Cérémonial françois, I
détail les préparatifs faits pour l'entrée de la reine Éléonore d'Autriche à Paris; or, on y lit sous la date du lundi 12 décembre 1530 :
« Ont esté mandez audit bureau^ par mondit sieur le gouverneur, maistre Jehan du Pont Alaix et maistre André, Italien, estans au service du Roy, ausquels mondit sieur le gouverneur a enjoint faire et composer farces et moralitez les plus exquises et le plus brief que taire se pourra pour resjouyr le Roy et la Reyne a rentrée de ladite dame ; lesquels ont promis ce faire et, outre, ledit Du Pont Alaix a dit qu'il veut estre sujet audit maistre André et luy obéir. »
Aussi, au moment où il s'agit de célébrer des réjouissances populaires en l'honneur de la reine de France, les comédiens français doivent céder le pas aux bouffons italiens. Jehan du Pont-Alais lui-même, cet artiste incomparable dont le nom a traversé tout le xvi« siècle, comme celui du plus accompli des acteurs de son temps ^ promet d'être f sujet i à maître André et de « luy obéir i !
Si les magistrats municipaux de Paris cédaient ainsi à l'engouement de la cour pour les farceurs italiens, il était naturel qu'ils donnassent aussi la préférence aux peintres et aux décora-
I. Voy. Gringore, Œuvres^ I, 207; Marot, éd. Jannet, I, 187; P. Grognet, ap. Montaiglon et Rothschild, Recueil de Poésies françaises, VII, 15; Saint* Gelais, éd. Blanchemain, I, 171; B. des Periers, éd. Lacour, II, i^.
Du Pont-Alais mena, comme la plupart de nos anciens joueurs de tarces, une existence fort agitée. On ne lui épargnait pas la prison quand il se permettait quelque trait satirique contre la cour. Il fut arrêté, au mois de décembre 15 16, en compagnie de Jacques le Bazochien et de Jehan Serre {Journal d'un Bourgeois de Paris, publ. par L. Lalanne, 44; Montaiglon et Rothschild* Recueil, XI, 350). En 1534, il donna des représentations à Nancy {Mém. de la. Société des Sciences et Belles-Lettres de Nancy, 1848, 365). Rentré à Paris* il y fut de nouveau emprisonné en 1539 ou 1^30 (nous avons cité plus haut quelques vers d'une supplique adressée par lui à « Messieurs de la cour » pour obtenir sa liberté), mais on voit, par notre texte, qu'il avait repris l'exercice de sa profession avant la fin de Tannée 1550. Le roi lui-hiême apprécia le talent du grand artiste et finit par l'attacher à sa personne. En 1555, Du Pont-Alais accompagna François I*' lors de son entrée au Puy {Chronique d^Est, Médicif, publiée par M. Chassaing, I, 5;; 2); enfin, en 1^4» ^1 reçut du trésor royal une gratification de 335 livres tournois pour diverses représentations données par lui et par sa troupe (Cimber et Danjou, Archives curieuses, l, m, 89).
teurs qui venaient d'au delà des monts. Un second document extrait par Godefroy des registres de THôtel-de- Ville, sous la date du lundi 5 décembre 1530, nous édifie à cet égard :
f Les Italiens, c'est à sçavoir Messire Mathée et ses compagnons ont ce jourd'huy apporté au bureau, auquel e[s]toit la compagnie dessus dite assemblée, des pourtraits en papier pour les inventions des mystères qu'ils seroient d'avis estre faits à l'entrée de la reyne Eleonor es lieux ausquels la ville est tenue les faire ; c'est à sçavoir à la porte Sainct Denys, au Ponceau et à la porte aux Peintres, lesquels pourtraits ont esté veus par mesdits sieurs assemblez ; et leur a esté demandé quel prix ils voudroient avoir pour faire lesdits mystères esdits lieux ; lesquels ont fait re [sjponse que, en les fournissant de bois, ils voudroient avoir quatre mil livres tournois, ou que on leur donnast quatre cens escus pour eux quatre et un payeur et controlleur, et ils mettroient volontiers ordre a l'exécution desdits mystères, lesquels pour re[s]ponse ont esté remis a la venue de mondit sieur le gouverneur de Paris ^^ I.
Il est probable que l'affront fait à Du Pont-Alais en 1530 n'était pas le premier que lui et ses camarades eussent à subir. Tout nous porte à croire que le temps d'arrêt que nous avons constaté dans la carrière dramatique de Gringore n'eut d'autre cause que le succès croissant des Italiens. Aussi le personnage que les bouÔons torturent n'est-il pas, à notre avis, le Christ, mais le poète lui-même, abreuvé d'outrages par ses concurrents. Le bonnet carré et la longue robe dont ce personnage est revêtu constituent le costume consacré pour les poètes, à la fin du xv« et au commencement du xvi<^ siècle. Les bois placés en tête d'une foule de livres gothiques, et où nous voyons « l'acteur » offrant son livre à quelque grand seigneur, le représentent toujours coiffé de ce bonnet carré et vêtu de cette longue robe. On ' conçoit que la scène ait scandalisé les docteurs de Sorbonne, qui ne pouvaient y voir qu'un travestissement grossier de la Pas-
ç. Cérémonial français, I, 785.
sion, mais le graveur, qui était sans doute des amis de Gringore, n'abandonna pas son idée, et c'est lui encore qu'il représenta sous la figure de l'homme agenouillé, que quatre brigands vont mettre à mort.
Le psaume V [yerba mea auribus percipe^ Dominé)^ dont la traduction accompagne la figure, rend du reste fort bien les sentiments d'aigreur qui devaient être au fond de l'âme du poète :
En me prestant, sire Dieu, tes oreilles, Veulles entendre a ma plainte et clameur, Car tu sais bien, o facteur des merveilles, Comme je suis en grand double et tremeur.
Les mal vueillans, gens rempliz de injustices, Seront de toy arriére déboutez.
Ne a te veoir n'auront point leurs délices.
Mais au tourment d'Enfer seront boutez.
Mon seigneur Dieu, plaise a toy me conduire A cheminer justement en ta loy; Mes ennemis tachent a me séduire ; Monstre toy dont mon régent et mon roy.
Car a telz gens, plains de malignité, Amour n*y est, ne confidence ou grâce, Et en leur bouche il n*y a vérité :
Leur cœur est vain et rempli de falace.
De leur gosier il ne sort quts laidure Et faulx blason, tout ainsy promptement Que d'un sepulchre infect et plain d'ordure.
Pour ce, mon Dieu, fais en ton jugement.
La planche refaite, qui a été insérée dans les Chant^ royaulxj n'offre aucun intérêt particulier ; elle se retrouve à la même place dans les diverses éditions de ce recueil que nous avons eues sous les yeux. Quant à la Passion grotesque, elle reparaît dans une édition de 1540.
Avec le temps on oublia et la gravure satirique insérée dans le volume de Gringore, et les circonstances dans lesquelles elle avait été exécutée.
28 PIERRE ORINGORE.
Nous terminerons ces notes en donnant une description sommaire des éditions des Heures de Nostre Dame qui nous sont connues. La disposition des premières lignes de l'intitulé permet de les distinguer facilement.
A. Heures de nostre dame translatées en Francoys et mises Il en rihtme [sic] par Pierre Grégoire [sic] dict vaudemôt.... Paris^ cheu!( Jehan Petit. In-4.
Calendrier de 1 5 24 à 1 5 3 8 . — Privilège du i o octobre 1525.
Biblioth. de M. Ambr.-Firmin Didot (Catal, raisonné^
n«* 600, 600 bis), et de M. le baron James E. de
Rothschild.
JB. Heures de nostre Dame /translatées de latin en || francoys / et mises en ryme/ Additionnées de plusieurs chantz || Royaulx.,. Paris, en la maison de Jehan Petit. In-4.
Calendrier de 1528 à 1543. — Privilège du 15 novembre
Cette édition contient la figure grotesque ; aussi sommesnous porté à croire qu'elle aura été supprimée. Elle est en tout cas d'une rareté extraordinaire. Nous n'en avons rencontré qu'un exemplaire, qui ne renferme pas les Chant^ royaulx^ bien qu'il soit en ancienne reliure.
Le rondeau, placé au-dessous du bois de c Thomme anatomique » (f. 5 r®), est imprimé ici en caractères gothiques, tandis qu'il est en caractères ronds dans les éditions suivantes. Ce détail et d'autres encore, que nous croyons inutile d'indiquer dans cette courte notice, ne nous permettent pas de penser que
PIBRKE GRINGORE. 29
rédition que nous indiquons par B ait pu être exécutée après
Biblioth. de M. Ambr.-Firmin Didot ( Catal. raisonné^ n<» 601).
C. Heures de nostre dame / translatées de latin en francoys Il et mises en ryme / Additionnées de plusieurs châtz Roy- 1|
aulx... Paris ^ en la maison de Jehan Petit, 2 part, en un vol. in-4.
Calendrier de 1528a 1543. — Privilège du 15 novembre
On ne retrouve pas ici la figure grotesque, qui a disparu également de rédition suivante.
Biblioth. nat. B. {Invent, 2^1} bisetter)^ Rés. — Biblioth. Méjahes à Aix, n? 13572. — Biblioth. de Mi le duc d'Aumale. — Librairie Fontaine.
D. Heures de nostre dame / || translatées de latin en francoys et mises en ryme / Addition- H nées de plusieurs chantz Royaulx.... Parisien la maison de Jehan Petit, 2 part, en mû vol. in-4.
Calendrier de 1 534 à 1 549. — Privilège de 1525 (le second privilège étant expiré depuis 1532, peu importait que Ton réimprimât en 1535 les lettres royales de 1525
ou celles de 1527).
Biblioth. munie, de Douai, J. 173. — Biblioth. de M. Ambr.- Firmin Didot (CataL n« 602).
E. Heures de nostre da- jj me traslatees de latin en francoys & mises en rhyme / (j Additionees de plusieurs chants royaulx... Paris ^ en la maison de Jehan Petit, 3 part, en un vol. in-4..
Calendmr de 1 540 à 1 544. — Privil^ du 25 novembre
Cette édition, imprimée en 1539, contient la figure grotesque.
Biblioth. nat., B (Invent. 2913), Rés.
F. Heures de Nostre Dame et Chants royaux. Paris, che^ Regnaultj 1 540. Pet. in-8, lettres rondes.
Brunet, Manuel^ II, 1755.
G. Heures de Nostre Dame et Qhants royaux. PariSy che^ Odin Petit I [1^41], In-8.
Biblioth. Méjanes, â Aix, n^ 15944*
H. Heures de Nostre Dame et Chants royaux. Paris ^ par Ant. Bonnemère^ 1544. Pet. in-8.
Brunet^ Manuel, II, 1753.
Les trois dernières éditions sont d'un format trop petit pour qu'on ait pu y insérer les bois des grandes éditions gothiques.
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