ton ne peut, s<uis se faire toit, vous estimer médiocrement. Ne vous étonnez donc pas s'il se trouve, au boni du monde, une personne qui se croit intéressée à vous estimer infiniment, et ne trouvez pas étrange qu'elle ait suborne' vos propres amis pour vous l'aire connaître qu'elle ne s'éloigne pas des sentiments dé tout le genre humain lorsqu'il est question de donner a votre mérite une estime commune.
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3e reste infiniment obligée à celui qui vous a fait connaître une partie des sentiments d'estime que j'ai pour vous, et je le suis d'autant plus que ce bon office es! un surcroît des autres services qu'il ma rendus, et encore que je confesse lui devoir la restitution de ma santé et de ma vie le confesse que l'obligation de in'avoir procuré des assurances de voire estime égale tous les autres dont je lui ai été redevable. »
Cette correspondance se continua, soit directement, soit par l'intermédiaire de Dupiquet, auquel Gassendi écriVail après l'abdication de la couronne et l'abjuration du lutbérianisme : « Je ne saurais trop admirer qu'un dessein si héroïque ait pu venir dans l'esprit d'une Princesse encore jeune et à qui tout prospère; mais il fallait que Celle qui esl infiniment au-dessus de son sexe, de son Age et de sa condition, en I reprît quelque chose qui fut au-dessus de l'attente de l'Univers; il fallait qu'elle méprisai les sceptres, les couronnes et les royaumes, les plus grands objets de l'ambition des hommes ». Le mépris de Christine pour « les plus grands objets de .l'ambition des hommes >-> ne persista pas longtemps; mais Gassendi n'étail plus, quand celte étrange princesse tenta, vainement d'ailleurs, de retrouver le sceptre et la couronne.