L HOMME EST NB POUR LA LIBERTE
Deux ans et quelques mois s'étaient écoulés depuis les derniers événements que nous avons racontés.
On était au printemps de Tannée 1825.
Le temps était beau, mais de cette beauté prin° tanière, qui résume en eile ces trois qualités exquises : grâce, jeunesse et fraîcheur.
La verduie se montrait partout, aux champs, au .bois, dans les jardins, les petits oiseaux chantaient leurs chansons, cachés sous la feuiile nouvelle, et l'abeille allait, bourdonnante, recueillir le miel et la cire dans le calice des fleurs fraîches écloses.
Le soleil était à peine levé; ses premiers rayons éclairaient gaiement la ville de Nantes, qui s'animait des milles cris de sa population industrielle et laborieuse.
Le port surtout semblait plus animé, sous ces rayons de soleil qui faisaient briller les coques goudronnées des navires des mille feux de l'escarboucle ; les mâts ruisselants de rosée scintillaient sous ce joyeux baiser du matin, qui irisait
de mille feux les perles que la nuit avait suspendues à leurs cimes.
Dans la campagne, les bourgeons foisonnaient sur les arbres et commençaient à étendre leurs petites ailes vertes, qui, alors, ressemblent à autant de petites mains jointes élevées vers le ciel, pour remercier le créateur d'avoir fait disparaître l'hiver et ses frimas, et le glorifier d'avoir enfin fait éclore le printemps, ses fleurs et ses folles brises de mai si chères aux amants.
L'onde du fleuve après avoir bondi en lames jaunes et bourbeuses, après les pluies d'automne, qui avaient presque produit une inondation, sautillait en petites vagues gaies et transparentes, et laissait apercevoir un joli fond de gravier, sur lequel couraient de grandes touffes d'herbes marines, qui ondulaient et ressemblaient à de longues et soyeuses chevelures de femme.
Sur le bord fleurissaient des fleurs hâtives, de celles que nous aimions à consulter, adolescents grisés d'illusions, quand un premier regard de femme nous avait fait tressaillir, et qui commencent toujours par dire un peu et finissent souvent par pas du tout, ce qui nous rendait tristes pour quelques heures.
Ce matin-là, donc, tous ceux qui étaient dehors paraissaient heureux et dispos de respirer à pleins poumons un air frais et pur.
Cependant un jeune homme qui traversait la partie la plus ancienne de la ville ne paraissait pas
disposé à partager la gaieté générale, ou plutôt paraissait trop préoccupé pour rien remarquer de ce qui l'entourait. A certains moments, pourtant, son front soucieux s'éclairait comme d'une auréole ; et à lui seul ce passant était aussi joyeux que tous les autres. Son cœur débordait de joie et son visage resplendissait.
Alors il hâtait encore sa marche précipitée.
Puis, tout à coup, sans raison apparente, il retombait dans son effrayante taciturnité primitive. Alors il marchait moins vite.
Cet homme était-il fou? On eût pu le supposer. Qui était-il...? Où allait-il...? C'est ce que nous allons dire au lecteur.
C'était Ange l'Ormeau. Quand il s'arrêta, ce fut devant la porte épaisse et bardée de fer de l'ancien chàteau-fort de Nantes, château qui, en 1825, servait de prison et qui, depuis cette époque, est resté affecté à cet usage.
Depuis deux ans et quelques mois, combien de fuis Ange était-il venu soulever le marteau de l'horrible demeure...? Combien de fois le bruit de toute cette ferraille qui garnit d'ordinaire la porte d'une prison avait-il douloureusement retenti sur son cœur...? Nous ne saurions le dire, et bien certainement il l'avait oublié.
Depuis deux ans et demi, il venait de Lindreck deux fois par semaine frapper à cette porte, qui, chaque fois, finissait par s'ouvrir comme à regret devant lui ; puis le geôlier-guichetier, qui s'était
habitué à le voir, était arrivé à lui adresser quelques paroles ; et quelques minutes plus tard Ange se trouvait auprès de son ami Pierre Nivart ; car c'était ce dernier qu'il venait voir.
Quatre fois, en deux ans, à l'insu de son père, de Jacques la Boucherie et de tous les habitants du Mesnil, Céleste avait accompagné son frère dans ses pèlerinages à l'amitié.
Quelles fêtes pour le prisonnier...!
Deux mots d'explication suffiront à expliquer la position actuelle de nos personnages, et à mettre le lecteur au courant des événements accomplis depuis 1823.
Nivart, d'abord, grâce à sa belle conduite lors de l'incendie de Lindreck, que son avocat avait fait ressortir, n'avait été condamné qu'à deux années de prison pour meurtre involontaire, rébellion et le reste. Le jury avait admis des circonstances atténuantes ; car il avait été avéré que, dans cette affaire, le contremaître avait été le jouet d'une excitation mystérieuse, dont les auteurs, bien que soupçonnés, n'avaient pas été positivement découverts, i
Le jour où, par une belle matinée de printemps, Ange se rendait à la prison, était celui où Nivart devait être rendu à la liberté. A huit heures du matin, les portes de la sombre demeure devaient s'ouvrir devant lui, et Ange était arrivé à la prison à 7 heures et demie.
Expliquons les alternatives de joie folle et de
sombre tristesse dont Ange ne pouvait se détendre :
L'Ormeau aimait Pierre autant qu'il eût aimé un frère : il était heureux d'être le premier à se jeter dans les bras du prisonnier, enfin rendu à la liberté.
Depuis deux ans, quelle preuve de dévouement sa robuste et sainte amitié n'avait-elle pas donnée au malheureux privé d'air et d'amour, et que, sans lui, le désespoir eût immanquablement tué !
Il était venu le voir aussi souvent que nous avons dit ; et certes, bien que Nivart ne se plaignit jamais, il ne l'avait jamais laissé manquer de rien. Mais en quoi l'affection dont nous parlons avait été sublime, c'est qu'Ange avait voulu que la leçon que recevait son ami fût une leçon aussi fructueuse qu'elle était terrible. Sans accabler Pierre de reproches, qui eussent fini par devenir insupportables, et n'eussent fait qu'aigrir le caractère du prisonnier, il lui avait sans cesse et très adroitement répété que la patience tiiomphe de toutes les difficultés. Il lui avait fait entrevoir la réalisation du bonheur par la patience, en lui parlant de la possibilité d'épouser Céleste et d'être heureux auprès d'elle.
Réalisant en pratique ce qu'il conseillait en théorie, à force de patience et de courage, lui. faible et d'un tempérament délicat, il était parvenu à devenir contremaître de la fabrique.
Dans sa modestie, il ne se citait pas comme
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modèle à son ami, mais il lui parlait de ses études, de ses travaux, de ses peines, et lui faisait part de ses progrès. De cette façon, Pierre pouvait luimême faire la comparaison entre ce que produit la colère et ce que rapporte la patience. En cela Ange avait réussi. Pierre avait eu des regrets, des remords et se repentait profondément. Il s'était intérieurement fait des reproches plus durs que ceux qu'eussent pu lui faire des juges, autorisés à les lui adresser.
— Après la mort de son père, Nivart avait également eu des regrets, des remords et s'était repenti; il s'était aussi adressé sincèrement les reproches les plus cruels.
Ange avait été plus loin.
Il avait soutenu le courage défaillant de sa sœur; il l'avait surtout encouragée à aimer Pierre, et à ne pas en désespérer. Cette partie de sa tâche avait été difficile et délicate à remplir. La certitude que Pierre était un assassin avait tellement effrayé Céleste que, tremblant pour son avenir lié à celui d'un tel homme, elle avait d'abord pris le parti de tout faire pour l'oublier et combattre son amour. L'absence torcée de Pierre l'eût peut-être, sans Ange, aidée à sortir triomphante de cette lutte contre elle-même et contre son amour.
Mieux encore, Ange avait déjoué toutes les intrigues de la Boucherie, qui s'était naturellement mis en tète de profiter de l'absence de Nivart pour se faire accorder la main de Céleste par Nicolas l'Or-
meau. En cela, la Boucherie avait échoué, et la jeune fermière, qui, alors, avait dix-neuf ans, était toujours la plus jolie fille à marier du pays.
Quant à son père, Ange, à différentes sorties échappées au vieillard, comprenait bien que ce dernier ne souriait pas précisément àl'idée du mariage projeté entre sa fille et le meurtrier involontaire ; mais comme Nicolas ne disait rien de ses méditations, Ange évitait toute discussion, dont le résultat eût pu être d'envenimer les choses. C'était facile à prévoir.
Dernier sacrifice :
Ange, le contremaître le plus utile et le plus largement rétribué de la forge, était devenu d'une avarice vraiment sordide. Etait-ce son cœur ou son ambition qu'il fallait accuser de ce changement?
Non, ce changement ne devait être attribué qu*à ^on amitié pour Pierre Nivart.
Le généreux jeune homme, s'appliquant à faire des économies, s'imposait de cruelles privations pour arriver à compléter la somme que Nicolas l'Ormeau voulait que son futur gendre possédât avant de lui accorder sa fille. A chaque versement qu'il faisait à la Caisse d'épargne ou à toute autre caisse. Ange se faisait ce raisonnement, si minime que fut la somme versée :
— C'est toujours d'autant que j'avance le bonheur de Pierre et de ma petite Céleste. A ce sujet, il se livrait à des calculs dont notre peu de connaissances en arithmétique ne nous permet pas de sonder la profondeur.
L'amitié d'Ange pour Pierre Nivart, amitié si profonde et si désintéressée, peut donner la mesure de la joie qu'il éprouvait, en venant chercher son ami ; il nous reste à dire les causes de la tristesse du jeune contremaître.
Il était d'avis que la prison est plutôt faite pour aigrir les caractères que pour les moraliser, et il craignait que Pierre, qui paraissait corrigé dans l'isolement, sous les verrous , et en menant une vie uniforme, dont aucun incident ne pouvait réveiller ses mauvais instincts, ne redevînt, une fois libre, plus colère et plus emporté que jamais. La chose était d'autant plus facile à supposer qu'Ange, sans aucune certitude pourtant, prévoyait tous les désagréments qui attendaient Nivart, aussi bien sous le rapport du travail que sous celui de ses amours.
Nicolas l'Ormeau et M. Cousin, le directeur des forges de Lindreck, ne disaient rien, il est vrai, quand on parlait de Nivart en leur présence, mais ils fronçaient les sourcils, de façon à faire supposer que le souvenir du contremaître n'éveillait en eux aucune pensée de bienveillance.
Sous l'empire de toutes ces pensées et de tous ces souvenirs, Ange tremblait pour le bonheur de sa sœur, à laquelle il avait si souvent promis de la rendre heureuse, et n'envisageait l'avenir qu'avec un anxieux effroi.
Si fatalement, s'était-il dit plus de vingt fois en venant, pour la dernière fois de Lindreck à la pri-
son, il arrivait que Pierre rendit Céleste malheureuse, quel reproche n'aurais-je point à me
faire ? Que répondrais-je à mon père et à ma
sœur, quand, dans leur chagrin, ils'nfaccuseraient d'être l'auteur de tout ce qui s'est passé... ?
C'était en faisant ces réflexions peu encourageantes qu'Ange ralentissait le pas, et qu'il laissait monter un souci de son cœur à son front.
Cependant, quand il aperçut la prison, sa joie domina tout autre sentiment.
Il s assura de l'heure.
— Sept heures et demie, dit-il, dans une demiheure...
Il se mit à compter les instants en pensant au honneur qu'il allait éprouver à embrasser son ami.
La demi-heure lui parut une éternité.
Enfin la sonnerie de l'horloge fit entendre la vibration sourde qui précède le tintement delà cloche, huit'heures sonnèrent.
Les geôliers, quoi qu'on en ait dit, sont généralement aussi exacts à ouvrir les portes aux prisonniers sortants qu'aux prisonniers entrants. Cela tient sans doute à ce que des peines sévères sont édictées contre l'emprisonnement arbitraire , et nullement à leur exactitude et à leur bonne volonté pour les détenus de la première catégorie.
Les portes de la prison s'ouvrirent au dernier coup de huit heures. Trois prisonniers sortirent; parmi eux était Pierre NivarL
Les deux amis furent bientôt dans les bras l'un de l'autre.
L'homme qui briserait les lourdes parois de sa tombe et en sortirait pour renaître à la vie, l'aveugle qui recouvrerait tout à coup lavue, en ouvrant seulement les yeux, n'éprouveraient pas plus de joie que n'en ressentit Nivart en se voyant libre, en admirant à la fois et d'un regard toutes les merveilles printanières que nous avons dépeintes, en sentant sa mam trembler d'allégresse dans la main d'un ami aussi ému que lui.
D'abord il ne put parler.
Puis deux grosses larmes se formèrent dans ses yeux, et glissèrent lentement sur ses joues.
Ces larmes soulagèrent sa poitrine oppressée; il recouvra la voix, mais ne put que murmurer ces deux mots :
— Et Céleste?...
— Viens, suis-moi, tu la verras aujourd'hui, lui répondit Ange.
Ce fut à pas précipités, et comme s'ils eussent commis une mauvaise action, que les deux amis s'éloignèrent de la petite place sur laquelle s'étend la sombre façade du monument qui a entendu gémir Chalais et vu souffrir les nombreuses victimes du féroce Carrier, l'homme aux noyades.
En sortant de prison, Pierre Nivart se laissa conduire où Ange voulut bien le mener.
— Nous allons commencer, lui dit ce dernier , par entrer à la forge; au reste, c'est notre chemin d'y passer pour aller au Mesnil. A Lindreck, nous irons voir M. Cousin, afin de nous assurer si,
malgré ce qui s'est passé, il consent à te reprendre comme ouvrier.
Ange observait attentivement Pierre à la dérobée.
Pas une fibre du visage de ce dernier n'eut le moindre tressaillement.
— Tu supposes bien sans doute, reprit Ange, que, depuis deux ans et demi que tu es absent de l'usine, ta place de contremaître a été donnée à un autre.
— Que m'importe! je travaillerai comme ouvrier, dit Nivart d'une voix parfaitement calme.
— Mais faut-il encore que M. Cousin le veuille, dit Ange ; nous allons donc aller le lui demander.
Cette réponse d'Ange parut assez singulière à Nivart; il ne s'était jamais demandé siM. Cousin avait le droit de lui refuser du travail, à lui, qui, dans plusieurs circonstances, avait exposé sa vie pour sauver celles d'ouvriers de l'usine, ou pour sauvegarder et défendre les intérêts des propriétaires de cette dernière.
— Et pourquoi M. Cousin me refuserait-il du travail ? demanda Nivart à son compagnon.
La voix de l'ancien contremaître tremblait quand il prononça ces paroles. Ce tremblement de la voix trahissait évidemment un premier mouvement de colère de la part de Pierre.
— Parce que M. Cousin est le maître de faire travailler qui bon lui semble, répondit Ange avec une laconique froideur.
Tsivart comprit la raison du changement de ton de son ami, se calma aussitôt et dit :
— Tu as raison, Ange ; allons trouver M. Cousin, il est le maître.
— Cette démarche est la première que nous devions faire, Pierre, parce que mon père n'aura rien à dire quand il saura que tu as retrouvé du travail, et que tu vas te remettre tout de suite à ton affaire; il ferait, au contraire, une triste figure si, en arrivant chez lui, nous lui apprenions que tu es sans travail et que tu ne sais que faire.
— Un ouvrier comme moi n'est jamais embarrassé, dit Pierre.
— C'est vrai, répondit l'Ormeau; mais, pour toimême, il vaut mieux que tu rentres aux forges, de Lindreck. De cette façon, au moins, nous ne nous séparerons pas.
— Et tu pourras veiller sur moi.
— Pour ton bonheur et ton bien, Pierre.
— Je le sais, Ange ; aussi dois-je convenir franchement que tu as raison, et qu'il faut que je rentre aux forges.
En arrivant à Lindreck, les deux amis ne virent aucun ouvrier. — Ange avait ses raisons pour agir ainsi. — Ils se rendirent immédiatement chez Mi Cousiû, qui éprouvait pour son contremaître mécanicien une affection et une estime toute particulières.
Ce fut Ange qui prit la parole.
A sa prière, M. Cousin consentit à la rentrée de
Pierre Nivart à la forge, sans faire la moindre observation sur le passé à son ancien contremaître, dont il connaissait le caractère.
Les deux compagnons s'éloignèrent de Lindreck enchantés de M. Cousin, et sans prévoir la scène qui allait se passer à l'usine aussitôt après leur départ.
Ce fut en devisant joyeusement qu'ils prirent la route du Mesnil du père Nicolas l'Ormeau.
Pierre se sentitbientôtabsorbéparsesréflexions, pendant que son ami lui parlait de Céleste, et lui racontait ce qui s'était passé à la ferme depuis sa dernière visite.
Dans son empressement à revoir Céleste, le colosse faisait marcher son compagnon d'une allure de deux lieues à l'heure.
A deux cents pas du Mesnil, quand les deux amis aperçurent le toit de chaume de la ferme entre les branches noueuses des arbres, encore dépouillés de feuillage, Nivart dit à son compagnon :
— Ange, arrêtons-nous un moment afin de reprendre haleine.
— Volontiers; car j'en ai au moins autant besoin que toi. Quelle course !
Nivart regarda son compagnon. Celui-ci était haletant ; et, bien que la chaleur ne fût pas excessive, il avait le front ruisselant de sueur.
Seulement alors, il comprit le tour de force qu'il venait d'imposer aux petites jambes d'Ange l'Ormeau.
— Je t'ai fait marcher d'un pas trop rapide, mon cher Ange ; pourquoi ne t'en plaignais-tu pas? dit le colosse.
— Me plaindre ? ah ! bien oui, reprit l'Ormeau ; je comprenais trop bien le plaisir que tu vas éprouver à revoir Céleste.
— Que tu es bon !
— Mais je te rappellerai le proverbe, dit Ange en souriant malicieusement.
— Lequel ?
— Tu sais qu'il n'y a pas de roses sans épines.
— C'est vrai, mais où veux-tu en venir ?
— Eh bien, ici et aujourd'hui, reprit Ange, si Céleste est la rose, mon père est l'épine. Métionsnous, c'est peut-être sur lui que nous allons tomber tout d'abord.
— J'y pensais, cest pourquoi je t'ai proposé de nous arrêter.
— Le courage te manquait ?
— Dame !...
— Ne crains rien, je suis là ; et rappelle-toi que, pour le père l'Ormeau et ce traître de la Boucherie surtout, je ne suis plus le petit apprenti que tu as connu, mais bien le premier des contremaîtres de l'usine : une puissance avec laquelle il faut compter, en un mot; car je ne dis pas tout. Tu verras...
— Que tu as dû travailler pour arriver au point où tu en es ! dit Pierre.
— Non, pas trop, répondit Ange,
— Car tu n'étais pas fort.
— Et je suis toujours d'une complexion fort délicate, dit Ange, c'est pourquoi, autrefois, j'ai choisi l'atelier de mécanique. Je n'avais pas l'instruction de mon état, Pierre, c'était une nouvelle difficulté ; mais j'étais doux, patient, plein de bienveillance pour tout le monde. On fut pour moi ce que j 'étais pour les autres . Tout le monde se plut à m'apprendre mon état ; aujourd'hui je travaille moi-même... je cherche, je cherche, et quelquefois je finis par trouver... j'invente, si tu aimes mieux...
— Dis-tu vrai ?
— Sans doute ; maintenant, Pierre, pardonnemoi de l'avoir parlé comme je viens de le faire, et ne tremble pas plus qu'il ne faut devant le père l'Ormeau ; du courage.
— J'en aurai.
— As-tu repris haleine ?
— Non, à la pensée que je vais revoir Céleste, dit Pierre, l'émotion m'étreint au cœur et m'étoufîé.
— Si ce n'est que ça, en avant ! dit Ange.
Quelques minutes plus tard Ange et Pierre pénétraient dans la ferme. Il était midi, l'heure à laquelle ils devaient trouver réunis tous les habitants du Mesnil; car c'était celle du déjeuner.
Devant les bâtiments s'étendait un large tas de fumier chauffé par le soleil, et sur lequel gloussait une armée de poules et d'autres volatiles.
La porte de la salle commune, qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger, était toute grande ouverte. Deux énormes rosiers semblaient en garder l'entrée, comme deux sentinelles vigilantes. Un milan récemment tué, et crucifié sur la porte, indiquait assez que Nicolas l'Ormeau avait quelques penchants au braconnage.
Au bruit de fourchettes, au cliquetis desverres, qu'on entendait du dehors, il était facile de savoir à quel genre d'exercice se livraient les habitants du Mesnil.
Le Breton est peu communicatif, et n'est bavard qu'après boire ; aussi les sons métalliques de fourchettes et le cliquetis des verres étaient les seuls bruits que l'on entendit.
— On est à table, dit Ange à Nivart ; hâtons-nous, si nous voulons arriver à temps et trouver le couvert mis.
— Je n'ai pas faim, répondit Pierre, en ralentissant le pas et en se plaçant derrière son compagnon.
Ange était arrivé sur le seuil de la porte. Son père, en l'apercevant, fit un mouvement pour se lever et aller à sa rencontre; mais il s'arrêta tout à coup. Derrière son fils, il avait aperçu Pierre Nivart; cependant après une seconde de réflexion, il se remit en marche, et tendit la main au nouvel arrivant.
Ange avait remarqué jusqu'au moindre mouvement. L'hésitation de ce dernier surtout ne lui
avait point échappé, et lui avait donné à penser que son père, en recevant Pierre à la ferme, n'agissait pas sans une arrière-pensée peu favorable nécessairement à ce dernier.
— Tiens, c'est toi! Comment vas-tu? demanda le fermier à son fils, en abordant ce dernier.
— Très bien! répondit Ange, et toi?
— Mais très bien aussi, comme tu vois! répondit le fermier; mais tu n'es pas seul; et il me semble que je connais le camarade qui faccompagne ; mais attends donc... si mes souvenirs ne me trompent pas.
— Comment, dit Ange d'un ton de reproche, tu ne reconnais pas Tarni Pierre Nivartl
Ange connaissait trop bien son père pour être dupe du manège de ce dernier; il pensait avec raison que le rusé vieillard feignait de ne pas reconnaître, afin de donner à penser qu'il avait depuis longtemps oublié, non seulement ce dernier, mais encore toute les conventions passées autrefois au sujet de Céleste et sous les auspices de son fils.
— Oh! oui, j'y suis, c'est bien cela; je le reconnais parfaitement. La prison et la misère ne l'ont point trop changé. Enfin vous voici dehors, tant mieux, mon garçon! il s'agit de ne point vous faire enfermer de nouveau, mais je crains bien qu'avec le caractère que vous avez...
Nicolas l'Ormeau, ayant saisi au passage un froncement de sourcils unanime des deux compagnons, continua après un court silence:
— N'en parlons plus; car, en définitive, votre caractère, mon garçon, ne me regarde pas. Seulement, pardonnez-moi d'avoir pense à vous donner un conseil; je n'agissais ainsi que dans votre intérêt. Soyez toujours le bienvenu; car il ne sera jamais dit qu'à sa ferme Nicolas l'Ormeau aura mal reçu un ami de son fils.
Et Nicolas s'effaça du seuil de la porte, afin de livrer passage aux deux jeunes gens.
Ceux-ci se regardaient avec indécision, comme s'ils se fussent demandé comment ils devaient répondre au singulier accueil du fermier. Mais Ange, d'un signe imperceptible, fit comprendre à Nivart qu'il devait accepter l'offre qui venait de leur être faite, si ambiguë qu'elle fût.
Puis il entra suivi de Pierre, qui prit la main que le fermier lui tendait.
Tous deux, en pénétrant dans la salle commune, s'aperçurent aussitôt que Céleste l'Ormeau n'était pas à table à sa place accoutumée. Us échangèrent un regard où se manifestait leur étonnement mais Ange, ne voulant à aucun prix demander à son père en présence des domestiques de la ferme, une explication qui, dès le premier mot, pouvait dégénérer en discussion, feignit de ne point s'apercevoir de l'absence de sa sœur.
Nicolas fit ajouter deux couverts pour les nouveaux arrivants; et jusqu'au moment du dé paît des domestiques le repas se continua sans aucun incident. Pierre ne mangeait pas et se demandait
où était Céleste. On peut ajouter qu'il avait également à cœur les paroles peu amicales dont le fermier l'avait salué à son arrivé; préparé d'avance aux mauvaises réceptions qu'on pouvait lui faire à sa sortie de prison, il n'en prenait cependant pas tout l'ombrage qu'il en eût pris dans d'autres circonstances.
Ange et son père causaient bien un peu, mais ils ne parlaient que de la pluie et du beau temps, des récoltes de Tannée et de l'état de prospérité des forges de Lindreck.
Les domestiques se levèrent bientôt de table, laissant les trois hommes en présence.
Ange n'était pas homme à attendre longtemps pour amener la conversation sur son véritable terrain.
— Mon père, dit-il de but en blanc au fermier, où est ma sœur?
— Céleste, par mon ordre, dit l'Ormeau froidement, est restée aujourd'hui dans sa chambre, et elle n'en sortira pas de la journée.
— Et le motif de cette séquestration? demanda Ange, en prenant un ton tout aussi rogue que celui de son père.
— Le motif en est, ma foi bien simple, dit Nicolas l'Ormeau, et franchement je ne vois pas pourquoi je vous en fais un mystère. Si, aujourd'hui d'aprèsmon ordre, Célesten'estpasdescendue de sa chambre, c'est tout simplement, Messieurs, parce que j'attendais votre visite.
— Ah! ah! dit Ange.
Pierre répéta l'exclamation de son ami, mais d'une voix étranglée par la colère et par rémotion.
— Et ce motif en vaut bien un autre, il me semble, reprit le fermier.
— Alors, reprit Ange avec la fermeté inaltérable qu'il mettait à discuter toute affaire sérieuse, si je vous comprends bien, vous n'avez empêché ma sœur de se trouver ici lors de notre arrivée qu'afin de l'empêcher de se trouver avec Pierre Nivart, son fiancé; car ma visite ne doit être pour rien dans votre inconcevable détermination.
— Mon inconcevable détermination ! se récria le vieillard.
— Sans doute, reprit Ange ; Pierre est-il, oui ou non, le fiancé de ma sœur? S'il l'est, quel inconvénient pouvez-vous trouver à ce qu'il vienne la voir après une absence de deux ans?
— Les inconvénients que j'y vois sont très grands, mais je t'en prie, laisse-moi m'expliquer sans m'interrompre : Il y a deux ans et demi, ton ami, ici présent, à ta prière et à celle de Céleste, devint de mon consentement le fiancé de ma fille. Pour vous plaire à tous, j'avais repoussé la demande d'un homme riche, mon voisin, qui de différentes façons pouvait me faire beaucoup de tort, me ruiner même : je n'ai guère besoin de nommer la Boucherie pour que vous deviniez de qui je veux parler en ce moment. A cette même époque nous fîmes une sorte de pacte, dont l'exécution de
toutes les conventions devait immédiatement aboutir au mariage que vous désiriez tous, et auquel je ne prêtais les mains que pour ne point vous contrarier.
— Vous êtes dans le vrai jusqu'à présent, mon père, dit Ange.
— Il y a deux ans, reprit Nicolas sans paraître attacher la moindre importance à l'approbation de son fils, Pierre, malgré sa réputation d'homme enclin à la colère, était un excellent sujet; il passait pour être un des meilleurs ouvriers des lorges et gagnait beaucoup d'argent.
— Votre pas- ion pour la terre et l'argent vous perdra, père l'Ormeau; pourvu qu'elle n'en perde pas d'autres, des innocents avec vous... dit Nivart d'une voix sombre.
— Des passions, chacun a les siennes, mon garçon, répondit laconiquement le fermier; et, crois-le bien, tu n'en es pas exempt, tu en as, même de terribles.
Ange poussa sous la table le genou à son camarade, afin de lui faire comprendre que s'il voulait voir tourner les choses à son gré, il ne se mêlât en rien â la discussion, puis il dit :
— S'il ne s'agit que d'une question d'argent, tout peut s'arranger.
— Tu te trompes, dit Nicolas; il ne s'agit plus aujourd'hui d'une question d'argent, je sais que tu pourrais la résoudre ; car tu as gagné beaucoup d'argent aux forges ; mais je ne veux pas, je ne
souffrirai pas que tu te sacrifies, que tu te dépouilles pour les autres, et peut-être pour faire le malheur de ta sœur.
— Mais je suis libre de donner ce que j'ai à qui bon me semble, dit Ange assez surpris du raisonnement et du ton modéré de son père.
Inutile de dire que durant ce dialogue Pierre était littéralement sur les épines. Vingt fois il avait été sur le point de se lever et de se retirer en éclatant. La violence de son amour pour la fille du fermier l'avait seule retenu.
— Oui, reprit l'Ormeau, tu es parfaitement libre d'enrichir qui bon te semble, mais Céleste, jusqu'à un certain âge, ne peut se marier sans mon consentement, et je jure que jamais je ne le donnerai, tant que ton ami sera l'homme qui devra en profiter.
Ces derniers mots trouvèrent Pierre Nivart debout.
— C'est bien, s'écria-t-il ; je vois, père l'Ormeau, que vous voulez mon malheur et celui de Céleste. Je sais ce qu'il me reste à faire...
Nicolas l'Ormeau ne répondit rien à cette sortie, qu'il avait prévue; car ses paroles n'avaient produit que l'eflet qu'il en attendait.
Pierre s'était dirigé vers la porte ; mais Ange, qui s'était levé, l'atteignit en même temps que lui, lui barra le passage, et lui demanda d'un ton de sévérité que la gravité des circonstances autorisait:
— Que veux-tu dire en affirmant que tu sais ce qu'il te reste à faire ?
292 PIERRE-LA-TKMPÈTE
— Rien, dit Pierre, je ne savais ce que je disais.
— Tant mieux, alors! viens...
Auge entraîna Pierre, le fit sortir de la ferme, puis lui dit, quand ils fuient sur le chemin de Lindreck :
— Vois-tu, Pierre, il n'y arien à obtenir démon père aujourd'hui. Il est buté, et il y a bien un peu de quoi, il faut l'avouer, quand on réfléchit aux fâcheux événements qui te sont survenus depuis l'époque où nous avions décidé ton mariage. Il tremble pour l'avenir de son enfant en pensant à tout cela; avons-nous le droit de l'en blâmer? Cependant il ne faut désespérer de rien ; tu vas retourner à Lindreck et te remettre au travail avec acharnement. Quant à moi, je vais rester ici quelques jours, comme cela m'arrive parfois depuis que je suis contremaître. Quand mon père apprendra que tu t'es remis au travail, il reviendra à de meilleures dispositions à ton égard ; et, sois tranquille, ma sœur qui t'aime autant que tu peux l'aimer et moi, nous finirons bien par le décider à réaliser nos projets.
— Tu crois ? demanda Xivart incrédule.
— Non seulement, je le crois, mais j'en suis sûr. Du courage ! de la patience surtout ! et viens dimanche, au carrefour du Vieux-Chêne, je m'arrangerai de façon à m'y trouver avec Céleste, de deux heures à six heures.
— Tu me le promets? demanda Nivart.
— Oui, ne nous fais pas attendre.
— Que tu es bon ! reprit Pierre en serrant avec effusion les mains à l'ami dont les bonnes paroles l'avaient calmé et à peu près consolé.
— Allons! sauve-toi, dit Ange, afin que je puisse voir ma sœur et lui parler de toi.
Pierre quitta aussitôt son ami et reprit à grands pas le chemin de Lindreck, où un contre-temps bien plus fâcheux l'attendait.
Ange et Pierre, en venant à Lindreck demander du travail pour ce dernier à M. Cousin, ne s'étaient pas cachés, à quoi bon ? Plusieurs ouvriers, et parmi eux des ennemis de Pierre ou des émissaires de la Boucherie, les avaient vus. Ceux-ci, les uns et les autres, se réunirent aussitôt, tinrent conseil, et, après avoir adopté une résolution dont nous allons parler, ils se mirent aux aguets aux abords du cabinet de M. Cousin, afin d'en voir sortir les deux ouvriers.
Ceux-ci ne restèrent que quelques instants chez M. Cousin. Les malveillants qui les épiaient s'informèrent aussitôt du motif de leur visite à l'industriel, et n'eurent pas de peine à apprendre que, comme ils l'avaient d'abord supposé, Pierre !sivart, sorti de prison, n'était venu à la forge que pour demander à y rentrer comme ouvrier.
Ils apprirent également que M. Cousin, quoique d'assez mauvaise grâce, et seulement pour céder aux instances d'Ange, avait consenti à admettre Pierre Nivart au nombre des ouvriers de l'usine.
294 PIERBE-LA-TEMPÊTE
Les malveillants dont nous racontons les ignobles complots, avaient formé le projet d'empêcher Pierre Nivart de rentrer à la forge.
Ils coururent immédiatement semer l'alarme dans les ateliers.
— Pierre la Tempête revient parmi nous, disaientils; avant un mois, bien que M. Cousin le reçoive aujourd'hui à regret, il sera encore contremaître. C'est un fort ouvrier; il est impossible que les choses tournent autrement; alorsilnous malmèneraencore; nous serons plus malheureux que les pierres, et il arrivera quelque malheur. Quand il est en colère, il ne se connaît plus, ce n'est pas un homme, mais une bête féroce: M. Cousin a tort de vouloir en essayer encore une fois; on voit bien qu'il n'est pas forcé de vivre avec lui.
Ceslamentations. qui avaient certainesapparences de raison, ne manquèrent pas d'éveiller des échos dans les ateliers.
Les contremaîtres, d'abord, qui avaient à craindre d'être supplantés par la Tempête, excitèrent les ouvriers à s'opposer à l'admission de ce dernier.
Tous les ouvriers enfin, même les plus justes, reconnaissaient qu'à ses heures Nivart était un fort mauvais coucheur.
Dans tout complot il y a des meneurs. Ces emplois sorrf, généralement, tenus par les plus lâches.
L'un de ces meneurs, dans la cabale montée contre Pierre, s'écria tout à coup :
— Vous demandez ce qu'il faut faire ? C'est bien simple, pardieu! Il s'agit de battre le fer pendant qu'il est chaud, de choisir le moment où M. Cousin est mal disposé et Ange absent pour adresser une pétition collective au premier.
Nous lui dirons que, sous aucun prétexte, nous ne voulons travailler avec un homme que ses colères rendent fou, et qui, autrefois, nous a traites comme de véritables bètes de somme.
Cette motion fut adoptée par tous ces hommes, que le souvenir des mauvais traitements supportés irritait.
La pétition fut rédigée tant bien que mal en dix minutes ; cinq autres minutes suffirent pour qu'elle se couvrit de signatures.
Enfin, on la fît parvenir chezM. Cousin, une heure après que Pierre et Ange eurent quitté la forge. Ils n'étaient pas arrivés au Mesnil que M. Cousin avait lu la pétition et pris un parti en faveur des pétitionnaires.
Ceux-ci l'avaient prévenu qu'ils suspendraient plutôt les travaux et feraient plutôt grève que de travailler avec Nivart. En ce moment M. Cousin avait des commandes pressantes qui ne lui permettaient pas la moindre suspension de travail. Ses intérêts l'obligeaient donc à donner raison à ses ouvriers.
Au surplus, quand il avait autorisé la rentrée de Pierre, il ne l'avait fait qu'a regret, car le caractère de Tex-contremaitre, si habile qu'il fût, avait fini
par faire concevoir de sérieuses inquiétudes. Il n'avait donc cédé que pour obliger Ange.
En adhérant à la pétition de ses ouvriers, il était enchanté de trouver un prétexte excellent pour revenir sur sa première décision.
— Je vais garder cette pétition, se dit-il ; quand Ange et Pierre viendront, je la leur ferai voir, et ils seront forcés de convenir avec moi que je ne puis faire autrement que de sanctionner une demande faite par tous mes ouvriers en masse.
Le soir du même jour Nivart, dans l'état d'irritation intérieure où l'avait mis le mauvais accueil de Nicolas l'Ormeau, pénétrait dans le cabinet de M. Cousin.
Celui-ci était à son bureau.
Il tressaillit en voyant le contremaître, qu'iln'attendait pas de sitôt, mais ce fut tout.
— Ah! vous voici, mon ami : où doncest Ange? demanda-t-ilà Pierre Mvart.
— Ange est resté chez son père, Monsieur.
— Tant pis...! dit M. Cousin.
Celui-ci avait compté sur Ange pour calmer la colère que devait exciter chez Pierre la décision prise en son absence.
— Pourquoi tant pis, Monsieur? demanda Nivart qui, au pressentiment de quelque mauvaise nouvelle, sentait son irritation grandir.
— J'ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre, reprit M. Cousin.
Celui-ci fit une pause.
PIERRE-LA-TEMPÈ1E "2(.)'
—Continuez, dit Pierre, je m'attends a tout.
— Avant de rien préjuger , mon cher ami, lisez cette pétition.
M. Cousin tendit le malveillant opuscule à l'homme qu'il avait si longtemps aimé et protégé et qu'il estimait encore.
Nivart prit la pétition ouverte et la lut, en pâlissant à chaque mot ; quand il passa aux signatures, chaque nom lui fit faire une sorte de soubresaut nerveux.
L'industriel, qui l'observait attentivement pendant cette lecture, fit cette réflexion.
— Il n'est point corrigé ; ses colères sont toujours les mêmes. Il est inutile de songer à le reprendre
Quand Pierre eut terminé sa lecture, son irritation était devenue de la colère.
Il s'écria avec emportement, en reposant la pétition sur le bureau de M. Cousin :
— Les brigands! les coquins ! ils veulent m'empècher de manger du pain. J'aurais dû m'attendre à cela de leur part. Les misérables, que je les reconnais bien ! ce sont les mêmes qui, il y a deux ans, m'ont excité contre la Bretèche. Ils ont causé la mort du malheureux gendarme.
— Mon ami, je vous en prie, calmez-vous!
— Me calmer, Monsieur ? mais comment voulezvous que je fasse? Ne faudrait-il pas avoir la patience d'un saint pour vous entendre sans colère donner raison à ces lâches? Mais j'y pense ; quand
je réfléchis à l'accueil que vous nous avez fait ce matin à Ange et à moi, je me demande si ce n'est pas vous qui avez provoqué cette pétition que vous me mettez sous le? yeux, afin d'avoir un motif pour revenir sur une parole que vous ne m'aviez donnée qu'à contre-cœur? '
En parlant, Nivart s'animait au bruit de ses paroles. Il était facile de prévoir que sa colère atteindrait bientôt les dernières limites de l'exaspération.
— Je vous jure, Pierre ! protesta M. Cousin.
— Ne jurez point, malheureux! s'écria Pierre ; maintenant, je crois les hommes capables de tout, et vous ne parviendrez pas à changer la mauvaise opinion que j'ai d'eux. Parmi les ouvriers qui ont signé cette hideuse pétition, il en est à qui j'ai sauvé la vie. A d'autres j'ai tendu la main quand ils étaient à l'hospice ou gênés ; j'ai donné du pain à leurs femmes et à leurs enfants. Vous, Monsieur, je vous ai sauvé une partie de votre fortune, lors de l'incendie de l'usine, et tous aujourd'hui, fatigués du fardeau de votre reconnaissance, ou honteux de ne me l'avoir jamais témoignée, vous vous réunissez, maîtres et ouvriers, pour m'empècher de gagner ma vie dans ces ateliers que j'ai protégés contre les flammes au péril de ma vie. Vous vous reunissez pour me repousser comme un chien enragé.
Eh bien, soit ! je m'en irai, mais en m'éloignant je vous maudis , et prenez garde qu'un jour où
ma haine et ma colère égaleront les vôtres à tous, je ne revienne ici pour détruire ce que j'ai sauvé aulrefois.
— Que dites-vous, malheureux?
— Je dis, misérable ingrat, riche au cœur dur qui t'engraisses des sueurs du pauvre, que le jour où je viendrai incendier ton usine, tu seras seulement puni du mal que tu me fais aujourd'hui.
Sur cette dernière menace, Pierre s'éloigna, laissant M. Cousin pâle, tremblant, anéanti, et sans force pour appeler du secours.
Nivart traversa les cours de l'usine comme un ouragan et sans rien voir. Les ouvriers, prudemment enfermés dans leurs ateliers, se gardèrent bien de se trouver sur son passage.
Quant à lui, il se précipita dans la campagne comme un véritable fou furieux.
Instinctivement il prit le chemin qui devait le conduire au mesnil de Nicolas l'Ormeau.
La colère est un vice d'organisation terrible. Il rend fou; nous l'avons déjà démontré.
L'homme colère, dans ses accès les plus terribles, oublie tout, jusqu'au sentiment de sa dignité : il est capable de tout, même des plus grands crimes. En effet, que lui importent l'existence et le bonheur des êtres qui lui sont chers, quand ilnejouitplus, même pour lui-même, de l'instinct de la conservation, si profondément enraciné chez la créature.
Pierre îsivart le parricide, en quittant les forges,
ne songea ni à prendre un peu de nourriture, et il n'avait pas mangé depuis la veille, ni à s'occuper d'un gite pour la nuit; et pourtant le crépuscule commençait déjà, assombri encore par un léger brouillard à travers lequel les choses se confondaient avec les ombres.
Au loin, derrière lui, retentissait la cloche de l'usine qui annonçait la sortie des ateliers.
Un son qu'il connaissait bien.
Ce bruit, ces accents argentins lui étaient insupportables, ei il doublait le pas , afin de s'éloigner assez pour ne plus les entendre ; mais, quoi qu'il fit, ces sons, qui n'existaient plus que dans son imagination, — car la cloche des ateliers avait cessé de tinter depuis longtemps,— retentissaient toujours à ses oreilles.
L'irritation du cerveau avait fait du malheureux une sorte d'halluciné.
Ainsi, dans les vibrations imaginaires qui frappaient son oreille, par moment, il s'imaginait voir le génie de la Dévastation brandissant son épée : il semblait l'entendre lui crier d'une voix stridente :
— Misérable ! toi qui as tué ton père, toi qui sors de prison ce matin , tu viens de menacer un homme d'incendier sa maison ! Tremble ! Si cet homme porte une plainte contre toi, il sera cru ; et tu seras séquestré de nouveau, soit dans une prison, soit dans une maison de fous.
A cette menace de la conscience et pour éviter
le cauchemar qui le poursuivait, bien qu'il fût debout et éveillé, Nivart reprenait sa course à toutes jambes.
Il allait à travers bois.
S'il chancelait, quand ses pieds s'embarrassaient dans quelque ronce, il croyait que c'étaient les mains de ceux qui le poursuivaient qui l'avaient un instant arrêté.
S'il se heurtait le front contre quelque branche basse, il se figurait que c'était le spectre du gendarme tué par lui qui lui disait :
— Halte-là ! tu n'iras pas plus loin !
Dans l'un et l'autre cas, il reprenait sa course, et précipitait sa marche sans ressentir la douleur des chocs qu'il recevait sur son passage.
Autre supplice.
Quand les voix quïl entendait devenaient railleuses, elles s'exprimaient ainsi, comme pour e narguer dans son infortune :
— Gomment, misérable assassin ! c'est toi qui oses élever tes regards audacieux sur cette blonde enfant qui porte le nom de Céleste : un nom d'ange ! qui est aussi pure que tu es souillé ! mais, au moins, pour lui plaire, va laver tes mains teintes de sang, va te purifier, et encore, non, elle ne sera pas à toi, jamais !... jamais!... Elle t'appartiendrait, qu'un jour, dans un accès de colère insensée, tu Tétoufierais, en croyant lui prodiguer d'enivrantes caresses...
Et les voix s'éloignaient en ricanant au fond des
bois, pour faire place aux infernales vibrations de la cloche maudite.
Au milieu de ce désordre d'idées, que 1? défaut d'aliments et de sommeil ne faisait ?aDS doute qu'augmenter, la colère, ou plutôt la rage de Pierre ne faisait que grandir...
Car, tout en soutfrant un supplice affreux, il ne cessait de se répéter intérieurement ;
— Mais je suis innocent, quai-je fait pour subir ce supplice de damné ?
Et il courait toujours...
Il courut longtemps. La nuit était si sombre qu'il ne voyait pas à trois pas devant lui.
Le hasard l'avait fait rencontrer un sentier qu'il suivait, en portant les bras devant lui, afin d'éviter de tomber sur quelque obstacle invisible.
Il allait ainsi en murmurant des paroles entrecoupées : paroles de haine, de colère et de vengeance.
— Ah ! les hommes me repoussent ! disait-il ; eh bien, j'aurai mon tour. J'incendierai Lindreck...
Ou bien :
— Céleste m'aime, et son misérable père ne veut pas nous unir. Eh bien, Céleste sera à moi, je la déshonorerai ; alors le père l'Ormeau sera bien forcé de nous marier... Et ce sera un bonheur si pareille chose arrive ; car une fois que Céleste sera ma femme, je n'aurai plus le courage d'incendier Lindreck, les ouvriers ne seront pas brûlés et je leur pardonnerai !...
Mais il faut avant tout que Céleste soit à moi...
Au moment où il se répétait cette phrase au moins pour la vingtième fois, ses mains rencontrèrent un mur qui barrait le sentier.
Pierre s'arrêta.
— Où suis-je? se demanda-t-il.
Et il chercha a s'orienter.
Il reconnut bientôt qu'il était auprès du mur du Mesnil du père l'Ormeau.
Il était minuit.
Tout était calme et silencieux à pareille heure, dans une campagne aussi déserte que celle qui entourait la ferme.
Pierre leva les yeux vers la fenêtre de la chambrette de Céleste, qu'il connaissait bien.
En voyant la lumière qui brillait à la fenêtre de celle qu'il aimait, notre forcené laissa échapper un soupir de soulagement et presque un cri de joie. Une pensée d'amour traversa tout d'abord son esprit, mais elle ne fit qu'y passer avec la rapidité de l'éclair.
Quant il se souvint que le matin même Nicolas l'Ormeau lui avait formellement refusé la main de sa fille, il sentit sa rage grandir et revint fatalement à l'odieux et lâche projet qu'il avait déjà arrêté en disant :
— Je la déshonorerai, elle sera à moi, et alors il sera impossible au fermier de ne pas me la donner en mariage.
En cet instant terrible où l'homme créé à
l'image de Dieu, mais subjugué parla colère, passe à l'état de brute, Nivart, l'intrépide, qui avait poussé le courage et le dévouement jusqu'à sauver ses ennemis des flammes d'un incendie, se voyant chassé de partout, se décida à commettre le plus odieux des crimes : abuser de l'amour d'une enfant chaste et pure qui priait pour lui.
Car, faut-il le dire, à l'heure où Nivart arrivait, comme une bête farouche au pied des murs du Mesnil, Céleste l'Ormeau, prosternée à genoux devant un crucifix, le seul souvenir qui lui restât de sa mère — priait avec faveur, afin que la Providence intervint et renversât les obstacles qui s'opposaient à son bonheur et à celui de Pierre.
Trois mois s'écoulèrent...
Un soir, vers neuf heures, Ange revenait de Nantes, où l'avait appelé le règlement de quelques affaires concernant l'usine.
La nuit était belle, mais un peu voilée.
Ange pressait le pas, en pensant que ses amis, qui l'attendaient, pouvaient s'inquiéter de son absence prolongée.
Tout à coup, il lui sembla que le ciel, d'un bleu sombre et mat, s'éclairait d'une lueur fauve.
Cette lueur, d'une teinte fort légère d'abord, s'empourpra peu à peu au point de ne laisser aucun doute à Ange.
— C'est de la fumée ! C'est le feu ! se dit-il.
Et il doubla le pas aussitôt.
PLBRRE-LA-TEMPÈTK 305
Puis, comme de grands bois lui cachaient lefoyer de l'incendie, il chercha à s'orienter et finit par s'écrier :
— C'est à Lindreck qu'est le feu, et il n'y a que l'usine qui puisse alimenter un incendie aussi considérable.
Il se mit à courir.
Il venait de penser que, dans le tiroir de son bureau, il avait laissé quarante mille francs, provenant de la succession de son père. Ces quarante mille francs constituaient la plus forte partie de la fortune de sa sœur et de la sienne. Ils étaient en billets.
Ange ne courait plus, il volait sur la route. Il fit une lieue et demie en quarante-cinq minutes et arriva enfin, épuisé, meurtri, sur le lieu du sinistre. Il en avait depuis longtemps le terrible pressentiment. Il arrivait trop tard; l'usine était détruite encore une fois. Dès le principe, le feu ayant éclaté en cinq endroits presque en même temps, on ne s'était fait aucune illusion sur l'importance du désastre. On s'était appliqué à faire la part du feu. Les ateliers n'étant pas habités la nuit, personne n'avait péri.
Quand Ange arriva, il ne vit même pas, au milieu des flammes et des laves se dégageant des monceaux de minerai, où était l'emplacement des ateliers de mécanique, au centre desquels était le bureau où il avait laissé ses quarante mille francs, et les secours, du consentement de l'autorité, avaient cessé de fonctionner.
Mais ouvriers et paysans avaient une attitude terrible : Où est-il? où se cache-t-il? Il faut faire une battue dans tout le pays, tel était le cri général.
Et les ouvriers agitaient les marteaux et les tenailles dont ils s'étaient armés. Les paysans gesticulaient, des fourches ou des bâtons à la main.
C'était un vacarme épouvantable. Une horde de démons, de sorciers ou d'esprits diaboliques n'eût pas fait un sabbat plus affreux.
— En avant! à l'assassin...! s'écriaient-ils avec rage.
— Sus à l'incendiaire... !
— - Au parricide...!
Et tous s'armaient de falots et de torches.
Ni vert allait être traqué comme une bête fauve. La Boucherie était au milieu des gens qui le poursuivaient, et sa joie était grande.
Ce fut sur ses indications, à lui, qui espionnait Nivart depuis le matin, qu'on commença la battue par le bord de la mer, presque sur le théâtre du crime commis par Pierre le matin même.
On arriva en vue de la Roche penchée.
Là tous les paysans s'arrêtèrent stupéfaits!...
Au sommet de la roche formant colonne, et sur laquelle on n'avait point entendu dire que personne fût jamais monté, brillait un grand feu, qui, sur ce pic solitaire, produisait l'effet d'un phare.
Auprès du feu, se détachait en noir la silhouette d'un homme de haute taille.
Cet homme, bien que séparé de la foule assemblée sur la falaise par un abime, était à son niveau. De sorte qu'elle pouvait parfaitement le voir, éclairé par le feu comme il Tétait.
Elle le reconnut :
— C'est lui ! c'est lui ! vociféra-t-elle avec d'autant plus de rage que Nivart, où il était, se trouvait hors de sa portée.
Pour monter au sommet de la colonne, il fallait être fou, tant le danger était grand, et être un homme de la force, de la taille et de l'agilité du coutremaitre. Eq outre, la marée qui montait rendait la base de la Roche penchée inabordable.
La foule hurlait de colère impuissante et blasphémait Dieu, qui ne lui livrait pas l'assassin, qu'elle eût volontiers mis en pièces.
Nivart ne faisait aucun mouvement, bien qu'il dût entendre toutes les menaces qu'on lui adressait.
La foule attendit avec impatience jusqu'au jour. Le dénouement approchait. Quand le soleil se leva, Nivart se mit à genoux, fit une courte prière et un signe de croix ; puis, entre vingt abîmes qui Tentouraient, il choisit le plus hérissé de rochers, le plus effrayant, et se précipita la tète la première, comme s'il eût plongé dans une lame liquide.
La foule jeta un cri d'horreur.
Le crâne s'étant broyé sur le roc, le corps avaitrebondi et restait accroché sanglant et mutilé à une
arête de rocher. Il y resta dix secondes; les palpitations de quelques membres l'entraînèrent enfin, et il roula dans la mer houleuse.
Lafoule qui, quelques instants auparavant, mai» vengeance, devint tout à coup silencieuse. Elle revint épouvantée à Lindreck, sans se douter que le véritable auteur de tous les crimes commis était
dans ses rangs.
Quelques mots suffiront pour expliquer cet épouvantable dénouement.
Dans un accès de furieuse folie Pierre avait
déshonoré Céleste.
La sainte fille lui avait pardonné, et tout mariage entre eux étant devenu impossible avant que Pierre ne fût réintégré comme principal ouvrière l'usine, elle avait résolu d'obtenir cette réintégra-
tion. . . I
Elle voulait aussi que personne ne connut s participation à cet acte de justice, et pour cela ellavait prié M. Cousin de lui accorder une entrevu hors de ses bureaux et hors de l'usine. H. Cousin qui devinait le pourquoi de la démarche, avait fai dire à Céleste par un ouvrier, son voisin, que 1 lendemain soir il se promènerait sur la plage, a bas des rochers.
L'ouvrier chargé de transmettre cette repon était un des affidés de la Boucherie, qui en fut in médiatement informé. ,
Deux heures après, une lettre anonyme deno: çait à Pierre des relations coupables de Céleste av
M. Gcusin, avec indication du rendez-vous projeté.
Pierre, armé de son fusil, était aux aguets.
La lettre disait vrai : M. Cousin et Céleste s'étaient rencontrés ; quatre mots n'avaient pas été échangés entre eux que tous deux tombaient foudroyés.
Une heure après l'usine était en feu
Cinq années s'étaient écoulées depuis la mort si tragique de Pierre Nivart.
Lindreck était reconstruit et était devenu une des plus belles forges de France.
Ange avait reçu la récompense due à ses vertus : riche et considéré, il était le gendre de M. Cousin, et occupait la place de sous-directeur de l'usine.
Il eût été heureux, complètement heureux, s'il n'eût pas souvent pensé à sa sœur, et à Pierre, son ami et le meurtrier de sa sœur