CHAPITRE CINQUIÈME
superbe figure de La Fontaine par M. Julien, le môme artiste a exposé cette année, celle du Poussin dans laquelle on remarque le même génie, la même expression. M. Julien Ta représenté « sortant de son lit, pour tracer une composition qu'il a méditée toute la nuit » . Cette pensée suppose un désordre pittoresque très avantageux pour l'artiste. Le Poussin est enveloppé de son manteau jeté avec goût; mais M. Julien ne devrait pas oublier que dans une statue nationale, l'observation du costume est de rigueur ; que dans le dernier siècle on portait des chemises, que ce léger vêtement pouvait être employé de manière à ne point masquer le nud, et que cette omission produit nécessairement un anacroiiisme ridicule.
« Une petite figure de Léda a beaucoup de caractère et de mérite, mais la tête un peu maniérée ; j'aurais aimé que l'on retrouvât dans la tête le goût et le caractère de l'antique. »
Les questions du nu et du costume préoccupent beaucoup les esprits. Les avis sont partagés.
Le nu recherché à cause des belles lignes, des formes plastiques, est de plus en plus abandonné pour la science anatomique, non d'après la nature animée, mais d'après l'antique tel que les statues gréco-romaines nous le font connaître. Plus tard, à l'époque de l'Empire, sous prétexte de style héroïque, de sublime, des portraits représentent des personnages contemporains complètement nus! Cette aberration provenait de l'amour irraisonné que l'on avait pour l'antiquité. Un portrait doit être sincère et puisé dans la vie réelle. Transformer un personnage contemporain en héros, en demi-dieu de l'Olympe ! Le simple bon sens est offusqué.
La question du costume était aussi à l'ordre du jour. L'artiste, prétendait-on, doit être « libre, et non esclave des modes ». Et c'est la mode à la romaine qui va triompher! sans doute le costume moderne offre des difilcultés, le statuaire n'a point la ressource du drapé, les plis sont maigres et n'ont rien de l'ampleur de la toge antique artistement disposée. Mais pour un portrait on ne peut sortir de la réalité, il faut nécessairement se conformer au costume du temps.
Et pourquoi le costume du xvii* et du xviii® siècles serait-il moins esthétique que celui du temps de César ou d'Auguste ? Y
aurait-il par hasard désaccord entre les riches habits et les somptueux intérieurs de l'époque de Louis XIV ou de Louis XV? Loin de là : tout nous charme au contraire et nous paraît vivant et naturel. Les chefs-d'œuvre anciens doivent nous servir pour l'étude, pour la formation du goût; mais vouloir que le beau réside uniquement dans la pose et le drapé de la statuaire antique est absolument faux. La vie, à toutes les époques, a fourni des thèmes plastiques qui se valent, Tari antique doit nous ouvrir les yeux pour les voir, mais là se borne son rôle. De la copie indispensable pour la formation, on doit passer à l'œuvre « vue » pour ne pas tomber dans la sculpture archéologique faite de souvenirs d'art antique. Et l'on arrive à représenter un personnage du XVII' siècle, vêtu d'un simple manteau, lui couvrant à peine les épaules, pour trouver l'occasion de faire du nu « comme les anciens ». Le costume moderne n'est pas un obstacle insurmontable pour le chef-d'œuvre, c'est une difficulté : à l'artiste de savoir la surmonter et d'en triompher.
Julien, pour la statue du Poussin, s'était donc laissé séduire par les idées de son temps, mais ce n'était qu'une simple concession. Il reste toiyours le sculpteur du naturel et de la grâce, comme nous le prouve, à ce même salon, la belle figure de Léda, à laquelle un critique reproche de n'être pas assez dans « le goût et le caractère de l'antique ».
Le modèle en plâtre de Léda figure dans l'Inventaire de l'atelier, il n'y est point fait mention du modèle du Poussin.