‹ Pierre le Grand et le premier traité franco-russe (1682 à 1717) Préf. du Baron de CourcelChapitre 12 sur 75 · I. Histoire de Russie, par le comte de Ségur · texte numérisé non relu

I. Histoire de Russie, par le comte de Ségur

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actuel de la Pologne que menaçait une révolution et qu'au cas où il voudrait en profiter pour y mettre sur le trône un prince français, il l'aiderait de tout son pouvoir. A l'appui des dispositions c[ue marquait le Czar à l'égard de Louis XIV, du Héron transmettait à Versailles une lettre du chancelier Golovine dont certains passages ne pouvaient manquer d'impressionner favorablement le Roi. (( Je serai, monsieur, toujours bien aise d'entretenir une correspondance avec vous et je m'estimerai heureux de pouvoir « conserver d'avenir » l'estime c|ue j'ai à présent pour vous. Sa Majesté a une très grande satisfaction de ce c{ue Sa Majesté très Chrétienne a voulu bien recevoir ses sentiments et l'estime qu'il a pour lui par la relation que vous en avez donnée. LegrandCzar, mon maître, persiste toujours dans la même disposition et dans les mêmes

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sentiments pour Sa Majesté très Chrétienne. Il tâchera toujours de cultiver son amitié, il croira nécessaire la continuation d'avoir une bonne intellio^ence avec lui. L'union étroite et Talliance intime entre ces deux héros de ce siècle serait assurément un très grand objet de l'admiration dans toute l'Europe et serait même, à ce que je crois, fort avantageuse pour son repos. »

Du Héron était en même temps l'objet de pressantes sollicitations d'un ennemi juré de la Suède, Jean Patkul, dont l'esprit vindicatif ne pouvait pardonner au roi Charles XII d'avoir repoussé les revendications qu'il lui avait apportées au nom de la noblesse Livonienne lésée par un édit de ce Prince \ Son plan ne consistait en

I. Cet édit, dit de restitution, ordonnait aux gentilshommes de rendre à la Couronne les terres qui, depuis 1609, avaient été aliénées par le domaine royal. L'aristo-

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rien moins qu'à soulever contre la Suède, la Pologne, la Russie, le Danemark et, peutêtre, même la France.

L'importance des ouvertures faites à du Héron, Tcmpressement que marquait le Czar à manifester au lloi son estime et son respect, firent concevoir l'espérance de son adhésion au système politique français et de l'abandon de sa lutte contre la Suède en vue d'un conflit avec l'Empereur.

Ce fut l'objet de la première mission confiée à Baluze. D'origine polonaise, il était passé au service de la France et avait été chargé antérieurement de diverses négociations en Hongrie et à Varsovie. 11 était, en outre, en relations suivies avec le marquis deChàteauneuf, ambassadeur à Constantinople.

Aussitôt qu'on eut acquis la certitude

cralie était ainsi dépossédée, la promesse d'indemnité qu'on lui faisait étant absolument illusoire.

qu'un bon accueil lui serait réservé à Moscou, on lui adressa à Varsovie des instructions détaillées. Il avait pour mission officielle de remercier, au nom du Roi, le souverain russe, de lui exprimer le \œu qu'il formait d'entretenir avec lui à l'avenir une correspondance suivie, lui exposer le peu de confiance du Roi dans les protestations amicales de l'Empereur, lui démontrer que l'Angleterre, la Hollande et l'Electeur de Brandebourg ne recherchaient, en l'attirant, que leurs intérêts personnels. Il devait donc habilement insinuer au Gzar qu'il ne trouverait jamais une occasion plus favorable pour attaquer TEmpereur et que la France étant seule en mesure d'offrir alors à la Russie une alliance vraiment profitable, elle lui proposait sa médiation pour la paix du Nord en vue de lui permettre d'entamer aussitôt cette lutte.

Un autre point des instructions de Baluze témoigne bien des illusions qu'on nourrissait à la Cour sur les réelles dispositions du Czar, en supposant qu'il consentirait à accorder au Roi des subsides ; toutefois notre délégué ne devait aborder avec lui cette délicate c[uestion qu'après s'être, au préalable, exactement renseigné sur son état d'esprit.

Comme précédemment d'ailleurs, Baluze devait communiquer au Roi tous les renseignements qu'il pourrait recueillir sur la situation intérieure et extérieure de la Russie. Il écrit à ce sujet le lo avril 1703 :

« Je prends la liberté de supplier très humblement Votre Majesté de m'envover au plus tôt ses ordres, me trouvant ici dans un état d'oisiveté qui paraît être aussi désagréable à cette Cour qu'à moi-même. Si ^^otre Majesté avait été bien informée des

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coutumes de ce pays, je crois qu'Elle m'aurait l'ait envoyer quelques joyaux pour les présenter au Czar qui reçoit agréablement

les présents qui lui sont faits C'est un

des moyens dont se servent les ministres étrangers qui veulent réussir dans leurs

négociations Je crois qu'il y a encore

quelques personnes dont une petite galanterie donnée à propos pourrait concilier l'amitié et n'être pas inutile aux intérêts de Sa Majesté, supposé qu'EUe veuille ménager celle de ce Prince et entrer dans quelque engagement avec lui. Il semble être animé à la continuation de la guerre contre la Suède par les succès de sa dernière campagne.

« La puissance du Czar par terre est fort grande... Quanta la puissance de ce Prince sur mer, elle s'augmente tous les jours...

« Le bon ordre que ce Prince a établi

dans ses Etats est cause c^iril fait tout ce qu'il veut sans peine. .. Il aime ses soldats et il en est aimé... Il a réformé les coutumes de son Etat, changé l'habillement de ses principaux sujets qui sont obligés de se vêtir à la française. Il a fait couper toutes les grandes barbes, il veut que la jeunesse voyage et il continue ainsi à civiliser sa nation qui a encore un peu de peine à s'accoutumer à cela. »

La mission Baluze suscita une réelle émotion parmi les princes coalisés contre la France. Mais Pleyer, ministre de l'Empereur près le Czar, Tinforma en ces termes des négociations engagées : « Je crois qu il n'y a pas grande inquiétude à concevoir : d'autant plus que le résident français ne recevra pas ici plus d'honneur et de respect qu'il n'en a reçu jusqu'à ce jour. Tout ce c{ui porte le nom français n'est pas très

considéré ici, et c'est seulement Tenvoyé de Pologne qui patronne ici les officiers français et qui s'occupe de leurs intérêts \ »

On était d'ailleurs convaincu en Hollande que la Russie jouait un double jeu entre la France et la Suède.

Le séjour de Baluze à Moscou se prolongeait sans aucun résultat appréciable ; on attendait de lui des ouvertures précises que, de son côté , il avait Tordre formel de ne pas provoquer. Aussi une lettre de Louis XIV, en date du lo juillet 1703, l'avertit qu'il pouvait rentrer directement en France. « Je vois, disaitlc Uoi, parle compte que vous me rendez, que les ministres du Gzar veulent vous obliger à faire, en mon nom, les premières propositions pour un traité d'alliance. Gomme mon intention, en

I. Ouslriclof. Istorio tsarstos-aniaPetru Vclil;ayoA- IV, p. 6o4.

VOUS envoyant, était de répondre à Tempressement que ce Prince avait témoigné de prendre des liaisons avec moi et que je ne vois pas qu'il continue dans les mêmes dispositions , il serait très inutile que vous fissiez un plus long séjour à Moscou. »

Il quitta donc cette ville au mois de février 1704.

Les événements se déroulaient dans le Nord avec une rapidité extrême. La Russie se relevait de ses précédents désastres et commençait à infliger de sérieux échecs à la Suède dont l'alliance, dans ces conditions, ne nous était plus d'un grand secours. Nos relations avec la Cour de lUissie se bornèrent alors à des questions commerciales qui ne donnaient lieu qu'à de très rares négociations. En outre, l'alliance de Pierre avec nos ennemis naturels avait créé entre les deux pays un état de tension,

même cranimosité, chaque jour croissant et encore alimenté par des bruits dont l'opinion s'émut grandement. On prétendait que le Czar aurait brisé en Hollande sa coupe contenant du vin de France, que son despotisme se manifestait dans ses Etats par des mesures néroniennes, qu'il aurait même fait assassiner son propre fds...

La capture de deux vaisseaux russes par des corsaires de Dunkerque fut Toccasion de renvoi, à la Cour, en 1703, de Matvieief qui se heurta aussitôt à la malveillance alors justifiée dont les Russes étaient l'objet. Si les nombreux pourparlers qu'il eut avec les ministres restèrent sans résultat immédiat, sa mission ne fut pourtant pas complètement inutile. Il parvint, en effet, grâce à sa souplesse et à son habileté, à dissiper en partie les préventions qu'on avait contre le Czar.

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D'Iberville, chargé de conférer avec lui, mentionne dans son rapport les « assurances que lui avait faites Tambassadeur.

« Le Gzar, bien loin de haïr le Roi et la nation française admire les vertus, la piété, la grandeur du génie de wSa Majesté et la regarde comme le plus parfait modèle d'un bon gouvernement et qui devrait être imité par tous les monarques.

« L'opinion où Ton est ici de la haine de son maître contre la France n'a aucun fondement que les faux rapports des ennemis de son Maître et du Roi.

« Que, s'il y avait eu des ministres publics, de part et d'autre, à la Cour de France et à celle de Moscou, on ne serait pas tombé dans l'erreur qui a mis obstacle aux avantages de l'une et de l'autre. »

Matvieief ne manqua d'ailleurs pas d'expo-

ser les avantages commerciaux c{ui résulteraient d'une bonne entente entre les deux pays et fit remarquer que Tabolition de l'impôt sur les vins de France, déjà fort appréciés en Russie, en avait considérablement augmenté la consommation. La France, de son côté, pouvait attendre de la Moscovie de larges importations de goudron, de cire et de bois.

Mais si l'ambassadeur moscovite s'efforçait d'impressionner favorablement la France par rapport à la Russie, les sentiments qu'il exprimait à son gouvernement n'indiquaient pas qu il cherchât, de son côté, à agir de même à notre égard. Il dit, en effet : « On s'imagine ici que je suis venu demander le Roi comme médiateur pour une paix avec la Suède... Les Français sont irrités aussi de ce que leur envoyé, cjui a été à notre Cour avec une mission expresse du

Roi, n'a recueilli aucun fruit de son ambassade, et je crains fort que la Cour d'ici, qui est si rusée, ne nous paye de la même monnaie,..

« L'amitié qu'on nous témoigne ici, à travers la douceur des compliments, est sans effet... Cette Cour orgueilleuse fait peu de cas de nous et de nos affaires. On me considère plutôt comme un curieux que comme un ministre, c'est pourquoi je demande instamment une réponse afin de ne pas traîner une existence misérable et désœuvrée dans cette Cour si dissimulée et si riche ».

Malgré ce jugement peu bienveillant, Matvieief n'avait cependant pas manqué d'observer dans le tableau dont il accentue les ombres, des clartés nouvelles pour ce moscovite plié au joug de fer d'une autocratie sans aucun contre-poids. Notre légi-

time amour-propre ne peut qu'être flatté de cette constatation.

« La multitude des habitants est inouïe, inouïs aussi la toilette, les amusements et la gaieté de ce peuple. Quoiqu'on ait raconté que les Français étaient opprimés par le Roi, ce n'est pas la vérité ; tous sont absolument libres dans leurs volontés, sans aucune oppression ; ils vivent dans une égalité parfaite; aucun des grands n'est mécontent en rien ; on ne peut même pas s'apercevoir qu'on subisse une guerre si longue et si lourde^ »

Le Roi confia à Matvieiefpour le Czar une lettre conçue en termes fort amicaux où il (( rendait témoignage de la prudente et sage réserve qu'il avait tenue. »

Les impressions qu'il rapporta en Russie

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