‹ Pierre Gringore et les comédiens italiensChapitre 6 sur 7 · Voy. Bruner, Manuel, 11, I · texte numérisé non relu

Voy. Bruner, Manuel, 11, I

}. Parmi les livres avec la marque des trois sots que menlionne M. Brunet, relevons Bculemenl les suivants: Les Jolies Entreprises {Ptiii, Pierre le Dru, 1505), les Fantaisies de Mire S0K«{ Paris, veufve Jehan Treppere), ifif) el les Menus Propos de Mère Sotte (Paris, Philippe te Noir, ipi).

jouée sur le théâtre de Jlouen, car elle contient deux allusions à cette ville, et Ton y relève des mots normands, tels que : thorieau^ jergauîty ouayson^ jouen^ choquarty dringuCy etc. Aussi bien Gringore était-il Normand et trouve-t-on dans ses premiers ouvrages un certain nombre de provincialismes.

15 12. — Gringore feit représenter aux Halles, le mardi gras (10 février), le Jeu du Prince des Sot^, composé d'une sottie, d'une moralité et d'une farce. — Les trois pièces, dont il existe deux éditions anciennes, ont été reproduites par Caron vers 1800, et par MM. d*Héricault et de Montaiglon (Œuvres de Gringore ^ I, 197-286). La sottie a été réimprimée, en outre, par Fournier [Théâtre franc, avant la Renaissance^ 293-307), et la farce par Barraud (Recueil de Pièces rares et facétieuses^ I, n, 1-24).

15 14. — Jehan Marchand et Gringore reçoivent de la ville de Paris une somme de cent quinze livres pour un mystère joué lors de l'entrée de la reine Marie d'Angleterre.

Sauvai, III, 593-394.

1515. — Nous attribuons à Gringore la Sotye nouvelle des Croniqueurs , qui nous a été conservée par un manuscrit de la Bibliothèque nationale (Franc., n*» 17527, f. 54 vo-6i v°), et que M. G. Guiffrey a publiée à la suite de sa Chronique du roy Françoys^ premier de ce nom (Paris, 1869, in-8), 429-444. — Lespersonna-

On rencontre cependant le bois de Mère Sotte sur le titre d'une édition du Monologue des Sot^ joyeulx de la nouvelle Bande (Montaiglon et Rothschild, Recueil^ III, 11), pièce qui est signée de la devise: Espérant mieulx^ et qui, par conséquent, ce paraît pas être l'œuvre de Gringore. Cette édition sort des presses de Guillaume Nyverd, le plus incorret de nos anciens imprimeurs, et celui-ci n'aura peut-être employé le bois des trois sots, qu'en raison du sujet et en fraude des droits de notre auteur. Le fils de Nyverd, Guillaume II, s'est rendu coupable d'une supercherie analogue, quand il a réimprimé,|80us le règne de Charles IX, le Blason des Hérétiques de Gringore, auquel il a donné le titre de Cronique des Luteriens, et dont il a fait disparaître l'acrostiche final. (Voy. Œuvres de Gringore, I, 291-294,)

La devise Raison par tout^ qui surmonte le bois des trois sots, était bien la devise personnelle de Gringore; elle se retrouve isolément à la fin de plusieurs de ses ouvrages, par exemple, à la fin dès Heures de Nostre Dame.

PIERRE GRINGORE. l3

ges qui figurent dans cette pièce sont : « La Mère » et cinq « Sotz » ; or nous savons, par le Jeu du Prince des Sot^^ et par les ouvrages dont nous venons de rappeler les titres, que la « Mère», c'est-à-dire la t Mère sotte », n'e'tait autre que Gringore. Des allusions précises nous permettent de dater la Sotye nouvelle du mois de mai 1 5 1 5 .

1 5 17. — La ville de Paris confie encore une fois â Gringore et à Marchand le soin de représenter le mystère donné devant le Châtelet le jour de l'entrée de la reine Claude de France, et leur alloue, de ce chef, une indemnité de cent livres parisis.

Sauvai, III, 597.

1 5 27. — Gringore compose, à la requête des maîtres et gouverneurs de la confrérie de Saint-Louis, établie dans la chapelle Sainte-Biaise à Paris, un mystère en neuf parties, intitulé : La Vie de Monseigneur Saint Loy s (Biblioth. nat. Ms franc., n° 2784; Œuvres de Gringore^ II). — Cette pièce n'est pas datée, mais il est aisé d'en fixer la date à l'aide des allusions aux événements contemporains qu'on y relève, notamment dans le rôle de l'Empereur. Le second t livre », sinon le mystère tout entier, a dû être écrit au moment où les troupes du connétable de Bourbon venaient d'entrer dans Rome. (Voy. notamment les v. 2057 ^^ suiv.) Or, la représentation ayant dû avoir lieu le 25 août, jour de la fête de saint Louis, on ne se trompera guère en datant, au moins la seconde journée, du 25 août 1527 *.

On le voit : à partir de 15 17, Gringore renonce presque au théâtre. Ce n'est plus lui que la ville de Paris charge des représentations données les jours de fête, et pourtant il est à l'apogée de son talent , ainsi que l'atteste le Mistére de Saint Loys. Il fait

I. Les bibliographes attribuent d*ordinaire à Gringore une moralité intitulée : Le Nouveau Monde avec VEstrif du Pourveu et de l'Ellecti/j qui fut jouée à Paris le dimanche 11 juin 1508 (Brunet, IV, 113), et la Sottise a kuict personnaiges, c'est assavoir : le Monde, Abu\, Sot dissolu, etc., qui doit être de l'année 15 14 (Brunet, II, 1749). Ces deux pièces sont l'œuvre d'André de la Vigne, comme nous le démontrerons dans le Répertoire bibliographique et critique de l'ancien Théâtre français^ auquel nous travaillons depuis longtemps.

encore paraître un livre dont le titre rappelle sa carrière dramatique : les Menus Propos de Mère Sotte (1520) , puis , par reconnaissance pour le duc de Lorraine qui l'avait créé son héraut d'armes sous le nom de Vaudemont, il se livre à la poésie religieuse. Il traduit en vers les Heures de Nostre Dame , et les fait paraître avec une dédicace à Renée de Bourbon, femme de son protecteur (1525). C'est sur ce livre que nous nous proposons d'attirer l'attention de nos lecteurs.

PIERRE GRINGORE. ÎJ

Les Heures de Nostre Dame sont un livre de luxe, imprimé en beaux caractères gothiques, orné de rubriques et de douze grandes planches gravées sur bois, sans parler de quatre autres figures plus petites. Parmi les douze grandes compositions, il s'en trouve une, au f. 66 r^, dont le sujet est des plus singuliers. Au premier abord, on croit y reconnaître une scène de la Passion, mais les costumes dont sont revêtus les personnages ne ressemblent en rien aux costumes traditionnels. Celui qui est censé représenter le Christ porte une longue robe et un bonnet carré; quant aux bourreaux qui l'entourent, ce sont tous des acteurs grotesques. On remarque, d'un côté, un fou, qui tient un marteau, un bossu qui présente un roseau, un sauvage qui agite un fouet, puisj derrière, une sorte de polichinelle ou de pierrot, coiffé d'un long chapeau pointu, etc. ; de l'autre côté, apparaissent une femme bizarrement coiffée, enfin trois autres personnages. Nous donnons du reste une exacte reproduction de cette gravure *.

Les Heures de Nostre Dame eurent un grand succès ; une année suffit presque pour que l'édition en fût épuisée. Gringorc voulut alors les feire réimprimer et, comme le premier privilège qu'il avait obtenu, à la date du lo octobre 1525, n'était valable que pour trois ans, il en sollicita un nouveau de la faveur royale. Il semblait que sa demande ne pût manquer d'être accueillie et que la rigueur dont François h' fit preuve plus d'une fois envers les imprimeurs ne dût pas atteindre un livre qui était avant tout un ouvrage de dévotion. Un poète qui chantait les louanges de la Vierge ne pouvait être soupçonné d'être partisan de la réforme . Cependant Gringore rencontra des dififi-

^ 1. M. Bernard {Geo/roy Tory peintre et graveur; Paris, i86f, in-8, 242- 245) a cru que le monogramme GS, surmonté de la double croix de Lorraine

l8 PIERRE GRINGORE.

cultes sur lesquelles il n'avait pas compté. Le Parlement évoqua Taffaire ; il se défiait des traités religieux écrits en langue vulgaire, et manda Guillaume Duchesne, docteur de la faculté de théologie, pour lui demander son avis. Celui-ci déclara, d'une manière générale, que la faculté n'approuvait pas les traductions que l'on faisait de la Bible et d'autres livres sacrés, c parce que les livres de la Sainte Ecriture n'avaient été approuvés qu'en latin et non en hébreu, en grec, ou autre langage ». Le Parlement ordonna, en conséquence, par un arrêt de règlement du 28 août 1527, que les Heures de Nostre Dame ne seraient pas réimprimées et, adoptant les conclusions de la faculté de théologie, fit défense aux imprimeurs de publier aucun livre de l'Écriture en firançais, sans une permission spéciale accordée par lui ^

La défense du Parlement ne fut cependant pas définitive. On doit croire que Gringore eut assez de crédit pour provoquer un nouvel examen de son livre et que cet examen ne lui fut pas défavorable. En efiFet, le 15 novembre 1527, François I«' lui accorda un nouveau privilège, d'une durée de quatre ans, à partir du 10 octobre 1 528, date où devait expirer le privilège de 1525. Les lettres royales sont ainsi conçues ; « Françoys, par la grâce de Dieu, roy de France, etc. Receue avons l'humble supplication de nostre cher et bien amé Pierre Gringore, dict Vaudemont, herault d'armes de nostre trescher et tresamé cousin le Duc de Lorraine, contenant qu'il a applicqué son temps et lon-

gue l'on voit au bas de la planche, était celui de Geofroy Tory, et il a voula attribuer au célèbre artiste, non-seulement cette composition, mais les autres bois qui ornent les Heures de Gringore. M. Ambroise Firmin Didot {Catalogue de sa bibliothèque, I, n» 599) objecte avec raison que les figures en question sont pour la plupart très-sommairement traitées, et n*ont rien du faire si correct, de la touche si délicate du maître lorrain. — Nagler {Die Monogrammisten^ III, 101-105), parle longuement du monogramme GS, qu'il attribue à un graveur italien, mais il est bien difficile d'admettre que nos personnages grotesques soient l'œuvre d'un Italien.

I. Voy. Taillandier, Résumé historique de Vintroduction de l'imprimerie à Paris, dans les Mém. de la Soc. royale des antiquaires de France, nouv. sér., III (1837), 400 (p. 5 y du tirage k part).

PIERRE GRINGORË. I9

guement vacqué a translater de latin en françoys et rédiger en ryme les Heures Nostre Dame^ et, pour icelles faire imprimer, il obtint dès le dixiesme jour d'octobre mil cinq cens vingt cinq nos lettres de permission pour icelles faire imprimer, avec inhibition a tous libraires et aultres de non imprimer ou faire imprimer lesdictes Heures ainsi par lui rédigées en ryme, de latin en françoys, jusques a trois ans lors ensuyvans, qui escherront le dixiesme jour d'octobre prochainement venant ; depuis lequel octroy de nous obtenu, il a translaté de latin en françoys et mis en ryme, avec longue application de temps, peine et fabeur, plusieurs dévotes et louables Oraisons, lesquelles il a intention de adjouxter ausdictes Heures par luy translatées j et icelles faire imprimer pour estre divulguées, vendues, distri-

I buées et débitées par toute la chrestienté, et, en ce faisant,

I recouvrer partie de ses labeurs, faiz et mises ; mais il doubte que

aulcuns libraires se voulsissent semblablement ingérer d'icelles ! faire imprimer, vendre et distribuer, et emporter la commodité

de son labeur, si par Nous ne luy estoit sur ce pourveu, de Nostre grâce, provision et remède convenable, humblement requérant icelle ; pour quoy Nous, ces choses considérées, et après ce que lesdictes louables et dévotes oraisons, ainsi nouvellement translatées et rédigées par ledict suppliant, ont esté veues par aulcuns notables^ sçavans et devoti^ personnages ausquel^ elles ont esté communicquées qui(l) les ont trouvées utilles^ dévotes y louables et fructueuses^ audict suppliant, luy prolongeant ledict octroy et permission, que par Nous luy avoit esté faict,,de faire imprimer lesdictes Heures par luy translatées et rédigées comme dict est, avons permis et octroyé, octroyons et permettons, etc. »

Grâce à Topinion favorable émise par les a notables, sçavans et devotz personnages >, dont nous venons de parler, les Heures de Nostre Dame reparurent en 1528, avec une seconde partie contenant des Chant!( royaulx. Il en existe même deux éditions précédées d'un calendrier pour les fêtes mobiles de 1 528 à 1 543, et imprimées, par conséquent, l'une et l'autre en 1528. Nous

avons eu la curiosité de comparer le texte de ces deux éditions avec le texte de 1525 et, dans un examen, rapide il est vrai, nous n'avons relevé aucune différence. L'une des éditions de 1528, rapprochée de celle de 1525, offre cependant une modification importante. On n'y trouve plus la planche grotesque, dont nous avons donné ci-dessus la reproduction^ Le r^ du f. 66 est occupé, non plus par une scène de la Passion, mais par une figure entièrement nouvelle, qui semble avoir échappé à l'attention des iconographes. Cette figure, qui porte, comme celle qu*elle est destinée à remplacer, le monogramme GS, surmonté de la double croix de Lorraine, représente un homme à» genoux, entouré de quatre personnages qui le menacent de bâtons. Comme pn le voit, c'est encore une espèce de passion ^

On pourrait être tenté de voir 'dans la substitution d'une planche à une autre un incident tout fortuit, mais un fait curieux ne permet pas de s'arrêter à cette hypothèse. La scène de la Passion, qui a disparu du f. 66 j se retrouve dans la seconde partie du volume, dans les Chant^ royaulx^ qui, en 1528, accompagnent pour la première fois les Heures de Nostre Dame, mais elle a été gravée à nouveau et les personnages grotesques que nous y avons remarqués ont fait place à des personnages entièrement conformes à la tradition. Â l'exception des costumes, riçn n'a été changé à la disposition générale du tableau. Nous donnons également une reproduction de cette seconde figure, qui occupe le \^ du f. Cij.

1. Il y a dans la promptitude avec laquelle cette planche fut substituée à U ligure supprimée une preuve presque certaine que l'artiste inconnu, qui signait GS, vivait à Paris.

D'après ce qui vient* d'être dit, il semble que la faculté de théologie n'ait rien eu à reprendre aux vers de Gringore, mais qu'elle ait exigé la suppression d'une gravure jugée par elle trop profane. La figure grotesque se trouve, il est vrai, dans une des éditions de 1528, mais nous sommes disposé à croire que cette édition aura été saisie et supprimée. Toutes nos recherches ne nous en ont fait découvrir qu'un seul exemplaire, auquel ne sont même pas joints les Chant:^ royauîx^ en sorte que nous ignorons si cette seconde partie contenait ou non notre planche n<> 2. S'il n'y avait pas eu suppression d'une édition, on s'expliquerait difficilement qu'un ouvrage aussi important et qui devait être tiré à un grand nombre d'exemplaires, ait pu être imprimé deux fois dans le courant de la même année.

Quelque opinion que l'on puisse avoir sur ce point, il est incontestable que la planche n^ i a disparu d'une des éditions de 1528 et d'une édition de 1534» ^^ ^^^ ^^ scène qui y était représentée a été traitée à nouveau dans une gravure en tout conforme à la tradition. On ne peut guère attribuer ce changement qu'aux réclamations des théologiens, mais nous n'insisterons pas sur l'opinion présumée des censeurs. La question dont nous cherchons la solution est tout autre. Il s'agit de savoir quel était le sens de la figure primitive. Nous demandons au lecteur la permission de proposer une explication, qui n'a d'autre valçur que celle d'une simple hypothèse.

Les personnages grotesques qui se trouvent mêlés à une scène de la Passion, représentent, croyons-nous, des comédiens italiens. Nous n'avons pu identifier leurs costumes avec ceux qui nous sont connus par divers recueils d'estampes, mais nous n'avons eu à notre disposition que des gravures du xyii*» et du xviii« siècle, et nous ignorons même s'il en existe de plus anciennes. Or, tout n'est pas également traditionnel dans le cos-

tume des bouffons italiens. Ceux qu*a représentés Callot ont subi rinfluence des modes du temps de Louis XIII, tandis que ceux dont Riccoboni nous a conservé les portraits portent des habits du temps de Louis XV. Il en était sans doute de même au commencement du xvi« siècle ; les comédiens devaient se contenter de certains attributs spéciaux et suivre, pour le^ reste de leur habillement, les modes contemporaines. Cela étant, il ne nous semble pas impossible d'identifier au moins deux de nos personnages. Celui qui tient la couronne d'épines, à gauche de la gravure, paraît être un Pulcinelîa ou un Gianduja; Thomme à chapeau pointu et à lunettes, qui est de l'autre côté de la planche, doit être un docteur Gra\iano^ ou un Pancrapo. Nous n'osons risquer de conjectures pour les autres.

Le fait mênle que des comédiens italiens vinrent s'établir à Paris vers 1520 est incontestable. Sous Charles VIII, les acteurs français avaient été les maître^ des acteurs de la péninsule ; Georges Alione, d'Asti, avait imité et traduit presque littéralement plusieurs farces en vogue à Lyon, ou à Paris*; des Joueurs de farces français, comme d'Adonville, avaient euxmêmes passé les monts à la suite des armées royales^. Il en fut autrement sous François !•' ; les Italiens purent prendre leur revanche. Protégés par le roi, ils obtinrent, sinon les préférences de la foule, du moins celles de la 'cour. Aussi parvinrent-ils, en plein Paris, à supplanter leurs rivaux français, pour les représentations données par la ville lors des entrées solennelles. Les documents que nous possédons ne sont pas nombreux, mais ils sont des plus instructifs.

Des extraits des registres de l'Hôtel -de -Ville de Paris, insérés dans le Cérémonial français 5, nous font connaître en

I. Voy. Commedia e Farse camovalesche nei dialetti, milanese e/t'ancese, misti con latino barbaro; composte sul fine del secolo XV da Gio. Giorgo Alione; Milano, G. Daelli, 1865, va-id. Cf. Bulletin mensuel de la librairie Morgand et Fatout, mai 1876, 303.

a. Voy. Montaiglon et Rothschild, Recueil de Poésies françaises des XV' et XVI* siècles, XII, 529.

Page 1