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UNE COLERE AU MILIEU D UNE TEMPETE

La noce terminée, les deux nouveaux époux allèrent occuper la cabane du pêcheur, située sur une plage d'où l'on découvrait un splendide horizon.

Ce fut dans cet humble réduit, aussi nu, aussi peu orné que la cellule d'un anachorète, que Rose et Jean passèrent les heures d'enivrante félicité de la lune de miel. Combien de fois le hardi pécheur oublia sa barque, ses filets et la plaine humide pour rester auprès de sa femme !

Rose était pauvre, mais elle ne regrettait en rien le confort de la ferme de son père. C'était souvent elle qui, prétendant que le temps était à l'orage, empêchait Jean de sortir.

Quant à son mari, il était tout entier à son bonheur.

Ce bonheur était cependant, à l'insu de ceux

qui réprouvaient, menacé d'un terrible et prochain orage.

La santé de Rose devait être bientôt une source d'inquiétude et de chagrin pour le jeune ménage. La jeune femme ne ressentit rien jusqu'à ce qu'elle donnât le jour à un enfant. Cet enfant né, le mal qui couvait sans doute en elle, se révéla avec autant de promptitude que de violence. À voir le changement qui s'opéra sur ses traits, on eût pu croire que son fils lui avait enlevé la sève bienfaisante de vie, de santé et d'admirable fraîcheur.

Tout à coup Rose maigrit, perdit les brillantes couleurs qui allaient si bien à son nom ; ses traits se tirèrent, et sa marche s'alanguit. Des rides naissantes commencèrent à courir sur son front. Ses yeux perdirent de leur brillant et de leur voluptueux éclat.

Dans le principe, Rose ne souffrit pas de cet état de langueur; aussi ne voulut-elle pas confier à une nourrice le soin d'élever son enfant.

Ce fut un grand malheur.

Plus elle avait souffert pour donner le jour à l'innocente créature, plus l'existence de l'enfant lui coûtait, plus elle l'aimait. Dans sa tendresse pour son fils et pour son mari, elle s'illusionnait même sur le danger de sa position. Quand elle commença à souffrir, elle n'en dit rien à Jean, afin que ce dernier ne lui retirât pas son enfant, pour le donner à une étrangère.

Le pêcheur ne disait ri eu, et bien qu'il se fût

aperçu de l'état maladif de Rose, il affectait en sa présence, une gaieté qui était loin de son cœur; mais, quand il était seul, en mer, sous le regard de Dieu, il réfléchissait, et se surprenait à maudire la Providence au lieu de l'implorer.

Ce drame intime, affreux, horrible, fut long, Rose vécut quatorze ans, assez longtemps pour élever son fils; mais comment l'éleva-t-elle ?

Jean, qui, le plus souvent, n'était pas chez lui, qui sous aucun prétexte, n'eût voulu contrarier sa femme, la laissa élever Pierre comme elle l'entendit. La pauvre mère, qui l'aimait avec folie, peutêtre parce quelle sentait qu'elle ne l'aimerait pas longtemps, fut pour lui d'une inconcevable faiblesse.

Pierre avait en germe toutes les qualités de son père: il eût été facile de les cultiver jusqu'à complet développement. Mais, malgré la bonté de son cœur, il était d'an caractère entier, volontaire et surtout irascible.

Enfant, il voulait ce qu'il désirait avec une opiniâtre colère.

Ces dispositions pernicieuses se développèrent et devinrent des vices, sous la trop indulgente tutelle d'une mère idolâtre et mourante.

Jean était impuissant à combattre les défauts de son fils; s'il faisait parfois acte d'autorité, la malade s'emportait contre lui; son cœur se déchirait, et c'était souvent en pleurant qu'il abdiquait son rôle de Mentor en embrassant sa femme.

Quand sa mère mourut, Pierre avait quatorze ans, le pli de son caractère était pris. Il était trop tard pour assouplir cette rude nature. Qn'allait-il en advenir?

Quatre années s'écoulèrent encore. Jean ayant enfin compris que le métier de pécheur n'enrichissait que difficilement celui qui l'exerçait, s'était décidé à faire apprendre un métier à son fils. La pensée que ce dernier, une fois en apprentissage chez des étrangers, qui n'auraient pas pour lui la tendresse d'un père, réformerait peut-être son caractère peu sociable, était entrée pour beaucoup dans cette détermination. Vain espoir ! en quatre ans, Pierre eut plus de vingt patrons d'apprentissage, sans pouvoir rester plus de trois mois chez les plus conciliants d'entre eux.

Tous, en le renvoyant à son père, rendaient justice à son bon cœur, à son intelligence et à son amour pour le travail. Malheureusement, ils ajoutaient, en parlant au père comme à un ami :

« Cet enfant a le caractère intraitable ; pour une bagatelle, il se met dans des colères qui le rendent fou et lui prêtent des instincts de bête furieuse. Il ne pourra jamais vivre avec personne. Une femme qu'il aimerait pourrait seule peut-être le guérir de ses emportements. Ce que tu as de plus simple à faire, Jean, c'est d'en faire un pêcheur comme toi. Seul, entre le ciel et l'eau, il aura moins de raisons de se mettre en fureur. »

Jean, le cœur navré et sérieusement indisposé

contre son fils, fut obligé de garder ce dernier auprès de lui et d*en faire le compagnon de ses excursions. Le malheureux souffrait ; il était bon et aimait beaucoup Pierre, le souvenir vivant de la seule femme qu'il eût aimée et à laquelle il ne pouvait penser, sans que ses yeux s'emplissent de larmes ; il lui était donc très pénible de tenir rigueur à Pierre, de le traiter en étranger, afin de l'engager à réformer son caractère, et de se rendre digne ainsi de l'affection de son père.

Dans l'intervalle de ces quatre années, le fermier Nivel, grand-père de Pierre, était mort. Un incendie, allumé par la foudre, disait-on, avait anéanti son riche matériel et détruit son attirail. Il n'avait rien laissé; car il n'était que locataire des terres et des bâtiments de la ferme. On affirmait bien que le fermier était avare, riche. et qu'il avait la manie de cacher son argent, depuis l'époque où les émigrés avaient été dépouillés de leurs biens, mais il était mort au milieu du sinistre, en essayant de sauver ses bestiaux ou son argent, et personne n'avait reçu de lui aucune confidence sur le lieu ou était le trésor supposé.

Cet événement devait singulièrement engager Pierre, le seul héritier du défunt, s'il avait de l'ambition, à ne compter, pour faire fortune, que sur ses bras et son travail.

Telle était la situation du père et du fils, quand un jour du mois de juin 1816, ils sortirent de la cabane commune :

Il était quatre heures du matin ; le temps paraissait devoir être beau; le soleil se levait; la mer était magnifique, malgré les brouillards qui planaient à l'horizon.

Pierre avait dix-huit ans. Depuis trois mois, il accompagnait son père à la pèche et le secondait avec intelligence et activité, quoique cet obscur et pénible métier de pêcheur ne lui convînt que fort peu.

Par une anomalie étrange de son caractère, et sans s'apercevoir qu'il déraisonnait complètement en pensant ainsi, Pierre avait de vagues idées de se lancer dans la carrière qui lui convenait le moins.

Bien qu'il n'eût jamais pu s'accorder un mois avec personne, il songeait à s'engager dans la marine, où la discipline est et était surtout alors si sévère.

Jean connaissait les désirs de son fils; celui-ci les lui avait communiqués ; et il lui avait répondu :

— Mais, malheureux! tu veux donc te faire fusiller? Toi marin, avec le caractère que tu as, y penses-tu...?

La conversation ne s'était pas prolongée; Pierre, comprenant combien son père partageait peu sa manière de voir, ne l'avait jamais ramené sur ce sujet. Cependant, il tenait compte à son père de sa réponse ; car il en avait compris les raisons :

— Quoiqu'il ne me parle pas, se disait-il, mon père m'aime beaucoup ; s'il en était autrement,

s'opposerait-il à ce que je mette ma résolution à exécution? Non; car il est courageux et professe une grande estime pour l'homme qui. d'une façon ou de l'autre, paie sa dette à la patrie. Il a servi sur nos flottes : il ne m'empêcherait pas d'en faire autant, s'il ne craignait pour mon maudit caractère, qui m'a déjà attiré tant de mauvaises affaires. Si j'étais doux, patient, mon père serait fier de moi, me laisserait partir, et rêverait pour moi un avancement quelconque ; ce qu'il redoute surtout, c'est de ma part quelque acte d'insubordination : Tu veux donc te faire fusiller? m'a-t-il dit, il eût pu ajouter : Tu tiens donc à te déshonorer, à déshonorer mon nom et à me faire mourir de chagrin ?

Décidément, ajouta Pierre en terminant ces réflexions, il faut que je m'observe, que je me corrige, si je veux que mon père me rende son amitié, si je tiens à ce qu'il ne contrarie pas mes projets d'engagement, si je tiens surtout à ne point être fusillé une fois que je serai marin...

Il y avait quinze jours que Pierre avait pris cette bonne résolution; Jean n'avait pas eu le moindre écart à lui reprocher.

Si cela pouvait continuer, se disait-il de son côté, que je serais heureux de le laisser s'engager, de le voir abandonner notre pénible et obscur métier, pour la noble carrière des armes. Qui sait? il est intelligent, courageux, robuste, travailleur, ii y a du Jean Bart en lui; et je ne serais pas étonné

qu'un jour il arrivât tout comme un autre. Il arriverait toujours au moins au grade de capitaine au loncr cours, cela vaudrait infiniment mieux que le métier de pécheur, mais il faut qu'il se corrige. Enfin, nous verrons...

Jean accompagnait ces conclusions peu décisives d'un soupir, car il tremblait pour l'avenir de son

fils.

Ub matin donc, ils partaient tous deux pour la pèche ; Pierre marchait le premier et portait des filets et différents agrès; Jean, moins chargé que son fils, le suivait avec un panier contenant les provisions nécessaires pour passer la journée dehors.

Les deux hommes n'échangeaient pas une parole.

Sur le rivage, Pierre, qui saisissait toutes les occasions d'éviter une fatigue à son père, mit seul la barque à flot, la chargea et dit à Jean :

— Monte et place-toi au gouvernail; la mer est unie comme une glace; la brise est favorable ; je suffirai à la voile et gagnerai le large.

Jean fit ce que son fils désirait.

Quelques coups de gaffe suffirent à Pierre pour éloigner la légère embarcation du rivage; puis, il étendit la voile, qui, bientôt, gonflée par une fraîche brise du matin, disparut dans les brumes de

l'horizon .

C'était à peine si l'on pouvait l'apercevoir comme un point blanc sur l'azur du ciel et des flots empourprés par le soleil levant.

La pêche commença.

Sur l'avis de Jean, et afin de sortir des parages trop fréquentés par les pêcheurs, si nombreux sur ces côtes. Pierre avait gagné le large.

La pèche fut abondante, si abondante que, absorbés par leur travail, les deux pêcheurs ne se rendaient pas compte de l'heure et n'observaient point le temps.

Versmidi, pourtant, -"étaient manifestés des signes précurseurs d'orage, qui ne trompent pas l'œil et L'instinct du pêcheur.

Le soleil, étincelant jusqu'alors, sembla tout à coup pâlir dans une atmosphère lourde et épaisse; la chaleur devint étouffante; sous ce ciel gris et terne, le mer ressemblait à un métal en fusion.

— Un temps qui ne m'annonce rien de bon, dit Jean.

— Il est favorable pour notre pèche, répondit ierre.

— Oui. mais ce soir nous aurons de l'orage, peut être une tempête. Il fait si peu de vent, et le ciel est si terne, que nous ne pourrons voir le grain; L'ouragan éclatera tout à coup.

— Mais à nous deux, mon père...

— Tu as raison, nous serions des poltrons d'avoir peur d'un grain. Nous sommes robustes, ma barque est aussi légère qu'une mouette et aussi solide que le roc; puisque la pèche est bonne, continuons...

La pèche continua.

Gomme l'avait prévu Jean, vers le soir, le vent s'éleva tout à coup, et balaya le ciel des vapeurs qui l'encombraient. Le temps fraîchit; la mer se rida d'abord; puis, les vagues commencèrent à s'élever, en soulevant de larges nappes d'écume à chaque pointe des flots.

— Le temps devient froid, le vent s'élève et vient de terre pour nous pousser au large, la mer moutonne, attention à la voile, Pierre! tu vas avoir vent debout, dit Jean à son fils.

Tierre n'écoutait pas son père ; son attention était ailleurs : se laissant emporter par son imagination, il ne voyait aucun des symptômes de tempête que lui signalait son père, et caressait des rêves de gloire et d'avenir.

De beaux rêves, ma foi! que ceux que l'amour inspire peuvent seuls faire oublier.

Un brick-goélette de la marine royale, venant de Lorient, passait au large, à une faible distance des pêcheurs.

Ceux-ci pouvaient parfaitement le voir. Jean ne l'avait pas encore aperçu, mais Pierre ne voyait que lui.

Le brick passait rapidement, fier et coquet; il avait le vent grand largue, le vent le plus favorable pour la course , et filait ses quatorze nœuds à l'heure, légèrement appuyé sur un côté. Sa mâture, ses agrès dénotaient un fin voilier; son allure ne laissait aucun doute sur la nature de l'équipage, composé de matelots choisis.

Le brick faisait le courrier de Brest à Saigon Cochinchine).

Pierre l'admirait, l'œil en feu et le cœur gros.

Que n'eût-il pas donné pour faire partie de l'équipage dont il admirait la manœuvre?

Jean, voyant que son fils ne lui répondait pas, suivit le regard de ce dernier et aperçut la goélette.

Il comprit ce qui se passait dans l'esprit de Pierre.

— Un spectacle dangereux pour lui, se dit-il, car il n'est pas encore assez corrigé, pour que je le laisse partir.

Puis, voulant éloigner l'attention de son fils du brick, qui éveillait en lui mille pensées d'amertume, il reprit à baute voix :

— Allons, Pierre, la tempête approche, le vent s'élève, attention!

L'ambitieux pêcheur ne répondit pas. Il n'avait pas entendu la voix de son père.

— Pierre! fît Jean en élevant la voix.

Le fils se retourna aussitôt vers son père par un mouvement brusque et lui dit avec un commencement d'humeur :

— Eh bien, après?

— Ne m'entends- tu pas? reprit Jean; ne vois-tu pas que la mer grossit? ne sens- tu pas bondir notre barque? Dans une heure, la tempête sera terrible; il n'en est jamais autrement, quand le vent vient

du côté du Mont du Naufragé; et il n'en faut pas davantage pour que nous ayons beaucoup de peine à gagner le rivage.

— Vous vous effrayez pour rien, mon père, dit Pierre, sans détacher son regard du brick-goélette.

— Mais malheureux, il nous faut deux heures pour arriver.

— - Qu'importe ?

— Comment, qu'importe? dit Jean; à quoi non t'occuper de ce brick qui ne fait qu'éveiller d'amères pensées dans ton esprit?

— D'amères pensées, parce que vous le voulez bien, mon père, dit Pierre avec un ton de reproche.

— Ce n'est ni le lieu ni le moment pour discuter, dit froidement Jean.

— Oh! la discussion sera bientôt terminée, reprit Pierre, je veux me faire marin, et vous refusez de consentir à ce que j'embrasse cette glorieuse carrière.

— Oui, je refuse.

— Vous ne me refuserez pas toujours.

— Que veux- tu dire?

— Ce que je veux dire? reprit Pierre, que l'opposition de son père irritait déjà, je veux dire que j'ai dix-huit ans révolus, que j'ai l'âge qui me permet de m'engager, soit dans la marine, soit dans l'armée. Je suis robuste et fort: aussitôt que le capitaine de recrutement m'aura vu, il m'enrôlera sans hésitation. Je me suis renseigné et je sais ce

qu'on m'a répondu. Une fois matelot, nous verrons bien si vos prévisions de mauvais augure se réaliseront.

— Ainsi, tu veux rengager malgré mes conseils et sans mon consentement? demanda avec douceur Jean à son fils.

— Il le faut bien, répondit Pierre, puisque je suis fatigué de cette existence de pêcheur, une carrière sans avenir, sans débouché, qui ne conduit à rien, pas même à la fortune, une vie de brute, en un mot.

Pierre avait fait cette réponse sur un ton dironie et avec colère déjà. Il était facile de voir que cette discussion lui était désagréable, et que c'était à grand'peine qu'il sïmposait une modération en dehors de son caractère et de ses habitudes.

— Écoute, Pierre, lui dit son père d'un ton grave, qui avait quelque chose de solennel, j'ai été pendant neuf ans mousse et marin sur la flotte de l'État ; depuis vingt ans je suis 'pêcheur. Je connais donc par l'expérience et la pratique, les avantages et les ennuis de ces deux professions : l'une, celle de pêcheur est humble, obscure, austère, elle ne peut donner la fortune qu'exceptionnellement, c'est celle qui convient à ton caractère ombrageux et violent, parce que c'est celle d'un homme libre. Pêcheur, tu ne dois obéissauce à personne, tu es ton maître et n'as pour supérieur que Dieu qui, en un jour de tempête, te brise, et t'anéantit. Seul, dans ta cabane comme sur l'Océan, tu ne dois aucun res-

pect ni aucune soumission, que tu ne manquerais pas de considérer comme humiliants, à un homme comme toi. Si tu te résignes à cette vie isolée, à cette position indépendante, je t'avoue que je ne désespère ni de toi ni de ton avenir. Nous te chercherons une épouse qui te plaise,; cette femme que tu adoreras, tes enfants que tu aimeras, ton vieux père qui seia toujours ton meilleur ami, te composeront un intérieur, dans lequel tu trouveras le honneur. Yois-tu, Pierre, il n'y a rien comme la vie de famille pour rendre heureux certains hommes et adoucir des caractères comme le tien.

Jean parlait sagement, chacune de ses paroles semhlait être un écho de la tendresse qu'il éprouvait pour son fils. On sentait que cet homme simple, non et généreux voulait, avant tout, le bonheur de son enfant.

Celui-ci, aveuglé par des idées de gloire et d'ambition, ne le comprenait pas et voyait, au contraire, dans son mentor, un père entiché de son autorité, qu'il était jaloux d'exercer. Il répondit avec une mauvaise humeur croissante :

— Mais, mon père, me prenez-vous pour un animal féroce qu'il faille apprivoiser ?

— îson, reprit Jean; après t'avoir dit ce qui t'attend, si tu veux continuer à exercer la profession de ton père, laisse-moi te prévenir du sort qui t'est réservé, si tu persistes à vouloir l'enrôler dans la marine.

Pierre eut un mouvement d'impatience. Ce

haussement d'épaules disait assez combien il goûtait peu les conseils et les exhortations de son père.

Dis-le tout de suite, continua Jean néanmoins: ce n'est pas la fortune qui te tente, c'est surtout la gloire. Tu es intelligent, tu peines à t'instruire, afin de devenir officier; tu rêves d'épaulettes, de croix, de brillants uniformes. Tu as tort. Ne saistu pas qu'une discipline de fer pèse sur le mousse comme sur le matelot ? que tous deux doivent obéir, sans hésiter, sur un mot... Souvent les contre-maitres auxquels ils ont affaire leur enseignent l'obéissance avec des paroles grossières, des menaces, des bourrades. Comment, avec ton caractère entier, supporterais-tu un tel régime, toi qui n'as pu te soumettre aux exigences naturelles pourtant de plus de vingt professionsquetuasessayées les unes après les autres ? Comment pourras-tu opposer du sang-froid et de l'impassibilité à des outrages sérieux et souvent non mérités, quand à Nantes, tu n'as pas su maîtriser assez ta colère pour ne pas te battre avec un de tes patrons d'apprentissage et ne pas jeter un marteau à la tète d'un autre? dernier fait qui eût pu devenir très grave et te conduire en prison, si le marteau n'avait pas passé à deux pouces delà tète du malheureux à qui tu destinais le coup. Cependant, je les connais, ces deux hommes, je sais qu'ils sont très doux, et je suis convaincu que. dans les différentes querelles que tu as eues avec eux. tu as eu tous les torts.

PIERBE -LA-TEMPÊTE 23

— Oh ! je sais bien, mon père, répliqua Pierre, qui, au lieu de convenir de ses torts, se tenait à quatre pour ne point éclater; je sais bien que, dans tous les différends que j'auraisavec quelqu'un, vous me donnerez toujours tort. C'est une manie chez vous de me trouver plus mauvais que je ne suis. C'est plus fort que vous.

— Non, Pierre, crois-le bien, j'éprouve au contraire beaucoup de peine à te dire toutes ces vérités, qui te sont pénibles à entendre ; prouve-moi qu'à Nantes, à Vannes ou à Lorient un patron, te connaissant, veuille se charger de toi, alors j'avouerai que j'ai l'esprit prévenu contre toi.

— Je me moque bien des patrons, industriels et chefs ouvriers, dont vous parlez , répondit Pierre qui, dans sa colère, ne trouva pas une réponse plus sensée à faire à son père.

— Tu dis une bêtise, reprit ce dernier, mais ce n'est point de cela qu'il s'agit; pour finir, voici ce qu'il t'adviendra dans la marine. Tu n'y passeras pas huit jours avant d être choqué des manières de tes supérieurs envers toi, et de regretter l'engagement que tu veux contracter. Avant six mois, tu commettras quelque acte d'insubordination et tu passeras devant un conseil de guerre. Un conseil de guerre, penses-y donc!

— Advienne que pourra, mon père, reprit Pierre avec fermeté, mais je ferai ce que j'ai dit.

Il continua, en s'emportant en quelque sorte au bruit de ses propres paroles :

— D'ailleurs, n'y a-t-il pas assez longtemps que je me fais violence pour supporter vos représentations? Est-ce ma faute à moi. si vous avez un caractère à voir tout en noir? Croyez-vous que j'éprouve un vif plaisir à entendre du matin au soir vos sinistres prédictions, à vous voir auprès de moi sombre et silencieux comme un reproche permanent?

— Ainsi, dit Jean en proie à une pénible émotion, tu ne désires, tu ne veux qu'une chose : te débarrasser de moi, de mon amitié et de mes conseils ?

— De vos conseils et de vos reproches surtout, dit Pierre dont la colère commençait à obscurcir le raisonnement.

Un éclair déchira tout à coup la nue et vint éblouir les deux pêcheurs, en éclairant en plein leur visage.

Jean était calme. Seulement un sentiment pénible donnait à sa physionomie une douloureuse expression. On sentait, en le voyant, combien était terrible le coup que son affection pour son fils venait de recevoir.

Pierre avait les traits contractés par la colère ; il était sombre, avait les yeux pleins d'éclat, le regard presque menaçant. La tempête agissant sans doute sur son système nerveux trop délicat, paraissait le rendre encore plus irritable.

Pendant la discussion qui venait d'avoir lieu, et sans que les deux pêcheurs le remarquassent, la

tempête avait pris des proportions formidables. La foudre grondait au loin, le ciel s'était soudainement obscurci, le vent soufflait avec violence, sifflait et hurlait, en caressant la crête des vagues, qui commençaient à bondir sous ce ciel sombre, comme autant de monstres marins à la croupe luisante et aux gigantesques dimensions.

La frêle embarcation, depuis quelques instants, étaient presque le jouet des vagues. Le père et le fils, oubliant le danger qui les menaçait, n'avaient pas pensé à la diriger, de sorte que la lame et le vent, au lieu de la pousser vers la falaise, où la plage était d'un abord facile, l'avaient lancée vers le nord, sur un rivage hérissé de récifs et de brisants, sur lesquels la barque pouvait se briser et sombrer en un instant.

Jean , à la lueur de l'éclair, avait entrevu le danger.

— Nous chassons sur le mont du Naufragé1, s'écria-t-il; nous sommes perdus! Cettecôte est garnie de rochers sous-marins qui ont des arêtes aussi pointues que des aiguilles et aussi tranchantes que des rasoirs!...

Ce cri de détresse était poussé un peu tard.

Tout à coup la nuit se fit sombre, terrible, impénétrable; le hardi pêcheur, habitué depuis longtemps à parcourir ces dangereux parages, ne pouvait plus se rendre parfait ement compte de l'endroi t où il se trouvait.

— Perdus! fit Pierre avec ironie, toujours vos sinistres prévisions.

— Tu ne connais pas plus le danger que ces parages, répondit Jean à son fils. Tu n'es qu'un imprudent et un fanfaron; laisse-moi me mettre à la manœuvre.

Jean , en parlant ainsi , se leva et se dirigea vers son fils pour le remplacer à la voile.

— Restez au gouvernail, mon père, répondit Pierre qui, comme toujours, dans ses accès de colère, éprouvait l'impérieux besoin de faire de l'opposition sans la raisonner.

— Malheureux, dit Jean, tu ne vois donc pas qu'en laissant beaucoup trop de prise au vent, tu paralyses les efforts que je fais à la barre?

Et il continua à s'avancer vers son fils.

— Allons, lui dit-il, couche-toi dans la barque et céde-moi ta place.

— Me coucher, riposta Pierre en s'animant. me prenez-vous pour un propre-à-rien?

— Non, mais fais ce que je te dis.

— Laissez-moi faire.

— Non.

Ll-s deux hommes étaient debout; Jean fit un mouvement pour s'emparer de la manœuvre malgré son fils. Ce dernier, qu'une sourde et violente colère agitait depuis longtemps et qui n'avait plus sa raison, repoussa son père plus rudement qu'il ne pensait le faire... Jean, qui ne s'attendait jpas à cette rébellion grossière, chancela; ses pieds, roulant sur une gaffe, trébuchèrent. Il tomba à la mer, sans avoir le temps de jeter un cri ou de se retenir aux agrès de la barque.

— Mon père! s'écria Pierre d'une voix déchirante, en faisant, pour retenir le malheureux, un mouvement qui faillit faire chavirer l'embarcation.

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