‹ Pierre Giroux le parisienChapitre 4 sur 4 · DANS I.B CABINET NUMERO NEUF · texte numérisé non relu

DANS I.B CABINET NUMERO NEUF

LÉ FILS aîné.

Malheur à l'homme qni a pu , saus Taimer, contempler sa compagne dans le travail de l'enfantement.

Pierre et sa mère, en entrant dans le cabinet, se trouvèrent face à face avec un homme dont l'aspect contribua à augmenter le sentiment de crainte qui les avait pris avant d'ouvrir la porte.

Celait une espèce d'Hercule aux'cheveux noirs et épais. D'énormes moustaches, dont la couleur rappelait beaucoup la sombre robe du corbeau, faisaient ressortir la pâleur de sesjoues, et donnaient à sa figure une expression féroce que rehaussait par intervalles le feu de ses yeux, cachés sous des sourcils de Jupiter Tonnant.

Il était vêtu d'une longue redingote croisée jusqu'au menton. A l'un des boutons pendait, suspendue par un cordon noir, une énorme canne à tête plombée.

Ses mains vigoureuses étaient emprisonnées dans des gants de buffle ; tout son ajustement, d'une grande simplicité, annonçait une attention minutieuse à dissimuler les dehors de la mauvaise fortune sous une propreté pleine de recherche. A rentrée d'Adèle et de son fils , il s'arrêta dans sa promenade, et il leur jeta un regard qui troubla jusqu'au brave Pierre luimême.

—Nous nous sommes trompés, mon en-

fant, dit madame Giroux prenant la main du jeune homme; viens. Pardon, monsieur I

— Eh ! non, vous ne vous êtes pas trompés , dit Tinconnu d'une voix que Pierre crut reconnaître , et qui le fit tressaillir; eh! non, madame, c'est bien moi que vous cherchez.

Madame Giroux quitta brusquement le bras de Pierre, et courant vers cet homme, elle lui dit avec une agitation terrible :

— Tu es Philippe, n'est-ce pas?

— Lui-même, ma mère, répondit-il, comment va?

Ensuite, de cette même voix forte et sombre dont il était facile de voir qu'il adoucissait le timbre puissant^ il dit à Pierre qui ouvrait des yeux énormes en le regardant:

— Tu ne t'es pas nommé à cet homme qui t'a parlé sur le quai aux Fleurs?

— Non.

— Tu ne lui as pas dit surtout que tu cherchais ton frère ?

— Non.

— Très bien. Je ne comptais que sur toi; en te voyant venir avec une femme, j'ai pensé que ce ne pouvait être que ma mère , et je me suis sauvé ici , où d'ailleurs, je te ménageais une double surprise, pour éviter une reconnaissance en plein air qui lui aurait fait mal, et qui aurait livré mon nom aux vents du quai aux Fleurs.... Je suis ici incognito... Soigne la mère , Pierre ; ne vois-tu pas qu'elle se trouve mal!

— Pierre fit asseoir madame Giroux, et à genoux devant elle, il lui faisait respirer les sels du flacon. De temps en temps il relevait la tête vers son frère , et d'un œil stupéfait il le voyait continuer froidement sa promenade.

— Allons, maman, allons, disait-il, du courage donc ! voilà deux fois en une demi-heure que mon frère te rend malade.

Ce n'est, certes, pas son intention.

— Parbleu! non, dit Philippe s'arrêtant devant la chaise sur laquelle madame Giroux était tombée.

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Croisant les bras, fixant sur elle un regard long et soucieux, tandis que Pierre, presque fasciné, l'observait la bouche ouverte, les yeux immobiles :

— Eh bien ! dit-il, êtes-vous mieux, ma mère?

Il lui tendit la main, que la bonne Adèle saisit avec impétuosité , et en disant avec un accent irrésistible :

— Mon fils ! mon Philippe ! remercie Dieu du bien que tu fais à ta pauvre mère !

— Dieu, dit Philippe froidement

ah! oui, Dieu! je le remercie, ma bonne mère.

— Mais embrasse -moi donc, embrasse donc ton frère î

Philippe rougit, et baissa les yeux comme si une puissance plus forte que son organisation de fer l'eut vaincu, et s'approchant d'Adèle et de Pierre, il leur donna deux baisers froids et honteux.

Mais bientôt, redressant la tète avec audace, il dit :

— Eh bien! oui, c'est un beau jour!

pourquoi n'en pas savourer tout le bonheur? Voilà ma mère, voilà celle qui m'a

porté dans son flanc. Voilà mon frère

un beau, un brave jeune homme.... Oh!

oui , cela réchauffe ; c'est un peu de soleil dans mon hiver... Vive Dieu ! je peux pleurer encore, j'en suis bien aise.... car je pleure, oh ! oui, je pleure.

Il se couvrit le visage de ses deux mains, et, quelque temps, il demeura enseveli dans une méditation profonde. Puis, découvrant sa figure avec un geste brusque et, heurté, il prit une bouteille sur la table du numéro neuf, et il se versa un verre de vin qu'il but tout d'un trait. Cette énorme libation faite , il dit à Pierre :

— Tu m'as trouvé hier dans une assez mauvaise société, mon ami.

-Ah! c'était donc toi?... Des favoris touffus .. des conserves bleues... tout ça est disparu... il ne reste plus que mon frère.

— J'ai fait de trop déplorables spéculations, dit froidement Philippe, et je suis

obligé de cacher mon véritable visage à quelques créanciers en colère, tu conçois ?

— Oui, mais un peu plus, je te tuais, moi! c'eût été bien gentil!

— Comment? comment? dit Adèle Giroux. o 9i6bA io

— Oh î rien, répondit Pierre," rien, maman. Une querelle d'hommes... ça a lieu bien souvent. On se cogne sans savoir pourquoi... et puis ni vu ni connu.

— Mais tu t'es battu avec ton frère , malheureux!

— Oui, dit Philippe avec exaltation, oui, la mère, et j'en suis enchanté, car j'ai trouvé en lui un brave... morbleu, il m'a terrassé. Tu es le premier qui ait eu cet honneur, au moins, Pierre.

Comme tous les hommes qui ont l'avantage d'être taillés en force , Philippe trouvait un charme délicieux à parier de grands coups bien portés, et il regardait son frère avec admiration, respect môme, parce que, dans une lutte, ce frère l'avait vaincu.

Madame Giroux, qui n'avait pas les mêmes raisons de s'extasier sur l'avantage qui distingue les forts de halle, voulait absolument d'autres explications. Pierre coupa court en la couvrant de caresses , et Adèle oublia bientôt l'événement bizarre qui avait présidé à la rencontre des deux frères, pour ne songer qu'au bonheur de les voir réunis auprès d'elle.

— Et qu'as-tu fait, disait-elle à Philippe, qu'as-tu fait pendant cette longue séparation ? De quoi , et comment as-tu vécu? dis-le moi, mon enfant. Et pourquoi as-tu cette figure sombre? pourquoi cette longue ride qui sillonne ton front? pourquoi sur tes tempes voit-on déjà ces filets argentés, Philippe, mon enfant? Tu as donc été malheureux, dis, Philippe, dis!

— Eh ! ma mère, ne parlons pas de cela, tenez. Vous-même, vous avez beaucoup souffert : la vie n'est pas chose douce dans notre famille. Pourquoi irais-je ajouter à vos peines par le récit des miennes.

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Le ciel m'est témoin que je vous vois avec bonheur, que votre voix, vos douces caresses, ces paroles d'amour qui murmurent à mon oreille comme une musique suave, inconnue, me ravissent, me transportent de joie... Mais, voyez-vous, ma mère, j'aurais mieux aimé que Pierre, le brave Pierre, vînt tout seul au rendezvous.

— Mais, Philippe...

— Ecoutez, ma mère, reprit l'aîné des Giroux d'une voix sombre et en fronçant ses énormes soucils, j'ai retrouvé mon frère par un hasard qui tient du prodige. J'étais au moment de quitter Paris. En revoyant Pierre, j'ai pensé que je devais l'éclairer sur un fait important pour lui. J'ai donc dressé mes batteries, j'ai disposé tous les incidens d'un drame qui va se jouer ici, et dont il pourra tirer parti pour l'avenir. Je voulais qu'il en fût spectateur, parce qu'il est homme et courageux, mais je crains pour vous, qu'il a amenée, parce que vous êtes femme, et pusillanime.

— Mais de quoi s'agit-il donc? dit madame Giroux tremblante déjà de tous ses membres.

— Vous voyez bien, ma mère, vous n'avez encore rien vu, rien entendu, et déjà vous voilà haletante! Deux fois en une demi-heure , c'est Pierre qui l'a dit, vous vous êtes trouvée mal. Vous allez tout arrêter, tout gâter.

— Eh bien! j'aurais du courage, Philippe. Me diras-tu maintenant ce que tu veux faire , ce que tu prépares.

Philippe tira le cordon d'une sonnette pour qu'un garçon du restaurant montât.

— Il faut d'abord dîner, dit-il.

— Oui , dit la pauvre Adèle s'efforçant de prendre une contenance gaie lorsque déjà l'orage grondait sourdement dans son cœur ; oui , il faut dîner. Et comprenezvous, mes amis, quelle partie de plaisir pour moi ! Me voilà chez le traiteur avec deux cavaliers.... deux beaux cavaliers, vraiment!... Et ce sont mes fils! Voyons, messieurs les mauvais sujets, que vous

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offrirai-je?car il est bien entendu que je suis Tampliytrion. C'est mon métier de mère. M. Philippe est-il pour le bordeaux? M. Pierre acceptera-t-il un peu de Champagne.

Madame Giroux , avec ce courage qu'une femme seule sait trouver, avait surmonté la terreur que les paroles de Philippe lui avaient causée, elle avait rappelé sur ses lèvres, fraîches encore, l'attrayante expression de douce bonté qui donnait à sa beauté une irrésistible puissance. Philippe, dont l'œil exercé avait suivi ce changement de physionomie, perdit un moment l'air sauvage et chagrin qui obscurcissait son front , et s'approchant de sa mère, il posa sa large main sur son épaule, en disant.

— Brave femme !

Ensuite il l'embrassa au cou, et il recommença à se promener de long en large dans le cabinet n^ 9, tandis que le garçon dressait le couvert.

Bientôt le potage à la purée, les pieds

de moutons douillets et le poulet au cresson fumèrent sur la table.

Pierre, le jovial garçon, s'abandonnait au plaisir de dîner en famille, et dans sa joie , il buvait en vrai caporal du soixantesixième , et mangeait à l'avenant. Philippe lui tenait tête le verre en main , mais il ne faisait aucune fête à la cuisine du Veau qui Tette. On voyait alors, en lui, un homme toujours prêt à boire par suite d'une longue habitude du désordre et de l'orgie, mais qui, dominé par une préoccupation soucieuse, avait oublié son estomac. Philippe buvait pour s'étourdir, et les pieds de mouton à la poulette n'élourdissent pas.

Madame Giroux était au supplice, car elle avait lu sur le front sillonné de Philippe , et sans savoir positivement à quelle crainte s'arrêter, elle en ressentait mille. Et, cependant, elle voulait paraître heureuse. La terreur a aussi ses calculs; celle de la pauvre mère croyait qu'en se cachant sous de la gaîté , elle échapperait au péril qui s'approchait.

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Six heures sonnèrent. Philippe but un dernier verre de vin , au grand regret de la dame Adèle , qui gémissait tout bas de cette intempérance si contraire à ses habitudes élégantes et douces, et frappant du cristal à facettes la table du numéro neuf:

— L'heure a sonné , ma mère ; voici le moment. Tu peux encore t'en aller.

— Je voudrais bien, dit la pauvre femme avec tijnidité , ne pas quitter Pierre.

— Je ne suis pas jaloux, dit Philippe souriant avec une mélancolie sombre de cette affection que tu lui portes , ma mère. Il en est digne.... mais, vois-tu, en restant près de lui, tu verras, tu entendras des choses qui te feront mal ; car, il faut que tu le saches, je vais lui faire voir quel père nous avons.

— Ah ! mon Dieu, dit madame Giroux toute épouvantée et couvrant sa figure de ses deux mains.

— Oh! sois tranquille, ma mère, re-

prit Philippe, tant que Pierre et moi serons là, rien ne sera dit dont puisse rougir ta modestie de femme. Tu n'es pas mariée avec le père de tes enfans. Eh bien! ce n'eot pas plus ta faute que la leur, et quiconque, là-dessus, te jetterait une injure à la face serait un homme mort. N'est-ce pas, frère?

— Tu as mon approbation, Philippe, et tu sais si je tape !

' '-'i— Monsieur André va venir, continua Philippe.

— Quoi! ce vieux crocodille , ce marsouin, dit Pierre échauffé par le Champagne.

Madame Giroux jeta sur ses enfans un regard épouvanté dont Philippe comprit toute .réloquence.

— Ne crains rien, ma mère... ne crains rien pour lui... Et au fait, continua- t-il se parlant à lui-même, elle a bien fait de rester. Sa présence nous contiendra, n'estce pas, Pierre ?

~ T'as raison. Que ne ferait-t-on pas

pour une sainte femme comme ça. Vive ma mère ;, non d'an chien ! à bas l'autre.

— Pierre, mon ange, mon bien-aimé, tu veux donc me tuer.

— Maman, je te donne ma parole d'honneur que je ne dirai pas un mot, que je ne. ferai pas un geste... Et puis d'abord, je n'y comprends rien.

— Tout-à-i'heure tu en entendras assez, dit Philippe; mais depuis hier j'ai préparé cette scène, il faut que tu en aies la représentation. Je sais qu'elle m'apportera une horrible douleur... car par la mort elle va remettre en relief d'atroces souvenirs... mais n'importe, en quittant Paris j'aurai éclairé Pierre^ qui n'a contre cet homme que de vagues antipathies, sans doute. Il faut qu'il lô* connaisse à fond.

Philippe quitta sa place et fut s'agenouiiier devant sa mère. Un éclair de sensibilité traversa son visage sombre et rude, son œil fauve s'attendrit :

— Vois-tu, dit -il , mon frère apprendra par ce drame dont les acteurs vont jouer

àmon commandement, que, dans l'avenir , tu n'as que lui pour soutien. Il apprendra cela, Pierre, l'honnête homme de la famille !

— Que dis-tu, mon enfant? Pourquoi Pierre serait-il le seul...

On frappa doucement à la porte. Philippe courut ouvrir à une jeune femme qui poussa un cri terrible en le voyant.

— Asseyez-vous, dit-il avec sévérité.

Puis, poussant un encrier devant elle :

— Ecrivez ce que je vais vous dicter. . . . Ah! j'oubliais! voilà ma mère et mon frère, auxquels je demande bien pardon de vous présenter. Allons, prenez cette plume.

La jeune dame obéit. Madame Giroux et Pierre virent de grosses larmes tomber de ses yeux sur le papier.

— C'est étonnant comme on se divertit quelquefois chez le restaurateur, dit Pierre. J'ai une envie de pleurer que j'en crève !

2lu \>(a\i qui ZeUe.

(dans le grand salon.)

... Ne devrait-OM pas ;i des signes ci'i tains Reconnaître le cœiir des pci fides humains.

Racine.

Une nombreuse assistance était attendue dans le grand salon. Les lustres du plafond, les candélabres, des consoles étaient garnis de bougies diaphanes ornées de bobèches de cristal. Une table im-

mense , comme celle des noces de Cana , était dressée, et l'on remarqnait sur la toile de Flandre qui couvrait son large dos un couvert étincelant. On pouvait voir qu'un repas de mariage allait avoir lieu là , et au luxe solide répandu partout, il était facile de reconnaître qu'une bourse de commerçant on de spéculateur enrichi paierait la carte.

Au coup de dix heures, les deux battans de la porte de la vaste salle s'ouvrirent, et une foule joyeuse et bruyante entra.

Et ce n'était pas du petit monde, au moins !

C'étaient, il faut bien qu'on le sache, toutes les sommités marchandes des rues Thibauthodé, des Mauvaises-Paroles, des Deux -Boules, des Bourdonnais et des Déchargeurs. 11 y avait ce soir-là dans le grand salon du Veau-qui-Tette le gros et le demi-gros de ce riche quartier. La soie et la rouennnerie marchaient bras dessus bras dessous ; la draperie donnait la main à la toile, et l'on voyait dans une embra-

sure de fenêtre Tartiele de Reims prendre du tabac dans la boite d'or de l'article de Mulhaushen. 11 n'y avait dans cette réunion que les chefs, ou, commercialement parlant, que les patrons des maisons de gros ou de demi -gros. Les commis étaient restés au comptoir pour faire le courrier du jour et attendre le chaland. Mais il leur avait été permis de venir, sur les dix heures , au grand salon du Veauqui-Tette , parce qu'alors on avait besoin de danseurs, et que, dans le commerce, on n'emploie, on ne recherche que les choses et les gens dont on a besoin. Les sentimens les plus doux n'échappent pas à cette appréciation de bénifîce que l'homme patenté porte avec lui partout, comme son portefeuille, et toutes les dames du commerce vous diront que leur bonheur conjugal vient uniquement de ce qu'elles rendent dix pour cent à leur seigneur et maître.

Chose singulière, tous ces honnêtes industriels attachés aux mêmes occupations,

à la même vie, disaient un mal affreuxles uns des autres. Les politesses que réciproquement ils s'adressaient étaient presque aussi menteuses que les enseignes de leurs boutiques. Pas un d'eux qui eût aidé son confrère un jour d'échéance sans un intérêt, sans un escompte et les deux signatures de rigueur. Dans tout ce personnel qui, représentait une somme de plusieurs millions , vous n'eussiez pas trouvé un dévouement de mille écus.

On dit qu'avec des sentimens comme ceux là, on fait les bonnes maisons , voilà pourquoi, sans aucun doute, les maisons de ces honorables industriels étaient avantageusement connues sur le pavée de Paris.

Un mariage venait de se conclure à la paroisse du quartier, et, selon le traditionnel usage, il fallait que des truffes, du vin de Champagne et une fouie de sauces blanches et rousses fussent engloutie, dans beaucoup d'estomacs, parce qu'une jeune fllle allait quitter le giron maternel pour le lit d'un homme.

Et rassislance, en attendant le dîner, devisait, par petits groupes, sur les nouveaux mariés.

C'étaient deux enfans.

Kun, gros garçon, descendu naguère des roches du Béarn, avec des souliers ferrés et l'esprit subtil qui distingue nos hommes du midi ;

L'autre , demoiselle éclose sur le troisième arrondissement, avec un petit babil parisien assez drôle , un grand aplomb et un désir féroce de devenir riche.

Tous deux ils avaient été poussés par les haars de la vie dans cette colonie commerciale, bordée d'un côté par les rues de la Monnaie, de l'autre par celle de Saint-Denis, quartier de l'aunage et des balles de coton, de la commandite et de l'escompte, de la poésie à quinze pour cent , et quelquefois de la banqueroute.

La mariée du Veau-qui-Tette avait été demoiselle de caisse dans une maison de soieries de la rue des Bourdonnais.

Son époux, après s'être formé le cœur et l'esprit dans le métier de voyageur du commerce, était devenu premier commis d'une maison de gros, et sergent dans la garde nationale.

Le commis de gros, la demoiselle de caisse, s'étaient vus , compris et aimés.

Dans leurs rendez-vous, ils avaient mis décote tout de suite Tamouret ses faveurs, et ils ne s'étaient occupés, les bons jeunes gens, que d'affaires sur la place de Paris, et du cours des marchandises à Marseille et à Lyon.

C'étaient, vous le voyez, deux individualités brûlant du saint amour du commerce, et dont, par malheur, les bonnes et chaudes inspirations étaient paralysées par le manque de fonds.

Mais la vertu doit être récompensée, et un astre bienfaisant vint briller sur eux.

On appelle en commerce légal et extralégal, un astre bienfaisant, l'homme qui consent à placer des capitaux dans une industrie , en ne prenant pour garantie

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que la probité et le zèle de ceux auxquels il prête son argent.

Ces astres là sont rares.

La plupart même ne versent des rayons sur leurs protégés qu'à la condition expresse d'être de moitié dans la récolte qu'ils feront éclore.

Mais les mariés du Veaii-qui-Tette aYaient découvert au ciel un astre moins avare.

Un homme de l'aristocratie d'argent les avait pris en affection gratis, et il avait répandu sur eux la rosée nécessaire pour la fondation d'un commerce considéra^ ble.

Grâces à lui, l'époux avait déjà un crédit considérable à la banque de France ; il avait sur les grandes routes quatre voyageurs parlant haut, adorés des conducteurs du grand bureau, et toujours mangeant les ailes de poulet dans les tables d'hôte.

Ce protecteur infatigable avait même voulu que les frais de la noce fussent à son compte, et il avait dit en étendant sur les

fiancés ses mains de vieillard , comme OEdipe sur Antigone :

— On ne saurait trop encourager la vertu, si rare, hélas! dans notre malheureux siècle !

— Savez-vous bien, disait un marchand de draps de la rue des Mauvaises-Paroles, à un gros huissier de la rue des deux boules, savez-vous bien qu'il a mis en avant plus de cent mille écus pour les nouveaux mariés , et cela , sans aucune des précautions que l'amitié la plus tendre n'oublie jamais de prendre... parce que, enfin, on ne sait pas qui vit, qui meurt... pas vrai, donc m'sieu Grégoire ?

— C'est un fait , répondit l'huissier. Et puis, qu'on vienne donc dire que les riches sont de bronze , que le brevet de millionnaire est le brevet de l'égoisme. Merci! Tenez, il est, dit-on , vingt-deux fois millionnaire, lui! il devrait donc être vingtdeux fois avare et cruel. Cependant, la semaine passée, il m'a encore donné l'ordre de suspendre toute procédure contre trois

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individus, ses débiteurs, que je poursuivais en son nom, et savez-vous pourquoi ? parce qu'il avait appris que l'un avait une femme malade, l'autre un vieux père à nourrir, et le dernier un malheur, un guignon obstiné dans un commerce où une foule de g^ens font d'excellentes affaires.

A côté de ces deux interlocuteurs était assis un jeune homme à la figure distinguée, aux manières polies, mais graves : il était l'un des rédacteurs d'une feuille quotidienne qui marchait à l'avant- garde parmi toutes celles qui coulent le progrès.

C'était un de ces jeunes hommes au cœur chaud qu'un instinct généreux pousse à la haine des monopoles , des privilèges, à la défense des intérêts populaires , et que souvent le caprice populaire tue froidement après les avoir déifiés quarante-huit heures, plus ou moins; apôtres de l'humanité, âmes d'élite , qui adorent ce qui est beau et grand, et qui ont des larmes pour ceux qui souffrent.

La conversation de l'huissier et du mar-

chand de draps ne pouvait manquer d'être bien saisissante pour un tel homme.

Par état , il se tenait à l'affût des puissans pour leur cingler le sarcasme au visage, s'ils étaient durs au pauvre; pour les glorifier, s'ils étaient généreux. Aussi , quand la porte de la salle s'étant ouverte, l'huissier Grégoire eût dit :

— Le voilà !

Le jeune homme, entraîné par un mouvement d'instinct, se leva, et salua profondement.

Son geste avait eu tant de force , tant de puissance qu'il entraîna toute l'assemblée.

On vit alors toutes ces physionomies de comptoir et de caisse, que le cours de la place a seul le privilège de rider ou d'épanouir, exprimer un sentiment de vive admiration, s'éclairer d'une lumière inaccoutumée, reflet d'impressions élevées, douces et généreuses ; on eût dit un rayon de soleil dans une cave.

Celui qui était l'objet de cette ovation,

qui faisait battre des cœurs étonnés d'entrer en émoi pour autre chose que le quinze-seize, le drap de Louviers et la toile de Flandre, l'homme dont la puissancQ magique faisait vibrer des cordes silencieuses jusqu'à ce jour, salua autour de lui avec aisance et bonhomie, et il baisa au front la gentille mariée qui, suivie de son mari , était venue à sa rencontre.

Le jeune rédacteur remarqua en lui une taille haute et forte, cette grande puissance corporelle que, malgré nous et le bon sens, nous aimons à prêter aux hommes qui se mettent hors de ligne par un talent, une vertu, ou un trait de courage.

Il aperçut avec plaisir la Croix-d'Honneur à la boutonnière du héros de la fête, et il se dit en voyant scintiller le ruban :

— A la bonne heure, vive Dieu! en voilà un qui est à sa place !

Il était tout yeux et tout oreilles à côté de cet homme. Il eût donné un mois de

âté3 ÉTUDES POPULAIRES.

ses appointemens à son journal pour lui serrer la main , pour ramasser son gant , pour prendre du tabac dans sa tabatière.

La charité du riche lui paraissait chose si incroyable, si peu de l'époque, si peu parisienne, si peu dix neuvième siècle, qu'il la regardait avec des yeux presque hagards, et avec une expression qui pouvait se traduire par ce mot bien aimé du bon docteur Sampshon de Walter Scott :

— Prodigieux '

Il le regardait, disons-nous, absolument comme on regarderait de la neige en août, une houlette dans les mains d'un sergent de ville ;, comme, enfin, nous avons tous regardé le granit des Pharaons se dressant sur la place de la Révolution, à côté des marchandes de gâteaux de Nanterre et des coucous de Versailles.

Ce premier trouble passé le jeune rédacteur remarqua un négociant de la rue Thibautodé qui, \aincu un moment par l'effetqu'avaitproduitlentrée de l'homme à bienfaits, reprenait avec une sévérité

de bon chef de maison , une querelle commencée avec un jeune homme , son commis.

Ce dernier n'avait été convié que pour le bal.

En commerçant qui donnait de l'avenir, il avait escompté la permission, et laissant de côté les intérêts du patron, il était venu à l'heure du potage.

— Sortez, monsieur, disait le négociant, je suis outré; entendez -vous? je suis outré !

— Mais est-ce ma faute si j'ai compris que l'on m'invitait pour le dîner comme pour le bal?

— Vous entendez toujours de travers.

C'est comme cela que vous avez dit l'autre jour à ce tailleur de la rue Yivienne , que je lui accordais un mois pour son billet en souffrance, quand je ne vous avais parlé que de vingt-quatre heures! Comme c'est gentil pour un chef d'établissement, n'est-ce pas ?

Le monsieur à la Croix d'Honneur s'ap-

procha du patron et de son commis, et il dit en souriant et en inclinant sa tète blanchie devant le féroce maître de maison :

— Je vous demande merci pour ce jeune homme, monsieur. Le pauvre tailleur aura du temps devant lui pour parer au déshonneur d'un protêt; et, si vous daignez vous prêter à ma requête , votre commis dinera avant de danser.

— Bien , très-bien ! dit le jeune rédacteur.

Le chevalier de la Légion-d'llonneur ajouta en se retournant vers le commis d'un air grave :

— Mais vous, jeune homme , une autre fois, vous ferez plus de cas des volontés de votre chef de maison. Ce n'est pas de l'esclavage cela, mon ami. La carrière du commerce est épineuse ; un manque de mémoire peut entraîner la perte d'un million dans une série d'affaires qui toutes se tiennent et vivent l'une par l'autre.

— C'est vrai, monsieur, dit le commis en baissant les yeux.

— D'ailleurs , mon cher enfant , les volontés du chef de maison marchent avec ses intérêts, et vous vous devez aux intérêts de l'homme dont le toit est devenu le vôtre , et qui vous apprend un état. N'estil pas vrai, mon bon ami.

— Ah ! oui ! oui , monsieur, répondit le commis ému jusqu'aux larmes par ce ton paternel auquel il n'était pas habitué.

—Vertu de ma vie, dit le rédacteur, qui jurait un peu par Molière, voilà un homme qui vous réchauffe le cœur, qui vous réconcilie avec l'espèce. Oh ! je voudrais bien baiser la basque de son habit.

Chez les hommes anciens, l'amour du beau a ses paroxismes aussi chauds , aussi passionnés que l'amour du laid. Quand vous avez reçu den haut, ou d'en bas, ou d'ailleurs, une imagination vigoureuse; quand vous courez le monde avec une organisation facile à s'impressionner et à devenir le reflet éclatant de ce qui la frappe, vous devenez un artiste chaleureux, un grand poète, un conquérant, ou

un volei*. Vous admirez avec une sorte de fureur une action héroïque, ou une rouerie bien combinée. Le jeune rédacteur était doué de cette vivacité d'esprit, de cette pétulance du sang qui vous jette, selon les caprices de votre étoile, dans la bonne ou dans la mauvaise route. Il avait dit, après avoir entendu les paroles de l'homme vénérable, bienfaiteur des mariés: — Ah! je voudrais bien baiser labasque de son habit! Et, dans son adoration subite, il allait se donner ce plaisir, tant la vue d'un sage avait sur lui de puissance.

Cette ovation publique, d'assez mauvais goût, d'ailleurs, n'eût pourtant pas lieu.

D'autres admirateurs, plus emportés encore que le jeune journaliste, ayant pris les devans.

L'un d'eux, négociant famé dans la draperie et dans la tiretaine , garde national fougueux, membre du conseil de fabrique de la paroisse, s'appuya fortement sur l'épaule gauche de sa femme, sur l'é-

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paule droite de son fils, et se hisia, presque aussi lourdement qu'un obélisque, sur une chaise.

Sur ce piédestal, il toussa deux fois, prit une énorme pincée de tabac, gonfla trois fois ses joues , et les dégonfla avec le bruit d'un requin qui respire, et il dit:

— Assez et trop long- temps oh!

oui, j'ose le dire, assez et trop longtemps.... d'ailleurs, c'est une chose prouvée

— Pas encore, dit un clerc d'huissier, jeune homme qui jouissait d'une grande réputation d'esprit, parce qu'il avait dîné deux fois avec M. Alexandre Dumas, et que ce dernier lui avait crié une fois en traversant, dans un cabriolet de la régie, la rue des Bourdonnais : — Bonjour, mon ami !

— Vous dites que ça n'est pas prouvé , hurla le marchand de draps tout en colère.

Le clerc d'huissier répondit avec un aplomb qui fit courir dans l'assemblée un murmure approbateur.

— OÙ peut être la preuve d'un fait, quand ce fait n'est pas articulé ?

— Il a d'immenses moyens, ce jeune homme , dit un marchand de toile à son voisin , qui répondit :

— Immenses est le mot, et je l'adopte. Il a rédigé deux cent quarante-trois protêts samedi passé. Sa main fait au moins cinq lieues à l'heure sur le papier.

— Us sont affreusement bêtes , dit tout bas le jeune rédacteur; puis il se mit à regarder avec son binocle la drôle de figure que le marchand de draps faisait sur son pavois à quatre pieds.

— Messieurs, continua celui-ci, j'ai été l'objet d'une interruption que, dans ma conscience, je ne saurais qualifier. Je crois qu'un homme qui Taut'jour a parlé deux heures consécutives au conseil de discipline de la légion, peut bien ici hasarder quelques paroles.

— Sans doute ! sans doute , monsieur Frapouillard , s'écria -t- on de tous les côtés.

Le jeune clerc d'huissier s'approcha de la chaire, qui gémissait sous les pieds puissans de monsieur Frapouillard, et il dit :

— Mon interruption n'a nullement eu pour but d'offenser un homme dont je suis le premier à reconnaître les hautes qualités. Le commerce et la juridiction des huissiers sont frères et sœurs, et moi, je suis un bon parent.

— Qu'il est aimable , dit une dame de demi-gros à son caissier , sur les bras duquel elle s'appuyait ; oh ! mais qu'il est donc aimable !

— Ne m'en parlez pas, répondit l'homme d'argent, ne m'en parlez pas! il y en a dans la chambre des députés, et plus d'un, qui ne manient pas aussi bien que lui l'arme incisive de la parole. Tenez, mercredi de l'autre semaine, il a parlé deux heures au greffe de M. le juge de paix du quatrième arrondissement, sur une question horriblement compliquée.

C'était du Dupin aîné. I! ira loin! Mais

570 ÉTUDES POPUlAIftES.

M. Frapouîllard reprend la parole, écoutons.

— Je remercie M. Ernest de l'explication qu'il vient de donner, disait, en effet, M. Frapouillard , et je continue : Messieurs et mesdames, — car je ne suis pas de ces pachas à une foule de queues qui voudraient chasser les femmes de toutes les discussions un peu graves, de toutes les questions qui intéressent l'ordre social ou l'humanité, pour les reléguer exclusiment dans les soins de la volupté.

— Tiens! tiens! tiens! dit un électeur de la rue des Deux-Boules, commissionnaire pour l'article de Reims, il est en verve aujourd'hui , ce diable de Frapouillard ! il cause ; vraiment, comme une divinité.

— Je voulais vous dire, messieurs et mesdames, donc, que nous devrions voter des remercîmens, des louanges, des actions de grâces, au bienfaiteur des jeunes mariés... des jeunes mariés, qui viennent de se marier.... qui a soutenu le crédit expirant de ce marchand de toiles et

de percalines pour doublure, de la rue Béthysi : c'est lui, qui tous les ans, envoie

des sommes énormes cinquante mille

francs, par exemple, ce qui est un objet... pour dégager les effets des pauvres , enfouis dans les magasins du mont-depiété ; c'est lui qui fait distribuer des fagots et des couvertures, l'hiver, aux indigens; c'est lui qui a donné des fonds à M. le maire du douzième arrondissement pour les pauvres si nombreux de ce quartier; c'est lui qui est le père du malheureux , dans cette Babylone qu'on appelle Paris.... Pardon pour ce souvenir historique, qui n'est peut-être pas à la portée de toutes les intelligences Qui défend avec le plus de persévérance nos intérêts matériels au conseil de préfecture? C'est encore lui! Qui, enfin, vient de placer ces jeunes gens intéressans dans la classe estimable des négrocians du quartier? C'est encore lui, messieurs!

Messieurs ! je vous le dis, il faudrait être des Bédouins, des antropophages, des ro-

572 ÉTUDES po:pulaires.

mantiques ou des jacobins, pour ne pas s'incliner devant autant de vertus; et, par Dieu! moi, je m'incline, entends-tu, honnête homme, je te salue!...

M. Frapouillard descendit de sa chaise^ et dit à l'oreille de sa femme :

—Va donc me chercher un verre d'eau sur la table, imbécile, tu ne vois pas que je suis en nage !

Mais déjà M. Frapouillard était remplacé sur la chaise par un jeune commis pour la soierie dans un magasin de gros.

— Les paroles que vous venez d'entendre sont d'un aunage... c'est à dire d'une mesure parfaite, dit-il; je ne tenterai pas d'ajouter quelque chose à ce qu'elles ont d'avantageux.... mais un mot cependant... Remarquez bien que le parti démocratique s'en va hurlant partout que les sentimens généreux manquent dans le commerce, comme , quelquefois, un article de défaite peut manquer sur la place. Eh bien! messieurs, eh bien! mesdames, sommes-nous des monstres d'é-

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goïsme ? de belles actions n'ont elles aucun prix à nos yeux? le marchand, l'épicier, comme on dit, est-il déshérité de toute élévation d'ame, quand nous, hommes patentés, nous, hommes à tant pour cent, nous nous enflammons aurécit des actes de charité de monsieur. Allez! allez! il n'y a que le commerce, c'est moi qui vous le dit!

Le jeune rédacteur observait du coin de l'œil la contenance de l'individu que l'on glorifiait ainsi dans le salon du Veauqui-Tette, et il se disait :

— Si je surprends sur son front, dans un pli de ses lèvres, une expression de sot orgueil, fùt-elle rapide comme Téclair, je méprise cet homme , et jusqu'au dessert de ce dîner nuptial, je le flagelle de toutes les épigrammes qui me tomberont sous la main !

Mais la figure du héros de la fête resta im passible et froide, et, si pendant quelques secondes, ce calme extérieur fut troublé, on put voir facilement que c'était par le dé

374 ÉTUDES PUPULAIRES.

pit bien naturel imprimé par ces louanges grossières qui tombaient drues et assommantes comme une averse d'aérolithes.

— Bien! très bien ! pensa notre observateur; celui qu'un encens aussi épais fait souffrir est doué d'une grande délicatesse d'esprit. L'encens, cela d'ordinaire, se prend de toutes mains ! Ma foi ! voilà un philantro'pe! un vrai pliilantrope. Je n'en avais jamais vu, moi qui cours le monde ! Oh! mon Dieu! il y a donc encore de bonnes et généreuses âmes! Oh ! que cela est bon à voir!

Cependant, les deux: motions qui venaient d'être faites avaient produit leur fruit dans l'assemblée.

Hommes et femmes, en habits de fête, formaient un cercle autour de la chaise sur laquelle des orateurs se remplaçaient vivement, en attendant les potages.

— Et tenez, disait Tun, il a vidé sa bourse dans les mains des braves matelots qui ont apporté le Luxor.

— Savez -vous, disait un autre, que lui,

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dont les opinions pacifiques sont connues, lui, qui a l'honneurd'ètre tutoyé par le général Sébastiani , le plus grand militaire qu'il y ait parmi nos ambassadeurs, savezvous, dis-je, qu il entretient desonpécule, messieurs, ah! mon Dieu oui, de son pécule, quatorze Polonais qui boivent comme des Polonais!

— Je vous dirai , criait celui-ci/ qu'il a souscrit pour les incendiés de la rue du Pot- de-Fer, pour les gardes nationaux tués en juin, pour.... pour.... pour tout le monde.

— Et si je vous disais, ajoutait celui-là, qu il a souscrit même pour l'hôtel de Lafhttc.... et Laûlte, cependant, n'est pas de son bord. Oh! non, il n'est pas de son bord !

Ces allocutions se terminèrent par celleci que le marié Ot sur la chaise commune:

— Messieurs, le plus grand honneur qui puisse arriver à un homme, c'est de faire partie du corps honorable des négocians. Le plus grand bonheur qui puisse

arriver à un négociant, c'est une femme rangée, versée dans la tenue des livres, et ayant une connaissance parfaite dans l'article. Cet honneur et ce bonheur, je les dois à celui qui est là, et qui me fait signe de n'en pas dire davantage. J'obéis; mais j'ai mentionné ce que je voulais mentionner.

— Mille millions ! une fougue naturelle m'emporte, cria alors, dans un coin du grand salon, le chef d'un établissement pour la nouveauté.

— Tu sais, ajouta-t-il en regardant sa femme avec des yeux enflammés, tu sais que dans le commerce on m'appelle le tigre, parce que je renferme dans mes veines des boisseaux de poudre à canon, et que la joie comme la douleur, la haine comme l'amour, je ressens tout avec une vivacité, une chaleur dévorante; tu le sais, Marianne.

—Oui, dit sa femme, et je suis sûre que tu vas faire des bêtises!

— Des bêtises, faible femme ! des bêti-

ses, être incomplet ! des bêtises, féminin sans rien de vigoureux, de puissant, de masculin, des bêtises! eh bien! tu vas voir! En prononçant ces paroles, il mit sa main de chaleureux négociant sur le haut d'une guirlande de roses qui descendait du corsage de sa femme jusqu'à la garniture.

— Eh ! mon Dieu ! ma robe de cachemirienne, s'écria Marianne très alarmée.

— Ta robe et ces fleurs artificielles ne sont quun vain ornement, qu'une futilité de mode. 'D'ailleurs, tu en prendras une autre au magasin , dans le salon du premier, rayon numéro 57, et laisse-moi faire.

11 arrachait en parlant ainsi la guirlande dont les fleurs tenaient ensemble au moyen d'un fil adroitement caché.

— Mais que fais-tu? disait Marianne retenant ses larmes avec peine.

— Que faites-vous ? disaient tous les assistans que l'altercation conjugale avait attirés?

— Ce que je fais ! repondit-il les yeux hors de tête et la bouche toute écumante , ce que je fais ?. . . Au fait , oui , vous voulez savoir ce que je fais. Eh bien ! je tresse une couronne pour la vertu, et je me sers, pour cela, des fleurs de ma femme. Ce qui parait la beauté ornera la vertu, si j'osais m'exprimer ainsi.

Celui qui était devenu le but de tous ces hommages qui fondaient sur lui comme autant de kilogrammes, s'avança, fendit la presse, et posant sa main, sur celle de son admirateur enragé, il lui dit en souriant :

— Mon ami , si nous faisons de pareils enfantillages avant le dîner, que sera-ce donc au Champagne ?

— BienI dit le rédacteur qui observait toujours, très bien !

— Voilà ce que c'est, dit Marianne, pleurant, enfin, comme un enfant qu'on fouette, voilà ce que c'est que de mangera la fourchette le matin ! Monsieur est allé déjeuner aujourd'hui rue de la Poterie, chez

Lafont, successeur d'Haguelon, et a bu du vin blanc avec les commis de la rue des Mauvaises-Paroles, et maintenant il m'arrache mes roses!

— Mon bon monsieur Dubois , reprit le triomphateur malgré lui, songez un peu à des fleurs sur mon faux toupet!... Voyez quelle ûgure je ferais, mon ami !.. Rendez à madame ce qui convient à sa jeunesse , à sa fraîche et jolie figure, et pour Dieu , n'ayez plus l'idée de mettre des roses sur une tête de barbon.

Les dames s'empressèrent autour de Marianne, et la guirlande fut rajustée sur la robe de bal.

Pendant ce temps-là, M. Dubois hurlait ces vers de M. de Voltaire :

Mon cœur ne veux rien qu'arderament Je me croirais haï d'ôlre aimé faiblement.

Et Marianne, se dressant sur la pointe des pieds au milieu du cercle dans lequel les dames l'avaient enfermée , répondait :

'— Ce n'est pas une raison pour gâter

une robe toute neuve, de cachemirienne à 9 francs l'aune, sous prétexte qu'on est passionné et que l'on a reçu le sobriquet de tigre du commerce.

Au même moment, un garçon du restaurant remit à l'idole de l'assemblée un billet cacheté.

— C'est une personne qui dîne dans la maison , dit-il , qui envoie cela à monsieur.

— Bien, mon ami^ bien, répondit rhorrime juste et modeste, après avoir lu rapidement, j'y vais.

Puis s'adressant au marié :

— Mon cher Cornu, — il s'appelait Cornu le marié, — dix minutes seulement , et faites accepter mes excuses aux dames.

Il sortit en souriant à Cornu avec une expression pleine de sérénité.

Et le jeune rédacteur inscrivit sur son album, en attendant son retour et le potage :

« Aujourd'hui samedi, à six heures

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vingt-cinq minutes, j'ai trouvé un honnête homme dans le grand salon du Veauqui-Telte.

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