‹ Pierre le Grand aux eaux de SpaChapitre 1 sur 7 · RUE DE LA SABLOKNIÈRK · texte numérisé non relu

RUE DE LA SABLOKNIÈRK

reur dans notre pays. Le moment est opportun pour faire revivre aux yeux de nos concitoyens des faits inconnus, des détails inédits sur le séjour du Czar parmi nous. Etienne Arago écrivait à propos de Spa :

« Le Czar Pierre est un nom qu'on apprend à Tenfance. »

Nous pouvons dire, nous qu'il est l'un des plus populaires ici, qu'il est plus familier aux oreilles des Spadois que celui d'aucun autre héros de Thistoire. C'est qu'en effet l'arrivée de Pierre à nos fontaines inaugura pour notre petite cité une ère de gloire éclatante et de vogue souveraine. La guérison qu'il obtint par nos eaux minérales fut l'attestation la plus précieuse de leur mérite, et comme récrivait Jules Janin : « Ceci est Je grand miracle de Spa ! (i) »

(i) Nous avions déjà rassemblé la plupart des matériaux de ce travail lorsque nous apprîmes qu'U. Capitaine, avait, lui aussi, projeté de traiter ce même sujet. Bienveillant comme il se montra toujours, notre ami regretté allait nous communiquer ses propres notes lorsque la mort vint le surprendre; mais sa veuve se conformant aux intentions de son mari, n'hésita pas à les mettre à notre disposition.

Dès la fin du XVII* siècle le Czar Pierre le Grand avait fait un premier voyage en Occident, il en entreprit un second en 1717. Parti en 1716, il traversa successivement Copenhague, Lubeck, Schwerin où sa femme qui raccompagnait tomba malade. Seul, il prit la route de Neustadt, Aversberg où il se rencontra avec le roi de Prusse; de Hambourg, Altona, Brème, enfin d'Amsterdam. En revoyant la modeste chaumière si célèbre de Saardam sous le toit de laquelle il avait passé des jours exempts de soucis, il put à bon droit s'enorgueillir.* Depuis le moment où il lavait quitté, simple charpentier, il avait en effet accompli de grandes choses. La Czarine vint le retrouver à cet endroit et y séjourna quelque temps avec lui. Pierre netait pas .venu cependant en Hollande dans le simple but de voyager.

Dévoré par la soif de s'inîtier au progrès des autres nations, il résolut d'aller en France. Craignant pour sa royale compagne de nouvelles fatigues il s'en alla seul. Il se rendit donc par Anvers, Gand, Bruges et Dunkerque à Paris, où il arriva le 7 mai. Philippe d'Orléans était alors régent au nom de Louis XV encore enfant.

Mais nous n'avons pas à relater ici les différents incidents du séjour du puissant empereur dans la capitale de la France ; tous ses biographes les ont retracés . On les trouvera notamment dans V Histoire de Vempire de Russie sous Pierre le Grand par Voltaire (i) et dans le recueil pé' riodique intitulé : Le cabinet historique (2). Ce qu'il est bon de répéter,, c'est que tous sont unanimes à dire que le souverain moscovite, doué d*un esprit éminemment pratique, fit en cette ville fort peu de cas de toutes les choses d'agrément et donna beaucoup d'attention à toutes celles qui tendent à l'utilité.

Six semaines s'étaient écoulées depuis son arrivée lorsqu'il songea à regagner la Hollande. A ce moment il ne se sentait pas fort bien. Sa santé épuisée par des excès et des fatigues de tout genre inspirait de vives inquiétudes à son

(1) Partie II, chap. VIII.

(2) Livraison de mai, 1756.

entourage. Déjà après la malheureuse campagne du Pruth (1711) il avait dû aller aux eaux de Carlsbad pour raffermir sa constitution ébranlée. La faculté d'accord avec Areskin son médecin lui conseilla d'essayer les eaux de Spa. Il se détermina à suivre cet avis immédiatement et comme nous aurons Toccasion de le voir, il n'eut qu'à se louer de l'inspiration qui lui fut donnée.

Il quitta donc Paris le 20 juin, coucha le soir.au château de Raincy, le 21 à Soissons et le 22 à Reims. Le 23 il s'embarquait sur la Meuse à Charleville pour coucher à Givet.

Le Mercure historique et politique, n^ de juillet 1717, contient la relation de l'accueil fait à l'empereur en cette dernière ville, a Le comte de Hompesch ayant eu avis du commandant de Givet que S. M. Czarienne y arriverait le 23, y envoya le général-major du Portai pour le recevoir. Le comte de Lannoy, administrateur de la province, avait envoyé son carrosse à six chevaux précédé de douze hallebardiers en manteaux neufs, avec des cocardes sur leurs chapeaux pour recevoir Sa Majesté Czarienne à la Plante qui est à la portée du mousquet de la ville, croyant qu'il mettroit pied à terre ; mais Sa Majesté descendit de la barque à la porte de Groignon et monta le cheval qui lui fut présenté par le comte de Hompesch qui l'y

âttendoit avec les officiers les plus distingués de la garnison. Sa Majesté se rendit au château, suivi du prince Kourakin et autres seigneurs de sa cour.

» Ce monarque qui fut pendant plus de deux heures à cheval, visita toutes les fortifications et fit des remarques aussi judicieuses que les plus habiles ingénieurs auraient pu faire. Il retourna ensuite au château et agréa le repas que le comte de Hompesch y avait fait préparer. Sa Majesté se montra fort gracieuse envers toute la compagnie, but plusieurs santez; et prit la peine défaire un détail trèscirconstancié des combats et sièges qu Elle avoit commandez en personne. Après le repas Elle remonta à cheval et se rendit au gouvernement où Elle resta à souper. Il y eut ensuite bal et Sa Majesté dansa avec une dame de la compagnie. Elle (sic) ne se retira qu a une heure après minuit pour aller coucher dans sa barque. »

Le lendemain soir le Czar s'arrêta quelques instants à Dinant où il fut reçu et complimenté au nom du prince de Liège par le comte de Rummen; il passa la nuit dans son bateau près de Bouvignes et arriva le 25 à Namur vers dix heures, au bruit de six salves réitérées de Tartillerie de la ville et du château.

Nous possédons sur l'arrivée et la réception

du vainqueur de Charles XII dans la cité namuroise des détails circonstanciés. Toutes les mesures avaient été prises pour faire à Pierre I«r une réception digne de lui. Dès le 19 Juin le marquis du Prié avait écrit au comte de Lannoy, gouverneur de la province de Namur, la lettre suivante :

(c Monsieur le Comte,

» Comme nous sommes informez que Sa Majesté Czarienne doit partir incessamment de Paris vers la Hollande et qu'il doit prendre sa route par Charlevilleoùildescenderatla Meuse jusque à Namur, nous vous faisons cette, pour vous requérir et néantmoins au nom de Sa Majesté Impérialle et Catholique vous encharger, de donner les ordres nécessaires à ceux du magistrat de la ville de Namur, afin qu'ils reçoivent Saditte Majesté Czarienne avec les marques d'honneur deues à la dignité de sa personne en se réglant néantmoins sur ce sujet selon que S. M. le souhaiterat, comme Ton a fait en cette ville. Qu'ils le défrayent pendant son séjour en laditte ville à leurs dépens, comme ont fait ceux du magistrat de Brabant et de Flandre au passage de Saditte Majesté-, par ces pays, vers la cour de France; qu'on ne

fasse pas les décharges du canon à son arrivée que lorsqu'il serat à son logement ; et qu'on observe les mesmes circonstances à son départ, après qu'Elle serat un peu éloignée de la ville. Et afin que vous soyez positivement sûr du jour et de l'heure de son arrivée dans laditte ville de Namur, vous envoyerez des personnes de confiance pour prendre langue, le haut de la Meuse, qui vous en pouront donner des avis positives ; et nous vous communiquerons aussy les nouvelles que nous receverons sur ce sujet. A tant, monsieur le comte, notre Seigneur vous ayt en sa sainte garde. De Bruxelles le 19 juin 1717. »

Vostre très-bon ami, Le marquis DE PRIÉ.

(Contresigné) : Bretel.

A cette lettre était joint le mémoire suivant : De la manière dont S, M. C^arienne a souhaité désire reçue à son passage par les villes des Pays-Bas austrichiens,

a S. M. Czarienne ne veut qu'une escorte de douze cavaliers avec un officier subalterne pour voyager d une.ville à l'autre. Elle souhaite de faire ses entrées dans les villes incognito pour

éviter l'affluence du peuple; et à cet effet qu'on ne tire le canon qu'après son arrivée dans son logement et après sa sortie de la ville. Que la bourgeoisie ne se mette pas sous les armes pour la recevoir. Le magistrat pourra cependant luy faire compliment dans son logement etluy présenteras vins d'honneur. Elle ne veut qu'une garde de vingt soldats avec un officier subalterne devant son logement (i). »

Nous empruntons à un contemporain la relation de la réception qui fut faite au Czar par les Namurois ; voici comment il s'exprime :

« Estant informez que Sa Majesté Czarienne devait arriver à Charleville le 21 dudit mois de juin, il fut résolu dans une assemblée des députés des trois miembres des États, tenue à ce sujet, de Taller recevoir et complimenter sur les frontières de la province. A quelle £in^ on fit accomoder deux beaux batteaux sur lesquels deux députés de chasque membre s'embarquèrent avec quantité de rafrescbissement et partirent de Namur le 23 au matin, estans arrivez le mesme jour au soir à l'abbaye de Waulsor où ils logèrent.

» Le lendemain matin, 24, estans partis pour Hustir, ils y attendirent Sadite Majesté, qui y

(i) Extrait des résolutions du magistrat deNaixmf V* registre, fol. 2oi-2o3.

arriva le mesme jour, vers les cinq à six heures du soir avec ceux de sa cour, sur cinq batteaux et soub une escorte d'un détachement de trouppes, de Sa Majesté très- chrestienne qui fut là mesme eschangé par un autre détachement des Jrouppes de Sa Majesté Impérialle et Catholique; et citost que les dits députez eurent apperçu Sadite Majesté, ils s'avancèrent et accrochèrent leur batteau à cellui de Sadite Majesté qu'ils complimentèrent en lui présentant les rafreschissements qu'ils avaient, ce qui luy fut fort agréable; et viprent ensuitte sur leurs batteaux respectifs, jusques à l'isle située au dessoub de Bouvignes où ils arrivèrent vers les dix heures du soir et où Sa Majesté, après s'être baignée avec quelqu'uns de sa suite, s'arrçta et passât la nuict sur son batteau et lesdits députez sur le leur; puis le lendemain ils partirent tous de grand matin et estans parvenus vis a vis du chasteau de Dave, Sa Majesté s'y arrêta et fut voir ledit chasteau et son jardin avec quelqu'uns de sa cour, et où Sa Majesté fut encore complimentée par lesdits députez.

Enfin s'estant remise sur les batteaux. Elle arriva au rivage de Groignon vers le midy, au bruit de toute l'artillerie de la ville et du chasteau, ayant Messieurs du Magistrat fait préparer un beau festin aux dépens de la ville, suivant les ordres de la Cour, qu'ils firent porter

par delà le pont dans la croyance (Jue Sa Majesté s'y arrèteroit; mais en descendant de son batteau. Elle montât d abord à cheval et allât visiter le chasteau avec ses fortifications, ce qui fut cause que mesdits sieurs, sur ce que le maître d'hôtel de Sadite Majesté leur avait fait connaître qu'EUe souhaitoit de manger sur son batteau, y envoyèrent et firent porter tous leurs préparatifs et plusieurs mondes de diverses sortes de rafreschissements.

» Ce fait, Sadite Majesté estante descendue du chasteau, alla droit au gouvernement pour y voir le combat des eschasses que lesdits des Magistrats lui avoient fait présenter et là mesme, ils luy présentèrent aussy les grands vins d'honneur de mesme qu'un souper magnifique et Sa Majesté témoigna tant de joie et contentement dudit combat que ceux de sa cour assurèrent que depuis plus de dix an^ ils ne l'avoient veu d'une humeur si* gaye et si satisfait. Elle donnât aussy aux eschasseurs cinquante ducats et passât une bonne partie de la nuict audit gouvernement, en chantant et dansant au son des hautbois que lesdits du Magistrat lui avoient envoyé ; puis ayant voulu retourner coucher sur ses batteaux, nonobstant qu'on luy avoit fait préparer diverses lits pour Elle et la plus parte de sa cour audit gouvernement, aux frais de la ville. Mesdits sieurs lui donnèrent

encore le lendemain matin, 26 dudit mois de juin, le divertissement de la jouste et du saut de Tanguille sur la Basse-Sambre (i) ; duquel , divertissement Sa Majesté fut aussy fort contente et donna aux jousteurs encor cinquante ducats {2}. Enfin après la jouste qui finit vers les dix heures, Elle alla visiter les fortifications de la ville et -comme le magistrat avoit encore fait préparer un festin magnifique pour le dîner, son maître d*botel fist connoître qu'EUe ne

(1) Voir sur le combat des échâsses, le saut de Tatiguille et autres jeux populaires les savantes recherches de M. J. Borgnet sur 1.^5 anciennes fêtes namuroises, insérées dans le tome XXVII des Mémoires de V Académie Royale de Belgique et la brochure du même intitulée : les Échasseurs Namurois, Namur 1849, in-12 ; où se trouve réimprimé le poème du baron de Walefie SUT ce jeu.

(3) Ce fut du haut du pont de Sambre que le Czar assista à cette joute qui, au dire de l'historien Gaillot, fut le dernier divertissement de ce genre donné à Namur. Vorci en quels termes s*exprime sur cette fête un écrivain namurois anonyme, auteur d'un Essai de Thistoirede Namur^ manuscrit de 1740 : « On le divertit par des combats d'échasses et même par un tournoi naval sur la Sambre et le Czar qui 'partout ailleurs ne s'était guère montré en public, parut si content de ce jeu, qu'il monta sur une des barquettes des combattans appuyant la main sur la tête d'un rameur et se fit voir à un peuple innombrable ramassé à t'entour du champ de bataille. »

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vouloit point manger en ville et qu'on liiy (eroit plaisir de faire porter sur son batteau ce que l'on avoit préparé, mesme des poissons vifs et entre autres des perches, ce qui fut fait; les ayant elle-même veu prendre hors des bondifs (caisse re'serwoîrpour prendre le poisson vivant) que l'on avoit conduit proche de son batteau ; et Elle fut si contente que l'on ne sauroîl assez l'exprimer, tellement qu'après avoir encore reçu les complimcns. Elle partit vers les douze heures de celte ville au bruit d'une triple salve de toutte rartillerie de la ville et du chasteau accompagnée desdits députez des trois membres des Estais et escortée d'un détachement de Cavallerîe et Infanterie des troupes de Sa Majesté Impérialle jusques dans la ville de Huy où ils la complimentèrent encore une fois et retournèrent le lendemain à Namur. b

Le Czar passa devant Huy sans s'arrêter, et la nuit venue, il dormit dans son embarcation entre l'abbaye de Flône et le village d'Engis. Le lendemaia il partit de bon matin et arriva vers les neuf heures à Chokier qui était alors la tête de ta banlieue de Liège.

L'Empereur après son arrivée à Paris avait envoyé à Joseph Clément de Bavière, princeévêque de Liège, qui alors habitait Bonn, un gentilhomme de sa suite porteur d'une lettre des plus aimables pour l'informer de sa prochaine arrivée dans la Principauté de Liège où il comptait faire un séjour de quelques semaines. Le prince de Liège fut assez embarrassé en apprenant cette nouvelle, car d'une part, cela allait lui occasionner de grandes dépenses (i), et de l'autre, il savait ce souverain fort puissant et fort clairvoyant. On le lui avait représenté « plein de fantaisie avec un reste de mœurs barbares et une nombreuse suite de gens d'une conduite fort différente de celles des gens de ce pays, plein de caprices et de

(i) Sa présence à Paris coûta au roi 600 écus par jour.

façons étranges, enfin leur maître et eux trèsdélicats et très-entiers sur ce qu'ils prétendaient leur être dûs ou permis (i). »

Quoiqu'il en soit, Joseph -Clément fit à l'envoyé du Çzar l'accueil le plus diplomatique ; il voulut même reconnaître la bonne nouvelle dont il était porteur et lui offrit son portrait dans un médaillon enrichi de diamants.

Ce prince avait espéré que non-seulement les Liégeois feraient au Czar une réception splendide, mais qu'ils le défraieraient pendant le séj.our qu'il comptait faire dans la Principauté. Le 7 juin il écrivit en ce sens à son Conseil privé. Deux jours après l'État primaire répondit ainsi à cette lettre :

« Messeîgneurs de l'État primaire ayant entendu la proposition de M. le chancelier qui leur a communiqué la lettre de S. A. S. Électoralle écrite à son conseil privé en date du 7 de ce mois concernant l'arrivée de Sa Majesté Russienne en ce pays, remerciant trèshumblement S. A. S. Électoralle de la bonté qu'elle a eu de ne pas permettre qu'un prince étranger passant par ce -pays soit gardé par d'autres troupes que par ses propres gardes du corps s'il en a avec lui, ou par celles du prince de ce pays même, ce qui serait contre l'hon-

. (i) Mémoires m s.

neur de la nation qui en entretient aux ordres et pour le service de S. A. S. Électoralle- Quant à 1^ dépense durant le séjour de Sa Majesté Russienne soit à Liège, soit à Spa, ou ailleurs en ce pays, mesdits seigneurs ont fait écrire à messieurs leurs condéputez absents et à quelques autres membres de leurs États respectifs qui seront le plus à portée de se rendre au plutôt en ville afin de les consulter làdessus.

» Étant entretemps d'avis que le pays ne peut fournir à la dépense de Sadite Majesté pendant son séjour à *Spaz à raison que ce bourg ayant été fréquenté comme il peut encore l'être pour ses eaux minérales par plusieurs souve* rains, ce pays n'est pas et ne peut se mettre en usage de fournir à leurs dépenses.

)) Quant au nombre de troupes pour la garde de Sadite Majesté, il paraît à mesdits seigneurs que si S. A. S. Électoralle avoit la bonté d'envoyer une partie de sa compagnie de garde liégeoise soldoyée par cet État, il n'en coûteroit pas plus à S. A. S. Électoralle ni à son pays que si elle etoit à Bonn et néanmoins cela pourroit se faire d'autant plus que Sa Majesté Russienne ne s'est pas fait escorter ailleurs et que le bourg de Spaz et ses environs sont sans fourrage.

» Pour ce qui est des gens de pied, il semble

que pour la même raison, Sa Majesté Czarienne sera contente d'une partie du régiment de Dobbelstein, ledit bourg de Spa ne pou« vant supporter aucun logement si on ny campe, surtout dans cette saison où il va y avoir nombre d'étrangers qui sont leur unique commerce et revenu, cette communauté étant d^ailleurs chargée de dettes au-dessus de ses forces (i). »

Le prince-évêque trompé dans son attente dut se résigner à reconnaître la justesse des observations quilui étaient faites, observations qui furent confirmées par une nouvelle lettre du i3 juin, dans laquelle FÉtat primaire déclarait unanimement « qu'il ny avoit pas lieu d'intervenir dans les dépenses que le Czar pourroit faire à Liège ou ailleurs en ce pays et supplioit S. A. de prendre en considération les très-grands préjudices qui pourroient en revenir à son pays (2). »

En même temps que Joseph Clément écrivait à son conseil privé (7 juin) il invitait les deux bourgmestres de la cité, alors MM. de Stier et Duchateau, à faire tous les apprêts nécessaires pour recevoir le Czar avec toute la pompe et la magnificence possible. De son

(1) Archives de Liège Etat primaire, k. 36, p. 197.

(2) Archives de l'État. État primaire , k. 36, p. 198.

côté il s'empressa d'envoyer à Liège une grande partie de sa maison et ne retînt près de lui que les serviteurs indispensables à son service. Le comte de Ventura, grand maître d'hôtel et les principaux officiers du prince arrivèrent à Liège pour régler le cérémonial de la Cour. Ils étaient accompagnés d'une compagnie des gardes du corps à cheval sous le commandement du comte d'Argenteau d'Esneux, avec trompettes et timbales, et plusieurs carrosses à six chevaux remplis de gentilshommes et cavaliers de la Cour, de chevaux de main, écuyers, etc., de chariots nécessaires pour le transport tant de la superbe et magnifique vaisselle de l'Électeur que de tout ce qui devoit servir d'appareil à une journée aussi éclatante. Le fourrier de la Cour, le châtelain du Palais, les chefs de cuisine et autres, comme trabans, archers et heyduques se rendirent au palais épiscopal (i).

Le Chapitre etlesmagistratsdeLiége, désireux de seconder les projetsdu prince, ne. négligèrent rien de ce qui pouvait donner de l'éclat à la réception du Czar.

Dès la veille de l'arrivée du monarque voyageur, le Conseil de la Cité députa Engelbert de la Naye ancien Bourgmestre de Liège, Gentîl-

(i) LoïENs, Recueil héraldique, p. 56i.

homme de la Clef de S. A., plusieurs membres du Conseil et le corps de musique de Ja Cité

f)our aller recevoir le prince à Chokier, tête de a banlieue. De son côté le Chapitre de la Cathédrale avait délégué pour le même office le ^omte de Liedekerke, archidiacre d'Ardçnne, le baron de Berlaymont, archidiacre de Hainaut et Mathias Çlercx, archidiacre de Condroz (i).

Le bateau qui portait ces députatiçns était « suivi d un nombre prodigieux de barques joliment ornées de festons, de guirlandes et de rubans; quelques unes étoient remplies de trompettes, hauts-bois et autres instrumens de musique qui fespient un concert charmant sur la rivière (2). »

Le bateau aborda celui du Czar à Chokier et après que M . de la Naye eut complimenté l'autocrate en latin, au nom de la Cité, ils continuèrentleurroute vers Liège au son des boîtes

(1) Archives de l'État, Cathédrale. Secrétariat, E. 176, p. 401. c( Le chapitre cathédral étant informé de l'arrivée prochaine du Czar de Moscovie dans cette ville requiert Mgrs les archidiacres d'Ardenne, de Cohdroz et de Hainaut et en cas d'absence du dernier Mgr le baron de Rougrave de complimenter ce prince à son arrivée de la part du Chapitre. Séance du 23 juin 1717.»

(2) PoELNiTZ, Amusemens des Eaux de Spa, 1740, t. I, p. 26.

— 2S — et du canon que les magistrats avaient fait

échelonner tout le long de la route.

Pendant que te Czar longeait les quais, il fut étonné de Ja quantité de peuple qui couvrait les rives, et il fît remarquer aux personnes de sa suite la beautéde l'abord et des quais de Liège.

A onze heures l'arrivée du Czar sur le sol de la cité fut signalée par trois salves d'artillerie tirées de la citadelle auxquelles répondirent quantités de boîtes que le magistrat avait fait ranger sur les berges du fleuve. A ce bruit se mËlait le son des fanfares et des cris de joie du peuple. La petite flottille s'arrêta et le Czar débarqua vis à vis de l'Église des Augustins où H. de la Naye chanoine delà Cathédrale, prévôt de Sainte Croix le complimenta en latin au nom de S. A. Électorale et lui remit, avec une lettre de ce prince, une lettre de créance à cachet volant.

Peu d'instants après les deux Bourgmestres régens de la Cité, les députés du conseil et la plupart des autorités de la Commune furent aussi présentées au Prince et lui firent compliment sur ce que la Cité avait l'honneur d'être visitée par l'un des plus grands et des plus puissants potentatsdu monde, M. de Stier porta la parole en languehoUandaisecommeétantcelleque le Czar possédait le mieux et dont il s'était

acquis lusage depuis son séjour à Saardam (i). Il le félicita donc sur son heureuse arrivée et sur rhonneur que la Cité éprouvait en voyant ce grand Prince dans ses murs.

Le prince Kourakin, interprète pendant son séjour à Paris, ambassadeur et premier ministre du Czar (2), répondit au nom de S. A. dans les termes les plus bienveillants et il ajouta que dans ses voyages il avait pu déjà apprécier le génie de plusieurs enfants de Liège (3).

(1) M Le Czar comprenait bien le français et, je crois, l'auroft parlé s'il l'eût voulu ; mais par grandeur, il avoit toujours un interprète. Pour le latin et bien d'autres langues, il les parlait très-bien. » (Saint-Simon, Mémoires, 1717, ch. III).

c< (2) Kourakin était d'une branche de cette ancienne maison des Jagellons qui avait longtemps porté les couronnes de Pologne, de Danemarck, de Norwége et de Suède. C'était un grand homme, bien fait, qui sentait fort la grandeur de son origine, avec beaucoup d'esprit, de tact et d'instruction.» {Ibidem, ch. III.)

(3) L'interprète du Czar faisait ici allusion à deux Liégeois dont son maître et lui avaient beaucoup admiré les œuvres à Paris, Sualem Rennekin et du Rivier. Dans les relations de son voyage, on voit qu'il se rendit le 26 mai et le 6 juin à Marly, où il examinaattentivement la machine inventée par Sualem Rennekin. Peu après le 12 juin, en revenant d'avoir été rendre visite à la reine douairière d'Angleterre à Chaillot, Pierre se rendit à la Monnaie dont MM. de Launay et du Rivier lui firent les honneurs et lui firent voir tous

Un carrosse de parade de S. A. attelé de huit chevaux attendait le Czar. Le tréfoncier de la Naye prit place à gauche du monarque;

les travaux. Après avoir parcouru tous les ateliers avec la plus grande attention et s'être fait tout expliquer jusque dans les derniers détails, il voulut aussi voir frapper des médailles au balancier. Aussitôt le directeur fit apporter des flancs d'or et d'argent et demanda au maître un coin. — Lequel voulez-vous, dit le maître?

— Peu importe, répondit le directeur, le premier venu.

— On en pose donc un sur la plaque, on le couvre du flanc et l'on donne le coup de balancier. Le Czar qui n'avait pas perdu un seul mouvement de toute la manœuvre, reçut des mains du directeur la médaille encore chaude au sortir de la presse. Quelle fut sa surprise, d'y voir d'un côté son buste fort ressemblant et de l'autre un compliment très-flatteur, c'est-à-dire, une Renommée et un Fleuve avec cette légende : Vires acquirit eundo. Lut. et Paris, MDCGXVIL Dans son étonnement il resta longtemps à considérer cette médaille, la tourna et la retourna plus d'une fois, enfin il la montra aux personnes de sa suite en leur disant en russe : « C'est moi en vérité, c'est moi-même. » Le directeur continua de faire frapper cette pièce pour la distribuer à tous ceux qui accompagnaient le Czar. Dès qu'on avait appris que le prince venait à Paris, et qu'il ne manquerait pas d'y tout voir, on avait pensé à lui préparer cette surprise. (De Stakhlin. Anecdotes origi^ nales, 1787, p. 42), racontées par son secrétaire Tcherkassofif, témoin oculaire. Voyez aussi la Biographie Liégeoise par Becdelièvre, t. II, p, 489, art. Du Rivier. he Mercure hisîor. et polit, ^ juillet 1717, p. 64. — La Galette de France, juin 1717, etc.

dans Iç foad étaient assis le prince Kourakia et tin des généraux de Sa Majesté. Le carrosse était précédé de plusieurs autres des écuries de S. A. E. destinés pour le service des gentilshommes du Souverain, Le cortège était ouvert par un détachement des gardes du corps à cheval, commandé par le comte d'Argenteau d'Esneux, suivi d'un détachement du régiment (de Dobbelstein commandé par le colonel de Vigne (i).

Derrière la voiture du Czar venaient les bourgmestres, les députés du conseil et quantité de personnes de première distinction. On se rendit par le quartier de l'Ile au Palais Épiscopal traversant les rues ornées de fleurs, de verdure, de drapeaux. Des troupes formaient la haie sur le passage du Prince (2).

(1) « Le 12 juin S. A. ordonne au colonel de Vigne^ commandant le régiment de Dobbelstein de faire pren*dre par Tofficier qui commandera le détachement qui doit servir à la garde de S. M. Czarienne les drapeaux pour s'en servir à ladite garde. » (Archives de l'État. ^ État primaire, 1717.)

(2) Le i5 juin S. A. ordonne aux bourgmestres de la Cité de commander de la bourgeoisie un tel nombre de compagnies qu'ils trouveront à propos pour prendre les armes et se ranger en haye au passage de S. M. Cza<rienne dans les endroits qu'ils leur désigneront,

S. A. ordonne également à son bailly d'Avroy décommander sur les armes les compagnies de son baillage

Peu après son arrivée au Palais Sa Majesté reçut les compliments des députés du chapitrcf cathédral, accepta le vin d'honneur qui lui fut offert parles Bourgmestres, puis à midi, assista à un banquet splendide qui réunit toutes les notabilités de la capitale.

Le dîner terminé, le Czar parcourut la ville, visita la cathédrale et les principales églises, notamment Téglise Saint-Jacques où il admira beaucoup le curieux escalier en pierre qui a longtemps passé pour unique (i).

De même que lors de son séjour à Paris, il ne voulut pas accepter le logement qu on lui avait préparé au Louvre, de même à Liège, if refusa d'habiter les appartements qu'on lui avait préparés au Palais, et alla s'installer à l'Hôtel de Lorraine alors situé sur la Place- Verte, où le comte de Verita fit dresser deux tables pour y faire servir le souper de Sa Majesté et de sa suite (2). *

pour se ranger en haye dans le passage de S. M. Czarienne, lorsqu'elle arrivera à Liège. (Archives de l'État — État primaire, 1717.)

(1) PoLAiN, Liège pittoresque, p. 75.

(2) Voir le Mercure historiquey juillet 1717, p. 56. — Contrairement à cette narration qui est aussi celle de Loyens et des chroniqueurs du temps, de Villenfagne dans ses Mélanges, t. II, p. 385, prétend sur la foi d'un ms. du temps que ce soir là le prince soupa chez un

Ce repas eut lieu avec beaucoup d'apparat et il y fut déployé un luxe magnifique; la vaisselle d argent de l'Évêché et celle de la famille Van den Steen de Jehay furent mises à contribution (i). Vers la soirée et par un temps superbe

marchand de vin qui sans doute lui en fit boire d'excellent puisque le Czar lui en retint plusieurs futailles pour sa provision. »

(i) « Sur proposition faite, messeigneurs sont d'avis que la vaisselle d'argent de l'évêché pourra se donner au comte de Vérità grand maître d'hôtel de S. A. S. E. sur la signature et répondance au nom de Sadite Â. S. E. » (Archives de l'État. Cathédrale, secrétariat^ E. 176.) — L. W. Bo>=^ Van den Steen de Jehay, en sa qualité d'aîné, ayant hérité en majeure partie de l'argenterie de sa famille qui, dès l'an 1716, dépassait le marck permis à la noblesse liégeoise, savoir 25, 000, il augmenta cette argenterie d'une vaisselle plate et d'une vaisselle montée dont la valeur s'éleva jusqu'à concurrence de 100,000 francs, ce qui le rendit passible des peines et amendes prescrites par les lois somptuaires usitées dans la Principauté de Liège. Mais la peine pécuniaire qu'il aurait dû encourir, fut modifiée par le prince-évêque, le souverain consentit à ériger cette argenterie en fidei-commissi, mais en imposant à son propriétaire et à ses successeurs, l'obligation de prêter cette argenterie aux prinCes-évêques de Liège, lorsque soit le grand maréchal, le grand maître d'hôtel ou les gentilshommes de bouche du palais, la réclameraient pour être employée les jours où le prince-évêque traitait en gala des têtes couronnées. Jusqu'en 1794, cet engagement fut strictement observé, ainsi que le prou-

un feu d'artifice fut tiré et la ville féériquement illuminée. La nuit brillait de la clarté des fusées, tandis que le bruit des canons et des boîtes, le son des cloches et des carillons des cent églises de la cité, celui de la musique, frappaient les airs. Les Bourgmestres avaient fait placer en plusieurs endroits et notamment aux alentours de la Maison de Ville des pyramides éclairées par des pots à feu et surmontées chacune des armes du Czar et de l'Électeur de Cologne. Les armes du Prince ornaient aussi la façade de l'Hôtel de Ville et de plusieurs monuments de la Cité (i).

vent Us quiltanceB délivrâes par l'État el le contrôle du grand maréchal. Cette vaisselle fui mise en usage au palais durant les sede vacante 17:3, 1743, 1763, 1771, 1783 ec 1791, durant les fêtes et cérémonies qui eurent lieu lors des avènements des princes -évéqu es en 1714, 1744, 1763, 1772, 1784 et 1793. Elle fut pour la première fois employée l'an 1717, durant le séjour de Pierre I", en 174Ï pour le prince palatin grand maître de l'Ordre leutonique, en 1747 pour Louis XV, en 1763 pour Clément prince royal de Pologne, en 1767 pour la cour de Prusse, en 1770 pour le Stadhouder de Hollande, en 1779 pour Gustave III, roi de Suède, en 1785 pour Albert et Marie-Christine gouverneurs des Pays-Bas. (1) Les frais occasionnes par l'arrivée du Czar pour vins, musique, feu d'artifice, carillon, logement, etc., s'élevèrent à lasommede, 4,828 Sorins Brabant. (Elirait des comptes communaux de la cité de Liège, 1717.}

Le lendemain de grand malin, le Czar alla visiter plusieurs houillères des environs de Liège (i), puis il partit pour Spa, accompagné de sa suite, du chanoine de La Naye, du régiment des gardes de S. A. et d'un corps de Fantassins Liégeois qu'il retint pendant tout son' séjour aux Eaux.

(i) Bouille, Hist, de Liège ^ t. lll,p 557.

L'arrivée d'un Czar de Russie dans nos régions quasi sauvages avait réellement quelque chose de si extraordinaire que les Spadois ne purent d'abord croire à la nouvelle (i). En effet, les chemins qui conduisaient au bourg étaient alors des moins praticables (2). Mais le con-

(1) Bouille, Histoire de Liège, t. III, p. SSy, range à tort le voyage du Czar à Spa sous Tannée 1718.

(2) L'État déplorable des routes nuisait singulièrement à la prospérité de Spa. A l'étranger et notamment à Aix on exploitait souvent cette raison au profit de nos rivales. Ce ne fut qu'en 1768 que la grande route de Liège à Spa fut commencée. La levée par laquelle on se rend à la Sauvenière le fut en 1779 et continuée en 1788 jusqu'aux limites de la principauté de Stavelot, aux frais de la commune de Spa. Le chemin actuel de Spa à la Géronstère a été tracé en 1765 et celui qui forme la traverse pour passer de la Géronstère à la Sauvenière date de 1780.

quérant que les steppes du Nord et du Midi de son Empire n'avaient point arrêté se préoccupait peu d'obstacles aussi légers. Spa lui-même n'avait pas 3oo maisons et la plupart étaient des masures bâties en charpente et en plâtrage. C'était là encore une considération de peu d'importance pour un prince habitué à la vie des camps. Il savait qu'il s'hébergerait toujours assez commodément. Après un trajet difficile et fatigant il arriva donc à Spa et comme. on l'a dit, au port du salut. Il fut complimenté par les autorités du bourg qui lui offrirent le vin d'honneur (i). '

A peine installé au bord de ces fontaines do^nt il attendait sinon la'guérison, du moins un sou^lagement, il voulut commencer la cure. Selon le régime généralement prescrit aux malades qui fréquentaient Spa, et suivant l'usage, il commença par boire l'eau du Pouhon dès le lendemain de son arrivée et les deux jours suivants. Il essaya ensuite l'eau de la Géronstère — alors très-peu usitée — sur la recommandation du docteur Areskin, son premier médecin.

(i) Ce furent les magistrats de Liège qui envoyèrent ce vin à leurs collègues de Spa. Il consistait dit Henoul, en une grosse fonder de vieux vin de Rhin. {Liste des étrangers arrivés à Spa, n? du 27 juin 1821, article Variété»)

Cithan^d^ acscÔMpogné des prkicipaux méde^ dftis de Spa aTait visité etiéludié les vertus mé* dîcaâ«s de toutes les sources de cet endroit (i)^ et ib avaient jugé la Oéronstère la plus utile à la santé du prince. Confônnément à ses habi* tudes qui étaient de se lever de très-grand matin, le Czar se rendait chaque jour à la Géronstère de très-bonne heure. Il allait tantôt en carrosse, tantôt en berline, tantôt à cheval et Je plus souvent en chaise à deux chevaux qu'il se plaisait à conduire lui-même, exerdce qui ne laissait pas que d'être dangereux, vu le niaa* vais état de la route.

Uon sait que la source préconisée par le^ médecins du Czar est la plus écartée de toutes celles qui avoisinent Spa. Elle est située à environ 3 ï/2 kilomètres sud du bourg. Peu fréquentée encore à répoque<yù nous reporte cette hi^oire, elle tétait â*un accès difficile. li lie sera pa« inutile de rapporter ,«d'aprés on auteur contemporain, la description de Ja route <iu'avait à piirGourir Tillustre malade : <{ C'était -alors un

(i) MétBoke de Salpeteux:, phnrmacien à S^ -: Arw évaporé ,pour le médecin de S. M. Czarienne cent houteilles d'eau de Géronstère 8 florins. Pour avoir évaporé autant d'eau du Poution, S florins. Pour les épreuves ftâtes ées Baux de Spa avec les médecins ^ S. M. Czarteone, 12 iflorins. ^(Ari:liives de^Scpa; 4:omfies^

chemin si rude que les voitures employoient toujours près de cinq quarts d'heure. La route en elle-même étoit des plus désagréables. A peine sorti de Spa, on ne découvroit plus le moindre vestige d'habitation. On se fut cru dans les déserts de la Thébaide. De quelque côté que l'on regardât, tout se ressentoît de la solitude : partout on ne voyoit que des arbres, de la bruyère et du marbre. Les chemins étoient bordés et serrés en quelques endroits de rochers ou d'éclats de pierres d'une grosseur énorme; en sorte que quelque pressé que l'on fût, les voitures n'alloient qu'au pas du cheval qui ne devoit point aller vite, puisque le cocher étoit toujours à pied, pour être à portée de guider le cheval dans les pas dangereux, et lui faire éviter à propos les grosses pierres qui auroient fait renverser la chaise. »

« Ces voitures étoient faites exprès pour ces chemins rudes et étroits. C'étoient des espèces de chaises légères, couvertes de cuir ou de toile cirée avec des rideaux de même, sans glaces ni portières. Ces machines étoient attachées sur un brancard à deux roues fort larges et bien solides. Elles avoient sur le dossier une lunette pour pouvoir veiller sur les valises que l'on pouvoit attacher derrière, car il étoit impossible d'y placer un valet. Il n'étoit pas aisé d'aller vite avec ces voitures parce qu'on ne

pouvoît y atteler deux chevaux de front. Quand on en prenoit deux pour les montées, on étoit obligé de les attacher en flèche. Quelque temps quil fit, les animaux alloient toujours le même pas et ils savoient si bien leur route qu en certains endroits plus difiiciles ils posoient toujours lés pieds dans les mêmes traces et sur les mêmes pierres, en sorte que Ton étoit sûr d*essuyer chaque fois les mêmes cahots, les mêmes secousses (i). » Quant au retour, il eût été peut-être un peu plus commode de l'effectuer à cheval, mais le Czar préférait revenir à p^ied, en guise de promenade. Si pour se rendre à la source on trouvait une montée continue et des plus monotones, le retour était fort agréable ; on jouissait de points dé vue d'autant plus agrestes qu'alors la nature n'avait encore subi aucune modification.

Bien que l'Empereur fut venu à^Spa dans le but bien déterminé de prendre les eaux et de raffermir ainsi sa santé débilitée plus encore par les travaux que par les excès, il s'astreignait malaisément au régime prescrit par les médecins. Ainsi il ingérait parfois des quantités excessives d'eau minérale. M. de la Naye rapporte qu'il vit le Czar prerfdre un matin

(i) PoELNiTz. Amusemens des Eaux de Spa, t. I, p. 3i8.

jusqu'à vingt- et*un verres d'eau du Pouhôn, cq qui n'eut, pour effet que de te mettre en excdt* knt appétit. Le collège des médecins de Liège et de Spa recommandait aussi sévèrement aui:

buveurs d'eau de s abstenir de fruits crus. Cette opinion, malgré le sentiment contraire de Boërhave, était tellement accréditée dans le& hôtels du bourg que presque jamais au dessert on n*y servait de fruits, {^e Czar était loin de tenir compte de ces avis. Des chroniqueurs citent ce fait caractéristique qu'une fois il mangea immédiatement après avoir pris les eaux, près de six livres de cerises et une douzaine de figues. Il fallait la constitution de ce monarque pour ne pas ressentir de suites funestes de cette intempérance. L'on conçoit assurément que le traitement lui parut fastidieux, car il lui en coûtait de déroger à son train de vie habituel. Mais il ne faut pas en conclure qu'il s'affranchit de toute règle de prudence. Il est bon de mettre au nombre des assertions hasardées celle rapportée par Jules Janin , à savoir que Taug^j^e buveur mêlait des liqu<iurs spiritueuses à Teau de nos sources (i).

(i) « S'il consentit à s'abreuver dans la fontaine du Pouhon, ce fut à condition qu'il mêlerait à cette onde étonnée tous les vins d« l'orgie. Le terrible malade ! Quand il portait à ses lèvres cette boisson mêlée ^ fçr

L'on possède, en ce qui concerne le cérémonial quotidien observé chez ce grand prince, un document très-curieux. C'est une lettre écrite par ce même M. de la Naye, chanoine de la cathédrale, qui accompagnait )e Czar à Spa, à M. de Passerat, ministre secrétaire dé S. A. S. TElecteur de Cologne, qui se trouvait alors à Bonn. Elle est datée de Spa, le 27 juillet.

« Il faut avouer que ce prince ou plutôt, tout moscovite est bien extraordinaire : Le comte d'Argenteau qui doit être arrivé hier à Bonn, aura de quoi réjouir S. A. S. E. par le récit des choses singulières dont il a été témoin ; mais comme il n'a mangé chez le Czar qu'à des fêtes, il faut que je vous rende la manière ordinaire de vivre de ce prince.

tt J^irrivoi jeudi (le 22) à Spa, je trouvoi le Czar sous une tente : je lui présentoi un bassin avecdes fruits de mon jardin... Il me fit l'honneur de me faire dîner avec lui ; je vous ferois tort de ne pas voc|s donner la description de ce repas.

« On eut soin de me prévenir que c'étoit la

et 4'4lpool, il sentait circuler dans ses veines, cette vie puissante qui le poussait à toutes les grandes entreprise^... Ceci est le grand miracle de Spa! Quelques gouttes de cette eau mêlée aux flammes du punch impérial suffirent à rafraîchir ce corps brûlé par les plus yiolens excès. (J. Janin. Les délices 4^ Spa^ p^9')

manière ordinaire de vivre de Sa Majesté.

» La table n'étoitquepour huit couverts, mais on avoit eu le secret d'en mettre douze, le Czar y présidoit en bonnet de nuit et sans cravate, nous mangions tous sur le côté, et éloigné de la table d'un demi pied ; deux soldats de la garnison portoient chacun son plat, dans lequel il n'y avoit positivement rien du tout, mais autour des bords étoient des écuelles de terre, dans lesquelles étoient du bouillon et un morceau de viande; chacun choisit une de ces écuelles et par delà son assiette, en sorte que, cette distance jointe à la première, éloigne tellement la table, que pour prendre une cuillerée de bouillon, il faut allonger le bras comme pour faire des armes ; le bouillon mangé, si vous en voulez encore, vous allez sans façon dans l'écuelle de votre voisin, comme Sa Majesté fit à celle de son chancelier. L'amiral des galères qui étoit assis vis à vis du Czar, ne se trouvant pas d'appétit, s'amusoit à se ronger les ongles. Tout à coup vient un homme qui jeta six bouteilles de vin sur la table comme s'il eût joué au petit palet, et sans les asseoir. Le Czar en prit une et en donna un verre à chaque convive.

» Le chancelier auprès duquel j'étois placé, s'apercevant que je mangeois la viande sans sel, l'unique sallière étant à l'extrémité de la

table, me dit gracieusement : « Monsieur, si vous voulez du sel, il en faut prendre. » Pour n'avoir pas Tair emprunté, j'avançois le bras devant le Czar et je pris du sel pour tout mon repas.

» Presque toutes les écuelles étoient renversées sur la nappe, ' de même que le vin dont les bouteilles ne se trouvoient pas bien bouchées. Quand on leva le service, la nappe étoit trempée dégraisse et de vin.

» Le second service parut. Un soldat qui étoit passé par hasard devant la cuisine fut pressé de prendre un plat, et n ayant pas le temps d'ôter son chapeau il secouoit la tête pour le faire tomber, mais le Czar lui fit signe de venir comme il étoit. Le service consistoit en un plat, qui contenoit deux longes de veau et quatre poulets. Sa Majesté ayant remarqué un poulet plus gros que les autres, le prit avec la main, et le frotta sous son nez et m'ayant fait signe qu'il étoit bon, me fit la grâce de le jeter sur mon assiette; le plat ne faisait que glisser d'un bout de la table à l'autre, sans mauvoîse' rencontre, puisqu'il étoit seul, et que la nappe, couverte de graisse, facilitoit sa course.

» Le dessert vint; c'étoit une assiette avec trois biscuits de Spa (i). On se lève enfin de

(i) Les biscuits de Spa dont on a aujourd'hui négligé

table et «'approchant d'unç croisée, le Cz^r y trouva uoe pa^rQ d^ mçtuqhetjUs gr^js^s et rouJUéês, dont il se ^ryit poi;ir nçttoy^r se^

« Je fus obligé de. recourir aux idéeS; \&^ plus sombres, pour m>mp§cher d'^ater de rire pemdant K»ut le repast. Je me sa^voi dir^ mon bréviaire et seulement à cet inst^t je m'aperçuR que j avais foit gjr a^ un vendfe4i I mais aussi que cette transgression d^ X<^ d^-. voit être expiée par le repas même (i). »

La narration du chanoine dç 1^ Nayç q^ concorde pas avec la peinture que çon ^eiçi^itaîre Ivan Tcbcrfea^çoff qui l^ccomp^gn^lt à Spa nous a laisse du dîner impérial : a PierirQ n^aimait que desi mets communs tel^ que dç 1%. soupe aux. choux aigres, du gruau, du çochp^ de lait et de la crème aigre, du rôti frqid f^$,saisonné de . cornichons ou de citrons §ajé9, du jambon, du fromage de Limbourg, qu'il aimait beaucoup (2). Avant de se mettra à table

la fabrication étaient un composé de pâte légère, faite avec de la crème, du beurre, des osufy, et couverte de sucre et de carvi. I(çi avaient une renommée q^j s'é^^i^d^it bien en dehors de la Pri|icipauté.

(1) Cette lettre a paru dans la Galette de Lié^e de Tan X, n» 33.

(2) Le fromage de Hervé est connu dans le monde entiçr sous le nom de fromage de Limbourg; loca-

y prenait un peu 4'eiiu d'ani$ et api*^ \a r-epa^^il buvait, du quass, du vin rouge dç

lité éloignée de Spa de 2 Ueues au plua. Noua trouvoas^ à ce propoa ranecdote que voici, dans lea anecdotes écrites aq sujet de Pierre le Grand, a Le Czar avait coutume de manger du beurre et du fromage à dessert et le fromage de Limbourg était celui qull aimait le plus. — Un jour qu'on lui en avait servi un entier, qu'il avait trouvé ezoeUenty le prince saisissant le moment oà son chef de cuisine était sorti, tira son compas pour me-surer exactement la grosseur de ce qui restût et en mit. les dimensions par écrit sur ses tablettes, parce qu'il avait remarqué qu'on ne remettait sur sa table que des morceaux fort minces de ces fromages et souvent rien du tout. Velten (son maître d'hôtel), étant revenu quelques moments après pour enlever le dessert : « Ce fromage de Limbourg est excellent lui dit l'Empereur, il m'a fait grand plaisir, garde- moi le et n'en donne à personne, parce que je veux encore en manger. » En conséquence de cet ordre, on servit de nouveau ce fromage le lendemain, mais par malheur pour le chef de cutsinç» il était diminué de plus de moitié. Le tchar s'en aperçut Sur-le^champ, mais pour mieux s'en assurer, il consulta ses tablettes, tira son compas, et trouva en effet qu'on en avait pris plus de la moitié. Velten fut appelé. -^ c< Pourquoi, dit le prince, ce fromage est-il diminué de moitié depuis hier? — Je n'en sais rien, Sire, répondit Velten, je ne l'ai pas mesuré. — Mais moi je l'ai mesuré, répliqua l'Empereur, et j'ai écrit sa grandeur sur mes tablettes. » — Alors il lui fit voir avec son compas que depuis la veille, il en avait été pris un gros morceau. — a Ne l'avalsr je pas dit, poursuivit Sa Majesté, de me le garder ? — Oui, Sire, mais je l'aji oublié. — Çh biep» i^

France, et du vin de Hongrie (i). Saint Simon dans ses Mémoires parle du repas du Czaràpeu près dans les mêmes termes, mais il peint surtout les personnages de sa suite.

Des mémoires publiés récemment s'expriment ainsi à ce sujet : « Le Czar était ordinairement sobre ; ce n'était qu'à de rares intervalles qu'il faisait des orgies; mais pour les gens de sa suite, rapporte Léouville, on ne saurait comprendre tout ce qu'ils buvaient.

Son aumônier, entre autres, buvait seize pintes de vin par jour et souvent le double (2).

Pierre vécut d'une façon fort simple à Spa.

S'il eût pu trouver durant son séjour à nos eaux des observateurs dignes de lui, nul doute que nous n'eussions possédé aujourd'hui des données fort curieuses sur ce grand prince.

Malheureusement parmi les nombreux ouvrages publiés sur nos sources, il n'en est au-

vais te donner de la mémoire. » — Alors il se lève de table, saisit sa canne, en régala le pauvre chef de cuisine, se remit à sa place, et mangea en buvant trèstranquillement quelques verres de vin de l'Hermitage, de ce qui restait de son cher fromage qui lui fut servi jusqu'au dernier morceau. (Db Staehlin, Anecdotes originales, p. 210.)

(1) Ibidem, p. 271.

(2) La Russie au XVIII* siècle. Mémoires sur Pierre le Grand, etc., publiés par le prince Augustin Galit^in, Paris, i863, p. 156 note.

cunqui contienne quelque particularité qui vaille la peine d'être mentionnée. Seules les quelques lignes, dans lesquelles un de nos historiens (i) a porté un jugement sur lui, méritent d'être rapportées. Tracées par un ancien membre de la Convention nationale, républicain qu'on ne peut suspecter de partialité, ce portrait offre un véritable intérêt.

« Ce personnage extraordinaire, ce géant du XVIII* siècle qui s'élançait dans la postérité par la gloire de ses armes, par la profondeur de sa politique, par la sagesse de son administration, par son aptitude aut sciences, par son avidité pour celles qui sont utiles, parles soins qu'il prit de les répandre, par son infatigable activité, par son esprit créateur, par une philosophie quelquefois bizarre et qui laissait voir des traces de l'âpreté, pour ne pas dire de la barbarie moscovite, en un mot, cet homme sans modèle et sans égal... sut parvenir à la renommée en semant dans son pays les germes de la sociabilité; d'autres n'arrivent qu'en mé-, connaissant les lois sociales. »

On sera certainement désireux de connaître la physionomie de ce grand potentat. Saint-

(i) J.-B. LEChkRE, Abrégé de Vhistoire de 5pa, 1818, p. 114.

boa de i^eprodiiif e ki son crayon :

« Cétoit un fort grand homme, très- bien fait, assez maigre, le visage assez de forme ronde; un grand front; de beaux sourcils; le nez assez court sans rien de trop, gros par le bout ; les lèvres assez grosses ; le teint rougeâtre et brun; de beaux yeux noirs, grands, vifs, perçants, bien fendus; le regard majestueux et gracieux quand il y prenoit garde, sinon sévère et farouche, avec un tic qui ne revenoit pas souvent, mais qui lui démontoit les yeux et toute la physionomie et qui donnoit de la frayeur. Cela duroitun moment avec un r^egard 4garé et terrible, et se reméttoit aussitôt. Tout son air marquoit son esprit, sa réflexion et sa grandeur et ne manquoit pas d'une certaine grâce. Il ne portoit qu'un col de toile, une perruque ronde brune, comme sans poudre, qui ne touchait pas ses épaules, un habit brun juste-au-corps, uni, à boutons d'or, veste, culotte, bas, point de gants ni de manchettes, Tétaile de son ordre sur son habit et le cordon par dessous, son habit souvent déboutonné tout à fait, son chapeau sur une table et jamais «ur sa tête, même dehors. Dans cette simplicité, quelque mal voiture et acçom*-

pagM <()u*il ipût éti^ on ^ fr'y {>èui^it mé«- {>r€iidre à Mr ^ ^Fandeuf* qui lai écoit ira-

turd (^. »

Le CKâf se fiisa à Spa avôc «une s*ihe com*- ÎJiosée d*ufi^^uara«Ltaine de personnes paritili l6sqiaeUe6 il nie se trouvait qu'une douzaine de gens tonsid^rabk^ pa^ eux-mêmes ou par les &iâf)loi5 quUU occupaient. C^aieiit le priisce Kourakin, acnbassâdeu'i: et son premier mt^ xâstre, le prince Dolgoroucki^ le vice-chance* lier baron Schaffirof, 1 am^bassadeur Tolstoy, €001 conseiller privé, le capitaine Alexandre Ro>manzoff, son premier médecin Areskin et son secrétaire Ivan Tcherkassof. Il est faux, ainsi quon l'adit, qu'il retrouva à Spa la Czarine (a),- Catherine attendait son royal époux à Amsterdanl où il alla la rejoindre. Il n'avait pour tout don^stîque qu'un valet de chambre et un homme de livrée. M. de la Naye dont les connaissances étendues^ l'humeur igaîe et la conversation

(i) 1717, chap. III, "Voltaire le dépemt doué d'une taîflè h«ute, dégagée, bien formée, le visaf^ ncfble, des ytxjiL animés, un tempérament robuste, propre à tous les trft-^ vaux.

(2) Dans un article intitulé : Le grand-duc Constantin ^ signé Georges Murr et inséré dans le Monde itiustré du 18 avril 1857, il est rapporté'à propos des voyages du Czar Pierre I«' : « le 20 juin il pritcoi^é et partit pour Spa où l'attendait la Clarine... »

facile lui étaient des plus agréables et M. de , Syassin, écuyer de S. A. Électorale de Liège, étaient les seules personnes du Prince-Évêque que le Czar eût voulu retenir auprès, de lui. Dédaignant le faste, le Prince n'avait accepté pour lui servir d'escorte à Spa qu un petit détachement de troupes de TÉvêque de Liège, ' composé de cavalerie et d'infanterie, en tout 200 hommes et 70 chevaux. Le comte d'Argenteau commandait la garde de Sa Majesté avec les trois capitaines de Villers, Coatback et Dumarteau. MM. Dockier et Devigne , un quartier-maître, un maréchal-des-logis, deux trompettes, un chirurgien et 60 cavaliers composaient la garde à cheval (i). L'Empereur avait en outre quatre heyduques. Toute cette troupe n'ayant pu trouver à se loger dans les maisons du bourg, on lui éleva des baraques. Sa Majesté elle-même désertant l'habitation qu'on lui avait préparée s'abritait souvent le jour, sous une simple tente qui, par ses ordres, avait été dressée au milieu de la place qui porte encore aujourd'hui son nom (2).

Habitué à mener une vie simple et dure, ennemi de la mollesse, il n'avait pour tout siège

(1) Archives de Spa, État des logements de troupes pour le service de S. A. le C^ar de Moscovie.

(2) Archives de Spa. « Pour les baraques des soldats qui ont gardé les tentes de S. M. Czarienne. »

de repos quun simple fauteuil de bois (i).

La présence de l'illustre voyageur à Spa y attira une grande affluence d'étrangers.. Les habitants des villes voisines, Liège et Vervier^ accoururent ici pour voir aussi ce prince faxnieuK et tous s'en retournaient émerveillés de sa simplicité et de son affabilité (2).

Chaque dimanche les villageois eux-mêai<es piqués par la curiosité 3e rendaient dans le bourg et il arriva souvent que le monarque s'entrecenait avec l'un d'eux (3).

« Le Czar, écrivait Poelnitz en 1740, est en grande vénération dans tous ces quartiers -là îepuis son voyage à Spa et l'on n'y connaît rien qui soit au-dessus de lui. »

Méprisant l'ostentation, il aimait à ce qu'on le confondît avec les simples buveurs, il voulut

(i) Longtemps on a montré à Spa le. fauteuil dont le Czar s'était servi.

(2) Nautet. Notices historiques sur le pays de Liége^ 3« série, p. Sga.

(3) c< Danç tçus ses voyages, dit son secrétaire, lorsque sur la route II voyait à droite ou à gauche des gens de la campagne occupés à leurs travaux, il descendait de voiture pour les considérer et il «'entretenait ordinairement avec eux sur cette matière. Souvent il entrait dans leurs habitations, examinait tout, principalement les outils de labourage dont il prenait quelquefois le dessin sur la place et il écrivait ses remarques sur d«s tablettes qu'il portait sur soi pour cet usage. »

nêtre considéré que comme un bobelin (i; ordinaire. Il conserva le costume qu'il avait porté pendant son séjour à Paris, aucun insigne ne le distinguait. Il se conforma à tous les usages du lieu ; ainsi pour donner l'exemple de l'obéissance et du respect dû aux autorités, il fit comme les simples particuliers et pendant son séjour dans la localité, il quitta le sabre qu'il portait habituellement (2).

L'empereur consacra, assure-t-on, à la promenade la majeure partie de son temps. Il était marcheur intrépide et il faut certainement attribuer à cet exercice corporel l'effet salutaire qu'ij obtint des eaux. L'on sait en effet que de tout temps l'on prescrivit ici la marche, les promenades à cheval, en un mot, la vie au grand air,

(1) Sobriquet qu'on donne à Spa à tous les buveurs d'eau.

(2) PoELNiTz, Amusemens des Eaux de Spa, 1740, 1. 1, p. i5. Il aurait eu mauvaise grâce de s'y refuser. Luimême, après son premier voyage de Hollande ce il introduisit dans son empire les assemblées, ridotti, mot que les gazetiers ont traduit improprement par le terme de Redoute. 11 fît inviter à ces assemblées les dames avec leurs filles habillées à la mode des nations méridionales de l'Europe et donna même des règlements pour ces petites fêtes de société. (Voltaire, Ai5^. de Tempire russe). Il ordonna entre autres choses de saluer en entrant et de ne pouvoir danser Vépée au côté. (Esneaux et Chbnmechot. Hist, de Russie, i83o, t. IV, p. 45.)

à tous les buveurs. Il nest nulle de nos fontaines qu'il ne voulut visiter au moins une fois et il alla voir le château de Franchimont qui, à , cette époque, n avait subi aucune des dégradations dont il a été lobjet depuis. Bien que le jeu fût un des plaisirs auxquels les étrangers qui fréquentaient alors Spa demandaient déjà des distractions, jamais il ne prit part à ce délassement (i). A Spa comme partout ailleurs, le Czar aimait à se livrer incognito à certaines fantaisies. Ainsi Ton montre encore aujourd'hui à Spa, dit O. Squarr, sur les bords d'une petite rivière renommée pour ses truites, l'endroit où il se fit arrêter en flagrant délit par un nommé Xhoflet, dans le vivier duquel il avait pris l'habitude daller pêcher chaque matin.

Xhoflet fut largement indemnisé et fit rapidement sa fortune en vendant comme ayant été pêchées par le Czar toutes les truites qu'il en-

(i) a Pierre n'aimoit pas le jeu dit l'auteur des Mémoires sur son règne publiés à La Haye en 1725. Ce n'est pas un divertissement agréable pour le Czar. Je ne l'ai jamais vu jouer aux cartes ni au triquetrac. Les échecs sont le jeu auquel il semble s'être fixé, mais il ne le joue qu'à ses heures perdues, avec son fou. » — « Pierre le Grand, rapporte également M. de Staehlin, dans ses anecdotes ne connaissoit aucun jeu de cartes, si ce n'est un jeu hollandais nommé le gravias, encore ne le jouoit-il que rarement. »

voyait aux marchés environnants (i). Si elle est exacte, cette anecdote est assez singulière, car ses historiens rapportent qu'il naimait ni la pèche ni la chasse. Il ne supportait pas non jdus le poisson, pas plus que son petit-fik Pierre III. Pierre I«r, dit son secrétaire, ne mangeait pas de poisson parce que son estomac ne pouvait le supporter. Les jours de grand jeûne il ne se nourrissait que de fruits, de fari* neux et de pâtisseries.

Lorsque le temps était mauvais et neiui permettait pas de sortir, le Czar visitait les ateliers des tourneurs (2) et des peintres d objets de Spa et il s y installait souvent pendant plusieurs heures. Notre ville avait alors des tourneurs

(1) O. S*^uA)tR, Une 'excursion à Spa^ Journal des Damc&, firuKclles, i<856, p. 276^

•(2) Pierre pa&sâHt pour Tun des meilleurs tourneurs de son temps. Son occupation favorite fut l'art de tourner, dans lequel il excellait. 11 avait fait venir pour cet art 4es meilleurs instruments de Paris et de Londres qu'on von encore aujourd'hui dans une chambre à part» à l'Académie des Sciences. On y voit également un «ckef-droeuvre fait par lui ; c'est un lustre d'ébène à 5o branches, en forme d'étoile qui jette ses rayons partout. Son maître dans cet art fut le fameux mécanicien André Nardoif qui fut anobli et devint conseiller sous i'In^pératrice Anne. Le tour dont il se servait te trouvait dans un cabinet de son palais. (La Russie au XVIU* siècle. Mémoires ^ Aug. Galitzin, p, 145.)

très- habiles, de véritables artistes dont on montre encore aujourd'hui les produits q«i socil de petites merveilles. Le Czar, dit le b^ovi^ de Poelnitz, prenait plaisir à voir travalUi&r aux ouvrages de vernis et y trayaiikit liiii-méoie. H acheta une quantité prodigieuse de ces bagatelles que l'on vend à Spa et s'informait curieuseiB^Bt de la manière dont on les. faisait (i).

Pierre h^ avait la passion de tout connaître et de tout apprendre ; il possédait surtout une grande capacité d'attention, une mémoire prodigieuse et une volonté per$év^r;;ftnte. Désij-euoc comme il se montra toute savie, de^form^er dans ses Etats des établissements utiles, il employa ses loisirs à Spa au profit de ses sujets. En effet, dès qu'il fut de retour, il leur donna le gpût des eaux minérales . Ayant appris qu'on yeqait de découvrir uiie source ferTugioeuse dansle village de Bovigova, près d'Olonetz, il la fit analyseT par Areskin en recommanda l'usage aux dignitaires de sa cour, fit construire dans cet endroit une église et plusieurs bâtiments^ enfin, pour lui assurer une vogue durable, il alla lui-même y passer quelque temps au commencement de février 1719, accompagné de la Czarine et de la duchesse douairière deCoi;rlande(;2). Il y établit

(1) Amusemens des Eaux de Spa-, 1740, t. Ip», p. 27.

(2) Mémoires pour servir à Phistoire de V Empire dé

aussi des ouvriers tourneurs, vernîsseurs, etc., comme il en avait vu à Spa (i). D'un lieu désert il fit un endroit de commerce et de plaisir; son séjour à Spa valut ainsi à la Russie une industrie nouvelle (2). La même année il fit en-

Russiej sous le règne de Pierre le Grand. La Haye, 1725, t. I, p. 325 — Voltaire. Histoire de V Empire russe sous Pierre le Grand. Paris, 1823, p. i63. — « Ordonnance du Czar de se servir des eaux minérales d'Olonez, qu'il fait accommoder pour prévenir la sortie de l'argent que ses sujets emportaient en allant aux eaux minérales. » (La Russie au XVIII* siècle. Mémoires. Prince Augustin Galitzin, p. 58.)

(1) Malgré les essaia tentés en Russie et ailleurs pour imiter les objets de Spa, ce bourg est parvenu à en conserverie monopole. Aujourd'hui encore on en transporte beaucoup en Russie. Du reste on voit de ces objets dans toutes les parties du monde ; il en existe une succursale à Calcutta et l'on en trouve dans toutes les grandes villes des États-Unis et dans les Antilles espagnoles.

(2) a Ceux qui cherchent du mystère dans toutes les actions d'un prince, s'imaginent que le Czar n'a mis ces eaux en réputation que par un motif de politique. Il a, disent-ils, remarqué que quantité de personnes vont se divertir à Pyrmont, à Carlsbad, à Spa, ce qui rend ces lieux célèbres et florissants. Olonez n'est rempli qui d'artisans qui n'ont pour vivre que les petits gages qu'ils reçoivent de la cour. Ils font des fusils et des épées assez propres et tous les ans on en forge beaucoup plus qu'ils n'ont occasion d'en vendre. Il est à croire, ajoutent-ils, que Sa Majesté qui connaît l'aver-

core visiter par le docteur Schrober les sources chaudes situées sur le Terck, dans le gouvernement du Caucase.

Quoiqu il consacra une partie de son temps aux distractions que Spa offrait alors, le Souverain moscovite donnait cependant chaque jour quelques heures aux affaires politiques. Des envoyés le tenaient au courant de tout, il était informé du plus petit incident. On sait que lors de son séjour à Paris et de sa visite à la Sorbonne, les docteurs de TUniversité firent une tentative auprès de lui, au sujet du rapprochement de TEglise russe et de TEglise de Rome (i). L Histoire de la Sorbonne, par J, Duvernet (2) fournit un très curieux récit de l'entrevue qui eut lieu entre le Czar et les docteurs ; on y lit que ces derniers redoublant d'instances pour que leur noble visiteur fît

sion naturelle qu'ont les Russiens pour les remèdes d'apothicaires a pris cette occasion pour recommander ces eaux, en donnant lui-même un exemple qui les a mis à la mode et faciliter par là le débit des armes qu'on y vend et en même temps procurer de plus grandes dou- * ceurs aux habitants. {Mémoires pour servir à Vhistoire deVEmpire russien, etc. La Haye, t. I, p. 290.)

(1) Voltaire, Histoire de F Empire russe, part. II, chap. IX. — Annales philosophiques, morales et littéraires, Paris j 1800, t. I.

(2) Paris, Buisson, 1791,1. II, p. 228.

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cesser le schisme qui divisait les deux Églises, il demanda un mémoire sur cette question paur le transmettre aux évêques russes. Ce mémoire fut rédigé, mais quand il fut prêt, Pierre était parti. Or ce fut à Spa que Fempereur reçut des mains d'un des docteurs le rapport en question.

Nous devons rappeler ici un fait important de rhistoire de Russie qui se passa à Spa, peu avant le départ du Czar. Nous voûtons parler àe la dernière lettre qu'il écrivit à son fils alors réfugié à Naples. Quelques éclaircissements sont peut-être nécessaires pour bien comprendre cet épisode.

Les chagrins les plus vifs qu'ait éprouvé le régénérateur de la Russie furent occasionnéspar des malheurs domestiques et surtout par ses discussions avec son fils unique, le Czaréwitch' Alexis. Tous les historiens russes se sont longuement occupés de la vie de ce prince . Fai ble de tempérament, superstitieux, indolent, débauché, ' le Czaréwitchsemontra constamment imbu des préjugés de l'impératrice Eudoxie, prêt à faire échouer les projets les plus utiles de son père et en opposition ouverte avec les réformes civilisatrices du Czar qui était peu propre à flatter son penchant à la mollesse.

Pierre 1er essaya de ramener le prince impérial à de meilleurs sentiments et de le rendre

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capable de continuer Tœuvre de progrès qu'il avait entreprise. Il le mit à la tête de la régence, le fit voyager, le maria à une femme charmante de la maison de Wolfeobuttel, mais il ne put rien obtenir. Vdyant ses efforts impiois- Sj^nts, lamour de la patrie remporta sur ses sentiments paternels, il lui ordonna, et comme père et comme Czar, d'entrer dans un couvent et de renoncer à la couronne de Russie, aimant mieux priver son fils de sa succession que d'exposer lempire à retomber dans les téaèbres et dans la barbarie dont il l'avait tiré. Alexis menacé d*être traité comme malfaiteur, s'il: ne. se soumettait, souscrivit d'abord à tout ce[ qu'on demandait de lui, mais bientôt il chau:^ gead*avis et s enfuit à Vienne où il alla se placée sous la protection de Charles VI, son beau^ frère.

Ce fut à Amsterdam que Pierre P«r apprit l'évasion de son fils. Ignorant l'endroit où il s*était réfugié, il envoya immédiatement des courriers dans différentes cours d'Allemagne et d*Italie. Peu avant son départ de Paris, on lui annonça qqe le Czaréwitch avait quitté Vienne et »'é«ait retiré dans une forteresse du Tyrol, puis à Milan dans le château Saint- Elme où il vivait caché avec sa maîtresse Afrosine.

Après avoir réfléchi sur le parti qui li)i irestait à prendre, Pierre envoya à Napleç deux

gentilshommes de sa suite, en qui il avait une entière confiance, le conseiller privé Tolstoy et le capitaine Alexandre RomanzofF (i), avec mission d*u$er de tous les moyens pour ramener à Moscou rhéritier présomptif. Munis de deux lettres autographes du Czar, Tune pour Charles VI, l'autre pour Alexis, les envoyés partirent de Spa le 17 juillet.

Reçus en audience par Charlofi VI, Tolstoy et Romanzoff obtinrent lautorisation de se rendre à Naples pour y voir le Czaréwitch.

Après de nombreux refus et de longs pourparlers, ils parvinrent, grâce à l'intervention du vice-roi, à voir le jeune prince et à lui remettre la lettre de son père. Voici la traduction de cette pièce telle que pous la donne un écrivain contemporain (2).

(( Mon fils,

« Votre désobéissance et le mépris que vous avez fait de mes ordres sont connus de tout le monde. Ni mes paroles, ni mes corrections,

(1) Peu après avoir rempli cette mission délicate Tolstoy fut honoré de Tordre de Saint-André et Romanzoif fut fait major des gardes et gratifié de deux mille paysans.

(2) IwAN Nestesuaanoi, (pseudonyme de J. Rousset). Mémoires du règne de Pierre le Grand, La Haye^

1726,1. IV, p. 28.

n'ont pu vous faire suivre mes instructions et enfin, après m'avoir trompé quand je vous ai dit adieu, et au mépris des sermens que vous avez fait, vous avez poussé la désobéissance à l'extrémité par votre fuite et en vous mettant comme un traître sous une protection étrangère; chose inouïe jusqu'à présent non-seulement dans notre famille, mais aussi parmi nos sujets de quelque considération. Quel tort et quel chagrin n'avez- vous pas causé à votre père, et quelle honte n'avez-vous pas attiré sur votre patrie? Je vous écris pour la dernière fois pour vous dire que vous ayez à faire ce que Tolstoy et Romanzoflf vous diront de ma part et vous proposeront être ma volonté.

« Si vous m'appréhendez (i). je vous assure par la présente et je promets à Dieu et à son jugement que je ne vous punirais pas, et que si vous vous soumettez à ma volonté en m'obéissant et que vous reveniez, je vous aimerais plus que jamais, mais si vous ne le faites pas, je vous donne comme père, en vertu du pouvoir que j'ai reçu de Dieu, ma malédiction éternelle, pour le mépris et les offenses que vous avez fait à votre père ; et comme votre souverain je vous assure que je trouverai bien

(i) Selon la traduction donnée par Voltaire, il faut lire : « Si vous m'obéissez. »

les tnayens de vous traiter comme tel : en qtioi jespère que Dieu massistera et qu*îl prendra ma juste défense en main.

« Au reste, souvenez- vous que je ne vous^ai violenté en rien : avais- je besoin de vous donner le choix libre du parti que vous voudriez prendre ! Si j'avais voulu vous forcer, n'avais'je pas en main la puissance de le faire? Je n^avais qu'à commander et j'aurais été obéi. »

Pierre.

De Spa, le l6 juillet 1717 (i).

Alexis qui connaissait la violence de caracr tère de son père et les sentiments haineux qu'il nourrissait contre lui, refusa d abord d'obéir> se fiant à Charles VI sous la protection de qui il s'était placé, mais ayant appris que ce. prince, avait déclaré qu'il ne voulait plus se mêler de ses affaires domestiques, il dqt se soumettre. Voici la lettre qu'il écrivit gu Czar :

« Très^clément Seigneur •( Père,

« J'ai reçu la gracieuse lettre de Votre Majesté par les s^^ Tolstoy et RomanzofF, par laquelle, comme aussi par eux de bouche, Elle

(1) Voltaire donne à cette lettre la date du 10 juillet, V. s. et du 21 n. s., voy. p. 401 et 3i3.

Ei*assure très-gracieusement du pardon de ma sortie sans permission, en cas que je revienne. Je vous en rends grâce les larmes aux yeux, je reconnais être indigne de toute grâce ; me jettant à vos pieds, j'implore votre clémence et je vous prie de me pardonner mes crimes, quoique j'aie mérité toute sorte de punitions. Mais je me repose sur vos gracieuses assurances, et m'abandonnant à votre volonté, je pars au premier jour de Naples, pour me rendre auprès de Votre Majesté à Pétersbourg avec ceux que Votre Majesté a envoyés.

« Très-humble et très -indigne serviteur qui ne mérite pas de se dire votre fils. »

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