‹ Pierre Le GrandChapitre 2 sur 19 · TOUR · texte numérisé non relu

TOUR

A' HAHE ET 0' , IMPRIMEURS- LimiAIRES

GEAPITIB I

L^empire de Russie. — Ses czars. — Sa religion. — Michel RomanoY. — Alexis Mikhailovitch. — Événements de son règne. — Sa mort. — La princesse Sophie. — Fédor. — Pierre I®»". — Dès Tâge de dix ans , il fait pressentir qu'il doit être nn jour le régénérateur de la Russie.

Ce n'est pas sans un dessein bien arrêté de Dieu sur les hommes qu'un empire nouveau s'élève dans l'univers. Impénétrable au milieu des mystères de sa profonde sagesse y KÊtre suprême fait surgir tout à coup à la lumière le peuple inconnu jusque alors, et précipite dan» Tablme celui dont la gloire remplissait naguère

toutes les voix de la renommée. Sous Pierrele-Grand , la Russie devait , d'après l'ordre de Dieu ) sortir de Tobscurité où la barbarie la tenait plongée depuis si longtemps. Heureuse , mille fois heureuse si, éclairée des vives lumières de la foi catholique , elle avait alors embrassé dans toute sa pureté la religion chrétienne I pourquoi faut-il qu'un schisme funeste pervertît de ses erreurs toute une nation puissante I M\ I rendons grâces à Dieu de ce qu'il a IHréservé nos âmeS de ce fatal venin , et de ce qu'il nous a fait vivre au sein du catholicisme , qui donne la foi , la charité , la tolérance et toutes les vertus, que les populations schismatiques remplacent trop souvent par le fanatisme, l'intolérance, la persécution et le»

sévices atroces. Tous les honunes sont frères : pourquoi une seule et même religion, celle d'un Dieu de paix et de bonté , n'est-elle pas la religion de tous les hommes? C'est surtout aux habitants de l'immense pays dont nous allons

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parler que s'appliqaent ces réflexions et oesvœax.

La Russie est le plus vaste empire du inonde. n surpasse en étendue le reste de TEurope.

L'empire romain et celui d'Alexandre furent moins grands ; car ils ne contenaient , chacun , que cinq cent cinquante mille lieues environ , et la Russie embrasse plus de onze cent mille de nos lieues carrées. Les czars Pierre et Yvan , ayant fait la guerre , en 1689 , contre Tempereur chinois Cam-Hi , envoyèrent , sur les limites des deux empires , une ambassade à trois cents lieues de Pékin. Ce qui paraîtrait fable ailleurs est ici vérité.

On appelait autrefois la Russie Mo$comtr parce que les grands-ducs résidaient à Moscou, capitale de Tempire. La Russie se divise en seize gouvernements. Ivan Basilides, ayant conquis Kazan au xvi* siècle , prit le titre de czar ou tzar , qui est resté à ses successeurs. Avant lui, les despotes russes se nonunaient

4 PlEHRE-lE-GHA\n.

grands princes, grands seigneurs, grands chefs : les nations chrétiennes traduisenl ce nom par celui de grand-duc. La religion grecque , dès le xi" siècle , était malheureusement celle de l'Élat. Plus malheureusement encore, le christianisme ne Tul pratiqué en Russie que fort lard. Une princesse nommée Olha ou Olga ( son nom mérite d'être retenu) ne l'y inlroduisil pour la première fois qu'à la fin du x" siècle. Baptisée h Consfantinople , elle reçut le nom d'Hélène, la pieuse mère de Constantin , le premier empereur chrétien, Vladimir, petit-fils d'Hélène, ayant usurpé le trône sur son frère et recherché l'alliance de Basile , empereur de Conslantinople , ne l'obtint qu'en se faisant baptiser. Ainsi la religion grecque ou schismatique , depuis l'année 987 , commence à s'établir chez les Russes. Un patriarche de Constantinople envoie un évoque baptiser Vladimir. Celui-ci acheva l'œuvre qu'avait commencée son aïeule Hélène. Le

premier patriarche russe fut un Grec; et c'esUjI d'un homme devenu patriarche de tontes'i les Itussies, que descendait , en droite ligne , Pierre ^^ qui abolit lo patriarcal.

Sa famille régnait depuis 1613. Avant cette époque, des révolutions avaient encore éloigné de Ib Russie les arts et les réformes. Le tyran Boris (1597) égorge Droitri, l'héritier légitime , et s'empare du sceptre. Puis un jeune imposteur prend le nom du prince assassiné ; secouru des Polonais et d'un parti considérable , il délrûne l'usurpateur et le remplace. On reconnaît soti imposture , parce qu'il mécontente ses sujets : il est massacré. Trois faux Dniitri s'élèvent successivement. Les Polonais, auteurs de la première révolution , sont près de régner en Russie. Du côté de la Finlande, les Suédois partagent les dépouilles ; ils aspirent également au trône ; une ruine

^^l^tière menace l'État.

^^1 Dans ces crises, les principaux boïards

PIERRE-LEHHIAND.

s'élanl assemblés élurenl souverain, en 1613 , un jeune homme de quinze ans ; c'était Michel Roraanov , grand-père du ciar Pierre I". Ce I Michel , allié du côlé maternel aux anciens czars , était fils d'une religieuse et de l'archevêque de Rostov, le tyran Boris ayant réduit le père de Romanov, qui était un seigneur puissant, à se faire prêtre, en même temps qu'il forçait sa femme, une Sheremetov , de prendre le voile.

Ensuite le faux Dmitri , après avoir donné au mari l'archevêché de Roslov, l'envoya comme ambassadeur h la cour de Pologne.

Les Polonais, alors en guerre avec les Moscovites, firent prisonnier l'ambassadeur. Pendant sa détention , on élut czar son fils ; et puis on échangea le père contre des captifs polonais. Créé patriarche par le jeune prince, le vieillard gouverna de fait sous le nom de son fils.

Cependant , depuis l'année 1490, les czars de Russie ne prenaient plus leurs femmes chez les antres nations. Une fois maîtres de Kazan et

nSUE-LB-GIUim.

d'AsIrakan, ils adoplèrent presque en toul, comme il le parait, les usages asiatiques, et surtout celui de n'épouser que leurs sujettes. On mandait à la cour de Moscou , pour marier un «ar, les plus belles filles des provinces russes. Elles éiaîenl reçues par la grande maîtresse du palais; colle-ci les logeait séparément et les faisait manger toutes ensemble. Le czar les voyait sans di^guisement , ou sous un nom d'emprunt. On fixait le jour du mariage sans que l'on connût encore le choix; eC' ce jour arrêté , l'on présentait une robe de noces à celle sur qui le choix était secrètement tombé. Puis , après avoir distribué d'antres vêtements aux prétendantes, on les renvoyait chez elles. Ce fut ainsi que Michel Bomanov prit pour femme Eudoxe, fille d"un pauvre 1 gentilliomme qui culti\'ait ses champs luimCme avec quelques domestiques, lorsque des chambellans lui apportèrent des présents au nom du czar, et lui apprirent quesaOIIe était czarine.

ê PISRBE-LE-GBAND.

Jamais la Russie n'avait été jusque alors un royaume électif; mais la race masculine des anciens grands-ducs venant à manquer, six czars ou prétendants ayant malheureusement péri dans les derniers troubles , on fut obligé , conune on Ta vu plus haut , d'élire un czar ; élection qui amena de nouvelles guerres avec la Suède et la Pologne y ces deux peuples s'obstinant à combattre pour soutenir leurs droits imaginaires au trône de Russie. Les Polonais , s'étant avancés jusqu'à Moscou, conclurent une trêve de quatorze ans ; les Suédois firent aussi la paix ; mais en restant possesseurs de ringrie ils privèrent les Russes de toute communication avec la Baltique, de sorte que l'empire moscovite fut plus que jamais séparé du reste de l'Europe.

Depuis cette dernière paix, Michel Romanov

régna tranquillement. A sa mort (1645) , son

; fils Alexis Mikhailovitch occupa le trône par

droit héréditaire. H avait seize ans. Il se maria

comme son père , et choisit parmi les jemies filles des provinces du royamne celle qui lui parut la plus digne de sa main. En 16&7 il épousa la jeune boïarde Miloslauki , puis une Nariskinen 1671.

De sanglantes séditions , des guerres eitérieures et domestiques troublèrent le règne d'Alexis. Un chef cosaque du Tanals veut se faire czar d'Astrakan; longtemps il inspire l'effroi ; mais à la fin , vaincu , prisonnier des Russes, il subit le dernier supplice. Douze miOe rebelles sont pendus sur la grande route d'Astrakan. Heureux dans son expédition contrôla Pologne y Alexis fit une paix glorieuse qui lui assura la possession de Kiev, de Smolensk et de l'Ukraine ; mais il éprouva des revers avec les Suédois; du côté de la Suède , les limites de l'empire continuèrent toujours d'être trèsresserrées.

Les plus redoutables ennemis étaient alors les Turcs ; ils faisaient irrupi ion sur la Pologne

et menaçaient les provinces russes voisines de la Crimée y cette ancienne Chersonëse Taurique.

Vainqueur des Polonais auxquels il vient d'imposer un tribut , le sultan Mahomet lY somme le czar , avec l'orgueil du triomphe , d'évacuer toutes ses possessions de l'Ukraine. Ce dernier s'y refuse non moins fièrement. Dans sa lettre y l'altier musulman ne traitait le czar que de hospodar chrétien, et se donnait à lui-même de' la très-glorieuse majesté , s'intitulant monarque de tout r univers ! et le czar de lui répondre qu'il n'était point fait pour se soumettre à un chien de mahométan et d'infidèle ; que son sabre valait bien le cimeterre du Grand Seigneur. Avouons que le catholicisme inspire plus de politesse aux têtes couronnées dans leurs débats.

Alexis envoya des ambassadeurs au pape et à presque toutes les grandes puissances de l'Europe. C'était ainsi qu'il s'efibrçait de former une Ugue contre la Porte Ottomane,

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Ses ambassadeurs n'obtinrent partout que de stériles résultats. La Russie n'était pas encore assez connue des grands souverains de l'Europe chrétienne et civilisée. Cependant les Turcs menaçaient de subjuguer la Pologne , qui refur sait de payer tribut. Alexis la secourut du côté de la Grimée ; puis Jean Sobieski , général de la couronne y vengea la honte de ses concitoyens dans le sang des infidèles , à la célèbre bataille de Choczim, qui lui fraya le chemin au trône. Le czar disputa ce trône ; il était digne de ce nouveau royaume par la manière dont il gouvernait le sien ; car il fut le premier czar qui fit rédiger un code de lois russes y quoique imparfait. Si les manufactures de soie et de toile qu'il introduisit dans ses États ne purent se soutenir, du moins eut-il le mérite d'avoir tenté de les y établir. Vers le Volga et la Kama , il peupla de vastes solitudes avec les familles prises dans ses expéditions; il disciplina ses hordes barbares , autant qu'il lui fut donné

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d'y parvenir ; enfin le père de Pierre-le-Grand faisait déjà par lui-même comme entrevoir son fils ; mais Alexis n'eut pas le temps de perfectionner ses entreprises ; une mort prématurée vint l'enlever à ses sujets au commencement de 1667 ; il n'était âgé que de quarante-six ans. A sa n\ort , tout retomba dans la confusion.

De son premier mariage il avait laissé deux princes et six princesses; Fédor, l'alné des princes y monte sur le trône à l'âge de quinze ans. D'un tempérament faible et valétudinaire, il rachetait par son mérite personnel ses infirmités physiques. Ivan , le second fils qu'Alexis avait eu d'un premier mariage, était encore plus disgracié de la nature que son frère. Des six filles nées de ce premier hymen , la seule célèbre en Europe fut la princesse Sophie.

D'un esprit très-distingué , elle faisait des vers dans sa langue, écrivait et parlait bien; ces talents étaient rehaussés encore par une physionomie noble et agréable : l'ambition seule

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devait les temir. Sophie n*est pins connue de nos jours que par le mal qu'elle voulut faire à Pierre-le-Grand.

Nous avons raconté comment la coutume asiatique des czars de choisir une czarine parmi leurs sujettes était favorable aux femmes ; par malheur, il y en avait une autre bien dure pour les filles des czars eux-mêmes. Elles se mariaient rarement alors : la plupart passaient leur vie dans un monastère.

Avant d'expliquer les tentatives de Sophie pour s'afiranchir d'un usage qui révoltait son ambition , examinons quels enfants naquirent du second mariage d'Alexis. Ces deux enfants étaient la princesse Nathalie et Pierre P" y le héros de cette histoire , né le 30 mai 1662 , ou plutôt (suivant le calendrier grégorien) le 10

juin. Pierre avait à peine quatre ans et demi lorsqu'il perdit son père ; comme enfant d'un second mariage , on ne s'attendait pas qu'il dût régner un jour.

1 k PIERBE-LE-GRAND .

Quoi qu'il en soit, Fédor était toujours sur le (rône; il agrandit la capitale, et par son exemple il encouragea les citoyens à construire plusieurs maisons en pierre : presque toutes n'étaient encore qu'en bois. On doit à Fédor quelques règlements de police générale ; mais en voulant réformer les boïards , il les mécontenta tous. S'étant marié, comme les czars précédents, avec une de ses sujettes, originaire des frontières de la Pologne , et l'ayant perdue au bout d'un an , il épousa la fille du secrétaire Apraxin ( 1 672 ) . Quelques mois après ce nouveau mariage , étant tombé malade , il mourut sans laisser d'enfants. Mais avant d'expirer, convaincu que son frère Ivan avait été trop maltraité par la nature pour être capable de gouverner , il institua seul héritier de toutes les Russies le jeune Pierre, son second frère, enfant de dix ans à peine , mais qui déjà faisait concevoir de grandes espérances.

Enfin le voilà légalement institué czar, grand-

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duc, knès, etc. , cpi'imporlel il est né, cKroi»nous presque ; et la Russie va vrnre d'me vie nouvelle. Mais qu'elle était loin , avant lui , de posséder autant de revenus, autant de sujets, surtout autant de terres peuplées, habitées, cultivées! Figurez-vous Robkison jeté dans son Ue déserte , où il lui faut tout engendrer, tout créer, tout inventer, tout produire, fl en est ainsi de Pierre-le-Grand dans son immense solitude moscovite. Rien en Finlande , rien en Livonie, rien chez le Cosaque insoumis. Les peuplades d'Astrakan n'obéissent qu'à ccmtfe-^ cœur; le peu de commerce que l'on est susceptible de faire là est ruineux. La mer Blanche , la Baltique , la mer Caspienne , Azov , le Pont~ Euxin, etc., etc., ne sont d'aucun secours à des hommes qui ne possèdent pas même le plus petit navire : l'idiome russe manque luimême d'expression pour définir une flotte.

Pauvres sauvages , avant de cultiver les beauxarts, qui deviennent à leur tour indispensables

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GE&flTlB IL

Les seize gouyernements de la Russie.— Apologue du poSte russe Lomonosof. — Sophie conçoit le dessein de régner elle-même. — Ses intrigues. — Les strélitz. —Violences et cruautés qu'ils exercent à IMnstigation de Sophie. — lyan éleyé au trône de Rusâe , qu'il partage ayec Pierre !«'. — Sophie associée aux deux czars en qualité de corégente. — Nouveaux troubles excités par le knès Rhovanskoi et par les strélitz.— Le knès mis à mort. — Les strélitz vaincus. Le prince Galitzin. — Il engage le chef des strélitz à tuer

' Kerre I«.— La cause de celui-ci l'emporte.— Galitzin exilé. — Sophie reléguée dans un monastère.

II est curieux de jeter un coup d'oeil rapide sur les seize gouvernements qui vont tout devoir à Pierre, et dont plusieurs contenaient d'immenses provinces. Plus il y a d'espèces diverses dans l'empire de Russie , plus il ofiGre

de mœurs difiTérentes et de singularités. Sur ce point-là , nul pays du monde n'était aussi riche que lui quand naquit Pierre-le-Grand.

La contrée d'Arkhangel, entièrement inconnue du midi de TEurope avant Pierre, a pris son nom de saint Michel archange y sous la protection duquel on la plaça quasd les Moscovites , au XI® siècle, adoptèrent si heureusement pour eux le christianisme. A Toccident d'Arkhangel se trouvent les Lapons moscovites ou pygmées du Nord , hauts de trois coudées ; ils habitaient pour la plupart des cavernes ; ils ont la couleur tannée , bien que les autres peuples du septentrion aient le teint blanc. U vivent contents et sans maladies , ne buvant guère que de Teau dans le plus froid des climats , et parviennent à une extrême vieillesse.... Entre Smolensk et Saint-Pétersbourg est le pays des anciens Slaves ou Slavons. C'étaient autrefois des conquérants; ils bâtirent Novogorod la Grande : étrange contraste avec les Lapons dont

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nous venons de parler. Mais voici venir les peuples de rukraine ; ce sont les trop fameux Cosaques y si connus de nos jours par les désastres des invasions. Ramas confus de Roxelansy de Tartares et de Sarmates, ils firent partie des anciens Siythes.... Gengis-Kanet Tamerian siAîuguërent tour à tour le royaume d'Astrakan : ces fiers Tartares dominèrent jusqu'à Moscou... Des Indiens habitent tout un faubourg d'Astrakan... La grande contrée de Kazan s'étend jusqu'à la Sibérie. . . C'était autrefois l'entrepôt des fourrures de Tartarie et des marchandises de la Perse. On trouva jadis dans la grande Permie , nommée depuis le Solikan y une immense quantité de monnaie frappée au coin des premiers kalifes et quelques idoles d'or des Tartares ; monuments d'autant plus précieux qu'on les découvrait dans les déserts , au milieu de la pauvreté... Visitons , en passant , la triste Sibérie, rude lieu d'exil des prisonniers de guerre , tombeau vivant de toutes

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les ambitions précipitées du faite des honneurs. Mais quels sont ces hommes d'une figure extraordinaire , habillés d'une façon jusque alors inconnue en Sibérie , et parlant un jargon que personne ne peut comprendre? Descendant, tous les ans y uqe riv^tae qui tombe dans la Dvina , les voyez-vous apporter mi marché des martres et des renards noirs , qu'ils troquent pour des clous et des morceaux de verre. Ainsi les premiers sauvages de rAmérique donnaient Jeur or aux Espagnols. Ces nouveaux brocanteurs sont des Samoyëdes , peuple assez semblable aux Lapons , sans être de la même race. Au-dessous des Samoyëdes y le long du fleuve Oby, sont les Ostiaks , qui ne tiennent en rien des Samoyèdes. Ceux-ci se rapprochaient de Tancien culte des mages ; les Ostiaks , leurs voisins 9 adorent une peau d'ours plutôt qu'une peau de mouton , parce qu'elle est plus chaude ; adoration de pur instinct d'égoïsme chez ces brutes , si éloignés d'un cuite tout d'abstinence

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et de sacrifices 1 Entre la Sibérie et la mer Caspienne habite one certaine horde de Kalmouks , deyenne vassale des Russes. Là , en 1720 9 on découvrit une maison souterraine en pierre 9 des urnes, des lampes, des pendants d*oreilles , la statue éqo^tre d'un prince ori^iital/ diadème en tête, deux femmes siégeant sur des trônes, un rouleau de manuscrits envoyés par Pierre-le-Grand à notre académie des Inscriptions , etc. , etc. On reconnut que les manuscrits étaient en langue du Thibet :

preuve irréfragable et singulière que les arts durent habiter autrefois cette région devenue depuis si barbare I Pierre-le-Grand n'eut pas tort de dire et de répéter , durant le cours de sa glorieuse carrière , que les arts avaient fait le tour du monde.

Le dernier gouvernement russe est celui du Kamtchatka; c'est la province la plus orientale du continent; elle fournit au Nord de belles fourrures ; ley habitants s'en couvraient l'hiver^

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tant est forte , môme chez les hommes les plus malheureux , la passion du sol natal et de la liberté 1 De là ce toudiant apologue du poète rosse Lomonosof :

a Un sultan avait pris un rossignol, et comme il aimait beaucoup le chant de cet oiseau , il lui avait fait faire une cage magnifique , pensant que la beauté de sa demeure l'engagerait à chanter. Mais le rossignol , triste dans son palais , ne répétait d*un ton mélancolique que ces deux mots : « Ma patrie I ma patrie 1 » Et de son gosier ne s'échappait aucune de ces roulades perlées que le sultan aimait si fort. Grand fut rétonnement de celui-ci y qui finit par se dire : a Si ce rossignol demande toujours sa « patrie , il faut que ce soit un séjour délier cieux 9 puisque ici , dans une cage si magni^ a fiquement travaillée , il ne cesse de gémir. a Lâchons-le donc , et voyons où il ira ; peuta être pourrons-nous lui rendre une patrie a aussi belle. » On lui donne donc la liberté , et

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on le suit. Le rossignol alla tout droit vers un buisson d*épines entouré de pierres, et là se mit à témoigner son bonheur par les chants les plus mélodieux. »

Pierre est donc sur le trône ; mais il n*a que dix ans ; et l'ambitieuse Sophie , qui préférait les douceurs de la couronne aux austérités du cloître y a bientôt pris sa détermination. Placée près de Fédor expirant, entre ses deux autres frères , qui ne peuvent exercer l'empire , l'un par incapacité , l'autre à cause de son enfance, elle conçoit le dessein de régner et de gouverner elle-même.

Depuis de longues années , la turbulente mi- Hce des strélitz dominait dans le gouvernement moscovite. Au nombre de quarante mille , ceux qui étaient dispersés à travers les provinces ne subsistaient que de rapines ; mais les strélitz de la capitale vivaient en bourgeois russes; ils faisaient le commerce , trafiquaient , n'obéissaient point au service militaire, et poussaient

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rinsolence jusqu'àmcnacer le trône des czars. Ces janissaires de Moscou , ces prétoriens de l'empire russe y faisaient éclater , au gré de leurs caprices , les plus sanglantes révoltes.

A peine Fédor venait -il d'expirer, que le»intrigues de Sophie , s'appuyant sur cette redoutable milice, provoquèrent un horrible coup d'État. Le choix d'unczar de dix ans, à l'exclusion de son frère aîné , fut le prétexte que saisirent les séditieux. Deux jours après les funérailles de Fédor, ils coururent armés au Kremlin , l'antique palais des czars à Moscou. Là, conunençant par accuser neuf de leurs colonels de ne les avoir pas payés exactement, les strélitz réduisirent le ministère à casser les colonels et à leur livrer l'argent qu'ils exigeaient. Loin de s'en contenter, l'arrogante soldatesque sonmie le gouvernement de remettre entre ses mains les malheureux officiers , qu'ellecondamne au supplice des batocks; supplice non moins humiliant que cruel. On dépouille

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nu le patient ; il est coucM «or le ventre , puis deux bourreaux le frappent sur le dos à coups de baguettes, jusqu'à ce que le juge ait dit : a Assei. » Tel fut le traitement que des soldats infligèrent à leurs colonels, qui se virent de {dus obligés de leur en rendre grâces. Quelle discipline militaire I

Pendant que les strélitz conunencent ainsi à se faire craindre , Sophie, qui les excite sous main, tient chez elle un conseil des princesses du sang , des généraux , des boîards , du patriarche, des évoques, et même des principaux marchands. Elle représente à 'assemblée que, par son droit d*alnesse et son propre mérite , le prince Ivan doit avoir Tempire , qu'elle espère en secret diriger. Au sortir de cette convocation , elle avait fait promettre double solde et des présents aux strélitz. D'un autre côté, ses émissaires excitaient surtout la fureur du soldat contre les deux Nariskin , frères de la jeune «zarine douairière , mère de Pierre V. Enfin

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la sanguinaire S$0àe avait fait remettre aux strélitz sa liste de proscription, fls devaient massacrer quarante seigneurs. Les knès Hattéoff et Dolgorouki sont d*abord jetés par les fenêtres ; les strélitz les recevaient sur la pointe de leurs lances. Puis s'étant précipités dans le palais , où ils trouvent Athanase Nariskin , frère de la jeune czarine , et Tun des oncles de Pierre I" , ils le massacrèrent conune ils avaient fait de Dolgorouki et de Hattéoff. Us brisèrent les portes d*une église voisine où s'étaient réfugiés trois proscrits , et les ayant arrachés de Tautel , ils les égorgèrent à coups de couteaux. Telle est leur aveugle rage, que, voyant passer un jeune seigneur de la maison. Soltikof, qu'ils aimaient, et qui n'était point sur la liste des proscrits, quelqu'un d'entre eux, le prenant pour Ivan Nariskin , le tua sur4echamp.

Pendant ce temps4à , d'autres strélitz couraient partout , cherchant le médecin hoUan-

dais Yangad. Ayant rencontré son fils : « Où est ton père ?» lui demandent les assassins.

« Je rignore , » répond le jeune homme tout tremblant ; il est massacré. Enfin ils ont trouvé Yangad le père , qu'ib cherchaient avec tant d'acharnement ; ik le traînent au palais ; c'est en vain que les princesses leur demandent sa grâce , les assurant qu'il est fort bon médecin , et qu'il a très-habilement traité Fédor leur frère. (( Non-seulement il mérite la mort comme médecin , répliquent les strélitz avec un rire affreux, mais aussi comme sorcier ; nous avons trouvé chez lui une peau de serpent et un grand crapaud séché. Il faut absolument nous livrer, ajoutent-ils, le jeune Ivan Nariskin; pour sûr , il est caché dans le palais ; nous allons y mettre le feu si l'on refuse de nous satisfaire. »

Alors les princesses, épouvantées, vont dans la retraite ou se tient caché Nariskin : le patriarche le confesse et lui donne l'extréme-onc-

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lion ; puis , prenant une image de la Vierge , et conduisant le jeune honune par la main , il s'avance courageusement au-devant des strélitZy auxquels il présente la sainte image. Les princesses , tout en pleurs , entouraient Nariskin ; elles paraissaient vouloir lui faire un rempart de leurs personnes ; elles se prosternaient devant les soldats , les suppliaient , les conjuraient, au nom delà Vierge, d'accorder la vie à leur parent ; mais les monstres Tarrachent sans pitié d'entre les bras des princesses , et l'appliquant à la question avec le médecin hollandais, les condamnent tous deux au supplice des dix mille morceaux , c'est-à-dire à être hachés en pièces. C'était le supplice qu'employaient alors les Chinois et les Tartares contre les parricides. Apr^ l'avoir fait subir aux deux infortunés, ils exposèrent leurs têtes, leurs pieds et leurs mains sur les pointes de fer d'une balustrade. Tandis qu'ils assouvissent leur fureur aux yeux des princesses par ces raffine-

dO PIERRE-LE-GRAND.

menis d'atrocité, d'autres strélitz égorgent tous ceux qui leur sont odieux et qui sont suspects à Sophie.

Le dénoûment de ces horribles scènes fut rélévation divan au trône de Russie, qu'il partagea avec Pierre P"" ; on associa Sojdiie aux deux czars, en qualité de corégente. Une fois assurée du pouvoir , l'ambitieuse princesse ne pouvait qu'approuver et récompenser même tous les crimes des strélitz. Les biens des proscrits furent confisqués et distribués à leurs bourreaux. La régente , ou plutôt la seule et véritable souveraine , alla jusqu'à permettre aux assassins d'élever un monument sur lequel ils firent graver les noms de ceux qu'ils avaient égorgés , comme traîtres à la patrie ; enfin , pour ne rien oublier dans sgs témoignages authentiques de reconnaissance , elle crut devoir donner à ses dignes complices des lettres patentes par lesquelles la corégente czarine les remerciait de leur zèle et de leur fidélité.

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Voilà quels exemples Pierre P' eut sous les yeux dès Tâge de dix ans I C'était plus qu'il n'eu'fallait pour en faire un enfant redoutable, destiné à grandir dans des idées de juste vengeance et de pouvoir absolu , qu'il aura la force de réaliser à dix-sept ans.

En attendant cette époque , Sophie jouissait de tous les honneurs d'une souveraine ; seule elle possédait la suprême puissance. Elle fit épouser à son frère Ivan, selon l'ancienne coutume, une jeune Soltikof, de la famille du môme Soltikof qu'avaient massacré les strélitz par une trop cruelle méprise. Il y avait du moins là demi - réparation d'un meurtre odieux. Au reste , les charmes de la future czarine l'emportèrent sur les brigues de toutes ses rivales. Ce fut en 1684 qu*eut lieu son mariage avec un prince privé de la vue et de la parole , d'une santé débile , et souvent attaqué d'accès convulsifs.

Au milieu des fêtes nuptiales il y eut un

% nEftftfi-IB-CBA5».

■oincfli sontèremenl : le slr^li en forent enoorelesinsligaleim. Ik prirent poor prétexte cette rdigion qalb Tenaient d*ootrager si-andaciensement dans les dennerstrooUes. Ensuite on knès on chef ^ qoi a^ait anssi eontrîbiié à rétéfation de la princesse S<^liîe, résoint,poor prix de ses bons oflBces^ départager l'empire aTee elle. C'était s'adresser à une ingrate. Ce knès KhoTan^oi' n*aspîrait pas à moins qu'an ponToir suprême: jaloux de régner seni, fl fiorme le complot d'enTekq>per dans le même massacre et la corégente, et les deux czars , et les autres princesses du sang royal, et toutes les personnes attachées à la maison régnante. Les deux jeunes souverains et les prpicesses en sont réduits à s'enfuir au monastère de la Trinité , distant d*eniiiron douze lieues de Moscou. Des fossés larges et profonds défendaient ce couvent , que garnissaient en outre des murailles de briques munies d*une artillerie nombreuse. De cette citadelle presque inexpugnable par sa

ntanl. t'uritiiii •

hache , ils se prosternent à l'entrée du couvent et attendent le dernier supplice. On leur fait grâce. Alors ils retournent à Moscou en bénissant leurs seigneurs et maîtres , bien que tout prêts , sans le savoir , à renouveler les mômes attentats.

Après"^ cette crise, le gouvernement reprit une apparence de tranquillité; Sophie n'en conserva pas moins toujours le principal pouvoir ; elle abandonnait Ivan à son incapacité , mais elle tenait Pierre en tutelle : celui-ci Finquiétait. Son caractère impérieux et décidé, la soif qu'il éprouvait de tout apprendre parce qu'elle voulait qu'il ne sût jamais rien, la nature même des exercices violents auxquels il s'appliquait avec passion , tout semblait révéler à l'ambitieuse usurpatrice , que le petit préféré ( c'était ainsi qu'elle l'appelait par dérision) aurait bientôt le courage d'être czar de nom et de fait.

Sous l'empire des femmes , a-t-on dit, ce

PIERRE-LE-GBAND. 35

sont les hommes qui régnent. Sophie jugea nécessaire , pour accroître son autorité , de la partager avec le prince Galitzin. Elle le créa généralissime, administrateur du royaume et ministre de la justice. Elle ne pouvait pas faire un meilleur choix. Galitzin était supérieur à tous les autres favoris de cette com^ orageuse : d*un esprit actif, laborieux, infatigable, bien au-dessus de ses barbares compatriotes, et digne lui-môme de réformer sa patrie , s'il en avait eu le pouvoir comme il en avait la volonté.

Ce ministre contint la turbulente milice des strélitz en disséminant les plus mutins dans les régiments de l'Ukraine et de la Sibérie. Trop éclairé pour ne pas partager les inquiétudes de la régente au sujet de Pierre, il engage le nouveau chef des strélitz , qui lui doit sa nomination, à leur sacrifier le jeune czar. On allait porter le coup funeste, étouffer les germes naissants du grand homme , du fondateur de

toutes les Russies. Le czar est contraint de s*enftiir encore au naonastère de la Trinité , refuge habituel de la cour menacée parles soldats.

n y convoque les boïards de son parti , rassemble une milice , fait parler aux capitaines des strélitz, et appelle à lui quelques Allemands depuis longtemps établis dans Moscou , et qui tous étaient attachés à sa personne , parce qu'il favorisait déjà les étrangers.

Ivan et Sophie étaient restés au Kremlin. Us conjurent le corps des strélitz de leur demeurer fidèle ; mais Pierre se plaint hautement d'un attentat médité contre ses jours et ceux de sa mère ; sa cause l'emporte sur celle d'une princesse ambitieuse et d'un czar imbécile , dont le seul aspect repoussait les cœurs. On punit tous les complices avec une rigueur à laquelle on n'était pas moins alors accoutumé dans le pays qu'aux attentats de haute trahison; quelquesuns sont décapités , après avoir subi le supplice ^ du knout ou des batocks. Le chef des strélitz

périt de cette manière. On fit grâce de la vie au prince Galitzin; mais, dépouillé de ses biens immenses, il fut relégué dans Teiil d' Arkhangei. V extrême bonté du czar lui accorda trois sous par jour 1 ce sont les propres termes de T arrêt. Enfin on reconduisit à son monastère la princesse Sophie. Triste résultat pour son ambition après un règne de plusieurs années. Elle ne pouvait subir un plus grand supplice moral.

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sa hardiesse naturelle, ne pouvait passer un ruisseau sans être saisi d'un effroi machinal , qui allait jusqu'à la sueur froide. Il y avait là de quoi rassurer un peu sa sœur. Aussi disaitelle souvent à Galitzin : a Nous aurions bien du malheur si le pouvoir nous échappait avec un aveugle-muet-épileptique et un petit bonhonune qui tremble et tombe du haut mal quand il se mouflle la cheville du pied. — Madame y lui répondait duplusgrandsang-froiile clairvoyant ministre , j'abandonne ce niais d'Ivan à tous vos

mépris ; de celui-là nous n'aurons jamais rien à craindre. Mais Pierre, Pierre, voilà l'enfant qui m'efiraie. Même aumilieudes eicès de la table, il songe toujours à s'instruire. Dans l'ignorance complète où nous le laissons , il brûle de tout savoir. Remarquez donc comme il presse de <|uestions les étrangers qui nous entourent. La vue seule de l'eau, dites-vous, lui fait peur; c'est vrai ; mais qu'il est à craindre que ce petit tranbleur , cet hydrophobe ne finisse par domp-

ter son aversion naturelle; tout me dit qu'un jour il deviendra le meilleur marin du Nord.

On surmonte la nature elle-même avec cette volonté de fer , surtjdut avec cette constitution robuste et propre aux travaux les plus fatigants. »

Le physique du jeune prince ne justifiait que trop les prévisions de Galitzin. Il avait une taille haute , élancée , bien prise , le visage noble , comme celui de sa mère que les Russes chérissaient ; ce qui ne contribua pas peu à le faire triompher de ses ennemis domestiques , ainsi que nous venons de le rapporter. D'un esprit juste , ce qui est la marque de tout véritable talent , il voyait loin , d'autant plus loin même qu'il réfléchissait plus longtemps sur ce qu'il avait vu. Cependant à cette justesse, à cette netteté d'esprit se mêlait certaine impatience* d'inquiétude , capable de tout entreprendre et de tout achever.

La première éducation dePierre-le-Grand,

PIERRE-LE--GBAND. 41

tout à fait indigne de son génie , était à recommencer ; il la recommença. Il en fut de même de son instruction. L'intérêt de la princesse Sophie avait été de le laisser croupir dans les ténèbres de T ignorance; Pierre en rougit, et ne tarda pas à déployer au grand jour toutes les ressources de son excellent naturel. Il apprit d'abord de lui-même , et presque sans maître , assez d'allemand et de hollandais pour s'expliquer et pour écrire dans ces deux langues d'une manière intelligible. Pourquoi donnat-il la préférence à ces deux idiomes ? ce fut parce que des Allemands exerçaient déjà dans Moscou une partie des arts si utiles qu'il voulait naturaliser en Russie. £t puis, les Hollandais étaient, d'un autre côté, maîtres experts dans l'art maritime : déjà la marine était pour Pierre, que tourmentaient ses grandes vues, le plus nécessaire de tous les arts. Son horreur de l'eau s'était évanouie; brûlant de dompter Tespèce d' aversion que lui inspirait cet élément ,

1 s'éUil jeié dans Fean^ maïs de

et cda il TaTail fiadi sans maitre de natation.

Bientôt il derinl le ptos intré|Mde des nageors;

b nature domptée^ Teaa fut sa passion prédo-

■linante.

Sons la régence de Sophie ^ déjà mùr d'expérience et de pénétration» il aTait affecté de s'abandonner aux excès que lui pennettaient le jeune âge, Toisiveté, Tusage et son haut rang ; mais il travaillait secrètement à repousser loin de lui la contagion des mauvais exemples dont on se faisait un perGde plaisir de Teniiironner. Il fut marié , comme tons les autres cuurs , à une de ses sujettes , à la fille du colonel Lapukhin ; mais s U négligea sa femme , il ne s'en appliqua peut-être que davantage à l'art militaire.

Enfant de dix ans, il jouait déjà au petit soldat , rassemblait les jeunes boîards de son 'âge y les dressait et les façonnait au frein de la discipline. Chacun avait son grade , sdon son

mérite. Pierre ne voulait obtenir de ravàncement pour lui-même qu'après des services réels et positifs. C'était une petite répétition préliminaire du grand drame de réforme qu'il allait jouer au sérieux. Bref, quoique sans éducation , sans instruction , cette jeune tête était ' une vivante cyropédie; or Dieu sait si Pierrele-Grand connaissait encore Cyrus etXénophon. Hais il en avait entendu faire mention par les étrangers que Galitzin avait à sa solde. Pour achever enfin le récit des peccadilles du petit réformateur en herbe , il dérobait de temps eu temps des livres dans la biUiothëque de la savante Sophie, et se les faisait expliquer par ces mêmes étrangers.

Les jeux et les amusements de l'enfance chez l'homme de génie sont toujours graves.

Un illustre enfant s'amusait à figurer sur le sable des remparts de villes et de places fortes; puis il les abattait à coups de boules de neige :*" c'étaient là ses bombes et sa mitraille. Pendant

44 HEKBE-LE-OLàl».

h régence de Sophie ^ les jeiix de Pierre enfont , sespremîersessaisdeiiiarîiiesiiriin lac aaraieot déjà pu nhréier le conquérant d\\iOT, le dorainateiir de la BaRiciiie.

Se promeiiaiil à lanaél-of , château de plaisancedesonaieul, il aperçoit un jow^ entre autres raretés, une petite chaloupe angUse abandonnée entièrement : « Maître , demandet4là fAflemmdTimmerman qui lui enseignait les mathématiques , pourquoi ce petit bateau est-il autrement construit que ceux quef ai ¥us sur laMoskra? — Cestquilesl fait, répondie maître , pour aller à voiles et à rames. » Le jeune prince veut Y essayer aussitôt ; mais i dut radouber, ragréerla chaloupe: on la met en état, et Pierre la fait voguer sur une des rivières qui baignent les faubourgs de Moscou. Puis on la transporte sur un grand lac; on construit deux frégates et trofe yacis; Pierre en est hn-méme le pâote. Longtemps ^près, en 1694, ayant fait conslnnre un petit

PIERRE-LE-GBAND. 45

seau dans le port d' Arkhangel , il s'embarqua

SOT la mer Glaciale. 11 apprend déjà la ma-

« nœuvre , mais il est le seul qui rapprenne ,

malgré le zèle empressé des courtisans à imiter leur maître.

n fallait un bras droit pour seconder pareil homme. Un étranger > le célèbre Lefort, sera pour le czar un heureux auxiliaire. Par une heureuse conformité avec Pierre , il devait tout à son génie. Comme Pierre, il s'était roidi contre les obstacles de tous genres. Il avait beaucoup vu , et bien vu ; il savait le hollandais et r allemand; tout devait le rendre agréable à Pierre , qui le goûte et qui commence par lui donner une compagnie de fantassins. Lefort devient confident du plus dangereux dessein que le czar puisse concevoûr : celui de se rendre capable de dissoudre un jour , sans péril, la séditieuse et barbare mflice des strélitz. Le sultan Osman avait péri pour avohr voulu casser les janissaires ; Pierre s'y prit plus adroitement.

AfMl draiwrd fonné dan» sa coMpagnie de pvéoiMBÎiidâ one petite WÊBke de ses ph»

jcHMs domestiipws aa nombre de cinquante, 1 kar donna poor officie» qwiqQes enEmts des boiards; maïs jaloux d'enseigner à ces derniers nne subordination qui leur était inconnoe y il les il passer par tons les grades. Serf ant d'exoqrfe hi mft ane , il se fait tamboor, soMat , sergent et Initenant dans ia compagnie. Cette compagnie tÊk donc formée par hû seul ; détenue bientôt ■ambrense, eBe composa dans la suite le régimcHl des gardes préobazin^.

Déjà le czar possède on régiment de cinq miHe hommes sur lequel 3 peut compter ; des teangers font organisé presqœ entièrement; le général Gordon, Écossais, ie commande.

Lefort se charge de leTer on régiment de dMue mile hommes; ien vient à boot. Chose remarfBaUe » des réfugiés français formaienl le tiers de ce corps d'armée » appelé régimeni : quoique Lefort n eut jamais serri , son génie souple et

PIERRE-LEHÏBÂND. 47

flexible sachant se plier à tout, il eut Tari d'exercer sa nouvelle troupe , comme s'fl n'avait jamais eu d'autre profession que celle des armes.

Pierre , d'une autre part , eut soin d'entremêler de fêtes guerrière^ les travaux auxquds il se consacrait pour l'établissement de sa marine. Après avoir créé Lefort général de terre » sans qu'il eut encore conmiandé en chef, il le fit amiral , bien qu'il n'eût pas conduit le moindre vaisseau dans aucun temps ; mais il le jugeait digne de ces deux postes. Il est vrai que cet amiral aurait inutilement cherché sa flotte ; que ce général ne connaissait pas non plus d'autre armée que son régiment.

Les abus militaires se réformaient peu à peu. Bientôt l'amiral Lefort put dire qu'il ne jouissait plus d'un titre purement imaginaire. U chargea des constructeurs hollandais et v^tifsns d'équiper de longues barques, et même deux navires d'environ trente pièces de canon.

Ges bMâaMnis étaîenl en état de descendre le ■enredeb Yén»ise et de contenir les Tm*tares de la Grimée. Mais aTant ce travail od aTait en soin de représenter devant les Russes me de ces images des batailles terrestres an moyen des camps, dont Tnsage commençât à s*introdaire pendant la paix . On élefa on phitôt on miproïisa une forteresse qu'one partie des nouveaux soldats derait attaquer, tandis que les autres la défendraient. Ce fut après tout moins un simulacre de combat qu'un combat réel et sérieux. 11 y eut beaucoup de tués et de blessés. Lefort , qui commandait la diarge , y paya si bien de sa pa^onne , qu'Q reçut une grave Messure. Cétait la meilleure mani^ defairesacouràPîerre-le-Graiid. Et puis, ces jeux sanglants ne pouvaient manquer d*aguerrir les troupes. On en avait besoin , car les hostilMés avec les Tartares continuaient toujours. Pierre eut à choisir, en 1689, entre la Turquie , la Suéde et la dune , auquel de ces peuples fl

PIEBRE-LE-GEAND. 49

ferait la guerre : on traita d'abord avec les Ctniiois.

A trois cents lieues de la grande muraille , vers le fleuve Amour, les Russes possédaient quelques forteresses. 11 y eut à ce sujet une longue suite d'hostilités entre les deux nations. Elles comprirent mieux enfin leurs intérêts réciproques; Cang-hi, qui régnait alors sur le Céleste-Empire, préféra la paix et le commerce aux chances d'une guerre inutile. Ses ambassadeurs, partis de Pékin, aplanirent toutes les difficultés. Les négociations s'entamèrent en latin ; un Allemand de l'ambassade russe, qui avait Gollovin pour chef, servit d'interprète; les représentants du czar déployèrent une phis grande magnificence que ceu^ de l'empereur Cang-hi; par là, Pierre 1*', naturellement simple , mais ami du faste et du luxe quand les circonstances l'exigeaient, sut inspirer une^ haute idée de sa grandeur à ceux qui s'étaient regardés jusque alors conune les seuls peuples-

poissants dans runirefs. On régla les limites respecliyes de Tnn et de l'autre empire ; puis, après qadqoes contestations , les Oiinois et les Russes jurèrent une paix éterndle au nom du même Dieu, le Dieu des chrétiens.

Tels furent les termes du traité : a Si quelqu'un a jamais la pensée secrète de rallumer le feu de la guerre, nous prions le Seigneur souverain de toutes choses , qui connaît les cœurs , de punir ce traître par une mort instantanée. »

La paix avec les infidèles ne fut pas si facile ; et cependant Theure paraissait être venue de s'élever sur leurs débris. Venise, accablée d'abord par eux , commençait à sortir de ses ruines. On prenait aux Turcs le Péloponèse ; Léopold , alors empereur d'Allemagne , obtenait quelques succès en Hongrie contre les musulmans ; les Polonais repoussaient les courses des Tartares de la Crhnée. Pierre profita de ces événements pour continuer d'aguerrir ses

PlfiRBE-LE-GRAND. 51

trompes iiOYices, et pour s*as8urer , s'il lui était possible , ïemj^e de la mer Noire.

Le général écossais Gordon , avec son grand régiment de cinq mille hoounes, s'avance .vers Azov. Le général en chef Lefort le suivait avec ses douze .mille hommes. Toute Tannée marchait jsoos les ordres du maréchal Sberemetof : c'était au commencement de Tété de 1605.

Pierre assistait en personne à cette expédition , mais comme simple volontaire ; vcmlant , fidèle à ses principes , longtemps apprendre «t obéir avant de savoir commander. Dansdamarohe, on emporte d*assautideux tours élevées. par «les Tm*^ surTcUne etFautre rives du fleuve. L'en- Jtreprise n'en récitait pas moins diflBiaile ; une ^anm<m MWitmuse défendait la «place ,. assez bi^n/bi^tifiée d'ailleurs. Kierre essayait .pour tla .première fois .de faire. un ^iége en xèfi^. Ce freqiieri(9ft^i fini jnalbeur«ttx.

yp iHWmeide Oantzick , nommé Jacob , 4iijgoaît.r^aiAiUerie; Piéride. p'a^ait -guère encore

que des étrangers pour artilleurs , pour ingénieurs, pour pflotes. Le général prussien, Shein, au service du czar, commandait les attaques. Ayant condamné Jacob au châtiment des batocks, le Dantzickois, pour s*en venger , encloue le canon , se jette dans Azov , embrasse lâchement la religion des infidèles, et défend la place avec succès. On tente inutilement un assaut ; on est réduit à lever le siège , après une perte considérable.

On sait déjà quel était le caractère du czar. Um constance, une persévérance invincible le soutenaient dans toute entreprise. Dès Touverture du printemps de 1696 , il conduit devant Azov une armée plus forte encore que la première. Son frère Ivan venait de mourir; les dépenses de la maison du défunt retournaient ' de droit à l'entretien des troupes. Pierre écrit à l'empereur Léopold , aux états généraux de Hollande , à l'électeur de Brandebourg , pour en avoir des mgénieurs, des artiUeurs, des

PIERBB-LE-OAAia). 53

marins; il prend à son service des Galmoucks , dont la cavalerie lui devenait fort utile contre les Tartares de la Crimée.

Le succès le plus flatteur qu'il pût obtenir d'abord , ce fut de voir sa petite flotte enfin complète et bien dirigée. C'était une douce récompense de toutes ses peines. On poussa régulièrement le siège par tranchées. A la fin , le 28 juUIet 1696 , les assiégés rendirent la place , et sans obtenir aucun honneur de la guerre ; ils ne purent emporter ni armes , ni munitions : ils furent obligés en outre de livrer aux assiégeants le transfuge renégat Jacob.

En fortifiant Azov, en creusant un port capable de contenir les plus grands vaisseaux , Pierre voulut d'abord occuper le détroit de Gafla , qui donne accès dans le Pont-Euxin.

Laissant devant sa récente conquête trente-deux saiques armées, il dispose tout pour organiser une flotte formidable contre les Turcs. Il oblige lepatriarcbey les plus grands seigneurs , les plus

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il Youiait fake sentir à toute la noblesse qu'il faut* mériter les grades militaires ponr en jouir.

Ce triomphe paraissait tenir, en quelque sorte 9 de ceux des andens Romains. Les prisonniers faits dans cette campagne suivaient rarmée ; le traître Jacob, infidèle à son Dieu et à 'Son prince, était traîné dans un chariot sur lequd on avait dressé une potence. D y fut attaché , après avoir subi le supplice de la roue. €*est alors que fut frappée la première médaille en Russie : Pierre P^, Empereur de Mos^ eovie, loujaurs Auguste. Cette légende russe était remarquable; il y avait encore là du ro* main. Smr le revers on voyait Azov , avec ces mots: Vainqueur par les eaux et par les ftammes.

Geqm cependant affligeait le czar dans ce triomphe , c'était de voir que des mains étrangères avaient construit ses vaisseaux et ses galères de la mer d*Azpv. Il ne désirait pas iMha aussi posséder un port sur la Baltique

que sur le Pont-Euxin. Il envoie donc au mois de mars 1697 soixante jeunes Russes du régiment de Lefort en Italie , la plupart à Venise, pour y apprendre Tart nautique et la construction des galères. Il en fait partir quarante autres qui doivent étudier chez les Hollandais la manœuvre des grands vaisseaux; d'autres enfin vont servir en Allemagne , dans les armées de terre , et se former à la discipline allemande. Ne pouvant résister lui-même à la vive impatience de s'instruire par ses yeux » et surtout par ses mains , de la marine et des arts qu'il brûlait d'introduire dans ses étÉts, il résolut de s'en éloigner pendant quelques années , pour apprendre à les mieux gouverner lors de sou retour. Il se proposa de visiter incognito le Danemark , le Brandebourg , la Hollande , Vienne , Rome et Venise. La France et l'Espagne furent les seuls pays de l'Europe civilisée qui n'entrèrent pas alors, du moins la France , dans son plan de voyage. Le dessein

une fois pris de voir tant de cours différentes en simple particulier , il se mit volontairement à la suite de trois ambassadeurs, comme il s'était mis , à son entrée triomphante dans sa capitale , à la suite de ses généraux.

Le général-amiral Lefort, le gouverneur de Sibérie , Gollovin, et le secrétaire d'État , Vonitzin, longtemps employé dans les cours étrangères , étaient ses trois ambassadeurs. Deux cents personnes environ composaient l'ambassade. IHerre s'était réservé pour tous domestiques un valet de chambre, un homme de livrée et un nain. Il se perdait lui-même au milieu de la foule. Chose inouïe dans rhistoire du monde, qu'un souverain de vingt-cinq ans abandonnant le plus vaste des empires pour mieux apprendre à le gouverner. Il avait confié la régence au bolard Strecknef et au knës Romadcmodd ; les deux régents devaient délibérer , dans les affaires importantes, avec d'autres bolards.

OejEcPITll' lYo

Pierre à Novogorod, à Amsterdam, à Saardam où il travaille corihbe ample charpentier.— Arrivée à Saardim desambts^ ndeurs étrangers.— Le bourgmestre de Saardam. —Pierre à La Haye , à Utrecht , en Angleterre , à Vienne— 11 apprend fQ^tAe révolte vient d*éclater dans ses États, il y reparait à Improviste, étouffe le complot, et casse la turbulente milice des strélitz. — Mort de Lefort. — Pierre lui rend les pltB grands honneurs.- Changements et réformes que Pierre introduit en Russie.

Mustapha II gouvernait la Porte Ottomane.

Jean Sobieski , roi de Pologne , étant mort en 1696 , la couronne était déjà disputée par Auguste, électeur de Saxe, qui l'emporta, et par le prince français Armand de Conti , qui n'eut que l'honneur d'être élu. La Suède venait de

PIERBE-LE-GBANB. 69

perdre Charies XI » qui laissait le trône à son fils Charies Xn, jeune roi de quinze ans. L'Allemagne , ayant la guerre à soutenir tout ensemble contre les Français et les Turcs , était sur le point de conclure la paix ; les pl^ipot^tiaires étaient déjà réunis auprès de LaHaye, au château de Riswick. Telle était la situation de TEiu'ope lorsque Pierre et son ambassade se mirent en route (avril 1697), parNovogorod la Grande.

Pierre dédaignait le faste ; il eût été à désirer qu'il pût avoir le même dédain pour cesfdaisirs de taUe, dans lesquels l'Allemagne faisait alors consistersa gloire. Hais Pierre, dès sa jeunesse , avait pris ces goûts allemands. Dans un de ces repas aussi nuisibles aux mœurs qu'à la santé » il tira l'épée contre son favori Lefort, et lui demanda presque aussitôt pardon, a Je veux réformer mon peuple , disait-il avec un noble sentiment de honte , et je ne puis me réformer moi-même I »

60 PIBRRE-LE-GRAND.

Quinze jours avant l'ambassade , Q arrive à Amsterdam. D'abord il loge dans la maison de la Compagnie des Indes. Hais il s'est fait ouvrier ; ce logement a donc pour lui cpielque chose de trop fastueux. Bientôt il cboiât une humble demeure dans les chantiers de l'amirauté. Il endosse la veste de pilote , et va sous ce modeste accoutrement au village de Saardam , où l'on construisait alors de nombreux viiliseaux. Il conunence par acheter une barque è laquelle fait de ses mains un mât brisé ; puis travaille sans relâche à toutes les parties de la construction d'un vaisseau , menant la môme vie que les artisans de Saardam , s'habiUant des mômes habits , mangeant du môme pain. Les forges , les corderies , les innombrables moulins qui b(Mrdaient le village reçoivent successivement Peter Michaelof. C'était sous ce nom qu'il s'était fait inscrire au nombre des dbarpentiers. Mais on l'appelait trivialement maître Pierre y non pas qu'il eût trahi parmi ses grossiers com-

PIEBHB-LE-GMAND. 61

pagnbns le secret de son incognito ; bien loin de là, tout au contraire : fl y avait même ordre exjH^ de ne pas faire connaître la très-haute et très-puissante majesté du czar de toutes les Russies. Maître Pierre ne rougissait pas de parier avec les ouvriers , de trinquer avec eux , de leur faire sentir la vigueur de ses poings quand ils le troublaient dans son travail. Un pauvre didÉB d'An^ais, réfugié en HoUande, s^était mêlé , pour vivre , aux garçons diarpentiers de Saardam. Mutin , querelleur et fainéant , fl vint une fois interrompre Peterbas (maître Pierre] au plus fort de sa besogne. De là , dispute et duel à coups de poing. Notre boxeur britannique étend par terre, tout de son long, le vainqueur des Turcs et des Tartares , l'empereur de Moscovie , toujours Auguste, a II faut que j'apprenne h boxer , » dit-il en se relevant.

Cependant le législateur trahissait parfois l'ouvrier. Il notait sur ses tablettes le nom de

Unu Geax qiû se dislÎBguaieiil par leur adiésM pov les enrôler plus tard parmi les siens.^ Ce ipA ne rempéchaii pas de scier préalabl^nent lui-même le chêne et le sapin» d'extraire rhnile » de confectionner le papier , de filer les métaux» été*, etc.; règle, équerre» hache, compas, étui de mathématicpies, lime, tranobet , pioche, ToutO le plus menu enfin, tous les instruments de charpente remplissaient * Tatelier de mattre Piare. n aurait pn généralement enrichir notre Conser?atoire des arts et métiers de tout ce qui lui avait servi dans ses travaux les plus rustiques et les plus matériels, si Ton n'eût pris soin de garder religieusement à Saint-Pétersbourg tous ces objets précieux. Revenons à Saardam , que nous allons bientôt quitter.

Tandis que maître Fiacre maniait le compas et la hache , les ambassadeurs des cours étrangères viennent l'y relancer vivement : on lui apprend la double élection du roi Auguste et

nBuiB-uE-cnAiiD. os

<hi pifnee de Conli au trône de Pologne^ Le diarpenliar de Saardem promel aossilôt trente mille hommes au pranier; puis, du fond de son atelier , il envoie des ordres à ses troupes de rukraine rassemblées contre les Turcs.

C'était» je pense, avoir assez bien travaillé pour un appradti. Mais comme il faut que la p(ditlque se fourre partout, ne voilà-t-il pas que le bourgmestre de Saardam , la forte tête du village , s'avise de trouver à redire de toutes ces allées et venues d'ambassadeurs chez maître Pierre. Le pauvre homme , qui ne soupçonnait pas m^e l'incognito impérial , s'imagine qu'il y a vaste plan de conspiration contre les états généraux. Il veut faire arrêter les ambassadeurs et midtre Pierre. Celuir-ci lui détadie un de ces assommants coups de poing déjà connus dans les chantiers de Saardam. Et découvrant à la fin Sa Majesté voyageuse , car il aHait partir , il demande p<mr unique vengeance de son arrestation par le^perspicace bourgmestre, la perr

.il*

CctaftltMipMt^'i

«p'iavail dmtetiét

PISRRB-LE-GRAMD. 65

n'eât approfondis jusque dans les détails les plos minutieux ; il se plaisait surtout è corriger les cartes géographiques ; on a conservé dans les archives de Saint-Pétersbourg la carte sur laquelle il traça la communication de la mer Noire et de la mer Caspienne qu'il avait déjà projetée. Puis, après avoir continué dans Amsterdam tant de travaux divers qu'il menait d^ front f tout à la fois constructeur de vaisseaux f ingénieur , physicien » géographe , presque astronome, il partit, au milieu de janvier (1698), pour FAngleterre, toujours à la suite de sa propre ambassade.

Le roi Guillaume s'empressa de lui envoyer son yack et deux vaisseaux de guerre. Logé prés du grand chantier à Deptford, il ne s'occupa guère que de s'instruire, menant une vie aussi simple que celle qu'il s'était imposée dansAmsterdametàSaardam. Il travailla, selon kl méthode britannique, à la construction d'un vaisseau qui fut un des meilleurs voiliers de la

mer. L'art de rhoriogeoriey déjà perfectionné à'iiMidres, aiyant attiré son attention, il en omtlut bientôt à fond la théorie. Enfin , depuis la* fonderie de canons jusqa*è la filature de cctt^des^, point de métier c^'il n'observât et afliquel il ne mit la main, chaque fois qu'il enMit dans un atelier.

Pour cultiver son alliance , on trouva bon qu'il engageât des ouvriers , ainsi qu'il avait fait en Hollande. L'Écossais Fergusson , bon géomètre, se mit à son service. Il établit Tarithmétique chez les Russes, dans Iesl)ureaux des finances. Jusque alors on ne s'était servi que de la méthode des Tartares : on comptait avec des boules passées dans du fil d'archal. Deux jeunes gens de l'école des Mathématiques accompagnèrent Fergusson: c'est de là que date l'école de marine fondée depins par Pierre r.

Avant de quitter l'Angleterre , il oblînt du roi Guillaume tous les honneurs d'une repré-

P1EERÉ-LE-6RAND. 67

wntetion de combat naval. C'était? le plus digne spectAdlë que l'on pût offrir è un* tel hôte, n reçut de phis, à titre de présent, le vaisseau sur lequel Gu91aume avait cotlttiAfê de passer en ^Éande, vaissean appelé le Royal Tramporl, et qui n'était pas moins solidement construit que magnifique. Tandis qtle Pieh^ transplantait en Russie les arts de la Hollande et de la Grande-Bretagne, ses officiers , envoyés à Rome et dans les autres provinces de l'Italie , recrutaient aussi , de leur côté , quelques artistes. Il passa lui-même par Vienne avec ses ambassadeurs. La politique prit du reste autant de part que l'instruction à ce voyage. L'empareur LéopoM étant son allié nécessaire et naturel contre les Turcs , il alla le voir incognito.

Léopold voulut renouveler en son honneur l'ancienne fétte de Vhàte et de Vhôiesse. L'empereur et l'impératrice représiefitent l'hôtelier et l'bftteMère; les archidtfcs et les archîdudiesses

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font habituellement les aides , et reçoivent dans rbôtellerie toutes les nations habillées selon la phis ancienne mode de chaque pays pris individuellement. Les personnes invitées à la fête tirent des billets au sort. Siûr chaque billet se trouve écrit le nom de la condition et de la province qu'on doit représenter; et puis on forme des danses analogues à tous ces dififérents caractères. L'hôte , Thôlesse et sa lamiUe servent à table. Dans cette fête, Pierre s'était habillé en paysan de Frise ; car, ici , le hasard , qui présidait au tirage des billets , devait bouleverser toutes les conditions. Une princesse tire un billet de jardinière ou de laitière ; un prince est paysan ou soldat. Pierre était paysan frison. Ce fut en cette qualité qu'on lui adressa la parole; et toujours on lui parlait du grand czar de toutes les Russies I II était près de quitter Vienne , pour aller achever de s'instruire à Venise , quand il apprit qu'une révolte venait de troubler ses États. Ce qu'il

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feisait de* grand et d'utile pour les Russes fut précisément la cause de cette révolte.

De vieux boïards qui chérissaient les anciennes coutumes , d'autres fanatiques superstitieux à qui les nouvelles paraissaient conune autant de sacrilèges , conunencèrent la rébellion. Les partisans de la princesse Sophie se réveillent; une des soeurs de Tex-régente, renfermée avec elle dans le môme couvent , contribue surtout à irriter les esprits. La permission que le czar venait d'accorder à des négociants anglais de vendre du tabac dans son empire y fut un des grands prétextes qu'employèrent les séditieux. Disséminés sur les frontières de la Lithuanie , les strélitz se réuniss^t en corps d'armée ; ils marchent vers Moscou, résolus de remettre Sophie sur le trône, et d'intercepter tout retour à ce czar, assez abandonné du Ciel pour violer les usages en osant aller chercher l'instruction auprès des étrangers. La petite armée que conmiandaient

tes généraux Shein et Gordon battit les strélUz à quinze lieues deJIoscou. Ce fut un effet tout naturel de la discipline introduite par ces chefs étrangers dans les troupes russes; mais cette supériorité même de Tétranger sur la vieille mi- Ucedupays ne fit qu'aigrir plus encore la nation. Le czar, toujours actif et qui avait bâte d!étouffer ces troubles dès leur naissance, était déjà parti secrètement de Vienne. Arrivé à Moscou , par sa présence inattendue il surprit 4out le monde. Il récompensa d'abord Tannée qui venait Ae vaincre les strélitz. Les pri^iOin» éimùi encombrées de ces malheureux. On «ondamne à .mort tous leurs chefs et plusieurs 4rfBciers ; quelques-uns souffrent le supplice .de la roue. Deux mille stréUtzsont pendus autour des murailles de la ville. On laissa 4urant 4eux jwrs consécutifs leurs corps eiqposés sur les g^aàs chemins , et jMirticulièreiQQnt aux enwons du mouastàre où résidaient las psiucesses Eudoxe et (Sophie.

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mières troupes de terre et de mer en Riu^ie mourut à Tâge de quarante-six ans. lei, la scène change. Celui qui vient de punir si rigoureusement les strélitz et les autres séditieux n*est plus qu'un ami tendre et sensible. Pierre honora Lefort d'une pompe funèbre digne d'un grand monarque. Il assista luimôme au convoi de son général et «mural , pique baissée, marchant après les capitaines , avec le simple grade de lieutenant , qu'il s'était fait donner à dessein dans le grand régiment du général défunt. C'était ainsi qu'il enseignait aux nobles Russes comment ils devaient respecter le mérite et les grades militaires. Ce qu'il y eut de plus remarquable dans tout cela, c'est que l'on ne tarda pas à savoir, après la mort de Lefort, que les utiles dbangements préparés en Russie venaient moins de lui que du czar, qui les exécuta sans lui.

Les strélitz détruits , Pierre créa des régiments réguliers, sur le modèle germanique.

Conseil d'État» admiidstration, finances » société » rdigion même; toat passa par ses néformes. Nous Tenons de le voir y il n'y a qn'iàn moment , battre et tourmenter le trës-comiqne bourgmestre de Saardam ; fl n'était pourtant alors que ample ouvrier. Le législateur sera tout autre. B établit pour ses receveurs des bourgmestres qui n'étaient pas assez puissants pour s'arroger le droit de ne payer au trésor puMic que sdon leur bon plaisir.

Mais, comme le despotisme est partout despotisme 9 même quand il s'agit des choses les plus saintes,: il n'y eut plus de patriarche. L'outré r^rmateur soumit l'Église à l'État.

C'était , par une choquante contradiction , imiter le pro&ne exemple de ces despotes mahoinétans contre lesquels il venait d'invoquer le^ secours de l'Europe chrétienne. Si les lumières de la vraie foi l'avaient éclairé , il eût senti que l'Élise y toute q^iritudle , ne relève que d'en haut et ne smlrait dépendre du temporel

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4e8 rois de la tore. Son bat» an lesle, tétait - de réunir les grands bieM dn patriarcat aux :: finances publiques; certes, elles en avaient r ibesoin ; mais cette dernière réforme n'était pas ; moins flagrante d'immorale illégalités Quant au changement du calendrier moscorite, ee . fiit une innovation beaucoup moins sérfeuse ' pour les mœurs. Chez les Russes , Tafinée commençait au V septembre ; le czar ordonna que désormais elle conunençât au i*"^ janvier. S'il eut peu de peine à introduire chez les grands et les courtisans la coutume de se raser ■ et de se vêtir comme les nations civilisées , le . bas peuple fut plus récalcitrant. On fut obligé d'imposer une taxe sur les barbes et si^r les habits longs. En eflet , la robe était autrefois le vêtement de toutes les nations , même des plus célèbres ; témoin la toge romaine ; et puis cet habillement exigeant moins d'art et de façon , la populace moscovite y tenait surtout ; par la même raison , on laissait croître sa barbe.

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il y avail qudvie chose de fins qœ des barties hebdomadaires ; od aiiraitpa aiâiiie e&tewrer de séculaires. L'iH|)ùt du ciar fit jeter .les hauts cris à toute, la plébicule de Moscou ; d'abord on ne voulait pas couper longues barbes et longues robes ; nais on payait^ ou {Jutât on coupait robes et barbes à qui refusait de paiyer. On suspendait aux portes de la ville deS'iBodëles de jui^ucorps ; par ordredu ozar , les âégants de la cour se promenaient devant le bta peuple, affectant d'étaler àrses^yeux un menlon bien rasé » une chevelure bienpdgnée » des babils de forme courte et bien adaptés à leur laille. On riait » on plaisantait sur les mentons négligés y sur lesehevelures mal peignées , sur les robes démesurées de longueur: les femmes>se mélai^t à tous ces rires et à toutes ees plaisanteries. Au îusiauca§fp8 1 aU' barbier! ou à Pamtniè! oiaitroo à quicoMpie voulait braver la- loi nouvelle. Et comme t«ut s'exécutait gaiement » les délinquants eux-

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mêmes riaient avec tout le monde : partant ils étâfent désarmés , ils cédaient. Plus de troubles , ^]^us de séditions. « C'est a£Breux , murmuraient X les vieux boïards, cejeuneAlexîowitz vatoutcwromprejusqu'àcepauvrepeuplelui-méme. » On laissait crier les vieux boïards ; mais la grande réforme générale n'en continuait pas moins. .

Pierre popularisa Tusage des assemblées ; il fit inviter , à la cour et dans les meilleures maisons de Moscou, les dames avec leurs filles habillées selon la mode des nations du midi de l'Europe ; U donna même des règlements pour ces petites fêtes de société. Le rustique charpentier de Saardam , redevenu grave légidaleur y donnait les premières leçons de civilité sociale à ses sujets ; je dis sujets, car , pour mieux faire adopter toutes ces innovations , fl abolit le mot d>5clat)e qu'employaient les Russes, chaque fois qu'ils présentaient des su{>- ]diques ou des requêtes au souverain de tontes les Russies.

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Toujours plein de mépris pour le faste lorsqu'il ne s'agissait que de sa personne , mais le jugeant nécessaire dans les autres , U résolut d'introduire quelquonpompe à la cour. En conséquence, l'ordre de Saint-André fîit institué le 10 décembre 1698. Le premier chevalier de cet ordre devait être Gallovin , puisqu'O succédait à Lefort dans la dignité de grand amiral. Ces insignes d'honneur, qui, du reste , ne coûtaient rien au monarque , flattaient singulièrement le sujet , sans augmenter sa puissance. II y avait , ainsi qu'on a pu le voir , un nouvel établissement par mois. Pierre porta l'attention jusqu'au point de faire placer , sur le chemin de la capitale à Véronise , des poteaux peints qui servaient de colonnes milliaires de verste en verste , je veux dire à sept cent cinquante pas d'intervalle ; U fit construire aussi , de vingt verstes en vingt verstes, des espèces de caravansérais.

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