FROTTAGE PAR ABONNEMENT
Une chambre de 4 toises , A fois par mois, \ fr.
Les suivantes 80 centimes.
V administration fait toutes les fournitures et répond de ses employés qui sont constamment surveillés par un inspecteur.
Rue Saint'Marc-Feijdeau, n° 9.
— Pauvre ange ! dit madame Derval , c'est le prospectus de la compagnie de l'Etoile qu'il nous récit^là.
Alors le jeune frottcur, voyant que sa nouvelle pratique sanglottait et qu'elle tenaitsa figure toujours cachée dans ses deux mains, dit tout bas à madame Derval :
— 11 paraît que la bourgeoise a du chagrin! Je reviendrai plus tard. Je m'en vais.
— Je ne veux pas, je ne veux pas, dit madame Giroux d'une voix convulsive.
— C'est peut-être, continua le jeune homme, que mon visage déplaît à la bourgeoise ! Cependant , si elle voulait jeter un coup d'œil sur mes certificats , elle verrait bien...
Madame Giroux leva la tête avec un geste plein de passion, et elle cria :
— Pierre ! Pierre ! mon enfant î Pierre pâlit et ouvrit ses deux bras. La
brosse et la cire qu'il tenait à droite , son bonnet de police qu'il tenait à gauche, tombèrent sur le parquet.
— Ah ! dit-il, est-ce Dieu possible?... maman î...
— Viens, viens, balbutia madame Giroux.
La mère et son enfant tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Pendant ce tempslà, l'espiègle Derval disait entre ses dents:
— Ce pauvre enfant ! frotteur ! . . . à qui la faute, ci ce n'est à l'homme à l'habit noir, aux conserves d'or et à la face jaune ?
— Dame ! ma pauvre maman , disait Pierre riant et pleurant tout à la fois, lu ne me retrouves pas irop bien habillé ! je frotte, c'est vrai; mais, vois-tu, c'est avec honneur et probité Tu conçois qu'on ne prend que acs gens honnêtes dans une ad-
PIERUE QIROUX IK PARISIEN. 21
ministration qui répond de ses employés. Et, emporté par l'habitude, Pierre Giroux, tout en couvrant sa mère de baisers, récitait d'abondance le prospectus :
COMrAGiNIE DE L'ETOIt^E.
Peinture f vitrerie j fournilures et collage de papier, etc. etc.
VhûU buisôonuihc.
Sc'î bi lantus ainor casus cognescere noslros
VlRGIL
Les eiifiins sont ce qu'on les faif.
(Wa mère nourrice]
Deux heures après il ne s'était encore rien dit de raisonnable dan« le sabn de madame Giroux.
La tendre femme s'abandonnait au bon heur 5 comme le pauvre s'abandonne
à la fortune, descendue sur lui par un caprice.
— Oh ! disait-elle naïvement, que c'est bon la joie ! Le cœur, flétri pendant de longues années, peut donc se ranimer tout d'un coup?
Puis , regardant madame Derval qui pleurait en l'écoutant :
— Merci ! merci ! dit - elle ! Oh ! ma bonne Clarisse, je vous dois la plus belle heure de ma vie. Vous avez rendu un ûls à sa mère ! mais concevez-vous tout ce qu'il y aura d'amour pour vous dans mon ame , Clarisse, dites?
Clarisse Derval, les yeux rouges^, ne ré* pondit pas. Une pensée l'absorbait tout entière :
— Voyons, disait-elle, me suis-je sentie plus heureuse le jour où Gustave m'a dit qu'il m'aimait, le jour où j'ai eu mon premier cachemire , le soir où, dans cette belle salle de l'Opéra, j'ai été proclamée la plus belle parmi toutes les femmes qui étaient là ? Non, oh ! mon Dieu, non !
Que voulez-vous, lectrice pudibonde, vous qui avez peut-être un mari , des mœurs et un rang parmi les dames de charité de votre arrondissement, il y avait alors , chez madame Giroux , la femme entretenue de la rue Saint-Georges, des émotions, des larmes qui eussent fait envie aux anges du ciel. Les pauvres ont quelquefois beaucoup d'esprit, au désespoir des riches. Au désespoir des dames du monde, les courtisanes ont quelquefois des mots d'ame, des élans d'une sensibilité vraie qui prendraient le cœur d'un apôtre.
— Maman, dit Pierre Giroux, regardant sa mère avec passion, maman, ma bonne maman, tu sais que j'étais dans un collège, au bout du monde, aux extrémités de la terre, comme disait le tambourmajor du soixante -sixième régiment en parlant de la campagne de Moscou.
M. André avait voulu cela , et on ne doit rien refuser à M. André.
— M. André , répartit étourdiment Cla-
26 ÉTDDES POPULAIRES.
risse Derval, c'est l'homme à l'habit noir, aux conserves d'or et à la face jaune.
— Il paraît que madame le connaît, répliqua Pierre Giroux avec une grande ingénuité, c'est bien là son signalement.
Madame Giroux jeta sur son amie un regard suppliant, et Clarisse, la baisant au cou, lui glissa doucement dans l'oreille :
— Soyez tranquille, ma chère, je n'en dirai plus rien ; mais un mauvais père , voyez-vous, c'est si horrible!
— J'étais donc au bout du monde, continua Pierre Giroux assis sur un carreau aux pieds de sa mère et de Clarisse, j'étais à Toulouse, et maman sait bien que notre ami, M. André, lui avait défendu de faire le voyage pour venir voir le pauvre Pierre. Il disait comme ça, M. André, que les mamans gâtent les garçons , et M. André, il paraît qu'il a toujours raison : c'est toi, mamère, qui m'aappris ça. Je me rappelle que , lorsque j'étais tout petit, nous nous disions avec mon frère Philippe : — M. André, c'est comme le bon Dieu, il ne
peut pas se tromper. Bref! j'étais à Toulouse au collège... Dieux! est-ce vexant, le collège!... Il paraît, tout de même, que mon protecteur, M. André, n'avait pas dit beaucoup de bien de moi au Principal , car on me traitait bien mal , va , maman !
Madame Giroux couvrit son visage de ses deux mains, et la nerveuse Clarisse , fronçant le sourcil, laissa échapper encore ces deux mots :
— Monstres d'hommes !
— Faut vous dire , aussi , que mes camarades et mes professeurs même , quelquefois, me demandaient des nouvelles de mon père; et comme tout le monde en a un, ça semblait drôle que je n'en eusse pas, et on me taquinait là-dessus. J'avais beau dire à tous ces moqueurs-là ce que tu m'as raconté si souvent, maman, que mon père était mort autrefois, là-bas, là-bas, dans l'armée du grand Napoléon, les plaisanteries allaient toujours , et moi, qui ai le sang vif, je distribuais des giffles
etdes coups de pied que c'était un charme. Dis donc, maman , il y a donc bien longtemps qu'il est mort , mon père?
— Oui, oui, mon ami.... Maintenant, tu commences à être un homme , et je t'en parlerai longuement; mais demain, après demain, un autre jour.
— Oh ! quand tu voudras , maman ; c'é -
tait^ seulement, histoire de savoir
Enfin, ça m'enuyait, vois-tu, d'être traité comme ça. M. André t'avait défendu de me donner sept sous par semaine comme aux autres élèves , et il t'avait promis de me les donner lui-même; mais il ne m'a jamais donné que des conseils. Toujours insulté, toujours pauvre, battu quelquefois, j'ai senti que ma tête se montait et que j'allais faire un mauvais coup.
— Eh! que ne m'écrivais-tu, malheureux enfant, dit madame Giroux en fondant en larmes.
— Tu ne sais donc pas , maman , que le collège, c'est une prison; les lettres aux parens sont remises au Principal, et, si on
a à dire que la maison du principal est une pétaudière, lu conçois qu'il n'est pas assez bote pour mettre ça à la poste. . . Tant il y a qu'un jour... il y a cinq ans de cela... je fusplusmaltraitéque de coutume ;, pour une scélérate de version latine sur Jules César, un fameux militaire de l'ancien temps, mais dont on aurait bien du écrire l'histoire en français. Un instant après, un de mes camarades m'appela bâtard; moi, ça me fit pleurer, et j'entendis un maître d'étude, un assez bon enfant, celui-là, dire à un de ses confrères en me désignant :
— Pauvre petit, il paraît que personne ne s'intéresse à lui dans le monde; c'est une créature dévouée à l'isolement et au malheur!
Cré nom d'un !.... que je me dis!
pardon , maman , j'avais déjà la mauvaise habitude de jurer, et je ne l'ai pas perdue au régiment... cré nom d'un ! que je me disdonc, si personne n'aime le pauvre Pierre, il s'en ira pour qu'on ne le voie plus, comme a fait son grand frère Philippe.
Du reste, maman, je n'ai jamais cm que lu ne m'aimais pas, oh ! non; Tamour d'une mère, c'est comme le vent qui nous rafraîchit, sans comparaison; ça se sent bien !
Mais comme le xhagrin que j'avais au cœur m'empêchait de bien faire mes devoirs, je me disais : — Elle n'est pas contente de moi! — Alors, pour fuir ceux qui m'injuriaient et me rendaient si malheureux, pour te fuir, toi , ma pauvre maman, qui pouvais me gronder, je me décidai à aller bien loin, bien loin, comme mon frère Philippe avait fait des années avant; je sautai par-dessus les murs de ma prison, et je me mis en route sans savoir où j'allais.
— Oui, Clarisse, oui, ma bonne amie, dit madame Giroux avec impétuosité, mes deux fils m'ont ainsi quittée : leur abandon est-il une punition du ciel?
— Leur abandon, répondit Pierre avec la plus grande tranquillité, vient de ce qu'ils étaient deux mauvais sujets. C'est
IMEURE GIRODX LE PARISIEN. 31
pas tel faute, maman; et puis, faut que tu le saches, nous avions trop peur de M. André.
— Hélas! et moi aussi, dit la pauvre mère. Sans cette obéissance , sans cette chaîne rivée depuis si long- temps!
Elle s'arrêta comme effrayée de ce qu'elle avait dit; elle baisa son fils au front, puis passant une main dans la brune chevelure du jeune homme :
— Continue, Pierre, dit-elle.
— C'était la nuit, maman; quatre heures venaient de sonner à la grande horloge du collège. Ayant pour toute fortune la montre d'argent que tu m'avais donnée, je franchis le mur et, crac, me voilà dans Toulouse , seul , sans maître pour me chagriner parce que j'estropiais Jules César, sans camarade taquin pour m'appeler bâtard; il n'y avait personne dans les rues, moi tout seul, maman! allant à droite, à gauche, à ma volonté enfin! Il me semblait que la ville était à moi. Au jour, j'étais sorti par la porte Saint-Cyprien , à
midi j'étais déjà bien loin, enchanté de respirer l'air libre; mais ayant bien faim, je t'assure.
— Pauvre ange, dit madame Giroux, prenant dans ses deux mains la tête de son fils, il a eu faim! entendez-vous cela, Clarisse? Il a eu faim!
— Bah! ce n'est rien que ça, maman ! J'arrivai près d'un village , à l'entrée duquel il y avait une grande croix en fer. Je me mis à genoux devant cette croix, et je dis au bon Dieu :
— Mon Dieu! ayez pitié d'un pauvre enfant de quinze ans qui fuit le collège parce qu'on lui donne trop de pensum et parce qu'on l'appelle bâtard!
Tout d'un coup... c'est ça, tout de même, qui fait bien voir qu'il y a un Dieu dans le ciel... tout d'un coup, il sortit de derrière le massif de pierre où la croix est posée, un homme qui avait sur son dos un ballot de marchandises, et, au bout de son cou, une figure de bon enfant.
-— Voulez-vous, me dit-il, des bas.
des cravates, des mouchoirs, des bretelles?
— Je voudrais bien du pain et deux sous de quelque chose, que je lui répondis; mais je n'ai pas deux sous.
Le brave homme me dit alors qu'il me donnerait de l'argent si j'avais à lui vendre quelque bijoux, et, ma pauvre maman^ je t'en demande bien pardon, je lui cédai ma montre pour vingt-cinq francs.
Je remerciai le bon Dieu et j'entrai dans le village, où je déjeunai avec quatre sous de galette toute chaude.
Après avoir satisfait la nature, comme disait le caporal Grenier..... un ami que j'ai eu depuis je me dis :
— Voyons, Pierre, avec tes vingtcinq francs, si tu retournais vers ta mère au lieu d'aller trouver les Pyrénées, estce que tu ne ferais pas bien'^ Oh! pendant plus d'une heure je restai indécis; mais, vrai là , ma pauvre m.aman , j'avais trop peur de M. André, moi; il m'avait fait cette impression-làj c't homme!
— 11 n'en produit que comme cela, mon enfant, dit Clarisse.
Madame Giroux posa son pied sur celui de madame Derval, pour obtenir du silence , et Pierre continua :
— Si tu savais . maman, comme j'ai été malheureux dans ce moment-là. J'étais dans un champ de luzerne à digérer ma galette, et je regardais les nuages du ciel qui allaient du nord au midi.
— Ils courent vers les Pyrénées^ que je me disais tristement j là, on est libre, là, on ne connaît pas Jules César et l'on ne vexe pas les petits garçons qui n'ont pas de père. Un instant après , je me disais encore, mais en pleurant : — oui , ils vont aux Pyrénées, mais ils viennent du pays où est ma mère î Qui sait? elle les a peutêtre chargés d'une bénédiction pour moi. Alors je pleurais, oh! je pleurais, que c'était comme une pluie qui me tombait sur la figure ! et puis je me levais, je faisais trois pas dans la direction de Paris, et la figure sévère de M. André me clouait dans
le champ de luzerne. Maman, c'était plus fort que moi! Quand je me la représentais, cette figure , je me sentais défaillir. Tenez , madame Derval, vous qui paraissez être l'amie de maman, et une bien aimable dame... sans compter que vous êtes bien jolie tout de même... vous allez comprendre cela : Mon frère, maman et moi , nous avons vécu bien long-temps, bien longtemps dans une maison solitaire , tout au bout de Versailles^ tous les trois nous étions gais, heureux, gazouillant, chantant comme les oiseaux dans le bois ; mais , deux fois par semaine , nous devenions tristes, malheureux; c'étaient ces jours-là que M. André venait voir maman !
— Finis, Pierre, finis, dit madame Giroux d'une voix caressante; tu me fais de la peine.
— Bah ! bah ! maman , tu sais bien que tout cela est vrai, et, au fond de ton cœur, tu dis : Pierre a raison ! Ça fait que je continue : maman demandait souvent a M. André lapermission de nous mener à Paris pour
notre éducation, et lui, d'une voix toujours rude, répondait : non! Il paraît que la pauvre mère n'a pu obtenir d'habiter la grande ville que lorsque l'on a bien cru Pierre et Philippe morts et enterrés.
Madame Giroux , entraînée par de cuisans souvenirs et par la force de vérité qui éclatait dans les paroles de Pierre , ne put s'empêcher de s'écrier :
— Hélas! il n'est que trop vrai!
— J'en étais bien sûr, reprit tranquillement Pierre^ il y a, maman, de ces choses qui se devinent! Bref, nous étions malheureux parce que nous avions peur de M. André, et, quand on a peur, on fuit le danger. Aujourd'hui, j'ai quatre ans de service dans le soixante-sixième régiment; j'ai vu de près les Bédouins en Afrique....
— Malheureux Pierre, dit en sanglottant madame Giroux, lui, dans un régiment, sous un ciel brûlant, au milieu de la fusillade , ah ! mon Dieu ! mon Dieu !
— Maman , faut pas pleurer pour ça; il ne faut pas dire : malheureux Pierre,
PIERRE GIROUX LE PARlSïE?i. 37
parce que Pierre a servi son pays; bien du contraire, c'est du bonheur.
— Mais , continua l'ancien soldat du soixante-sixième d'un air d'importance, laisse-moi, si c'est un effet de la tienne, ma chère maman, finir mon argumentation :
Je disais donc qu'aujourd'hui que j'ai été troupier, que j'en ai vu des grises de toutes les couleurs, l'idée de revoir M. André me faisait saigner du nez, et que, sans la précaution de madame, qui ne m'a pas dit chez qui j'allais , je ne serais pas venu.
— Comment , chez ta mère , chez ta mère, mon ange?
— Et puis, vois-tu, je ne voulais... c'est
de l'orgueil, bien des pardons je ne
voulais reparaître qu'après avoir fait fortune. Je sais bien que je ne prenais pas cette route-là en cirant à l'encaustique les appartemens de mon prochain; mais c'est que j'ai fait la connaissance d'un homme
qui, d'un homme que enfin tu sauras
ça. Ce qu'il y a de certain, c'est que j'ai un ami qui est crânement bien placé dans
la Société. Maintenant, je reprends mon récit.
Donc j'avais trop peur de M. André, et je me mis en route vers les Pyrénées, ces belles montagnes que, de Toulouse, j'avais si souvent regardées toutes blanches, toutes festonnées comme les nuages du ciel. A toutes les croix du grand chemin, je priais le bon Dieu pour toi, ma mère; il y en a beaucoup de croix dans le midi de la France; c'est un pays où la chose du bon Dieu est très observée!
Madame Derval ne put s'empêcher de rire; mais Pierre, impressionné par ses souvenirs et par le bonheur de revoir sa mère, ne s'en aperçut pas, et il reprit :
— C'est que, il faut bien qu'on le sache, je n'ai pas oublié que tu m'as élevé , maman, dans l'amour du père éternel. Je sais encore sur le bout du doigt les prières que tu me faisais dire quand j'étais petit : Je crois en DieUj l'acte de contrition, tout le tremblement , quoi !
Me voilà donc en route. Arrivé à Ba-
gnères, un charmant pays, maman, où la nature sert de Teau chaude au pied d'une montagne , ne voilà-t-il pas que je rencontre un de mes camarades du collège, qui, comme moi, avait tourné les talons à l'écriture et à Jules César; il n'avait pas d'argent, le pauvre Auguste; il s'appelait Auguste, un bon garçon, va, maman, un peu paresseux, un peu querelleur, mais gentil, bien gentil, parole d'honneur ! Toute la journée nous nous amusions à grimper sur les montagnes , à courir dans des chemins dont une chèvre aurait eu peur en vérité, et puis, le soir, nous allions finir mes vingt- cinq francs dans une auberge de Bagnère.
Or, un jour, un jeune garçon du pays— . . . j'avais fait sa connaissance et gagné son amitié avec une soupe au lard — ... vint nous dire en confidence que son papa , brigadier de la gendarmerie à Bagnères, avait reçu l'ordre d'arrêter deux écoliers de Toulouse, qui avaient fui devant Jules César, comme, autrefois, les ennemis de
40 ÉTUDKS POPÎILATÏIES.
Rome. Nos paquets furent bientôt faits, et nous voilà à courir dans la montagne.
Mais on avait eu l'œil sur nous , et déjà nous avions la gendarmerie sur nos talons. Décidés à tout plutôt que de rentrer au collège, nous nous jetâmes dans un chemin périlleux, célèbre dans le pays par de grandissimes culbutes suivies de mort, faites par des voyageurs. Figuretoi, maman, un sentier qui monte au ciel, et, de chaque côté , un abîme de cinq cents pieds. Mais quand on se sauve devant le danger des gendarmes et des versions latines, on traverserait l'enfer !
— Pauvres petits, pauvres petits! dit madame Giroux tordant ses mains avec anxiété; après , après !
— Après ! oh ! ce n'est pas gai , va ! Il y avait une bourrasque en l'air. Un nuage creva sur le pic de la montagne que nous gravissions, et l'eau, en se précipitant dans notre sentier, changé en torrent, entraînait avec elle des arbres, des amas de terre et des rochers. Une masse
énorme , que j'évitai en me jetant de côté sur un petit arbre que j'embrassai fortement et qui me soutint, atteignit mon pauvre camarade et roula avec lui jusqu'au fond de l'abîme. De la place où j'étais cramponné, j'entendis ceux qui nous poursuivaient crier :
— Ah ! les petits malheureux, ils sont morts !
Maman , j'ai passé toute la nuit assis sur une pierre à pleurer mon petit Auguste.
Au jour, la crainte du collège et de M. André me saisit encore, et je pris ma route à travers les montagnes. Les bonnes gens qui montent sur les rochers avec leurs chèvres, me donnaient du pain. Je ne sais pas comment j'ai vécu pendant un mois, mais ce qu'il y a de bien sûr, c'est que j'ai vécu.
Un beau jour, je me trouvai à Perpignan. Là, maman, je fis la connaissance d'un tambour, Bellangé, tambour du cinquième léger; un homme de bonne com-
42 ÉTUDES POPCLAIRES.
pagnie, va ! il'm'emraena à la caserne, et les soldats m'y donnaient du pain de munition: c'est pas bon, mais ça se mange. Un soir, Bellangé portait un journal à son lieutenant , et en flânant avec lui jusqu'au logement de l'officier, je m'amusais à lire les nouvelles. Tout d'un coup en voilà une qui me saute aux yeux. Le Constitutionnel racontait l'histoire véridique de deux écoliers de Toulouse, les nommés Pierre Giroux et Auguste Duval , qui , après avoir fait l'école buissonnière dans les Pyrénées, avaient été engloutis au milieu d'une tempête, sous des masses de rochers précipités de la montagne.
Pauvre maman, que je me dis alors, va-t-elle pleurer ! ensuite je réfléchisàune chose , moi. On me croit mort , dis-je, c'est bon; je m'en vas faire mon chemin, et, quand je serai quelque chose, j'arriverai en disant : me voilà! Un mois après j'étais tambour à Alger dans le soixante sixième ; au bout de deux ans j'étais caporal de voltigeurs J'allais passer sergent quand je
reçus , dans un duel avec un chasseur d'Afrique, un coup de sabre au flanc qui m'envoya à l'hôpital pour six mois. On me trouva si faible après ma convalescence, qu'on me donna mon congé... Ne pleure donc pas, maman, je me porte bien à présent. D'ailleurs, si j'avais rendu la main au lieu de faire ma feinte, je tuais le chasseur d'Afrique... Je suis à Paris depuis six mois, et je frotte en attendant mieux; mais le mieux ne peut tarder à venir. Je t'ai retrouvée et j'ai un protecteur puissant... un jeune homme qui a un tilbury, un cheval anglais, des gants beurre frais et beaucoup de reconnaissance pour moi, parce qu'un soir j'ai tanné le cuir à deux voleurs qui voulaient lui prendre la bourse ou la vie... Encore une drôle d histoire que je te raconterai plus tard, maman !
en prose, PAR CLARISSE DERVAL,
tA FEMME GALANTE.
Communiqué, par celte dame , à l'auleur.
Cependant, sa grimace est partout bien venue, On l'accneillc ,on Ini rit; partout il s'insinue, lit, s'il est par la brigue un poste à disputer, Sur le plus lionncle homme on le voit l'emporter.
MOLikRE.
S'il y a quelque loy d'.igr'ment naturelle, c'est-à-dire quelque ioslinct , qui se veoye nuiveisellcnieiil et perpéluellenient empreint aux bcsles et en nous , je puis due, à mon advis, qu'après le soing que cliasquc animal a de sa con- ' servation et de fuyr ce qui nuict, l'af-
fcclion que l'engendiaut porte à son engeance tient le second lieu en ce rang.
MOSTAIGME.
Il a un habit noir, des conserves d'or et une face jaune.
Quand il s'avance dans la rue d'Anjou- Saint-Honoré, redressant sa haute taille, posant le pied sur le grès quadrangulaire
avec assurance et fierté, tous les chapeaux se lèvent, tous les fronts s'inclinent. La petite vielleuse , qui chantait sur le trottoir aux dalles grises, la ballade de Savoie :
Scoula Jeannette ,
La. petite vielleuse s'enfuit épouvantée avec son jeune frère. Le mendiant, à la jambe de bois, qui tendait sa casquette au prochain entre un tas de boue et un chien mort^ s'élance à cloche pied dans une autre rue, et les laquais qui baillent devant lefe hôtels de leurs nobles maîtres disent entre eux :— Les pauvres, ces vilains, fuient devant monsieur de Haute-Futaie, c'est bien flatteur !
Et les laquais ploient devant lui leurs échines dorsales. Et, dans leurs visages d'antichambre grimace hideusement , un plat respect, une servilité de chien caniche.
Quelquefois , le maître de l'hôtel sort au passage de Haute-Futaie , et , du haut de son tilbury, de sa calèche ou de son cou-
reur anglais, il lui adresse un salut dans lequel éclate une vénération profonde.
Il a un habit noir, des conserves d'or et une face jaune.
Oh 1 il a autre chose encore ! Arrêtezvous dans cette rue d'Anjou-Saint-Honoré, laissez votre œil plonger dans cette droite et longue avenue d'hôtels où la fainéantise titrée s'engraisse; là , parmi ces palais entre cour et jardin , vous verrez se dresser, sur ses jambes de pierres de taille, un géant à trois étages, qu un million a payé.
Sur le devant, la porte d'entrée, ayant sur son front écusson et devise.
A droite et à gauche, le commun, les écuries pour vingt chevaux.
En face, l'hôtel, avec son perron qui saute de la cour au rez-de-chaussée, et, dans ce retrait du maître, des dorures à nourir cent familles , des bronzes à doter toutes les filles d'un village , des tableaux à meubler tout un musée!
Tout cela appartient à M. de Haute- Futaie.
Allez chez le notaire du coin , il vous dira qu'il ne sait que faire des tonnes d'or que M. de Haute-Futaie entasse chez lui.
Franchissez le mur d'enceinte de la ville immortelle, et, achevai, en omnibus, en voiture à vapeur, courez dans les plaines de la Brie et demandez à ce paysan qui mange son pain noir sous un vieux saule, à qui appartient ce domaine dont l'enceinte , blanchie de plâtre neuf, s'allonge dans la campagne et laisse derrière elle la portée de votre œil, il vous dira :
— C'est à M. de Haute-Futaie ; et il en a encore deux comme ça en Beauce et en Normandie.
Rentrez dans Paris et, caché derrière le fauteuil de monsieur le ministre des finances, écoutez un peu. Vous verrez l'arbitre de notre numéraire soupirer sur le chiffre menaçant de la dette publique. Là , encore, vous retrouverez Haute-Futaie.
Le premier agent de change qui vous tombera sous la main pourra vous dire que la caisse de service paie au chevalier
PIERRE GIROL'X LE PARÏSIE?î. 49
de Carabas de la rue d'Anjou, trois cent mille francs par années, argent de France.
Haute-Futaie aura je no .;;:;s plus combien de centaines d'aunes de chemin de fer; il a de Targent sur la vapeur, sur la canalisation, sur la \ie humaine; il en a dans le sucre indigène, dans les boues de Paris, dans les mains de don Carlos et de la reine Christine.
Briarée impitoyable, sa fortune a cent bras qui étreignent la terre, l'eau navigable, l'eau vaporisée; qui pétrissent la betterave, dilatent le fer; qui remuent 10céan du tiers consolidé, du cinq et du trois pour cent , qui font mouvoir, en Espagne , Tartillerie des carlistes et celle des constitutionnels ; qui alimentent cette double canonnade entre laquelle les descendans de Pelage, du Cid et de Riego sont écrasés très bien.
11 est millionnaire douze ou quinze fois, il parle au conseil municipal, il crie au collège électoral, il hurle à la chaoïbre élective.
50 TU DES POPÎ'LAIRBS.
Son or se glisse partout; il convoite tout bas les sépultures de Champeaubert, de Brienne et de Montereau pour faire , moyennantunbénéficedequinzepourcent, du noir animal avec du Prussien, du Russe et du Français. Son or va trouver le Juif qui ruine les enfans'de famille , et il fait avec lui , sous le manteau de la cheminée , de bien drôles de trafics.
Son or, voyez-vous bien, ne rougirait pas: — d'abord il est de bon aloi, —de soudoyer, avec un bénéfice honnête , les maisons de prostitution, parce qu'il est notoire que la fille de joie rend dix pour cent, quand elle est bien exploitée.
11 prendrait volontiers l'entreprise de la guillotine, si elle était mise en adjudication et si la peine de mort inscrite Jau code était plus souvent appliquée.
Son or, vieux malin, voit, au travers des planches de chêne qui le renferment, l'homme politique qui mange le fonds avec le revenu pour suivre une chimère ; le vieux lieutenant de Napoléon qui se
ruine pour avoir un équipage, comme au temps d'Austerlitz; le gentilhomme, aux sympathies royalistes, qui jette sa fortune dans les poches des Vendéens et des journalistes de la légimité, et, quand l'heure est venue , il jaillit jusqu'à eux , il se donne à un taux qui ferait rougir Harpagon, il se donne sur gages, puis il rentre au bercail à travers les protêts, les expropriations, les ventes par autorité de justice, il rentre doublé, triplé, quintuplé, pour s'élancer encore sur une autre proie.
M. de Haute-Futaie est un homme considérable. Les plus gros bonnets font état de l'estimer. Il a déjà refusé quatorze fois d'être pair de Fance ; quant aux décorations, il en a acheté quatre, et puis,
Il a un habit noir, des conserves d'or et une figure jaune.
Un jour de l'année 1782, il naquit un garçon à un bon paysan de la Normandie. C'était dans une chaumière, près de la petite ville de Caudebec.
Legris, c'était le nom du paysan, avait
pour tout bien un arpent de terre. Ce patrimoine restreint était entouré d'une haie vive du milieu de laquelle s'élançaient, de loin en loin, de vigoureux ormes dont le branchage touffu continuait jusqu'aux nuages le rideau de verdure commencé , en bas, par la haie.
Quand, l'été, le voyageur s'arrêtait devant cette rustique demeure, il n'en voyait pas l'indigence, car l'indigence s'y cachait partout sous les merveilles de la \égétation.
En voyant ces beaux et nobles arbres au feuillage puissant, cette haie massive, et quelquefois, dans une éclaircie au milieu des branches, le petit pré où paissait une vache bien grasse, la petite maison normande avec ses solives en croix au milieu du plâtre, avec sa cheminée au coin du toît et de laquelle sortait une fumée bleue, à l'heure où la ménagère soignait le souper de son homme, en voyant deux enfans se rouler avec joie sur Therbe, et l'oiseau du ciel gazouiller au-dessus d'eux.
il se disait, le voyageur, là, il y a des êtres heureux.
Jérôme Legris, le roi de ce petit empire, était bien heureux en effet.
Père de deux filles, il avait toujours désiré un garçon, et un jour de l'année 1 782, sa bonne femme lui en avait donné un.
C'était chose gracieuse que de voir, un an après, ce joli chérubin ramper sur l'herbe, aumilieu des poules, à côtédc la vache, et répondre par un sourire d'ange aux sourires de sa mère.
Vingt ans s'écoulèrent; le père, la mère, les sœurs de l'ange furent emportés par la mort, et André Legris, clerc d'avoué à Rouen, vendit la petite maison, les beaux ormes, la haie vive, et il vint à Paris où, suivi d'un bonheur constant , il se lança dans les spéculations que l'ébranlement des fortunes nobiliaires rendaient si communes au commencement de notre siècle.
Les travaux, les veilles, les joies tuantes qui suivent les fortunes inespérées, impri-
mèrent sur son front d'ineffaçables traces, mais il était riciie ! et il avait
Un habit noir, des conserves d'or, et une face jaune.
Un Dieu favorable le conduisait par la main. Ses millions attiraient à eux des miliioiîs, et bientôt il fut cité comme marchant en première ligne parmi les riches.
La soif de l'or n'avait pas éteint dans son cœur le besoin d'amour. Dans lamème année, il épousa la fille d'un autre millionnaire, et il prit une maîtresse.
Sa femme, créature simple et pieuse, vit, tout de suite , à quelle chaîne on l'avait attachée, et elle se réfugia dans les soins domestiques, l'amour de ses enfans et l'amour de Dieu; elle fit tout pour s'effacer du monde. Je n'en parlerai plus.
La maîtresse d'André Legris fut entraînée, malgré elle, sur le bruyant théâtre de la vie; elle y fut abandonnée sans aucun de ces liens qui ramènent quelquefois à la vertula fille qui va s'égarer. Je parlerai d'elle.
Dieu vivant! qu'elle était belle et tou-
chante, ce jour où elle disait à sa mère, femme faible et condamnée depuis longtemps au vice par la misère et par les séductions d'une Babylone dans laquelle, pour une caresse, on a du pain, où elle disait :
— Ma mère, au nom de Dieu qui te voit, ne vends pas ton enfant ! ne vends pas ta chair ! ne vends pas ton sang !
Et sa mère , elle riait de ce rire hideux du vice qui vous tord le cœur, lorsqu'au soir vous passez près d'un lieu de débauche , et que vos regards tombent sur ces pauvres infortunées dont la faim a décidé l'infamie, et qui rient dans leur fange, comme le forçat dans sa chaîne.
Adèle Giroux était issue d'une de ces familles sur lesquelles le malheur et le crime s'acharnent de génération en génération ; familles qu'un bon riche détournerait de ce sentier infect, avec un peu de pain, des conseils et du travail; mais qui ne trouvent que de mauvais riches auxquels elle fournissent des courtisanes et des laquais;
Âtridesde mansardes, dont le loof^ et som" bre drame meurt souvent inconnu, quand ii ne vient pas se dénouer sur les bancs de la cour d'assises, ou sous le couteau de la guillotine.
André Legris fit affaire avec la mère Giroux.
Elle lui donna sa fille pour deux mille francs, quatre robes, douze paires de bas, six couverts à filets, et un quarteau d'eaude-vie vieille de Cognac. ..
Elle disait à ses commères que c'était bien vendu.
Et les commères répondaient, en goûtant le cognac :
—La sainte bénédiction du bon Dieu est sur cette femrae-là !!!
Dans une chambre reculée, oùleshurlemens d'unhydrophobejfussent morts étouffés, elle enferma sa fille, et à minuit', elle donna la clef du réduit à André Legris, en lui disant d'une voix aussi tranquille que celle de M. Lacenaire devisant avec les jurés : Entrez, et que le ciel vous conduise !
La foudre en éclats ne tomba pas sur la mère d'Adèle, elle ne brisa pas le crâne dans lequel avait germé cet atroce complot. Adèle fut déshonorée, voilà tout.
André Legris vit sans frémir le rôle qu il jouait dans cette intrigue ignoble; il le remplit jusqu'au bout, et avec la tenace constance d'un homme qui veut bien ce qu'il veut. Il tu,ait Taveriir d'une femme, il forçait une ame honnête à briser ses penchans, il détruisait, pour s'amuser, ce qu'il ne pouvait refaire, en supposant que l'heure du remord sonnât pour lui. C'était un crime, un assassinat; mais celui-là n'est pas prévu par le code, et André Legris ne fit qu'en rire. Une foule d'honnêtes gens n'ent font pas d'autres.
Des voisines de la mère Giroux parlèrent, dans ce temps-là, de meurtrissures remarquées au cou et au visage d'Adèle , et s'en furent dire à la matrone :
— Kh! la mère, ta fille a eu du mal pour gagner ton quarteau de cognac !
Mais madame Giroux ne fit que s'amu-
ser beaucoup de ces propos , et les voisines, qui avaient aussi leurs vices à exploiter, leur prochain :à voler, leurs filles à vendre , n'y pensèrent plus.
André Legris avait conquis sa maîtresse à la pointe de son or; il s'était rendu maître d'une délicieuse femme en vrai Tartare. La seule force de sa volonté de libertin avait broyé la volonté de la pauvre Adèle, comme le grain sous la meule.
Pendant la première ivresse de son grossier triomphe , il se montra à la pauvre fille comme un homme ivre de ce succès de bète féroce; puis, quand il eu pris le temps de réfléchir, il resta étonné en face de son bonheur; il pensa s'agenouiller devant celle qu'il venait de salir de son contact. Cosaque] d'une autre espèce, il s'inclina après sa victoire.
Et Adèle put croire , pendant une année, que l'assassin deviendrait un ami.
Avec une pieuse résignation de femme, elle se soumit à des amours sans amour. Elle fit comme tant d'épouses légitimes.
PIERRE GIROl'X LE PARISIEN. 59
Adèle Giroux sortait d'une mansarde puante , d'une famille suant le vice et la hideuse ignorance qui traîne encore dans les ruisseaux de tant de rues de Paris; mais le hasard l'avait, pendant quelques années, placée sous la tutelle d'une maîtresse couturière qui ne faisait que des robes et dont le soin constant était de se composer un personnel d'ouvrières honnêtes.
La bonne femme en manquait souvent, mais, avec delà patience et un certain tact, elle réussissait à entretenir autour d'elle ce cercle de grisettes rangées si difficile à composer, et qu'elle composait, elle !
La digne couturière — et pourquoi n'en possédons-nous pas une pareille dans chacun de nos douze arrondissemens! — n'avait pas tardé à reconnaître dans 'Adèle une de ces am.es privilégiées qu'il est doux de s'attacher et de guider à travers les écueils de la misère.
Elle aima Adèle, et, dans son intimité qu'elle lui ouvrit avec confiance, la jeune
GO ÉTUDES PQPULAIKES.
fille, si elle n'apprit pas la vertu qui était un instinct chez elle , prit l'habitude d'un parler plus doux que celui de sa famille, d'une tenue qui manquait à sa jolie personne, et qui devint le cadre gracieux de ses heureuses qualités natives.
Oh! vous pouvez le croire, André Legris eut, pour les quelques nippes et pour le quarteau d'eau-de-vie de Cognac qu'il avait donnés à la mère Giroux, une bien aimable maîtresse. Vous ne trouveriez pas la pareille, pour douze mille francs par mois, dans tout Paris; mais, je vous l'ai dit, il ne faisait que d'heureuses spéculations.
Aussi, il fallait voir de quel œil de mépris il regardait ses amis , les millionnaires qui se ruinaient pour des danseuses d'opéra au langage bêtement cynique et aux inclinations faubouriennes sous la gaze et les perles fines.
Et il avait un habit noir, des conserves d'or et une face jaune.
Mais il était avare de son argent , il devait l'être de sa maîtresse. Il la cacha.
comme il cachait ses rouleaux et ses contrats; d'ailleurs, il voulait se faire une réputation de vertu, complément indispensable d'une grande position dans le monde. Sûr désormais de gagner de l'or avec son or dont il connaissait la puissance attractive, il voulait faire quelque chose pour les mœurs. Il ne faut qu'un roi qui se pique d'en avoir pour que les mœurs deviennent un puissant moyen d'avancement dans le monde; il savait cela, André Legris! Sa résolution fut bientôt prise : il ne s'agissait que d'un meuble, que d'une femme î
Dans une petite maison de Versailles, tout au ^bout de la ville , aussi loin que possible du commerce des homme , il jeta pêle-mêle un lit, quelque peu d'acajou, un ménage acheté dans un encan , des rideaux, des glaces, trois cent bouteilles vides, cent pleines, une fontaine à lillre, une batterie de cuisine et sa maîtresse.
Adèle Giroux se laissa faire avec la docilité d'un agneau.
— Il m'a achetée, pensait-elle, il est le maître !
Ce fut ainsi que les connaissances d'Adèle la perdirent de vue. André Legris fit courir le bruit qu'elle était partie avec un Anglais; froidement, il calomnia la pauvre fille; ii voulait, pour ainsi dire, l'effacer de la vie; et qui veut la fin^ disait-il, veut les moyens.
Quand Adèle fut installée dans la maison , il lui demanda une promesse , avec un ton solennel et dur dont il avait appris le secret dans une société philantropique dont il était membre à raison de trentesix francs par année de cotisation.
— Adèle, lui!dit-il un jour, vous voilà riche! J'ai acheté, à votre nom, cette jolie demeure, pour une somme de douze mille francs; je vous donne un ménage, un mobilier dont un rentier aisé se contenterait ; vous recevrez en outre , et avec l'exactitude que vous me connaissez, une pension de mille écus par année.
— Oh! dit la pauvre enfant, ma mère aura du pain.
— Je croyais, dit l'impitoyable homme de bien , qu'elle n'avait besoin que d'eaude-vie! Du reste, continua-t-il durement, il vous est loisible de lui envoyer une petite part de la pension que je vous fais ; mais avec mystère et sans que jamais l'excellente dame puisse se douter que vous habitez si près d'elle. Je vous informe qu'elle vous croit en Angleterre.
— Eh ! mon Dieu^ dit ingénuement la petite , elle doit être bien malheureuse !
— L'eau-de-vie n'a pas encore attaqué ses intestins, et je ne vois pas
— André , répliqua Adèle, n'avez-vous donc jamais eu de mère?
Alors le riche bourgeois de Paris mit une main dans la poche de son gilet de drap de soie, l'autre dans le gousset de son pantalon de Casimir noir, et il répondit :
— Oui, sans doute, j'ai connu une mère, Adèle; mais, dans nos familles, on a d'autres moeurs , d'autres idées , d'autres sen-
timensque dans les vôtres : nous sommes d'honnêtes gens , Adèle !
— Il me semble que l'honnête homme qui achète une fille à sa mère se rend complice du crime de cette malheureuse, André, et qu'il devient un homme infâme quelle que soit sa famille.
— Il devient, Adèle, un appui, un protecteur, car il loge et nourrit celle qu'attendaient la faim et l'injure du ciel. 11 élève, de plus, jusqu'à lui la grisette qui devait être la maîtresse d'un serrurier ou d'un goujat, ce qui est exactement la même chose.
Adèle , à l'issue de cet entretien , se demanda si elle ne devait pas se tuer. Un enfant,'qui remuait dans son fianc, lui répondit qu'il fallait vivre. Et André retourna à Paris , dans son cabriolet brun foncé, après avoir arraché à la pauvre Adèle un serment qu'il savait bien que la bonne créature tiendrait.
Le mère Giroux, cependant, reçut tous les mois une part de la pension qu'André
PIERRE GIROUX LE PARISIE?f. 65
Legris faisait à sa ûlle; mais , comme la soif vient en buvant, elle ?3 mit un jour en tète d'aller chez sa pratique — elle appelait ainsi Tacquéreur de sa fille — pour lui arracher quelque argent; elle savait son nom , mais elle ignorait son adresse à Paris. Un de ses intimes, mouchard de trente -deuxième classe, qui avait été son amant et qui sortait du bagne, lui apprit, après quelques démarches sur le pavé de la capitale des arts, qu'un M. André Legris, fournisseur des armées de l'empire qui venait de naitre à la place du consulat, membre du conseil départemental, l'un des cent premiers chevaliers de la Légion d'Honneur, membre du conseil de fabrique de la paroisse Saint-Euslache, marié récemment à la fille d'un Crésus de la rue du Mont-Blanc, qu'un M. André Legris enfin, connu dans le monde par des millions en numéraire et des milliards de vertus , habitait une maison de la place des Victoires; il ajouta qu'il avait :
66 ÉTUPES FOPIILAIIIES.
Un habit noir, des conserves d'or et une face jaune.
La mère Giroux dansa la fricassée et but onze verres de rogomme en recevant ces renseignemens précieux. Malheureusement, elie s'enivra , et, à la porte d'un cabaret du boulevart, au moment où la voiture de Bonaparte passait, elle cria :
— Vive la république !
Au lieu de crier :
Vive l'empereur.
Ce qu'elle n'eût pas manqué de faire à jeun. Dans son ivresse , la digne matrone avait oublié que c'en était fait de la république une et indivisible. On l'envoya à St- Lazarre pour trois mois; là, elle eut le temps de ressaisir sa mémoire.
Il est inutile de dire qu'elle sortit fort altérée de la maison de correction. Elle courut chez elle, où elle trouva sesappointemens de trois mois qu'Adèle avait régulièrement envoyés; et, toujours dans le dessein d'aller relancer sa pratique André Le r
PIERRE GIROUX Lïi PARISîE?f. 67
gris, l'homme considérable, elle se mil en route avec un bonnet neuf et de l'argent frais dans sa poche.
Chemin faisant, elle paya un cent d'huîtres et trois bouteilles de vin blanc au mouchard son ami, et, dans un état encore assez présentable , elle entra dans la maison de Legris; elle y fut accueillie par un coup de tonnerre. M. Legris avait quitté son appartement, et personne dans le quartierneputlui dire ce qu'il étaitdevenu.
Le lendemain, le mouchard entra à la Force pour retourner de là au bagne de Rochefort. Madame Giroux , abandonnée à ses seules lumières, ne, vit plus clair du tout dans sa position. Elle en conçut une mélancolie compliquée d'une inflammation des organe de la poitrine, qui envoya son corps, en moins d'une semaine, dans le grand trou des prolétaires, et son ame à tous les diables.
Un jour donc, M. André Legris ditfroidement à Adèle:
— Tu devrais me tricoter des bretelles;
celles de buffle me font mal. Ah! à propos, ta mère est morte !
Adèle s'était habituée à voir cet homme froisser tous ses sentimens; elle s'était habituée à le voir et à le souffrir. Elle reçut donc cette nouvelle sans reprocher à André l'horrible et cruel dédain avec lequel il la lui annonçait. La douleur et l'indignation retombèrent sur son cœur en le déchirant, mais elles n'en sortirent pas. Seulement, ses beaux yeux baignés de larmes se posèrent sur ceux de son amant avec une expression d'éloquence que Legris ne comprit pas plus que le loup ne comprend l'agneau. Il resta calme, impassible, et la tradition même rapporte qu'il chantonna tout bas :
Au clair de la lune ^îon ami Pierrot, Prête-moi ta plume Pour écrire un mot.
Et comme toujours il avait :
Un habit noir, des conserves d'or et une face jaune.
André Legris était arrivé au faite de la fortune. Mêlé dans les spéculations qui se faisaient alors sur les vivres de nos armées, il avait réalisé d'immenses capitaux en laissant, très bien , nos grenadiers crever de faim. d'Échelon en échelon , il avait pris sa place au premier rangde la bourgeoisie, et , en vrai bourgeois parvenu , il brûlait de ne l'être plus. Les titres reparaissaient alors en France, comme la mauvaise herbe reparaît quelque temps après le passage de la herse. Jean Legris voulut de la noblesse^ et, dans tous les temps possibles, avec un coffre bien garni, on n'a qu'à se baisser pour en avoir.
André Legris avait parmi ses cliens un pauvre fou, le chevalier de Haute-Futaie, qui lui avait emprunté de grandes sommes pour alimenter des conspirations contre le premier consul, plus tard, Napoléon !<''•, qui, plus tard aussi, fut Napoléon leGrand,pour être plus tard encore Napoléon l'usurpateur.
L'excellent gentilhomme se cassa le nez,
70 ÉTLDES POPULAIRES.
comme tant d'autres, sur l'homme de fer, ie petit Corse, comme il disait, et, un jour, quand il en fut à son dernier louis, il fut trop heureux d'attraper au vol une clef de chambellan que le petit Corse lui jeta, et d'aller, avec uneinfinité de ses pareils,pourrir dans les antichambres de l'Empereur, et souffrir, en s'inclinant, les sarcasmes un peu verts des généraux de ce grand général.
Dans le même temps, Jean Legris, dont les titres étaient en règle, l'expropriait tout doucement de sa seigneurie de Haute-Futaie, sise en Beauce, comme dissent les afOches de vente, et, plus tard, les distinctions nobiliaires étant revenues toutà-fait, il obtenait celle de chevalier.
Et le chevalier de Haute-Futaie prit rang danslagentilhommasserie impériale.
C'était peu d'être noble, après avoir eu, comme notre Seigneur, une étable pour berceau, pour grands-parens un paysan du pays de Caux et sa femme , et pour premiers amis des poules, des canards, l'ani-
mal grognard que la pudeur empcclie de nommer, et une vache.
C'était peu d être noble, disons-nous, pour l'insatiable Normand, il lui fallait encore, pour complément de fortune et d'illustration , une bonne renommée , chose difficile à conquérir quand on a marché long temps à travers l'usure et les expropriations forcées, et que surtout on a fixé autour de sa vie un bonheur dont le premier résultat est toujours de faire des jaloux.
Le chevalier de Haute-Futaie ne désespéra pourtant pas d'ajouter aux biens qu'i possédait déjà ceux d'une bonne réputation et de l'estime générale.
Il y a des gens qui , pour atteindre ce but, se bornent tout simplement à être vertueux : Jean Legris aborda cette difficulté comme une affaire d'escompte.
Il calcula froidement les voies et moyens, les chances de gain et de déi^cit , puis il entama son opération avec la force de volonté et de persévérance auxquelles ,
72 ÉTUDES POPULAiivES.
déjà, il devait de si beaux succès dans d'autres spéculations.
Il ajouta mille écus à la pension qu'il faisait à sa femme , en lui disant d'un air pénétré :
~ Ceci est la part des pauvres !
Avec les hommes de cette trempe, il faut toujours prendre, parce qu'on ne sait pas ce qui peut arriver. Madame Legris prit donc 5 elle se demanda, à la vérité, dans quel intérêt son mari devenait honnête homme.
Elle se demanda aussi, dans son ingénuité de femme toujours cachée au monde et étrangère à ses ruses , si André Legris était malade ; mais le voyant , comme de coutume , boire , manger et digérer très bien, elle conclut que l'ordre normal n'était pas ébranlé au physique, et elle se laissa aller à la consolante pensée, qu'au moral, une heureuse révolution s'était faite, que la grâce avait touché le pécheur.
Haute-Futaie acheta l'un des plus beaux
PIERRE GIKOlX le PARISIEN. 75
hôtels de la rue d'xVnjou Saint-IIonoré, il le fit meubler magifiquement; mais avant de s'y installer il entreprit, l'habile homme, de faire oublier André Legris.
Pour cela, il se décida à passer deux ans dans une terre qu'il possédait à deux lieues de Versailles; mais dans ce Paris, qu'il évitait pour n'y pas éveiller de souvenirs, il se fit connaître par des actes de charité sans nombre.
Ses agcns allaient chez les pauvres porter des secours de toute espèce qu'ils déposaient toujours en nommant le chevalier de Haute-Futaie.
La paroisse du nouveau quartier d'André Legris reçut de nombreux présens, et les prêtres entonnèrent mille actions de grâce qui furent recueillies par les dévotes et considérablement augmentées par elles.
En même temps, il fondait, dans un faubourg, une fabrique dans laquelle il entretint un nombre considérable d'ouvriers qu'il paya toujours avec exactitude, soit qu'ils travaillassent, soit que l'ouvrage leur
manquât. Quand Variicle tombait, quand les métiers restaient oisifs , on voyait sur les boulevarts , dans les guinguettes , les ouvriers d'André Legris bien vêtus, bien chaussés, le front serein, tuer le temps et boire rubissurl'ongle.avecdel'argent frais.
Ceux qui avaient faim et soif, alors , disaient d'un air d'admiration :
— Ce sont les gens de M. de Haute- Futaie , le riche ! Ils ne travaillent pas parce que l'ouvrage est mort, et il les paie toujours. Honneur à lui ! gloire à lui ! Dieu le conserve, le digne homme! que la sainte protection du ciel soit avec lui et avec les siens !
Et de bouche en bouche ce nom de Haute-Futaie était répété , il ne marchait plus qu'entouré des bénédictions de la foule.
D'un côté, les prêtres avec leur clientèle, de l'autre, les orateurs populaires avec leur majorité de carrefours, portaient aux nues la bienfaisance du chevalier , fondaient pour lui cette réputation d'hom-
PIERRE GIKOUX LE PARISIEN. 7o
me vertueux , qui , vous le voyez , ne démande qu'une mise de fonds argent comptant.
La bonne compagnie pestait bien un peu contre cette renommée qui venait jusqu'à elle, mais André Legris l'attaqua elle-même comme il avait attaqué la foule.
Plusieurs jeunes gens de famille reçurent, à titre de prêt, des sommes considérables sans intérêt , sans papier timbré. Or, les jeunes gens de famille ne remboursent pas, par métier; c'est une vérité aussi vieille que le monde. Ceux qu'obli- • geait le chevalier lui donnèrent, à défaut d'argent , des éloges très chauds.
On voulut répliquer; on voulut aller fouiller dans les précédons de ce bienfaiteur subit de l'humanité; mais les jeunes gens de famille de ce temps-là étaient presque tous colonels de dragons, aidede-camp de maréchaux. Ils portaient de grands sabres, de longues moustaches, ils comptaient dans la société, et ils comptaient pour beaucoup, parce que de temps
en temps ils s'en allaient en campagne avec leur grand empereur, et qu'ils l'aidaient puissamment à battre l'ennemi de la Fance.
Leurs louanges, combattues d'abord, finirent par prendre un certain poids.
On oublie vite à Paris, par la raison qu'on y vit au galop , et qu'on n'a guère le temps que de s'occuper de ce qu'on voit sur son passage. Un point de vue fait perdre le souvenir d'un autre. Le second relais fait oublier le premier, et ainsi de suite jusqu'au jour où l'on ne voyage plus qu'une heure sous la conduite du cocher des pompes funèbres. Le chevalier de Haute-Futaie, avec ses actes de générosité, son cortège de bonnes actions. Ut oublier complètement André Legris à la foule.ll reçut son brevetd'honnôte homme bien et dûment légalisé. Il resta bien, dans le nombre , quelques incrédules , gens d'esprit et de mémoire, qui hochaient la tête aux acclamations de la multitude engouée j mais leur opposition fut écrasée
PIERRE GIROnX LE PARISIRX. 11
par le nombre, et la majorité du vote les contraignit au silence.
Ainsi , pendant que les agens subalternes du chevalier de Haute-Futaie répandaient dans Paris l'usure et la ruine sous leur nom, lui, il grandissait dans l'opinion publique , et se bâtissait, avec patience et obstination, une très jolie renommée de philantrope. La vertu lui coulait de grandes sommes, mais l'infamie lui en rendait de plus grandes encore. Quand il faisait son bilan à la Un de l'année, il était toujours en bénéfice. Et il avait, vous le savez :
Un habit noir, des conserves d'or et une face jaune.
Bref, pendant l'empire , il s'appuya sur les colonels de dragons \ pendant la restauration , sur les prêtres ; à la révolution de juillet, il marcha tète baissée dans le juste milieu. Comment empêcher un homme comme celui-là d'avancer?
Adèle Giroux, dans sa petite maison de Versailles , pleurait sa mère et se préparait elle-même à être mère à sou tour.
Sa vie était triste. Sans amis, sans patens, elle ne voyait sa solitude animée que par cet homme à la haute taille, à la figure sérieuse et au langage exact et concis comme l'arithmétique. Souvent elle se demandait en pleurant si elle ne ferait pas une action honnête en quittant ce rude et glacial protecteur pour retourner chez sa bonne couturière chercher du travail et de l'honneur. Mais bientôt le tressaillement de son enfant dans son sein l'épouvantait sur les conséquences de cette démarche. La' maîtresse couturière était une femme aimable , rieuse même quelquefois avec ses jeunes ouvrières; mais autant elle mettait de douceur, d'abandon dans ses rapports avec elles, autant elle se montrait sévère pour leur moralité.
Elle n'était bonne pour elles que parce qu'elles étaient sages ; elle cessait de l'être quand elles s'abandonnaient à la \ie trop commune aux grisettes. Doucement, sans bruit, sans éclats fâcheux, elle les éconduisait:— Va, mon enfant, disait -elle
à la pauvre pécheresse, va, et corrige-toi. Tu reviendras quand tu seras sage. 11 ne me faut que d'honnêtes femmes , ou du moins que des femmes corrigées; car je ne suis pas plus sévère que le bon Dieu, qui pardonne quand on a réparé sa faute !
Cette décision était sans appel toujours, et Adèle , dans son état de grossesse , sans avoir changé d'état social , ne pouvait, en conscience, figurer parmi les élues de la maîtresse couturière. Alors, elle irait donc dans quelque grenier attendre l'infâme misère. La misère ! ah 1 elle n'eût rien été pour Adèle; mais son enfant, qui en prendrait soin ? Seule au monde, sans un appui , sans une voix amie qui criât pour elle au prochain : —Secourez -là, elle n'est pas malheureuse par sa faute ; on l'a vendue! — Sans un cœur qui s'ouvrît pour elle dans cette ville d'un million d'ames; sans une ressource dans cette cité, où tant de jolies escarcelles craquent sous l'or, que ferait-elle?
Du travail, bonnes dames, vous n'en
donnerez pas à la pauvre ouvrière. Il vous faut l'ouvrière patentée, celle qui en a vingt autres sous ses ordres, celle dont le Journal des Modes vante la coupe à cinq sous la ligne. Mais la jeune fille qui baisse les yeux parce qu'elle a peur; la jeune fille qui parle d'une voix timide et éteinte parce qu'elle a faim: la jeune fille qui a des larmes dans les yeux parce qu'elle porte sur elle la trace de sa défaite, oh ! celle-là, vous la repousserez ! Elle a peur, c'est qu'elle est stupide ; elle a faim , c'est qu'elle est paresseuse ; elle est grosse de six mois, c'est qu'elle est vicieuse. Vous savez bien pourtant que le malheur rend timide , que la faim rend malade , que souvent la séduction, à laquelle vous ne résistez pas toujours, rend mère. Mais on ne va pas chercher la source des choses quand il s'agit d'une femme dont la robe a des reprises, n'est-ce pas /D'ailleurs, elle est jolie, la pauvre enfant, votre mari ou votre amant pourrait avoir des idées ! ! !
Adèle se disait toutes ces tristes vérités dans la petite maison de Versailles, et elle se sentait plus que jamais sor.j le joug du terrible André. Si encore , à défaut d'amis ou de protecteurs , elle eût connu dans Paris, un Giroux qui put lui être en aide , elle eût couru à lui 5 mais avec sa mère qui , comme nous l'avons dit , venait de rendre son ame , non pas au ciel, mais à M. le médecin en chef de riiotel-Dieu, la vieille famille des Giroux s'éteignait en France. C'en était fait de ce nom qui , dans la grande ville, était comme une vieille tradition , à moins pourtant que l'enfant qu'Adèle portait ne fût un garçon, lequel, très probablement négligé par son papa, vivrait avec sa maman et s'appellerait comme elle. La famille d'Adèle, voyezvous bien, la famile de Pierre Giroux , le béros de cette histoire, l'eut disputé aux Grillon pour l'ancienneté de race; et, à cet égard, un mot , lecteur.
Paris fut le berceau des Giroux. S'il faut en croire un historien célèbre, dont il
serait inutile de citer ici le nom et les scientifiques travaux, les Giroux florissaient déjà, dans la cité qui depuis de\int la métropole du pays français, en 845, époque de la première course des Normands jusque sous les murs de Paris.
Conduits par un guerrier qui avait nom Ragenaire, les hommes du nord remontèrent le cours de la Seine sur cent vingt barques, et se présentèrent devant la ville, la veille de Pâques.
A l'approche des barbares, les prêtres et les moines prirent la fuite, emportant leurs trésors et leurs reliques. Quelques bourgeois courageux affrontèrent l'invasion, enhardis par les généreux conseils d'un brave parisien.
Ce parisien se nommait Karll Giroux.
Ce prénom de Karll indique une origine allemande, et, sans trop s'égarer dans le vaste champ des conjectures, il est permis d'admettre que les aïeux de ce Giroux avaient fait partie des armées du roi franc Chlodovich, ou Clovis.
PIERRE GIROUX Lîî PARISIE?f. 83
L'histoire impartiale nous représente les compagnons de ce premier de nos rois chrétiens comme de très féroces gredins; toutefois, nous n'insisterons pas sur les vices et le très mauvais caractère de ces premiers Français, notre inlention étant de reproduire seulement;, dans ce livre , les titres de la famille Giroux à la qualité de Parisien, de Parisien de race!
En suivantpas à pas la marche du temps, nous pourrions trouver, dans l'histoire de Paris, un Giroux mêlé aux événemens dont cette grande ville fut successivement le théâtre ; mais nous craignons de fatiguer le lecteur, et du neuvième siècle dont nous venons de lui parler, nous sauterons au seizième, s'il le veut bien, pour arriver ensuite au dix-neuvième, dans lequel nous avens le bonheur de vivre au milieu des merveilles de tout genre , le gaz hydrogène, les bateaux à vapeur, la musique de Mayerberr, le papier Vveinen, les chemins de fer, quand ils seront faits , et la médecine homœopatique.
Or, au seizième siècle, le 22 mars 1594, le roi Henri-le-Graiid entra dans sa bonne ville de Paris.
Non pas absolument comme le peintre Gérard nous le fait voir, dans son célèbre tableau, au milieu des bénédictions de la foule , entouré de visages rians et heureux; mais avec quelques bons arquebusiers en éclaireurs, qui tiraient à la cible dans le dos des Parisiens fuyant devant le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire.
Et, en vérité, la famille des Giroux dut garder la mémoire du Béarnais et de ses bons arquebusiers, car Gontran Giroux, citadin tout à fait inoffensif, qui n'avait jamais crié : Vive la Ligue , qui ne connaissait que de nom Mayenne et mademoiselle de Montpensier, Gontran Giroux qui, même , se réjouissait intérieurement de l'entrée du roi , parce qu'elle arrêtait les malheurs de la guerre^ fut tué raide par l'un des compagnons de ce bon père qui revenait auprès de ses enfans.
De ce Contran, qui s'était fait une réputation rue Pavée-d'Andouilles , comme barbier étuviste, descendent en ligne directe les principaux personnages de cette histoire.
Parisiens enracinés au soi , les Giroux ont résisté aux secousses politiques , aux guerres, aux désastres qui transplantent si bien les familles. Soldats sous Louis Xll et sous Louis XIV , valets sous les successeurs de ces deux rois, soldats encore sous la république et le grand empereur, ils ne disparurent point de la grande cité. Chaque génération, nombreuse et vivace, eut toujours un représentant dans la métropole, même au milieu des plus grandes calamités publiques. Après la fatale année qui vit la campagne et la retraite de Moscou, beaucoup de familles s'éteignirent à Paris, ceux qui pouvaient travailler à leur propagation ayant été gelés sous le ciel ingrat et cosaque de Platow et de Kutuzof. Les Ciroux restèrent debout encore dans cette grande disetta
86 ÉTUDES POPULArRES.
d'hommes. David - Mélibée Giroux, père l'Adèle , et sa femme composèrent seuls Alors la descendance de ces vieux Parisiens.
Ils étaient tombés dans la misère et dans le vice. Ce malheur n'est que trop commun aux représentans des vieilles familles^ sans en excepter les familles de rois. Le sang s'affaiblit sans doute en se transmettant ainsi de père en fils pendant des siècles. Il n'y a qu'à voir, pour la preuve de cette assertion , ce que sont aujourd'hui les hommes dont le nom remonte aux vieux temps de notre histoire.
Adèle Giroux , la maîtresse de M. de Ilaute-Fiitaie, était destinée à faire revivre cette race, qui s'en allait s'éteignant, en donnant à la France ses fils, les héros de ce livre.
Elle était, dans sa solitude de Versailles, en proie à bien des ennuis, la pauvre Adèle ! j'ai dit que , dans son désir de se rallier à une vie honnête , elle avait eu la pensée de quitter le patronage insolent et
PIKRRË GIROUX LK PARISIEÎN. 87
dur du chevalier, pour aller chez son ancienne maîtresse demander de l'ouvrage , mais j'ai dit aussi qu'elle avait reculé devant l'idée de l'humiliation qui l'attendait chez celte rigoureuse dame.
En jetant les yeux d'un autre côté, Adèle ne vit qu'un désert dans le monde. Deux personnes seulement composaient le cercle dans lequel elle pouvait chercher un appui , la couturière et André Legris; car elle avait trop de bon sens et de fierté pour compter comme quelque chose dans sa vie les connaissances de feue madame Giroux.
Seule, abandonnée, Adèle pensa qu'elle devait demeurer dans la petite maison de Versailles, elle s'y décida en pleurant,
— Ah! ma mère! disait-elle quelquefois, pourquoi ne tuais-tu pas ta fille ?
Alors, retenue par une main de fer dans cette condition que sa mère lui avait faite , attachée de force à ce poteau fatal, elle se demanda si , dans ce malheur, il n'y avait pas pour elle quelque consolant refuge ,
88 ÉTUDES POPUI,AIKES.
quelques habitudes , quelques affections bonnes et honnêtes qui pussent épurer vtn peu cette vie de concubine qu'on lui avait faite.
Elle voulut se rapprocher de Dieu et des pauvres; elle pria et elle fit l'aumône.
André Legris, dans la crainte de nuire à sa renommée fabriquée à si grand'peine , ne lui rendait jamais visite que le soir , bien taird, quand l'ombre était bien épaisse, à l'heure des vampires ! x\dèle avait donc à elle toutes les matinées ; elle résolut de les consacrer à de bonnes œuvres. C'était une infidélité- qu'elle faisait au vice en faveur de la vertu. Tous les matins elle se rendait donc à l'église, et là, prosternée devant Dieu, à la place la plus reculée, la plus solitaire , elle priait pour sa mère, pour André Legris, pour l'enfant qu'elle portait.
Quand elle avait épuisé toutes les prières contenues dans son livre, elle s abandonnait, avec le ciel; à ses propres inspirations.
PIERUB GlROrX LE PARISIEN. 89
Elle improvisait à Dieu de touchantes suppliques, et bien souvent , dans Texaltation de son ame neuve et tendre, elie s'élançait jusqu à une éloquence qui devai* naître et mourir, hélas ! dans l'église de Versailles. Bien des paroles , des élans sublimes "restèrent entre Dieu et elle, et n'ont pu venir jusqu'à son historien, qui eût été heuçeux de les reproduire.
En revenant chez elle , Adèle distribuait aux pauvres de petites sommes qu'elle économisait sur ses dépenses, elle entendait le vieux mendiant la bénir, lui promettre du bonheur^ elle voyait la figure bave de la femme estropiée s'épanouir sur son passage, et elle en recevait une joie douce qui lui donnait des forces et de la résignation. Quand venait le soir et la visite d'André Legris, elle se sentait plus courageuse pour supporter la vue de cet homme et sa glaciale influence; son cœur bondissait avec moins d'indignation dans sa poitrine quand il lui parlait d'amour avec le dédain d'un maître j sa colère ne Taisait plus
que naître et mourir, quand il se renfermait avec elle dans une taciturnité mé prisante , quand il haussait les épaules si elle lui demandait de compter avec elle les mouvemens de son enfant.
Familiarisée de plus en plus avec sa position, heureuse de donner un peu de pain à ceux qui en manquaient, confiante dans le ciel qu'elle servait de son mieux , la pauvre fille! elle s'abandonnait déjà à de l'espoir ; elle ne pensait plus aux plaisirs de son âge, qu'elle croyait fermement n'être pas faits pour elle ; le sentiment de piété et le sentiment de mère éveillés en elle, lui tenaient lieu de toutes les joies du monde. Elle pensait que, dans cette vie de solitude et d'horrible abnégation, il y aurait à la longue une petite place pour le bonheur!
Adèle était jeune , son caractère , par nature, la portait à aimer, à se rapprocher de ses semblables. Il y avait en elle un fonds de bienveillance qui demandait, comme un impérieux besoin , à s'épan-
PIERRE «IHOUX LE PARISIE:V. 91
cher sur le prochain, et que ne pouvaient satisfaire quelques aumônes aux paralytiques et aux estropiés de la rue. Oh î André Legris, dans son égoïsme brutal, refusait des trésors d'emour qui eussent enchanté une vie d'homme ! Adèle, si soumise aux exigeances de la position qu on lui avait faite, ne souffrait plus guère, depuis son consolant commerce avec Dieu , que de l'isolement et de l'impossibilité d'aimer quelqu'un.
L'amour et ses de^lices étaient déjà morts pour elle, car elle avait commencé par une des ces liaisons qui les tuent dans un cœur tendre et fier. Son premier pas , ses premiers rapports avec un homme lui avaient donné de l'aversion pour le sentiment qui adoucit, qui compense si bien la nécessité de vivre ; mais , à défaut de cet amour déjà mort en elle, il y avait encore cette sainte , cette chaste amitié que la femme comprend si bien et qu'elle jette quelquefois si suave, si bonne, si réchauffante sur nous! Adèle
avait besoin d'aimer quelqu'un; c'était une tyrannie de son cœur, elle le 'voulait absolument.
Et son enfant, d'ailleurs, n'était pas né!
Souvent, le matin, dans l'église de Versailles, elle avait remarqué prés d'elle une femme , de son âge à peu prés , jolie comme elle , et que la prière embellissait encore, comme elle.
Deux fois cette dame lui avait adressé la parole.
Adèle avait trouvé dans la voix, dans les inflexions de ces mots prononcés pour elle , une bienveillance marquée, quelque chose qui semblait lui dire : voulez-vous être mon amie ?
Ce petit incident avait produit sur iVdèle une grande impression. Le jour, où, pour la première fois , la jolie dame lui avait parlé, elle en avait été heureuse jusqu'au soir, et , avant de s'endormir , elle avait prié pour elle, comme pour une vieille amie.
— On peut donc m'aimer, moi? disait-
elle avec un orgueil délicieux, on peut donc me compter pour quelque chose?
Elle m'a parlé, elle, dont la figure est si douce , elle, dont la voix est caressante comme celle d'un ange, elle, dont les moindres mots ont quelque chose de gracieux et d'élevé. Ah î que je suis heureuse! elle m'a parlé! à moi !
Le lendemain fut encore un jour de fête, la jolie dame parla encore à Adèle. C'étaient de courtes paroles, des expressions comme la bonne éducation en donne à la plus stérile Imaginative, mais cela composa à la récluse une provision de bonheur pour vingt- quatre heures. Le jour suivant, l'entretient fut plus intime, plus étendu, enfin, il devint une habitude entre Adèle et sa nouvelle connaissance.
La jolie dame était de bonne compagnie; elle avait un tact sûr et prompt, et une ame généreuse. Elle devina tout de suite les heureuses qualités d'Adèle, et tout de suite, aussi, elle les aima. Femme
du monde , habituée aux gracieusetés banales des salons, au jargon poli derrière lequel elle savait trop qu'il n'y a rien , elle fut séduite par l'aimable naïveté d'Adèle; elle s'attacha à cette jolie créature dont le sourire était à la fois si mélancolique et si fin, dont la prière à Dieu partait toujours si fervente.
Et elle vantait à tous ses amis de Versailles la charmante femme qu'elle voyait chaque matin à l'église. Plusieurs fois , elle vint à la messe avec un vieillard de haute taille, d'un extérieur imposant, et à qui le sacristain dit humblement un jour : — MONSIEUR LE COMTE! Adèle fit peu d'attention à cela; elle n'en fut pas plus humble. Elle ne remarqua, dans cet homme, que ses manières distinguées et la politesse exquise avec laquelle il parlait à la jeune dame. Alors elle soupira en pensant à André Legris! Quelques jours après, elle apprit de la bouche même de sa nouvelle amie que ce vieillard était un mari, et un mari bien aimé. Sans trop
se rendre compte du sentiment qui l'inspira alors, elle éprouva un redoublement d'amitié pour la dame. Elle lui prit la main, et, d'une voix pleine d'affection, elle lui dit :
— Que Dieu soit avec vous, car vous êtes digne de lui.
La jeune épouse la remercia avec un sourire. Entre ces deui femmes, un regard fut échangé , regard qui semblait promet- Ire une amitié de toute la vie.
Le lendemain , la dame ne vint pas à l'église! Adèle en fut bien triste. Le jour suivant, elle ne parut pas. Adèle pleura. Le surlendemain, même absence.
Oh! alors, Adèle perdit patience, et, voyant, sous les bas-côtés de l'église, le curé qui se promenait dans son petit royaume , examinant avec l'œil du maître les chapelles dans lesquelles suisses, sacristains et hommes de service faisaient quelques réparations, elle s'approcha de lui, et, confiante, ingénue^ elle lui demanda des nouvelles — si M. le curé
en avait — delà jeune dame qui, jusqu'alors, venait entendre la messe de neuf heures près du troisième pilier à gauche. Le curé avait plusieurs fois adressé la parole à Adèle avec bonté, et le souvenir de cette faveur, que l'homme de Dieu n'accordait pas à tout le monde, avait enhardi la pauvre enfant.
— N'êtes-vous pas cette jeune personne avec laquelle madame la comtesse de Cerny cause quelquefois? dit le curé avec une expression assez dure.
— Ah ! c'est madame de Cerny, répondit humblement Adèle; je ne savais pas même son nom; mais, comme elle était fort bonne pour moi, et qu'elle.... daignait me montrer de l'intérêt, j'ai pris la liberté, monsieur...
Elle ne put continuer, son cœnr se serrait. Le curé lui faisait peur; il lui rappelait André Legris.
— Madame la comtesse ne vient plus ici, et pour cause, ajouta le ministre de Dieu du ton d'un carabinier en colère; la
paroisse perd une de ses fidèles les plus respectables , et elle sait à (^ui elle doit ce malheur, la paroisse !
En parlant ainsi, M. le curé tourna le dos à Adèle, et il continua sa visite dans l'église.
Adèle demeura long-temps à la place où il l'avait quittée, la tète basse, ses bras pendans et abandonnés comme ceux d'une morte, immobile, affligée comme la vierge , mais plus belle que la vierge. Et les dévotes, en passant devant-elle, la regardaient avec dédain.
— M. le curé , disaient - elles , lui aura refusé l'absolution; voilà pourquoi elle pleure.
Elles avaient l'air enchanté, les dévotes.
Adèle, enfin, sortit de son accablement, et, à petits pas, elle s'avança vers, la porte de l'église. Quand elle fut sous le porche, elle se retourna. Elle regarda encore celte silencieuse enceinte dans laquelle elle était venue chercher du
calme pour son cœur , elle regarda ce pilier au pied duquel la jeune dame venait prier, cette petite place où elle avait entendu sa douce voix, où, simple et confiante, elle avait cru trouver une amie, et elle se prit à pleurer encore.
Ensuite , ses sourcils d'ébène se froncèrent, sa lèvre 'supérieure se contracta, et jetant sur l'église un regard de colère :
— On trompe même ici , dit-elle ! devant Dieu même, il y a des imposteurs !
Et elle s'élança dans la rue avec la légèreté d'une flèche.
Pour la première fois, depuis qu'elle était la sujette de l'autocrate Legris, elle voulut se hasarder dans les rues solitaires de Versailles. Elle avait besoin d'espace, d'air en ce moment.
Elle s'aventura donc à travers cette cité magnifique et morte, cette Palmyre ruinée de Seine-et-Oise, guidée seulement par le souvenir d'une course semblable qu'une fois elle avait faite avec sa mère.
Elle vit le château; elle entra dans le parc. La vue des arbres, de Therbe, des fleurs , raffraîchit |un moment sa pensée. Elle chercha un lieu bien solitaire.
A Versailles, il n'y a que le choix.
Depuis quelque temps, elle était cachée dans un cabinet de verdure , et elle s'abandonnait au souvenir de ce qu'elle nommait ses jours heureux dans l'église de Versailles.EUesedemandaitqu' elle volupté infâme on pouvait trouver à tromper un pauvre cœurquisedonne à vous. Elle se demandait pourquoi la jeune et jolie dame , dont les yeux ressemblaient au ciei qui s'ouvre, dont la voix était douce et harmonieuse comme celle du vent sur les fleurs, pourquoi la jeune et jolie dame lui avait cruellement fait espérer une amie, pour l'abandonner ensuite sans pitié. Pour elle, qui ne connaissait pas une des joies de la vie, c'était une liaison rompue, c'était une horrible infidélité qu'on lui faisait.
Les courts entretiens au pied du piller de l'église avaient été pour Adèle chose
bien précieuse; son ame s'y était abandonnée, car ils avaient composé le seul bonheur qu'elle eût goûté jamais. Dans sa vie de misères, de solitude et d'ennui , quelques heures d'adoucissement l'avalent trop prise au cœur pour qu'elle les perdît sans désespoir. C'était déjà pour elle une habitude de vingt ans rompue.
Adèle, dans un coin du parc, pleurait comme un enfant, pâle, immobile comme les statues de marbre qui gèlent là depuis plus d'un siècle.
Tout d'un coup , elle leva précipitamment sa jolie tète, qu'elle pencha ensuite sur la droite, comme pour recueillir un son.
— Oui , dit-elle , c'est sa voix!
Et elle s'élança du cabinet de verdure dans les allées symétriques du parc. Au détour d'un sentier, elle se trouva face à face avec la jeune dame, son infidèle, et le grand vieillard que le sacristain, un jour, avait appelé monsieur le comte.
La figure d'Adèle , en ce moment^ étin-
celait de bonheur. La pauvre Glle n'entendait rien à l'art de cacher une émotion. Emportée par un mouvement plus prompt que la réflexion, et sans respect pour cet homme à la culotte de soie noire, aux boucles d'or, aux formes poliment aristocratiques, et qu'un laquais en grande livrée suivait comme un chien bien dressé , elle avança la main vers la jeune dame.
Il y eut alors, dans le regard d'Adèle, dans sa figure admirablement belle , une expression si suave d'amour et de plaisir, que la jeune dame vaincue , entraînée, prit cette main qu'on lui offrait et la serra avec effusion. Le vieillard luimême baissa les yeux et hocha la tète en disant à voix basse :
— Pauvre enfant !
Mais bientôt il reprit son sang-froid, et, attirant à lui la jeune dame :
— Venez, madame la comtesse; vou^ savez bien que vous ne pouvez rester ici.
La comtesse parut hésiter quelque
temps ;, mais enfin elle abandonna la main d'Adèle et elle suivit son cavalier.
Adèle , qui était clouée à sa place , les suivit de l'œil; ses lèvres s'agitaient et formaient des mots inintelligibles. Alors le laquais qui suivait le comte et sa femme s'approcha de la pauvre enfant, et il lui dit de l'air insolent d'un valet de grande maison :
— Une autre fois , vous aurez la bonté , machèïs^ de ne plus arrêter madame la comtesse.
Adèle tourna la tête vers lui , et regardant sans voir, elle dit :
— Qui me parle ?
Mais,|au même moment, la jeune dame, se dégageant avec force du bras du comte, revint en courant près de son amJe d'église.
— Pierre , dit-elle avec une expression menaçante qui étonna bien Adèle, vous êtes un insolent ; éloignez-vous.
Le laquais obéit platement; c'était son métier.
— Ma belle, continua la jeune comtesse dont les traits étaient animés comme ceux d'un joli enfant en colère, ma femme de chambre a su votre séjour chez madame Bertrand , la couturière ; faites -moi l'honneur de ne pas attribuer ma conduite à cette découverte au moins !
— Mais oui, dit Adèle avec la plus aimable simplicité, j'ai été ouvrière chez madame Bertrand : je voudrais bien l'être encore !
Et elle abandonnait avec bonheur sa main dans celles de la comtesse qui la serraient.
— Venez donc, Stéphanie, venez donc, dit le vieux comte.
La comtesse, sans faire attention à l'impatience de son mari, ajouta :
— L'expression angélique de vos traits, ma bonne amie , cette innocence douce qui brille sur votre front, qui même est
en vous malgré tout cela m'attirait,
et je vous prie de croire que , sans une au-
'304 ÉTUDES POPULAmES.
tre découverte, j'eusse été bien heureuse de vous voir souvent. Comment vous nommez-vous?
— Adèle.
— Adèle, voulez-vous me donner ce ruban qui est à votre cou?
— Le voilà.
— Adèle , ce cordon a été tressé avec mes cheveux, voulez-vous le prendre ?
Adèle s'en empara virement, et le cacha dans son sein.
— Adieu, Adèle. Ah ! quel malheur que vous...
Elle s'interrompit, et elle la baisa au front.
— Mais, Stéphanie, vous n'y pensez pas, disait le comte frappant du bout de sa canne la terre aristocatique de Versailles; le baron et la baronne sont par ici ; M. le duc va revenir de l'orangerie ; on peut vous voir!...
— Je vous suis, monsieur; mais vous voudrez bien saluer Adèle en la quittant. Elle s'appelle Adèle, ce pauvre ange !
— Madame la comtesse, dit le vieux gentilhomme, j'ai appris de mon père,, le mestre de camp des armées du roi, ce qu'un honnête homme doit à toutes les femmes.
Puis, ôtant son chapeau et découvrant sa tète vénérable :
— Madame, dit-il en s'incîinant, je vous salue... mais, ma pauvre chère petite, continua-t-il , ne parlez plus à la comtesse, vous sentez bien que cela ne doit pas, ne peut pas être.
Et il entraîna sa femme.
Pendant qu'il parlait, Pierre ^ fiché en terre à cinquante pas de là , avec sa livrée et sa face d'antichambre , ôtait aussi son chapeau sur un signe impérieux de la comtesse.
Adèle les suivit des yeux jusqu'au détour d'une allée tournante, et quand ils eurent disparu , elle rentra chez elle à pas lents et le cœur horriblement serré. A quelques pas de sa maison, elle trouva un vieux pauvre, vieillard plus abruti par
le vin que par la misère, à qui elle avait souvent fait l'aumône.
— Une petite charité, dit-il , une petite charité au pauvre vieux qui ne peut plus travailler.
— Tenez, mon ami; je voudrais faire plus, mais je ne suis pas riche.
— Ah ! que vous le seriez bien si vous le vouliez, not' 'dame, dit le béquillard avec un rire qui puait l'infamie.
— Moi, dit Adèle étonnée, et comment?
— Tiens, par exemple, ça vous serait facile, allez! faudrait faire flnancer davantage vot' monsieur; c'qu'est beau et bon doit se payer cher, connu !
Adèle rentra chez elle en courant. Elle s'enferma dans sa chambre, où elle tomba à genoux.
— Mon Dieu , dit-elle, le vieux pauvre a raison; le vieux gentilhomme aussi; je suis aux gages d'un libertin , et Stéphanie, honnête et pure, ne peut pas me parler. Je suis une femme entretenue; je l'avais oublié , moi !
PIERRE GIROUX LE PARISIEN. i07
Et elle se tordait les mains, et elle criait d'une voix lamentable :
— Ma mère î ma mère ! pourquoi ne me tuais-tu pas! pourquoi me vendais-tu!
Ensuite, elle ajoutait :
— Mais, mon Dieu, pardonnez à ma mère.
Adèle Giroux conserva toujours le souvenir de cette petite aventure, qui lui donna pour l'avenir la mesure de sa position dans le monde.
Après la rencontre dans le parc de Versailles, et l'avis du vieux mendiant, elle sut ce qu'elle avait désormais à attendre des hommes; elle apprécia, dans l'amertume de son cœur, la place que M. André Legris lui avait ménagée.
Quant à lui , exact, méthodique comme l'arithmétique, sa patronne, il arrivait tous les soirs dans la petite maison.
La pluie, le vent, la grêle, ne l'arrêtaient pas.
Sa vie était un cadran. Telle heure, atteinte par l'aiguille, amenait une habi-
tude qu'il voulait satisfaire, fallût-il passer sur le ventre de l'espèce humaine.
A dix heures, dans l'été, à sept heures, dans l'hiver, il arrivait dans son cabriolet brun foncé, sans domestique, au petit trop, tenant toujours ses guides dans la même main , sifflant toujours sur le même ton pour qu'on lui ouvrit la porte cochera.
Cette porte fermée derrière lui , il descendait toujours de voiture par le même marche-pied; il attachait toujours le bridon de son cheval au même anneau de fer, quoiqu'il y en eût plusieurs dans la cour, et il soufflait toujours la lanterne du cabriolet avec le même soin , pour économiser cinq sous et trois centimes de bougie pendant les [deux heures qu'il donndit à Adèle.
Mais, dans le long bail qu'il fit avec elle, une seule chose eut le privilège de le faire sortir de ce flei^me , et d'augmenter un peu 'le nombre des pulsations de [ses artères.
PIERRR GIROIX LE PARISIEN. 109
Cette chose échauffe aussi le sang des autres hommes; elle fait éclore dans leur cerveau des pensées nouvelles. En même temps qu'elle agite leur cœur, elle y verse des trésors d'amour; elle le rend généreux s'il est sordide, tendre s'il est sec, heureux s'il est triste.
André Legris, voyez-vous bien , était tourmenté des enfans qu'il faisait à Adèle.
L'annonce d'une grossesse le mettait hors de lui, et il se disait souvent, de sa maîtresse :
— N'étaient les enfans, je n'aurais rien à lui reprocher.
Quand elle lui parla de donner un nom à celui qu'elle portait, il lui répondit, en jouant avec les breloques de sa montre :
— Dans ta maison, mon enfant, on ne doit s'appeler que Giroux, et n'en parlons plus!
Adèle reçut cette insulte sans répondre, car son aventure avec la jolie dame, à l'église, l'avait éclairée sur sa position.
Elle savait qu'il est possible de donner du bonheur à un homme , de voir sa vie , son avenir, son honneur sacrifiés à lui; elle savait qu'il est possible de le voir, même à ses genoux, devant soi, sans être pour lui autre chose qu'un meuble; elle savait qu'elle était une femme entretenue , et qu'elle ne devait pas compter sur les affections, sur les joies qui entourent le sexe, dont le notaire et un maire en écharpe ont sanctionné la position* Un homme ne lui devait que de l'amour ; mais de l'estime? oh! non!
Plusieurs années s'écoulèrent, pendant lesquelles Adèle se laissa aller à son destin; années de tristesse, d'ennui, de sacrifices et de remords. Deux fois elle devint grosse , et deux fois conduite mystérieusement à Paris, elle y accoucha d'un garçon , seule avec un médecin , sans aucun de ces petits soins d'ami qui aident tant à souffrir.
Les enfans furent mis en nourrice assez loin de Paris, et le chevalier de Haute-Fu-
taie, qui était toujours André Legris pour Adèle, lui déclara même qu'elle ne les reverrait que dans un temps fort éloigné.
— Ah ! dit alors la malheureuse femme avec une énergie qui donna beaucoup à réfléchir à son despote , ah ! si vous leur aviez donné votre nom, si vous aviez fait qu'ils fussent à vous, vous auriez peutêtre le droit d'en disposer, mais vous les repoussez, mais vous n'en voulez pas, et je déclare que j'en veux, moi! Il me faut mes enfans, d'abord!
La première fois, André tourna dédaigneusement le dos , et remonta dans son cabriolet brun foncé; la seconde fois, il essaya de crier et de se mettre en colère; la troisième fois, il sentit qu'il fallait prendre un parti avec Adèle, et il se demanda s'il ne ferait pas bien de la quitter.
Et cette idée lui donna le frisson , à lui qui ne frissonnait qu'au mois de Janvier, quand il oubliait de mettre son gilet de flanelle.
Ce serait faire injure à l'amour de ivr. dç Haute-Futaie, que de parler de sa tendresse pour Adèle. L'amour, cette passion ^blime, il ne la connaissait pas; il ne pouvait pas la connaître. Il n'est pas donné à tout le monde d'en avoir, de l'amour!
Mais, à défaut de cette tendresse exquise qui échauffe si délicieusement l'ame, il ressentait, pour la femme qu'il avait achetée, ce que l'avare ressent pour son or, pour ses meubles, pour sa maison.
Elle était à lui, Adèle, il l'avait payée comptant, bonjmarchéj il est vrai, mais enfin il l'avait payée, et il ne voulait pas perdre sa somme, quelque faible qu'elle fut.
L'habitude, ensuite, en était prise, et le monde est plein de gens pour lesquels l'habitude est comme un sentiment : rompez-là, ils souffrent.
Depuis des années, il venait aux mêmes heures, à Versailles, se délasser près d'Adèle des soucis de la journée, des soins que lui coûtait cette renommée qu'il s'é-
tait construite et qu'il fallait entretenir, des tribulations que sa grande fortune lui donnait. Où irait-il désormais? dans quel réduit assez mystérieux , sur quelle victime assez discrète pourrait-il épancher sa bile contenue tout le jour par l'hypocrisie, et se venger du bien qu'il était obligé de faire pour soutenir son rang de philantrope?
Adèle perdue, c'était un membre de moins dans son organisation physique, c'était un membre de moins dans la machine, c'était la maladie, c'était la fin, c'était la mort.
Il frissonfta donc , comme nous l'avons dit plus haut, lorsque de sa voix qui n'exprimait jamais que des pensées douces et touchantes, la jeune femme lui dit, en se cramponnant à son habit noir :
— 11 me faut mes fils, André, il me les faut! Invente une prison plus ignorée, une \ie plus éloignée des hommes, mais il me les faut. Tu m'as foulée aux pieds avec un exécrable égoïsme , tu m'as
achetée, tu m'as perdue, tu as fait de moi la femme entretenue qu'on montre au doigt quand elle ose se présenter au grand jour. Eh bien! soit; avilis-moi plus encore s'il se peut , mais donne-moi mes fils ! Je les veux demain , ce soir, tout de suite, ou je me tue; André, je me tue... Ne ris pas, André; tu as besoin de moi; si tu me perds, tu es malheureux !
Quelques heures après, Philippe et Pierre étaient rendus à leur mère, transportée, qui tout de suite oublia douze ans de tristesse et d'amertume dans la petite maison de Versailles.
Dès ce jour, Adèle prit du courage, Elle avait trente ans; elle était encore admirablement belle ; mais les folles pensées d'amour et de coquetterie, qui suivent la femme jeune et jolie , avaient été étouffées chez elle par le malheur, froissées par le mépris. Elle se réfugia dans l'adoration de ses fils, et quelques joies vinrent encore trouver la pauvre récluse de Versailles.
Fidèle à ses principes, M. de Haute- Futaie acheta un jardin très vaste situé à côté de la maison; il fit jeter à terre le mur qui l'en séparait^, et une promenade fut toute trouvée pour les marmots. Aucune autre habitation ne dominait celle-là, aucune croisée perfide ne s'ouvrait sur elle; on pouvait y vivre comme dans un désert, quoiqu'on fût dans un chef-iieu de préfecture et à côté d'une population nombreuse.
Adèle se soumit quelques mois à cette tyrannie , mais , ensuite , elle déclara qu'elle entendait promener ses enfans dans les campagnes et dans les bois, une fois la semaine au moins. André demanda vingt-quatre heures pour réfléchir à cette nouvelle prétention ; ce terme écoulé, il octroya la liberté demandée.
Il avait calculé que ne venant jamais chez Adôlc que dans lombre, comme le loup va chez la brebis , il était inconnu encore au bout de douze ans à Versailles. On pouvait sans doute y connaître le che-
valier de Haute-Futaie, dont la réputation remplissait Paris et ses environsj mais non pas le connaître comme l'amant d'Adèle. Il savait que, dans le pays , ou lui donnait le nom de l'homme de la nuit , mais que, depuis bien des années déjà, on s'était fatigué de faire des conjectures sur son compte. Adèle, en outre, ignorait absolument qu'il eût changé de nom, et en supposant même qu'elle parvînt à connaître cette circonstance, il était certain qu'avec un serment sur l'honneur elle n'en parlerait pas même à ses enfans. Il n'avait donc rien à craindre, sa générosité ne devait lui rien coûter, et il fut généreux. La mère et les enfans purent prendre leur volée, et aller loin de leur prison respirer un peu d'air libre.
Haute-Futaie fit plus ; il sentait depuis sa rentrée dans Paris dont — nous l'avons dit — il s'était éloigné deux ans, il sentait qu'un voyage à Versailles prend du temps et fatigue beaucoup , et il résolut d'avoir sa maîtresse à Paris. l\ était en règle avec
son prochain, sa réputation de vertu était bien assise , consacrée par le temps , entretenue avec un soin minutieux : elle ne pouvait plus décroître. Le chevalier de Haute-Futaie avait désormais ses coudées franches; il en était venu à ce point où la foule séduite pardonnerait môme une action immorale avec ce bannal lieu commun : — La ehair est faible.
Abordant la position avec assurance , il dit donc un jour à sa maîtresse :
— Adèle, tu maigris; t'ennuierais tu?
— Il y a quatorze ans bientôt que je ne fais que ça, André; aussi l'ennui a-t-il tourné à l'état chronique; c'est une habitude.
— Il faut te distraire.
— Je sais Versailles par cœur, André.
— Eh bien ! viens à Paris. Là, tu te feras une autre vie... Les spectacles, un peu de société
— André, est-ce que vous êtes malade?
Le monde va-t-il finir? y a t-il une comète au ciel?
André répondit avec un grand sang froid.
— Je ne sais , cela ne me regarde pas. Ensuite il ajouta :
— Nous touchons à l'hiver , quand il sera venu, il faufîra penser à l'éducation de tes fils. Philippe, l'aîné, devrait déjà savoir le grec. Je les placerai dans un bon collège, et, comme leur absence te coûterait trop ici, maintenant que tu t'es faite à les avoir près de toi, tu viendras à Paris, dont la vie animée te distraira un peu; c'est convenu , je le veux.
Adèle, que nous ne nommerons plus qtrèf madame Giroux, pleura d'abord en songeant qu'il fallait quitter ses bien-aimés fils, -mais ensuite son bon sens naturel lui dit que cette éducation qu'ils allaient recevoir serait peut-être leur seule fortune, et que ce serait un crime à elle de les en priver. La pauvre femme trouva encore ici l'occasion de bénir André. Le pauvre homme n'agissait ainsi pourtant que pour ne plus faire dix lieues en voi-
tiire; et quant aux frais de l'éducation, illes laissait faire à l'état, qui lui avait accordé deux bourses au collège de Toulouse.
André avait acheté l'impunité assez chère pour pouvoir y compter, aussi levait-il le masque avec hardiesse. — Classé au premier rang de la société parisienne, il n'avait plus qu'à faire sa récolte après avoir semé pendant quinze ans. L'opinion publique l'avait si bien scellé sur son piédestal, que nulle force humaine n'eût été assez puissante pour l'en faire cheoir. Sûr de sa position, il s'y établit avec complaisance, et il n'eut presque plus l'ennui de faire de l'hypocrisie avec son prochain fasciné.
Il se fit connaître à Adèle sous son nom de Haute-Futaie, et il alla même un jour d'épanchement jusqu'à lui apprendre qu'il était marié.
Madame Giroux baissa les yeux et répondit :
— Vous auriez dû me cacher cela , André; sachant vos devoirs envers une
1^ ÉTliDKS POPULAIRES.
autre femme, je n'en suis que plus infâme... Mais cette femme n'aura pas été maheureuse seule... Moi aussi, j ai souffert par vous ! J'ai plus qu'elle eu de patience et de vertu, car il y a plus longtemps qu'elle que je suis votre victime. De grâce , ne m'en parlez plus ! Ayez une femme, des enfans d'elle, peu m'importe.
Il ne fut plus question de madame de Haute-Futaie, qui, d'ailleurs, mourut vers la même époque, laissant le souvenir de quelques bonnes qualités à ses amis, et sa dot à son époux.
— Que la terre lui soit légère, dit André, et il pensa b autre chose.
Un jour, il apprit que Philippe , le flls aîné de madame Giroux , s'était enfui du collège.
— Tous ceux qui me gênent s'en vont, dit M. de Haute-Futaie; c'est une bénédiction. Le petit Pierre aura, j'en suis sûr, aussi une mauvaise tête... Eh! eh ! ces pauvres chers enfans, je les exècre
(le toute mon ame. Mais leur mère ! ah ! leur mère !... elle est encore si belle î
Et, comme par le passé, il avait toujours un habit noir , des conserves d'or et une ^gure jaune.
^iDfUjr pvuibks.
Ce n'esl pas un grand mnllicur d'obliger des iiignits; mais c'en est un insupportable d'cUe obligé à un malhonnête homme.
La Rochefoucauld.
. . . . li est temps de vpvonir ;i ma niùre, qui est femme aussi : mais d'un ordre supérieur Elle est aux ft;nuues ce que les séraphins sont aux anges, et les cardinaux aux capucins.
BoUFFLEBi.
Telle avait été la vie pour madame Giroux , depuis que / livrée par sa mère à André Legris, elle s'était vue en quelque sorte faire partie du mobilier de cet homme.
Elle avait sacrifié toute sa jeunesse à André ; et, au moment par où , l'entremise de Clarisse Derval, elle retrouvait son jeune fils, elle avait à opposer aux femmes honnêtes qui ne la saluaient pas , trentedeux ans de fidélité à un homme, trentedeux ans de fidélité sans amour.
Madame Giroux avait quarante-huit ans.
Sa figure et sa taille avaient conservé toutes les apparences de la jeunesse, et ce qui augmentait l'intérêt que tout de suite on sentait pour cette belle femme, c'était l'expression de profonde mélancolie répandue sur toute sa personne. On voyait qu'une infortune bien longue avait passé par là.
Depuis l'installation dans la petite maison de Versailles, elle avait continué à recevoir d'André la pension de mille écus. Cette somme, jointe au prix qu'elle avait trouvé de cette maison louée pour un long bail depuis le retour à Paris, composait toute la fortune d'Adèle ; mais avec une économie attentive et les soins
de Marie, sa vieille gouvernante, Adèle se trouvait riche, et, autour d'elle, quelques libéralités étaient répandues.
Elle avait religieusement gardé à André le secret du chevalier de Haute-Futaie. Les voisins d'Adèle, quelques amies qu'elle s'était faites dans la classe où, jadis, sa mère l'avait jetée , avaient remarqué , comme Clarisse Derval , la patibulaire physionomie de l'homme qu'elle recevait chez elle^ mais personne ne savait son nom, ou si, d'aventure, quelque eurieu aux aguets avait reconnu le millionnaire , le député, le philantrope, l'homme considérable entrant dans une maison de la rue Saint-Georges, il avait bien vite ôté son chapeau aux vertus sans nombre renfermées dans cet habit noir, et tout en était resté là.
André, avait conservé au bout de cette liaison si longue, la même influence sur Adèle; il était toujours pour elle son suprême arbitre.
Elle s'était habituée , avec le temps , à
voir en lui un maître qui n'avait qu'à parler pour être obéi.
La fuite de son premier enfant, celle de Pierre, qui avait suivi de quelques années, et la nouvelle répandue sur sa mort terrible dans une tempête des Pyrénées , avaient détruit dans madame Giroux ces ressorts qui la faisaient résister quelquefois à son despote dans l'intérêt de ses fils.
Privée d'eux, elle s'était abandonnée d'abord à un désespoir violent, puis elle s'était remise d'elle-même sous le joug du tyran , comme une pauvre créature qui a perdu ses défenseurs naturels.
Elle avait recommencé sa vie de Versailles, cherchant de rares distractions, un peu de bruit pour l'occuper dans la compagnie de quelques femmes entretenues comme elle , les seules qu'il lui fût permis de voir dans la rue Saint-Georges, quartier éminemment sévère à cause de la sévérité de ses mœurs.
Quoique privée de ces relations du
monde qui donnent à la plus stérile organisation de femme une habitude de tact et d'observation fine, elle n'était pas restée en arrière dans cet art commun parmi le sexe, de deviner le prochain aux traits du visage , au son de la voix. Elle s'était formée dans la solitude de sa vie à la perspicacité et à la pénétration. De nombreuses lectures l'avaient aidée, et madame Giroux, l'élève d'elle-même, en savait autant qu'une autre. Elle s'appliqua donc tout de suite à étudier le caractère de son fils , qu'un hasard inespéré venait ^de lui rendre.
Tout de suite, la bonne mère reconnut une ame ardente, des inclinations honnêtes, de l'esprit naturel, une grande ignorance rehaussée encore par quelques souvenirs épars du collège , broderie détestable sur un canevas pauvre ; elle remarqua encore un peu de la suffisance qui distingue le troupier beau parleur, et de terribles dispositions à la colère et au métier de batailleur.
128 ÉTDDES POPULAIRES.
Cet examen fait, elle dit en vraie mère : — Mon petit Pierre est bien gentil î Les femmes ont le tact sûr, je l'ai dit, et tout ce que j'ai dit est vrai ; mais il ne faut pas qu'elles aiment quand elles jugent.
Madame Giroux, après avoir écouté l'histoire de Pierre, renouvela ses remercîmens à madame Derval; ensuite, quand elle fut seule avec son fils, elle lui fît recommencer vingt fois ce récit, elle le couvrit de baisers, elle remercia Dieu en disant :
— Au moins, vous m'en avez laissé un... mais pourquoi ne les ai-je pas tout les deux?
Pierre Giroux se laissait aller joyeusement au bonheur d'être aimé; il éprouvait déjà cette suave joie que donne à l'homme une tendresse de femme, et sans laquelle la vie est lugubre et froide comme une tombe. Sa mère envoyait Marie prendre la garderobe exiguë de Pierre dans le garni qu'il occupait au faubourg du Temple , elle lui
faisait préparer une chambrette bien propre dans la même maison; elle pensait déjà à la garderobe qu'il fallait faire , aux chemises, aux bonnets de coton, cette coiffure à la fois ravissante et atroce , aux gilets de laine sur la peau; et Pierre, en vrai voltigeur du soixante-sixième, répondait en la caressant :
— Bah! bah! faut pas tant d'affaires pour un guerrier qui a vu l'Atlas, les Bédouins et la Méditerranée. Une paillasse, une chemise, v'ià un mobilier et un trousseau, maman. Mais, suis-je heureux, là, le suis-je !
Ici il s'interrompit brusquement, et, regardant autour de lui comme un enfant qui a peur :
— Ah! ça, je disque je suis heureux, c'est vrai, je le suis; mais dis donc, ma mère, est-ce que M. André va venir?
— Rassure-toi, cher enfant; il est pour le moment dans une terre à quelques lieues de Paris. Tu ne le verras que dans quatre jours.
— Est-ce que je ne pourrais pas m'en dispenser?
—Non, Pierre, tu dois le voir.... parce que je le veux , mon ange !
Alors, jele verrai, car vois-tu, mamère, tu n'as qu'à vouloir avec moi.... Mais tout de même c'est sciant !
Les quatre jours s'écoulèrent bien vite pour l'heureuse mère et pour son enfant. Celui qui devait ramener M. André se leva clair et serein , ce qui fit dire à Pierre, qui était le premier poète des voltigeurs du soixante-sixième régiment!
— Le soleil n'a pas de cœur! Il y a des choses qu'il devrait rougir d'éclairer.
Madame Girouxfit comme si elle n'avait rien entendu, et elle attira son fils à elle.
— Pierre , tu vas le voir !
— Oui, ma mère, et j'aimerais autant voir le diable.
— Chut ! Pierre , chut !
— Homme d'expérience , il va te demander, ce que j'aurais dû te demander moi-
PIERRE GIROLX LE PARISIEîf. 15^
même ! . . . mais la joie , mais le bonheur de te revoir!...
— Pauvre maman , tu est si bonne, toij —Il va te demander ce que tu comptes
faire pour vivre ; car je n'ai pas de fortune, mon bon Pierre; et d'ailleurs, il faut qu'un honnête homme travaille.
— Ça va sans dire, maman; mais j'ai un état ; je suis frotteurj, et il n'y a pas d'affront !
~ Non sans doute, mon chéri, mais on peut faire quelque chose de mieux. La protection de M. André....
— Ah! en fait de protection, j'en ai une, maman, qui est, vois-tu bien, de la première qualité.... Faut pas rire parce que je te dis ça, ma mère... Voilà le fait : C'est un bon et beau jeune homme que j'ai tirée des mains de deux particuliers nocturnes qui voulaient" lui emprunter sa bourse , et peut-être bien sa peau.
— Pauvre ange! la nuit.... exposé au poignard d'un bandit Pourquoi rentriez vous si tard , monsieur?
— Tu vois bien que ça sert à quelque chose , puisque j'ai sauvé la vie d'un homme.
— Il a du courage , mon fils , dit Adèle avec exaltation en passant sa main dans la/hevelure du jeune garçon , il a sauvé la vie d'un homme ! c'est bien cela , mon bon Pierre.... Mais tu ne t'exposeras plus, n'est-ce pas ?
—Non maman... excepté la nuit quand je verrai deux gredins battre un chrétien.... D'ailleurs, c'est dans le sang.... Et puis, maman, je sors du soixante-sixième. Tu oublies toujours ça, toi ! tu vois bien, quand on sort du soixante-sixième....
— Et ton jeune homme, Pierre?
— Eh ! bien , mon jeune homme, il m'a offert de l'argent quand j'ai été lui rendre visite, le lendemain dans son logement de la rue de Grammont, un logement où il y a des rideaux de soie à ramage, à faire au moins cinquante robes à des mères-grand, et puis de l'or , des glaces , un tremblement de richesses, que l'eau vous vient à la
bouche et que , moi, j'ai mis mes souliers à la main pour marcher au milieu de tout ça.
— Il t'a offert de l'argent..... qu'as -tu dit, Pierre?
— J'ai dit ce que je dis toujours quand on a un air de me prendre pour un moutard , ou pour un pas grand'chose; j'ai dit:
m'sieu ne sait peut-être pas que je sors du soixante-sixième sans tache , et que je suis honnête homme gratis.
— Mais c'est un ange, mais c'est un amour que cet enfant là, dit Adèle en essuyant ses yeux Poursuis, Pierre, poursuis.
— Alors, le jeune homme, qui était couché dans son lit d'acajou et dans des couvertures blanches comme du lait.... ou comme tes mains, ma jolie maman, le jeune homme a sauté en bas, en chemise. — Entre mâles il n'y a pas de gêne. — il a une belle jambe, vrai! c'est un homme très masculin !
— Veux-tu bien te taire , petit drôle.
154 ÉTCIDES POPULAIRES.
— Comment vous nommez-vous? me dit-il.
— Pierre Giroux, m'sieur.
— Eh bien ! Pierre Giroux, je vous fais mes excuses, je viens de me conduire comme un sot.
— C'est vrai, que j'ai répondu? mais sans rancune.
— Alors, il reprit son argent; il me donna des cigarres, ce qui est bien plus honorable, et il me fit déjeuner avec lui dans une salle à manger superbe. En déjeunant, il me demanda des renseignemens sur ma position , sur ma famille. Je lui dis que , revenant de l'armée d'Afrique, j'avais cherché ma mère à Versailles, où je l'avais Iaissée;mais que mes recherches ayant été sans résultat, je m'étais mis dans une compagnie de frottage par abonnement , pour gagner du pain, en attendant que le bon Dieu me rendît ma mère. Je lui racontai ma fuite de Toulouse , les combats du soixante-sixième contre les Bédouins , et tout ça parut l'amuser beaucoup. En-
fin, au dessert, nous avons fait un arrangement.
— Lequel, mon ami, dit Adèle en souriant. Cela doit être beau , car vous me paraissez deux hommes bien raisonnables.
— Oh! il ne faut pas, maman, avoir un air de se moquer de M. Félix et de moi ! D'ailleurs, tu vas voir ce que nous avons décidé, et tu me diras si ce n'est pas de la sagesse du premier numéro.
— J'écoute, Pierre.
— Nous avons reconnu que l'éducation est le premier des biens, et que j'avais le plus grand besoin de ce bien-là; mais alors, il a été décidé que M. Félix me ferait donner tous les matins, à ses frais , une leçon de français et une leçon de mathématiques, et, le premier jour, il m'a conduit chez un maître , et nous avons commencé. Il dit que je mords très bien à la science, mon maître; et puis, pour récréation, il m'apprend la musique. Quand je serai bien débarbouillé d'igno-
rance, M. Félix me présentera à des personnes de sa connaissance, qui me feront avoir une bonne place; el, alors, je serai un homme comme il faut , maman , et ce sera bien flatteur pour toi , pour moi et pour M. Félix , qui aura tiré mon éducacation du fond de sa bourse.
— Ton jeune homme , Pierre , est un ami dont les sentimens sont honorables, et je t'engage à le cultiver.
— Pas vrai, ma mère, que c'est un bon enfant !
— jC'est mieux que cela, mon bon Pierre, c'est un honnête homme ! Puisse, Dieu ne te jamais donner que des amis pareils.
— Alors, tu conçois que lorsqu'il m'aura fait mettre à même de ne plus faire de cuirs en parlant et en écrivant, je quitterai la brosse et la cire.
—Oh! tu les quitteras tout de suite, mon ami. Nous ne sommes pas riches, mais sans mériter qu'on nous accuse d'orgueil, nous pouvons prétendre pour toi à une
autre occupation que celle de frotter des parquets.
— Je ferai tout ce que tu voudras. D'ailleurs, mon intime Félix m'a dit que la première amie du monde c'était une mère, et que je devais obéir à la mienne les yeux refermés. Je lui ai dit hier que je t'avais trouvée , je te l'amènerai' si tu >eux maman; mais il faudra se dépêcher, car il va partir pour l'Italie. Ah! il m'a promis dem'écrire souvent, et on peut compter sur sa parole à celui-là.
Madame Giroux rougit beaucoup. Toute sa personne exprima un grand trouble qui échappa au pauvre Pierre. L'ancien soldat du soixante-sixième régiment était un jeune garçon tout rude, qui ne savait pas encore lire sur un visage les émotions qui s'y peignaient. Il reprit avec son ingénuité soldatesque , et en prenant brusquement la main de sa mère : i jjf»
— Hein, maman, veux-tu que je te le présente?
— Pierre, dit madame Giroux, je crains
138 ÉTUDES POPULAIRB».
beaucoup ta mauvaise tête. Je crains surtout de te donner de la haine pour quelqu'un que, déjà, tu fais profession d'aimer infiniment peu. Sans cela, je te confierais un secret , comme on le confie à un fils bien- aimé dont on est sûr, comme on le confie à un homme, Pierre!... Voyons, mon chéri, veux tu être un homme ?
— Ma pmivre maman , tu sais -b^n que je serai tout ce que tu voudras. Je l'ai promis à M. Félix, ^e te l'ai j^éjà dit.
Madame Giroux parut faii% un violent effort. Sa belle figure prit une expression grave et solennelle qui fit baiser les yeux de Pierre.
tir^ Mon enfant, dit-elle, l'heure est venue de te faire connaître la position de ta malheureuse mère.
— Ah! mon Dieu! tu me fais peur, dit Pierre se rapprochant d'elle et entourant sa taille de son bras, comme s'il voulait la protéger contre un péril. Elle le baisa tendrement au front, et souriant
avec une douce mélancolie, elle reprit:
— Tu me proposes, Pierre , de conduire ici ce jeune homme qui est devenu ton ami, et que, déjà, je révère; car pour toi il a été un conseiller sage, un guide sûr. Eh! bien, mon cher enfant, je ne puis te donner ce plaisir. Ma maison ne peut s'ou' vrir à personne, mon foyer ne peut pas recevoir un ami , un ami comme le tien
Un honnête homme ne peut pas dire à sa fille, à sa femme : Je vais chez madame Giroux. * à^a
— Ma mère, si ce n'était le respect, jeté dirais que tu es folle, parole la plus sacrée!
— Eh ! non, pauvre enfant, je dis vrai. — Comment! sacré mille Pardon ! je
ne jurerai plus, je Tai promis à M. Félix et
à toi.... Comment! sacrébleu ! ce n'est
pas jurer ça une femme qui aime ses
enfans, qui donne du pain à ceux qui ont faim, de l'eau et même du vin à ceux qui ont soif, qui sert le bon Dieu , qui ne dit de mal de personne ; une femme comme ça ne peut pas recevoir la visite d'un hon-
nète homme! Ah! bien, excusez, en v'ià une dure !
— Pierre, tu m'as souvent demandé des détails sur ton père.
— Ah! s'il était là, mon vieux troupier de papa, ce vieux soldat du grand Napoléon!...
— Pierre , ce vieux guerrier de l'empire , ton père , ce brave mort au champ d'honneur, n'est qu'un être imaginaire, une fiction inventée par moi pour échapper aux questions embarrassantes de ta jeunesse.
— Ah! dit Pierre tout décontenancé.
— Pierre, mon enfant, dit madame Cireux l'entourant de ses bras et fondant en larmes , je n'ai jamais été mariée.
— Je conçois , dit Pierre baissant la tête.... ça fait que je suis un jeune homme de contrebande.
— Jeune, sans défense, on m'a vendue, mon fils, on m'a vendue à un homme.
— Faut-y, faut-y qu'il y ait des sanscœur de parens !
PIERRE GIROUX LE PARiSIEX. 141
— Ce crime n'était pas le mien, mon pauvre enfant.
— Pardine, non î c'était celui des vendeurs et des acheteurs.
— Eh! bien, je l'ai expié par une vie de dévouement, d'obéissance aveugle , de douleur constante auprès de l'homme....
— Ah! dit Pierre s'arrachant les cheveux, voilà que je comprends : l'homme , c'est M. André, et moi, je suis son fils. Cré nom ! un père comme ça , mieux vaudrait n'en pas avoir. Matin! j'en pleure.
— Son fils, dit madame Giroux en se tordant les mains , son fils? Oh ! tu ne l'es pas. il a refusé de te reconnaître devant la loi.
— Eh bien! tant mieux, dit Pierre se redressant avec une énergie qui révélait trop bien à sa mère la violence de ses passions; eh bien! tant mieux! Ne voilàt-il pas un beau chien d'honneur, d'être le fils d'un vilain soldat comme ça. Je ne suis pas le sien. Concedo, comme disait notre major, au soixante-sixième. Je ne suis que
le fils de toi, ma bonne mère, ma jolie mamgin! Je n'appartiens qu'à toi.... came
fait plaisir ça , vois-tu? Ça fait que tu
m'as tout entier, et qu'un animal de père ne peut pas dire : part à deux! Tiens, au fait, pourquoi donc que je serais, par la moitié, à un autre? Je ne veux être qu'à toi, je ne veux être qu'à ma mère, moi, c'est mon système ; chacun le sien , n'estce pas , donc ?
— Pauvre enfant! et tu n'as pas de nom.
— Bien des excuses , je m'appelle Gi-
roux,je m'appelle comme ma mère
Ne pleure donc pas, maman. Que diable!
il n'y a rien de triste dans tout ça. Tu as un fils qui t'aime , oh! mais qui t'aime.... qui t'aime chaud , entends-tu ? Avant un an, il sera en éiat de gagner sa vie. Tu viendras avec moi, je t'achèterai des robes, des bas de soie, des gants. Ceux qui te regarderont de travers , je les rosserai , ceux qui te regarderont bien, je les aimerai. Nous serons heureux comme des cœurs, va !.. . Nous retrouverons mon frère
Philippe, et nous vivrons tousles trois comme des capitaines. Ah ! c'est à présent que
je m'en vais étudier avec ardeur Gré
coquin ! si on pouvait prendre une leçon double !
Les paroles de Pierre Giroux partaient de Tàme. Tout en regrettant leur àpreté et leur rudesse, Adèle les entendait avec une indicible joie. La pauvre femme comprenait qu'elle n'avait plus qu'à donner un signal pour que sa vie cessât d'être une solitude et pour que , dans un danger, un défenseur lui vint , pour que, dans une peine , une main séchât ses larmes.
— Je ne suis plus seule au monde, disait-elle en regardant avec orgueil la figure animée de son fils, j'ai un enfant, moi !
Ensuite, tout en recueillant avec amour les expressions de ce dévouement filial, elle se demandait en tremblant ce que le pauvre Pierre pouvait dans ce monde, avec sa bonne volonté, son manque absolu d'instruction et sa tète de vingt ans.
Elle regardait autour d'elle avec ef-
froi, et elle se voyait sur le seuil de la vieillesse, sans moyens de travail, et réduite à recevoir encore avec reconnaissance le pain que lui jetait si dédaigneusement M. de Haute-Futaie, ou à mourir dans la misère en entraînant avec elle son enfant.
Alors elle sentait un froid mortel glisser sur son âme, et elle se disait : — Ma mère, ma malheureuse! mère, c'est pour toute la vie que tu as rivé ma chaîne.
Marie, la vieille gouvernante, entra et annonça M. André.
Pierre voulut prendre la fuite.
— Reste, mon ami, reste, il le faut; songe que lu es un enfant, que tu es sans état, que ta mère ne peut encore rien attendre de toi... et qu'enfin, il est ton père.
— Je ne demande pas mieux qu'il soit mon père, dit le jeune homme... pourvu seulement que moi je ne sois pas son fils.
En répondant ainsi , Pierre jetait sur la porte qui allait s'ouvrir un regard étincelant. On voyait que tout d'un coup la terreur que le nom seul de M. André lui avait
jusqu'alors imprimée cédait à l'indignation.
— Tu seras doux, n'est-ce pas, mon ange, dit madame Giroux en le couvrant de baisers?
— Oui maman, oui, je penserai à toi.... Je t'aime tant! Tiens, embrasse-moi encore pour me donner du courage; il en faut pour supporter la vue d'un chrétien qui t'a fait pleurer.
— Je t'en supplie, Pierre, sois bon, sois respectueux. Tiens, cache toi un moment dans ce cabinet.
— Oui, maman.
M. André entra.
Conversation €>rac;c«0e.
Quel droit avez-vons de lui parler d'un ton de pure?
JuvÊNAr.,
il y a d'étranges pères dont toute la vie ne semble occupée qu'à préparer à leurs eiifans des raisons de se consoler de leur mort.
L\ Bbiyere.
Le chevalier de Haute -Futaie se jeta sur un fauteuil en entrant chez Adèle.
— Ouf, dit-il, je suis liarrassé. Passer la nuit en voiture, faire un rapport à la chambre des députés. . . un rapport de deux
heures sur le sucre de betteraves en
voilà plus qu'il n'en faut pour assommer un homme. Bonjour, Adèle, comment vous portez-vous?... Oh! mais vous, il ne faut pas vous demander cela, votre santé est tranquille comme votre vie.
— Ma vie, André, ma vie, elle peut devenir heureuse à dater de ce moment , dit Adèle avec transport.
— Si la dernière assemblée législative n'avait pas supprimé la loterie, je croirais que vous avez gagné un trésor.
— J'ai gagné, ah! j'ai gagné bien plus que cela, bien plus que des millions.
— Diable ! vous me faites frémir !
— Frémir? est-ce là l'effet de la joie du prochain sur vous?
Le chevalier fit la grimace à ces derniers mots d'Adèle, et il reprit :
— Enfin, madame, daignerez-vous m'admettre dans la confidence de ce bonheur qui vous arrive. Vous voilà toute émue... vos yeux brillent. Je ne vous ai vue ainsi qu'une fois dans ma, vie.
PIERRE eiROlIX LE PARISIEN. 149
— Oh! je m'en souviens, André, ce fut le jour où tu me rendis mes enfans.
— C'est vrai.... mais aujourd'hui je ne puis vous donner le même bonheuri; vos joies maternelles ne dépendent plus de ma volonté.
— André ?
— Adèle.
— Si l'un de mes fils revenait...
— Allons donc ! est-ce que c'est possible! Philippeaurapéri dans quelquemerdu Nord ou du Sud... il avait des dispositions à la Robinson-Crusoé, ce cher petit amour là.... Quant à Pierre, vous savez qu'il dort du sommeil éternel, sous deux millions pesant de marbre des Pyrénées.
N'ayez donc plus de ces folles idées-là, ma chère.
Madame Giroux cria :
— Pierre ! Pierre !
EtPierreseprécipitadansl'appartement.
Le sang si calme du chevalier changea son cours paresseux dans les veines; il se précipita avec une impétuosité terrible
au cœur et au cerveau, et durant quelques secondes, une apoplexie foudroyante fut suspendue sur la tète du plus riche de nos riches députés. Soit puissance d'organisation, soit bonheur, le cheyalier résista au choc, il demeura \ivant, bien vivant; il passa son mouchoir de batiste sur son front trempé de sueur, et il rajusta le col de sa chemise, il ressaisit sa présence d'esprit qui un moment avait manqué à l'appel, et regardant le jeune homme :
— Pierre, dit-il, quoi, c'est bien vous?
— Moi-même, monsieur André.... et j'ai bien l'honneur....
— Bonjour, bonjour. Ah! ça^, et... et... et les Pyrénées ?
— Elles sont toujours à leur place, monsieur.
Le chevalier de Haute-Futaie se mordit les lèvres. 11 comprit qu'en cédant à un premier mouvement de surprise, il avait perdu tous ises avantages, et qu'il était temps de redevenir lui-même. 11 prit une pincée énorme de tabac dans sa boîte
PIERRE GIROUX LE PARISIEN. il)1
d'or, il l'engloutit jusqu'au dernier grain au fond de ses narines ; il mit de l'ordre dans ses idées, et de sa voix ordinaire , de cette voix qui, si souvent, avait porté la terreur dans l'ame de Pierre, il dit:
— Je sais fort bien, monsieur, que les Pyrénées sont toujours à leur place, et vous me permettrez de ne pas vous faire mon compliment sur votre observation géo" graphique. Ma demande impliquait un intérêt puissant à ce qui vous concerne, et vous m'avez répondu par une impertinence.
— C'est vrai, Pierre, c'est vrai mon ange, dit la mère, haletante déjà d'inquiétude, tu as tort.
— Mais, monsieur André , continuât-elle avec un sourire pénible, il est si jeune encore! pure étourderie, jevousassure.
— Allons, pensa Pierre, voilà déjà ma mère qui met les pouces.
— Je suis toujours disposé, madame, à excuser une étourderie. Je suis plus sévère pour les fautes du cœur. Or, ma question, assez mal posée, je l'avoue, était
inspirée parunsentiment, on aurait mieux fait de n'y pas répondre par une impolitesse. Du reste, qu'il n'en soit plus question.
— Ail! il n'y reviendra plus, dit madame Giroux avec une tendre inquiétude :
n'est ce pas, mon chéri?... Savez-vous bien qu'il a été soldat, monsieur André, qu'il s'est battu contre les Arabes !
— Caporal au 66*= régiment, dit Pierre, cherchant avec le pouce et l'index de sa main droite les deux ou trois poils follets de sa lèvre supérieure.
— Caporal.... Les Arabes.... dit M. le chevalier, qui eut alors une idée singulière en songeant aux excellens sabres recourbés des guerriers africains. Etiezvous aux dernières affaires qui ont eu lieu dans notre colonie d'Afrique, mon excellent ami?
—Je n'en ai pas manqué une, monsieur, et le général Rapatel m'avait même proposé pour la croix; malheureusement, j'ai reçu un abreuvoir à mouches dans un duel
avec un muffle de cavalier, et j'ai été réformé.
— Qu'est-ce qu'un abreuvoir à mouche, s'il vous plaît? qu'est-ce qu'un muffle? demanda le chevalier avec un très-grand sang-froid.
— - Un'abreuvoir à mouches, c'est un coup de sabre dans les chairs, et un muffle, monsieur, c'est un imbécile, un animal, un homme ennuyeux... c'estun muffle, enfin.
— Ah ! dit madame Giroux, son langage sent beaucoup la caserne ; le pauvre enfant a laissé trop tôt ses études ; mais il va les reprendre ; il me l'a bien promis , n'estce pas, Pierre?
— Oui, maman , tout ce que tu voudras , toi.
- Si l'envie de m'ètre agréable aussi , Pierre, a quelque pouvoir sur vous, ditM. de Haute-Futaie, vous les reprendrez tout de suite.
Pierre s'inclina en fronçant le sourcil. La pauvre mère lui adressait des regards supplians, et tout bas elle se disait :
— Il n'en a plus peur! Oh! décidément, il n'çn a plus peur.
— Mais j'y pense , s'écria André , qui peu à peu avait repris cette présence d'esprit à laquelle il devait ses plus beaux succès dans le monde, oui, j'y pense : je suis particulièrement lié avec le général qui va commander nos forces militaires à l'île Bourbon; je pourrais lui recommander votre fils, ma belle amie. 11 y a dans les régimens, aujourd'hui, d'excellentes écoles. Ce jeune homme en profiterait, et tout en s'instruisant, il travaillerait à devenir officier.
— L'île Bourbon, dit Pierre appuyant une main sur sa hanche et prenant une attitude d'empereur romain, l'île Bourbon, dans l'Océan indien, par les 20*^ 51' 4" sud de latitude, et les 53« 10' de longitude est méridionale de Paris, à 1 ,745 lieues marines de Brest. C'est un peu trop loin, merci, je sors d'en prendre!
— Ce garçon là, dit le chevalier, dissimulant avec son adresse ordinaire le dépit qui
Tavait pris au cœur , ce garçon là est un vrai foudre de géographie.
— Je n'ai pourtant que quinze jours d'étude, monsieur.
— Quel dommage qu'il n'ait pas donné la préférnece à la grammaire, continua Haute-Futaie; car enfin la connaissance du langage doit peut-être passer avant celle des degrés de longitude et de latitude.
— Je pense autrement, monsieur André...., sauf vot' respect et celui de ma mère. La géographie m'apprend qu'aujourd'hui vous voulez m'envoyer un peu trop loin, ce qui fait que je vous refuse.
—Monsieur Pierre a sans doute d'autres moyens de fortune.
— Non, monsieur; mais je crois que ma mère me donnera du pain pendant le temps que j'emploierai ici à apprendre à bien parler. Je lui rendrai ça plus tard.
— Ah ! si madame Giroux a le moyen de vous soutenir, il est tout naturel que...
— Pierre, monsieur André s'écria la pauvre Adèle déjà toute en larmes, je vois que
VOUS ne vous entendez pas bien. Pierre, il faut écouter les conseils que ton ancien protecteur te donne. M. André, il faut un peu faire la part de la vie qu'il a menée depuis sa fuite du collège.
— Mais, ma chère et bien aimable dame, je ferai à ce jeune serviteur de la patrie toutes les parts qu'il voudra, moi! Je lui parlais de l'île Bourbon sans songer aux longitudes et aux latitudes qu'il possède comme un membre de l'Institut. Il trouve que c'est aller bien loin chercher la fortune; qu'il n'en soit plus question. Pierre est d'âge maintenent à avoir une volonté, et puisque vous avez les moyens de satisfaire la sienne....
— Mais monsieur André, vous savez bien que je ne les ai pas, ces moyens là. Vous le savez mieux que personne.
— Bah! bah ! quelques ressources
secrètes..., quelques économies qui vous permettront de donnera ce jeune homme un gouverneur comme au fils d'un roi.
— Mais , monsieur , ne parlez donc pas
ainsi, s'écria madame Girouxdont l'agitation croissait; vous savez bien que je suis pauvre, très pauvre.... Mais ne pourraije donc garder mon enfant? J'en avais deux ,ils m'ont quittée. J'en retrouve un, faut-il le perdre? Je suis vieille, monsieur; ma vie a été bien triste. Ne puis-je donc espérer un peu de bonheur pour ses derniers jours.
— Eh! maman, ne pleure donc pas, s'é cria Pierre avec emportement. Voir sa mère ple.urer, ça rend fou!... Si tu dois être malheureuse en me gardant, j'irai à l'ile Bourbon, j'irai au Mexique, j'irai en Chine, j'irai à trente-six millions de lieues au-dessus du soleil.
— Non, répondit la pauvre mère en pleurant , je veux que tu restes avec moi , je veux que tu sois mon bâton de vieillesse, Pierre Mais je veux aussi, mon
cher enfant , que tu suives les conseils de M. André : sa vieille expérience du monde en sait plus que toi et moi ; il faudra la consulter, mon bon Pierre.
n^P * Alors, il faut donc que j'aille à l'île çSivcirbon , puisque la vieille expérience de monsieur me le conseille.
— Ohl nous lui demanderons un autre avis, mon cher enfant; nous lui demanderons un conseil qui ne t'éloigne pas de ta pauvre mère, et il ne nous le refusera pas, n'est-ce pas, André, n'est-ce pas mon vieil ami ; vous serez en aide à la pauvre famille. Il est impossible , qu'ayant traversé avec elle la plus grande partie de votre carrière , vous ne lui portiez pas un peu d'amitié; il est impossible que cet enfant, ce pauvre enfant, ne soit pas quelque chose pour vous; oh! cela est impossible ! vous avez un cœur dans la poitrine , monsieur André ; vous êtes un honnête homme.
— Mes amis, madame, veulent bien m'accorder ce titre.
— Eh bien ! monsieur André , nous sommes de vos amis, nous!
— Certainement , certainement.
— Voyez , mon Pierre , voyez comme
il est gentil , dites ; André , est-ce qut grands yeux noirs ne vous disent r est-ce que sa haute taille ne vous dit pas qu'il est
— Oui, oui, dit le chevalier de Haule- Futaie, dont la mauvaise humeur et la contrainte faisaient de rapides progrès , oui , oui , Pierre est déjà un fort bel homme.
— Enfin, mon ami, jusqu'au son de sa
voix /
— Une autre fois , ma belle dame , nous ferons son signalement , dit M. de Haute- Futaie d'un air assez méprisant; aujourd'hui, occupons -nous de choses plus essentielles
— Oui, interrompit Pierre, d'autant plus que voilà l'heure de ma leçon de français et de géographie qui approche , et qu'il ne faut pas la manquer.
— Ah ! il prend des leçons ?
— Oh ! c'est une histoire qui vous le fera aimer, monsieur André : il a sauvé la vie d'un homme riche, qui, par une re-
connaissance bien entendue, lui a donné un maître auquel plus tard le brave Pierre devra de l'instruction..... car c'est un brave, mon fils.
— Alors , je ne vois pas trop en quoi je peux lui être utile, moi : il a des maîtres pour l'instruire, une mère pour le nourrir
— Je lui voudrais un ami pour l'aimer, monsieur, dit timidement madame Giroux.
— Parfaitement bien, parfaitement bien, madame ; nous l'aimerons , nous l'aimerons, ce brave jeune homme. Ah ça! et at-il eu dans sa vie aventureuse quelques renseignemens sur monsieur son frère aîné?
— Non, dit sèchement Pierre; il souffre peut-être dans quelque coin. Ah ! mille dieux , si je pouvais lui être utile !
— Ce sentiment vous honore, jeune homme; mais si vous étiez resté dans vo tre collège
. — ^Ah! le collège, tenez, monsieur André, ne parlons pas de ça.
PIERRE GIROliX LE PARISIEN. 161
— Vous n'aimez pas qu'on vous rappelle vos torts , impétueux caporal.
— Des torts, mon frère et moi, nous
en avons eu sans doute mais nous ne
sommes pas les seuls, voyez-vous l
— Ah ! ah ! et que voulez-vous dire ?
— Suffit, c'est clair.
— Pas trop , mon jeune ami.
— Allons, Pierre,allons, mon enfant, dit madame Giroux , apprends donc à écouter les remontrances, songe donc à
— Eh! Adèle, ma mie, s'écria le chevalier, emporté pour la première fois de sa vie par un premier mouvement, laissez-nous donc en paix !
— Tiens, tout d'mème, dit Pierre dont les lèvres pâlirent subitement, vous parlez à maman d'une drôle de manière, mon ancien !
— Eh ! que dit-il , ma chère.
— 11 dit, répliqua Pierre , que sa mère ne sera jamais insultée devant lui.
— Ah ! mon Dieu , dit madame Giroux en pleurant , vous n'aurez donc pas , An-
dré , un peu d'indulgence pour cet enfant. Ils'est trompé sans doute , mais il a cru....
— Je ne sais ce qu'il a cru , madame , mais il a le sang bien vif, et je déclare que je n'aime pas ça.
— Mon sang ! mon sang ! Il y en a la moitié de mauvais, c'est bien sûr.
— Que voulez-vous dire ?
La tempête était arrivée à un degré de violence où il n'était plus facile de la conjurer. Pierre, qui depuis le commencement de l'entretien voyait avec une rage concentrée le sourire méprisant du chevalier, Pierre qui venait d'entendre cet homme parler brutalement à madame Giroux, se laissa aller à toute la fougue de son caractère. Il prit sa casquette, il la jeta à terres, et d'une voix tonnante il s'écria ••
— Vous demandez ce que je veux dire j vous ! vous le demandez?
— Sans doute , monsieur. Vous prétendez que la moitié de votre sang est mauvais ; c'est un phénomène physiologique qui me paraît curieux.
PIERRR GIROUÎ LE PAK!SIE^. 163
■— Physiologique , ou non physiologique vos grands mots ne me font plus peur, je vous en avertis... J'ai dit qu'il est mauvais par la moitié, et j'ai dit vrai, je vas vous prouver ça en deux temps.
— Pierre ! Pierre! apaise-toi , mon enfant. Hélas ! c'est ma faute! pourquoi ai-je voulu cette rencontre. Et vous, André, ne voyez-vous pas que votre ton dédaigneux et fier exaspère cet enfant. Il est honnête, mon ami, il est très honnête. Il a l'orgueil de sa probité, il est homme aussi , lui !
— Non, laissez-le parler, ma toute belle ; je vous assure qu'il m'amuse beaucoup quand il me parle de la moitié de son sang.
— André! André, reprit madame Giroux en joignant les mains devant lui, ayez pitié de ce pauvre enfant. Au lieu de l'irriter, de l'éloigner de vous, il vous était si facile d'en faire votre conquête par quelques douces paroles. Songez qu'il sait
— Eh! que sait-il?
— Il sait, dit Pierre 5 il sait qu'il a dans les veines le sang d'un ange et celui d'un diable, entendez-vous? C'est facile à comprendre, n'est-ce pas. Vous êtes le diable, vous !
André se mordit les lèvres, et, se tournant vers madame Giroux.
— Femme, dit-il, vous avez bavardé.
— Monsieur , dit Adèle , qui , protégée par son fils, s'efforçait de prendre du courage , monsieur, il me demandait des éclaircissemens sur sa naissance ; il était d'âge à en exiger. J'ai cédé à ses désirs.
— Oh! n'ayez pas peur, reprit le jeune homme, je ne vous chicanerai pas là-dessus. Je ne pourrais pas parler de ma naissance, d'ailleurs, sans offenser ma pauvre mère.
— Alors, que ne gardiez-vous le silence, monsieur. Soyez donc conséquent.
— Eh! dit le jeune homme en fixant sur lui des yeux enflammés, pouvais-je me taire quand je vous voyais , vous , mon père, car vous l'êtes enfin... et ce n'est
PIERRE GIROUX LE PARISlE'^f. 16S
pas le plus beau de mon histoire... quand je vous voyais me parler si durement, à moi vot/e fils. 'Que vous ne m'ayiez pas reconnu, que vous ayiez fait de moi et de mon frère comme on fait des petits chiens , c'était déjà pas mal canaille comme ça, mais enfin ça se voit tous les jours, et il n'y a rien a dire; mais vous me voyez après une longue absence, après un tremblement de misères et de dangers , et vous ne me dites pas seulement un petit mot d'amitié; votre cœur ne bat pas un brin à la vue du pauvre soldat, du pauvre enfant qui, seul dans le monde , pouvait devenir mauvais sujet, voleur, assassin peut-être', et qui revient honnête homme. Oh ! sacré mille chiens, c'est que vous n'en avez pas de cœur. Vous n'êtes qu'un vieux sans àme , papa André !
— Cette scène était -elle préparée, madame, dit le chevalier à Adèle, qui, tombée sur un fauteuil, regardait avec épouvante son jeune fils. Pierre, en parlant ainsi au terrible André était pour elle un
homme extraordinaire. Rompre en visière à celui dont la volonté l'avait écrasée trente-quatre ans , c'était pour elle chose monstrueuse qui la laissait sans paroles. Elle ne répondit pas à la demande du chevalier, qui reprit :
— Mais dites, donc madame, ce petit drame éatit-il préparé?
— Ne demandez pas ça à ma mère, car vous l'insultez.... Et prenez-y garde! je ne ferais que trois morceaux de celui qui insulterait ma mère , d'abord Non , il n'y
avait rien de préparé. Ma mère, la bonne créature, a seuleraeut voulu que je vous dise un petit bonjour, et moi je ne voulais pas, parce que je croyais que j'aurais
encore peur de vous Mais c'est fini de
rire, mon bon homme! je ne vous crains plus.
— Respectez-moi'du moins, monsieur, s'écria le chevalier de Haute-Futaie ; et n'oubliez pas que le jeune homme qui menace un vieillard n'est qu'un lâche!
— Eh ! qu'est-ce qui vous menace ? Soyez
PIEHRE GIKOUX LE PARISIEN. 167
tranquille, vous ne perdrez pas un cheveu de votre tète ici Je veux seulement vous dire qu'avec moi, qu'avec
mon frère, vous avez été infâme Ah!
dame ! le mot est dur, ça écorche le tympan , mais c'est vrai.
— J'ai été infâme, malheureux, en vous donnant à tous les deux les moyens de faire une bonne éducation. Pourquoi avezvous quitté le collège pour battre le pays en vagabonds, en mendians, peut-être!
— Pourquoi? ah c'est là que je vous attends! nous avons quitté le collège parce que vous nous y aviez fait une vie trop rude, monsieurAndré, parce que vousnous aviez recommandés. . . merci. . . àla sévérité de nos maîtres ; parce que méchamment. . . car vous êtes méchant : c'est écrit sur votre figure... vous nous aviez dépeins comme de petits diables capables de tout; parce que, grâce à ce que vous aviez fait, à ce que vous aviez dit, on nous rendait la vie si dure que c'était une salle de police continuelle que cette vie là. Et puis , notre
pauve mère ne pouvait pas nous écrire, nous voir- Etpuis, on nous appelait bâtards, et puis moi, parce que je faisais des barbarismes sur les guerres de Jules-César, on me traitait comme le dernier des derniers. Mes camarades en faisaient aussi des barbarismes, mais on ne les rendait pas malheureux pour cela. Mais eux, ils avaient des pères à entrailles qui avaient dit à tout le bataclan de professeurs : — Corrigez-les doucement. Et puis, c't'idée, de nous envoyer au collège de Toulouse, nous, enfans de Paris ! Ah! si ma pauvre mère n'avait pas eu si peur de vous , elle vous aurait bien dit... Mais bah, vous êtes son croquemitaine.
— Vous avez tout dit.
— Oui, j'ai jeté mon fiel. C'est fini.
— Eh bien, monsieur, je ne chercherai pas à me disculper, toutefois, à l'égard de votre naissance...
— Rien là-dessus, monsieur, ça ferait rougir ma mère, et il ne faut pas qu'elle rougisse. Vous pouviez me donner votre
nom, vous ne l'avez pas voulu. J'aime mieux ça^; je m'appellerai comme ma mère, que j'aime, au lieu de m'appeler comme vous, que je n'aime pas.
— Je vous sais gré de votre franchise. Je suis aise de savoirà quoi m'en tenir sur vos sentimens pour moi dans une maison où vous voilà établi en maître.
— Eh! monsieur, il n'y a de maître ici que vous. Je le sais. Je sais aussi ce qui me reste affaire.
— Serez-vous assez bon pour m'en faire confidence ?
— Oui , vraiment. Il faut que vous ou moi abandonnions cette maison, et ce sera moi.
Il y eut alors dans la figure de M. de Haute-Futaie une expression de joie qui passa, rapide comme l'éclair, mais qui pourtant ne put échapper à l'œil de madame Giroux.
La malheureuse et faible femme y lut le sort qui l'attendait comme mère.
Elle comprit alors qu'il était possible
qu'un homme eût de la haine pour ses enfans.
C'était pour elle, mère heureuse de l'être, chose horrible et monstrueuse; mais elle avait vu sourire André à l'idée du départ de son fils, elle l'avait vu!
C'était tout un avenir d'angoisses qui s'ouvrait devant elle ; car si , par un sentiment assez mal entendu de probité, elle se croyait enchaînée au terrible chevalier , elle adorait son jeune fils , une voix secrète, cette voix qui parle au cœur de toutes les femmes, lui disait qu'un jour elle retrouverait l'autre, et elle se trouvait placée entre cette tendresse naturelle et les exigences de ce qu'elle appelait son devoir envers M. de Haute- Futaie.
Mais quelle est l'àme de femme dans laquelle une lutte pareille peut-être de durée? Adèle, la pauvre victime de Haute- Futaie, se redressa sous le pied qui l'écrasait, et elle s'écria, entourant de ses bras son enfant bien aimé :
— Monsieur, je veux garder mon enfant d'abord ! oh ! il me faut mon enfant , je vous en avertis!
Mais Pierre avait aussi son idée fixe.
Il enleva doucement sa mère, il la plaça avec une tendre précaution sur le canapé, et il s'agenouilla devant elle.
Alors, il la couvrit de caresses et il pleurait, le pauvre enfant.
— Ma mère, maman, toi que j'aime tant, toi que j'ai retrouvée avec tant de bonheur !
— Pierre , mon ange , n'est-ce pas que tu resteras avec moi , que tu m'aideras à vieillir et à mourir, mon enfant?
— Oui, ma mère, répondit le jeune homme; oui, je serai, comme tu l'as dit, ton bâton de vieillesse. C'est ce qui fait que je m'en vas.
— Madame Giroux voulut répliquer.
— Oui, maman , je m'en vas. C'est le seul moyen de bonheur que , pour le moment, j'aie à ton service. Je suis sans état, il faut que j'aille en chercher un.
— Mais ne peux-tu te faire cet état ici , malheureux enfant ?
— Maman , dit d'une voix sombre, l'excaporal du soixante -sixième régiment, maman, ici, je finirai par faire un mauvais coup.
— Madame Giroux se couvrit le visage de ses deux mains.
Le chevalier parut mal à l'aise dans son fauteuil. Il regarda la porte avec une expression qui fit sourire Pierre.
— Oui, ma mère, oui, il faut que je m'en aille ; et, à ton âge, tu ne peux venir avec moi affronter la misère. Ça te tuerait ! il faut que tu vives.... Mais, sois tranquille, tu me reverras, car je ne vais pas à l'île- Bourbon, vois-tu?
— Monsieur, monsieur , dit madame Giroux à André , il est impossible que vous ne me soyiez pas en aide dans ce moment ! Un mot de vous, et mon enfant reste. Vous voyez qu'il fuit pour ne pas manger votre pain.
— Qu'il ne dise pas ce mot, qu'il ne le
dise pas, cria Pierre d'une voix tonnante j car il mentirait ! Tu ne vois donc pas ce qu'il y a dans ses yeux quand il me regarde. Ces gens riches, ma pauvre mère, ça fait des enfans aux femmes, histoire de s'amuser; ils viennent dans nos familles chercher du plaisir , mais pas chercher des enfans, vois-tu? Adieu, maman!
— Ah! tu ne t'en iras pas, dit madame Giroux, s'élançant vers lui.
— Mais Pierre fut plus prompt qu'elle; il bondit jusqu'à la porte, qu'il ferma derrière lui à la clef en sortant.
— 11 nous a enfermés, dit le chevalier de Haute-Futaie avec un peu d'émotion.
— Hélas ! il m'a appris par cette action ce que je suis au monde. Il m'a appris que j'étais à vous, et que pour lui je n'étais rien. Je ne peux être que votre concubine, moi, il m'est défendu d'être une mère.
Oh ! la misère ! l'infâme misère !
Elle tomba évanouie aux pieds de son seigneur, la femme entretenue.
174 lÊTUBES POPULAIRES.
— Amen ! dit le chevalier.
Et il sonna Marie.
ofïffibfixi
ôi> «bv'
2lu Jxiubowrô îiu ^ftnplc.
D'ailleurs, la conduite de Juan , depuis son arrivéeen Angleterre, devenait plus raisonnable, et son esprit prenait nue tournure plus rtiâle, parce qu'il pos- <-■ sédait, comme Alcibiade, l'art de vivre
avec aisance dans tous les climats.
Lord Dïron.
Rentre dans ton ate'ier , îam-f) . Travaille
Toujours vaille que vaille :
Tu frais un mauvais chansonnier^^?.
Tâche d'être un bon ouvrier.
{Les Chevilles de maître Adam.)
Pierre Giroux, rouge de colère, les yeux pleins de larmes, rencontra dans la dernière pièce de l'appartement la vieille Marie qui époussetait en fredonnant une arriette, musique de Grétry, paroles de Marmontel.
— Eh! mon bon Dieu! dit la bonne fille, où allez-vous ainsi, mon petit Pierre? Vous v'ià comme un homme qui vient de faire un mauvais coup. J'ai presque envie d'avoir peur de vous!
— Je m'en vas, Marie. •
— \\i ! mais minute, mon caporal! vous allez faire de la peine à madame, et , alors, je n'ai plus peur!
En parlant ainsi , Marie croisa son plumeau, comme on croise la baïonnette, ei dit résolument :
— On ne passe pas!
— Ma pauvre vieille Marie, laisse-moi sortir; mais sois bien tranquille, tu me reverras. Crois -tu donc que je puisse me passer de ma mère? est-ce que c'est possible ça?
— Alors , dit la vieille domestique, ce n'est pas un coup de tête.
— C'est un acte de raison. Je viendrai le plus souvent possible,... à l'heure où il n'est pas là, LUI!
— J'entends. Il vous a donc mal reçu ?
— Comme un chien dans un jeu de quilles, mon ancienne.
— Faut-il, faut-il qu'il y ait des hommes sans cœur.... Mais, tiens, v'ià qu'on sonne chez madame.
— Vas-y, vas-y, ma bonne Marie. Voistu, quand je viendrai , je frapperai d'abord aux vitres de la cuisine.
— C'est ça^, mon enfant, et tu me diras : — Le loup y est-il?... Ah ! il faudra venir, de fondation, le jeudi et le dimanche pour prendre du linge blanc, monsieur! Je ne veux pas vous donner vos chemises à c'theureparcequevousmaîbmerieztoutça.
— Oui, Marie \ mais vas donc, on sonne encore!
— J'y cours. N'oubliez pas de prendre tous les matins une tasse de laitchaud, que ça adoucit la poitrine et fait du bien au corps.
La sonnette tinta de nouveau.
— Eh ! on y va , dit Marie ! Pierre, il faudra aussi bien prendre garde aux mauvaises connaissances.
Pierre, pour toute réponse, lui appuya un baiser sonore sur la joue et il s'élança hors du logis maternel. Il grimpa dans sa petite chambre , mit sur son dos une boîte qui renfermait quelques bardes, son congé de réforme et sa correspondance avec les caporaux du 66^ régiment, et il retourna à sa demeure du faubourg du Temple , grenier immense dans lequel couchait pèle mêle quinze ouvriers ses confrères.
L'histoire impartiale le retrouve, e même jour, armé de la brosse et de la cire , frottant un salon de trente-cinq pieds de long sur vingt de large.
— Voyons, disait-il tout en s'escrimant sur le parquet, faut organiser sa vie! Il ne s'agit pas non plus de vivre comme une brute... Tout d'même, si ce vieux gredin là était un bon enfant, je ne serais pas, à l'heure qu'il est, à faire des ronds de jambes et des jetés-battus sur le parquet de mon prochain. Il aurait pu me donner des maîtres et du bonheur à domicile, tandis qu'aujourd'hui il faudra que
j'aille chercher la science chez mon professeur, et ma pauvre mère dans son logement de la rue Saint-Georges. Mais, bah! il aurait fallu faire des bassesses, des flatteries. Il aurait fallu entendre ce malhonnête là parler à ma mère comme on pavle à un Bédouin prisonnier. Allons donc! je ne mangerai jamais de ce pain là, moi ! Je m'en vas bien travailler à décrasser mon esprit, mon langage, qui sont tout d'mème un peu éclaircis depuis que j'ai un maître , et quand ils seront nets et brillans comme ce parquet que je viens d'astiquer, je trouverai une place ailleurs que dans la cire. La cire, ça n'est pas déshonorant, mais ça n'est pas d'un fameux rapport, sans compter que le bois de la brosse tutoie un peu trop les chevilles ; et puis quand mon ami, M. Félix sera revenu de l'Italie, j'irai le voir. Il sera joliment fier de son ouvrage quand il me verra savant... Faudra aussi que j'aille souvent chez madame Dervaî... Oh! jolie femme que tu es, va!... avec tes cheveux bruns en bandeau, ta
bouche qu'il y a des perles, et tes yeux qu'on dirait le ciel... Mille noms!... c'est une bien jolie femme, madame Derval.
C'est drôle, tout en frottant ce parquet ça me donne un battement de cœur! C'est-y le frottage ou madame Derval! Fi! Pierre, Fil une amie de ta mère! et puis d'ailleurs faut savoir parler pour plaire à ces syrènes-là. Et moi je suis caporal comme tout quand il s'agit d'élégance et de grammaire... Je ne saurais pas seulement lui dire : Madame je voudrais bien que vous m'aimass... m'aimîss... cré nom! est-ce m'aimasse
~ C'est que vous m'aimassiez , dit une voix derrière lui.
Il se retourna rapidement, et vite, il ôta sa casquette. Il se voyait face à face avec une jolie personne sur laquelle une dame plus âgée s'appuyait. Pierre rougit jusqu'aux yeux, et il resta immobile à la position du soldat sans armes , qu'il avait si long-temps étudiée au soixante-sixième régiment.
— Il est beau comme un ange, dit la vieille dame. Dites-moi, mon cher enfant, continua-t-elle, en souriant, vous en étiez sur une difficulté grammaticale.
— Oh î madame , excusez ! Je parlais haut parce je me croyais seul. Du reste, vous devez voir que ça ne fait pas tort à mon ouvrage. Dans dix minutes votre salon va reluire comme le soleil d'Afrique.
— Et vous étudiez la grammaire tout en faisant votre état.
— Il est un peu tard , n'est-ce pas, madame ? C'est que , voyez-vous , j'ai eu une jeunesse orageuse; j'ai fui mon collège parce que l'on m'y rendait malheureux à propos de Jules César, et je me suis fait tambour.
— Et vous vous délassez des fatigues de la guerre par de studieux loisirs.
— Oui , madame , et aussi par la cire et la brosse à vot' service, toutes les fois que vous aurez un parquet en mauvais état.
— Comment vous nommez- vous, mon ami ? m
— Pierre Giroux , madame.
—Eh bien, Pierre Giroux, je ne veux avoir d'autre frotteur que vous pour mon hôtel de Paris et pour mon château de Saint-Marc. vTe vous promets aussi des cliens parmi les personnes de ma connaissance.
— Madame est bien bonne , mais je ne suis pas à mon compte, j'appartiens à la compagnie de l'Etoile.
— Eh ! bien , il faut vous rendre indépendant, Pierre Giroux!, Je vous promets dix hôtels avant huit jours.
— Ce serait un joli noyau tout d'même ! Eh bien, madame, j'accepte, en vous remerciant mille fois.
— Pierre Giroux , vous avez une heureuse figure , je vous promets du bonheur pour l'avenir,
La vieille dame se retourna vers la jeune personnequi l'accompagnait, et elle reprit:
— Ne trouves-tu pas, Clémence, que cet enfanta quelque chose... un je ne sais quoi
PIERRE GIROUX LE PARïSlE:^. 183
— Oh! maman, quel dommage qu'il soit frotteur ! . . .
Mademoiselle Clémence rougit, et, quittant le bras de sa mère , elle vint tout auprès de Pierre Giroux , qui s'appuyait en leur parlant sur le manche d'un balai. Posant ses doigts effilés et roses sur le bras de Pierre, elle lui dit :
— Monsieur Giroux, je viens de dire une sottise.
— C'est vrai, dit sa mère, tu es dans un mauvais jour, ma pauvre Clémence.
— Sans doute, reprit la jeune personne^ c'est une chose fâcheuse que votre état soit pénible et, probablement, fort peu lucratif; mais il n'est jamais malheureux de travailler, en honnête homme, pour vivre. Je vous demande donc pardon d'avoir dit : — Quel dommage qu'il soit frotteur.
— Bien, Clémence, dit la mère.
— Oh! il n'y a pas de mal, mademoiselle, d'ailleurs, moi-même, je ne suis pas très amoureux de l'état , et quand mon
iSA ÉTUDES POPULAiaES.
professeur m'aura donné de la science, ''espère bien quitter le frottage.
— Comment? vous avez un professeur , ftia vieille dame?
Pierre, toujours appuyé sur son balai, et tenant la brosse captive sous son pied , raconta tranquillement son aventure avec M. Félix et ses résultats.
— Oh ! c'est charmant, cela , dit la jeune personne frappant l'une contre l'autre ses jolies petites mains. Maman, je veux donner à M. Pierre mon maître de dessin. Le permets-tu ?
— Très volontiers.
Et Pierre, lecteur, apprit à dessiner.
Et il quitta la Compagnie de l'Étoile pour frotter à son compte.
Et, dans une autre famille, dont il devint le frotteur favori, il trouva encore une bonne âme qui lui donna des leçons d'anglais.
— Goddam ! dit-il tout de suite, je deviendrai l'élève de tout le monde, excepté de monsieur mon père.
PIERRB GmOUX LE PARISIEN. 185
Il n'y eut pas jusqu'à un auteur dramatique, dont il soignait le salon, qui offrît de lui apprendre à faire un vaudeville en quarante-huit heures — aussi vite qu'une paire de souliers. — Pierre Giroux objecta son ignorance de la grammaire, et l'homme de lettres lui répondit presque en colère : — Vous avez des idées de frotteur , mon garçon !
Tous les matins, il se levait en chantant comme l'allouette , et il allait suivre des leçons.
A midi, il prenait la cire et la brosse, et il y allait d'un train sur les parquets à éreinter une douzaine de danseurs de l'Académie royale de musique.
Le soir, il faisait un bout de toilette , et quand il n'allait pas chez sa mère, ou chez madame Derval, qui Favait pris en grande amitié, les billards du boulevart du Temple retentissaient de son coup de queue et la galerie le saluait toujours comme vainqueur de la poule.
Quelquefois il allait au jardin du café
Turc entendre l'harmonie de l'orchestre en plein vent.
Mais , en fait de musique bruyante , Musard,le grand Musard, avait toutes ses amours. Pierre le regardait d'un œil d'envie commandant le Bethowen, le Rossini, et le Meyerbeer à son concert monstre, comme un colonel commande la manœuvre à son régiment.
— Ah! Musard, disait-il les jours où il disposait de vingt sous pour une soirée musicale , ah ! Musard , je te salue fameux héros que tu es, va!
Et il suivait des yeux le grand homme , il admirait sa taille courte, mais vigoureuse, son visage osseux et pâle, son habit bleu boutonné militairement et ne laissant passer qu'une mince bande du gilet blanc napoléonien, et dans son enthousiasme que les souv enirs du soixante-sixième régiment animaient toujours d'une teinte martiale, il disait, l'excellent jeune homme:
— Ah! je voudrais être le maréchal Soult j ou bien M. Musard !
Un amateur de la salle des concerts Musard a remarqué que, dans une soirée , un grand jeune homme, proprement vêtu, petite capote brune, pantalon garance, moustaches naissantes... avait salué quarante-deux fois l'illustre chef d'orchestre, qui se laissait faire n'en pouvant mais.
Ce grand jeune homme, c'était Pierre Giroux.
Une autre fois , un monsieur à lunettes bleues tomba la tète en avant sur le pavé de la rue St.-Honoré, cédant à la puissance d'un énorme choc qu'il reçut» au bas des reins.
Il s'était permis de médire de M. Musard, en sortant du concert.
Les gardes municipaux, qui étaient à la porte de la salle, constatèrent que ce choc fatal était le résultat d'une rencontre trop brusque entre la partie indiquée plus haut et la botte de Pierre Giroux.
Notre héros fit quatre heures de violon au poste. Il les passa à chanter les quadrilles de son bicn-aimé Musard, et le
monsieur aux lunettes bleues ne retourna plus aux concerts de la rue St.-Honoré.
Pierre Giroux , à son arrivée d'Afrique , s'était logé rue du faubourg du Temple , au coin de la rue Folie-Méricourt, dans un petit hôtel garni, retraite plus que modeste de bons ouvriers, de plusieurs figurans du Cirque-Olympique, de deux ou trois dames des chœurs de la Gaîté, et de bon nombre de voleurs et d'artistes vivant pêle-mêle et infiniment mal, parce qu'ils n'étaient qu'au début et n'exerçaient qu'en petit.
Et, cen tfois honneur à ce gîte sale et pauvre que l'historien de Pierre Giroux a béni dans des temps de revers et de pauvreté dure.
Vive Dieu , charmant lecteur , comme il faisait chaud l'été et froid l'hiver dans le petit hôtel de la rue Folie-Méricourt.
Comme la grosse hôtesse , bonne femme au fond , fronçait le sourcil quand je commençais un discours dont la péroraison devait être une demande de crédit.
Ces sortes de péroraisons la, elle les sentait d'une lieue , et de quelques précautions oratoires qu'elles fussent entourées, elles n'arrivaientàleur adressequ'à travers mille obstacles, mille écueils que mon éloquence naturelle ne franchit pas toujours.
Jours de misère et de gaité folle , de rêves ambitieux et de naïve crédulité, où je croyais à tout, aux journaux, aux annonces, aux Grecs, aux députés. J'ai cru, dans ce temps-là , à M. Guilbert de Pixérécourt, ma parole d'honneur! et je lui ai porté un mélodrame de ma façon. Je croyais aussi à mon mélodrame ! mais bah ! l'Hercule littéraire du boulevart du Crime, me dit sèchement que je sentais trop le collège; que cette éducation classique s'aggravait encore d'une étude puérile des littératures étrangères; que ce n'était pas avec tout cela que l'on faisait un bon mélodrame , et il se donna pour preuve, le digne M. de Pixérécourt ! Il n'y avait pas de réplique à cela. Je compris, grâces à quelques insinuations
qu'il me glissa, que je ne serais jamais bon qu'à faire un journaliste et un romancier, et que le mélodrame était pour moi de trop haute portée.
Mais entre nous, lecteur, il s'agit de Pierre Giroux l'ardent jeune homme , qui brûle tes planches du théâtre de la rie comme je les brûlais il y a douze ans, et qui , malgré l'image assez mauvaise que je viens de vous faire , n'était pas si sot que d'aligner trois actes de mélodrame.
Pierre Giroux avait donc pris domicile dans le petit hôtel qui fait le coin de la rue Folie - Méricourt et du faubourg du Temple.
Mais les dix années qu lavaient fui depuis 1825, temps où M. de Pixérécourt me fermait au nez la porte du mélodrame, jusqu'à l'époque où les événemens de cette histoire eurent lieu, ces dix années avait amené de notables changemens^ sinon dans le petit hôtel, du moins dans les alentours qui, jadis, lui prêtaient une physionomie si originale. 11 y avait
bien toujours dans ses mansardes des artistes, des figurans et des voleurs, destinés à vivre ensemble par la misère leur commune patronne , mais la rue du Carème- Prenant qui borde l'univers de salons , de pavillons et de cabinets particuliers connus sous le nom de Vendanges de Bourgogne j cette rue avait été élargie, pavée même.
De l'autre côté du faubourg , et derrière le petit hôtel, les terrains déserts dans lesquels les chiens et les chats du quartier venaient en paix s'ébattre comme les hôtes des forêts vierges, avaient fait place au large canal St. -Martin dont les eaux dorment aujourd'hui entre deux rangées de peupliers verts.
Le gaz avait creusé sa mine sous e sol du faubourg, et venait étinceler dans les moindres échoppes du quartier.
Le théâtre Franconi, après s'être roussi quelque peu dans un incendie nocturne, avait dédaigneusement quitté le faubourg et sauté sur le boulevart.
Tout avait pris, dans le faubourg du Temple , l'aspect que vous connaissez , lecteur quatorze cent trente-deux mille fois aimé et béni. Heureusement pour ce quartier qu'il a sur son faîte la grande et sublime Courtille qui hurle et vient dire au passant : ici, c'est un faubourg !
Le faubourg du Temple, avec son canal, son gaz et ses maisons neuves , est toujours un faubourg, grâce au voisinage de Desnoyers , du Bœuf-Rouge et du vin d'Argenteuil à huit sous le litre, dont Dieu vous garde, lecteur, et moi aussi ; il attire toujours à lui une partie de cette population parisienne qui boit et qui mange mal, s'habille chez le fripier, travaille beaucoup, tire la savatte, meurt à l'hôpital, et est disséquée très-bien par MM. les internes et externes des hôpitaux.
Le faubourg du Temple est encore le frère du faubourg Saint-Marceau.
Pierre Giroux , dans l'intention pieuse de laisser à sa mère le seul appui que pour le moment elle eût; dans l'intention
non moins sage de fuir les occasions d'une faute, d'un grand crime peut-être, sur la personne d'un homme qui, par hasard, se trouvait être son père, Pierre Giroux désertant une maison dans laquelle il était tombé, l'innocent, comme un brandon de discorde, était donc rentré dans son faubourg bien aimé, son faubourg où, pauvre caporal en réforme, il avait trouvé un matelas pour son corps fatigué, la soupe aux choux deux fois par jour pour son excellent estomac, et quelquesjoyeux amis.
Un moment il avait cra, dans la jolie chambre que sa mère lui avait donnée, être à jamais séparé des matelas très durs et des soupes aux choux très poivrées du faubourg.
Près de madame Giroux, dont la toilette, la vie intérieure, les habitude avaient en elles un parfum pour essence, il avait oublié bien joyeusement les émanations de sa vie de pauvre ouvrier et de caporal. Soldat en entrant dans la vie,
1d4 ÉTUDES POPULAIRES.
ensuite ouvrier, en butte à toutes les tortures du prolétaire , il avait senti quelque chose de rafraîchissant et de suave à s'appuyer sur cette bonne mère , dont la voix était harmonieuse , les yeux toujours caressans, cette femme à l'élégance exquise, qui lui présentait les fleurs de la vie, à lui, qui n'en connaissait que le fumier. C'était passer du ciel à l'enfer.
Eh bien! Pierre Giroux rentra dans son enfer avec un courage sloïque. La seule chose qull regretta dans cette vie qu'il laissait derrière lui, c'était sa mère. Il disait , en pensant à elle : — La soupe aux choux ça se mange ; mais une mère perdue, ça ne se remplace pas.
Et en effet , n'était-ce pas avoir perdu sa mère que d'être réduit à se cacher pour la voir et l'embrasser. L'affection de fils, ce premier sentiment du cœur, ne se contente pas , comme l'amour , d'un rendez-vous court, rapide, de quelques minutes d'un bonheur dont la dévorante force laisse après elle un souvenir qui est
encore une joie. Il faut à ces amitiés, à ces tendresses du sang , plus douces, mais plus vivaces, une vie tout entière auprès de l'objet aimé. A chaque moment du jour on a besoin d'une mère, d'un père et de leurs caresses, et il n'y a plus , sous le ciel, pour les remplacer, que celles d'une épouse qu'on a le bonheur d'aimer.
Or, Pierre Giroux n'était pas marié.
Il lui fallait sa mère, il la lui fallait toute, et il en avait à peine une moite.
Mais, comme l'on est ingénieux à se créer des motifs de chagrin, on l'est quelquefois— cent fois bonheur à ceux qui peuvent l'être — on l'est , dis-je , quelque fois à se créer des motifs de consolation, de résignation douce au moins.
— Je ne la vois pas à ma suffisance, disait Pierre dans son jargon du soixantesixième, mais enfin si j'étais encore à monter la garde à Alger, je la verrais encore moins. Travaillons, mettons nous en état de la nourrir, de la loger, de rhabiller c'te femme, et après çu, je m'en don-
nerai d'elle tant que je voudrai; ce sera une ribotte de mère qui durera jusqu'à la fin des fins, quoi!
Dans cette attente , et , soutenu par un caractère fortement trempé , il aborda courageusement la vie que la dureté de M. de Haute -Futaie lui avait tracée.
Le matin, comme nous l'avons dit, il nageait en pleine eau dans la grammaire, la géographie, l'histoire, la musique et le dessin, et, dans la journée , il se mettait gaîment aux gages de tous ceux qui aiment un parquet bien ciré, au risque de causer à leurs amis et connaissances de dangereuses glissades et les chutes qui interrompent si durement, une révérence à la maîtresse de la maison.
Et le soir?
Ohl le soir, il rappelait à lui toute la fougue de son caractère, toute l'effervescence de ses vingt ans, et celui que sa bonne mère appelait mon petit agneau, devenait une manière de loup qui se ruait
sur une volupté, quelle qu'elle fût, comme ce même loup se rue sur os.
— Il épuisait , il ■ dévorait tout d'abord!
S'il jetait le mouchoir à la musique, vous savez déjà que, dans son amour pour elle, il éreintait les honnêtes gens qui, pour leur vingt sous, se croyaient le droit de juger sévèrement M. Musard, l'Habeneck populaire.
Mais c'était bien autre chose, par ma foi, quand il se donnait les délassemens dramatiques !
Alors, il ne sortait pas de son quartier, et il gardait cette rudesse, ce laisser-aller du coup de poing, qu'il se croyait contraint d'abandonner quand il dépassait la porte Saint-Denis. Pendant toute cette période de sa vie, Pierre ne descendit, dans les quartiers fashionables qu'une seule fois jusqu'au pugilat de la rue, ce fut à l'occasion de Musard.
Et quand je dis pugilat , je ne suis pas exacte puisque vous savez maintenant que
le monsieur aux lunettes bleues ne reçut qu'un coup de pied.
Mais sur le bouleyart du Temple, mais sur le boulevart St.-Martin!... là, il était lui , là il était sur son terrain : c'était le prolétaire qui gagne sa vie durement, et qui, Dieu le lui pardonne j'en suis sur , car Dieu a plus de miséricorde que M. le préfet de police, et qui, disais-je, se venge quelquefois de son mauvais lit, de sa mauvaise soupe, de ses mauvaises boites sur le premier venu qui lui tombe sous la main , quand ce premier venu a la fraîcheur, l'air de béatitude, signes certains d'excellentes nuits sur l'édredon de Norwége , de bons d in ers au rosbiff et au Champagne , et d'un divorce complet entre la plante des pieds et les boues de la ville immortelle.
Pierre Giroux fut tout de suite connu aux amphythéàtres de la Gaîté , de l'Ambigu et des Folies - Dramatiques sous un nom qui lui plut extrêmement, car il flattait ses sympathies militaires. ,
On l'avait surnommé le Petit-Caporal.
Non qu'il fut petit! oh! ne croyez pas cela; il était, au contraire, d'une taille haute et bien prise.
On l'appelait petit à cause de son air de jeunesse et de douceur.
Mais vous savez déjà qu il ne fallait pas trop se Ocr à cette douceur-là.
vn.
€lu pnmifv amour
Stir un Irôiic est-on lietirei'.x, On ue peut s'j placer deux ; Mais vive tnhlc cl coiichctlr.
Béranger,
—- Monsieur Pierre, disait Suzanne, monsieur Pierre, me voilà perdue!
— Ohl mon Dieu! vous me faites peur, mademoiselle ! Vous croyez donc qu'on est perdu pour cela ?
— Sans doute , monsieur.
— Que je suis donc fâché ! Si j'avais su, moi !...
C'était dans une jolie mansarde de l'hôtel de Cerny, que Pierre Giroux se laissait aller ainsi à une causerie très intime avec Rose Panchard, femme de chambre de mademoiselle Clémence , l'héritière . de cette riche maison.
Devant la fenêtre , le rideau venait d'être tiré, quoique le soleil fût caché par de gros nuages.
Les verroux de la porte entraient profondément dans leurs gâches, comme si les hôtes de la petite chambre eussent eu de puissantes raisons pour craindre les voleurs.
Dansle fond de ce réduit, on voyait une chaise renversée, on pouvait voir encore que, dans sa chute, cet unique siège du palais de Suzanne Panchard avait entraîné celle d'une table.
Non loin de là, on voyait sur le carreau une fleur.
PIERRE GIROnX LE PARISIE??. 203
Gette pauvre fleu?était couchée comme si le vent eût plié sa tige.
C'était, ma foi, une rose, une belle rose, mais effeuillée. iilr»! &];);
Impossible de vériûer si elle était tombée du corset de Suzanne ou de la boutonnière de Pierre Giroux.
Ce que l'on pouvait plus aisément constater , c'était la négligence de la jeune soubrette, qui, sans doute , avait oublié de mettre en ordre couvertures et draps de son lit, avant la visite de Pierre^ le toutoffranl^ à l'œil le spectacle d'un grand désordre. î
Suzanne était une grande et belle créature née sous le soleil de l'Ariège , à deux pas de l'Espagne, où femme a de si beaux cheveux noirs, des yeux si pétillans, et sait aimer si bien.
Suzanne avait bien l'air d'une Espagnole.
Assise sur le pied du lit , elle regardait Pierre, et dans ce regard il y avait une indéfinissable expression de langueur et de malice tout à la fois.
204 ÉTUDKS POPULAIRE.
C'était un regard Sa femme de vingtcinq ans.
Il y avait de la jeunesse et de la maturité , de la folie et de la réflexion. I ;; jEt puis , aussi , on y voyait . après un éclair étincelant lancé au jeune homme, quelque chose qui ressemblait à de la pitié 5 à de la protection , et qui pouvait se traduire par ces deux mots :
— Pauvre petit!
Quant à Pierre, il était dans cette petite mansarde, et dans ce moment, un jeune homme fort peu facile à définir, un individu moitié caporal, moitié berger, moitié brebis, moitié loup, et il disait, en cherchant les poils folets de sa lèvre supérieure :
—Comment, mademoiselle, vous croyez que vous êtes perdue.
—Oui, monsieur, et c'est votre faute...
Ah! ça, mais, vous qui avez été caporal, vous avez donc bien peu vu la société si vous ne savez pas que...
— Et quelle diable de société voulez-
PIERRE GIROUX LE PARISIEiN. 205
VOUS qu'on voie à Alger ? Vous ne savez donc pas qu'Alger c'est la Barbarie , vous?
— Oui; mais, Pierre, mon bon petit Pierre , dans la Barbarie il y a des Mauresques, des Juives, des...
— Sans doute il y en a , pour l'étatmajor, pour les intendans militaires et puis pour les troupiers qui ont de lusage ; mais pour les tambours de dix-huit ans, pour les caporaux de dix-neuf, qui n'ont jamais rien vu, il n'y a que la salle de police quelquefois , du pain de munition toujours.
— A la bonne heure, mon amour; mais dans ces spectacles que vous aimez tant?....
— Oh! bien oui, il y a là. je sais bien... Mais je n'y avais jamais pensé... parce que je pensais à autre chose.
Ici Pierre, lui, pensa à madame Clarisse Derval. Mais un instinct qui arrive tout de suite aux hommes, lui dit de parler d'autre chose que de son souvenir de la jolie dame, et il reprit :
ifife ÉTUDES POPULAIRES.
— Je n'y pensais pas, parce que je ne pense qu'à vous depuis que je vous ai vue.
— Il est gentil ! mon petit Pierre ! et puis, moi, j'aime son air tapageur l
— Oh! il est de fait que j'ai la tête près du bonnet... mais avec les hommes seulement. Les femmes, voyez-vous, mamzelle Suzanne, j'en ai peur... c'est-à-dire j'en avais peur. Grâce avons, me voilà un gaillard, et je vous en remercie bien.
— Ne me remerCiez-vous que de cela , monstre chéri, hein?
" — Oh! non, dit Pierre en rougissant et en baissant les yeux, lui, le hardi jeune homme, sous le regard enflammé de Suzanne, oh ! non, je vous remercierais bien d'autre chose ; mais comment exprimer une reconnaissance comme celle-là? c'est impossible. Remerciez donc Dieu de vous avoir donné le ciei. Faut trop d'éloquence pour ça.
— Pierre, tu es un ange, un amour, entends-tu?
—Dame... puisque vous le dites, ça doitêtre, Suzanne.
— Pierre, j'ai vos premiers amours, n'est-ce pas.
— Oui, dit Pierre un peu embarrassé, oui, Suzanne, vous êtes la première...
— C'est drôle, continua-t-il tout bas, pourquoi donc suis-je toujours prêt à dire Clarisse Derval, au lieu de Suzanne Penchard.
— A quoi pensez-vous , monsieur le mauvais sujet, au lieu de parler à votre petite Suzanne?
Pierre leva la tête, et répondit avec résolution, comme un homme dont l'aplomb, la présence d'esprit viennent de jaillir subitement :
— Je pensais qu'aujourd'hui c'est dimanche, et que, si cela ne vous déplaît pas, je serai votre cavalier à la promenade , au spectacle, ou au concert. Connaissez-vous M. Musard?
— Non.
—Comment! tu ne connais pas M. Mu-
â08 ÉTUDES POPULAIRES.
sard , s'écria Pierre , qui s'enhardissait de minute en minute, et qui s'asseyait en homme dans la position qu'on lui avait laissé prendre; comment! tu ne connais pas Musard?
— Eh ! non, petite béte. Boit-on des bavaroises chez Musard?
— On y boit de l'harmonie , dit Pierre s'animant tout-à-fait et lâchant la bride à son imagination volcanique, on y boit des torrens d'harmonie; on y entend la trompette à piston qui chante comme une belle voix d'homme; les basses qui ronflent comme une compagnie de sapeurs dans la chambrée , les trombonnes qui éclatent comme un feu de bataillon. On y entend des airs guerriers qui vous donnent des envies de prendre au collet le premier venu, des quadrilles qui vous font danser malgré vous, et dont la mesure serait bien agréable pour frotter des parquets ; on y entend enfin des sons d'amour , qui font que votre ame s'amollit comme une éponge trempée, que vous soupirez douce-
PIERRE GmOlX LE PARISIEN. 209
nuMit, que vous drsiroz du bonlioiir, dos caresses, des baisers, une Suzanne ! !
— Ça doit être gentil ! Mais sais-tu que lu parles de ça, mon bien adoré petit Pierre, comme une divinité! On ne cause pas mieux dans le salon de madame. Tu as bien des moyens!
— Oli! pas encore, Suzanne; mais dans un an, j'en aurai! Je saurai écrire sans ta(juiner la lanj^iie française , je saurai dessiner, elianler, je saurai enlin un tremblement (le belles clioses. Mais pour aujourd hui, je sais t aimer, et ça vaut bien mieux que tout ça.
Pierre, après avoir ainsi parlé, sauta comme un jeune clial auprès de Suzanne, et il onloura sa taille rondelette de ses deux bras.
— Finissez! finissez! ab ! finis, Pierre.
— Eh ! bien oui , je finirai.
Un quart d'heure^ après, PierreGironx, le plumeau sous le bras, la brosse sous le pied, raisaitt'rèmir leparipiet du salon sous la puissance musculaire de son jarret d'homme.