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Pierre Giroux le parisien

Je ne veux li^n; nisis je veux garder mon enfant. Le bon Dieu ne me l'a pas rendu pour rien.

Victor Hugo.

.... : Afin que vous ayez un enfant (jiii console voire ame.

[La sainte Bible.]

— Marie, dit madame Giroux d'une voix douce, vous nous servirez le café, et vous pourrez, ensuite, aller à la promenade.

— Madame ne sort donc pas aujourd'hui?

— Non. Ces clames resteront avec moi jusqu'à cinq heures; après leur départ, je ferai quelques lettres.

— Eh bien ! et dîner , donc?

— Est-ce qu'on dîne , ma bonne Marie , quand on a déjeuné comme nous? Tu nous a servi un repas d'officiers de cavalerie !

— Dame ! j'ai donné à madame ce que j'ai trouvé de mieux, moi! des homards, de la salade de volaille , du pâté de Strasbourg. Je sais bien que j'aurais pu joindre à cela quelques saucisses trufées , mais....

Madame Giroux et les trois jolies femmes qui se trouvaient à sa table rirent aux éclats, et Marie, après les avoir regardées, quitta la salle à manger en grommelant :

— 11 paraît que j'ai dit une bêtise.

Un quart - d'heure après elle reparut avec un beau bonnet neuf et le plateau aux tasses.

Elle servit le café, et, à un signe plein de bienveillance que fit sa maîtresse, elle sortit, non sans avoir fait une révérence pleine de dignité, une révérence de vieille fille.

— Va , ma bonne Marie , va , dit madame Giroux ; il faut te distraire un peu; tu trouveras des billets de Tivoli sur la console du salon. Prends-les.

— C'est ça , et je me ferai accompagner par le cocher du premier étage. Il a le bonheur d'avoir un de ses chevaux sur la paille. Ça fait qu'il est libre, ce pauvre homme!

Marie, heureuse comme l'esclave qui trouve une heure de liberté , prit les billets de Tivoli et laissa madame Giroux avec sa compagnie.

— Bonne domestique que vous avez -là , ma chère, dit une des dames, brune piquante aux yeux hardis, et qui écrasait un morceau de sucre au fond d'un verre de kirch avec une petite cuillère ; bonne domestique! Ah ! je voudrais bien que ma Charlotte fût ainsi.

— Moi, ce que j'admire dans Marie, dit une autre , grosse blonde au teint vermeil, ce sont ses croquettes de riz et sa manière de frire les artichauts.

^ — Gourmande ! ajouta la troisième , 'sentimentale personne qui portait ses cheveux en bandeau, et dont le regard était toujours tendre et mélancolique; gourmande! Et, mon Dieu, qu'importe le talent misérable de bien apprêter un mets. Le mérite de Marie, mesdames, c'est sa discrétion. Avec une fille discrète on est sûre d'aimer en paix. Les amours qu'on a sont entourés d'un voile mystérieux, et le mystère en amour, oh! mes amies ^ c'est le bonheur!

Après avoir ainsi parlé, la jeune dame leva les yeux au ciel , poussa un long soupir; puis, croisant les bras sur son sein de femme tendre, elle parut s'abîmer dans la contemplation d'une profonde pensée.

— Pauvre Angiolina! dit madame Giroux avec un sourire dans lequel un observateur attentif eût surpris du dédain passant rapide comme l'éclair, pauvre Angiolina! toujours rêveuse, toujours plaintive comme une romance !

— Eh! oui, répondit Angiolina, et malheur, cent fois malheur aux âmes ainsi faites.

— Ah! bah! tu nous ennuies, dit madame Derval, la jolie brune; tu fais du sentiment le matin comme une autre prendrait du café au lait 5 mais le soir

— Eh bien! le soir? dit Angiolina sans abandonner son air de langueur.

— Le soir, dit madame Derval, tu reconduis ton vieil académicien jusqu'à la porte de ta maison qui s'ouvre sur la rue de Provence, et, une seconde après, tu ouvres l'autre porte, celle de la rue de la Victoire.

— Moi , grand Dieu ! . . .

— Oui, toi, interrompit la brune Derval plissant ses sourcils noirs, et tu fais entrer M. Alfred , ce petit jeune homme qui chante si bien des romances et qui porte

des moustaches ah ! de jolies mousta--

ches noires, j'en conviens !

— Madame Derval , dit Angiolina en posant une main sur son cœur et jetant à

son amie un regard dans lequel une éternelle douceurs'épanouissait, madame Derval, vous m'affiigez; mais je vous pardonne !

— Elle est toute charité, cette Angiolina, dit la blonde Dorsan. C'est la brebis de la Chaussée-d'Antin.

— Bah ! bah ! reprit madame Derval , à quoi bon tous ces ménagemens entre nous? à quoi bon surtout ces dehors modestes , cette pudeur virginale qu'xVngiolina conserve même à son second verre de kirch? Est-ce que nous ne nous connaissons pas? Est-ce qu'il n'est pas notoire , depuis la rue des Martyrs jusqu'au boulevart Italien^ que la langoureuse Angiolina, est comme nous..... une femme gracieuse et infiniment légère?

— Et puis, dit la Dorsan, l'hypocrisie n'est plus de mode. Il n'y a plus de jésuites. Que demande-t-on aujourd'hui à une jolie personne ? De la franchise, même dans ses Yices.

— Oui, interrompit madame Giroux qui,

jusque-là s'était bornée à écouter cette causerie un peu leste d'un air très froid , maintenant les turpitudes humaines , les sept péchés capitaux sont des agrémens obligés. Les romans à la mode en font preuve. Il y faut des héroïnes hardies,, échevelées, sentant le vin et le cigarre.

— J'aime ça, moi , dit madame Derval, dont la petite main saisissait encore le flacon de kirch, d'abord, c'est bien plus facile que de faire du sentiment. Car, pour en faire du sentiment, il faut parler, et quand on n'a pas fait toutes ses classes, on risque fort dédire des sottises. Mais si on se pose en bayadère, en bacchante, si l'on commence par dire : — Moi , je suis une Andalouse de la Chaussée - d'Antin ; j'aime comme on aime à Grenade, à Séville. Si on dit cela, le reste va tout seul, car on ne vous demande alors que de la volupté , ce qui est très facile à donner. N'est-ce pas madame Giroux?

— Ah ! sans doute , dit la maîtresse de la maison jetant autour d'elle un indéfl-

nissabic regard, sans doute. Il ne faut que savoir accompagner sur la guitare quelque jolie romance dans le nouveau goût, avoir aussi la voix juste et chanter avec vigueur :

Avez vous vu dans Barcelone Une Andaloiise au teint bruni , Pâle comoîe un beau jour d'automne.

— Pour moi, je n'en fais pas d'autre, dit madame Dorsan. Avec l'air de M. Hippolyte Montpou je fais tourner la tête à mon député, qui ne cesse de m'appeler l'ardente Espagnole.

— Tout cela est parfait, dit Angiolina, mais, mesdames, quand on a été élevée dans la maison royale de Saint-Denis, on a d'autres idées et d'autres besoins. L'éducation développe dans Tame

Madame Derval, la brune la plus impétueuse de la Chaussée-d'Antin, — dans laquelle, pourtant, il ya beaucoup de brunes impétueuses, — madame Derval frappa la table du pied de son verre à liqueur

avec une vigueur , une énergie qui produisirent, sur l'organisation délicate de madame Giroux, l'effet de la foudre, et elle dit brusquement :

— Ah! ouiche! l'éducation!... L'éducatiouj c'est absolument comme l'or, une chimère. Elle t'a bien servi l'éducation qu'on t'a donnée, Angiolina! C'était bien la peine de pâlir dix ans dans ta maison de Saint-Denis, ta maison royale, comme tu dis, pour venir ensuite occuper un bel appartement rue Saint-Georges , dont un vieux membre de l'Académie Française paie le loyer , pour avoir de bejles robes, de ravissans cachemires , toujours payés par le vieux membre de l'Académie Française, un train de maison , une table splendide , encore payés par le vieux membre de l'Académie Française! pour avoir, de front avec cette liaison , vingt autres liaisons avec les jeunes gens qui ont du temps à perdre et de l'amour à donner! Écoutez, Angiolina, vous êtes comme moi, comme madame Dorsan, comme

iO ÉTUDES POPULAIRES.

madame Giroux , notre excellente amie ,

vous êtes..... bien des pardons du mot

une femme entretenue !

— Au fait , c'est vrai , dit madame Dorsan avec une très grande tranquillité.

— Exactement vrai, ajouta madame Giroux , maîtrisant avec un héroïque courage rémotion terrible et profonde qui lui perçait le cœur.

— Et, continua la fougueuse Derval, si l'une de nous avait le droit de repousser ce titre, c'est madame Giroux. D'abord, quoiqu'elle soit encore infiniment belle, elle a passé l'âge où toute femme pauvre dont l'amant est riche est accusée du crime de recevoir. Elle a bien trente-six ans, madame Giroux.

— J'en ai quarante-huit, ma chère madame Derval.

— Quarante-huit! qui dirait cela!...

Madame Giroux , ensuite, et le fait est notoire, n'a jamais eu qu'une liaison. Moi, je sais bien qu'à sa place... un vieux tyran! Oh ! le monstre! lui a-t-il dû faire répan-

dre des larmes ! Pour moi , mesdames , je vous avoue que j'ai une peur horrible de cet homme-là. Du plus loin que je l'aperçois, tout vêtu de noir , avec sa longue face jaune, sa haute taille et ses conserves

d'or il me produit toujours l'effet d'un

vampire qui s'est fait vieux, d'un inquisiteur en bourgeois , d'un

— Madame Derval , il est le père de mes deux flls , et je vous prie

— Oui, oui, je sais bien que vous êtes de ceux qui baisent la main qui les frappe. Poule mouillée! Du reste, mon intention n'est pas de vous blesser, et j'en reviens à mon raisonnement : nous sommes toutes des femmes entretenues; il n'y a pas jusqu'à vous, ma pauvre amie, dont la conduite est si honnête... et qui donnez de si bons déjeuners, qui ne passiez pour telle. Le monde ne s'est pas donné la peine de s'informer de vos mœurs, il n'a pas daigné s'enquérir de la délicatesse de vos sentimens , de la grâce , du charme pur et honnête de vos habitudes privées ^ de

votre amour pour vos enfans; oh! il a bien le temps d'aller ainsi aux renseignemens, le monde! Il a su que vous étiez pauvre, que votre amant était riche, et il vous a donné votre brevet de femme galante.

— Mais où voulez-vous en venir , ma belle? dit Angiolina, et qu'a de commun tout cela avec l'influence que la maison royale de Saint-Denis?....

— Je veux te dire , ma langoureuse , qu'il est impossible d'échapper à son sort, de ne pas être ce que le monde veut que vous soyez, et qu'à toi^, surtout, cela est défendu. Du reste, sans rancune, Angiolina.

La conversation continua encore pendant une heure; elle était pétillante, folle, et de loin en loin brillantée par les mots piquans et spirituels qui viennent si bien quand la hardiesse des mœurs passe dans les paroles, et qu'on ne craint pas d'être amusant aux dépens de la modestie. Les trois jolies convives de madame Giroux

dirent chacune un mal horrible deV homme respectable qui défrayait leur vie, et une foule de jolies choses, de mots d'ame sur l'amant de cœur.

Le vin de Champagne et le kirch fournirent mille plaisanteries délicieuses, mille traits acérés à l'imagination déjà fort pétulante de ces dames, et, enfin, quatre heures ayant sonné à la pendule du salon, Angiolina et madame Dorsan prirent congé, non sans prodiguer à leur hôtesse d'éclatans baisers, accompagnés des petits termes d'amitié qui sont de rigueur parmi les dames de leur condition : ma chère, mon cœur, mon bijou

Cependant la brune Derval restait debout au milieu du salon dont elle admirait l'élégante simplicité , et elle paraissait fort disposée à laisser partir ses deux amies sans elle.

— Vous me restez, ma belle, dit ma^ dame Giroux d'une voix douce.

En parlant ainsi elle se jeta sur un divan, comme écrasée par la fatigue. Son re-

gard expressif, encore tourné vers la porte qui venait de se fermer sur Angiolina et sur madame Dorsan , ne révélait que trop le supplice que ces dames venaient de lui infliger pendant quatre heures mortelles. Le dépit, contenu long-temps, débordait dans ses grands yeux noirs et sur ses lèvres fraîches encore.

La Derval sourit finement, puis, d'un bond aussi léger que celui d'un jeune chat, elle se trouva assise à côté de madame Giroux. Son mouvement avait été si doux, si élastique , que son amie , dont les yeux étaient ailleurs, ne l'eût pas sentie se poser sur le coussin du divan où elle tomba comme une feuille sur la terre, sans le frôlement de sa robe de soie qui trahit son voisinage subit.

Avec cette suavité de geste naturelle à tme femme dont l'amour occupe toute la vie, la brune Derval passa son bras autour du cou de madame Giroux, et elle lui dit :

— Vous voilà malheureuse parce que nous avons apporté chez vous nos airs

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évaporés, nos habitudes de mousquetaires en jupon.

— Je serais bien sotte d'avoir ces répugnances, ma belle. N'est-ce pas moi qui ai recherché votre compagnie depuis longtemps ?

— Ah î sans doute. Les femmes honnêtes vous ont repoussée, il a bien fallu que vous vous fissiez une intimité ailleurs que chez elles. Vous ne demandiez que des rapports convenables. C'est un instinct que la société a refoulé dans votre cœur. Pauvre femme ! vous êtes réduite à des Angiolina , à des Dorsan , à moi.

»— Ah ! . . . ah ! ma chère enfant !

— Oui, réduite à cela et aux rares et dédaigneuses visites de l'homme à l'habit noir, aux conserves d'or et à la face jaune.

— Mon amie, par pitié

— Mais aujourd'hui je vous promets du bonheur; voyons, vous sentez-vous la force de supporter une grande joie ?

— Madame Dcrval, vous m'épouvantez !

— J'en étais sûre. Mais n'importe, l'é-

pouvante passera vite et le plaisir restera.

— - Du plaisir !... 11 ne peut être question que d'un de mes flls.

— De Pierre Giroux, mon amie... Le brun, le plus gentil !... J'ai eu le courage de me taire pendant tout ce déjeuner.

Ah! qu'il me tardait que ces femmes nous quittassent.

— Mais Pierre ! Pierre !

— Il vit. Je l'ai vu, je lui ai parlé : Il va venir, on sonne, c'est lui !

— Mon Dieu, je vous remercie, dit la tendre femme dans la sublime exaltation de l'amour de mère.

Madame Derval, traversant rapidement les pièces qui précédaieut le salon, courut à l'antichambre ouvrir la porte.

— Elle s'est trompée, oh ! oui, elle s'est trompée, disait madame Giroux clouée sur le divan par la terrible impression qu'elle venait de recevoir. Mon bon Pierre, mon pauvre enfant est mort î

Mais tout en parlant ainsi, la tendre

mère s'appuyant sur la main droite, penchait son corps vers la port^^; ses yeux flxes plongeaient dans cette direction avec une inexprimable anxiété.

Bientôt elle entendit la voix de madame Derval , puis une autre qui fit bondir son cœur dans sa poitrine.

— Avez -vous bien suivi mes instructions, mon ami? disait madame Derval.

— Oui, madame. J'ai monté l'escalier, sans parler à la portière , et j'ai sonné au troisième, la porte à gauche, ce qui fait que je ne connais pas le nom des bourgeois delà maison.

— Suivez moi.

— Avec plaisir.

Madame Derval, dont les paroles étaient allé retentir dans une ame de mère , rentra dans le salon suivie d'un beau garçon de vingt ans.

11 était vêtu d'un pantalon garance, comme un soldat d'infanterie; le reste de son ajustement se composait d'une veste

i8 ÉTi;PES POPULAIRES.

de drap gris, d'un mouchoir rouge en cravate et d'un bonnet de police.

-- Ma chérie, dit madame Derval , voilà une recrue que j'ai faite ce matin au moment où je sortais de chez moi pour venir déjeuner ici. Ce joli garçon s'est présenté pour frotter mon appartement , porteur de je ne sais quels certificats...

Je lui ai demandé son nom, et dès que je l'ai connu, moi qui avais vos confidences, vous comprenez quels ont tout de suite été mes projets.

Madame Giroux se cachait le visage dans ses deux mains.

— Je lui ai donné rendez-vous ici pour quatre heures et demie, pensant bien que notre déjeuner serait terminé.

Alors ic jeune homme, qui avait poliment jeté son bonnet de police sous son bras gauche, dit tout d'une haleine :

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