I. Dubois, Mémoires
ET LE PREMIER TRAITE FRANCO-RUSSE ao3
parties commençaient à lui attirer quelques sympathies, comme en témoigne le passage suivant d'une lettre adressée le 12 mai par Villeroy à la marquise de iMaintenon : a. Je ne puis vous exprimer la dignité, les grâces et la gentillesse avec lesquelles le Roi a rendu et reçu le visite du Czar, mais je dois vous dire en même temps que ce prince prétendu barbare ne l'est point du tout : il nous a fait connaître des sentiments de grandeur, de générosité et de politesse auxquels nous ne nous attendions pas. ».
On se montrait également sensible aux marques réitérées de sympathie qu'il témoignait aux grands maréchaux de France, suivant d'ailleurs, en cela, le penchant naturel de son esprit : Monsieur, dit-il à Villars, le bruit de vos exploits s'étend si loin pour les services signalés que vous avez rendus à votre patrie que dans la supposi-
tion que le feu roi vous eut accordé encore plus de grâces, on l'en aurait loué bien davantage. »
Le 12 mai, Pierre se rendit aux Gobelins. C'est avec une satisfaction visible qu'il s'entretint avec les ouvriers : « Messieurs, leur dit-il, vous concourez aussi à la gloire des Rois ». Il aperçut de petits enfants qui n'avaient pas plus de sept ans et qu'il couvrit de caresses. Il s'intéressa à tel point aux travaux qu'on exécuta en sa présence que, le i5 juin, il retourna pour la seconde fois visiter la Manufacture. On lui offrit quatre tapisseries représentant, d'après les tableaux de Jouvenet, laPcc/ie miraculeuse, la Résurrection de Lazare, Jésus guérissant le paralytique, les Vendeurs chassés du Temple. A la suite de sa première visite, le Czar avait écrit le 23 mai-4 juin la curieuse lettre suivante au prince Menchikoff : « J'ai
appris que nos maîtres en tapisserie ne font rien de bon et s'excusent en disant qu'il leur faudrait des tableaux d'histoire et un teinturier pour teindre les matériaux. Or il y a longtemps qu'on a fait venir de Rostof un teinturier; quant aux tableaux d'histoire, je m'efforce d'en faire copier ici. En attendant, avec Bruce, choisissez parmi mes meilleurs tableaux qui sont dans ma maison Mockhof; vous en trouverez aussi de très bons chez vous ; faites travailler sur ceux-là afin qu'on ne reste pas oisif. D'Amsterdam, j'ai envoyé des laines avec le teinturier Behagel ; commandez au peintre français Caravaqiie (?) de peindre pour les tapisseries, car, par son traité, il est obligé de peindre toutes sortes d'histoires. Ordonnez-lui de peindre la bataille de Poltawa, celle contre Levenhaupt et autres. Donnezlui des élèves. » Ainsi se révèle de plus en
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plus le désir manifeste du Czar de faire profiter la Russie de ses voyages en Europe et de Tinitier de jour en jour davantage aux sciences et aux arts occidentaux encore peu connus du grand Empire. Il répétait souvent avec tristesse : « A moins de vivre cent ans, je ne viendrai jamais à bout de faire de la Russie un Empire florissant. » D'ailleurs, parmi les artistes emmenés en Russie en 1716 par Tarchitecte J.-B. Leblond, appelé par le Czar pour dresser les plans des jardins et du palais de Péterhof, figuraient plusieurs tapissiers de la Manufacture des Gobelins. Le 17 novembre 17 16, le duc d'Antin autorisait un second groupe de tapissiers et de teinturiers à se rendre en Russie. Ce fut principalement dans la manufacture de Beauvais que dirigèrent liabilement les Beliagle pendant un grand nombre d'années que se recruta cette seconde
colonie. Pierre s'était crailleurs hâté de fonder lui-même un atelier de tapisserie qui subsista longtemps, car une ordonnance royale du 8 octobre 1768 autorisa un tapissier des Gobelins, nommé Uondet, à se rendre pour trois années en Russie. Parmi les artistes auxquels Pierre fît demander de raccompagner, aucun ne s'y refusa, tant « chacun semblait jaloux de seconder les efforts que faisait ce prince pour donner à sa nation une existence nouvelle^ ».
Dans un mémoire sur Tétat de la Russie à cette époque-, on lit également la phrase suivante : « Sa Majesté a toujours cherché depuis l'année 17 18 d'établir dans son royaume une manufacture de soie. C'est dans cette vue qu'il a fait venir de France
1. Histoire de Russie sous Pierre le Grand, par M'"" Fallet, 1866.