ALEXIS
De Naples, le 4 octobre 1717 (i).
L'infortuné Alexis ne s'était fié qu'en tremblant à la promesse que son père lui avah donnée par écrit et sous serment de lui accorder son pardon ; ses prévisions ne se réalisèrent que trop. A peine de retotir à Moscou où le Czar l'avait devancé, on le jette en prison et après un simulacre de procès, il est condamné à la peine capitale. Le surlendemain du jour où l'arrêt fut rendu, Alexis meurt dans d'affreuses convulsions (2).
(4) Mémoires cités, t. IV, p, 3i.
(3) Le chevalier de Poelnitz dans ses Amusemens dts
Le procès d'Alexis, sa condamnation, sa.
mort; tout cela, malgré les nombreux travaux publiés en Russie et en Allemagne, est resté un mystère peu éclairé. — S'il est une chose qui peut excuser Pierre dans ce ténébreux épisode, c'est le jugement définitif qu'en a porté Voltaire : « Ce fut la nation elle-même qui condamna le prince Alexis. »
Après un séjour d'environ un mois, le Czar se sentant complètement rétabli' songea à quitter Spa. Il assembla en conséquence les magistrats du bourg et les troupes du prince de Liège qui l'avaient suivi, les remercia de l'hospitalité qu'il avait reçue, dans les termes les plus bienveillants, par l'intermédiaire de Kourakin, fit don de quelques médailles aux bourgmestres et d'une certaine somme aux troupes.
M. de la Naye termine la lettre que nous avons transcrite plus haut par ces mots : « Le Czar m'a fait l'honneur de me donner deux médailles pesant chacune dix louis ; elles sont bien
Eaux de Spa, 1740, t. I, p 114 et suiv., rapporte des faits curieux sur le séjour du Czaréwijch en Italie. — Dans ces derniers temps plusieurs romanciers ont pris le fils de Pierre !«'■ pour sujet de leurs romans, nous signalerons notamment MM. Â. Arnould et N. Four- NIER, auteur d'Alexis Pétrowitch, Histoire russe, publié d'abord à Paris et réimprimé à Bruxelles, DuMONT, i835, 2 vol. in-12.
faites et représentent Tune la prise de Narva et l'autre celle d'Elbing ; le buste du Czar pourroit être plus ressemblant. Vous m'obligerez, Monsieur, de pressentir S. A. S. E. s'il lui seroit agréable que je les lui offrisse ; je serois bien flatté qu'EUe voulut au moins en accepter une. »
Le soir même l'autocrate invita à sa table les principales autorités du bourg. Nous avons dit que nos magistrats avaient cherché en vain à rendre à leur glorieux hôte, des honneurs de plus d'un genre, à multiplier pour lui les fêles. Toujours l'impérial visiteur avait manifesté le désir de ne point être mis en évidence. La veille de son départ pourtant, il voulut bien faire exception à ce rigorisjme. Vers 8 heures du soir de grands feux furent allumés sur le haut des collines avoisinant le bourg, des décharges de boîtes répétées par tous les échos de la vallée partirent de vingt endroits divers, un orchestre composé de cors, de hautbois, de flûtes, de trompettes posté sur les rochers joua des aubades pendant toute la nuit. Aux abords de la fontaine et du péron, des pyramides dressées en hâte, s'illuminèrent de mille feux. Enfin sur la place du Marché des paysans portant des pots à feu fixés au bout de longues perches parurent au-devant de la demeure du Czar,
chantant et racclamant de cris de joie redc>ublés (i).
Avant de quitter Spa TEmpereur voulut laisser à cette ville sinon^un monunient digne de la reconnaissance dun grand prince {2), du moins un souvenir qui rappelât aux Bobelins à venir le bon effet qu il avait ressenti de Tusage des eaux de la localité. Il ordonna qu'une inscription fut gravée sur le marbrepour signaler son séjour à Spa {3) et sur la demande des magistrats, il fit délivrer par son premier médecin (4) le certificat suivant constatant sa guérison:
Attestation de M. Areskin, premier médecin de Sa Majesté C^arienne.
Je^oas^igné conseiller privé et premier médecin de Sa Majesté TEmpereur de Russie,
(1) Archives de Spa. Pour la fête donnée à S. M. Czarienne.
(2)wWerrè I«f n'était pa« fort généreux; les besoins que tes guerres continuelles supposaient, l'en empêdbaient. » OUi Russie au XVI li^ siècle A. Gautzin, p. 148.)
(3) De retour à Amsterdam \c Czar donna lui-même les ordres pour la confection de ce monument.
(4) PoELNiTz, dans les Amusemens des Eaux de Spa y t. I, p. 3s5, donne de curieux détails «ur ce médecin anglais q)ui avait tu conquérir toute TafEection du Qsar.
atteste que Sa Majesté ayant une grande perte d'appétit par la relaxation des fibreis de Testomac, avec un enflement des jambes, des coliques bilieuses de temps en temps, et le visage fort décoloré, s'est rendu à Spa, pour y boire les eaux minérales : Je suis témoin des avantages qu'Elle en a retirez, se portant mieux de jour à autre; ayant pris la peine lui-même de se transporter à la Géronstère, éloignée de trois quarts de lieue de la ville, scachant fort bien que ces eaux profitent incomparablement plus que lorsqu'elles sont transportées. Enfin quoique Sa Majesté ait bu d'autres eaux en différents endroits. Elle n'en a pas trouvé de meilleures ou qui ont eu un si grand eifet pour sa maladie, que lesdites eaux de Spa. Donné à Spa ce vingt quatrième juillet mil sept cent dix sept (i).
R. ARESKIN.
J. Storheaux, greffier de Spa, in fid.
subscr.
(i) Après avoir reproduit ce certificat, Dardonville dans ses Eaux minérales de Spa^ p. 70, ajoute : « H est évident qu'il y avait ici une leuco-phlegmasie, laquelle aurait pu devenir générale et même se compliquer de l'hydropisie d'une des grandes cavités. » — « Il mourut de la pierre et de la rétention d'urine. » {La Russie au XVIIJ^ siècle, Galitzin, p. i6i.)
fi
Telle était la confiance des habitants de Spa qu'ils crurent et du reste ils ne se trompaient pas, que cette simple attestation, plus que tous les monuments, suffisait pour éterniser à Spa le séjour et la guérison de ce grand prince.
Le Czar quitta S^a le 25 juillet (i), dîna à Limbourg et arriva le soir à Aix-la-Chapelle. Uon était prévenu de son passage en cette ville, aussi lui avait-on préparé une belle réception. « Un détachement de cavalerie de Juliers, sous le commandement du colonel de FoUevîl et du lieutenant-colonel Selingen, vint à Aix le 25 de juliet dès le matin. Le baron de Haxthausen, gouverneur de Juliers, avec le conseiller Fabricius et le Vogt-meyer de Menten accompagna le détachement jusqu'aux frontières du pays d'Aix, du côté de Limbourg. De là le gouverneur se rendit à Lontzen où le monarque dînoit et lui fit agréer Tescorte. Les bourgmestres de Lambertz et de Cays, et le syndic l'attendirent sur les frontières dans un carrosse à quatre chevaux, environné d'une compagnie leste de fils de bourgeois qui avoient leurs étendards, leurs timballes et leurs trompettes, à la tête de laquelle étoit M. de Meven faisant les fonctions de major. Aussitôt que le monarque eut atteint les frontières, il y fut
(i) Art de vérifier les dates, VIII, 33o.
complimenté en peu de mots par le syndic et le Vogt-meyer et il continua sa route par Burscheid (Borcette) au milieu de la cavalerie de Juliers, suivi du gouverneur, des bougmestres et de la compagnie des jeunes bourgeois. Il entra à Aix au bruit de Tartillerie et y logea près des Carmes, chez M. Clermont, seigneur de Neuenbourg. Le lendemain il visita les bains et 1 église du couronnement, où on lui montra les reliques, dont il bïiisa respectueusement les principales et il accepta le dîner qui lui avoit été préparé à THôtel-de-Ville. Le 27, il reçut les mêmes honneurs à son départ. Le colonel hollandois Top se trouva à Wertem, où on agita jusqu où il seroit escorté par ceux de Juliers et d'Aix. M. Fabricius pensa que ce devoit être jusqu'au delà de Galop, parce qu'il appartenoit d'ancienneté au duc de Juliers, son maître, de donner une escorte convenatble aux têtes couronnées et à leurs ambassadeurs entre le Rhin et la Meuse. Il en fut ainsi : l'escorte traversant le pays de Rolduc, de Wertem et d'Eys, ne quitta le Czar qu'aux environs de Galop, en le remettant aux troupes hollandoises, qui le conduisirent à Neubourg, où il dîna avant de se rendre à Maestricht (1). »
(1) Esprit des journaux, juin 1782, p. 207, traduit de Meyer, Aachensche Geschichten, Mulheim, 1781.
« Le gouverneur de cette ville, prévenu que le Czar arriverait à Galoppe le 27 juillet, cotamanda un capitaine-lieutenant, un enseigne et cinquante dragons pour aller au devant de Sa Majesté. Il fit placer aussi des postes extraordinaires aux portes de la ville. Un capitaine montait la garde à la porte d'Allemagne (ancienne porte de Wyck) par où Sa Majesté devait entrer. On désigna ensuite un capitaine, un lieutenant et. un enseigne avec cinquante hommes pour monter la garde chez M. Kerens, près de la Meuse, où le gouverneur avait fait préparer des appartements. — Tous les officiers à cheval de la garnison de Maestricht se rendirent donc à la rencontre de S. M. le Czar jusqu'au village de Scharn. L'Empereur, arrivé vers quatre heures, fut rejoint par le gouverneur et les officiers qui Tescortèrent à son entrée en ville. Il se rendit immédiatement à son logement et sa venue fut saluée d^une triple décharge de cent pièces de canons.
tt A peine le Czar avait-il mis pied à terre qu'il fut complimenté et convié à souper à l'Hôtelde-Ville, invitation qu'il accepta. Le gouverneur, M. de Dopf, ayant demandé la parole, ce qui lui fut accordé, il adressa au Czar les félicitations d'usage. Sa Majesté Czarienne manifestant le désir de visiter le fort Saint-Pierre, s'y rendit en voiture et le parcourut intérieure-
ment et extérieurement. De là il fut à cheval avec sa suite et un grand nombre d'officiers dans les grottes de Saint-Pierre. Aux environs de Schuttenhuys, il pénétra dans la montagne jusques sous le fort. Rentré en vîlie par la porte Saint- Pierre, il suivit les remparts jusqu'à son habitation où il prit quelques rafraîchissements. A huit heures il était à THôtel-de- Ville où Tattendaient MM. du Magistral et les Dames de la ville. Après avoir pris place à table, il se retira de bonne heure laissant Messieurs et Dames danser. L'heure du spectacle avait été retardée dans l'espoir que le monarque y paraîtrait. En effet Sa Majesté y fut; l'on donnait les Horaces, comédie de Pierre Corneille, qui fut suivie d'un concert vocal et instrumental et d'un ballet.
(c Les seigneurs du magistrat réservaient au Czar pour le lendemain le spectacle d'un assaut militaire. Dans ce but, ils avaient fait construire un fort au milieu de la Meuse (i) par la compagnie des bateliers. Ce métier seul avaitobtenu de l'Empereur Charles-Quint le privilège de représenter le jeu populaire de l'attaque du fort*
(i) C'était une tour carrée en bois dressée sur pivot. Outre les grenades et les fusils dont usaient les deuic individus chargés de la défense, ils avaient aussi U ressource de donner un mouvement de rotation à la tour qui jetait échelles et attaquants à la rivière.
Dans cette occasion il n usa pas de son droit exclusif, mais il admit au rôle dassaillants des étrangers au corps des bateliers. Le 28 juillet donc, FEmpereur se rendit dans une loge élevée sur le quai où il fut reçu par les grands mayeurs et les bourgmestres de la ville. Deux coups de canons ayant été tirés comme signal, Fattaque du fort commença. Celui-ci était défendu par deux individus, tandis que plusieurs barques chargées de monde se préparaient à l'assaut. Les assaillants vêtus seulement d'une chemise et d'un petit caleçon furent d'abord repoussés. On les voyait tomber dans le fleuve où ils nageaient, cherchant à remonter à bord de l'embarcation. Au fur et à mesure qu'ils étaient renversés, d'autres les remplaçaient. Ce ne fut qu'après deux heures d'efforts qu'ils réussirent à s'emparer du fort. Henri Knops qui le premier était parvenu à y entrer, fut gratifié sur sa requête présentée le 3o août 1717, de l'admission au droitde bourgeoisie et au métier des bateliers. Pendant le combat le Czar prit une légère collation. Le spectacle terminé il partit avec le général de Dopf pour Nederkann où il passa l'après-midi et dîna. Après avoir visité les jardins, Sa Majesté retourna à Maestricht où il prit congé du gouverneur et des magistrats. Il monta ensuite à bord du yacht qui l'attendait près du pont de la Meuse et devait l'emmener
— Tien Hollande. Au moment du dëpart une triple décharge de toute l'artillerie salua le Czar (i). » L'Empereur ayant retrouvé la Czarine à Amsterdam, regagna ses États par l'Allemagne et ne fut de retour dans sacapitaleque le ai octobre 1717.
(1) Annales de la Société historique et archéologique de Maeitricht, i854.-55, t. I, p. ' 194. ^ Bernard, Tableaudu spectacle français de la ville de Mastn'gt, 1781, p. 84.
La visite de Pierre le Grand marque dans les annales de notre ville nne époque à jamais mémorable. En effet, le séjour du Czar à Spa, sa guérison, les éloges publics qu'il donna à nos fontaines minérales eurent un tel retentissement qu'ils exercèrent une grande influence sur la prospérité de notre ville. Chacun fut frappé d'admiration enapprenant que ces eaux venaient de conserver des jours précieux à toute l'Europe. Dès lors elles prirent un remarquable ascendant sur leurs rivales ; chaque année fut pour elle un nouveau triomphe et si Voltaire a pu dire: h On doit tout en Russie à Pierre le Grand, » à notre tour nous pouvons affirmer hardiment qu'à Spa on doit beaucoup au Czar.
Déjà dans les saisons de 1718 et 1719 on remarqua dans le nombre des étrangers un accroissement notable. La fontaine de la Géronstère qui
jusqu'alors n'avait guère été fréquentée fut l'objet d'un véritable pèlerinage (i).
Nous avons rapporté que le Czar voulut perpétuer la mémoire du rétablissement de sa santé chez nous et laisser aux habitants de Spa un témoignage glorieux et impérissable de sa reconnaissance. Le monument élevé à l'infirmité humaine est une simple table de marbre noir sur laquelle est gravée une inscription M dont la latinité ferait honneur à l'Académie des Inscriptions (2). »
Petrus Primus, D. G. Russor. Imperator
Pius, Félix, Invictus,
Apud suos militarîs disciplinai restitutor
Scientiar. omnium utriumq : protosator
Validissima bellicarum navium
Proprio Marte constructa classe
Auctis ultra finem exercitibus suis
Ditionibus tam avitis quam bello partis
Inter ipsas Bellonae flammas in tuto positis,
Variarumq. per Europam Gentium lustratis moribus.
Per Galliam ad Namurcum atq. Leodium
Has ad Spadanas aquas
(1) Cette fontaine découverte en i58o ne commença à avoir quelque vogue que vers 1612. A la suite du tremblement de terre, de 1692, elle changea de place. Elle avait été appropriée en i65i aux frais du comte de BourgsdorfiF conseiller d'État de l'électeur de Brandebourg qui y fit élever une niche en marbre.
(2) Jules Janin, Les délices de Spa^ 1847.
Tamquam ad silulis portura pervenit ; [poti»
Saluberritnisq ; pnesertim Geronsderici foniis féliciter Pristino robori oblaisEq. incolumiuti restitutus bit Anno MDCCXVII die XX[1I julii
Rerisisque dein Batavis.
Avitumque ad imperium reversus
AeternuD) hocce gratitudïnis suas monumentum
Hic apponi praecipit
AnnoMDCCXVIII.
Il est aisé de se convaincre que Pierre est resté étrangeràla rédaction de cette inscription composée probablement par quelque flatteur de sa suite. Le vainqueur de Pultava n'eut certainement pas souffert ce pédant panégyrique. Traduite en français, elle a été souvent reproduite dans la plupart des ouvrages publiés sur les eaux de Spa. La voici littéralement.
Pierre 1", par la grâce de Dieu.'Empereur de toutes les [Rusaies Pieux, heureux, invaincu, Le restaurateur de U discipline militaire, [États, Et le créateur de toutes les sciences et des arts dans ses Ayant par son propre génie Établi un& marine formidable, Augmenté considérablement ses armées, Et mis en sûreté, au milieu m£me du feu de la guerre Ses Étals tant héréditaires que conquis, A entrepris un voyage dans les pays étrangers. Et ayant étudié les mœurs des différents peuples de [l'Europe, Il s'est tendu par la France, Namur et Liège, aux eaux Ide Spa,
Comme au port dé salut,
Où ayant bu avec succès ses eaux très- salutaires,
Priftcîpalement celles de la fontaine de Géronstère,
Il a recouvré ses forces et une santé parfaite
L'an 1717, le 23« jour de juillet.
Ayant repassé ensuite par la HoUferade,
Et de retour dans son Empire
Il a fait placer ici
Ce monument éternel de sa reconnaissance,
L'an 1718.
Cette table votive est surmontée d'un écusson d'albâtre d'Italie sur lequel sont sculptées en bas-rèlief les armes impériales de Russie. La partie supérieure de Têcusson est garnie d'une corniche efn tympan de marbre veiné de rouge et d'autres couleurs. La pierre est garnie aux deux côtés de deux consoles d'albâtre, les arrières-corps sont de marbre noir; le tout appuyé sur une base aussi de marbre panaché forme un corps architectural de 8 pieds de haut sur 5 ou 6 de llirge. Ce petit monument est l'œuvre d'un sculpteur d'Amsterdam.
Le magistrat de Spa considéra avec raison le présent du Czar comme uhe'des plus précieuses attestations qu'il eût jamais reçue de main princière. Il chercha naturellement à tirer parti de , ce témoignage au profit de la ville et des eaux et pouf ce il songea d'abord à lui donner de la publicité dans les journaux du temps.
Les archives de Spa nous ont fourni une
correspondance échangée entre le bourgmestre Leloup et le pharmacien Salpeteur qui montre combien nos ancêtres attachaient de prix à ce monument. Des huit lettres que nous avons sous les yeux la plus importante est celle-ci :
« Monsieur Storheaux, greffier à Spa,
« En suite de lavostre fay voulu faire mettre quelque chose dans la Gazette touchant Tembellissement que S. M. Czarienne nous a envoie. Je suis d'avis de faire une advertance de l'arrivée dé ce don et un petit détail.
M. Nessel voudroit y insérer en même temps Fespreuve qu'il fit des eaux en 1716 publiquement, assavoir qu'en les chauffant ou tiédissant elles perdent de leur valeur, ensuite qu'en les buvant à la source dans leur naturel, elles sont sans comparaison, meilleures. Voici le modèle que luy et moi avons fait de la chose :
a Sa Majesté Czarienne ayant bu l'été dernier les eaux de la fontaine à la source mesme de Géronster-lez-Spa pour des incommodités fort considérables, n'a pas seulement trouvé du -soulagement, mais sa santé s'est si bien raffermie qu'il a envoyé un monument magnifique avec une inscription en lettres d'or et ses armes, comme un témoignage éternel des vertus et effets surprenants qu Elle a trouvé dans lesdites
eaux après avoir inutilement tenté quantité d'autres remèdes et eaux minérales. »
« Beaucoup de gens sont d'avis qu'on fasse imprimer un livre et graver Tinscription pour la faire connoître dans les pays estrangers parce que l'attestation mesme délivrée sur les ordres du Czar donne des louanges admirables aux eaux de Spa.
« M. Xhrouet pourroit graver la planche en cuivre et on pourroit la donner à celuy qui fait la Clef du Cabinet afin qu'il la mit dedans, ce qui seroit mieux encore que la Gazette.
« Il faut qu'il y ait un petit arraisonnement à la louange de Sa Majesté, à la gloire de Spa, à l'honneur qu'elle a reçu à cause des belles qualités de ses eaux.
« Je suy monsieur vostre très- humble et obéissant serviteur. »
F. Salpeteur.
De Liège le 9 juin 1718.
Après maint avis donné de part et d'autre, l'on arrêta finalement de faire imprimer un opuscule qui fut répandu à profusion et qui porte le titre que voici : Description du magnifique présent que Sa Majesté l'Empereur de la Grande Russie a fait au Magistrat de Spa, en reconnaissance de ce que, par la vertu
de ses Eaux y il a obtenu l entier recouvrement de sa santé en 1717 (1).
Outre latlestation donnée par Areskin, cette brochure rapporte la manière dont le Czar a fait la cure, elle entre dans quelques considérations sur lavantage qu'il y a de prendre les eaux à la source même, et donne Tinscription latine et sa traduction.
Il s'y trouve ensuite une : Paraphrase de rinscription et la déclaration du médecin du Collège de Liège sur le transport des eaux de Spa.
L'inscription cooimémorative en style lapidaire fut, elle aussi gravée, peu après avoir été placée, par un artiste spadois, Servais Xhrouet (2).
Dès que les magistrats furent en possession de la précieuse tablette, on délibéra sur l'emplacement à choisir pour dresser ce monument. Les uns proposèrent de le poser auprès du cou-
(1) A Liège, chez Jean- François de Milst , imprimeur de S. A. S. E, in-32 de 10 pages et 1 feuillet supplém, — Ce petit livre est assez rare.
(2) Cette planche de format in-folio fut insérée dans le Recueil héraldique des Bourgmestres de Liège, par LoYENS, et dans le Parallèle des Eaux minérales du pays de Liège par Bresmal, Elle a de nouveau été lithographiée par les soins du D^ Lambert Lezaack, duquel nous avons acquis les pierres lithographiques.
vent des Capucins sur le chemin qui conduit à la Géron^tère. Les autres émirent l'avis qu'il figurerait avec avantage sur la place du Marché. Bien qu'il fut reconnu que la source de la Géronstère eut opéré la guérison du Czar, l'inscription renfermait la mention has ad Spadanas aquas qui désignait également toutes les sources du bourg.
En ce temps-là un petit édifice ayant la forme d'un portique abritait la source du Pouhon.
Tout autour courait un appui en pierre de taille devant lequel les buveurs venaient se ranger pour recevoir la précieuse eau. Un peu en arrière se trouvait un petit bâtiment avec une grande salle, que l'on chauffait quand la température était froide ou humide, comme souvent cela arrive en plein été dans nos montagnes. C'est au fronton de ce bâtiment que fut enchâssée la table de marbre noir offerte par Pierre I®'^ et qu'elle figura pendant plus d'un siècle (i).
Dès lors Spa put, à bon droit, s'enorgueillir de la possession de ce don inappréciable.
(i) Le monument ne fut placé que vers la fin de l'an 1718, car les deux bénédictins de la congrégation de Saint-Maur disent, dans la relation de leurs voyages (Paris, 1734, t. II, p. 172) qu'en août 1718, cette pierre n'était pas encore posée et qu'ils ne purent la voir.
Depuis cette époque, où tant de générations de visiteurs sont venus eux aussi redemander la santé à nos eaux, où tant de malades alanguis se sont traînés au bord de nos sources, le premier regard qu'ils ont porté autour d'eux, s'est reposé sur ce monument et en même temps l'espérance a lui à leurs yeux. Ils ont appris que ce n'était pas vainement qu'on attendait du soulagement de ce qu'au moyen-âge on appelait : Arcana Dei miraculis plena.
Il éternisa aussi la mémoire du Czar au cœur de la population spadoise ; ainsi que nous l'avons dit au début, le nom de cet homme extraordinaire, de ce génie audacieux et bizarre, devint aussi populaire que ceux de notre histoire nationale (i). En effet, la principale place du bourg fut et est restée baptisée du nom du magnanime Empereur.
L'histoire du monument exige encore quel-
(i) Tout parle dans ces lieux de sa magnificence;
Le Czar Pierre est un nom qu'on apprend à l'enfance,
Et me montrant sa boîte où son portrait est peint
Un vieillard m'a conté ce qu'alors il advint,
Les fêtes qu'il reçut à Liège la superbe,
Le bal dans le palais, la kermesse sur l'herbe,
Le cortège brillant, pompeux, triomphateur
Qui dans Spa conduisit le royal visiteur.
Cette légende d'or s'embellit d'âge en âge...
{Spa et ses jeux, poôme par Etienne Arago).
— saques pages, car il eut ses visiteurs comme ses alternatires de déplacement.
En 1782, le 22 juillet, un descendant de la même famille des Romanoff, Paul Pétrowitch, grand-duc de Russie, fils de Catherine II et arrière petit-fils de Pierre le Grand, arrivait à Spa avec sa femme sous le nom de Comte et Comtesse du Nord. Ils étaient accompagnés de :
M. de Soltikof, général en chef des armées de S. M. r Impératrice de Russie.
Du prince Kourakin,chambellan,etdu prince Troubetzkoî,
De M. de Kruze premier médecin.
Le grand-duc rencontra une brillante société à nos eaux, des hommes illustres par le nom et par la naissance.
C'étaient Fontenelle, Saussure, Mesmer; Tarchiduchesse d'Autriche Marie-Christine et le duc de Saxe-Teschen son mari; la princesse de Hesse-Rhinfels, chanoinessedeThorn; l'évêque de Chartres; le comte de MontecucuUi, archevêque et nonce du Saint-Siège; le prince Théodore .Gagarîn; la princesse Gagarin ; le prince Wiasemskoy ; le duc et la duchesse de Glocester.
Le jour même de l'arrivée des augustes personnages, ils se firent conduire auprès du monument élevé à la mémoire de leur bisaïeul, ils
— sale contemplèrent longuement et le grand duc en fît prendre le dessin parundesgentilhommes de sa suite. Le soir même il y eut à la Redoute un bal splendide qui fut honoré de la présence de LL. AA. II. et RR. Un chacun leur rendit les hommages dus à leur rang et Elles y répondirent de la manière la plus gracieuse. Le lendemain l'archiduchesse donna au Waux- Hall, au Comte et à la Comtesse du Nord un magnifique déjeuner auquel toute la noblesse et autres personnes de distinction furent invitées (i). Le soir LL. AA. RR. et II. se rendirent au spectacle et au milieu de la représentation un acteur s'élança sur le bord de la scène et chanta ces vers :