A L'ÉGLISE CATHÉDRALE DE DIGNE L'ORAISON FUNÈBRE — L'INGRAT TAX1L
L'oraison funèbre de Gassendi fut prononcée le 14 novembre 1665, en l'église Cathédrale de Digne, par son successeur à la prévoie Nicolas Taxil qui disserta sur son sujet en trois points : « le philosophe naturel, moral et chrétien », après un exorde emphatique, où déborde une modestie ridiculement affectée.
Une courte citation permettra de juger l'orateur, sou oraison, ses prétentions au bel esprit :
« Il a porté véritablement toutes les pratiques du Christianisme, montant toute sa vie de vertu en vertu, ce qui est montré par ce dernier nom (menai qui assure qu'il est monté au Christianisme par les véritables élévations de son esprit. »
Prodigue de paroles louangeuses pour la mémoire de celui de qui il tenait sa prévôté et sa prébende, Taxil, malgré l'intervention des amis de Gassendi, se montra plus parcimo-
î. Auteur d'un ouvrage plus important sur la Liturgie catholique.
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nieux de ses derniers dans ses rapports avec la famille de son bienfaiteur.
Jean Chapelain lui écrivait :
« J'ai reçu des mains de M. de Monlmor l'oraison funèbre que vous avez faite pour la mémoire de notre défunt ami et la lettre dont vous l'avez accompagnée. Je me tiens honoré de Tune et de l'autre, étant bien aise de l'estime que vous a donnée pour moi l'amitié *le M. Gassendi. Encore que j'aie quelque honte de me voir loué par vous dans les termes si avantageux que vous avez voulu prendre pour m'obliger, je souhaiterais être capable de porter jugement d'un ouvrage que je ne doute point qu'il ne soit acquis, venant de vous dont le défunt a bien témoigné faire un cas extrême par ce qu'il a fait en mourant. Je ne doute point, ainsi que tous les autres amis du défunt, que vous ayant donné la plus grande marque d'estime qu'il pouvait en vous résignant son bénéfice, que vous ne répondiez par voire générosité à ce témoignage d'affection en donnant votre prébende à l'un de ses neveux 1 , et faisant cette action de justice et de gratitude tout ensemble, je ne puis que vous assurer que votre ami n'en aurait non plus douté que nous, et qu'il m'a dit, en disposant du sien en votre faveur, qu'il le donnait au plus habile et au plus généreux de ses amis, qui ne laisserait pas ses proches sans une pareille marque d'affection à cause de lui, ou sinon pareille par la différence du bénéfice, au moins telle qu'il la pouvait donner.
« Je ne vous dis pas ce mot pour vous en solliciter, mais pour vous remercier au nom du défunt et des siens, et pour prendre part à l'obligation qu'ils vous en auront comme celui qui les aime, et vous honore, Monsieur, en qualité de votre très humble et très obéissant serviteur.
« Chapelain.
à Paris, 20 janvier 1656. »
1. Gassendi n'avait qu'un neveu, te mari de Lucrèce Gassend, née Boudouï; mais celui-ci avait plusieurs enfants, encore en bas âge.
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Huit jours après, Monlmor qui s'était manifestement concerté avec Chapelain écrivait au même Taxil :
« Monsieur,
« J'ai reçu beaucoup de consolation des marques que vous donnez de votre reconnaissance pour la mémoire de notre illustre ami. Comme il vous a donné des témoignages d'une estime toule particulière et qui sont d'autant plus obligeants qu'ils partent d'un si grand personnage, je n'ai jamais douté que vous n'en eussiez un souvenir éternel pour servir et assister ses proches dans toutes les occasions qui se présenteront. Celle de votre prébende est si proportionnée et si à propos que je crois que vous ne la perdrez pas sans faire connaître an publie que vous êtes digne du choix de ce grand homme. Je prendrai part à cette bonne action et chercherai les moyens de vous faire paraître que je suis, Monsieur, votre très humble
serviteur*
« De Montoor.
A Paris, 28 janvier 1656. ))
Taxil encaissa les compliments, mais, pour le principal, il Ht la sourde oreille, comme on en peut juger par ces lignes écrites de la main du neveu, Ta vocal Gassendi, sur une liasse de lettres conservées au dossier de Grenoble ; « Copie des [titres de M< le Prévost, écrites a l'occasion de la résignation de son bénéfice en laveur de l'ingrat Taril .
Apres l'emphatique oraison funèbre prononcée par Y « Inerrat Taxil », il faut, pour mieux juger notre grand homme, lire ce que pensaient de lui ceux qui Font le mieux apprécié,
L'astronome Ismaél Bouillaud écrit à Albert Portner : « Gassendi était un des plus savants hommes du royaume » ; il se félicite d'avoir été depuis quinze ans son ami, sans que la diversité des sentiments ait pu jamais altérer leur amitié.
L'abbé de Marolles loue « son esprit agréable et doux, sa conversation aisée qui rendait claires les choses les plus
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obscures. Sa science est si profonde, sa douceur si charmante que cet excellent homme avait trouvé l'aride joindre l'humilité chrétienne avec la hauteur de la philosophie ».
Bouche écrit que « ce fut un des illustres et grands hommes que les siècles passés aient jamais vus en la connaissance des belles lettres et surtout de celles qui regardent l'astronomie cl les choses naturelles... mais, quoique tout le monde Tait admiré pour la rareté de sa doctrine, ses plus familiers amis rendent témoignage qu'il était encore plus admirable par sa moralité et par la douceur de son parler et de sa conversation; et comme il avait toujours vécu en philosophe il voulut mourir dans l'état de la même condition, bravant la mort, après s'être muni de tous les sacrements de l'Église, avec plus d'assurance et de constance que n'ont jamais fait Socrate et Sénèque ».
El le docteur Launoy, annonçant à Portner la mort de Gassendi : « ... On admirait en lui la simplicité de nos pères; une intelligence et une facilité merveilleuses pour pénétrer et comprendre les sciences les plus difficiles et les plus abstraites Sa politesse égalait sa candeur; rien déplus aimable et de plus instructif que sa conversation »'
Sorbière s'étonne que dix ans après la publication de la philosophie de Gassendi, il se soit trouvé des gens qui aient appris une autre philosophie; il les compare aux hommes qui, après l'invention du pain, mangeaient encore le fruit du chêne.
« Il est mort, l'illustre Gassendi, s'écrie TaxiL Le ciel a permis que sa maladie ait été longue, afin que sa mort lut plus belle. II est mort plutôt comme un saint que comme un philosophe! »
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Exécuteur testamentaire de Gassendi, le comte de Montmor, et sous sa direction Chapelain, La Poterie et Claude Hardi,
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conseiller au Châtelet, assistés du lyonnais François Henry 1 , réunirent en six volumes in-folio l'œuvre considérable de notre philosophe, ceux de ses écrits qui avaient déjà été publiés et les œuvres posthumes dont les manuscrits avaient été légués. Moïitmor les (il imprimer, cum privilégia regi$, h Lyon en 1658, chez Laurent Ànisson et Jean-Baptiste Deveuet, libraires réputés en cette ville, où le commerce des livres étail alors florissant. L'impression avait duré deux ans.
J'ai sous les yeux ces volumes qui, sous leur reliure de parchemin, ne sont pas le moindre ornement <\r ma bibliothèque. J'en copie le titre.
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DINIENSIS ECCLESI« PRtfl'UMTl
ET IIS ÀCABEMU PARISIENS! MÂTHESEOS
PiEGH PROFESSORIS
OPERA OMMA
[N SEX TOMOS DIVISA,
Quorum sériera pagina Proefationes proximè sequens continet, lïaclenus édita auctor antcobilum recensait, auxit, ilhislravil Posthuma vero totiûs naturse explicationem compfectentia, in lucem mme prinmni prodeunt ex Bibliothèca illustra viri Henrici Ludovici Haberti Mon-Morii Lîbcllorum Suppelieum Magistri.
En tête du tome I", on trouve le beau portrait de Gassendi, gravé par Nanteuil, d'après celui que Mélan avait peint, à la prière de Peyrese, (Nanteuil, faciebat 1658.)
Au-dessous, ces vers non signés, mais qui sont de Monlmor :
Hic est ille dédît cui se natura ndendam,
Et Sophia seternas cui réservait opes.
Invida non totuiu rapuistis sidéral Vultum
Nantolius, mentem pagina docta reïert.
1 Ce fut François Henry qui traita avec les libraires de Lyon pour l'impression des Opéra Omniâ. Il leur écrivait le 29 mai 1658 : « Ayant tous les trésors de Gassendi en dépôt, je commence à lire le volume de ses Êpîtres, dans lequel je trouve de si belles choses que je crois avoir raison que les réponses qui lui sont faites n'étaient pas moins belles ; d'autant plus que je savais qm< le défunt avait eu commerce avec tous les plus grands hommes de l'Europe. M. de Montmor ma communiqué les originaux ; et après les avoir lus, je crus, les faisant imprimer, que le public aurait une satisfaction tout entière, quand il trouverait des réponses sur les matières proposées ».
Monlmor avait gardé chez lui La Poterie, après le décès de Gassendi.
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« Voici celui à qui .la nature a révélé ses secrets, à qui la Sagesse a réservé ses richesses éternelles. Cieux jaloux, vous ne nous lave/ pas ravi tout eniîer! Naîiteuil nous a conservé son visage ; son œuvre savante nous garde son génie. »
Puis viennent un avis au lecteur parMonlmor; un avis des des éditeurs (biblopolœ ad leclorem), mis en latin par le P. Jésuite de Buffières; une préface biographique par Samuel Sorbière 1 , in qua de vita et morihus Pétri Gassendi disseritur; une gravure, signée Lenfant, qui représente le monument élevé à Gassendi par les soins de Montmor en l'église Saint 3iicolas-des-Champs,etau-dessous cette mention : Ëpitaphum solidn marmore Albo et Nigro posiîum Lutetiae in Ecclesia S. Nicolai Campenm, aù/ue in ipso saeello Illmtr. (amiliae Mommorianae quodS. Josephi sacrum.
Les deux premiers tomes sont consacrés au Sy Magma philosophicum, œuvre posthume, qui contient l'ensemble de la philosophie de Gassendi. Ce mot Syntagma, souvent employé par les philosophes du xvf et du xvn* siècle, correspond au mot Traité.
Le tome troisième est qualifié: Philosophica Opmcula; mais ces opuscules n'en sont pas moins des œuvres île grand intérêt dont nous avons pour la plupart déjà parlé,
Philosophiae Epicuiï Syntagma.
Exercitationum paradoxicarnm ailversus Aiistotelem lihri duo prières.
Fluddanae philosophiae examen.
Disquisitio metaphjsica adversus Cartesium.
Epislola 1 ad librum de Veritatenh Edoardo Herberto îllustri Angle conscriptuin.
Epistolse IV. De apparente magnitudine solis humilis et sublimis.
Epistohr III. De motu impresso a molu translate.
t. « Sorbier.', dit Chapelain, avait des lumières et du savoir; mais il ne voyait et ne savait rien l\ fond, poursuivant la fortune avec plus d'àpreté et moins de dignité qu'il n'eut convenu, j)
MèHèU^MU
Epistolae 111. De proportione qua gravia décidentia aeeelerântur, quibus respondetur ad totidem H, P. Casrosi.
Epistola L De Parheliis seu SolibusIV, spuriis Roinœ eircaverum viris an no M.DG.WIX.
Le Lomé TV contient les Opéra Astronomica.
Le tome V : Opéra humaniora sec Misecllanea, où Ton trouve les vies d'Épicure, dé Peyresc, de Tycho-Brahé, de Copernic, de Peurbach et de Montréal ; les traités de la musique, de la monnaie, du calendrier romain, enfin sa Notice sur l'église de Digne.
Le tome sixième et dernier contient la correspondance de Gassendi, depuis Tannée 1021 jusqu'à sa mort 1055; les lettres du philosophe et les réponses des savants avec lesquels il était en commerce épistolaire. On y trouve des observations d'un grand intérêt, des matériaux précieux pour l'histoire littéraire de son temps. Plusieurs de ces lettres ont l'importance de véritables traités sur les matières qui eu t'ont l'objet.
De tous ces ouvrages, ceux qui étaient publiés pour la première t'ois étaient le Syntagma philosoplncum, dans les deux premiers volumes, et les lettres dans le sixième.
Une seconde édition a été publiée à Florence par les soins d'Averrani, en 1728.
11 est regrettable que les Opéra omnia n'aient pu nous conserver les nombreux sermons que prononça Gassendi à Aix et à Digne où ils obtinrent le plus grand succès ; mais à la différence de Bourdaloue, de Massillon et de la plupart des prédicateurs qui illustrèrent la chaire au xvu et au xvni e siècle, Gassendi, comme Bossuel el comme Fénelon, n'écrivait pas ses sonnons; il se bornait à en tracer le plan, à en méditer le développement, et s'abandonnait ensuite à l'improvisation et aux inspirations que l'orateur reçoit d'un auditoire attentif.
11 avait les avantages d'un orateur qui ne récite pas et que Fénelon, dans son second Dialogue sur l'Eloquence, définit ainsi : « 11 se possède, il parle naturellement, il ne parle point en déclamateur; les choses coulent de source; ses
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expressions (si son naturel est riche pour l'éloquence) sont vives et pleines de mouvement ; la chaleur même qm l'anime lui fait trouver des expressions et des figures qu'il n'frurmt pu préparer dans son étude ».
Astronome, philosophe, théologien, humaniste, antiquaire, naturaliste, anatomiste, prédicateur, historien, Gassendi avait parcouru tout le cycle des connaissances de son temps et dominé son siècle par retendue de sa science.
Mais sa modestie égalait son mérite. Le doute de Charron, dont il admirait La sagesse, semble planer sur l'œuvre immense de sa courte existence.