II
Quand il eut fini cette pièce, un domestique s'empara de lui pour le conduire dans l'appartement de mademoiselle Clémence, la fille de la maison, où il le laissa.
Seul dans cette mystérieuse retraite d'une jeune fille, il regarda autour de lui d'un air d'étonnement et de respect.
Il marchait avec précaution, il respirait doucement ; on eût dit qu'il était dans un buisson de fleurs, et qu'il craignait de les effeuiller.
Il examinait avec une profonde vénération ces petits meubles qu'une jeune et belle vierge avait touchés, qui servaient à sa vie, qui participaient d'elle pour ainsi dire. Cette petite table en bois de spa, où elle travaillait, ce Christ devant lequel elle priait, et que Pierre Giroux salua profondément; ce lit où elle dormait, et où, peut-être, disait Pierre, elle a de ces rêves étonnanSj inconnus, comme j'en ai quelquefois.
Parfum, de jeune fille était répandu au-
tout- de lui, et il eil était presque enivré.
Mais il se rappela enfln ce qu'il était Tenu faire dans cette chambre.
^ '— Soyons d'abord frotte dit-il.
Et l'on entendit bientôt les sifflemens de la brosse sur le parquet de la chambre.
Pierre avait bdutiime, dans ces momens là de penser à ses affaires; il ne donnait guère audience à son esprit que lorsque ses jambes étaient en activité. C'était un garçon organisé ainsi. Quelquefois, il répétait une leçon de géographie au milieu dii plus grand feu de son travail. Pendant que ses jambes lui gagnaient son diner, son esprit lui préparait un avenir. Cela eût été pour le vulgaire ce qu'on appelle user là chandelle par les deux bouts ; mais Pierre était héroïquement trempé, et il y avait en lui assez de puissance pour faire faca à plusieurs préoccujiations en même temps, en supposant que, dans des jambes, il puisse y avoir utie préoccupation , ce que je ne chercherai pas à décider, par l'excellente raison que cela m'est égal.
Mais dans la chambre de mademoiselle Clémence, vicomtesse de Cerny, St. -Marc et autre lieux , Pierre Giroux avait donné congé à ses études, et il ne s'abandonnait qu'à de folles pensées produites par l'influence magnétique du lieu, et par les récentes émotions que Suzanne, la soubrette brune et bien découplée, avait fait naître en lui.
— Ce que c'est que la vie, disait-il, le frotteur philosophe! voilà une jeune personne charmante , belle , majestueuse comme une symphonie de Musard, j'en conviens, qui vit dans la richesse, qui toujours y vivra, savez- vous pourquoi? C'est que monsieur son père était bien marié avec madame sa mère. Tout cousu d'or qu'il est, ce papa, ou qu'il était, car'enfin peut-être qu'il est mort, c'thomme, tout cousu d'or qu'il est, ou qu'il était, s'il avait eu cette fille d'une ouvrière, d'une fille de rien , d'une maîtresse enfin , il aurait donné à l'innocente deux ou trois cotillons d'indienne, un cent d'aiguilles dans
un étui de carton , sa bénédiction et une demie voie de bois, et il lui aurait dit :
— Voilà la vie , mamzelle, donnez-vous la peine d'entrer ; va comme je te pousse, et au plaisir de vous revoir! A part ce sexe vigoureux et très-masculin auquel j'ai le bonheur d'appartenir, elle aurait cheminé à tâtons, comme moi, dans ce bas-monde. Au lieu d'être tambour, voltigeur et caporal au soixante-sixième régiment, elle eût été fleuriste, polisseuse, marchande de pommes de terres frite, ou figurante au théâtre de l'Ambigu. Au lieu de frotter des appartemens de bourgeois, elle eût peut-être plissé des chemises, très-bien! Arrivée à vingt ans, comme qui dirait moi à c'theure , au lieu de trouver une Suzanne à la taille si ronde, à la main si mignonne, elle eût rencontré un cocher sentimental , ou un ébéniste avec des favoris en collier, et et enfin voilà! absolument comme moi. Très bien. Mais moi, moi, sacresti! moi homme, c'est-àdire le premier animal de la nature , j'ai
tutoyé mademoiselle Suzanne : ce n'est rien que ça , et il n'y a pas d'affront. Connu ! Mais, une jeune fille, qui est du féminin, c'est-à-dire qui n'est que le second animal de la nature, elle eût été déshonorée, elle eût pris son rang dans le peloton des prostituées, et elle eût été montrée au doigt, et un bon garçon n'eût pas voulu d'elle pour femme ; et si elle eût possédé dans sa poitrine un cœur honnête et fier, elle se fût jetée à travers champs dans la rivière, ou asphixiée avec du charbon de bois. Très bien! c'est arrangé comme ça sous le soleil. En voilà une de société où les choses se passent bien! La morale de tout ça, c'est que l'homme qui a de quoi, quand il ne donne pas un nom, un appui à un bâtard, est un gredin; et un infiniment gredin gredin au superlatif quand il s'agit dune bâtarde, et
qu'enfin monsieur mon père est dans ces gredins-là d'une manière un peu soignée, et que, si ce n'était la chose de faire du chagrin à maman, que j'aime comme tout,
PIERRE GIROrX LE PARISIEIS. 215
je casserais les reins à ce particulier-là avec un charme très voluptueux!
Pierre Giroux fut obligé d'interrompre ce monologue, parce qu'un nuage de poussière, qu'il avait soulevé en époussetant la bibliothèque de mademoiselle Clémence, lui entra dans la gorge et lui donna une quinte de toux.
— Diable , dit- il, il paraît que la jeune bourgeoise ne se sert pas souvent de la bibliothèque.
11 regarda plus attentivement , et il reconnut que la poussière n'était venue que du rayon sur lequel quelques auteurs moralistes dormaient dans leurs enveloppes de veau doré. Byron, Walter Scott 5 Victor Hugo avaient trouvé un accueil moins dédaigneux dans la bibliothèque de mademoiselle Clémence, et il était facile de voir que souvent ils quittaient leur place et vivaient familièrement avec la jolie maîtresse du lieu. Pierre Giroux, abonné Adèle du cabinet de lecture du faubourg du Temple^ s'écria :
216 ÉTIDI9 POPULAIKRS.
— Ah ! chien de sort! Victor Hugo! en voilà un des auteurs ! en voilà un des poètes ! Plus tard je le comprendrai mieux ; mais en attendant, je dis comme tout le monde, que c'est un colosse !
Pierre avait pour le moment à sa dispoposition la chambre de mademoiselle de Cerny.
Odeur de femme lui grimpait à la tète.
Appuyésur son balai, il regardait encore autour de lui. Il avait repoussé la cire et la brosse, car, tout en faisant de la philosophie à propos des naissances illégitimes et de leurs auteurs, il avait mis dans l'état le plus brillant le plancher foulé par Clémence.
11 riait tout seul d'un rire naïf en détaillant tous ces jolis meubles de femme répandus autour de lui.
On a vu que Pierre Giroux le frotteur se mêlait parfois de raisonner, et l'on sait aussi que le raisonnement conduit tout naturellement à l'amour de l'égalité et au mépris des distinctions sociales, parcon-
VIERHE GIROIX LE PAIUSIRX. 217
séquent. Cependant, Pierre^ n'en était pas venu là encore, et un titre, un grand nom, une immense fortune, étaient encore à ses yeux chose à laquelle il devait culte et respect.
Le sentiment qu'il éprouvait donc dans cette retraite, toute remplie de la jeune et belle vicomtesse, était celui du serf dans le palais de son seigneur, du pécheur dans le temple de Dieu. Son imagination, très-facile à s'enflammer, ne se permettait aucun écart au sujet de la jeune fille, dont] un portrait de Champmartin, suspendu à un cordon de soie, reproduisait fidèlement la belle et noble figure. Pierre se sentait fait pour Suzanne, et n'eût pas osé monter plus haut.
Ce qu'il éprouvait donc dans l'appartement de mademoiselle de Cerny n'était que chose confuse, vague. L'instinct de l'hommejeune parlait à la vue de ce mystérieux réduit d'une femme, mais rien que l'instinct, entendez-vous? D'ailleurs, Pierre devait à la bienfaisance de la belle héritière
un excellent maître de dessin , et la reconnaissance a quelque chose de soumis et de respectueux.
Mais en inspectant ce petit temple , ses yeux tombèrent sur la table où mademoiselle de Cerny travaillait. Là étaient épars des crayons , une boîte de couleur, un album et quelques croquis détachés.
Pierre eut la curiosité de regarder de près ces ébauches.
— Que je voie, dit-il, comment on dessine quand on dessine bien!... Dieu! estce joli ! ça parle ! Voilà un bois , une métairie , des paysannes qui passent un gué leurs souliers à la main. Comment, moi, j'en ferai autant un jour ! mais, est-ce que c'est possible, ça !
— Ah! dit-il, regardant une autre ébauche, voilà une tête d'homme... C'est quelque Apollon, ou bien Bonaparte, ou un pêcheur de fantaisie, comme on en voit tant chez les marchands de tableaux...
Tiens! en voilà une un peu sévère!...
Hein? plaît-il? est-ce que j'ai des éblouis-
semens? est-ce que le sang me fatigue? Si j'étais encore à la Casauba , au fort l'Empereur, où à Tremecenje pourrais croire que le soleil d'Afrique me tape sur le cerveau; mais je suis à Paris , rue de Grçnelle- St-Germain , et il n'y a pas de ^qleil , y^ que les rideaux sont tirés !
Pierre était pourpre, ses yeux étincelaient. Tenant toujours d'une main fidèle le manche de son balai , de l'autre fl s'était emparé du dessin, et il regardait.
— Ma foi, dit-il, j'ai beau vouloir me persuader que je n'y vois pas, je vois qu^ je vois très-bien. Ce dessin-là, mille dieux! ce dessin-là, c'est moi, moi, fils illégitime de M. André Legris et de ma pauvre mère; moi, Pierre Giroux, né à Paris, sevré à Versailles, furieusement embêté par Jules César à Toulouse, tambour, voltigeur, caporal, et enfoncé d'un coup de sabre en Afrique , actuellement frotteur à mon compte, domicilié rue du Faubourg du Temple, n" 120, au quatrième, la petite porte à droite, à côte du plomb.
Cest moi, c'est moi, foi d'honnête homme!
Il poussa un cri, et prenant un par un tous les papiers laissés sur la table de mademoiselle de Cerny, il reprit :
— Me voilà encore avec une peau de bête sur les reins : c'est un Hercule, un tueur de monstres, je sais ça. Me voilà encore colorié avec une coiffure rouge, une chemise bleue : c'est un matelot. Bon! en v'ià bien d'une autre ! v'ià que me v'ià avec un habit, une cravate de beau monsieur; me v'ià en soldat, me v'ià en Grec, me v'ià de profil, me v'ià de face. Cré coquin! il en pleut des Giroux dans cte chambre, c'est une pluie de Giroux , un déluge de Giroux. Garre là-dessous! garre donc ! il pleut des Giroux ! Vous ne savezdonc pas ça, vous autres. Ah! ah! ah! ah !
ah! ah! la bonne farce! Moi, que je
me multiplie que c'est effrayant; moi-même que je suis sur cette table douze ou quinze fois... Oh! que c'est bête de rire comme ça, ça me fait une barre dans le flanc. Oufl
PIERRE GIROllX LE PARISIEN. 221
11 entendit dans la pièce voisine le bruit des pas d'une personne qui s'avançait.
— Attention, dit-il ! j'ai dans l'idée qu'ici il faut de la prudence, si je ne veux pas compromettre quelqu'un.
Alors il remit tous les papiers en ordre, et, s'éloignent de la table, il reprit la brosse et feignit de donner le dernier coup à l'appartement de mademoiselle de Cerny. Celte jeune personne elle-même entra, suivie de Suzanne, sa femme de chambre.
uhf
^u Concert fll^ôar^.
Tii sais comni<r un soufflet touche un liomine de coiiu-
Corneille.
Cela est vrai, d'iionneiir! Je ne sais plus ce que je suis; niais depuis quel- (luc, temps, je seus ma poitrine agitée ; mon cœur palpite au seul aspect d'une femme , Its mots amour et volupté le fout tressaillir et le troublent; enûn le besoin de dire à quelqu'un -. Je l'aime est devenu pour moi bi pressant , que je le dis tout seul , en courant dans le parc... aux nuages, q-à l'emporte....
Bead.marciiais.
Suzanne, sans être précisément une soubrette de comédie vivant sur un pied d'égalité avec sa maUresse , jouissait cependant de quelque privilège auprès de cette jeune personne.
Elle avait un esprit naturel et joyeux qui attirait à elle, de la beauté , ce grand moyen d'influence sur le prochain^ et une très grande adresse.
C'était plus qu'il n'en fallait pour réussir auprès d'une jeune personne qui sortait à peine du couvent.
Suzanne avait donc auprès de l'héritière de la riche maison de Cerny un francparler qu'ellc-mèmevsayait avec art laisser libre ou arrêter à propos.
— Comment, monsieur Pierre, dit-elle d'un air très dégagé , comment monsieur Pierre , vous n'avez pas encore fini cette chambre ! Allons , monsieur le frotteur , allons! quelques glissades encore sur ce parquet.
— C'est fini, mamz'eîle Suzanne !
— Paresseux ! Heureusement que l'hiver approche \ c'est le temps des tapis et la morte saison pour la cire. Vous vous reposerez , fainéant !
— Cette mademoiselle Suzanne, elle a toujours le petit mot pour rire , dit Pierre,
puis se retournant vers mademoiselle de Cerny , il s'inclina profondément sans par 1er, et encore tout ému de la découverte qu il venait de faire. Il se disposa à sortir.
— Eh bien ! dit Suzanne gaîment, vous ne remerciez pas mademoiselle de ses bontés pour vous? Vous ne lui dites pas si vous faites des progrès dans le dessin? Vous devez déjà faire des nez et des oreilles admirables.
— Le dessin!... ah! oui, le dessin, dit Pierre, dont la figure devint pourpre, car il avait surpris un regard furtif de Clémence sur la table, où, par une étourderie déjeune fille, elle avait laissé crayons, couleurs, encre de Chine et croquis commencés...
— Le dessin, reprit-il : ab! oui, j'ai bien l'honneur de remercier mademoiselle. Mon maître ma dit encore hier qu'il était content de moi.
Mademoiselle de Cerny avait les yeux baissés. Son maintien annonçait un grand trouble.
Pierre, qui se formait à vue d'oeil, comprit qu'il devait remettre à un autre temps les expressions de sa reconnaissance, et faire retraite. Il fit donc une seconde inclination plus respectueuse, plus profonde, et il quitta l'appartement.
Suzanne, sous un prétexte, laissa sa maîtresse , et elle le joignit sous le vestibule de l'hôtel.
— Eh bien ! mon amour, dit-elle , à ce soir, n'est-ce pas?
— Oui , oui mademoiselle.
— Comment , mademoiselle ?
— Je voulais dire Suzanne.
— A la bonne heure , monsieur ! Où nous trouverons-nous?
— A sept heures, au pied de la colonne.
— Tiens , cette idée î
— Cest français, c'est militaire, la colonne !
— Colonne , soit; mais c'est drôle.
Ils se séparèrent.
Pierre Giroux , selon les ordres souve-
rains de Marie , la vieille servante de sa mère, fut, au sortir de 1 hôtel de Cerny, faire sa toilette et prendre la chemise blanche au logis maternel.
Là, toujours, on le couvrait de caresses, là, il,entendait de douces paroles. Là, on lui faisait de tendres reproches sur son obstination à demeurer, à vivre, à travailler loin de l'aile d'une mère , et ce fut à recommencer.
—Bonjour, Pierre, bonjour, mon amour, D'où viens-tu?
— De frotter douze parquets. Mais c'est aujourd'hui dimanche , et je ne travaille plus. Dur-à-Cuire est-il venu déjà?
— Plaît-il, mon ange?
— Je te demande , maman , si Dur-à- Cuire est venu ce matin.
— Qu'est-ce cela?
— Et parbleu , M. André Legris , brutal de son état , chevalier de je ne sais pas quoi, c'est clair!
— Pierre, mon enfant, vous me faites bien du mal.
—Si je croyais cela, je me couperais le cou.
— Quand tu parles ainsi de lui, ne voistu pas, Pierre, que tu jettes sur ta mère l'opprobre à pleines mains ?
— J'avoue que je ne comprends pas trop... Mais enfin, ça te fait de la peine, et je n'en parlerai plus, car je ne saurais parler de lui qu'en mal. Oh ! je suis franc, moi, dabord 1
— Pierre?
— Maman ?
— Ne veux-tu donc pas revenir auprès de ta mère.
— Maman, je t'aime, vois-tu, comme un dévot aime le Père-Eternel, un Bédouin son cheval — sans comparaison — un oiseau la liberté, dans le ciel. Connu, n'est-ce pas?
- Oui, oui, mon ami. Dieu m'a fait cette grâce, et qu'il en soit béni ! J'ai l'amour de mon enfant.
— Oui, tu l'as, je t'en fais mon billet, maman. Mais, c'est justement parce que
je t'aime de tout mon cœur que je ne veux pas vivre ici. Quelquefois, vois-tu, quand le sang me monte à la tête, je suis comme un diable , et il pourrait arriver de certains momens où je mettrais en canelle toute ta maison. Il ne faudrait qu'un mot de... de monsieur André, pour me faire faire une chose comme ça ! Je travaille comme un nègre à mes études. Hier, je n'ai fait que onze fautes dans ma dictée. Je fais une division, que c'est un charme. Veux-tu que je t'explique ce que c'est qu'un dividende... Oh ! mais non , ça t'ennuierait. Bref je mords à la science. Oh! j'y mords, maman!
— Mais, Pierre, il serait bien plus honnorable de devoir ces connaissances à la bourse de ta mère.
— Oui , si ta bourse était ta bourse !
— Et puis frotter 1 c'est être le domestique de tout le monde.
— Bon moyen , ma mère , pour n'être le domestique de personne.
— Mais enfin, Pierre, cette brosse,^
cette cire^ ce plumeau!.. Je n'ai pas le droit de mépriser la condition d'ouvrier, .Dieu garde, mais mon ami, ne vaudraitil pas mieux devoir à ta mère , qui en serait si heureuse, ton pain, ta vie, qu'à ce travail de mercenaire? J'ai des économies, Pierre, iaisse-moi les employer à te nourrir: n'est-ce donc pas la ma destinée de mère?
Non maman ; c'est-à-dire, si maman, mais les choses sont arrangées de manière... Ne pleure donc pas 5 c'est pas ta faute... que je ne veux pas qu'un'sou de ta maison vienne à mon adresse. Mille millions ! si je ne craignais pas de t'offenser devant la vieille Marie , je crois que je paierais le blanchissage de mon linge.
Oh! je suis comme ça, moi! n'en parlons plus. Avec ma cire , je vis, avec mes maîtres j'apprends. 11 viendra un temps où nous vivrons ensemble heureux comme des chérubins. Et, si Philippe revient, qu'est-ce qui nous manquera, madame Giroux, faites-moi l'honneur de me le dire?
PIERRE aiROCX LE PARISIEN. :251
— Vous êtes un monstre que j'aime trèstendrement monsieur Pierre.
—Et tu fais bien, car, au fond, il^y a du bon chez moi !
Pierre passa toute la journée chez sa mère , M. André ne devait venir que dans la soirée.
Plus d'une fois il eut sur les lèvres le récit de sa découverte dans la chambre de mademoiselle de Cerny; mais un ins tinct secret de délicatesse le retint.
Suzanne, la jolie soubrette, avait éveillé cela en lui. Elle l'avait fait homme ^ la bonne fille; c'était vraiment une bonne action de sa part.
Sorcière de vingt-cinq ans, aux yeux noirs ;, aux dents blanches, elle n'avait eu besoin que d'une heure pour accomplir son charme, pour révéler à l'ex-tembour du soixante - sixième une vie nouvelle , des idées nouvelles; pour lui apprendre la prudence, la discrétion en même temps que le bonheur.
Pierre, si précoce pour une infinité de
choses, l'avait été fort peu en galanterie.
Mais il ne perdit pas pour attendre; la magicienne Suzanne , d'un seul coup de sa baguette , l'avait formé et , encore une fois, bénissons-ià , car c'était un bienfait immense.
Pierre, malgré les vagues pressentimens qui tourmentaient sa jeune cervelle, depuis qu'il s'était vu tirer à de si nombreux exemplaires par le crayon d'une jolie fille, Pierre, qui en éprouvait cette joie causeuse qui veut s'épancher, garda le silence, même avec sa mère.
D'ailleurs il survint chez madame Giroux, ce dimanche là, une visite qui changea tout à fait l'ordre d'idées de Pierre.
Sans cet incident, on ne peut affirmer qu'il eût été discret jusqu'au soir.
Il est si difficile de résister, à vingt ans, au plaisir de confier ses triomphes au prochain, de se poser devant lui en vainqueur de femmes !
Mais, depuis la rentrée de Pierre sous
le giron maternel, la personne qui lui ferma la bouche, ce jour-là, était en possession de le dominer, de s'emparer de tout lui, d'effacer de sa mémoire tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait aimé, excepté sa mère.
C'était madame Derval.
Oh ! quand elle était là , Pierre était comme transporté dans un monde nouveau. L'àprèté de son caractère se fondait comme cire au soleil. Ses pétulances de caporal, ses| bouffées d'orgueil de joli soldat s'évanouissaient.
11 n'était plus qu'un timide agneau comme il y en a tant chez M. de Florian, le lieutenant-colonel de dragons, et qu'un enfant en sevrage peut conduire en lessc avec un ruban rose d'une aune trois quarîs.
C'était Achille à Scyros , Renaud chez Armlde, le Carthaginois à Capoue, Hercule devant Omphûle; c'était un lion apprivoisé, beaucoup mieux apî^rivoisé même que les lions de M. Martin. .
2a4 ÉTUDES POPULAIRES.
Madame Derval était-elle donc plus jolie que Suzanne.
Voilà quelle question , bien naturelle , s'est faite l'historien de Pierre Giroux , lorsqu'il a mis en ordre les matériaux épars qui ont servi à sa narration.
Plus heureux que ceux qui écrivent sur les temps antédiluviens, sur les Romains, les Grecs antiques , le moyen - âge , les Croisades , le dix-septième siècle , le Masque de Fer , madame de Pompadour , la guerre de sept ans et M. de Lapeyrouse , l'historien de Pierre Giroux n'a eu que la peine de monter dans un omnibus, place du Carousel, et de se laisser traîner jusqu'à la rue St-Georges, dans laquelle madame Derval habitait^ habite encore même.
Sous un prétexte, et grâce à une grande douceur dans les manières, il s'est introduit f hez elle, et il a pris sur le fait ce personnage de son histoire. 11 a entendu sa Toix , il a recueilli ses expressiens habituelles, il a vu ses yeux, sa chevelure, ses
dents, ses mains, de sorte qu'il a l'avantage de connaître parfaitement celle dont il parle, et de faire son histoire de visiï. ' — Eh bien ! non , madame Derval n'est pas plus jolie que Suzanne la camériste, et môme elle à quelques six ou sept ans de plus. Elle est âgée! — mot horrible — elle est âgée de trente-deux ans. ' '^^^'4
Mais tout ce qu'une vie molle, suave, élastique, peut faire pour les attraits d'une femme, elle s'en est entourée toujours. 4^ Ses cheveux ne sont pas d'un noir plus brillant que ceux de la femme de chambre ; mais voyez avec quel goût parfait ils sont ajustés. Ses yeux ne sont pas plus grand , voilés de cils plus soyeux ; mais voyez encore comme leur expression est spirituelle, flne, et comme une vie, toute d'amour, les a comme imbibés d'une volupté continuelle. ^çiui
La taille de Suzanne est sortie ïes mains de son créateur aussis veîte, aussi facile que celle de madame Derval ; mais vous voyez bien que la sultane de la rue
Saint-Georges a quelque chose de moelleux, de pliant dans le maintien qui manque à Suzanne, la femme de chambre.
Celle-ci, entourée d'amour et d'élégante oisiveté, passe la moitié de sa vie sur une ottomane douillette^ celle-là, entourée dès le berceau par la dure nécessité de servir pour vivre, a courbé cent fois par heure son buste pour des travaux pénibles. La taille de celle-là vit dans la prison douce et parfumée d'un corset de soie; Suzanne, à quinze ans , faisait craquer son corset d%, nankin en tirant vingt seaux d'eau au puits de l'auberge où elle était servante. Chez l'une, c'est la beauté forte, mais un peu épaisse ; chez l'autre, c'est la beauté délicate, distinguée, frêle et gracieuse comme un oiseau, comme un nuage, comme une vapeur. Là, c'est un arbre, ici , c'est une fleur, choisissez?
Pierre Giroux, le petit scélérat, avait l'arbre déjà, et il désirait la fleur. Il voulait de l'ombre et du parfum, l'insatiable jeune homme.
Et madame Derval était loin de se douter du sentiment qu'elle avait fait naître. Bien que son visage fut celui d'une femme de vingt ans, elle avait l'expérience d'une femme de trente-deux, même dans ses amours. Il lui fallait un homme complet, à elle; un colonel, sur le patron de ceux du Gymnase ; un banquier beau et spirituel, quand cela se trouvait 5 quelquefois un artiste à la barbe touffue, aux passions fantasques, à la parole pittoresque, il
lui fallait un homme un homme,
enfin !
Mais Pierre Giroux, ce joli blanc-bec, qui parlait comme un tambour, ce pauvre enfant d'une femme qu'elle aimait!
oh! il l'amusait beaucoup. Elle eût ardemment souhaité qu'il fût son cousin, son frère ; mais son amant ! fi ! elle était trop jeune, trop éblouissante pour songer à faire une éducation. Femme galante, d'ailleurs, elle restait dans sa position, et elle n'empiétait jamais sur les attributions des dames du monde. Déniaiser un en-
fant, disait-elle quelque fois , je suis trop courtisane pour cela !
Or donc, au moment où Pierre allait dîner tète à tète avec sa mère^ madame Derval entra , belle , fraîche , vive et parfumée , en disant :
— Je dîne ici , voulez-vous, ma belle?
Pierre Giroux sentit son cœur battre avec force , une joie profonde l'inonda, il sentit un je ne sais quoi de suave et de frais glisser dans ses veines; il oublia que, sous le soleil, il y avait une demoiselle Suzanne Panchard, belle, de la beauté forte d'une amazone, d'une Jeanne d'Arc, quoiqu'il lui manquât un point de ressemblance avec la guerrière de Vaucouleurs; il oublia qu'une jeune et jolie vicomtesse usait des crayons et des couleurs à jeter sur le papier Timage du prolétaire, du faubourien, de l'ancien caporal. Il ne vit plus que madame Derval; il s'enivra du plaisir de la voir, de l'entendre, delà respirer.
Ses yeux, heureusement pour Suzanne,
PIERRE GlROrX LE PARISIEN. 259
tombèrent sur la pendule. Six heures et demie venaient de sonner.
— Et mon rendez-vous, s'écria-il étourdiment.
— Avec qui, s'il vous plaît? dit madame Derval en passant sa main mignonne sur la sienne.
— Oh ! pourquoi n'est-ce pas avec toi ! divinité que tu es, dit Pierre en lui-même?
Tout haut il reprit, en rougissant beaucoup :
— Avec des camarades de l'armée d'Afrique.
— Oh ! mon Dieu ! dit madame Derval , des soldats, sentant le tabac et l'eau-devie. Pouah !
— Madame, dit Pierre, j'ai été soldat. Je vois mes pareils.
— Allons, j'ai fâché Pierre en parant mal des défenseurs de la patrie. Il faut que je l'embrasse pour faire ma paix avec lui!
Et elle pencha sa jolie tète vers celle du jeune homme, et elle lui donna un baiser sur la joue.
Le sang inflammable de Pierre bondit à son cerveau, tout son être s'exaspéra, il eut un moment de folie, de rage, il fut prêt à étreindre la jolie brune et à lui rendre son baiser avec d'énormes et interminables intérêts; mais la présence de sa mère, qu'il aimait, qu'il respectait, l'arrêta, et il mit bravement l'altération de ses traits sur lecompied'un malaise subit, que le grand air allait dissiper.
Il quittances dames, qui ayant remarqué sa rougeur, son embarras, sous le baiser qu'il avait reçu, parlèrent bien long-temps de sa modestie. C'est étonnant, un caporal!... Qu'en dites-vous, ma chère? disait madame Derval,
— Mon petit Pierre, disait la maman avec orgueil, est une fille.
— Quel bonheur pour vous, ma bonne amie.
Madame Derval n'avait pas senti d'amour dans le frémissement du jeune homme, elle qui devait deviner cela tout de suite , puisque l'amour était sa vie , qu'on
PIERRE GIROUK LE PARIsIeX. 241
qu'on vienne donc parler de l'expérience !
Cependant Pierre, raflraichi parle grand air , marchait à grands pas à son rendezvous.
— Femme adorable, disait-il, tu as manqué de me faire éclater dans ma peau de bon garçon; mais, va, c'est égal je t'aime, oui je t'aime!... Je t'aime que j'en suis fou et bète à manger du foin. Je t'aime que je suis lâche, poltron devant toi ! . . Je t'aime , que si tu me disais : — Je t'aime aussi — ça me ferait l'effet d'un coup de canon à travers l'individu. . . Je t'aime que je te vois partout, dans les nuages de la haut, dans ces arbres du boulevartdes Capucines, où me voilà marchant à la rencontre de Suzanne... Pauvre Suzanne!
dire que c'est aujourd'hui le premier jour, et que déjà je lui fais la queue... Oh ! non, pas la queue... c'est une expression ordurière... je lui fais infidélité. Là, le mot est plus joli!...
Sept heures sonnaient lorsque Pierre I. ta
Giroux, avec une exactitude militaire, arrivait au pied de la colonne napoléonienne.
Suzanne, la tendre Suzanne était déjà au rendez -vous.
Elle était rayonnante. Pauvre esclave enchaînée à l'antichambre, elle était libre pour quelques heures; pendant quelques heures, la sonnette ne tinterait pas à ses oreilles pour lui intimer une volonté qui n'était pas la sienne, pour lui dire : Va, viens, reviens, retourne, à droite, à gauche. Tu veux dormir, je veux que tu veilles ; tu as faim, vite des fleurs dans mes cheveux ; tu as envie , besoin même , de courir à l'air libre, allons, mets-toi là, voilà douze bonnets auxquels il faut mettre des garnitures. Il n'y a que pour sept heures de travail
Suzanne était libre, elle s'appartenait jusqu'à dixheures du soir. Cette pensée larendait joyeuse; ensuite, elle allait passer toute une soirée avec son petit Pierre, ce joli garçon qu'elle aimait C'était de l'amour etde la liberté tout à la fois, c'était du bonheur.
Et elle avait le bonnet de dentelle surchargé de rubans comme le haut-dechausse d'un marquis , la robe de soie raisin de corinlhe , sur les épaules un thibet. Suzanne était femme de chambre d'une grande maison , elle ne pouvait sortir vêtue comme une grisette.
Pierre l'aperçut, la bonne fille, qui bâillait en regardant la grande armée de bronze qui grimpe autour de la colonne et sous les pieds de l'empereur. Il se dit :
— Allons ! allons ! Suzanne est bien jolie aussi! elle parle ma langue, celle-là, tandis que madame Derval pince de la guitare et observe exactement les plusque parfaits du subjonctif.
— Te voilà, Pierre ; oh ! que tu es gentil!
— Te voilà, Suzanne j oh! que tu es belle!
— Pierre, sais-tu bien que tu as un air très comme il faut.
— Et toi, donc! sais-tu qu'avec tes beaux cheveux noirs en bandeaux, si
244 ÉTUDRS POPULAIRES.
brillans, si soyeux sur ta belle ûgure pâle, sais-tu que tu as l'air d'une Andalouse... Et il n'y a rien de telle pour la grâce et ja volupté qu'une Andalouse ! Même qu'on a fait une chanson là- dessus.
— Dame, écoute donc, mon petit Pierre, je suis de l'Arriége, et de l'Arriége à l'Espagne il n'y a pas loin. Ah! Pierre, aime-moi comme on aime dans ce payslà, que Suzanne soit tout à toi !
— Convenu. Ah ça! viens-tu chez Musard ? 11 doit casser deux chaises avec accompagnement de basses et de trompettes.
— En voilà une d'idée! comment, il casse les chaises en musique.
— Oui, Suzanne. Chacun a son harmonie ; la sienne est ronflante comme le vent dans les montagnes de ton pays. J'aime ça, moi !
— Ah ça , mais , Pierre , il finira par mettre le canon en musique, ce monsieurlà.
— Pourquoi pas? Je suis bien sur que,
PIERRE GIROUX LE PARISIEN. %k
si le gouvernement voulait lui prêter la citadelle de Vincennes avec son matériel^ il organiserait une symphonie à sa manière, qui aurait un succès terrible.
— On n'aurait pas besoin de sortir de chez soi pour l'entendre, et ça serait commode.
— Eh bien! allons-nous chez Musard.
— Dame, Pierre, j'aurais autant aimé un mélodrame ! Mais je vois que tu aimes mieux les chaises cassées, et je veux aimer ce que tu aimes , moi !
— Sont-elles , sont-elles brebis, ces femmes, dit Pierre avec exaltation! sontelles es<3Javes de l'homme, sont-elles généreuses!... Cré coquin!. . je me priverai deMusard. Nous irons à l'Ambigu, voir Guyon, Saint-Ernest et le Petit Francisque : c'est ça des comédiensl Viens Suzanne !
— Non, Pierre, j'aime mieux Musard, parole la plus sacrée.
— Tu me fais l'effet de mentir ; ma
bonne Suzanne , de mentir un brin, pour l'objet de me faire plaisir.
— Oh non ! vrai , sur 1
— Allons donc chez Musard.
— Mais on y boit des bavaroises, n'estce pas? tu me l'as dit.
— Et j'ai dit la vérité. Viens Suzanne. Une heure après, Suzanne et son ami,
assis non loin de l'orchestre de M. Musard, écoutaient avec ravissement un quadrille de ce musicien. C'étaient des airs de danse pleins d'entraînement , de passion. L'orchestre exécutait avec une verve , une vigueur, un plaisir même qui se communiquaient aux jeunes auditeurs.
— Oh ! disait Suzanne , c'est un ma^cien, ton M. Musard! j'ai des envies de te prendre et de galopper avec toi dans cette belle et grande salle.
— Et moi donc ! mes jambes sautent malgré moi. J'ai peur de mourir ce soir d'une contredanse rentrée !
Ici un éclat de trombonne et de cymballe inonda l'espace, et Pierre n'entendit
pas, dans un groupe de personnes placées devant lui , un rire étouffé, et ces paroles qu'un monsieur glissa à une dame sa voisine.
— C'est le garçon le plus naïf et le plus jovial que je connnaisse!
Cette société se composait de trois personnes, deux dames et un monsieur. Ils se tenaient serrés Tun contre l'autre, comme des gens qui cherchaient à s'isoler du reste des spectateurs. Un observateur plus expérimenté que Pierre eùtreconnu des personnes du grand monde qui,gènéespar lesjoies populaires du dimanche, avaient fui les spectacles et s'étaient sauvés chez Musard, en demandant, pour cette escapade, mille pardons à leur dignité.
Mais Pierre et sa maîtresse étaient peu observateurs, leur attention, d'ailleurs, venait d'ètpe absorbée par un autre épisodé de cette soirée. Suzanne avait poussé un petit cri , puis elle avait pâli beaucoup,
— Qu'as- tu, Suzanne?
— Rien, oh! rien.
— Que diable! ma bonne petite, on ne pâlit pas pour rien. Pourquoi regardes-lu avec terreur de ce côté?
— Oh! c'est que je viens de voir...
— Quoi?
— Rien. C'est-à-dire, si, j'ai vu quelque chose; et, tiens, je ne veux pas te tromper.
— Tu as raison , le cœur sur la main ; je ne connais que ça. Eh bien! c'est?...
— C'est le chasseur de madame, un géant qui me fait la cour.
— Goliath, dont je serai le David, si cela peut t'être agréable. Connais-tu l'histoire de Goliath ?
— Oui, sans doute, c'est dans l'Ancien- Testament.
— Il y a tout de même de bonnes histoires dans ce livre là ! Ah ça ! veux-tu que je repasse quelque chose au chasseur de madame, Suzanne? tu n'as qu'à parler; le bras de la valeur appartient à la beauté.
— Je veux, dit Suzanne, se serrant con-
PIERRE GIROUX LE PARISIEJf. 249
tre lui, que tu ne le regardes pas. Il m'aime, vois-tu; il est joloux de toi, parce que ce matin , il m'a vue te serrer la main, et il m'a fait des menaces.
— Tiens! tiens! tiens!... c'est donc un féroce homme?
— Oh! oui, va ! tout l'hôtel en a peur.
— Ah! ah!
— Tous les dimanches, c'est une habitude chez nous , les maîtres vont dîner chez Véry... Ils appellent ça manger au cabaret.
— Merci, du cabaret! que le bon Dieu en mette de pareils sur mon chemin, et il y aura gras! '^*^^' ' ' '
— Alors, nous avons notre soirée à nous, et M. Schaffnerr, le chasseur, m'aura suivie. Je t'en prie , mon bon petit Pierre , ne le regarde pas.
— Par exemple !
— Pierre, mon bien-aimé, je ne veux pas que tu le regardes ! Si vous m'aimez, monsieur, vous n'aurez, pendant une demi-heure, pour point de mire, que le
châle de cette dame qui est devant nous. . . C'est étonnant, je le connais ce chùle là!
— Mais dis-donc, Suzanne, c'est un métier de capon que tu me fais faire ici.
— Mon bon chéri, ne feras-tu donc pas un sacrifice à ta Suzanne , qui t'aime tant ! . . . Mais c'est étonnant ^ voilà un châle que je connais.
— Ma bonne Suzanne, tu me fais là un mélange de chasseur en colère et de châle que tu connais, auquel je ne comprends goutte.
— Tais-toi , tais-toi, mon chéri , interrompit Suzanne toute tremblante, voilà Schaffnerr, le voilà. Allons nous-en, Pierre, allons nous-en !
— Tant s'en faut qu'au contraire. Reste à ton rang, conserve l'allignement, et ne t'occupe pas du reste.
Le chasseur dévorait l'espace qui le séparait des deux amans de toute la longueur de ses longues jambes , en un clin d'œil il fut près d'eux.,^q ^,
— Eh bien! mademoiselle, vous aimez donc la musique? dit-il en s'assayant près de Suzanne. Peut-on vous offrir le rafaîchissement d'une bavaroise? Je n'ai pas le costume de l'état, je suis en bourgeois, ça fait que vous n'aurez pas l'air d'être avec un domestique , vous qu'êtes fière 1
— Mademoiselle n'a pas soif, dit Pierre.
— Je n'entends pas, répondit le chasseur, toisant avec] dédain le frotteur de l'hôtel.
— Ahl vous n'entendez pas! alors on peut vous dire, tout à son aise, que vous êtes un grand animal. C'est commode, chasseur !
— Ah! oui, mais J'entends ça, par exemple.
— Eh I bien faut vous le tenir pour dit , chasseur !
Suzanne, épouvantée, voulut se lever, le chasseur la retint par sa robe et la força à se rasseoir violemment. i^ ^j 3*,,^^
— Restez-donc, dit-il, puisque vous aimez la musique.
Pierre devint plus pâle que la pauvre fille; d'une voix saccadée il dit à Sahaffnerr, dont il était séparé par Suzanne.
— Dites donc chasseur, approchezvous un peu; j'ai à vous dire un mot, et comme vous êtes sourd!...
Le chasseur allongea le cou vers le jeune homme en ricannant.
— Encore un peu plus, dit Pierre... Là, comme ça, parce que, voyez-vous, ça me sera bien plus facile I
Alors il ôta son gant et il appliqua sur la joue du chasseur un soufflet dont le bruit domina celui de l'orchestre de M. Musard.
— Gredin ! hurla le géant !
Mais au moment môme les personnes qui étaient devant eux se retournèrent.
Le chasseur et Suzanne reconnurent les dames de Cerny, et Pierre, saluant avec la plus grande tranquilité le cavalier de ces dames, dit d'une voix ferme: -u^;. .-:. m .whiim
— Monsieur Félix, j'ai bien l'honneur de vous saluer. Je vous croyais en Italie, et j'ai eu l'avantage de vous écrire quatre pages, poste restante, à Turin.
Douante.
.... Moi qui ne suis rien ; moi qui n'ai point de bien!
Dubois.
Point de bien! votre mine est un Pérou! Tournez-vous \m peu, (pie je vousconsidére encore. Allons monsieur, vous vous moquez. Il n'y a point de plus grand seigneur que vous à Paris ! Voila uue taille qui vaut toutes les dignités possibles!
Mariyeaux.
..... C'est maintenant que j'aurai besoin de vous, car c'est un diable. — Soyez tranquille
Walter Scoxt,
Un geste impérieux de M. Félix arrêta le chasseur qui, bouillant de colère, allait se ruer sur l'amant de Suzanne.
Valet, il s'était vendu, et il croyait, dans son ignoble naïveté, avoir vendu aussi ses
sentimens. Il y a des serviteurs qui entendent ainsi l'esprit de leur condition, et auxquels il ne manque qu'un collier à la marque d'un maître pour ressembler aux serfs du bon vieux temps. Schaffnerr s'éloigna donc à pas lents et en murmurant tout bas quelques menaces contre Pierre Giroux.
Madame de Cerny, qui avait reconnu son frotteur et sa femme de chambre, dissimula avec beaucoup de savoir vivre l'impression que cette rencontre avait produit sur elle. Du reste, les résultais pénibles de cet accident et surtout de la scène qui venait d'avoir lieu, avaient en partie été détruits par la prompte soumission et la retraite du chasseur. Quelques personnes seulement avaient vu un homme de six pieds recevant un soufflet d'un autre homme plus jeune, mais à la physionomie pleine d'audace. La haute taille, l'air de vigueur des deux adversaires leur avaient promis une lutte intéressante, des habits et des visages déchirés, l'intervention toujours si divertis-
PlERRiî GIROITÎ LE PARISIEN. 257
santé des gardes municipaux; mais la retraite de Schalïncrr avait dérangé cet espoir, et les curieux s'étaient de nouveau livrés à M. Musard, le grand chef d'orchestre.
— Pourquoi cette querelle, dit madame de Cerny à Suzanne, avec ce ton d'une délicieuse insolence que vous avez connue peut être, lecteur, si, d'aventure, le hasard ou vos relations vous ont quelquefois mis en rapport avec les aimables du faubourg Saint-Germain j pourquoi cette querelle ?
Suzanne baissa la tête et ne répondit pas.
— Je crois, dit en riant M. Félix, qu'un peu d'amour a passé par là, n'est-ce pas, mon ami Pierre?
L'espoir des Giroux, Pierre, le plus loyal, le plus courageux des hommes, lança un regard rapide sur ces trois personnes qu'un vent maudit avait jetées sur ses pas.
Il vit dans M. Félix la bienveillante expression qui distingue ce que, dans le monde, on appelle le bon enfant.
258 ÉTUDES POPITLAIRES.
Chez madame de Cerny, il remarqua un grand air naturel et beaucoup d'amabilité sous laquelle il ne vit pas beaucoup de mépris, le bon jeune homme.
Ce qui le frappa le plus, ce fut l'altération terrible, l'empreinte de profonde souffrance écrite dans les traits de mademoiselle de Cerny.
Oh ! d'étranges idées lui vinrent alors !
Il lui sembla que cent mille voix , concert bien autrement vigoureux que celui de M. Musard , éclataient à ses oreilles.
Il reçut une secousse qui fit vibrer toutes les cordes de son cœur ; sa poitrine se dilata ; il se sentit enlevé par des ailes puissantes dans des régions élevées , inconnues , et une extase pleine de ravissemens inouïs l'enivra; toutes les joies si délirantes de l'orgueil heureux se répandirent dans ses veines , comme une lave brûlante.
Puis , avec cette force de volonté -qui fait l'homme supérieur, et sans laquelle il n'eût jamais eu l'honneur d'être le héros
PIERRE GIROUX hB PARISIEN. 259
d'un poëme, Pierre Giroux étouffa toutes ces folles pensées ; il descendit calme et superbe de ces hauteurs, comme Charles- Quint de son trône , et il répondit froidedement :
— Oui, monsieur, oui madame, l'amour a passé par là, et c'est ce qui fait endiabler M. Schaffnerr, votre laquais à épaulettes.
Comme une tige de rosier qu'un jardinier maladroit a coupé de sa serpe , mademoiselle de Cerny tomba dans les bras de M.Félix.Elleavaitperdulesentiment;une pâleur mortelle couvrait son jeune visage.
Madame de Cerny et M. Félix jetèrent sur Pierre Giroux des regards singuliers dont, malgré sa naïve brutalité, il comprit bien Téloquence, Il les supporta comme il supportait tout ce qui ressemblait à une attaque, avec une intrépidité tenace. Seulement, d une voix dont l'accent calme était un peu forcé peut-être, il dit :
— La chaleur aura sans doute incommodé mademoiselle !
260 ÉTUDES POPlTLAIRESf
— Oui, sans doute, oui, c'est la chaleur , reprit madame de Cerny qui regardait sa fille avec une expression moitié tendresse, moitié dépit; oui, c'est la chaleur... ce ne peut être que la chaleur ! Suzanne , faites approcher un fiacre ; Félix emportez ma fille !
Ils percèrent le cercle de curieux qui les avait entourés, et ils gagnèrent la porte de la salle.
M. Félix remarqua que le vigoureux Pierre marchait près d'eux, et qu'il faisait faire place à madame de Cerny la mère , à grands coups de coude dans l'estomac des indiscrets.
Au moment de placer la jeune fille dans la voiture, M. Félix parut un peu embarrassé. Pierre, s'apercevant qu'il avait besoin d'un aide, en fit l'office silencieusement et en mettant dans cet emploi les marques d'un grand respect.
Félix lui serra la main avec mystère.
— Où demeurez-vous, mon bon Pierre ?
— Faubourg du Temple, n° 120, au
PIERRB GIKOrX LE PARISIEN. 261
quatrième, la porte à droite, à côté du plomb.
— Demain, à sept heures du matin.
— Chez moi, dans mon taudis?
— Oui.
— C'est drôle, mais puisque cela vous va...
Le fiacre partit emportant les dames de Cerny, M. Félix et Suzanne qui pleurait parce que son congé lui était hoc, comme dit Martine, la bonne servante de Chrysale.
Pierre regarda fuir la voiture à la faveur des clartés du gaz hydrogène, et il demeura quelque temps à sa place, immobile, pensif.
— Il paraît, disait-il, que je suis destiné aux grands événemens ; mais quant à celui-là, je ne veux pas y penser, je m'en donne ma parole d'honneur ! Je ne connais pas ! je n'ai jamais connu mademoiselle de Cerny. Jai vu, car par ma foi! j'ai bien vu j c'est égal , je n'ai rien vu. M. Félix peut me dire tout ce qu'il voudra; je ne
sais rien, je n'aî rien vu encore une fois. C'est mort en moi, et ni ni c'est fini. Souffle là-dessus , Pierre, allez donc! c'est envolé.
Pendant qu'il se parlait ainsi Schaffnerr le chasseur avait été accosté par deux hommes assez bien vêtus, tandis qu'il suivait de l'œil Pierre, son mortel ennemi depuis vingt minutes.
L'un deux, athlète aux formes favoris, et dont la redingotte étaiWbutonnée jusqu'au menton, pour dissimuler quelques négligences de toilette , sans doute, dit à Schaffnerr.
— Dites donc, mon brave homme, vous quittez le particulier qui tout-à-l'heure vous a donné un soufflet.
— Ah ! vous avez vu ?.. .
— Oui, nous étions là mon ami et moi. Nous aimons beaucoup la musique ! Ah ça! sans indiscrétion, vous ne seriez pas fâché de lui rendre la monnaie desa pièce.
— Ma foi, vous l'avez dit , mais ici il y a trop de monde.
— Tout vient à point à qui sait attendre , mon cher monsieur. Ici , en effet , il y a trop de monde. C'est le quartier du gouvernement, d'ailleurs , et l'on trouve un mouchard à chaque arcade des rues Castiglione et de Rivoli.
— Et c'est ce qui me taquine. Ah ! sans cela!...
— Tenez , le voilà qui se décide à battre en retraite. Suivons-le ; il passera par quelque rue déserte sans doute. Le ciel nous fera cette grâce, et...
— Je comprends.
— Vous paraissez être assez mécontent de lui ?
— Du mécontentement ! dites donc de la haine. 11 me serait très voluptueux de l'étrangler.
— Cela peut venir... jalousie d'amour peut-être.
— Oui, dit Schaffnerr d'une voix rauque... Et puis, vous l'avez vu, il m'a donné un soufflet. Il faut que je me venge!
— Et nous aussi !
— Bah î vous avez donc des raisons comme moi?...
— Oui, il m'a joué un vilain tour ainsi qu'à la personne respectable qui est avec moi.
— Eh bien ! nous voilà trois. C'est bien le diable si nous n'en venons pas à bout, dit Schaffnerr. D'ailleurs, à moi seul je réponds de...
— Ah! ne vous y fiez pas. Ça n'a que vingt ans , il est vrai , ça n'a pas encore toute sa force ^ mais c'est solide. Ensuite, il a une canne plombée dont il se sert très bien.
— Ah! vous connaissez sa canne ?
— De la manière la plus intime,
— Suffit, ça s'entend.
— Ainsi , nous ne serons pas .trop de trois. Je sais bien que des fous trouveraient plus noble un combat d'homme à homme. Mais nous ne sommes pas des gens romanesques, nous! n'est-ce pas donc, mon cher monsieur?
— C'est un fait.
— Ainsi donc c'est convenu.
— C'est convenu , dit Schaffnerr d'une voix sombre. Il me faut de la vengeance, ou je crève dans ma peau.
C'est comme nous. Ah! la providence, cette mère commune des hommes, a voulu uous réunir. Suivons ses volontés, mon honorable monsieur.
— Suivons bien notre homme, surtout; le voilà qui tourne à droite sur le boulevart, dit Schaffnerr.
Pierre , loin de se douter du péril qui le menaçait, suivait tranquillement le boulevart pour se rendre dans son faubourg du Temple II composait dans sa tète un avenir pour passer le temps et pour oublier ce qu'il venait de voir. Mais, de loin en loin, la pâle figure de la vicomtesse]venait voltiger devant ses yeux, et il disait en soulevant ses épaules.
— Pauvre demoiselle ! en voilà une idée qu'elle a eue là... Hein! ce dieu de Cythère comme il vous en fait des choses étonnantes!.,. Allons, faut oublier! Des
bonheurs comme ça, c'est trop écrasant , et je n'en veux pas; merci! Je sais bien qu'on a vu des rois épouser des bergères, comme disait notre tambour-major; mais ces mariages, ces amours-là finissent toujours mal... D'ailleurs, pour moi, le sentiment n'y est pas , et quand il manque , le sentiment, la jouissance reste dans ses foyers indéfiniment, avec un congé de réforme.
En prononçant ces derniers mots, il arrivait au boulevart des Italiens.
— Par là , dit-il , par là est la rue Saint- Georges, ma mère et Clarisse Dervai...
Ah! Clarisse, val... Je donnerais une charretée de vicomtesses pour une mèche de tes cheveux... Ah! et puis il y a encore cette pauvre Suzanne ! m'aime-t-elle cellelà! Monstre de physique que la nature m'a donné, tout de même, et qui fait qu'on m'idolâtre! Elle est bien jolie , Suzanne. En voilà des yeux qui parlent , en voilà des dents qui sont de fines perles !... Après ça, je lui dois aide et protection. l\emain,
j'irai dans le quartier de l'hôtel , où je ne dois plus rentrer, pour voir Suzanne et Schaffnner : la guerre et l'amour, vie française , vraiment française!
Et en parlant ainsi , il fit un entrechat.
— Oui, danse! danse! dit celui des deux inconnus qui avait interpellé le premier le chasseur.
— - Tout-à-l'heure , dit celui-ci, c'est nous qui te feront danser.
Pierre Giroux descendit tous les boulevarts jusqu'à la rue de Lancry, dans laquelle il entra pour gagner le faubourg du Temple, en longeant le canal.
— Fameux , fameux ! dit Schaffnnerr , l'imbécille entre de lui-même dans la souricière ; nous le tenons!
— Le fait est que le quartier du canal est délicieux pour les opérations dans le genre de celle que nous allons entreprendre. Préparons-nous, messieurs.
Tous trois ils étaient armés de cannes. Us enfoncèrent leurs chapeaux sur le front; ils retournèrent plusieurs fois leurs
bras pour donner aux muscles plus d'élasticité, et Pierre ayant pris le chemin solitaire qui conduit au bord du canal , ils se rapprochèrent de lui à pas de loup , d'abord , ensuite au pas de course.
Au bruit de leurs pas, Pierre se retourna.
— Oh ! oh ! dit-il , voilà qui sent mauvais ! Trois contre un!... Si je me sauvais, moi qui cours si bien?... Ma foi, non; il n'est plus temps, d'ailleurs. Allons, en besogne !
— Ouvre ton couteau , dit l'un des compagnons de Schaffnnerr.
— C'est fait, dit Tautre.
Et l'on vit la lame longue et affilée briller à la pâle clarté de la lune.
— Que sigiiifie ceci mon njÂÎlrct — Les assail'.ans na répondirent qu'en tirant leurs épées et en l'attaiiuant do tontes parts. . . .
Ah! Saint Edouard, Saint Gorges dit le chevalier noir, en abattant nn homme h chaqne invocation
Walteb Scott,
Que vouliez vous qu'il fit contre troisï ConNEin,E.
Qu'il lès battit.
Pierre Giroux la Parisien.
C'était pendant une nuit d'octobre que ces événemens se passaient sur les bords du canal St.-Martin.
De gros nuages noirs couvraient le ciel et ne laissaient passage que par intervalles
aux rayons blanchâtres et mélancoliques de la lune.
Il y avait dans l'atmosphère parisienne toutes ces tristesses septentrionales qui la distinguent aux approches de l'hiver, de l'obscurité, du froid, de l'eau et du brouillard.
Il s'étendait sur la ville, ce manteau lugubre sous lequel, pour rire, pour trouver de joyeuses pensées, il faut être Parisien absolument, ou en d'autres termes, une espèce de poule d'eau, d'animal amphibie habitué aux brumes et au clapotaare de l'humide élément.
Pierre Giroux, cerné par ses trois adversaires, qui s'étaient divisés pour l'attaquer de plusieurs côtés à la fois, Pierre Giroux regarda autour de lui avec une inquiétude assez naturelle dans un semblable danger.
De tous côtés le silence, la solitude dans ces terrains vagues qui longent le canal.
Autour de lui, trois hommes taillés en
PIERRE GÏROUX LE PAMSIEy. 271
Hercule et parmi eux le grand Schaffnerr , qu'il reconnut.
— |Mon affaire se complique , dit- il.
J'aurais mieux fait de prendrele boulevard.
Ensuite, élevant la voix et s'adressant à ces hommes qui resserraient à vue d'œil leur cercle autour de lui.
— Ah! ça, mes gars, est-ce à ma bourse que vous en voulez, dit-il ?
— Nous n'en voulons qu'à ta peau , dit Schaffnerr s'approchant avec rapidité.
Pierre , acculé à un tas de cailloux , se baissa doucement et il en prit un de sa main gauche, tandis que la droite restait armée de sa canne à tète de plomb.
— Comment, dit-il, loi, Schffnerr, lu te fais assassin! tu n'es donc qu'un lâche... Tiens! aimes-tu les pralines?
Il lança son cailloux avec tant de force et d'adresse, que ce projectile vint frapper en plein sur la bouche de Schaffnerr qui poussa un cri de douleur.
Les gencives étaient broyées, les dents étaient brisées, et le sang coulait à flots.
272 ÉTUDES POPULAIKES.
Le malheureux chasseur recula en trébuchant, et, poussant des gémissemens plaintifs^ il s'assit sur une grosse pierre , la tête renversée dans ses deux mains.
— Et d'un, dit Pierre!
Voyant briller une lame dans la main d'un des assaillans, il tira aussi son couteau, l'ouvrit, et il en arma sa main gauche.
De la main droite il brandit sa canne plombée, et^ quittant le poste où il s'était réfugié, il s'élança à la rencontre des deux bandits.
— Peste! c'est lui qui attaque, dit celui qui avait le couteau.... ah! le gredinî
Cette dernière exclamation lui fut arrachée par un coup delatête de plomb qui tomba sur la main au couteau et en fractura deux doigts.
Après ce nouvel exploit, Pierre battit en retraite, en faisant un moulinet si violent avec sa canne, que l'air déchiré en gémissait.
Le drôle est habile, disait le dernier des
combattans jouant aussi de la canne avec adresse et vigueur. Mettons-y de la précaution, et nous en viendrons à bout avec l'aide du ciel!
Et il rendait coup pour coup avec sa canne en parlant ainsi, et il serrait de près le plus jeune des fils de la tendre Adèle Giroux.
Pierre vit qu'il avait affaire à forte partie, et il mit dans sa défense toute l'adresse qu'il possédait au noble jeu du bâton.
— Sacrédieu|! dit son adversaire, tu t'y entends î
— Oui, un peu, n'est-ce pas! Eh bien!
c'est de même à l'épée; mais c'est une arme trop noble pour un gredin de ton espèce. Tu mourras sous mon bâton, comme un chien!
— Fanfaron !
— Ou sous mon couteau, comme l'animal que la pudeur empêche de nommer.
— Tu veux dire le cochon... Tiens, pare celle-ià.
— C'est paré !
— Pierre prononça ces deux mois avec rapidité, avec plus de rapidité encore, il arrétalecoup, et, joignant au corps son adversaire, plus fort que lui, mais moins alerte, il lui donna un croc en jambe ; le brigand tomba.
Pierre abandonna sa canne, le saisit à la gorge, et de l'autre main il leva son couteau.
— Je suis cuit, dit l'homme à terre
Ainsi soit-il !
— Je ne sais, dit Pierre, mais j'ai une fière envie de te tuer. Avant il faut que je te voie de près, cependant.
Il approcha son visage de celui de son ennemi vaincu, et il vit d'énormes favoris, de grosses moustaches et des conserves à verres bleus, sous lesquels unefigureinsaisissable était enfouie.
Pendant cet examen, il avait étreint de ses jambes souples et nerveuses celles de son adversaire, pour rempêcherdebouger, et le fatal couteau restait suspendu.
Attaqué lâchement par ces trois hommes,
PIERRE GIROnX LE PARISIEN. 55^
Pierre était exaspéré par le danger qu'il avait couru.
Dans cet état, où le cœur humain se ferme à la générosité, où l'âme a soif de vengeance et de sang, dans cette fièvre de tigre, poétisée sous le nom de courage, Pierre, comme tous les hommes ardens, était capable de tout.
Les terribles représailles exercées en Afrique contre les Arabes, et auxquelles il avait pris part avec son excellente baïonnette de voltigeur, n'avaient pas peu contribué à faire de lui un vainqueur très dangereux.
Il agita donc son couteau d'une façon si expressive que l'individu qu'il tenait sous lui s'écria :
— Eh bien ! tu vas donc me tuer?
— Oui, foi de Pierre Giroux.
^Pierre Giroux!... tu es fils d'Adèle
Giroux, toi! né à Paris, élevé à Versailles?
— Qu'est-ce que ça te l'ait?
— Ça me fait beaucoup ! elle n'est donc pas morte, la pauvre chère femme?
— Qui?
— Eh ! parbleu ! madame Giroux !
— Non, et c'est son fils qui va te donner ton passe-port pour l'enfer. Allons, en route! Ali! chien! tu attaqueras les gens honnêtes! Que t'avais-je fait, canaille?
— Pierre, dit le bandit, je te ferai voir ton frère Philippe demain... à l'heure que tu voudras... si tu ne me tues pas, bien entendu!
— Philippe ! est-ce Dieu possible?
— Oui, Philippe ton frère; Philippe qui a quitté le collège de Toulouse, Philippe qui a fait bien des métiers , Philippe Giroux , quoi !
— Tu es de ses connaissances?
— Oui.
— Je ne lui en fais pas mon compliment! Mais enfin , pour lui , je te fais grâce : tu ne mourras pas encore de celle-là. Lèvetoi. Ce pauvre Philippe ! il vit ! c'est ça un bonheur ! eh ! bien lève-toi donc , animai !
L'homme se releva aidé de Pierre, en disant :
PIERRE GIROUX LE PARISIEiV. ^7
— Ferme ton couteau, Pierre, ferme ton couteau Tiens, voilâmes mains; tu peux ies lier si tu veux.
— A la bonne heure, dit Pierre, on peut se fier à toi. Ah çal et mon frère?
— Demain, à quatre heures, sur le quai aux Fleurs.
— J'y serai... Mais voilà ton camarade, à qui j'ai cassé la patte droite, qui revient . avec son couteau dans îa patte gauche.
Faut-il jouer encore du bùlon ?
— Eh ! Mathieu ! cria la nouvelle connaissance de Pierre, assez causé!... Il pouvait me tuer, et il m'a fait grâce.
— Oui, mais il m'a démis la main!
— Et je te démettrai l'autre , si tu fais encore un pas.
— Merci , je ne bouge plus.
— Pierre, tu es un brave, continua l'inconnu.
— Et mon frère est-il aussi un bon compagnon? Tape-t-il dur aussi dans l'occasion?
— Mais oui, mais oui! il va bien: tu seras
content de lui sous ce rapport-là. Ah ça ! il se fait tard. A demain , à quatre heures. Allons , une poignée de main, Pierre !
— Je ne donne ordinairement ma main qu'aux honnêtes gens; mais, bah! en faveur de mon frère!...
Ils se serrèrent la main.
Pierre, ensuite, s'approcha du chasseur Schaffnerr, qui, tenant toujours sa tète dans ses deux mains, poussait des gémissemens.
— Ecoute, Schaffnerr, dit-il, ce que tu as, tu le mérites ! Va te faire guérir, et ensuite, tu n'as qu'à m'adresser un signe au faubourg du Temple, n» 120, et je te promets un combat à l'épée, ou au sabre, à ton choix ! ça sera plus propre qu'à coups de pierre. Et vous, l'homme aux conserves bleues, je compte sur votre parole!
— Chose promise, chose due.
— Alors, à ravantage de vous voir, et allez vous reposer, ça vous fera du bien, mes bonnes gens !
Il s'éloigna, le chapeau sur l'oreille
PIERRB GIROUX LE PARISIE^T. ^2^9
droite, l'air tapageur, et en chantant :
J'aime les tartelettes; Mais savez-vous comment?
C'est quand elles sont bien faites Et qu'y a du beurr' dedans.
L'homme aux conserves bleues le suivit des yeux tandis qu'il s'éloignait.
— Eh bien! dit son camarade, quand tu le regarderas pendant une heure, Tamerlan!... ça t'avancera beaucoup, n'est-ce pas?
— En voilà un qui est intrépide, dit Tamerlan! Saistu bien qu'il nous a cognés tous les trois.
— Parbleu! si je le sais!... mes doigts pendent comme des cervelas au bout d'une ficelle. Ah ça, mais, Tamerlan à quoi penses-tu après t'être laissé brosser par cet enragé-là, toi qui es si fort!
— Fort! Fort! et lui aussi, il est fort!... Tu me demandes à quoi je pense, je crois?
— Oui.
— Je pense que ce grand imbécille qui est cause de tout paiera la sauce.
— A la bonne heure ! tu redeviens toimême.
Ils s'approchèrent de Schaffnerr.
— Mon i)rave homme, dit Tamerlan avec un grand sang-froid , toute peine vaut salaire : c'est une vérité aussi vieille que les temps les plus antiques , pas vrai?
Schaffnerr crachait des dents et du sang par caillaux, et il répondit :
— Après?
— Après? dit Tamerlan brandissant sa canne, je serais flatté de me rappeler l'heure à laquelle j'ai eu l'avantage d'être battu pour vous; je prends donc la liberté de vous demander cette montre , dont la chaîne d'orbrillesibienàlalune d'octobre.
— Et moi, dit Mathieu, qui ai besoin de renouveler ma garde-robe, je me chargerai du mouchoir de poche, de la cravate et de la redingote !
—Ah ça! mais vous êtes donc des voleurs? dit le pauvre Schaffnerr , essuyant sa bouche ruisselante de sang.
— Ilélas! oui, mon bon. Il faut bien vivre!
— Mais alors, pourquoi en vouliez-vous tant au frotleur? car, ce n'est qu'un vil frotleurî... pas davantage!... Il n'a pas de montre, lui!
— Nous en voulions au frotleur, parce qu'il nous a frottés un jour, c'est-à-dire un soir, et qu'il nous a empêchés défaire à un autre ce que nous faisons à vous si commodément.
— Mais il fait froid comme tout, et vous me dépouillez!
— S'il vous survient une pleurésie , dit Tamerlan, je vous conseille l'eau de gomme, les sangsues et du repos... Mais voyons donc un peu ce cher petit gilet là... c'est du drap de soie, parbleu!... Ah! coquet, va!... Mathieu, il faut lui laisser son pantalon à cause de la morale publique , n'est-ce pas ?
— Qu'il garde son pantalon; mais partons vite. Ma main enQe, et je veux voir nn médecin.
Ils s'éloignèrent à grands pas.
Le malheureux Schaffnerr, édenté, brisé et dépouillé, quitta le bord du canal St-Martin en grelottant et en donnant au diable le concert Musard.
Et moi , je vous demande si , dans tout cela, il y avait de la faute de M. Musard!
Ces BeujT ^înis.
Par ma Toy, je vons ay ia pria
en .Tinotir si grand, que si voiu c#ndcsccndt z à nian vouloir , vous ne bonj^e- 107. jamais de ma conipnq;nift , et vous l't moi r«*i ons un nouveau pair d'smitié telle que fut entre Enée et Acliatps.
Rabelais.
A sept heures du matin, on frappa à la porte de Pierre Giroux.
Debout depuis l'aube, il avait mis en ordre son galetas ; car depuis que, par la protection de madame de Cerny , il était
frotteur à son compte , il avait loué trois pieds carrés de mansarde dans ia maison.
Et il pouvait, comme un a:ître, dire : Ma chambre.
Il fit un profond salut quand il eut ouvert la porte !
Dans son visiteur, il avait reconim M. Félix.
— Comment, monsieur, vous vous êtes donné la peine de monter mes six étages! vous n'aviez pourtant qu'un mot à dire, je serai^allé chez vous ; je suis fait pour ça !
— Laissons toutes ces politesses , mon ami Pierre. Je n'ai pas peur d'un grenier, et quant à la fatigue , je peux la supporter aussi bien que vous. Vous voyez que, moi aussi, je suis jeune et vigoureux.
— IKest certain que monsieur est solide, et qu'il ferait un charmant grenadier... Donnez-vous donc la peine de vous asseoir... Ah ! tiens, je n'ai pas de chaises!
M. Félix, sans répondre , prit place sur une vieille malle , et Pierre s'assit sur le pied de son lit.
— Pierre, avant d'en venir à ce qui me concerne, parlons devons... Tenez, voilà un cigarre; allumez le au mien.
^Oui, monsieur. C'est bon, un cigarre le malin, ça chasse les brouillards. Maintenant, monsieur, je ne suis plus qu'oreilles des pieds jusqu'à la tête.
— J'ai d'abord une assez mauvaise nouvelle à vous annoncer.
— Cré coquin , dit Pierre se levant avec impétuosité, ma mère est-elle malade?
— Mon ami, je ne connais pas votre mère. Je ne savais pas même, en entrant ici, que vous l'eussiez encore.
— Ali! c'est vrai !
— Pourquoi ne me l'avez-vous pas fait connaître? Je vous dois la vie, Pierre ; j'aurais fait pour elle
— Ah! bien des remerciemens! Ma mère n'a besoin de personne, répondit Pierre en rougissant... et puis, elle aime beaucoup la solitude... elle habite loin, bien loin... Elle est...
—Bien, bien, mon cher ami, je ne vous
â86 ÉTUDES POPULAIRES.
demande pas vos petits secrets de famille. Je vous disais donc que j'étais porteur d'une mauvaise nouvelle : Madame de Cerny, profitant de son pouvoir sur la pauvre Suzanne, qui est née dans l'un de ses domaines...
— Oui , dans l'Arriége , pays de montagnes et de vin rancio , j e connais ça !.. .
— Madame de Cerny a fait partir, cette nuit, sa gentille Suzanne pour le pays des montagnes, Pierre!
— Eh bien! dit Pierre fronçant le sourcil, ce qui était un fort mauvais signe, eh bien ! madame de Cerny a agi comme une despote qu'elle est ! Sacristi , ces riches se croiront donc toujours tout permis. C'est atroce, ça !...
— Pierre, j'ai soixante mille livres de rente, moi, et...
— Oh 1 vous , monsieur Félix , vous êtes un bon riche, c'est connu... mais c'te femme qui ose disposer d'une autre, comme d'un chien de chasse, comme d'un meuble !
PIERRE GIROrX LE PARISIEN. 287
— Savez-vous , continua Pierre d'une voix sourde et avec une expression menaçante , savez-vous qu'elle a joué gros jeu cette dame-là.
— Oui , je le sais , Pierre.
— Ah! vous le savez, dit Pierre, étonné.
— Oui.
— Mais d'abord , je ne suis pas amoureux, là, tout à fait... amoureux en plein de Suzanne... Mais on lui a fait violence, et jesens qu'il y avait quelque chose dansle cœur pour cette brave fille là... d'abord, elle m'aimait!
*- Ah! beaucoup. Elle a bien pleuré, et elle ne cessait de demander son petit.
Pierre.
— Pauvre Suzanne , va !
Et Pierre prit son mouchoir bleu , et il essuya une larme.
— Pauvre Suzanne Excusez M. Félix, si je pleure comme un capon. Il y a des momens où j'ai du courage, allez!
D'ailleurs, vous m'avez vu I
— Oui, mon ami.
— Mais Suzanne, voyez-vous, était bonne pour moi comme la tourterelle pour son tourtereau.. Et puis, c'était ma première tourterelle, à moi! ça ne s'oublie pas ça! Elle m'aimait pour moi, c'te fille ! Ce n'étaient pas mes beaux habits, mes beaux diamans qui l'avaient séduite; elle aimait Pierre pour Pierre. Faudrait être un lâche coquin pour oublier çaj et moi, je suis un bon garçon, entendez-vous?
M. Félix, beau jeune homme de vingtsix ans, fixait sur Pierre de grands yeux noirs dans lesquels il y avait une expression de bienveillance, d'admiration même.
— Oui, mon ami, dit-il, oui, il n'y a qu'un lâche, qu'un ingrat qui puisse oublier celle qui lui a donné de l'amour, car l'amour c'est du bonheur !
— Ah ! voilà qui est bien dit ! Je n'aurais jamais trouvé ça, moi.
— Vous le sentez, mon cher ami; plus tard vous apprendrez à le dire.
— Dieu le veuille ! mais en attendant ,
ma bonne Suzanne est partie ! La voilà
mallieureuse à cause de moi Et mille
millions de cent mille milliards ! je te vengerai, Suzanne !
— Oh ! Pierre ! oh ! la vengeance est indigne de vous!
— C'est que , monsieur Félix , c'est que je le peux.... ah! oui , je peux me venger! Comment ! cette femme , parce qu'elle est riche, parce qu'elle a un de devant son nom.... Que c'est une bêtise qu'un de qui
n'éblouit plus le peuple au moins/ la
voilà qui foule sous ses pieds les sentimens d'une jeunesse, qui lui dit : — Tu aimes ici , va t'en dans l'Arriége. Infiniment obligé!.. Mais c'est infâme ça ; mais c'est injuste; mais c'est un crime; et, nom d'une pipe ! nous verrons.
— Madame de Cerny , dit M. Fé-
— Madame de Cerny est une bégueule.
Connu.
— Madame de Cerny , reprit encore M. Félix....
290 ÉTî'DKS POPULAIRES.
— niadame de Ccrnv est un vieux tyran. Prouvé •
M. Félix^ avec une patience admirable, continua :
— Madame de Cerny a usé d'une rigueur.,..
— Dont je me vengerai. Je le peux , oui da !
— Je le sais, Pierre.
— Vous le savez ?
— Oui.
— Ah ça , vous savez donc tout ?
J'ai l'habitude du monde, Pierre, et hier, chez Musard, lorsque vous avez parlé de Suzanne, j'ai vu...
— Eh bien ! on ne dira pas que cela vient de moi, au moins!... Dieu du ciel, je n'en ai même pas parlé à ma mère. Il ne tenait qu'à moi de vanter à la brave femme le talent de mademoiselle de Cerny pour le dessin, cependant.
— Oui, dit froidement M. Félix, elle dessine fort bien, et elle prend parfaitement la ressemblance.
— Ah ! VOUS savez ça encore ?
— Pierre, mademoiselle de Cerny a fait hier soir un terrible aveu à sa mère, qui aujourd'hui , pour assoupir de fâcheux et inévitables bavardages, a renvoyé bien loin la {gentille Suzanne. L'œil de l'amour est clairvoyant , et Suzanne aurait pu deviner.,.
— Oui, j'entends.
— Quant à Pierre, il se taira, parce qu'il est un honnête homme.
— Oui, mais je suis un honnête homme vexé. Prenez garde.
— Vous vous tairez, Pierre, parce que, moi , j'étais le FIANCÉ de mademoiselie Clémence de Cerny!...
— Vous?
— Moi-
— Eh bien, en voilà une bonne... merci... Etre la fiancée d'un homme jeune, beau.-.
— Vous êtes jeune, vous êtes beau, Pierre...
— Je ne dis pas ! Le physique ! est assez
complet... mais je sens la misère et le faubourg. Je parie comme le dernier des derniers. Tandis que vous., ah! vous...
voilà un bel homme, un vrai bel homme! Ça est riche comme un Crésus, ça a des habits doublés de soie , des bottes sans clous, et ça parie comme un livre doré sur tranches. Ah bien! ma foi, elle a une drôle d'idée, la petite bourgeoise. Du reste, monsieur Félix, du moment que ça vous touche, je suis muet.
— Les dames de Cerny quitent Paris dans la journée.
— Bon voyage. Ah ça ! je mets donc tout le monde en route, moi?
— Madame la comtesse m'avait prié de vous offrir...
— Oui, de l'argent pour que je me taise..., je comprends. Parce qu'ils sont riches, ils croient pouvoir acheter tout ce qui leur plaît. Dites à cette femme-là que je ne vends pas ma discrétion, dites-lui que je la lui donne, queje lui en fais la charité.
— Bien ! Pierre , bien ! Demain, je pars aussi...
— Encore un qui s'en va I Ils ont tous la fièvre aux talons.... Mais vous me direz qu'ils s'en vont en voiture !
— J'avais différéce vovaged'iialie, dont je vous ai parlé peu de temps après noire rencontre, ma famille ayant désiré ce mariage. Me voilà libre, et je me mets en route. Pierre, je vous ai donné les adresses où vous pouvez ra'écrire, et vous m'écrirez souvent^ vous savez que c'est convenu.
— Dame, monsieur Félix, puisque ça ne vous ennuie pas.
— Tenez, Pierre, voilà un anneau d'argent que Suzanne parlait de donner, pour qu'il vous fût remis , à quelque domestique de l'hétel J'ai voulu m'en charger.
— Merci, monsieur Félix, dit Pierre en pleurant comme une fille, merci, monsieur Félix... Vous voilà fourré dans m.es amours... des amours dépeuple... ça doit bien vous humilier, tout de môme !
â94 ÉTUDES POPULAIRES.
— Non, Pierre, non. Je suis un homme, moi' Dans le monde on m'appelle original.
— Ah ! que c'est bien ça ! Parce que vous avez des entrailles pour le pauvre monde.
— Maintenant, Pierre, me refuserezvous si je TOUS offre ma bourse ?
— D'emblée, monsieur Félix, d'emblée.
— Eh bien! Pierre, je vous dirai que c'est mal, très mal .' c'est une fiei lé par trop brutale, et qui me fait de la peine, beaucoup de peine. J'ai vingt-six ans; entre nous, Pierre, il y a les rapports d'âge qui doivent établir la coniiance, l'intimité. Nous sommes faits pour être amis .. et vous ne le vouiez pas.
— Je ne le veux pas, moi!... mais, monsieur Félix , vous ne savez donc pas qu'il y a trois choses qui font mon bonheur dans celte pauvre vie : mon amitié pour ma mère, mon amitié pour vous, et puis.... pardon, excuse de la confidence téméraire.... un tantinet d'amour que j'ai quelque part.... Oui, certes, je vous suis dé-
PIERRE GIROCX LE PARISIE?r. 295
voué comme un apôtre à notre Seigneur, comme un bon soldat à son drapeau ; mais, voyez-vous bien, saint Pierre et saint Jean ne grugeaient pas le Dieu flls ; un grenadier n'aurait jamais l'idée de toucher à la frange d'or qui brille sur l'étendart du régiment ! Comprenez-vous l'apologue?
— Parfaiiement, mon ami, dit M. Félix souriant à celte éloquence de mansarde; mais je vous demanderai ce que c'est que l'amitié entre deux hommes, si celui qui n'a pas rougit de prendre à celui qui a.
— Mais , moi , monsieur Félix , mais , moi, j'ai de Fargent.... Savez-vous bien que, dans ce bas bleu , il y a vingt-sept francs, à moi, Pierre Giroux, gagnés par moi, Pierre Giroux? Que diable! vingtsept francs, c'est un objet!
— Pierre, tous les jours votre assiduité à refaire une éducation manquée porte ses fruits. Votre mémoire commence à s'orner, vous exprimez votre pensée plus clairement; si vous la jetez sur le papier, vous maltraitez moins votre lanf:ue ma-
296 ÉTUDES POPLLAIRES.
ternelle. Bientôt, de nouveaux instincts vont résulter de vos éludes. Trop raisonnable pour rougir de ce métier de frotteur auquel, aujourd'hui, vous devez les vingtsept francs du bas bleu, vous sentirez le besoin d'en exercer un autre plus en rapport avec les idées nouvelles qui vous seront venues. Alors, il faudra bien que vous ayez recours à ma bourse.
— Moins que jamais, puisque j'aurai un état dans les mains!
— Mon pauvre Pierre on ne réussit jamais^ dans notre société, sansune première mise de fonds. Le monde ne donne qu'après avoir reçu. Tel artiste, à qui nous devons des chefs-d'œuvre, tel médecin qui va rendre la santé à de pauvres malades, seraient peut-être morts de faim si, au début, ils n'eussent pas acheté un peu de conflance.
— Eh! si c'est là le monde, ça fait du propre ! J'aimerais presque autant envoyer au diable mes livres, mes maîtres, et rester frotteur !
PIERRE GlhOUX LE PARISlE^î. 297
— Non Pierre , il faut persévérer.... J'ai besoin de vous voir heureux, de vous voir dans une vie aisée, jouissant du bien-être pour lequel, moi, je n ai eu que ia peine de naître.
Pierre se gratta l'oreille droite d'un air boudeur, et il dit :
— Tout cela est bel et bon, monsieur Félix! vous parlez comme un livre, et moi, je cherciie mon chemin dans vos belles phrases, comme autrefois dans les Pyrénées, quandje me sauvais devant Jules César. Ecoutez, monsieur Félix, vous savez comme c'est terrible de faire le contraire de ce qu'on s'était promis. On avait rêvé quelque chose, et puis, crac, il arrive une circonstance qui dérange tout.
Vous voulez suivre le chemin , et voilà que le postillon vous verse dans le débord.
— Eh bien ! Pierre?
— Eh bien ! monsieur Félix , vous êtes devenu. — mille pardon de la comparaison— vous êtes devenu le postillon de ma vie, et voilà que vous chavirez aussi l'é-
quipage que vous avez la bonté de conduire? J'avais fait des projets, j'avars pris des résolutions, tout cela dégringole , et ça me taquine, voyez-vous? Je m'étais dit : — Tu ne demanderas jamais rien à ton prochain, pas même à ta mère. C'était mon bonheur à moi ! c'est si flatteur d'arriver au bout du voyage, et de n'avoir marc^^= qu'avec ses propres jambes! Vous voulez marcher à ma place, vous, et ça me chagrine.
M. Félix était un jeune homme dont une grande fortune et les plaisirs dévorans de Paris n'avaient pas atrophié l'àme.
Soit par bizarre humeur, soit par maladie, soit par l'entraînement mystérieux de sa constellation, il aimait tout ce qui était noble et généreux.
Il n'était pas de ces don Juan stupides, qui, blasés par ton seulement, crachent à la face de l'espèce humaine, qu'ils n'ont jamais étudiée, doutent de tout, n'aiment rien, et sont prodigieusement bêtes.
Il ne s'était pas amusé à tuer en lui la
conflance, l'amitié, l'amour même, ces grâces du cœur.
C'était un jeune homme qui ne dédaignait pas de dîner au café de Paris — et, par parenthèse, on peut diner mieux qu'au café de Paris; — qui ne dédaignait pas de fumer un cigarre sur ie boule vart Italien, de causer un peu haut sur la première banquette du balcon, aux Bouffes, de faire la course au clocher, de nourrir deux boul-dogues, de souper chez une actrice de l'Ambigu, déboire du yin de Champagne tout en tirant le pistolet chez Lepage; mais, dans cette vie, obligée pour mériter le titre d'homme comme il faut, il était resté bon, sensible, et il eût donné toutes ces bruyantes folies, toutes les voluptés confortables pourune joiede l'àme.
11 se jetait comme un autre dans le torrent, mais une bonne action, une fleur, quelques larmes à sécher, le ramenaient bientôt sur la rive. 11 buvait du punch , dans l'occasion, mais il aimait mieux le vin de Bordeaux. 11 eut su tuer bien pro-
500 ÉTUDES POPLLAIRES.
prement son homme dans un combat à l'épée, mais il préférait aimer à se battre. En un mot, il huriait avec les loups , il se faisait loup même quelquefois, mais au fond, c'était une brebis.
Avec Pierre Giroux, moins âgé que lui de six années, il s'abandonnait joyeusement à son naturel d'homme simple et bon.
11 n'avait pas à prouver au pauvre frotteur qu'il mettait bien sa cravate, qu'il ne craignait pas une orgie, et que les actrices du boulevart lui donnaient à souper avec plaisir.
Ce franc et naïf soldat du soixantesixième, qui lui avait bravement sauvé la vie, en exposant la sienne lui inspirait, en outre, quelque chose de paternel qui s'alliait très bien avec la partie vraie de son caractère. Pierre Giroux le mettait à son aise. Près de lui, il se reposait du fatiguant métier qu'il était obligé de faire ailleurs, pour prouver au monde ses droits au titre
d'homme élégant.
Félix, jeune héritier de grands biens, et rompu à la vie depuis long-temps par un commerce soutenu avec les femmes de Paris, ces grandes institutrices, n'avait jamais aimé mademoiselle Clémence de Cerny, Paméla du faubourg Saint-Germain, aux idées romanesques, aux visions vaporeuses. En dehors de la passion, il avait vu le rival que la jeune ûlle lui avait donné, avec une sorte de plaisir.
Amoureux, il eût voulu le tuer; froid, aimant par obéissance à sa famille, il s'intéressa à lui.
Pierre Giroux, le pauvre garçon, se donna, sans le vouloir, un titre de plus à l'affection de son protecteur en lui enlevant sa maîtresse, car il le débarrassait d'un mariage de convenance, la plus exécrable plaie qui soit au monde, et de plus, il se mettait à son niveau par cette position d'heureux rival.
— Voyez-vous, mon bon Pierre, disait Félix au frotteur pétrifié de cette égalité avec un homme qu'un cabriolet élégant
attendait dans la rue, voyez-vous, mon ami, vous n'avez plus le droit de faire avec moi de l'infériorité. Mademoiselle de Cerny, jeune fille de haute maison dont le nom remonte aux brouillards du moyenâge , vous a préféré à moi. Nous ne sommes même camarades que si vous le voulez bien ! ^
— Bah ! bah î queqq' ça prouve ? elle a sans doute le cerveau dérangé. Bel avantage! d'inspirer quelque chose à une folle! Oh ! monsieur Félix, j'aimerais bien mieux Suzanne. De tout ça, il résuite une soustraction, la seconde règle de l'arithmétique... ah! c'est que, grâces à vous, me voilà ferré sur la science !... De mademoiselle de Cerny , de son amour pour moi , de ses portraits de mon individu , que reste-t-il? unfrotteur, un ex-caporal! Moi, votre camarade, allons donc ! Je suis peuple, moi, peuple comme tout. Et je ne veux pas de votre argent !
— Mais, reprit Pierre après un moment de silence, mais, monsieur Félix , je veux
de votre amitié, de votre esCime ! nom d'un !... je crois que j'en suis digne! Je sens en moi quelque chose de réjouissant, parce que je n'ai rien à me reprocher dans ce monde. J'ai vingt ans, pas plus, monsieur Félix ! Me voilà tout seul dans ce Paris où il est si facile de devenir un mauvais sujet. Eh bien! cette solitude, c'est moi qui l'ai voulue pour ne rien devoir à personne , pas même à ma pauvre mère. Et c'est une bonne femme, allez, ma mère ! Je regarde en face tous les dangers répandus dans cette grande ville , et je leur crache dessus en disant : je n'ai pas peur de vous! Ainsi donc, de l'amitié, de l'estime tant que vous voudrez ; mais de l'argent, merci! je sors d'ea prendre!
Félix, l'élégant jeune homme, regardait Pierre avec admiration. Il lui serrait la main, et dans cette mansarde du faubourg du Temple, il oubliait qu'il était attendu au rocher de Cancale, où des amis lui avaient offert un déjeuner d'adieu.
11 soupirait en songeant que, parmi ces
amis, jeunes gens du monde, ses pairs, il trouverait difficilement une ame aussi bien trempée, des vertus d'instinct comme chez le pauvre Pierre Giroux.
Et il regardait autour de lui dans ce misérable galetas, et d'aventure, ses yeux se fixèrent sur une paire de fleurets accrochés à la muraille.
Ces armes étaient luisantes, et témoignaient du soin que l'on prenait d'elles.
Leur garde était plus soignée que ne le sont d'ordinaire celles de ces outils d'escrime destinés à être rompus dans l'assaut, comme autrefois les lances de nos pères, dans leurs tournois et passes-d'armes.
C'est que, voyez-vous bien, c'étaient là des fleurets d'honneur, gagnés par Pierre Giroux dans une grande solennité à laquelle avaient pris part tous les bretteurs de l'armée d'Afrique , et que MM. les chefs de corps, et autres gros bonnets militaires, avaient honoré de leur présence.
Oh! Pierre Giroux, le doux fils de la douce Adèle, tenait à ces lames comme
PIERRE GIROUX LR PARISIEIV. 305
feu Charlemagîie à sa Joyeuse, feu Ogierle-Danois à son Courtain, feu Fier-à-Bras à Florence, à Bauiisme et à Garbain; (eu Adhémar de Chabanne à Durissime, feu Rogier à Balisarde.
De deux jours l'un le tripoli et la paille de fer grinçaient sur elles, et leur donnaient réclat du soleil.
C'était un trophée que l'amour- propre troupier de Pierre Giroux enlretenait avec un amour religieux, comme un amant conserve le premier billet doux de sa maîtresse, une jeune femme son premier cachemire; un écrivain son premier (ivre.
A la vue de ces fleurets, M. Félix, qui, malgré sa raison précoce et sa tendance naturelle à prendre les choses de leur côté sérieux, n'en payait pas moins, de temps à autre , un tribut à son ûge , fut pris d'une idée folle.
11 se leva, examina attentivement les armes, tandis que Pierre Giroux, toujours assis sur le pied de son lit, penchait vers lui sa figure vive et expressive.
— Ils sont montés en quarte, dit M . Félix. Puis, avançant les lèvres avec une expression dédaigneuse, il reprit :
— Est-ce que vous savez vous servir de cela, vous, Pierre?
Tiens, c'te bêtise!.-.. Pardon, M. Félix, ce n'est pas cela que je voulais (ttre. Oui, je sais me servir de ça, et dans le soigné, je m'en flatte !
— Peuii ! fit M. Félix avec son même geste, vous faites des armes comme on en fait au régiment. . ; Un jeu large , des coups hardis, mais qui laissent du jour pour l'épée adverse... Ah ! et puis vous faites sans doute vos appels du pied droit avec un bruit infernal , et vous dites , avant de tirer au mur : A vous Vhonneur! Jeu de régiment, moucher!... Mazette! j'en suis sûr!
— Vous croyez ça, dit Pierre relevant son toupet et riant d'un air malin, vous croyez ça , mon cher maître !
— J'en suis sur!
— Ah! ah!
— Tenez, ' l'heure ne me pressait pas,
mon pauvre Pierre ;, je suis sur qu'au premier dégagé j'arriverais en plein sur votre poitrine.
— Sur ma poitrine ! dit Pierre qui s'animait, et qui, grâces à l'adresse de M. Félix, venait de lui-même à cette place de camarade reïusée tout à l'heure; ah! vous arriveriez sur ma poitrine ! J'sui s pas curieux , mais je voudrais bien voir ça, histoire de rire.
— Rien de plus aisé. La chambre es petite, mais deux hommes, l'épée à la main, y trouveraient place.
— Et puis, on ne peut pas rompre, ça n'en vaut que mieux.
— Eh bien! Pierre?
— Eh bien! monsieur Félix, je vais décrocher mes deux aiguilles à tricotter. Ah! j'ai un jeu de régiment!
— Eh! oui, mon bon ami; des coups de sergent, j'en suis sur. Fi donc!.... Vous allez voir. En un tourde main votre affaire sera faite.
— En garde ! en garde ! que je voie un
peu votre escrime civile contre mon escrime militaire.
— Elle ne pèsera pas une once, mon caporal!
— Eh bien ! en garde donc !
— Pauvre Pierreje plains vos côtes!... Ah! une idée?
— Dites vite, et ensuite, nettoyons-nous !
— Le premier touché sera à la discrétion de l'autre. Si c'est vous, je serai maître de vous donner cent louis.
— Tope, dit Pierre, et si c'est vous, enfoncé pour toujours toute offre d'argent.
— Convenu.
— En garde, Pierre.
— J'y suis. Parez celle-là!
— C'est paré. A vous lô coup droit!
— Il est manqué. Acceptez ce coup de seconde.
— Je n'en veux pas, Pierre!
— Ehbienîje dégage en dessus. A vous!
— Rien de fait. Une! deux! dans les armes.
— Paré.
— Et celle-ci? dit Félix.
— Parée prime, et je riposte par u n C0Mp(^. ., Touché, touché, monsieur réiix! ! !
— C'est, mordieu, vrai! Je suis touché! Ah! troupier, gamin, va?
— Dame, monsieur Félix, on a fait son pauvre peu !
— Mille tonnerres! moi, qui suis resté deux heures encore hier chez Bertrand.
C'est qu'il m'a touché, ce morveux-là!
J'ai envie de nier la botte!
— Pas moyen, votre chemise cstdéchirée.
— Le diable vous emporte, Pierre!
— Merci.
M. Félix avait baissé le bras; la pointe de son fleuret labourait les carreaux du plancher de la mansarde.
— Eh bien! vous voyez, dit Pierre!...
- Oui, je vois!
— Faut pas être triste pour ça, monsieur Félix. C'est malheureux, comme on dit, mais ça n'est pas deshonorant!
Félix gardait le silence, et semblait confondu.
— Ah ! pensait-il , si jamais j'ai ambitionné le stupide triomphe d'un coup de fleuret, c'est bien aujourd'hui.
— Je suis vainqueur , monsieur Félix î vous ne me parlerez plus d'argent , n'estce pas?
— Non , Pierre , dit Félix tristement.
— Du reste , consolez-vous. Je vous assure que vous êtes un joli tireur ; mais vous y alliez avec trop de chaleur, voyez-vous. Faut du sang-froid dans les armes ! Pour en avoir manqué une fois en Afrique, je me suis fait repasser une boutonnière de deux pouces au flanc droit.
— Ah! pourquoi, diable, en aviez-vous tant aujourd'hui?
— Ah ! c'est que je voulais gagner mon argent; c'est-à-dire, je voulais gagner de n'en pas gagner... tandis que là-bas , avec ce chasseur d'Afrique, il ne s'agissait que de mon cuir d'enfant abandonné, et c'est si peu de chose!
Félix jeta son fleuret sur le lit, et ouvrant les bras, il embrassa Pierre Giroux avec
un feu qui amena des larmes dans les yeux du pauvre frotteur.
— Ah! voiîà qui est bien , dit Pierre^ ça vaut mieux qu'un rouleau de pièces de vingt francs.
— Je pars , mon bon Pierre ; mais vous m'écrirez aux adresses que je vous ai laissées l'autre jour.
— Oui , monsieur Félix. Ah ! et vous me mettrez des croix sur toutes mes fautes d'orthop:raphe. A votre retour, nous les compterons ! A présent , faut que je prenne ma cire et mes brosses, et que j'aille frotter à Belleville.
— ABelleville?
— Oui ; au pensionnat de madame Berthoud... Il y a un dortoir presque aussi grand que le Champ -de-Mars.... Parquet superbe! C'est moi qui ai l'entreprise!
Tiens, monsieur Félix, comme vous rougissez. Le sang vous monte-t-il à la tète''
— Non... oh non.
— Est-ce que vous connaissez madame?
— Un peu; j'ai eu quelques rapports dans sa maison. Mais, adieu, Pierre, il se jait tard, et je suis attendu.
— Et moi donc, qui à deux heures dois me trouver au quai aux Fleurs pour retrouver un frère que je croyais mort et enterré... Une drôle d'histoire, allez ! Mais dans cette vie, il y a de ces rencontres si étourdissantes !
— Des rapports si inattendus!... Tenez, Pierre , nous sommes nés dans des conditions bien différentes; eh bien! je crois qu'une mystérieuse puissance nous poussait l'un vers l'autre. Il était écrit qu'un jour, l'ex-caporal du soixante-sixième régiment me ferait la leçon sur les choses de
a vie.
— Sur l'escrime , je ne dis pas !... mais sur le reste, je ne suis pas fort, voyezvous, monsieur Félix!
— Sans le savoir, vous l'êtes... Qui a vaincu auprès de mademoiselle de Cerny ?
— Ah ! une folle, dont je me soucie, d'ailleurs, comme de ça.
— Eh! gamin, ton mépris même est encore une leçon pour ton serviteur. Celle que tu dédaignes , j'allais l'épouser , moi!
— Allons, ne parlons plus de ça; j'm'en vas frotter la pension de madame.
— ^A Belleville! décidément le doigt de Dieu est là! Adieu, Pierre. M'aimezvous?
— Cré coquin! de tout cœur, allez. Ah cà, est-ce que vous serez longtemps dans votre tournée?
— r^on. Oh! non îavanttroismoisje serai à Paris, et alors, Pierre, nous nous verrons souvent.
— Ah ! tant que ça plaira à monsieur.
— A la vie, à la mort , n'est-ce pas ?
— C'est dit, sacredié ! Je me laisse aller à vous aimer; et, tout de même, j'ai peur de perdre le respect l
— Tant mieux! Adieu, Pierre.
— Adieu, monsieur Félix.
— Une poignée de main.
— Ça y est ; et du bon coin !
Félix quitta Pierre. II disait en descendant le tortueux escalier :
— Il va à Belleville, dans cette pension!, où, moi... Oh! la vie! la vie!... inexplicable enchaînement î . ; . rendez-vous où l'on vient se heurter... Âliî ma foi , je vais me griser au rocher de Cancale! L'influence du petit caporal sur moi me rendrait fou I Je vous demande pourquoi la fortune n'est pas venue trouver ce brave garçon-là?
Pendant qu'il parlait ainsi, Pierre remettait ses fleurets en place en disant :
— Joli tireur que M. Félix! Un peu plus , je perdais le prix des armes. Je gagnais cent louis. Au fait, on n'est pas toujours heureux.... Vous n'avez qu'avenir un peu tard à la parade , et... enfoncé... Vous gagnez cent louis , c'est ça qui eût été humiliant... et malheureux donc !
Cf Humiro Ucut*-
A cette ame, il fallait néccssairenien t une hante passion. Aussi les affeclions tle madame de Dey s'é!aient-elles concentrées flans un seul sentiment, celui de la maternité.
De Balzac.
Nous avons toujours îes larmes aux yeux. Nous sommes si heureux !
Auguste Lafontaine.
— Mais, au moins, mon bon Pierre, tu devrais m'expliquer...
— iNiamaa, les explications ont toujours le temps de venir! allons! vite! allons donc!... Tonchàle! ton chapeau!
316 ÉTlïDES POPULAIRES.
— Ecoute, Pierre, je suis accoutumée depuis long-temps à une vie tellement calme, tellement...
— Oui, je sais bien! une vie d'huitrc dans sa coquille... excusez la comparaison, madame Giroux... une vie de capitaine trésorier dans son bureau, une vie de chanoine dans son abbaye....
Aujourd'ui, vois-tu, ma bonne mère, il faut faire un effort, il faut risquer une course un peu plus longue que celles de coutume. Il ne s'agit pas de quitter la rue Saint-Georges pour aller, par la rue de la Paix, aux Tuileries, en faisant vingt pas par minute; il ne s'agit pas de piétiner avec madame Derval... femme charmante d'ailleurs... dans l'avenue de l'Étoile, tandis qu'une lutécienne , dont le cocher est enchanté de l'aubaine, vous suit, les rennes flottantes, sur la chaussée 11
faut
— Eh! mon Dieu, méchant petit garçon, il faut faire ta volonté, et je la fais!
PIERRE GIROnX LE PARISIEX. 517
— Oui , parce que le père la rancune ne doit pas venir pour t'imposer la sienne.
— Pierre, tu m'avais donné ta parole d'honneur de ne jamais employer, à l'égard de M. André, de ton père , des expressions..
— Eh bien! n'en parlons plus , et allons nous-en ! Tu es prête , n'est-ce pas ?
— Oui, mon ange.
— Cré mille noms ! que tu es belle , maman, avec ce chapeau de velours!... ça fait plaisir de se voir une mère jolie !
--Enfant!
— A-h! bien oui, moi un enfant!... Depuis ce matin je ne fais que des affaires d'homme... d'homme fini.,. A sept heures du matin, je refusais cinquante louis de M. Félix, parce que je ne veux devoir mon argent qu'à moi-même : c'est mon idée!
— Refuser un étranger, Pierre, c'est un orgueil noble, un orgueil que j'approuve j mais refuser sa mère !
— C'est encore mon idée ! Je t'ai déjà
dit que, si je ne voulais rien de toi, ma gentille maman , c'était seulement parce que ton argent venait de... Tiens, tu me feras dire quelque bêtise; tu pleureras, ça sera bien gai , pas vrai ! D'ailleurs, au jourd'hui, tu dois n'être qu'heureuse. Faut pas troubler la joie. Donc, j'ai fait une matinée superbe. D'abord, une bonne action, et puis je suis allé àBelleville, où j'ai l'entreprise du frottage d'un pensionnat conséq... considérable, maman.
— Toujours cette vilaine brosse, mon chéri... quand tu pourrais!
— Madame Giroux, faut-il vous dire, pour la troisième fois depuis cinq minutes, que c'est mon idée? D'ailleurs, tu sais bien que pendant que mes jambes sont des mercenaires à tant la toise , ma tête s'instruit et menace d'être bientôt celle d'un savant... Mais te voilà prête, et ce n'est pas sans peine. Partons.
Madame Giroux , entraînée par le ton déterminé de Pierre, avait obéi au jeune homme, sans plus de réflexions.
Elle prit son bras dans la rue , la tendre mère , et elle regardait autour d'elle avec une expression de fierté, comme si elle eût voulu dire aux passans : ce beau garçon, à la taille haute et flexible, aux proportions vigoureuses , aux yeux qui étincellent, c'est Pierre Giroux, c'est mon fils. N'est-ce pas qu'il est beau, mon fils?
Us descendirent la rue Saint-Georges, où logeait madame Giroux , tandis que la vieille Marie, la servante fidèle, penchée à la fenêtre, les regardait avec des yeux pleins d'amour et en disant :
— Quelle mère! quel fils!... Mais aussi^ quel père !
Pierre, en entrant dans la rue de Provence, avisa une voiture de place qui stationnait près de l'hôtel abandonné du grand banquier honnête homme.
Vous savez sans doute, si quelquefois vous portez votre flânerie dans la Chaussée-d'Antin, que le p alais de Laffitte est là qui gèle, sombre et silencieux, et que ses flancs, autrefois gonflés d'or et de sol-
liciteurs, sont aujourd'hui creux, déserts et insultés tous les jours à l'extérieur par l'affiche menteuse de l'industrie au rabais, par l'annonce immense de l'acheteur des reconnaissances du Mont-de-Piété, et par celles des Hyppocrate de faubourg qui guérissent sans douleurs et sans mercure. Autant de vers sur un cadavre 1
C'était une lutécienne que Pierre a^ait choisie, voiture légère , coquette , à deux places, où le téte-à-tète est chose forcée, rendez- vous, à quatre roues avec des storres écarlates et un cocher intelligent.
La mère et l'enfant s'installèrent sur l'étroit coussin; — car il ne faudrait pas que, d'aventure, Lepeintre jeune et mademoiselle Georges s'embarquassent dans une lutécienne, — et Pierre donna l'ordre de toucher au quai aux Fleurs.
— Veux-tu donc m'acheter un bouquet, mon chéri? dit madame Giroux.
— Ah! répondit Pierre avec sa poésie du 66^ régiment, ce n'est pas une fleur que je veux te donner, maman; mais un
arbre fort , haut , large comme un tambour major, avec des mains à broyer du fer, et des favoris en collier.
— Mais, cher ange, tu me fais là un galimathias
— Ah ! voilà 1
— Et puis, te«yeux, quand tu me parles, ont un éclat!... Ta figure est éclairée par une expression de joie !... Ecoute, Pierre, je marche d'un train bien rapide vers mes cinquante ans ; mais je suis femme, vois-tu, mon bien aimé ! L'incertitude me fait mal. Je veux savoir... Je veux, Pierre! où me mènes-tu? Qui vais-je voir?
—Maman, as-tu pris ton flacon en sortant?
— Jamais il ne me quitte. Le voilà.
— C'est encore à M. André que tu dois cette habitude. Il te rend si heureuse que tu es forcée d'avoir toujours sous la main un remède contre les attaques de nerfs. Ah! tonnerre!!!
— Pierre, taisez-vous?
— Je suis muet.
— Taisez-vous sur M. André; mais par-
lez-moi de cette excursion forcée au quai aux Fleurs.
— Au fait , dit Pierre baisant avec passion la main de sa mère, elle, si bonne maman! on lui donne si peu de joiel Cré coquin, je lui en donnerai, moi. Maman, ouvre ton flacon , et rassemble toi comme un cavalier qui voit le Bédouin fondre sur iui. Y es- tu?
— Oui, mille fois oui. lime fait mourir, ce petit monstre-là !
— Maman.
— ^Pierre.
—Nous allons voir Philippe, mon frère,
— Ciel !
— Là, je le disais bien, s'écria Pierre hors de iui, parce que sa mère était]devenue pâle comme une morte, oui, je le disais bien. Ah! mon Dieu, mon Dieu, v'ià les nerfs, v'ià les vapeurs, v'ià tout le tremblement !
• Sans songer aux passans qui le voyaient en plein jour, dans une lutécienne, étreindre une femme belle avec un geste brû-
lant, il s'abandonnait, le brave garçon, à son amour de fils. La foudre en éclats l'eût trouvé sourd.
Cartout en lui était passion. Le sentiment qui le pressait se répandait toujours au dehors comme une lave dévorante. Pierre Giroux aimait ou haïssait avec une franchise terrible et à une température de 60 degrés au thermomètre de Réaumur.
— Allons 1 allons! calme-toi, la mère, la bonne, l'aimable, la gentille, la crâne mère!... Eh! Dieu du ciel! comment donc la joie peut-elle faire tant de mal aux femmes?... Que c'est si bon, la joie!.. Mais la joie, maman, c'est comme un velours, c'est comme un petit verre d'huile de rose ou d'anisette, c'est doux et onctueux! ça fait du bien par où ça passe !
Madame Giroux était renversée dans le coin de la lutécienne, sa respiration était convulsive, un frisson nerveux courrait sur ses membres et les faisait trembler, ses sourcils se contractaient, une pâleur blajparde couvrait son beau visage.
A travers tout ce désordre physique, un observateur , plus clairvoyant que Pierre , eût reconnu une suave émotion de bonheur.
Mais Pierre, qui avait beaucoup d'esprit naturel, n'avait pas ce que, dans le monde, on appelle de l'acquit. Il ne vV)yaît que ce qu'il voyait, le pauvre jeune homme : il n'allait pas chercher une pensée joyeuse^; dans un front plissé; il aurait cru faire une bêtise! Il était chaud, violent, emporté' comme un jeune chien, bondissant comme un chevreuil, étourdi comme un lièvre.
C'était le tambour achevé, le gamin pur sang, le Parisien modèle.
— Eh bien ! excusez , disait-il , oubliant les leçons de beau langage qu'il recevait tous les malins entre huit et neuf, eh bien ! excusez ! se faire de la bile comme ça, parce qu'on est bien aise! En voila du propre! Eh! sacredienne! moi, quand je suis content, eh bien! je suis content parce que je suis content d'être content. Lorsque madame Derval... amour de
femme, j'ose le dire... m'a ramené à ma mère, eh bien ! mon cœur jouait du violon et ma figure aussi ! Il a encore joué du violon, mon cœur, quand j ai étéfrotteur à mon compte, quand j'ai entendu le premier quadrille de M. Musard, quand M. Félix m'a serré la main en ami , quand Suzanne m'a donné le premier....
— Hein! fit la douce voix de madame Giroux. Suzanne, qu'est-ce?
— Oh! ce n'est rien, maman, dit Pierre rougissant comme une jeune fille, et prenant tout à coup une contenance beaucoup moins téméraire.
— Mais, mon ange, tu as dit : Suzanne.
— Maman, c'est le nom dun....d'un....
d'un trompette à piston du 66^... un Franc-Comtois... un petit brun, vrai!
— Pierre ! Pierre ! un trompette à piston qui s'appelle Suzanne ! Vous me traitez en vieille mère Bobie , monsieur le mauvais sujet!
— Ecoute, maman, il s'agit de Philippe, même que, tout à l'heure, tu as
manqué de te trouver mal quand je t'en ai parlé. ^- • ^J^»^' ^i
— C'est vrai ! c'est vrai!... Mais ce nom de Suzanne! Pierre, mon enfant, oh! je t'en supplie , crains les mauvaises liaisons. Ta mère n'a du bonheur que par toi, que par son petit Pierre. Conserve-le lui bien.
— Oui, maman; mais maintenant, tu auras du bonheur aussi par Philippe. Nous serons deux!
— Je ne sais , dit madame Giroux , si Philippe aura vaincu ce caractère emporté qui m'a causé tant de chagrins dans sa jeunesse. Philippe, vois-tu, ne te valait pas, Pierre.
— Desidées ! . . D'ailleurs, c'est unhomme aujourd'hui, et quand on est un homme, maman, on est un homme. Connu ! C'est assez bêtement tourné ce que jeté dis-là, mais n'importe, je me comprends. Philippe a notre sang dans les veines, il doit être un honnête garçon !
— Dans quelle société, mon amie, as-tu trouvé sa trace ?
— Ah! raamam c'est pas positivement dans un salon.... Mais c'est au bord du canal, dans une partie de bâton.
— Je ne puis comprendre, Pierre.
— Ça ne m'étonne pas. Tu n'as pas besoin de comprendre, d'ailleurs. Ce pauvre Philippe ! il aura été embarrassé comme moi à son retour; comme moi, il t'aura cherché à Versailles, d'où l'on t'afai* disparaître comme une muscade, et ne te trouvant pas, dame ! il aura été de Tavant , pour parler en marin ! Ce n'est pas manquer d'amour filial , ça , c'est manquer de renseignemens, Mais, tiens, maman, nous avons traversé le pont au Change , voici, à gauche, le quai aux Fleurs, et, au milieu des fleurs, ton fils aîné , la mère I Hein ' c'est -ty ça qui est poétique! 11 est là comme l'amour dans une rose , ce gamin de Philippe! A propos, c'est un gamin de trente-deux ans, mon frère, n'est-ce pas, maman?
— Oui , Pierre , répondit madame Gi-roux , regardant avec une tendresse mé-
lancolique son dernier né, et comme tu l'as dit, c'est un homme !
Pierre et sa mère, après avoir quitté la lutécienne , s'avancèrent à grands pas sur le quai aux Fleurs.
Ils jetaient autour d'eux des regards ardens; ils interrogeaient toutes les figures des passans , espérant y rencontrer les traits que tous deux ils prêtaient à ce Philippe, depuis si long-temps éloigné d'eux.
Les passans suivaient machinalement leur chem.in, les marchands de fleurs hurlaient la louange de leur étalage , les fiacres sillonnaient le quai, les sergens de ville se promenaient gravement, attendant rémeute qui ne vient plus; l'eau de la vieille Seine coulait tranquille et sale, tout était dans l'ordre accoutumé sur le marché aux Fleurs. Pierre et sa mère — et cela nous est à tous advenu — s'irritaient de cette indifférence générale à côté de leur passion; ils eussent volontiers demandé raison aux marchands, aux innocentes bêtes des fiacres , aux sergens de ville et
riERHE »IKOLX LE PARISIEN. 329
aux petits flots jaunâtres de la rivière, de leur calme stupide , de leur égoïste béatitude, quand une mère cherchait son flls tout près d'eux.
Deux fois, déjà, ils avaient parcouru la chaussée, et Pierre ne voyait rien venir.
— Morbleu ! dit-il, m'aurait-il trompé !
— Qui , mon enfant ?
— Ah! rien... un individu... une connaissance que je n'ai pas tuée hier soir... sacrrrr ! je crois que tout à l'heure j'en serai fâché !
— Mais, tu ne parles plus que par énigme, mon bon Pierre.
— Chut! chut î je vois un particulier qui nous suit et nous observe avec attention.
— Si c'était lui, dit la pauvre mère.
Philippe promettait d'être grand, fort, il doit avoir les cheveux noirs...
— Celui-là est petit, et il a les cheveux rouges Mais, tiens, le voilà qui s'approche. Matin ! qu'il est laid ! si c'est là mon frère, c'est le singe de la famille!
Madame Giroux , pâle , immobile , l'œil
fixe, regarda l'homme hideux qui venait à elle , et elle dit d'une voix ferme :
— Pierre, ce n'est pas Philippe ! ce n'est pas mon enfant !
— Tant mieux.
Cependant, l'individu aux cheveux rouges y espèce de fat de barrière qui avait une chaîne d'or sur un gilet de soie , un col de velours rouge , un habit vert , un pantalon olive pourrie , une chemise à ja bot, les mains sales et des bottes déchirées, salua poliment Pierre.
— N'est-ce pas à un monsieur qui tire bien le bâton que j'ai l'avantage de parler? dit-il.
— C'est à lui. Après?
— Un rendez-vous, monsieur, vous a été donBé ici.
Oui.
— Il s'agissait de vous faire voir une p ersonne..
— Oui.
— La personne vous attend au Veauqui- Tette^ au premier étage , cabinet n'' 9. Ma
commission est faite, et je vous quitte.
— Je vous en remercie.
— Il n'y a pas de quoi.
— Au contraire.
Pierre entraîna sa mère vers la place duChâtelet, au fond de laquelle s'élève la grande cuisine du Veau-qui-Tette.
LabonneÂdèle Girouxle devança bientôt. Ce n'était plus la brebis soumise qui, dans son long-bail d'obéissance avec le terrible André , avait passé plus de trentedeux ans à attendre, calme et inerte^ l'ordre du maître ; ce n'était plus cette femme forcée au silence parla crainte, s' effaçant toujours , gardant au fond du cœur tous sessentimens, et habituée, rompue, quand la passion lui grondait dans l'ame, à l'immobilité d'une sotte, à l'état de statue. C'était une mère! Bonnes gens / vous eussiez versé des larmes, fussiez -vous des huissiers ou de vieux épicuriens du café Anglais , en la voyant sortir , avec la promptitude de l'éclair, de sa torpeur chronique , pour courir après son enfant.
Pierre, aussitôt qu'elle, se trouva devant la porte du numéro neuf. Tous deux ils s 'arrêtèrent en se regardant, pour contenir un peu les soubresauts de leur cœur.
Ils entendirent alors le pas ferme et lourd d'un homme qui se promenait de long en large dans le cabinet.
Il y avait dans cette marche , à la fois lente et forte , une sorte d'éloquence , quelque chose de puissant et de terrible , comme dans celle du Redguntiets de Scott au-dessus de la chambre de Darsie-Latiner.
— Je ne sais pourquoi, mais j'ai peur, dit Adèle Giroux se serrant auprès de Pierre.
— Ma foi ! moi qui sors du soixantesixième, et qui ne passe pas pour un ca~ pon, je me sens tout chose aussi. En v'Ià de l'ouvrage! Nous sommes joliment bêtes tous les deux, parlant par respect, maman!
— Pierre, avant d'entrer, une voix secrète me crie de me rapprocher de toi , de t'embrasser, mon ange!
— ; Baise, ma mère, baise , maman; et
PIERRE GIROtJX LE PARISIEN. 533
puis, ne prends pas cette voix-là, elle me fait toujours pleurer.
Ils s'embrassèrent avec une effusion passionnée qui fit dire au garçon du restaurant, attiré vers eux par leur physionomie troublée :
— C'est la mère et le fils, silence et respect !
Ensuite, il ajouta, îe bon colporteur de pieds de mouton et de soîes frites :
— Et moi aussi, j'ai une mère. Pauvre vieille, va !
Puis , il descendit à la cuisine commander une omelette soufflée pour un poèlier- fumiste, qui déjeunait, au numéro huit, avec une polisseuse.
Pendant ce temps-là, Pierre et Adèle Giroux étaient entrés dans le cabinet numéro neuf.
^u \)tan qui '^tiit^