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En 1796, Jean Nivart, passait à juste titre pour le pécheur le plus habile, le plus adroit et le plus courageux de la côte qui s'étend de Lorient à Nantes.
Il avait alors vingt-six ans, et descendait d'une honnête famille de paysans bretons, pêcheurs ou matelots au cabotage de père en fils. Le premier de la famille, il avait servi dans la marine de l'État; et était resté plusieurs années sur la flottede la République.
H n'était pas riche. Son père lui avait laissé en mourant une petite cabane, bâtie au pied d'une falaise, à trois cents pas du rivage qui baignait la
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laine à la marée haute. Cette chaumière était entourée d'un petit jardin, improductif en raison de la mauvaise qualité du terrain, un composé de sable et de cailloux ; elle était construite en galets reliés entre eux par un mortier de sable et de chaux mêlés. L'héritage paternel comprenait encore une barque de pèche, quelques filets, un pauvre, antique, mais solide mobilier et quelques hardes ; c'était tout.
A son lit de mort, le père avait ajouté, au futur patrimoine de son fils, quelques bons conseils, dictés parla sagesse et Texpéiience. Ces conseils, s'ils étaient suivis, ne devaient pas, suivant le moribond, être la partie la moins productive de sa succession.
Au jour où commence cette histoire, il y avait six ans que Jean avait perdu son père. Le temps avait apaisé le chagrin que lui avait causé la mort du brave homme. S'il pensait à ce dernier, il s'agenouillait et priait pour le repos de son âme.
Malgré quelques lointains voyages, en 1796, Jean n'était pas plus riche que le ioui où il avait fermé les yeux à son meilleur ami.
Mais, exempt d'ambition, il ne désirait rien des biens de la terre et se trouvait heureux dans son infime et périlleuse position.
S'il était pauvre, Jean avait, en revanche, de nombreuses qualités.
C'était un grand et beau garçon admirablement découplé. A le voir, un l'eût prit pour un pécheur
de Léopold Robert, au teint coloré par le soleil de l'Adriatique. D'une santé de fer, il n'avait jamais éprouvé la moindre indisposition. Précisément pour cela il avait cette insouciance naturelle aux gens qui n'ont jamais connu la souffrance.
Au moral, Jean avait l'àme noble, le cœur généreux, le caractère facile. Il était doué de la poésie instinctive des gens sans instruction — la plus naturelle de toutes — il aimait sa falaise, l'immensité de l'Océan et les danger?, si fertiles en émotions, auxquels l'exposait sa profession.
Ce n'était cependant pas tout ce qu'aimait le beau et poétique pécheur.
Rose îsivel avait dix-huit ans. Elle était la fille unique d'un riche paysan dont la ferme, quoique dans l'intérieur des terres, n'était située, qu'à une petite lieue de la cabane de Jean. Distance qu'un amoureux de vingt ans franchit en quelques minutes et au pas de course.
Rose était la plus jolie fille du pays ; elle ne manquait pas de soupirants; car elle était aussi bonne et aussi douce que belle, mais elle n'avait rien des robustes apparences des filles du pays, à qui l'air de la mer et les rudes travaux des champs donnent une santé exubérante et des forces près-, que viriles. Aussi, quoique la jeune fille eut le teint frais et charmant , quoiqu'elle ne souffrit pas, sa santé inspirait-elle quelques inquiétudes à ceux qui l'aimaient.
Le père de Rose était riche, entêté; il exigeait
que son futur gendre fût riche avant tout.
La fortune, c'était la seule chose qui manquât à Jean Nivart, et Jean aimait Rose, éperdument, plus que sa cahane, sa falaise, l'immensité de l'Océan et la tempête qui rendait ses courses dangereuses.
Quant à Rose, aimait-elle le pêcheur? elle n'en savait rien, quand un jour, par une belle soirée du printemps de l'année 1796, elle aperçut Jean assis et rêveur sur un rocher. Elle tressaillit en le voyant, et sans qu'il s'en doutât, le contempla longtemps- Enfin, elle s'éloigna en murmurant dans la charmante naïveté de son cœur :
— A quoi ou à qui donc Jean peut-il penser ainsi?... Si je savais que ce fût à moi, je serais bien heureuse!
Nous n'avons pas à raconter le roman des amours de Jean et de Rose : disoDS seulement qu'à une fête d'un village voisin, en reconduisant Rose à sa place, après une contredanse, Jean eut assez d'audace pour faire à la jeune fille un aveu qu'il osait à peine formuler : que Rose ne put cacher le plaisir que lui causa cette déclaration, suivie de serments dont on conçoit facilement la formule, puisque nous les avons tous faits : nous n'ajouterons pas que tous nous les avons tenus, ces bieûheureux serments faits avec tant de conscience et d'enthousiasme !...
Disons seulement que les amours de Rose et de Jean, comme tant de choses ici-bas, eurent leurs
épines. Le fermier Nivel s'emportait à la seule pensée de marier sa fille à un homme qui n'avait rien.
— C'est un beau garçon, disait-il, en parlant du pêcheur, un honnête homme, un travailleur, mais c'est un imbécile. Pourquoi a-t-il refusé l'or que voulait lui donner ce riche Anglais naufragé à qui il a sauvé la vie en exposant la sienne? Il n'a pas le sou, et il ne fera jamais fortune, parce qu'il est trop bon enfant.
— Mais, mon père, je l'aime, répondait Rose.
— Ça se passera... disait l'entêté Breton d'un ton bourru.
Jean et Rose n'eussent peut-être jamais été mariés sans le curé du village : un demi-savant, qui, par amour de Dieu, et bien que sa cure lui rapportât tout juste de quoi vivre, était gratuitement le médecin et l'instituteur, voire même le juge de paix de ses paroissiens, grands ou petits.
Ce digne homme aimait Jean et Rose, surtout parce qu'il appréciait les charmantes et solides qualités des deux jeunes gens. De plus, il était au moins aussi entêté que le père Nivel, et il- s'était mis en tête de marier les deux amoureux, afin de ne pas manquer l'occasion de faire deux heureux et un bon ménage.
C'était un terrible adversaire, pour le riche fermier, que le pauvre curé. En Bretagne, la parole de l'apôtre avait alors du retentissement, bien que la République eût eu des jours de démence, qu'il
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ne faut attribuer qu'a quelques- une. aboli le culte et renversé l'autel.
Un jour que Nivart avait raconté ses peines au vénérable pasteur, celui-ci le renvoya en lui disant:
— Tâche de voir Rose le plus tôt possible, envoiela-moi: je lui parlerai: et, avant huit jours, le vieux Niyel ira te supplier d'épouser sa fille. Il faut enfin qu'il cesse de vous désespérer, Rose et toi.
Nivart ne comprit peut-être pas Lien le curé; néanmoins il s'empressa de faire ce que celui-ci désirait.
Quand le curé vit Rose, il lui dit :
— 31a chère enfant, nous allons jouer un petit tour à votre père: si madré qu'il soit, je le ferai tomber dans le guet-apens.
— Un guet-apens. M. le curé ! se récria Rose, en attachant sur le vieillard un regard plein d'étonnement et d'effroi.
— Sans doute un guet-apens, reprit le curé, vous aimez Jean et vous voulez l'épouser, n'est-ce pas?
— Oh ! oui, si mon père voulait...
— Il voudra, vous verrez: ce mariage deviendra l'objet de ses plus chers désirs. En cachette vous pouvez déjà vous mettre à travailler à votre trousseau.
Rose ne comprenait toujours pas; mais elle se rassurait en voyant le bon sourire malicieux qui entr'ouviait les lèvres du prêtre.
— Vcus allez faire la malade, reprit ce dernier.
— Je suis déjà fort tourmentée, dit Rose avec naïveté; seulement je n'en fais rien voir afin de ne pas affliger mon père.
Le curé haussa les épaules et dit:
— Craint-il de vous en faire, lui, le bourreau! Eh bien, mon enfant, si vous voulez que Jean devienne votre mari, il faut agir tout autrement que vous ne l'avez fait jusqu'à présent: il faut simuler une maladie, devenir maussade, bourrue, ne plus parler ni rire, ne plus manger. Vous viendrez prendre vos repas ici, et vous me direz des nouvelles de ma cuisine. Quand votre père vous interrogera, vous répondrez comme si vous alliez rendre le dernier soupir. « Que vous ne savez pas ce que vous avez, mais que vous souffrez partout et que vous n'avez pas faim. »
— Le pauvre cher homme, dit Rose attendrie, il n'a que moi d'enfant ; il m'aime tant qu'il risque d'en tomber malade.
— En ce cas, reprit l'impitoyable curé, je vous guérirai tous les ci eux; vous, en vous mariant avec Jean; lui, en lui prouvant qu'il a fait votre bonheur.
Rose finit par se rendre à d'aussi éloquentes conclusions.
Le stratagème du bon curé eut un plein succès; Les résultats ne se firent point attendre. Le fermier Nivel, sérieusement alarmé de la prétendue maladie de sa fille, après en avoir référé à plusieurs amis, sans oublier le bon prêtre, se décida à faire
ainsi qu'il eût dû le faire depuis longtemps.
Il maria les deux amoureux.
Ce fut un beau jour pour bien des gens que celui où leur vieil ami donna la bénédiction nuptiale à Rose et à Jean !...