LA VENGEANCE DE LA PUTIPHAR DU CHAPITRE PRÉCÉDENT
Le lendemain la Bretèche, après six heures de sommeil, se leva aussi dispos que s'il n'eût pas bu la veille. Le pauvre diable n'avait jamais eu de peine de cœur, et il ne voulait pas commencer à en avoir.
Pierre Nivart, après avoir rêvé de Céleste, se leva le front radieux, plus heureux qu'un poète au lendemain d'un premier succès.
Ce qui n'est pas peu dire.
Dès qu'il entendit marcher dans la pièce voisine, il sortit de son cabinet.
Armandine n'était pas levée. César, afin qu'elle tut plus tranquille, avait refermé les rideaux du lit. placé au fond d'un alcôve.
On ne voyait ainsi ni le lit ni la dormeuse, dont les vêtements étaient jetés en désordre sur une chaise.
— Eh bien, comment vas-tu? demanda Pierre à César.
— Bien, très bien! Une cuvette, un peu d'eau, et tout sera dit; mais ne faisons pas de bruit. Armandine dort ; elle s'est couchée tard et a passé sans doute une bien mauvaise nuit.
Les deux ouvriers firent leur toilette en silence, et en marchant sur la pointe du pied.
Nivart était venu tout endimanché, il ne changea pas de vêtements; quant à César, il fit une toilette splendide.
— Tiens, j'ai deux cannes, dit-il à Pierre, quand ils furent prêts, prends celle-ci et moi celle-là et sortons; nous achèterons des rubans dans la première boutique de mercerie venue.
Ils sortirent.
Quand nous les avons rencontrés, descendant des hauts quartiers vers le port, ils quittaient la boutique du mercier. Chacun d'eux avait un flot de rubans à sa boutonnière.
Leurs cannes devaient être un objet de convoitise pour une fillette ; elle se fût empressée de les dépouiller de tous leurs accessoires, au profit de garnitures de bonnets.
— Viens, dit la Bretèche à son ami, en attendant l'heure de la messe nous allons voir quelques compagnons de mes amis, qui seront enchantés de faire ta connaissance, nous prendrons la goutte ou le vin blanc avec eux.
— Écoute, César, dit Nivart.
— Quoi ?
— Je suis enchanté de faire laSaint-Éloi avec toi.
— Et moi, donc.
— Eh bien, si tu te grisais comme hier, je serais désalé d'être venu. Cela troublerait pour moi la fête.
206 PIERRE-LA.-TBMPÊTE
— Sois tranquille.
— Si tu savais combien ta femme était contrariée.
— Je le crois bien, pauvre Armandine! dit César.
— Ainsi tu ne te griseras pas ?
— Je te le jure !
— Bien, maintenant, sais-tu où est la Caisse d'épargne ?
— Oui.
— Yeux- tu m'y mener? j'ai quelques petites économies ; je veux prendre un livret.
— Volontiers.
La Bretëche, qui était très discret, ne demanda pas d'explication, et Pierre ne lui en dit pas davantage.
Ils prirent le chemin de la Caisse d'épargne. Les bureaux étaient fermés. Pour l'ouvrier, la journée n'était pas à l'économie. Liarder le jour de la Saint-Éloi, fi donc !
Nivart, contrarié de ce retard, accompagna cependant César partout où il plut à celui-ci de le conduire.
A onze heures, César dit :
— Remontons à la maison, Armandine doit être levée et habillée pour venir à la messe qui a lieu à midi.
— Allons» dit Nivart.
Comme l'avait prévu César, Armandine était prête, relativement à sa position elle était éblouissante.
Elle souriait et avait avec Nivart des allures de chatte qui rentre ses griffes avant de déchirer sa proie.
Il y avait du feu dans ses yeux d'un noir profond.
On y pouvait lire une joie méchante, féroce. En l'absence des deux amis, Armandine avait reçu la visite de Jacques la Boucherie, dit Chien couchant. Pour expliquer le motif de cette visite assez singulière, nous devons revenir un peu sur nos pas.
C'est à Jacques la Boucherie, ce sombre et patibulaire personnage de notre histoire, que nous sommes forcé de revenir.
Jacques, après avoir poignardé Pierre, au carrefour du Vieux-Chêne, après avoir convaincu le fermier l'Ormeau que ce Pierre n'était qu'un parricide, dont les colères étaient aussi redoutables que celles d'une bête féroce, était rentré dans sa ferme le cœur content, comme s'il eût été débarrassé d'un souci grave.
— Enfin, il est mort, se disait-il ; si l'on m'accuse de l'avoir tué parce qu'on me sait son ennemi, je prouverai qu'à l'heure où Nivart a été assassiné j'étais à discuter d'affaires avec le père l'Ormeau ; enfin je m'en tirerai ; car il ne me sera pas difficile d'établir que Pierre malmenait les ouvriers de l'usine, que ceux-ci le haïssaient, et avaient déjà essayé d'en finir avec lui, de sorte que tous les soupçons se tourneront contre ceux-ci.
C'est donc en paix désormais que je jouirai de' la
fortune de son grand-père, le vieux Niyel, que j'ai étouffé aussitôt que j'ai su où il cachait son trésor. On a cru qu'il était mort dans l'incendie de sa ferme, à laquelle j'avais mis le feu, afin de faire disparaître les traces de mon premier crime. Tout est bien de ce côté, personne ne me disputera plus la proie dont je me suis emparé avec tant de peine ; car il était bien caché et difficile à trouver, le trésor de Nivel ; mais avec de la ruse on vient à bout de tout....
Je vais donc pouvoir épouser Céleste, que j'aime comme un fou....
Sur ce thème, le misérable laissait parler son imagination ; et, dans son délire amoureux, il concevait les espérances les plus hardies, les projets les plus extravagants.
Pour nous , qui connaissons ses crimes , cet homme était hideux. Nous nous demandons comment cet assassin, les mains encore souillées de sang, pouvait concevoir des pensées d'amour.
Jacques la Boucherie, par suite du vol commis chez Nivel, était riche; il possédait plus de huit cent mille francs.
On va se récrier sur ce chiffre ; l'agriculture bretonne ne fait pas d'assez grands bénéfices pour enrichir ainsi le cultivateur.
Expliquons-nous:
De ces huit cent mille francs, soixante mille seulement appartenaient au grand -père de Nivart,
qui n'était que fermier et non propriétaire, ce qui explique comment, après sa mort, sa ferme et son attirail brûlés, sa succession se réduisit à quelque dettes peu importantes.
Le complément de la somme appartenait à une famille d'émigrés, qui n'était jamais venue le réclamer.
Cette famille n'était cependant pas complètement éteinte ;lesmembres existants ignoraient que le vieux Breton eût en dépôt une fortune à eux appartenant.
Quant à ceux qui avaient opéré le dépôt, ils avaient, par ^lite d'une trahison, été tués à Quiberon, sans avoir même eu le triste honneur de porter les armes contre la France.
[.a Boucherie avait donc huit cent mille francs. Il n'était pas avare de sa nature, mais il était en quelque sorte forcé de l'être par calcul, en raison de l'origine de sa fortune.
Il craignait qu'on ne lui demandât judiciairement quelques explications au sujet de ses quarante mille livres de rente, le jour où il voudrait se permettre d'en jouir tout à son aise.
La chose n'eut pas manqué d'arriver.
Voici quelles étaient du reste les intentions de cet hypocrite assassin :
— Dans quelques jours, se disait-il, quand les clameurs que va soulever l'assassinat de Pierre Nivart, mon rival, seront éteintes et oubliées,j'épou-
seraiCéleste. Le père l'Ormeau se laissera facilement gagner, car je lui donnerai en propriété cette misérable ferme et les terres qui en dépendent : le mariage sera bientôt conclu. Une fois marié, j e tire mes huit cent mille francs de leur trou, et, comme je me moque autant de la mère-patrie que du reste, j'irai vivre à l'étranger avec ma femme.
C'est avec cette idée que Jacques rentra chez lui par une brèche du mur de son jardin, et se coucha avec les plus riants projets en tète.
Il était trois heures du matin.
Son réveil devait pourtant être triste, lugubre.
En se levant, contre ses matinales habitudes, vers les neuf heures du matin, il crut remarquer des allées et venues singulières et inquiétantes dans la cour de sa ferme.
Le criminel est toujours prompt à s'alarmer.
— Il me semble, se dit-il, qu'on cherche quelqu'un... mon or... Il est temps peut-être d'y songer.
Il se hâta de s'habiller, prêt à fuir, s'il voyait paraître le tricorne maudit de quelque gendarme.
Il était muet, tremblant, quand on frappa à sa porte.
— Entrez, dit-il d'une voix mal assurée.
Une vieille femme pénétra dans la chambre de Jacques.
— Que voulez-vous, Marthe ? lui demanda la Boucherie d'une voix rude.
La pauvre vieille, qui passait pour être idiote, le regardait d'un air hébété, comme si elle n'eût pas compris.
— Que voulez-vous ? vous dis-je, répéta l'assassin en secouant rudement Marthe par le bras.
— On vient de trouver un homme assassiné dans vos bois.
— Vous êtes folle, Marthe.
Celle-ci tenait toujours fixé sur l'assassin son regard atone et sans intelligence.
— Folle ! reprit-elle ; oh ! nenni, je viens de voir passer le corps qu'on portait au mesnil du père l'Ormeau.
La Boucherie pâlit.
— Mais ce corps est celui de quelqu'un ?
— Oui, dit Marthe, c'est celui de Pierre Nivart.
— Ah ! dit la Boucherie feignant l'étonnement.
— Mais Pierre Nivart n'est pas mort, dit Marthe, dont l'étrange regard avait en quelque sorte une fixité magnétique.
A cette révélation inattendue Jacques la Boucherie se troubla. Il ne sut que dire, que répondre.
La vieille, le voyant si fort embarrassé, avait eu un singulier sourire, qui eût infailliblement fait penser à un observateur qu'elle n'était pas aussi folle qu'on le croyait généralement.
Elle se retira, brutalement congédiée par Jacques, qui lui dit :
— Allez-vous-en ; que m'importe qu'on ait tué Pierre Nivart ou tout autre garnement de son espèce ? N'est-il pas prouvé que les ouvriers des forges s'égorgent les uns les autres ?
Une fois seul, Jacques la Boucherie se laissa tomber avec accablement sur un siège.
— Eh quoi! je ne Tai pas tué! s'écria-t-il, mais alors je suis perdu! Il va me dénoncer, puisqu'il sait que c'est moi qui l'ai frappé.
En proie à un premier mouvement de terreur, l'assassin conçut le projet de prendre son or et de s'embarquer.
Son amour pour Céleste le retint; il resta.
Durant huit jours, il vécut dans des transes affreuses. La nuit, il dormait dans les bois; le jour, il s'enfermait chez lui et évitait de voir qui que ce lut, afin de ne pas avoir à s'entretenir de l'assassinat du Yieux-Ghêne.
Enfin, il apprit d'une façon positive que Niyart n'avait pas voulu dénoncer son assassin.
II était trop rusé pour ne pas deviner les raisons qui avaient déterminé Pierre à agir ainsi.
— Ah! mon gaillard, pensa-t-il, vous avez une arrière-pensée, vous en voulez encore plus à mon or, celui de votre grand-père, il est vrai — qu'à ma tète ; c'est bien, nous agirons en conséquence...
La Boucherie, à prix d'argent, acheta le dévouement de deux créatures. — Bien des dévouements ne s'achètent pas autrement.
Un ouvrier des forges de Lindreck devait, moyennant une somme de..., informer la Boucherie de tous les faits et gestes de Nivart,dès que ce dernier surtirait de l'hôpital.
Une servante du père l'Ormeau ne devait rien
lui laisser ignorer de tout ce qui se passerait au mesnil.
Après avoir pris toute ces précautions, La Boucherie, sans rien changer à ses habitudes, continua à entretenir de bonnes relations de voisinage avec Nicolas l'Ormeau.
Il évita avec soin de reparier de son mariage avec Céleste; car il comprenait que, tant que îsivart ne serait pas supprimé d'une façon ou d'une autre, la jeune fille ne consentirait jamais, malgré les conseils de son père, à en épouser un autre.
La loi, en donnant à nos pères le droit de nous empêcher de contracter un mariage à notre gré avant vingt-cinq ans, a peut-être été sage, le fait est discutable ; mais bien certainement elle Ta été, en ne leur donnant pas celui de nous marier malgré nous.
Par son espion de Lindreck, la Boucherie apprit que. malgré les conseils d'Ange, Nivart s'était fait recevoir.
Ce jour-là il se frotta les mains, et sa mauvaise âme tressaillit de joie dans sa sinistre et criminelle enveloppe.
— Il est colère : un jour, se dit la Boucherie, je lui ferai chercher une querelle d'Allemand dans quelque réunion. Ce sera facile, avec l'argent de son grand-père. Il se fera plutôt écharper, couper en morceaux que de céder. Cette fois, s'il en réchappe, nous le verrons bien... D'ailleurs je serai là...
£14 i'IERRE-LA-TEMPÉTE
Par son espion du Mesnil, qui avait un talent tout particulier pour marcher sans bruit, après avoir ôté ses sabots, et écouter aux portes, la Boucherie avait également appris la visite d'Ange et de Pierre au Mesnil. Il ne savait pas les choses en détail, mais il était convaincu que les deux ouvriers et le fermier avaient fait une sorte de marché, en vertu duquel Nicolas paraissait disposé à consentir au mariage de sa fille avec Pierre Nivart, le jour où ce dernier lui donnerait douze mille francs.
— De ce côté, rien ne presse., se dit la Boucherie, les gaillards n'ont pas encore les douze mille francs. Ils n'ont qua venir me les demander, à moi, je les recevrai bien...
A quelque temps de là, pourtant, sept à huit jours avant la Saint-Éloi peut-être, la Boucherie vint simplement, et en voisin, demander à déjeuner à Nicolas.
Celui-ci, malgré son engagement pris avec les deux forgerons, ne pouvait jeter à la porte un créancier qui pouvait lui faire beaucoup de mal.
Il le reçut.
La Boucherie fit en sorte que Céleste assistât au déjeuner, afin qu'elle ne perdit pas un mot de la conversation suivante :
La Boucherie n'agissait, en ce moment, que pour faire venir Ange au Mesnil, le jour de la fête de la Saint-Éloi ; de cette façon Pierre resterait seul à Nantes, abandonné à ses instincts.
PIERRE-L,i-TEMPÈTE 215
Son plan était arrêté d'avance. Le repas terminé, il dit au fermier :
— Père Nicolas, nous avons un vieux compte à régler.
Nicolas eut aussitôt la chair de poule.
— Oui, répondit-il.
— Vous me devez, capital et intérêts, cinq mille trois cents francs.
— En effet.
— C'est le chiffre exact?
— Je m'en rapporte à vous.
— Ces cinq mille trois cents francs, les avezvous? demanda Jacques avec un mauvais sourire.
— Où diable voulez-vous que je les prenne ?
— Cette somme m'est cependant absolument nécessaire, dit la Boucherie avec aigreur, du ton d*un créancier éconduit par un débiteur chez qui il ne croyait avoir qu'à se présenter pour toucher son argent.
— Comment ! cet argent vous est nécessaire? demanda l'Ormeau, qui sentait déjà la sueur lui perler au front. Pourquoi n'avez-vous pas parlé un mois plus tôt? je n'aurais pas acheté les dernières terres, que j'ai payées, il y a quinze jours, et je vous aurais remboursé.
— Remboursé ! remboursé ! dit la Boucherie avec humeur, vous dites toujours cela, père l'Ormeau; mais on ne voit jamais la couleur de votre argent. Vous dites que j'aurais dû vous parler de cela il y a un mois ? mais il y a juste un mois que j'ai le
droit d'exiger le remboursement des cinq mille trois cents francs dont il s'agit. Vous deviez me rembourser le premier novembre, jour de la Toussaint, et nous sommes au vingt-deux. Il me semble que vous deviez vous attendre à ma visite et à ma demande.
— Non, dit Nicolas, je m'attendais, an contraire, à ce que vous me laisseriez votre argent ; sans cela, je vous le répète, je n'aurais pas acheté cette dernière pièce de terre.
— Des terres! encore des terres ! et toujours des terres ! dit la Boucherie, en parodiant sans le savoir un mot de Danton; vous êtes singulier, père l'Ormeau, vous achèteriez volontiers tout le pays, même avec l'argent des autres, et en comptant sur vos bras pour rembourser. Eh bien, c'est un tort; et cette manie d'acheter toujours vous jouera un mauvais tour, vous verrez.
L'Ormeau était orgueilleux. Il était intérieurement froissé de la leçon que lui donnait son créancier; mais il n'osait s'insurger : il craignait les huissiers et le papier timbré.
— Voyons, la Boucherie : sérieusement, avezvous besoin de ces cinq mille trois cents francs?
— Sans doute, comment pouvez-vous supposer que je vous les demande, sans en avoir besoin ; moi aussi, je veux profiter d'une bonne occasion, et acheter quelques terres.
L'Ormeau commença à se démener sur son siège qu'on eût pu croire bourré de clous ou d'épines.
— Oui, les Gravelans, commença Jacques.
— Les Gravelans?... Oh ! n'achevez pas, la Boucherie ; autrement, je croirais que vous voulez m'assassiner, s'écria Nicolas.
— Qu'y a-t-il donc? demanda l'intraitable créancier, qui savait parfaitement que l'Ormeau convoitait, depuis longtemps, la terre des Gravelans. dont il venait d'être question.
— Rien, répondit l'Ormeau d'une voix rauque. Il ne voulait pas confesser sa convoitise, afin que
la Boucherie ne pût jouir de son triomphe.
Le triomphe se fit entre les deux interlocuteurs.
La Boucherie s'apprêtait à porter le dernier coup.
L'Ormeau se disait :
— Les cinq mille trois cents francs, je les ai là, dans mon armoire; mais je les destinais à acheter cette terre des Gravelans. Si je les donne à ce chien d'usurier, c'est lui qui aura la terre. Décidément, il faut transiger, offrir un intérêt plus élevé à ce tigre; je me rattraperai sur la terre, qui n'est vendue que les trois quarts de sa valeur.
— • Tenez , la Boucherie, un arrangement, dit l'Ormeau.
— Lequel?
— Laissez-moi votre argent.
-- Non pas.
— Je vous payais l'intérêt à raison de 6, je vous le payerai a raison de 7.
— Non.
2w PIERRE-LA-TEMPÈIE
— Huit ?
— Non. Si je le voulais, je placerais mon argent à 10; les emprunteurs ne me manqueraient pas. Mais je me soucie bien d'eux. C'est la terre des Gravelans qui me convient.
Il remuait le poignard dans la plaie de son adversaire, et, intérieurement, celui-ci le traitait de brigand et de scélérat.
— Alors ce sont les huissiers que vous allez m'envoyer . et la guerre que vous voulez? demanda l'Ormeau d'une voix étranglée.
— Dame !
Et la Boucherie, dans une pose méditative, sembla se consulter un instant.
— Il y a cependant un moyen de nous entendre, dit-il.
— Un moyen ! s'écria l'Ormeau avec l'empressement que met un noyé à s'accrocher au moindre objet qui puisse lui offrir un moyen de sauvetage.
— Oui. un moyen, reprit Jacques; j'ai en quelque sorte été le fiancé de votre fille, père l'Ormeau ?
Cette phrase appela toute l'attention de Céleste.
L'Ormeau eut un sourire de satisfaction : en entendant la Boucherie prononcer le nom de sa filie, il considéra sa cause comme gagnée.
— Oui. mon cher ami. vous avez été le fiancé de Céleste, et jamais, je ne le crois pas du moins, je
ne vous ai retiré la parole que je vous ai donnée à cet égard.
Nicolas, comme on peut en juger, s'entendait parfaitement à ménager la chèvre et le chou, qualité commune à tous les paysans madrés.
— Très hien, père Nicolas, reprit la Boucherie, mais vous recevez Nivart, qui, ici, en votre présence, m'a grièvement insulté.
— Nivart asauvé la vie à mon fils; il sortait de l'hôpital, après une terrible et cruelle maladie. N'était-il pas juste qu'il nous fit une visite de convalescence?
— Oui, mais Nivart fait la cour à Mademoiselle, dit la Boucherie, en se retournant vers Céleste, sur le front de qui il vit monter le rouge de la honte et de la colère.
— Quant à cela, dit l'Ormeau, je crois que vous vous trompez, la Boucherie, mais rapportez-vousen à moi ; désormais, j'aurai l'œil sur ma fille.
— Enfin, quoi qu'il en soit, reprit la Boucherie, voici mes conditions, et je vous préviens que je n'en démordrai pas : Achetez la terre des Gravelans qui vous plaît, avec mes cinq mille trois cents francs, que vous avez là dans cette armoire, j'en suis presque certain. . .
— Vous vous trompez, la Boucherie.
— J'en ai la conviction, que voulez-vous ? Je vous laisse mon argent, au même intérêt que précédemment, mais sans renouveler l'acte, de façon à ce que je puisse exiger un remboursement quand
bon me semblera. Ce remboursement, je ne l'exigerai qu'autant que vous continuerez à recevoir Pierre Nivart. Le lendemain du jour où j'apprendrai qu'il a mis les pieds ici, les huissiers seront à votre porte. Maintenant, bonjour! Puisse la terre des Gravelans vous être d'un bon rapport, et puissiez-vous me rembourser avec son produit.
La Boucherie était bien loin déjà, et pourtant Nicolas était encore en proie à une forte prostration. Il était orgueileux, et il s'était senti profondément humilié par un homme qu'il n'aimait pas, qu'il méprisait même.
C'était là un affront qu'il ne devait pas oublier, mais il ressentait le souvenir au fond de son cœur, car son fatal amour pour la propriété ne lui permettait pas de rompre sa chaîne, et devait longtemps encore le tenir sous la dépendance de son voisin.
Le fermier comprit sa position.
Il se leva brusquement, en s'écriant avec colère et désespoir :
— 0 maudite passion qui me domine ! Sans toi j'eusse pris l'or qui est là, je l'eusse jeté à la tète de cet homme; puis, j'eusse pris l'homme et je l'eusse jeté àla porte. Comment! aujourd'hui, je ne suis plus libre de recevoir qui bon me semble ! je ne le suis plus de marier mon enfant selon mes idées ou selon mon cœur ! Mais c'est un martyre que cela!...
Céleste n'avait jamais vu son père dans un tel
état d'exaltation, mais elle était ravie de le voir dans de semblables dispositions.
— Mais, mon père, dit-elle, vous pouvez faire cesser votre martyre quand vous voudrez.
Nicolas regarda sa fille avec un étonnement presque stupide; puis, il se rappela tous les détails de la scène qui venait de se passer. En reprenant son sang -froid, il revenait à ses instincts.
11 murmura tout à coup :
— Je l'aurai, la terre des Gravelans.
Ces paroles produisirent sur Céleste l'effet d'un coup de foudre. Son père était redevenu le fermier Nicolas l'Ormeau.
Ce fut son tour de regarder son père avec un étonnement navré.
Tout à coup, l'Ormeau la secoua rudement par le bras, et lui dit presque brutalement:
— Est-ce que tu dors ?
— Non, mon père.
— Tu es là comme une momie.
— Que voulez-vous que je fasse? demanda Céleste émue.
— Tu vas écrire à ton frère.
— Oui, père.
— Et tu lui diras de prier Pierre de ne pas venir ici de quelque temps.
— Mais...
— Céleste, je sais que tu aimes Nivart; cependant, si tu le revois, cet homme peut me ruiner.
— Portez à cet homme l'argent que vous avez dans cette armoire, et vous serez libre.
— Il n'y a pas tant d'argent que tu crois dans cette armoire, dit l'Ormeau.
— Mais il n'y a qu'un instant vous avez dit que les cinq mille trois cents francs y étaient.
— J'étais fou, en ce cas.
Céleste, après cette réponse de son père, comprit qu'elle n'avait plus qu'à se sacrifier.
Elle dit à Nicolas en pleurant :
— Je vais écrire à mon frère.
Sauf sa rage de toujours s'arrondir, le fermier l'Ormeau n'était pas un tigre. Il aimait même ses enfants à sa manière. Quand il vit pleurer sa fille, qui lui rappelait une femme- aimée, et qui s'était tuée pour seconder sa passion d'acquérir, il eut comme un remords. Une fois encore, il fut sur le point d'aller à l'armoire, d'y prendre l'argent, et de le porter à la Boucherie ; mais le désir qu'il avait d'acquérir la terre des Gravelans lui fit réprimer ce bon mouvement. Cependant il voulut consoler 'sa fille.
Il lui prit les mains.
— Voyons. Céleste, lui dit-il, à quoi bon te désoler ? Je te jure que tu n'épouseras jamais le misérable qui sort d'ici, je le hais et le méprise trop pour consentir à un tel mariage. Quant à devenir la femme de Nivart, c'est ton affaire; tu sais aussi bien que moi ce qui a été convenu entre nous. Pour l'instant, tu vas écrire à ton frère de venir passer ici les deux jours de congé qu'il doit avoir, à l'occasion de la Saint-Eloi. Surtout n'oublie pas
ma recommandation, en ce qui concerne Pierre. Qu'il ne vienne pas! Quand Ange sera ici, nous nous concerterons, afin d'aviser un moyen de rembourser promptement la somme due à la Boucherie, un homme que je battrais, que je tuerais volontiers, bien que je ne sois pas méchant.
Enfin, tu es jeune; Pierre et Ange n'ont pas encore leurs douze mille francs; nous avons donc du temps devant nous; maintenant, dis-moi : estil nécessaire de pleurer, comme tu le fais, pour quelques jours que vous serez sans vous voir? Ange ne viendra-t-il pas ici aussi souvent qu'il voudra, et ne pourra-t-il pas se faire le messager d'une correspondance dans laquelle je ne demande pas à fourrer le nez?
Céleste, consolée par ces bonnes paroles, sourit à travers ses larmes; et le bonhomme l'embrassa avec attendrissement.
Elle monta vite à sa chambre et écrivit à son frère une lettre dont le lecteur peut imaginer la teneur.
La veille de la Saint-Eloi Ange et Pierre étaient venus au Mesnil.
Il avait d'abord été convenu, en quittant Lindreck, que Pierre ne ferait à son ami qu'un pas de conduite.
Eu route, Nivaït avait dit plus de vingt lois. quand son compagnon parlait de se séparer : Je neore aller jusque I".
Et ils marchaient toujours.
Arrivé à l'endroit désigné, il répétait toujours jusque-là; en sorte qu'avec le temps, et en disant encore : jusque-là, il fût parvenu à faire le tour du monde.
Au Mesnil, Pierre ne s'était pas montré; mais il avait eu une entrevue d'une heure avec Céleste:
Une scène d'amour et des adieux déchirants, pleins de sanglots.
Enfin, Pierre s'était éloigné, accompagné à quelque distance par Ange, qui lui avait dit, en le quittant:
— Pierre, il faut placer notre argent à la Caisse d'épargne. Si nous le donnions au père, malgré lui en quelque sorte, il achèterait toujours des terres et ne rembourserait pas la Boucherie, et alors je ne sais quand et comment finirait ton exil.
— C'est bien, dit Pierre, j'ai huit cents francs sur moi. Demain, on ne travaille pas à la forge, j'irai les porter à Nantes.
On sait que, revenu à Lindreck, Pierre Nivart avait trouvé la Bretèche, et que celui-ci l'avait ramené à Nantes, pour fêter ensemble la Saint- Eloi du lendemain.
La Boucherie ne sut rien de la visite de Pierre au Mesnil. Cependant il devait avoir, d'autre part, des renseignements sur le contremaître.
A l'heure où la Bretèche et Pierre arrivaient au pomicile du premier, un homme frappait sournoisement aux persiennes de la chambre à coucher de la Boucherie, qui, de ce côté, s'ouvrait par une fenêtre sur la campagne.
La Boucherie se réveilla et demanda:
— Qui est-là?
— Moi, André.
— La persienne s'ouvrit aussitôt, et André, le traître dont nous avons signalé la présence au milieu des buveurs fêtant la visite de César à Lindreck, entra chez l'assassin par la fenêtre.
Après une conversation d'un quart d'heure, Jacques dit à son espion.
Ainsi, demain, Pierre sera à Nantes?
— Oui.
— Et il y a réunion des compagnons ?
— Inévitablement.
— Ce la Bretèche, quel homme est-ce ?
— Un colosse, on l'appelle la Terreur dépraves.
— Un nom qui promet.
— Et on dit que César tient, et au delà, ce que promet son nom.
— C'est bien, demain tu entendras dire que ton contremaître a fait des siennes à Nantes.
— Des siennes ?
— Je me comprends, répondit la Boucherie; mais va-t-en; j'ai besoin, demain, d'être sur pied de bonne heure, je vais essayer de dormir encore un peu.
A l'aube, la Boucherie attelait son cheval à sa voiture et par la route à travers bois il arrivait à Nantes à huit heures du matin, et découvrait sans peine le domicile de César.
Après avoir pris ce renseignement et divers
autres encore sur l'intérieur de la Bretèche, Jacques la Boucherie alla s'informer, dans la maison habitée par le compagnon, si ce dernier était chez lui.
Sur la réponse affirmative d'un voisin, il alla s'attabler dans un cabaret, d'où il pouvait voir la porte de la maison. Il voulait y pénétrer, mais après la sortie de Nivart et de son ami.
Il avait à peine eu le temps de vider une première bolée de vieux cidre, quand, vers les neuf heures du matin, il vit sortir les deux compagnons endimanchés, sortant pour aller voiries préparatifs de la fête qui allait commencer.
La Boucherie les laissa s'éloigner, car il ne fallait pas que Pierre Nivart l'aperçût; puis il sortit du cabaret et traversa la rue.
— Une fois sortis, pensa-t-il, ils ne sont pas près de rentrer, j'ai au moins deux ou trois heures à ma disposition; c'est plus qu'il n'en faut pour mettre une femme comme La Flèche dans mes intérêts.
Deux minutes plus tard, la Boucherie frappait chez la Bretèche. La maîtresse de ce dernier était encore au lit; mais bien qu'elle eût passé la nuit sans fermer l'œil, elle ne dormait pas. Ses projets de vengeance contre Pierre Nivart lui communiquaient une sorte de fièvre, qui lui empourprait le visage et la tenait éveillée, en proie à une sorte de surexcitation nerveuse.
En entendant -frapper, elle rejeta les couvertures et les draps sous lesquels elle s'était ensevelie, et
feignit de dormir, afin de ne point assister au départ des deux compagnons; elle se mit sur son séant.
Vue ainsi, les traits contractés, les sourcils froncés, les yeux étincelants, les pommettes rouges, le sein palpitant, les cheveux épars sur ses épaules frémissantes, La Flèche donnait une idée des anciennes Furies ou de laMédée antique.
— Ils reviennent, dit-elle, et je n'ai encore rien décidé...
On frappa une seconde fois, et plus fort que la première.
— Ce n'est pas eux, se dit encore la Flèche ; César a un passe-partout, et il ne l'oublie jamais.
Et elle se décida enfin à demander :
— Qui est là?
— Une personne qui tient à vous parler tout de suite, pour une affaire importante, madame la Bretèche, répondit une voix de l'extérieur.
En reconnaissant une voix d'homme, la Flèche se leva avec un empressement qui trahissait, à ne pas s'y méprendre, ses instincts d'ancienne vierge folle. :
— Attendez un peu, dit-elle; j'étais au lit, il faut que je m'habille.
— Habillez-vous, j'attendrai, dit le visiteur. En fort peu de temps, la jeune femme eut fait
une toilette qui n'était pas dépourvue d'une certaine coquetterie; il était dans la nature de cette Laïs de la rue de chercher à plaire et d'être séduisante.
Quand elle eut jeté un dernier regard sur son miroir, pour satisfaire à une vieille habitude sans doute, elle courut ouvrir.
A première vue, la Boucherie lui déplut, mais, bien que femme habituée à céder au premier mouvement, la Flèche devait bientôt s'entendre avec l'assassin.
— Madame la Flèche? demanda la Boucherie.
— C'est moi, monsieur.
— Très bien, madame, dit la Boucherie; veuillez, je vous prie, vous asseoir, et causons. Pierre Nivart, un ami de votre mari, est chez vous depuis hier. Il vient ici pour fêter avec vous la Saint-Eloi. Eh bien, cet homme est mon ennemi mortel, cet homme m'a enlevé l'amour de ma fiancée, et j'ai juré de le perdre. Son séjour h Nantes, son intimité avec César, m'offrent une occasion de satisfaire ma vengeance; je ne la laisserai point échapper; mais je ne puis songer à disposer de la Bretèche. dans cette affaire, que par votre concours. Ce concours, prètez-le-moi, et je vous donnerai la somme d'argent que vous voudrez; fixez la vous-même, parlez? j'ai vingt mille francs sur moi.
Selon son habitude en affaires la Boucherie avait été clair, précis et carré en faisant ses offres.
Cet homme, avec une audace peu commune, et sachant combien est grande la puissance de l'argent, traitait aussi facilement un marché infâme, aboutissant au crime, que d'honnêtes gens traitent un marché insignifiant.
Du reste, le genre d'affaires dont il s'occupait ne lui permettait que de s'adresser à ses pareils, parmi lesquels il finissait toujours par trouver des complices.
Il connaissait mieux la Flèche que qui ce fût à Nantes; moyennant quelques louis, il avait fini par savoir la vérité sur le passé de cette femme.
Il agissait donc avec elle comme un coquin agit d'ordinaire avec un homme dont il connaît les secrets et qui a commis une faute.
La Flèche l'avait écouté avec autant d'attention que d'étonnement, en bénissant le hasard, qui lui envoyait un auxiliaire riche et dévoué.
Cependant elle ne pût s'empêcher de faire cette réflexion.
— S'il eût voulu pourtant, et qu'il eût seulement feint de m'aimer, je l'eusse sauvé, sans hésiter. J'aurais seulement eu à prier César d'écraser cette espèce de chenille, et tout eût été dit.
Quant à la question d'argent, la pécheresse n'était pas femme à s'arrêter à si peu de chose.
Elle n'entendit que vaguement la proposition de la Boucherie.
— Vraiment, monsieur, lui dit- elle ; Pierre Nivart est votre ennemi?
— Mortel, oui, madame, j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire.
— Eh bien, moi, je le hais aussi, et plus que vous sans doute, répondit la Flèche.
— Cela tombe à merveille, dit Jacques, en fixant
son regard de lynx sur les yeux de la jeune femme, afin de juger de sa sincérité.
— Douteriez-vous de ma parole? demanda la Flèche, sans paraître embarrassée du regard inquisiteur de l'assassin.
— Non, sans doute, dit la Boucherie; mais cette haine me semble bien étrange. Si ce qu'on m'a dit est vrai, hier, vous ne connaissiez pas Pierre Nivart? et c'est la première fois qu'il vient vous voir.
— C'est vrai, répondit la Flèche, je ne le connaissais pas, je ne l'avais même jamais vu; mais j'avais déjà assez souvent entendu parler de lui pour l'aimer.
La Flèche fit cet aveu franchement, naturellement et sans rougir, à Jacques qu elle ne connaissait pas.
— Pour l'aimer! comment! vous, aimer Pierre? S'écria Jacques la Boucherie avec une sorte d'épouvante.
Un sourire qui avait plus d'une analogie avec le rictus permanent d'une hyène plissa les lèvres de corail de la belle fille, qui n'avait rien de commun, quant à la froideur, avec ces belles filles de marbre dont Margot est le type idéal et fantaisiste.
— Non, je ne l'aime plus, répondit la Flèche à l'assassin; si je l'aimais encore, vous ne seriez plus ici; quand vous avez parlé de lui faire du mal, bien que je ne sois qu'une femme, et que vous paraissiez robuste, je vous aurais, ou jeté à la porte, ou poignardé, suivant l'idée qui me fût venue.
PIERRE-LA-TEMPÊTE 23l
— Diantre! se dit l'assassin ; il faut convenir qu'avec une pareille mégère, je joue de bonheur.
Il reprit à haute voix :
— Je ne comprends pas bien.
— Eh quoi! vous ne comprenez pas, reprit la Flèche avec véhémence, que j'ai aimé Pierre, et que si je ne l'aime plus, c'est parce qu'il n'a pas voulu de moi !
— Comment, ce rustre, ce paysan dégrossi a repoussé une si jolie femme que vous! dit la Boucherie, qui savait que les compliments sont aux femmes ce que le miel est aux mouches :
Une sorte de glu à laquelle les unes et les autres ne manquent jamais de se laisser prendre.
— Il m'a repoussée, répondit la Flèche parce qu'il aime une jeune fille sage nommée Céleste.
— Ma fiancée, dit l'assassin.
— On lui en donnera de la vertu, reprit la péche- : moi, je n'aime plus Pierre, mais je suis jalouse de la paysanne; je la hais, sans la connaître; je les hais tous deux, et je ne veux pas qu'ils se marient.
La Flèche parlait avec une irritation, une haine, qui plaisaient à son complice.
Très bien, dit ce dernier. Je crois décidément
que nous finirons par nous entendre.
— (Test tout entendu; que voulez-vous faire à Pierre? Le plus de mal possible, j'en suis, dit la jeune femme.
Sur cette conclusion, les deux complices complotèrent la perte de Pierre Nivart. A quoi bon raconter cette trame odieuse, puisque les faits qui vont suivre, en en montrant les sinistres et sanglants résultats, en feront facilement apercevoir les fils?
A peine Jacques Teut-il quittée, que la Flèche s'habilla. Elle se para de ses plus beaux atours, et, à leur retour, reçut les deux compagnons, comme nous l'avons dit, avec un sourire gracieux sur les lèvres, et une arrière-pensée au fond de Tâme.
La Bretèche fut. comme d'ordinaire, flatté de la voir bien parée et s'écria :
— Armandine, je suis forcé de faire une croix a la cheminée ! Tu es habillée et prête, juste au moment de sortir.
— Allons, partons, dit la Flèche; je veux tout voir à la messe, et être bien placée; M. Nivart, votre bras?
— Allons, mon brave, dit la Bretèche à son ami, toi qui es sage et rangé, donne le bras à madame, et filons. Quant à moi...
La Bretèche n'acheva pas ; il descendait déjà l'escalier.
Nous ne dirons rien de la fête de Saint-Eloi. Qu'on se figure une longue, ou plutôt une interminable procession de compagnons, avec les bannière^. chefs-d'œuvre et chasses dont nous avons parlé, les cloches de toutes les églises sonnant et carillonnant a irraude volée. Le^ tambours et toutes
les musiques possibles rivalisant d'ardeur, dans le but de faire plus de bruit encore, peu soucieux de rharmonie, dont ils ne cherchaient guère plus les effets qu'ils n'en connaissaient les causes.
On les excusait très franchement, parce qu'on savait que tous ces braves instrumentistes faisaient de leur mieux, et qu'on les entendait, sans les écouter.
Les pétards tonnaient; la gendarmerie et une sorte de police d'occasion avaient endossé leurs uniformes des grandes solennités.
Les rues étaient tapissées de feuillages et ornées d'arcs de triomphe qui, de loin, ressemblaient presque à des citadelles.
Somme toute, c'était splendide ; on en parlera longtemps.
Ce qui ne surprendra personne, c'est que tout le monde semblait s'amuser beaucoup, à en juger par l'épanouissement des visages, par les cris, rires et chants qui remplissaient les rues et les ruelles de la vieille cité bretonne.
Après la messe, il y eut un banquet. Festin gigantesque, mais peu recherché.
Que les sybarites et autres adeptes du baron Brisse et de Brillât-Savarin qui aiment les soupers fins et rendent hommage à la truffe et au Champagne frappé, fassent, s'ils le veulent, les dédaigneux :
A ce banquet de compagnons bretons, le cidre coulait à flots et l'eau-de-vie à pleins pots... pouah!!!
Il y avait bien aussi de gigantesques poissons qui. une heure avant d'être dévorés, dévoraient leurs frères plus petits ou plus faibles qu'eux; des bœufs entiers, des pyramides de gibier, des soupes au jambon, des fritures d'anguilles de haie... et... et ce n'était pas tout...
Les restes de ce festin, on nous l'a affirmé, alimentèrent, en subissant de sérieuses transformations, tous les restaurants de Nantes, durant huit jours pleins.
En ces temps d'héroïque gloutonnerie, il ne fallait pas aller à Nantes, un lendemain de Saint-Éloi, pour y manger de la cuisine fraîche.
UN ASSAUT ENTRE COMPAGNONS, TRAGIQUEMENT TERMINÉ PAR UNE COLÈRE DE NIVART, DIT fa
Tempête.
Après le déjeuner, il devait y avoir, dans une grande salle disposée à cet effet, un grand assaut, qui, à la nuit, devait être suivi lui-même d'un bal, qui durait habituellement toute la nuit. Le programme était complet et la fête splendide comme on peut en juger.
Les compagnons et leurs adhérents, tous grands amateurs d"escrime, — l'escrime comprend la pointe, la contre-pointe, la canne et le bâton;
— de boxe, de lutte et de pugilat, avaient pensé à tout.
Certes, si leurs femmes et amies devaient trouver au bal tous les plaisirs aimés et recherchés par le sexe faible; eux-mêmes, les hommes forts, se réservaient les émotions de l'assaut; et beaucoup, parmi eux, attendaient avec une vive impatience le moment de se mesurer amicalement avec des adversaires connus depuis longtemps.
D'ailleurs, il faut le dire, une pensée de haute philanthropie avait présidé à l'organisation du bal et de l'assaut. Ces deux derniers étaient publics, mais moyennant une faible rétribution, payée àl'entrée par les cavaliers seulement. Le produit de ces versements devait être abandonné aux pauvres, qui souriraient des rigueurs de l'hiver et de la cherté du pain.
Quels que soient les plaisirs que les gens aisés se procurent, qu'ils soient bénis, s'ils doivent donner du pain et du feu aux indigents!
César la Bretèche s'était, depuis longtemps, acquis une sorte de célébrité dans divers assauts du genre de celui que nous allons décrire. Souvent, les armes à la main, ou après la lutte; il avait été proclamé vainqueur dans ces jeux qui rappellent les anciens tournois. Sur l'arène, notre compagnon était un adversaire redouté, mais généreux.
Des rivaux sûrs d'eux-mêmes et ayant une réputation à soutenir osaient seuls se mesurer avec lui.
Dans la circonstance, César n'était pas homme à laisser échapper cette magnifique occasion de signaler sa force, son adresse, son courage et son agilité.
C'était surtout en de semblables occasions qu'il se souvenait de son surnom significatif : La Terreur des braves: et qu'il faisait de son mieux pour en soutenir l'éclat ,
1 Dans leur complot, la Boucherie et la Flèche n'avaient oublié aucune de ces circonstances : ils avaient compté sur le caractère ombrageux et colère de Pierre Nivart ; quelques basses intrigues, ourdies par l'assassin, devaient faire le reste.
Après le banquet, quand on eut bu à la Saint-Éloi, au compagnonnage, à la France, etc.. etc.. que les tables commencèrent à se vider, la Bretèche dit à Armandine et à Pierre Nivart :
— Allons, mes amis, partons et allons voir l'assaut, je me sens de force à opérer des prodiges.
César parlait avec volubilité; il avait déjà le geste bref et le teint cramoisi; suivant son expression, Arr andine, sa voisine à table, n'avait pas négligé de lui verser à boire.
Nivart n'avait jamais assisté à aucun assaut; sa curiosité était éveillée, il se rendit facilement au désir de son ami, que la moindre opposition eût du reste vivement contrarié.
Les trois amis se rendirent donc dans la salle où se donnait l'assaut, depuis longtemps commencé.
La séance d'escrime était déjà terminée. On en était à la lutte; et certes, pour des amateurs enthousiastes, comme la plupart des assistants, ce n'était pas la partie la moins curieuse de l'assaut.
La salle était pleine. Plusieurs lutteurs occupaient l'arène; et, chose remarquable, les spectateurs du premier rang du cercle formé autour d'eux étaient en majeure partie des ouvriers des forges de Lindreck.
Si Nivart eût remarqué cette particularité, parmi ce premier rang il n'eût presque aperçu que des visages hostiles.
Inutile de dire que la Boucherie et son or n'étaient pas étrangers à ce qui se passait.
Gomme il s'agissait d'assaut entre amis, et en dehors des règles ordinaires, les lutteurs ou spectateurs qui voulaient se procurer les plaisirs de l'estomac avec celui des yeux avaient introduit des tables et des tabourets, non seulement dans la salle, mais encore sur le sable de l'arène. Sur ces tables étaient alignées des rangées de bouteilles et des légions de verres.
Un vestiaire avait été disposé près de la salle de bal, afin que les lutteurs pussent y changer de vêtements ou prendre un peu de repos
Que le lecteur nous pardonne ces détails, qui pourront lui sembler puérils; ils sont absolument nécessaires pour l'intelligence des faits qui vont suivre.
Quand César et ses amis entrèrent dans la salle,
un mouvement s'opéra parmi les assistants; un murmure, puis ces mots : Voilà César la Bretèche, circulèrent de groupe en groupe et remplirent toute la salle: puis on fit place; le cercle qui environnait les lutteurs s'ouvrit jusqu'au premier rang; et sans efforts, sans difficulté, César, Pierre et la Flèche arrivèrent sur l'arène.
Cette entrée fut une sorte d'ovation, dont la Bretèche ne pouvait remercier le public qu'en prenant part à la lutte commencée. Dans cette ovation, il y avait le même enthousiasme que dans l'accueil que le public de nos grands théâtres fait à facteur aimé et. toujours applaudi, dont il connaît le talent et apprécie le mérite.
Puis le cercle se referma: la foule devint plus compacte autour des lutteurs : et les derniers rangs, afin de voir ce qui se passait sur l'arène, hissèrent des tabourets sur des tables, et escaladèrent les premiers.
Enfin ces mots se chuchotèrent d'oreille à oreille.
La Bretèche est là... il va lutter... Nivart dit la Tempête aussi. Ce sera curieux, si le dernier connaît la lutte; mais on dit qu'il ne la connaît pas.
Au moment où le trio qui, en ce moment, attirait l'attention de tous les assistants, avait pénétre dans l'arène, deux lutteurs reprenaient haleine.
La lutte fut immédiatement interrompue; tous ceux qui l'avaient soutenue, ou qui devaient y prendre part, se réunirent et allèrent au-devant de la Bretèche et de ceux qui l'accompagnaient, pour les conduire à la buvette improvisée.
Les verres furent aussitôt remplis et vidés. Nos lutteurs buvaient du vin, boisson chère et digne, à Nantes, de tenter tous les gosiers.
Inutile de dire que les verres furent remplis une seconde et une troisième fois. Et quels verres, bon Dieu ! Ils étaient à la taille des nouveaux athlètes.
— Pourquoi viens-tu si tard? dit à César le doyen des compagnons, une sorte de mestre de can%p, jugeant des coups et proclamant les noms des vainqueurs.
— Ne m'en parle pas dit César; on sait quand on se met à table, mais on ne peut jamais prévoir quand on en sortira, mais il me semble que vous avez mené rondement l'assaut, pour en avoir déjà fini avec la pointe, la canne et le reste.
— Dame ! il n'y avait pas d'amateurs ; mais, si tu veux tenir contre les vainqueurs déjà proclamés... ils sont encore au vestiaire ; on les préviendra, suivant la règle ; et s'ils y consentent, comme c'est probable, tu tireras une botte avec ceux d'entre eux que tu désigneras. Que diable ! un jour de Saint-Éloi on peut oublier l'heure d'un rendezvous.
— Non, dit la Bretèche, les choses se sont passées dans les règles, je n'ai rien à dire; les vainqueurs ont été proclamés après avoir vaincu, dans les délais prescrits, les adversaires qui se sont présentés pour les combattre; ils ont mérité leurs lauriers, je n'en suis point jaloux, j'ai les miens ; qu'ils gardent les leurs.
Le désir de voir César lutter, surtout au grand bâton, genre de combat où il excellait, fit accueillir sa réponse par un murmure presque désapprobateur.
La Bretèche promena un regard tranquille sur la foule. Le murmure fit aussitôt place à un profond silence.
— Où en est la lutte ? demanda la Bretèche au doyen.
— Voici les parties engagées et les manches gagnées, répondit le doyen en remettant à la Bretèche une ardoise sur laquelle le jeu des lutteurs était consciencieusement marqué.
César consulta l'ardoise et dit :
— Je lutterai en trois coups avec TAndalou et avec le Bordelais, que j'ai eu delà peine à faire Tan dernier; les autres ne sont ni de leur force ni de la mienne: tous trois nous devrions les laisser lutter entre eux, et même leur abandonner le prix en nous mettant hors de concours.
— Il sera fait comme tu veux, dirent le Bordelais et l'Andalou, en serrant la main à la Bretèche.
Les autres lutteurs applaudirent nécessairement à la décision de leurs maîtres.
César vida encore une fois son verre, et passa au vestiaire, où une singulière confidence l'attendait.
Un commissionnaire, tenant une lettre à la main, l'aborda au moment où il y entrait.
— Cette lettre est pour moi? lui demanda la Bretèche.
— Oui.
— D'où vient-elle?
— Je ne sais, mais elle est bien pour vous, lisezla; vous saurez sans doute d'où elle vient et de qui elle est.
La Bretèche avait déjà quitté sa redingote. Il prit la lettre et lut :
« Monsieur la Bretèche, <( Votre femme vous trompe ou est sur le point de vous tromper. Pierre Nivart est son complice. En les observant, vous vous assurerez, aujourd'hui même, que je ne vous fais pas une révélation mensongère.
« Un ami. »
La Bretèche pâle, stupéfait, laissa tomber la lettre. Il chercha le commissionnaire qui lui avait remit la missive dénonciatrice. IFidèle aux instructions qu'il avait reçues, celui-ci avait déjà disparu.
César était loin d'aimer Armandine d'un amour insensé ; mais, par orgueil, il était attaché à cette femme et était fier de sa fidélité. La révélation anonyme fut pour lui comme un coup de foudre. Il était impossible, du reste, qu'elle produisit un autre effet sur une bonne et franche nature comme la sienne.
Dans un premier moment d'exaspération, il faillit se précipiter dans la salle, et provoquer immédiatement une explication, mais, après avoir réfléchi, il finit par se dire :
Ce qu'on m'écrit est faux. Qu'Armandine me trompe, c'est possible ; car je n'ai qu'une confiance très limitée dans sa vertu ; mais que Nivart soit son complice, ce n'est pas vrai; Pierre n'est pas un homme à forfaire à l'amitié d'une façon si lâche, à violer avec tant de cynisme et d'infamie les lois de l'hospitalité, fqui sont respectées dans sa vieille Bretagne; enfin, Pierre n'aime-t-il pas éperdument Céleste, la sœur d'Ange l'Ormeau, qu'il épousera, dès qu'il aura fait quelques économies ? Non, plu£ j'y pense, plus je crois que le fait est faux et que cette lettre n'est que le résultat d'une malveillance dont je ne saisis pas encore le but. En tout cas, l'auteur me recommande d'observer, pour n'avoir qu'à découvrir la vérité. Eh morbleu ! j'observerai; je ne suis pas plus bète qu'un autre ; je saurai bien découvrir ce qui est.
La Bretèche s'habillait pour lutter, tout en se faisant ce raisonnement dont la conclusion était loin de valoir une explication claire, précise et immédiate ; car, suivant ses conventions avec la Boucherie, la Flèche, afin de remplir son rôle dans cette triste comédie, devait agir de façon à faire supposer à son amant ce qui n'existait pas.
César reprit :
Au diable les mauvaises langues! Ce que j'ai de plus simple à faire, je crois, c'est d'oublier tout cela, de mépriser cette calomnieuse délation et de boire un coup pour m'aider à chasser ou à noyer cette mauvaise impression.
Le compagnon alla vers une table chargée en conséquence, et but, d'un trait, un verre de vin : libation qui, bien certainement, devait produire sur la Bretèche un effet contraire à celui sur lequel il comptait.
— La Bretèche, es-tu prêt? demanda un compagnon, en entrebâillant la porte du vestiaire, ton tour de lutter avec le Bordelais est venu.
— J'y suis, répondit César.
En effet, il sortit du vestiaire en se disant :
Ayons l'œil ouvert et le bon...
Il est inutile de dire à qui pensait la Bretèche, en prononçant ces paroles...
Le malheureux ! il subissait malgré lui. malgré la franchise de sa nature, le fatal effet de la lettre anonyme. Le soupçon, au lieu de s'effacer de son esprit, ne faisait que s'y imprimer davantage.
Deux secondes plus tard, le compagnon était sur l'arène.
Un murmure prolongé de satisfaction accueillit, comme toujours, son entrée.
D'ordinaire, en pareil cas, César avait l'habitude de remercier le public par un sourire au moins. En cela, il s'efforçait d'imiter les hercules forains qu'il avait vus lutter.
Cette fois, rien! il ne regarda même pas la foule.
Il ne voyait rien, n'entendait rien.
Sombre et frémissant de colère, il arrêtait un regard déjà étincelant de colère sur sa maîtresse et sur son ami.
Il avait surpris Armandine la tète penchée sur l'épaule de Nivart et lui souriant d'un sourire provocateur et voluptueux, tout en lui parlant à l'oreille. Les visages des deux complices supposés se touchaient presque. César crut s'apercevoir que Pierre souriait à la Flèche, et répondait à ses avances.
Ils se moquent de moi, à mon nez et à ma barbe! se dit-il, gare dessous! S'il en est ainsi...
Le vin et plus encore ses soupçons grisaient le malheureux, et le disposaient à l'hallucination.
Ceux des assistants qui connaissaient bien César s'aperçurent de son état de surexcitation.
— La Bretèche n'est pas dans son assiette ordinaire, dit un lutteur au doyen.
— Non, il est sans doute contrarié de ne pas avoir pu prendre part à l'assaut de bâton; mais que veux-tu que j'y fasse? il n'avait qu'à arriver à l'heure.
La Bretèche et le Bordelais, avant de lutter, comme c'était alors l'usage entre compagnons, s'approchèrent de la table pour y vider un verre qu'ils devaient boire par moitié.
— Bois, la Bretèche; dit le Bordelais, à son adversaire, en lui tendant la main.
— Je n'en ferai rien, bois , répondit César, en mettant sa main dans celle qui s'offrait à lui.
Le Bordelais s'aperçut bien que la main de César était brûlante et qu'elle tremblait; mais il était trop tard pour faire aucune observation.
Il regarda César, et pensa qu'une colère sourde agitait ce dernier.
Il prit néanmoins le verre et dit :
— A ta santé, frère! Que nous soyons toujours unis, malgré la lutte que nous allons soutenir l'un contre l'autre, comme le vin que nous allons boire Test dans ce verre que je tiens à la main.
Il en but la moitié et reposa le verre sur la table. César le prit, réleva et répondit :
— A ta santé, frère! que ton souhait s'accomplisse!...
Puis il vida le verre d'un trait.
Cette cérémonie préparatoire terminée, les rivaux se séparèrent, gagnèrent leurs places, se mirent en position et attendirent le signal.
La foule était silencieuse.
On eût entendu voler une mouche.
— Allez ! dit le doyen.
Un instant après, les deux compagnons étaient aux prises. La lutte était commencée...
Elle ne fut pas longue.
La Bretèche avait hâte d'abréger une scène qui prolongeait son supplice ; car, autant qu'il le pouvait, il ne perdait pas de vue le groupe que formaient la Flèche et Pierre Nivart; et il lui semblait que ces deux derniers se livraient de leur côté à un assaut de coquetterie. Du reste, Armandine n'épargnait rien pour que son amant conçut des soupçons. Quant à Nivart, comme . tous les hommes forts, peu instruit, et d'une nature en
$4é PIERRE-LA-TEMPÊTE
quelque sorte primitive, il suivait avec un vif intérêt et en véritable connaisseur la lutte qui avait lieu sous ses yeux; il ne prêtait pas la moindre attention aux tendres propos que lui tenait sa voisine.
Un sportman, petit crevé, fils de famille de la tète aux pieds, se passionne bien aujourd'hui pour voir courir deux chevaux. En 1823. un Breton, ouvrier forgeron, pouvait bien s'oublier à voir lutter deux hommes; surtout deux hommes comme la Bretèche et le Bordelais, deux modèles de plastique : surtout deux hommes qui ne subissaient que l'influence de leurs instincts et de leur amourpropre, et que ne conduisait aucun jockey acheté à prix d'or par la partie adverse.
Décidément , et toute réflexion faite, au risque d'être accusé de mauvais goût, encore aujourd'hui, nous préférons les luttes athlétiques aux courses de chevaux; surtout depuis que les poules et les paris ont fait de ces dernières une sorte de jeu de mauvais aloi, de tripotage coupable exercé au grand air. en plein soleil; car aux paris sur les courses, il y a les voleurs et les dupes. Si les enjeux sont considérables sur un cheval, le meilleur coureur, au dernier moment, le propriétaire luimême parie contre, et dit à son jockey d'arriver second, troisième, et même dernier; et il va rafle sur les paris des dupes.
>"ivart s'amusait donc énormément et était enchanté d'être venu faire la Saint-Eloi. avec son ami
La Bretèche. D'ailleurs, il n'était pas aussi étranger qu'on pourrait le supposer aux exercices de lutte.
Quelques années auparavant, il avait souvent lutté, en amateur, à Lindreck, à Nantes et à Lorient, contre des matelots et des ouvriers, et jamais il n'avait trouve son maître. Il avait même vaincu un certain matelot provençal qui avait la réputation de faire, quand il était à terre, les délices des arènes de Nimes et d'Arles.
De véritables arènes celles-là, d'anciens cirques romains, en un mot.
Quoiqu'il ne pratiquât plus, Pierre Nivart connaissait parfaitement les règles, les coups, les tours et les feintes de la lutte à main plate. Du reste, les lutteurs descendus ce jour dans l'arène n'étaient point des lutteurs de profession, mais des amateurs, luttant à l'occasion, dans des circonstances exceptionnelles du genre de celle qui se présentait.
C'était affaire de compagnonnage, et de bon;
peut-être...
Tout à ce qui ce passait sur l'arène, PierreNivart ne voyait point la foule, et ne se gênait pas pour témoigner, par une pantomime expressive quoique silencieuse , qu'il approuvait ou désapprouvait les feintes que faisaient les deux adversaires.
Des émissaires de la Boucherie, de concert avec les ennemis personnels du contremaître des for-
ges, firent courir le bruit que Tsivart connaissait la lutte, qu'il était facile de s'en apercevoir à ses gestes significatifs, et qu'il allait lutter contre le vainqueur.
Ce bruit s'accrédita tellement qu'il entra bientôt dans la conviction de la foule ; Pierre Nivart seul l'ignorait.
La Bretèche, dans sa précipitation d'en finir, à rencontre de ses généreuses habitudes, usa de tous ses avantages et de sa force herculéenne contre son premier adversaire.
En trois coups, ou plutôt trois engagements, le Bordelais fut vaincu trois fois, en moins de sept minutes.
Après la dernière fois, il dit en se relevant un peu confus à son vainqueur, et en lui tendant la main :
— Je ne sais, la Bretèche, ce que tu as aujourd'hui ; mais je ne te reconnais pas. En luttant contre toi, j'étais sûr d'être vaincu, mais j'espérais que tu me laisserais au moins prendre une manche. Enfin, il n'y a ni honte ni déshonneur à être vaincu par la Bretèche. Je t'offre la main, afin que tu sois convaincu que je ne te garde pas rancune.
— Très bien, bravo ! Bordelais ; dirent des voix dans la foule, sympathique au vaincu comme au vainqueur.
La Bretèche prit la main de son adversaire et la lui serra vigoureusement, en lui disant :
— Me garder rancune ! tu aurais grandement tort.
La foule n'entendit que cela; mais César se pencha vers le Bordelais et lui dit :
— Je ne sais pas ce que je fais, je t'expliquerai cela plus tard. Sois toujours mon ami.
Le Bordelais répondit à la Bretèche par un regard de profond étonnement. Il ne comprenait rien à Témotion, au trouble secret de l'homme qu'il avait toujours vu, en pareille circonstance, superbe de sang-froid et de générosité.
La lutte de La Bretèche et de l'Andalou commença. Ce ne fut qu'une reproduction exacte de la partie précédente.
La foule murmurait ; sa curiosité n'était point satisfaite ; elle n'avait pas son compte d'émotion. Enfin les meneurs de la Boucherie et les ennemis de Nivart étaient là pour l'exciter au mécontentement.
César promena un regard de défi sur le cercle qui l'entourait, et dit d'une voix calme en apparence, mais où perçait néanmoins une colère à peine contenue.
— Si parmi ceux qui murmurent, il en existe quelques-uns qui veuillent relever le gant, qu'ils viennent.
Cette provocation n'était pas dans les règles ; mais les murmures l'avaient autorisée, et personne ne la trouva déplacée.
— Pour lutter contre toi, dit une voix — celle de Jacques la Boucherie — il n'y a que le contremaitre des forges de Lindreck, Pierre Nivart, dit la Tempête, qui en soit capable.
250 MERRE-LA-TEMPÉTE
Le premier coup était porté.
La foule applaudit à une proposition qui tendait à exaucer ses vœux et à combler ses désirs.
César se retourna vers Pierre, et lui dit, en adoucissant >a voix et en éteignant le feu de son regard, afin qu'il ne devinât rien de sa colère et de ses soupçons.
— Que dis-tu de la proposition, Pierre?
— Que je ne puis être ton homme, César.
— Pourquoi? dit ce dernier avec un certain dépit.
— Parce qu'il y a trop longtemps que j'ai renoncé à la lutte, et que je ne lutte plus, dit Nivart d'un ton où perçait déjà son indécision :
— Crois-tu. reprit César, que je fasse métier de lutter tous les jours ?
— !Xon; mais...
— Xiva.rt veut se faire prier, dirent quelques voix.
— C'est mal à vous, dit la Flèche à Nivart, de nous refuser l'occasion de voir une belle lutte et de savoir quel est le plus fort de César ou de vous !
La sirène accompagna cette phrase d'un charmant sourire, plein de séduisantes provocations. La Bretèche la vit et l'entendit.
— La coquine ! pensa-t-il, elle l'irrite contre moi, avec L'espérance de le voir triompher,' il n'en sera pas ainsi : s'il accepte, je le battrai à platescoutures.
Nivart n'avait été qu'ébranlé par le reproche d'Armandine. Tout à coup, ces mots circulèrent de bouche en bouche.
— Nivart a peur d'être vaincu, de trouver son maître, etc.; etc.
La Tempête, le bien nommé, était un de ces hommes à qui il ne faut qu'indiquer le danger, pour qu'ils se précipitent au-devant tète baissée. On Ta remarqué, d'ailleurs, le jour de Tincendie des forges de Lindreck. Le mot : peur, lui arriva comme un pavé au milieu du front.
César laBretèche et Armandine n'existaient plus pour lui; le reproche de la foule seul bourdonnait à son oreille :
Une accusation de lâcheté, à lui qui mille fois avait fait ses preuves. Il avait pâli; ses sourcils s'étaient froncés. Son étonnement avait d'abord été si grand que de stupéfaction il avait presque vacillé sur son siège.
Cette première émotion passa comme un éclair, mais la colère sourdait, à l'état de germe peut-être, mais toute prête à se développer dans d'effroyables proportions.
Les mots Nivart a peur étaient dans la bouche de tous les esprits malveillants ; quelques ennemis acharnés du contremaître, qui d'un regard les faisait d'ordinaire trembler, les répétaient, afin d'éveiller dans la foule un écho irritant pour celui a qui ils s'adressaient.
Nivart était debout.
2o2 PIERRE-LA-TEMPÈTE
Le silence se fit aussitôt.
Un silence lourd et terrible à force d'être piofond.
— Qui a dit ici que j'avais peur, quand tous vous savez que je suis homme à ne reculer devant aucun danger ? Ceux qui l'ont dit sont : ou des lâches, ou des imposteurs; et je vais le leur prouver en luttant contre la Bretèche, mon ami, dont les succès me rendaient fier.
Les deux insultes de Pierre ne furent relevées par personne ; ceux-là mêmes qui avaient provoqué l'ardente colère de Nivart, s'éloignèrent le plus qu'ils purent.
Ils le connaissaient.
Quant à Nivart, il fit encore deux pas en avant, afin de se rapprocher de la Bretèche.
Il lui tendit la main :
— Frère, lui dit-il, je suis ton homme.
La sortie de Nivart était si naturelle, si courageuse, que César en fut frappé, et revint un instant sur ses injustes préventions.
— Si je me trompais, pourtant, se dit-il? Il me semble qu'un tel homme est incapable du fait dont la lettre l'accuse...
La Bretèche serra la main à Nivart, en lui disant :
— Si tu es mon homme, je suis le tien. Pierre ne l'écoutait déjà plus; en deux bonds.il
avait gagné le vestiaire, en se répétant vingt fois :
— Ils m'ont dit que j'avais peur!...
Pendant la courte absence de Pierre, la foule
resta inerte, stupide ; elle prévoyait une lutte terrible, terminée par quelque grand événement.
Dans un coin, le lâche la Boucherie se disait :
Le taureau a été difficile à lancer; mais il l'est, qui sait où il s'arrêtera, maintenant qu'il est furieux ?
Sur l'arène on pensait différemment.
Là, autour du doyen, il y avait d'honnêtes gens et des hommes de cœur.
— Faut-il autoriser cette lutte? disait le doyen à quelques compagnons qui l'entouraient.
Non, dit le Bordelais; la Bretèche a quelque chose. Quoi?... je n'en sais rien, mais vous verrez que tout cela finira mal...
La Tempête est furieux de ce que la foule l'a taxé de lâcheté; et la foule dans un assaut, sauf les applaudissements, doit rester muette, dit l'Andalou. César et Pierre sont amis; il serait déplorable que, pour quelques braillards, la lutte qui va avoir lieu se terminât en bataille, et que deux amis sortissent ennemis de cette salle.
— Je vous demande seulement, reprit le dcyen , si je dois les laisser lutter.
— Non, dit le Bordelais.
— Non, ditl'Andalou.
— Non, non, non, dirent les autres.
César s'était approché; ses soupçons lui étaient revenus :
— La lutte aura lieu, dit-il; vainqueur sur l*arène jusqu'à présent, je ne le suis qu'autant qu'aucun amateur ne se présente. Nivart est un
amateur; la victoire est encore à gagner Ni vous ni moi n'avons le droit de repousser un lutteur de l'arène, à moins que ce ne soit un homme taré. Pierre est loin d'en être un, nous nous déshonorerions, vous et moi, en l'évinçant sans motif.
Le raisonnement de César était juste et suivant les règles établies. Tout le monde se tut.
— La lutte aura lieu, dit le doyen.
— Bravo! bravo! vive la Bretèche! crièrent quelques voix.
Ces cris allèrent jusqu'au vestiaire exciter encore la colère du contremaître.
— Vous tairez-vous, criards? vous ne devez manifester de préférence pour aucun des lutteurs, s'écria César avec emportement.
En ce moment, Pierre Nivart sortait du vestiaire pour paraître sur l'arène; quand il était dominé par la colère, ce vice d'organisation qu'il n'avait iamais su ni dominer ni vaincre, il était indomptable. Il alla droit à sa place, et attendit.
Malgré son irritation, il ne songeait nullement à vaincre son ami. Il l'avait dit, et il le pensait en le disant : il était fier des succès de ce dernier; mais ce qu'il voulait prouver à la foule, c'était qu'il n'avaitnullement peur de se mesurer avec La Bretèche. Celui-ci eût été l'avalanche qui brise et pulvérise, le volcan qui éclaté et brûle, la foudre qui touche et anéantit, l'inondation qui nivelle, la tempête qui engloutit, qu'il eût marché contre lui, et lui eût dit : Me voici.
fclERRK-LA-TEMPÊTE 255
Il ne raisonnait déjà plus; il ne se demandait pas s'il était de force à vaincre La Bretèche; il ne cherchait même pas à prévoir l'issue ou le résultat de la lutte ; mais il sentait en lui une force invincible. Quant à l'agilité, l'adresse et la souplesse, et, disons-le, tous les avantages, étaient de son côté.
La foule fit silence.
Malgré elle, et c'était une foule toute populaire, elle subissait l'influence du prestige qu'exerce toujours la force, quand elle' est jointe à la grâce, et qu'elle n'a rien de matériel.
Deux acteurs principaux subirent surtout cette influence : La Flèche et César.
La Flèche eut un remords, en pensant qu'elle trahissait un homme vers qui elle se sentait, à chaque instant, de plus en plus entraînée, par un amour complètement matériel, il est vrai, mais matériel vis-à-vis d'un chef-d'œuvre de la nature comme formes, proportions et modelé.
César, qui, sur l'arène, était toujours si sûr de lui, sentit naître un doute dans son esprit, quand il se trouva, séparé seulement par un espace de quelques pieds, en face d'un adversaire comme Nivart, adversaire qu'il ne connaissait pas, qui ne lui demandait aucune grâce, qui le regardait fixement, et qui certes n'attachait aucun prix à une manche gagnée, due à la complaisance d'un ennemi généreux.
Ce doute quil sentait grandir, sous l'insistance du regard de son antagoniste, lui faisait perdre de son assurance habituelle.
Il n'avait jamais lutté contre Pierre, comme il avait lutté contre le Bordelais et l'Andalou. Le premier pouvait, devait même, avoir son côté faible, comme les deux autres, mais ce côté faible, il ne le connaissait pas.
Ignorance qui le faisait hésiter pour l'attaque. D'habitude, confiant dans sa force, il prévenait son adversaire, n'attendait jamais.
La foule le savait, et elle augura de l'hésitation de César en faveur de Pierre ; car La Bretèche était de beaucoup plus fort dans l'attaque que dans la défense.
Une demi-minute s'écoula ainsi.
Elle parut un siècle aux deux lutteurs.
Quant à la foule, en proie aune sorte de malaise pendant cette longue attente, elle promenait ses mille regards de César, qui, gros, fort et trapu, semblait aussi difficile à renverser qu'un roc, à Pierre qui, droit, élancé, flexible comme un jeune chêne, paraissait aussi difficile à abattre que l'arbre que nous venons de nommer.
Le doyen ne donnait pas le signal.
Il attendait, pour le donner, que les deux antagonistes eussent échangé quelques politesses et bu, par moitié, le verre de l'amitié, suivant l'usage.
César et Pierre pensaient bien vraiment à perdre du temps à ces banalités de la porte. Le premier songeait qu'il avait l'honneur de sa réputation à soutenir ; et, à cette heure, cette réputation lui semblait lourde. Le second n'éprouvait que la rage
d'avoir été humilié, insulté publiquement. Cette rage, certes, était contenue ; elle n'en était peutêtre que plus terrible.
— Quand vous voudrez... dit enfin la Bretèche au doyen.
Jl y eut un moment solennel. Pendant trois secondes toutes les respirations restèrent suspendues.
— Allez, dit le doyen.
Les deux lutteurs furent bientôt aux prises.
César essaya d'aborder Pierre, par un tour de hanche, mais celui-ci le devina et le prévint; cette attaque ne servit qu'à enlacer les deux rivaux.
Ils étaient beaux alors, beaux tous deux de force et de souplesse, les muscles tendus, les chairs raffermies par l'effet d'une puissante contraction nerveuse.
La lutte durait depuis trois minutes environ. L'issue était difficile à prévoir, quand tout à coup Mivart, profitant d'une négligence de son adversaire et de l'avantage que lui donnait, pour cerains effets, sa haute taille, fit perdre pied à César, lui, surpris, étonné, furieux et se débattant, se sentit enlever rapidement et d'un trait par le îontremaitre, qui le tint ainsi, pendant dix secondes, au-dessus de sa tète.
La foule eut de frénétiques applaudissements.
Pierre reposa la Bretèche à terre; celui-ci reprit >ied aussitôt.
Les applaudissements de la foule étaient loin
de faire oublier à Nivart l'affront qu'il avait reç.u; au contraire, la lutte qui venait d'avoir lieu, si courte qu'elle eût été, n'avait fait que l'irriter et éveiller ses mauvais instincts, semblable en cela à ces animaux féroces que la vue et l'odeur du sang excitent au carnage.
César lui dit :
— Nivart, tu ne me ferais pas une seconde fois le coup que tu viens de faire.
En disant cela, le compagnon, surexcité par le vin et la jalousie, ietait à son adversaire des regards de défi.
— Non, il ne le fera pas, dirent, en s'accompagnant de rires railleurs les hommes payés par la Boucherie.
Ces voix produisirent sur le vainqueur l'effet qu'eussent produit sur un sanglier, poursuivi par une meute haletante, autant de coups d'épieu lui déchirant les Ûancs, sous ses soies hérissées.
Il ne firent que le mettre hors de lui.
— Je ne recommencerai pas! s'écria-t-il avec toute la fureur qu'il eût mise à jeter un cri de rage. En bien, moi j'offre de parier contre ceux qui le voudront que je recommencerai.
— Ils ne recommencera pas, dirent les gens hostiles au contre maitre.
— Il recommencera, dit la Flèche de façon à être entendue de César.
Cet applaudissement si précis donné par sa maîtresse à son rival ne fit qu'irriter l'humeur jalouse de César.
— Tu me dois ma revanche, dit-il à son adversaire. Donne-la-moi, nous verrons bien ce qu'il en résultera...
— Nivart a parlé de parier, dirent les hommes de la Boucherie, nous y consentons ; mais il faut que ce soit argent sur jeu.
— Soit, dit le contremaître.
Et il délia une longue et large ceinture de laine rouge qui lui ceignait les flancs. Dans les plis de cette ceinture était renfermée une bourse de cuir qui, elle-même, renfermait vingt pièces de quarante francs. Ces huit cents francs étaient ceux que Nivart avait voulu le matin même verser à la Caisse d'épargne; c'était donc le produit de ses économies et de celles d'Ange l'Ormeau.
On sait combien cet argent, si péniblement amassé, devait être sacré pour Pierre, puisque chaque pièce d'or le rapprochait d'autant de jours de l'heureux moment où il épouserait la femme qu'il aimait par-dessus toutes choses.
Mais Nivart, déjà emporté par la colère, ne voyait rien, et surtout était incapable de réfléchir. Dans cette ivresse aussi brutale que terrible, il oubliait Ange et sa sœur. Il ne se souvenait plus de l'amour si pur et si sincère de celle-ci et de l'amitié si dévouée de celai-là.
11 eut bientôt jeté les 800 francs sur la table où les athlètes de circonstance avaient bu au commencement de la lutte.
— Combien y a-t-il ? demanda une voix.
— Huit cents francs, répondit Nivart.
— C'est bien, ,1e pari est tenu, reprit la voix. La Boucherie aidant, les huit cents francs furent
bientôt réunis.
Cependant, afin d'éviter de faire naître quelques soupçons, plusieurs des assistants, qui trempaient dans le complot monté contre Pierre Nivart, feignirent de se cotiser pour réunir la somme.
Quand elle le fut, l'un d'eux la posa à côté de l'or de Nivart et dit :
— L'enjeu est complet.
Au premier décembre les jours sont courts. La nuit était venue et depuis quelques instants on avait allumé des lustres qui, avant d'éclairer la salle de bal, éclairaient l'arène, mais d'une lueur incomplète qui devait permettre à bien des détails de la lutte intéressante qui allait avoir lieu, d'échapper à l'attention de la plupart des spectateurs.
La Bretèche ne comprenait rien au nombre et à l'ardeur de ses partisans. Il ne cherchait même pas à s'expliquer cette singularité.
Il avait été vaincu; par amour-propre, il voulait une revanche, dont il espérait sortir vainqueur à son tour.
Nivart ne s'apercevait pas de l'animosité dont une partie de l'assemblée faisait preuve contre lui.
— Es-tu prêt? demanda César à Pierre.
— Oui, répondit ce dernier.
Le doyen prononça la phrase sacramentelle :
— Allez! dit-il,
Celte fois, ce fut avec une véritable fureur que les deux antagonistes se précipitèrent l'un sur l'autre. De part et d'autre, il n'y avait plus cette courtoisie qui doit, en toute circonstance, présider au jeu de l'arène.
Après deux minutes de lutte, la Bretèche avait porté le premier coup et l'avait encore une fois manqué; Nivart allait recommencer le sien; déjà son adversaire avait quitté terre, quand il poussa un cri, et eut un de ces mouvements qui trahissent généralement la rupture de quelque organe intérieur par suite d'un violent effort.
Nivart avait, en enlevant César, le torse renversé en arrière, il porta vivement le corps en avant, comme s'il eût voulu fuir un coup frappé par derrière.
Dans ce mouvement il laissa en quelque sorte tomber La Bretèche, et on le vit chanceler une seconde.
Mais la foule n'eut pas le temps de s'en apercevoir; Nivart se redressa brusquement, et se retournant avec vivacité vers la partie du cercle de spectateurs près duquel l'accident lui était arrivé.
— Quel est le lâche, s*écria-t-il avec colère, qui m'a porté un coup au flanc, au moment où j'employais toutes mes forces pour enlever la Bretèche.
Un silence de glace accueillit d'abord la menaçante interrogation du terrible contremaître; puis quelque» voix assez éloignées de lui firent enfin entendre ces cris :
— Il dit qu'on Ta frappé; c'est faux; il ment; c'est un prétexte qu'il prend pour ne pas avouer qu'il a perdu et surtout pour ne pas donner son argent.
Ces cris devinrent bientôt une rumeur unanime.
Cette rumeur fit monter le sang à la tète de Pierre et le mit hors de lui ; aussi bien un des agents de la Boucherie l'avait-il frappé au flanc , ce qui lui avait fait perdre la respiration au moment où il allait achever d'enlever le compagnon charpentier.
Un sifflement rauque sortait de sa poitrine oppressée par la colère, et il s"é<ria :
— Ah ! je mens !... Ah! je suis un homme assez faux pour ne point vouloir payer un pari perdu... Viles canailles, ce ne sera pas impunément que vous m'insulterez.
Nivart n'était plus un homme, mais un tigre, un être incapable de s'expliquer la portée de ses actions ou cie raisonner le danger.
Il se jeta avec furie au milieu du cercle qui l'entourait et y fit une large trouée, renversant tout, ou mettant tout sous ses pieds sur son passage.
Innocents et coupables, femmes et hommes, supportèrent indistinctement le choc terrible de ce premier mouvement.
La Boucherie, blotti dans un coin et à l'abri des coups, assistait à ce dramatique dénouement qu'il avait prévu et fait naitre; il éprouvait l'ignoble satisfaction de la perfidie et de la lâcheté.
— Allons, se disait-il, mon rival auprès de mademoiselle Céleste est maintenant en bon chemin pour se perilre...
D'abord aucun des spectateurs n'osa opposer la moindre résistance aux coups de la Tempête; tous s'empressèrent, au contraire, de fuir devant ce furieux, et de gagner les portes de sortie de la salle.
Mais, soit qu'elle obéît aux secrètes instructions données par la Boucherie, soit qu'elle fût sous l'impression du sentiment de terreur et d'épouvante que lui avait inspiré la scène à laquelle elle venait d'assister, la foule s'enfuyait par les rues adjacentes en jetant des cris qui n'étaient guère faits pour rétablir les affaires déjà singulièrement compromises de Pierre Nivart.
A l'assassin...! Au meurtre...! Quelle boucherie...! Au secours...! tels étaient les cris, qui, sur différents tons, se faisaient entendre aux abords de la salle de bal, qui, mieux gardée encore que l'antique palais des rois, l'était parla gendarmerie.
Ce jour, la gendarmerie, nous l'avons dit au début de cette description, était sur pied depuis le matin.
Gomment l'administration eût-elle pu, un jour de fête populaire, se dispenser de mettre sur pied et d'armer jusqu'aux dents, le plus petit fonctionnaire de la force et de la sûreté publique dont elle pouvait disposer ?
Cependant, les gendarmes et autres personnages
qui ne se trouvent jamais que pour prêter mainforte dans ces sortes de circonstances, ne s"émurent que très médiocrement en entendant les cris d'alarme que nous venons de dire.
Un brigadier tempéra même, d'un mouvement brusque, l'ardeur de ses hommes qui s'élançaient pour envahir la salle et porter secours à ceux que menaçait la colère de Pierre Nivart.
11 est bond'ajouterquil tempéra labrusquerie de son mouvement par ces mots d'une naïveté vraiment sublime :
— Ces compagnons se tuent et s'écorchent, tant mieux ! ce sont les ennemis du gouvernement ; moins il en restera, mieux cela vaudra ; avonsnous besoin de nous exposer pour faire régner l'ordre parmi des gens qui ne savent que semer le désordre partout où ils passent.
Les Pandores comprirent à demi-mot l'ordre ou plutôt la consigne improvisée que leur donnait leur supérieur.
« Brigadier, » répondirent-ils, « vous avez raison. »
Et ils restèrent dans une immobilité qui eût fait l'admiration d"un conscrit qui fait ses classes, et n'ayant poussé son instruction militaire que jusqu'à la première leçon.
Cette immobilité, qui avait une grande analogie avec certain principe de non-intervention, ne devait en rien faire les affaires de certain personnage que nous n'aurions guère besoin de nommer pour qu'on nous comprenne.
Nous voulons parler delà Boucherie.
Il fallait une intervention de la gendarmerie pour que, à ses yeux, la fête fût complète, et pour que Nivart fût décidément perdu.
Ayant entendu les paroles du brigadier, bien que celui-ci les eût prononcées à voix basse, il chercha un moyen de mettre la brigade de piquet en mouvement.
Il se mêla à la foule, rentra dans la salle et en sortit peu après, après s'être assuré de ce qui s'y passait en criant à tue-tête :
— Les misérables!... ils ontprononcé ces vociférations révolutionnaires et régicides: A bas les Bourbons! A bas Louis XVIII 1
Il n'en fallait pas davantage pour faire dresser l'oreille à un brigadier aussi fidèle observateur de ses devoirs que celui dont nous avons parlé.
— L'ordre véritable est menacé, mes amis ! s écria-t-il en s'adressantà ses compagnons. Cn a crié A bas le Roi !... En avant ! camarades !...
Puis il s'avança le premier dans la salle où avait lieu la lutte.
Sur-le-champ, les six gendarmes s'élancèrent, le sabre à la main, à la suite de leur chef.
Les gendarmes , en entrant dans la salle, se trouvèrent en présence d'un spectacle vraiment étrange.
Cette salle était à peu près évacuée. Il n'y avait plus que ceux chez qui la curiosité de savoir comment la querelle finirait l'avait emporté sur l'effroi
d'être mêlés à cette boucherie et d'être exposés à recevoir des coups.
Ces curieux se contentaient, bien entendu, d'assister au combat en simples spectateurs.
Au milieu de la salle, Jean Nivart était aux prises avec les principaux lutteurs, c'est-à-dire avec la Bretèche, le Bordelais et l'Andalou, qui avaient voulu s'opposer à ce qu'il chargeât la foule, qui lui prodiguait, il est vrai, les huées et les quolibets, mais ne faisait rien pour lui tenir tête, ou tout au moins lui résister, tant sa force herculéenne et sa colère inspiraient d'épouvante.
En effet le contremaître était effrayant:
Ce n'était plus un homme en colère ; les invectives qu'on lui avait prodiguées, la perte de son argent, l'avaient rendu fou, épileptique.
Il écumait du reste comme les malheureux atteints d'épilepsie, quand ils sont en proie à leurs affreuses convulsions. Ses yeux lui sortaient de la tète, et ses cheveux hérissés ressemblaient à la crinière d'un lion furieux.
Néanmoins cette exaltation , en lui enlevant toute conscience du danger et en le rendant indifférent aux coups, triplait ses forces et lui donnait une invincible énergie, une témérité irrésistible.
Mais il avait cinq hommes à combattre ; et la Bretèche, presque aussi fort et aussi irrité que lui, était du nombre. Cependant, les cinq lutteurs n'essayaient point de frapper Nivart, ils cherchaient seulement à s'emparer de lui pour l'attacher: afin de
Vempôcher de faire quelque malheur, avait dit le Bordelais.
Pierre ne les frappait pas non plus, mais, sachant leurs intentions, il eût préféré la mort à ladéfaite; il essayait de leur échapper. Lalutte ainsi eDgagée était terrible. Les cinq lutteurs ne pouvaient se rendre maîtres du furieux, qui les tordait, les terrassait, les uns après les autres, avec tant de facilité que tous cinq, honteux d'être vaincus, malgré leur vigueur et leur nombre, commençaient à s'importer, si pacifiques qu'eussent été tout d'abord leurs intentions.
Le brigadier arriva au moment où la mêlée allait prendre des proportions sérieuses. Les premiers coups avaient été déjà portés. Un des lutteurs était étendu à terre : il n'avait reçu qu'un seul coup de poing de Nivart, mais il l'avait reçu en pleine poitrine.
— Arrêtez-le...! Arrêtez-le...! cria la foule des spectateurs en apercevant la gendarmerie, sans quoi il va tout tuer ici ; c'est un brigand, un assassin.
Le brigadier, sûr de trouver un appui chez les lutteurs, déjà aux prises avec Pierre, dit à ses hommes :
— Puisqu'il ne s'agit que d'arrêter cet homme, allons! rengainez vos sabres et en avant... ! Surtout qu'il ne fasse pas le rodomont.
Sur cet ordre, les six gendarmes se mêlèrent à la bagarre. Quant au brigadier, sans doute afin de ne
pas avoir à compromettre sa dignité au milieu d'un déluge de coups de poing, il garda son épée à la main ; semblable à ces généraux, qui, les jours de bataille, se placent à une certaine distance de leur armée, afin de mieux juger des mouvements de leurs troupes et de l'ensemble de l'action, il alla prudemment se poster à l'alignement des spectateurs, d'où il donnait ses ordres, avec ces deux variantes :
— Empoigner-moi ce polisson ! ou bien : Que faitesvous donc que vous ne m'ayez pas encore empoigné ce gaillard-là ?
Les ordres étaient faciles à donner, mais la chose était plus difficile à faire. Nivart, dans son exaspération, s'était à peine aperçu que le -nombre de ses ennemis avait doublé. Il voyait bien des gendarmes, mais sans se rendre compte de ce qu'ils lui voulaient. Attaqué par eux, il les frappait tout aussi bien que les lutteurs.
Du reste, pouvait-il savoir à qui s'adressaient ses coups ?
Il répugnait aux gendarmes d'employer leur sabre contre un seul homme complètement désarmé.
Un instant, cette lutte inégale sembla devoir toucher à son dénouement. Les assaillants, à force de resserrer leur cercle autour du contremaitre, le tenaient par les bras ou les jambes. On n'avait plus qu'à le renverser par terre, et à l'y maintenir jusqu'à ce qu'il fût garrotté.
Nivart s'était, de son côté, approché d'un gendarme ; se voyant sur le point d'être vaincu, d'un mouvement brusque, il arracha du fourreau le sabre de ce dernier, et se débarrassa des ennemis qui l'entouraient, l'infortuné gendarme tomba, frappé d'un coup de son propre sabre...
Les spectateurs poussèrent un cri de terreur, et ce mot : assassin ! retentit de tous côtés.
— Qu'on prenne une couverture pour s'emparer de ce forcené...! vociféra le brigadier, sans faire un mouvement qui pût compromettre sa dignité.
L'ordre était inutile.
La colère de Nivart s'était tout à coup apaisée comme par enchantement.
Le contremaître, en voyant tomber le gendarme et couler le sang versé par lui, s'était subitement calmé.
Il jeta le sabre sanglant à ses pieds, et ne laissa échapper que ce cri d'indignation et de douleur :
— Lâche ! misérable! bête féroce que je suis
m'ètre laissé aller à une si terrible colère, après les serments que j'avais faits...
Sombre mais calme, il n'opposa aucune résistance à ceux qui l'arrêtèrent.
— Garrottez-le, dit le brigadier.
Pierre se laissa garrotter sans dire un mot.
Le soir, il couchait à la prison.
Quelle nuit affreuse pour lui ! Les plus sombres et les plus terribles réflexions troublèrent son repos et le tinrent éveillé, et l'ombre sanglante de
son pauvre père vint lugubrement planer sur le
cauchemar de sa longue et pénible insomnie.