‹ Pierre Le GrandChapitre 5 sur 19 · PUaBB-LEHÏRAlID · texte numérisé non relu

PUaBB-LEHÏRAlID

CathcHTine se trouve mal. d'abord, ianiftw bon cœur était sufiToqué d'une si merreilleuNi reconnaissance , qui rendait enfin des parents, et des parents nobles, à .la pauvre orphdiae^ de Harienbourgl

a Rien de plus simple, dit le czar. quand'', elle eut repris ses sens, ce gentilhonmie . est mon beau*frère ; s'il a du mériu » notM m ferons quelqtM chose; noiAS n'tn ferons rien, s*il n'en a point. »

U ne tarda pas à reconnaître que le frère était loin de valoir la sœur. Charles était mauvais ouvrier , crime impardonnable aux yeui de Pierre. Plein de vanité, buveur, fainéant, le pauvre Scavronski ne s'était fait menuisier que ^VLY ne pas mourir de faim , puisqu'il ne possédait pas même un seul rouble de l'héritage paternel I Mais il était toujours sans ouvrage ; et nous avons vu le cas que l'on faisait,' dans la taverne de Mittau, de l'orgueilleux gentilhomme en haillons.

PlEnfr-LBH^aAMB. . 157

Comme le beai]rfr£p:e B'aimail, qa'à boire ei . i manger sans rieix faire > on lui assura une . fonte pension , et il resta longtemps à la taUe du nudtre d'hôtd Shepleff : c'était là sa plaoe. Catherin^ [rieura » gémit , se déscda. Pierre laissa Catherine pleurer , frémir » se désoler. G'étidt d'ailleurs la faute de Scavronski , s*il vécut presque oublié d'un beau-frère aussi paissant que Ic^ czar. Il n*avait pmni de mérite, le czar n'en fit rien.

Dans la suite pourtant , sur les instances de ^ Catherine et afin de nepastroprafiliger, Pierre ftoit par créer comte Charles Scavronski. C'était ïAen JxmoB que Menzikoff , nommé prince de ' l'empire après avoir été garçon pâtissier»

Il est vrai que ce garçon pâtissier était un honune de génie » tandis que le frère de l'inip. pératrice , quoique gentilhonmie de naissance ^ n'était qu'un mauvais menuisier fainéant.

Enfin f et toujours par l'entremise de sa bonne sœur , il épousa une fille de qualité, dont il

158 PIEHRB-U-^KAHB.

eut drax filtos , qni forent mariées à des {irincipêxïx seigneurs de Rtisfie.

Déjà» la nunmiise conduite d'Alem fiusait pressaitir à Pierre que son indigne fib s-effinrcerait bientôt de traverser tons ses plans de réforme et de drilisation.

cr Midhenreux père I s'écriait-il quelquefois en soupirant. Hais plus malheureux fils, si jamais il ose chercher à replonger dans les ténèbres de la barbarie des peuples que j'ai civilisés par tant de peines et de traYaux 1 »

Au reste » les fêtes qu'il avait fait câébrer pour son propre mariage et pour celui du cah rowits , n'étaient pas de ces amusements éphémères' qui épuisent sans fruit le trésor de l'État et ne laissent qu'un souvenir fugitif. La fonderie des «anons et les bAtnnents de ramiramé (tarent adievés; on perfectionna les grandes routes ; des vaisseaux de guerre nouvelknent construits mirent la marine moscovite sur un pied plus respectable , et le commerce naval

FIBBEB-LB-^RAND. 159

^r pour la jHreiMëre fois, dang toute sa v|gaew.

Leiatf ordoDiia queles sénateurs de Moscou se tranqpoiiasseni à Saini-PétersbouFg ; ordre qui reçut pleine et entière exécution au mois d*ayril 1712. C*étttt encore un nouveau motif de ressentiment pour l'ancienne capitale contre la YÎlla osuMsante , contre la reine de Tlngrie , contre Tobjet des prédilections presque exdu- ÂYes de son fondateur. Ainsi parlaient , ainsi manniiniient les vieux bofards , qui voyaient déjà diq)araltre pour leur orgueil le chefliea de la supiématie impériale, a Saint-PétersboiiFgy s*écriaiei|t-ils y est donc aujourd'hui la capitale de Tianpirel nous sommes sujets , esdaves de l'Ingrie. »

Quoiqu'il en soit, ce qui flatta surtout la fierté du bas peuple moscovite , c'est que plusieurs prisonnijers suédois furent ^nployés aux embdlissements d'une ville dont la fondation était Iq fruit de leur défaite. Il y avait là de quoi

Ib RuBCft ronportaienK

son ntérinor y ikBsscs goores contre tes Sué" dois, dans ses traRés afec les priÉms qm s*eFforçaient de tes expulser du coiiliiiciit , Pierre portail looles SCS Tncs sur tes côtes ocddenlales du !lord caropéen. Celait au point d'en onbfier h mer Noire et les Palns4tféotides, cet objet constant de son ambition. Il ayait enfin rendn les cie6 d' Aioy , longtemps refusées au représentant d'Achmet m ; et » malgré tontes les tentatives dn parti de Clivies Xn auprès de la Porte Ottomane , la paix continuait de se maintenir enti'e les Turcs et les Russes.

CHJEiPîTllB IX

Xl)dication du roi Stanislas. — 11 est arrêté en Turquie , ainsi .^ que Charles XII. — Les succès de la Russie sur la Suède prenneiit duqne jour plus d'importance. — Pierre remporte une victoire navale à Âland.— Il devient TaErbitre des affaires du Nord — n fonde de nouveaux établissements pour la proq^rité de son empire.

. Pendant que le roi de Suède s'obstinait à rester dans sa retraite de Bender , paraissant faire dépendre du caprice d'un gn^^and vizir le retour de sa fortune et de ses espérances , le czar menaçait toutes ses provinces d' Allemagne^ armait contre lui le Hanovre et le DanemariL, était près de faire éclater la Prusse » réveillait la

Saxe et la Pologne. Dans ce dernier royaume ^ les Suédois conservaient toujours quelques par-^ tisans ; mais ces partisans étaient plus capables^ de le ravager avec les Tartares de la Crimée , que de rendre le trône au roi Stanislas. Tandis que Charles nourrissait Tespoir chimérique d'obtenir deux cent mille hommes du divan pour défendre son protégé , les Russes , le»

Danois et les Saxons pénétraient en Poméranie. Le czar conduisit Catherine à cette expéditilm y b€i!au€K>up moins pén8>le que la campagne du Phith, mais où le courage de l'impératrice n'eut pas non plus un si vaste champ pour s'exercer; car les troupes alliées ne rencontraient aucun obstacle sur leur passage; les Danois étaient déjà maîtres de Stade , viffle maritime sitoée dans le duché de Brème ; enfinon allait assiéger Stralsund.

Stanislas , voyant alors l'étal déploraUe de toutes^ces'provinceSy et bien convaincu' qn^ est pour lui désormais impossible *de reprencbre

PlBnW-LB-«ftAND. 163

la Goiuromie y assemble les géanéacma suédois qui défendaient la Poméranie avec une* faiUe Mmée de dk mille lummies. Il leur propese*de reconnaître le rot Augvste, ofifrant d'étie la victime de cette négociation. Il leur paria en français; voici quelles furent les ppafMres<expreasioil» de l'acte qu'il lear laissa paih écrit, et qne signèpent neuf officiers généraux :

a Si j'ai servi jusque id d'instrument à la gloiredes armes de Suède , je ne veux pas être le sujet funesle de sa ruine; je dédaredonc que je sacrifie ma couronne et mes propres intérêts à la conservation de la personne sacrée du roi Charles XII » ne voyait pas humainement d'autre moyen pour le retirer 4e l'endroit où il se trouve. »

n y a quelque chose "de respectable dans la déclaration de ce prince , qui- abdique volontairement le *trêne pour arrêter les maux dé la guerre; et arradier de sa retraite un héro» v son bMsfaiteiUr. C'est ce même Stanislas qui

1 64 PIBRBE-LE-QftAlID»

fol depnis duc de Lorraine , sous le iMHn de Stanislas le BimfaisanL De tels détrooemento sont inspirés par la religion catholique. On sait cotaunent Marie Leczinska , fille de Stanidas , abandonnée dès le berceau dans une ferme , devint reine de France et la pieuse épouse de Louis XY , à la suite d'étranges vicissitudes , encore {dus extraordinaires que les infortunes et réiévation de Catherine.

Cependant Stanislas , après sèn abdication, se dispose à partir pour la Turquie. Ce qu'il espérait surtout , c'était de fléchir l'opiniâtreté du roi de Suède par la grandeur du sacrifice qu^il avait cru devoir simposer. Il méritait un meilleur sort , au nom de ce Dieu des chrétiens qui l'avait inspiré ; mais sa mauvaise fortune le fit arriver en Bessarabie précisément au sortir de la folle . équipée de Bender. Après s'être défendu avec quarante doniestiques seulement contre une armée entière , Charles XII était prisonnier des Turcs. On arrête Stanislas

lUnuœ-^LK^ttAND. 165

hn-méme à sonarriyée; voilà deux rois diretiens à k fois caplib en Turquie I CouYonons ^ne Charles méritait en cpielque sorte son malheur , et par sa fierté inflexible ^ et par ses exigences hautaines imposées à l'empereur tfAllanagne en faveur du culte luthérien au préjudice de la foi catholique , lorsqu'il avait traversé victorieux la Silésie. Les hérétiques faifidëles eussent été moins exigents.

Plus y d'un côté » les désastres de la Suède se multipliaient, malgré quelques victoires de Steinbock et les deux cent mille écus prêtés , au nom de Louis XIV, à la régence de Stockholm ; plus , d'une autre part, les succès de la Russie prenaient chaque jour de Taccroisse- •ment. Nous avons laissé les Russes, les Danois et les Saxons devant Stralsund. Pierre était descendu en Finlande» pendant que l'on se diqNitait les autres dépouilles de Charles XIL ^ Après av(Hr pointé de sa main l'artillerie contre la place mise en état de siège, abandonnant le

166 PIBRSE-LB-GÉAIID.

rwte aux alliés et au prince Meniikof , il s* barque sur la mer Baltique • Montant un seau de cinquante canons qn*il avait fût construire à Saint-Pétersbourg, il yagoi vers la Finlande , suivi de quatre-vingt-ctaoïec' galères et de cent dix demi-galères , foeies é^ seize mille bonuRes.

La descente réussit comfdétemenl. Elle s^ fit à Elsinford ; on débarque les troupes , eL l'on s*^npare de la ville. Puis le czar est maître ée 'Borgo, d'Abo, de toute la côte. Lès onze miDe Suédois du général Steinbock étaient, dans le m^e temps , forcés de se rendre prisonniers. Brème y Yerden, Stettin y^.l^le paitie de la Poméranie se soumettent.

'Akisr Pierre y en poursuivant le eours^aes conquêtes, ne laissait pas de perfectionner tout ensemble rétablissement de sa marine / et de faire venir douze mille iMnyieaii'Siint- Péiersbourg , tenant tous ses alliésiattaeliés à sa personne comme à sa fortune^'qnohjpie op-

PIEUB-LB-^BAND. 167

posés et quelque divers que tussent leurs vues

et leurs intérêts réciproques. Toutes les côtes

de la Suède sur les golfes de Finlande et de

'Bothnie se trouvaient à la fois menacées par

ses vaisseaux. Il fallut livrer bataille près du

bourg de TavasthuSy poste qui couvrait la

Bothnie. Les Russes , pleinement victorieux ,

dispersent toute l'armée suédoise et s'avancent

jusqu'à Yasa : quatre-vingts lieues de terrain

iomhiteùi en leur pouvoir.

Restait aux Suédois une flotte considérable avec laquelle ils tenaient la mer. Depuis longtemps le czar éprouvait la noble ambition de sigmdar les forcesmaritimes créées par son active industrie. En sortant de Saint-Pétersbourg » il venait de rassembler seize vaisseaux de ligne et cent quatre-vingts galères. Il rencontre l'armée navale enn^nie non loin du rivage de la Suède , près de file d'Aland. PkA forts que lui en grands^ai^seaux , les Suédois avaientmoins de galères; infériorité qui les rendait peu

168 PIEBR£-L£-GpKA]p>.

, propres à combattre en pleioe mer y au travar» des rochers qui bordent l*lle d'Aland. Pierre, qui commandait sur sa flotte en qualité de contre-amiral y recevait les premiers ordres de Tamiral Apraxin. Son but était de s*emparer de rile d'Aland. Ses galères s'ouvrent passage sous le canon ennemi; quatre-vingts petites galères sont transportées à bras et remis» à flot dans la haute mer où croisaient ses gros navires. Tout l'équipage tremUait d'abord à cause de l'ignorance des lieux. Pierre garde seul son sang-froid. Il prend une barque , allume de^ feux, signale chaque écueil,. et sauve tout le monde. Le contre-amiral suédois Erenschild croit qu'il va facilement prendre ou couler à fond les quatre-vingts petites galères : il avance pour les reconnaître ; mais il est reçu par un feu si vigoureusement nourri, qu'il voit tomber presque tous ses soldats et tous ses matelots. On saisit les propres galères qu'il avait amenées et le vaisseau qu'il montait; il

' PDSBBB-LB-ORAlfl^. 169"

8e sauve dans une chaloope » mais il est Messe. Forcé de se rendre enfin , il est conduit sur la galère où le czar manœuvrait en personne ; le reste des vaisseaux ennemis regagne la Suède. Stockholm fut plongé dans la consternation ; et l'on ne s'y croyait {dus en sûreté.

Cette victoire d' Aland , sans être aussi décisive que celle de Pultava , fdt plus glorieuse peut-^étre pour l'amour-propre de Pierre. Ce n'était pas ici des Suédois eux-mêmes qu'il avait appris l'art de les vaincre ; il devait touif à son génie créateur, à la supériorité de sa^ tactique ^ à ses premiers efforts pour dompter la nature en se jetant dans l'eau. malgré l'horreur que cet élément lui inspirait dès l'enfance.

Vainqueur des forces navales de la Suède , et plus respecté que jamais de ses alliés , il ne partit pour Saint-Pétersbourg que quand la saison ^ devenue très-orageuse , ne lui permettait [dus de rester sur les mers de Finlande et de Bothnie. Sa bonne fortune voulut encore

170 PIEBRE-LE-GRAIIB.

qu'à son retour dans sa nouyeUe capiUrie, l'ioB pératrice mit au monde une princesse , maû qui mourut un an après. Ayant institué l'ordre de Sainte-Catherine en l'honneur de sa tevam, il célébra la naissance de sa fille par une eùUk triomphale ; et de toutes les fêtes auxqudks 9 avait habitué ses peuples » ce fiit celle ipii leur devint la plus chère.

Un arc de triomphe qu'il avait dessiné Uméme, selon sa coutume , était décoré des emblèmes de toutes ses victoires; les vaiiqueurs passèrent sous cet arc de triomphe : à leur tête marchait l'amiral Apraxin ; puis venait le czar , en qualité de contre-amiral , et après lui défilaient tous les autres officiers , cbacun suivant son grade. L'amiral suédois Ereaschild était à la droite du contre-amiral Pierre son vainqueur y qui demanda le titre de viceamiral, conune récompense de ses services.

On en vint aux voix , et l'on pense bien ^jpi'dies lui furent toutes favorables, surtout à la vue

FIEBBE-LB-6RAIID. 171

i^ErenschiM, ee témoignage vivant de sa récente vietokeé

Afirèa cette cérémonie qui comblait d'allégresse les 8(iectatewii , en leur inspirant à tous me généreuse émulation , Tamour de la patrie et cdai de la gloire , le vice-ianûral Piare proDOBça' ce discoure :

« Mes frères» estril quelqu'un de vous qoA M, pensé , il y a vingt ans , qu'il combattrait avec moi sur la mer Baltique » dans des vaisj^ux «construits par vous-m^es , et que nous aérions établis dans ces régions conquises par ■os faligues «t par jaotre courage ?

« Oa place l'ancien siège des sciences ^ns kiGiice ; puis elles s'étaUirent en Italie , d'où ittis «e répandirent dans IcMites les parties ide l'Eaiope t notre tour est venu , si vous voulez, seoonder ^mes desseins en joignant l'étude k itobéteance. Les arts circulent danslemonde , e/oauÊe le saiig dans te corps bumain ; et peul^Mpe voiit«»ils ^naturaliser leur enq^re au

172 PIERRE-LE-OBANV.

milieu de nous, pour retourner dans la Qièce, leur patrie primitive. J'ose espéra que les nations les plus civilisées rougiront un jour de nos travaux et de notre solide gloire. »

Ces paroles méritaient d*étre consacrées dans la mémoire des hommes* On y volt respirer le génie d*un conquérant fondateur et législateur de son empire. Le czar, par ses travaux y répondit comme cet ancien phyosophe devant qui Ton niait le mouvement: il avait marché. Que dis-je ? il avait conununiqaé le mouvement et la vie à sa nation a longtaanps stationnaire , ou plutôt rétrograde ; car , àma rhistoire des progrès de Tesprit humain, ne pas avancer, c'est reculer. Et les vieux bcrilàrds obstinés , qui continuaient de marcher à reculons, écoutèrent la harangue avec plus de regrets pour leurs anciens usages que d'adnuration pour la gloire de leur maître 1 Mais tes jeunes en furent touchés jusqu'aux larmes»

Tout contribuait d'ailleurs à justifier les

PIKimi-LB-GRAlfD. 173"

(riote[AMiies paroles du czar. Ses ambÂssa- (iedrs revenaieïit lui apporter de Gonstanlinople TiMranee de la paix. Quelque temps aupara- Tant f un enyoyé de Perse était arrivé de la port dé Gha-Ussin , lui amenant , comme préseoi, cinq lions et un éléphant. U reçut aussi une députation du kan des Usbecks, qui lui demandait sa protection contre d'autres Tartares. ïk» exUrémités de TEurope et de l'Asie tout lui rendait hommage. Quel spectacle pour Charles XII , rentré enfin dans ses États , en 1714 1 II trouva l'Europe chrétienne dans ime situation biai différente de celle où il l'avait laissée. Quant aux affaires du nord de l'Europe 9 eHes avaient éprouvé de plus grands changements encore : Pierre en était devenu l'tfbttre ; Pierre , ce rival qu'il avait si longtemps méiNrisé.

Satyfait de posséder la livonie , l'Estonie , la Garélie et l'Ingrie , qu'il regardait comme autant de provinces ajoutées à son empire , le

17i PIBBRB-LB-G«AIID.

czar«'«pplaiidîssaH égalanent d'y avefa* jiM presqœ tonte la FManide^ qnl' lri^ii gffW t t# gage dans- le ca» où Ton pèl arraeher>lv |Nii d'une Yoloiiié de fer ieHe qae edie àm HMnarqiie suédois. Pierre avait fait épouser me fiHe àb SOB frère Ivan, le mois d'avrâde laqnéiie année (1715), au duc de Meddembmuf»

Charte» Léopold ; tous les princes du Nord< m trouvaient être à peu près devenus ses alliés on ses créatures. Ces mariages sont la ressource ordinaire des grands diplomates politiques sur le trône , et Pierre commençait à pénétrer la science diplomatique. On le reconnaîtra bientôt. Cependant , toujours sous les armes, il avait la force d'arrêter en Pologne le parti contraire au roi Auguste ; avec une armée de vingt miHe hommes bien aguerris , il dissipait sans beaucoup defiTorts toutes ces confédératimsiinoes* samment renais^ntes sur cette terfe de liberté anarchique. Fidèle aux traités conclus , la 9w\e Ottomane avait cessé de Ty inquiéter par ses

pmnB-iJB-GiiAirD. 115

Ttrtar». IMli sa pnissanoe et ses projets d*a~ giiïMMsienent éMIenI libres de se déyelc^per dan» bmte leur étendue.

ta»9ttts, les lois et le commerce ne peuvent prospérer qu*à Nombre d'une paix florissante ; or Pierre était en paix avec tout le monde , ezeeplé avec lar Suède , surtout depuis le retour de €har(es XII ; encore ne faisait-il plus que moHement la guerre de ce côté-là ; d*habiles négociations avaient mis bon ordre à Tacharnemênt des hostilités entre les Suédois et les Russes. Nous en dirons un mot plus tard.

Dans la position tranquille dont le czar jouissaity presque chaque jour était marqué par un nouvel établissement pour la marine, pour le commerce , pour les lois et pour la discipline des armées; l'ancien tambour et soldat dans ^ une compagnie moscovite, sous le général Lefort y composa lui-même un code militaire , k l'usage de l'infanterie. L'élève des Suédois s'était formé.

GHAf ITIilB 1(

Pierre entreprend de nouveaux voyages avec Catherine. — 11 visite Copenhague, Schwerin, Avesberg, Brème, Amsterdam , et reste trois mois en Hollande.

Durant le cours de cette année , si féconde pour le czar en prospérités de toute espèce , rimpératrice mit au monde un fils , et réponse d'Alexis, un héritier de l'empire. Mais ce n'était pour les peuples et pour la famille czarienne qu'un faux seniblant de joie domestique et nationale ; car la mort ne tarda pas à enlever l'enfant de Catherine ; et le sort du czarowits fut trop funeste pour que Ton pût regarder

comme un bonheur la naissance d*un fib de ce malheureux prince.

Pierre faisait la guerre en politique ; Charles XII ne l'avait jamais faite qu*en guerrier. Tandis que ce dernier , après avoir défendu pied à pied Stralsund , ne laissait qu'un amas de ruines aux assiégeants , et qu'il transportait le théâtre de la guerre en Norwége, le czar, mécontent de ses alliés , et craignant surtout de trop élever le Danemark et la Prusse naissante sur les débris de la Suède , ne semblait pas loin d'entrer dans les vues du baron de Gortz , ministre alors tout-puissant auprès de Charles.

On a tant parlé de ce conseiller privé d'un évéque de Lubeck , qu'il serait impossible de ne pas en dire un mot dans l'histoire de Pîerrele-Grand.

Les vastes ressorts qu'il faisait mouvoir eussent changé la face de l'Europe; Charles XII, par ses conseils , eût détrôné le roi d'Angleterre et rendu le trône de Pologne à Stanislas ; et

PIEBRE-LE-GRAND. 170

le baron de Gortz serait de nos jours un grand homme , plus grand que les Oienstiem , les Ximenez , les Richelieu ; car nul honune d*Ëtat n'eut un esprit plus délié ni plus entreprenant ; inépuisable en ressources, ne trouvant jamais rien de trop hardi,- ni de trop difficile ; aussi insinuant dans les traités qu'audacieux dans Texécution ; sachant plaire , sachant persuader; entraînant les cœurs par la chaleureuse vivacité de son génie , après les avoir séduits par la douceur de ses paroles. Avec tant de moyens fascinateurs cependant, la mort de Charles ayant fait évanouir ses projets , il paya de sa tête l'honneur d'avoir gouverné le plus opiniâtre et le plus inflexible des despotes.

Pierre connaissait une partie des entreprises de Gortz ; mais connue il se piquait avant tout d'être fondateur, législateur d'un grand empire , vrai politique , et qu'il préférait les mesures justes et raisonnables aux tentatives extraordinaires , il se tenait dans Texpectative ,

ne se commettant en rien, attendant tout do temps et des événements.

Et puis il avait besoin de faire de nouveaux voyages sans cesse interrompus par la guerre, et repris continuellement , presque toujours avec son épouse Catherine , qui , rendue à peine à la santé , le suivait sur terre et sur mer dans toutes ses courses. L'héroïne du Pruth ne connaissait pas les mœurs délicates et molles des femmes ordinaires ; c'était une véritable Spartiate.

<f Madame , lui dit un jour le czar , c'est avoir assez fait en Europe l'ouvrier voyageor pour m'instruire ; il est temps d'y entreprendre un second voyage de pur diplomate. » Et il appuyait, en riant, sur ce dernier mot. a Le moment est venu pour nous , ajoutait-il , de peser le secret de toutes ces cours si fameuses ; car il se prépare une grande révolution. Gortz me l'a fait savoir, et je crois à Gortz, si je puis percer, comme il me Ta fait espérer, un canal du

Holstein dans la m^er Baltique. Parton» donc y Madame; visitoiis d*abord nos plus proches alliés. D

Cela dit , le couple voyageur part pour Copenhague. On y voit le roi de Danemark.

Pierre n'était pai%irës-content de cet allié4à , et pour cause ; il le lui fit bien sentir.

<c Ah ça I mon frère Frédéric , s*écria-t-il en s'élançant tout botté dans le cabinet du monarque y savez-YOus que Yismar appartenait de droit à mon neveu le duc de Mecklembourg ; on vous Ta laissé; fort bien I j*y renonce pour mon propre neveu , mais sous la condition que vous me ferez dîner avec le général suédois Steinbock , votre prisonnier de guerre. »

Le roi de faire la grimace à pareille demande. Mais il n'ose refuser au puissant allié qui pourrait exiger de lui bien plus encore. Voilà donc Steinbock à table entre Frédéric IV et Pierre V\ Celui-ci r avait voulu absolument. Dans sa dure prison , le mdheureux lieutenant de Charles

182 PIEKRE-LE-GBÂND.

ne s'attendait pas à recevoir un tel bonneor. Pierre trouva dans la personne de Steinbock h courage malheureux ; il lui proposa même d'etn trer au service de la Russie , si les huit miDe écus exigés pour sa rançon n'arrivaient pas. A cette offre inattendue , Steinbock s'écria vifement : « Plutôt mourir mille fois dans les fers , que de trahir mon prince et mon pays , surtoat cpiand ils sont malheureux ! »

Steinbock ne croyait pas avoir deviné û juste pour lui-même. Quelque modique que fût la sonune exigée pour sa rançon , on ne pat la trouver , et il resta prisonnier dans Copenhague jusqu'à sa mort. Mais le cri d'indignation avec lequel il venait de repousser les offires du czar ne le rendit que plus estimable aux yeux de ce prince. « Messieurs , dit-il en sortant de table et en parcourant d'un regard toute la salle , voilà comme on doit servir son maître et sa patrie. »

A Lubeck , nos voyageurs visitèrent l'évéque-

PIERRE-LE-GRANB. 183

administrateur du Hôlstein, duché qui apparfenait au neveu de Charles XII ; et dont les alliés s'étaient mis en possession. Pierre rendit au vénérable prélat un hommage que méritent si bien de recevoir , même de la part d'une tête couronnée , les pieut ministres de la religion , ces dignes et augustes représentants de Jésus- Christ sur la terre.

Puis on pousse la tournée voyageuse jusqu'à Schwerin , ville appartenante au roi de Prusse ; on passe en Finlande par Neustadt , où l'on devait signer , après la mort de Charles Xn , le traité de paix définitive avec la Suède. On visite le monarque prussien dans la petite ville d'Avesberg. De la conunerçante cité de Hainbourg et de ceUe d'Altena, récemment brûlée par les Suédois, on descend l'Elbe jusqu'à Stade ; on traverse Brème.

Ici , station forcée de quelques heures. Le magistrat du lieu ne voulait rien perdre d'un feu d'artifice et d'une superbe illumination pré-

parés de longue main , mais qu'il disait atoir improvisés en l'honneur du czar* Le dessiii formait ces mots en cent endroits : Notre Vr béraleur vient nom voir, a Libérateur t soit, dit le czar , mais vous appartenez maintenant au nouveau roi d'Angleterre , qui vous a payés en bons écus d'Allemagne. » Cependant notre grave magistrat ne tenait pas quitte son royal hôte, n es^ya de le haranguer, tout en bégayant. « Grâce de votre éloquence I » murmura Pierre d'une voix brusque , tant il était impatient d'en flnir avec les fusées et les lampions brémoîs I A la fln il s'échappe sans daigner saluer le malencontreux orateur.

Enfin il revoit Amsterdam , Amsterdam si cher à ses premiers souvenirs ; il s'imagine qu'il va pénétrer dans cette petite chaumière de Saardam où y dix-huit années auparavant , il avait appris l'art de construire les vaisseaux. Tout était changé : en place de la chaumière s'élevait une maison agréable et commode, appelée la

PISMEB-LB-GBAIÎD. 185

^iutl0ondu Prince. « Bahl bahl oe n'est pas ça y murmurait Pierre , il n'y avait point alors ^ prince ici| mais un simple et laborieux ouvrier diarpentier , semblable à ces braves gens <iui m'environnent. N'est-ce pas, mes amis?

disailrii à la foule devenue de plus en plus nombreuse. Vite, renversez-moi cette belle maison , rendez-moi ma petite chaumière de travail , et mettez-y pour toute inscription : Atelier de PeUrbas. »

Ce disant y il distribuait force poignées de main entre ses anciens compagnons de chantier. « Je ne suiâ pas changé , répétait Pierre , puisque je viens vous voir , et que je travaillerai encore avec vous. Non , rien n'est changé ; c'est un ouvrier de plus qui revient à Saardam , et un bon ouvrier , je m'en flatte. — Vive Peterbas ! vive Peterbas 1 » telle était la bruyante réponse de tous les assistants. Ce hourra d'exiriosions démonstratives trouvait de l'écho tout le long du rivage. Qu'on juge par là des tran»-

186 PIERRE-LKH^RANir.

ports d'allégresse avec lesquels le czar fat reça d*un peuple de cotnmerçants et de marins dont il avait été le compagnons et qui rayawDl aidé à construire son premier yaisseta, k Sainl^Pierte; dans le vainqueur de Pultava,.

c'était leur propre élève qu'ils croyaient voir, a C'est nous, disaient-ils , qui lui avons enseigné à créer chez lui le commerce et la marine ; c'est chez nous qu'il est venu apprendre à gagner des batailles navales ; notre ancien camarade est le czar, l'empereur de toutes les Russiesl »

Tout ceci sans doute est bien éloigné de la délicatesse des mœurs modernes. C'est ce qui fait que l'histoire de Pierre-le-Grand excite à un si haut point la curiosité.

La présence de Catherine manquait au tableau que nous venons de tracer. Elle était restée malade à Schwerin , et sur le point de devenir mère pour la seconde fois. Mais à peine se vit-elfe en état départir , qu'elle vouhit aller

PIllll-iiJE-eBAlfB. 197

ftijoâBdr&fe-eur. Lfi»dMdeiire l'ajMil suppiûie & Ve9Bl> eHe y mit au mande nftpridce qniiie véeoi^ 91'wi jour. Dix jours après^ elle élml dans Àm8tardam« Quelle force et quel courage I mais c'était la oiaiine; c'était fépou§a de KerreF.

L'intrépide voyageuse revit aini cette ohau«mière de Saardam où son royal époux avait travaillé de ses mains. Elle fut moins choquée que lui de la maison agréable et commoie qui avait remplacé l'humble atelier de travail ; rien de plu^ naturel : il y a chez les femmes je ne sais qud goût exquis des convenances qui ne les quitte jamais. Élevez tout à coup par un jeu du sort une paysanne sur le trône , elle n'y sera pas déplacée. C'est l'histoire de Catherine ; et puis , d'ailleurs , tout ce qui contribuait à rendre hommage aux nobles travaux du czar flattait singulièrement Tamour-propre de l'impératrice.

Les deux époux , sans suite et sans appareil ,

allèrent , comme de simples bourgeois , dîner chez un riche charpentier de vaisseaux du village de Saardam. Ce charpentier s'appelait Kalf; c'était le premier Hollandais qui eût conunercé h Saint-Pétersbourg , dans cette seconde capitale fondée par le génie de Pierre, et qu'il embellissait chaque jour avec tant de joie. On peut , d'après cela , juger du plaisir qu'éprouva le czar à la table du charpentier Kalf.

Il resta trois mois en Hollande , tour à tour diplomate et charpentier, constructeur de vaisseaux et organisateur de plans politiques. Mais bientôt se passèrent de graves événements.

(BEAPITIB XI

Pierre , après ayoir mis bon ordre dans ses États , passe en France et arrive à Paris.— Réception qai loi est fiiite. — n TÎsite tout ce que la capitale de la France offre de curieux et de remarquable.—Dlner à Petitbourg chez le duc d*Antin. — lUnsions. — Surprises. — Pierre, avant de quitter la France , va voir à Saint-Cyr madame de Maintenon.

Les ministres de toutes les cours affluaient m Hollande , au petit village de, La Haye , devenu, depuis la paix de Nimëgne et d'Utrechty le centre des négociations de l'Europe. C'était récole diplomatique où venaient s'instruire les plus illustres voyageurs. Déjà se jetaient les premiers fondements d'une grande

révolution. Informé du commencement de ces secousses, le czar prolongea son séjour dans les Pays-Bas , afin d'être plus à portée de voir ce qui se préparait à la fois au nord et au midi y et pour méditer sur le parti qu'il devait prendre; car il n'était pas sans reconnaître depuis quelque temps combien sa puissance, toujours croissante y portait ombrage à ses alliés. Le moment était venu pour lui de sentir à sos dépens qu'un grand prince a souvent plus de peine avec ses prétendus amis par alliance qu'avec ses propres ennemis.

Il avait bien mortifié passagèrement le roi de Danemark dans sa visite à Copenhague. Mais Frédéric n'en gardait pas moins Yismar , après en avoir fait démolir les fortifications ; double motif de mécontentement pour le <^ar . Il protègent ouvertement contre la noblesse du pays son neveu le duc de Mecklembeiffg ; mais rallié de T Angleterre , Georges r% 'pvetégeait la noblesse.

PIEHBE-LE-GRAND. 191

Enfin son allié de Pologne y ce roi Auguste » naguère encore si chanceux , ce malheureux électeur de Saxe , éternellement secouru de sa bourse et de ses troupes , commençait luimême à très-fortement l'indisposer. Le comte Flemming , son premier ministre , aurait voulu faire secouer à son maître le joug de la dépendance imposé par la force et par les bienfaits. La reconnaissance n'est pas d'ailleurs la vertu des souverains.

C'était le refroidissement d'Augustequi poussait surtout Pierre à écouter les propositions de Gortz. Cependant , quoique ce dernier fût aussi à La Haye , comme tous les autres plénipotentiaires, le czar ne le vit point en personne , de peur d'alarmer ses autres alliés , les états généraux attachés au roi de la Grande-Bretagne.

Les ministres russes ne virent le baron de Gortz que secrètement; encore ne fut-ce. qu'avec de grandes précautions, sans lui donner d'espoir et sans prendre aucun engagement.

192 PIERRE-LE-C»ANB.

Cependant on arrête sur les frontières d'ArO' heim le baron de Gortz , on Tinterroge , od le traite en criminel, et quoiqu'il portât de»

lettres de ministre plénipotentiaire du roi Charles XIII Tous les autres ambassadeiff»

crient à la violation du droit des gens, a SauYe qui peut! disait le czar. Après tout, mon frère Charles n*a que ce qu'il mérite. Et mon pauvre Patkul ! mon pauvre Patkul I Allons en France; j'ai besoin d'examiner de près si le régent de là-bas est bien affermi, o

Nous avons déjà dit que Pierre n'entendait pas le français ; ce qui devait hii faire perdre le plus grand fruit de son voyage. Mais il n'en pensait pas moins qu'il y avait beaucoup à voir chez un peuple intelligent, belliqueux, remuant, raisonneur , d'un caractère tourné vers les hautes entreprises , d'un esprit enclin aux promptes conclusions , discipliné dans l'action , indocile dans le repos. Le réformateur de toutes les Russiés ne pouvait s'instruire à meil-

PIERBE-LE-GRAND. 193

lenre école, a J'ai besoin , se répétait-il, de les étudier un moment, ces Français, qui sans cesse interviennent dans les destinées de l'Europe. Allons en France. »

Ayant donc mis assez bon ordre dans ses États pour n'y rien avoir à craindre , ni au dedans kii au dehors , Peterbas quitte la hache et l'enclume ; il redevient diplomate-observateur , et arrive à Paris.

n n'y arrivait pas à propos. Philippe d'Orléans , régent de France pendant la minorité de Louis XY, pétillait d'esprit et de saillies. Mais c'était un administrateur frivole , trop frivole même, puisqu'il négligeait les affaires sérieuses de son administration. Plus les dernières années du règne de Louis XIV avaient été sombres et tristes , plus la gaieté française , tenue longtemps en bride , avait pris plaisir à se tourner vers les futilités. Au caractère froidement guindé du grand siècle , succédaient les folles saturnales de la régence. La manie du

jour était de ridiculiser tous les actes politique^ de Louis-le-Grand ; et jamais peut-être il n© fut ni plus grand ni plus regrettable par comparaison. Quant au peu d*hommes de bon sim qui restaient encore dans ce beau royaume, par un pressentiment funeste et trop tôt réalisé , ils gémissaient de cette mesquine transition d'un long siècle de gloire au règne du favoritisme, des courtisans et des généraux incapables. Encore une fois , Pierre n'arrivait pas à propos en France. Quels fruits réels pouvait-il recueillir de ses observations chez un peuple corrompu et mal gouverné? Sans l'extrême justesse de son esprit, il n^aurait rapporté que des erreurs de ce voyage.

Cependant jamais prince étranger, sans excepter même les empereurs Sigismond et Charles-Quint , n'était venu parmi nous dans un but plus flatteur pour notre orgueil national. De purs intérêts de politique avaient amené ces derniers à Paris. Mais Pierre , mal-

PIERBE-LE-GRAND. 195

gré toutes ces velléités de diplomatie , n'y voulait séjourner quelque temps que pour s*instruire. Les arts perfectionnés en France devaient donc faire de son voyage une époque à jamais mémorable , pour lui du moins. Des imprudences , de vaines formalités faillirent tout rompre : il y mit bon ordre.

On envoie d'abord à sa rencontre le maréchal de Tessé , avec une longue suite de seigneurs , un escadron des gardes royales , et les carrosses du jeune roi de France. Mais telle fut, selon son ancienne coutume, F extrême diligence du czar , que déjà il entrait à Goumay , quand les équipages n'étaient encore qu'àËlbeuf. On lui donna d'ailleurs sur la route toutes les fêtes que voulut bien subir sa simplicité ennemie de tout appareil. Dès les premières il y eut lassitude ;. ce qu'il manifesta par des gestes significatifs. Les fêtes cessèrent.

On le reçut le premier jour au Louvre , où l'on avait préparé pour lui le grand apparie-

ment, et d'mtres presque anssi magnifiques pour sa suite , qui se compoaait des princes Kourakin et DoIgiNrooki, dn TÎce-chanoditf .

baron SchaflGrof, de rambassadeor Tobtoy, etc., etc. Le régent ordonna de loger et de senir tonte cette conr arec le plus grand luxe. Philippe d'Orléans arait trop de goât et de finesse d*e^rit pour ne pas chercher à faire oublier an czar le refus de réception qu'il avait autrefois essayé de Louis XIY , mais Pierre n'en perdait point la mémoire. Piqué de ce refus y il se montra plein de hauteur envers la famille royale.

Cependant les dames de la cour étaient eu— rieuses de voir Vours de la mer Baltiqw , U cosaque du Tanats , qui faisait fi des plus belles fêtes parisiennes. Mais Pierre déconcerta tous leurs plans de curiosité féminine, a Je ne suis pas venu , disait-il , pour servir de spectacle à des femmes; je viens pour voir des hommes , si c'est possible, et pour étudier tout ce qui

PIERBE-LE-GRAND . 1 97

peut m'être utile; arrière donc aussi tout vain cérémonial qui me générait et qui me ferait perdre du temps. » Cela dit , il court se loger le soir même à l'autre bout de la ville , hôtel Lesdiguière y rue de la Cérisaye , près l'arsenal.

Le régent de France vint le lendemain rendre visite au czar. L'entretien, qui eut lieu par interprète , fut court et sans beaucoup d'intérêt. Toutefois Pierre fut assez content de Philippe d'Orléans 9 qui sut, avec toute l'urbanité française y adresser au czar quelques compliments mérités.

Le surlendemain , on conduisit à l'hôtel Lesdiguière le roi encore enfant et accompagné de son gouverneur, le maréchal de Yilleroy. Puis on eut l'adresse d'épargner au czar la gêne de rendre la visite inunédiatement après l'avoir reçue; deux jours d'intervalle s'écoulèrent, pendant lesquels Pierre visita l'arsenal , l'Observatoire et les Gobelins ; il ne perdit pas un moment.

.;:. ■ ■ -^ (le

?rfràïv

- . ■ IN le

pierre-le-gband; 199

ses pieds tous les chefs-d'œuvre, en le suppliant de vouloir bien les prendre. Allait-il visiter les belles tapisseries des Gobelins , les ateliers des peintres et des sculpteurs , le cabinet des orfèvres du roi et des ouvriers qui fabriquaient des instruments de mathématiques , tout ce qui paraissait mériter son approbation lui était aussitôt offert au nom du souverain.

Mécanicien, dessinateur, géomètre, etc., Pierre alla voir l'Académie des Sciences , qui se para ce jour-là, dit Fontenelle, de tout ce qu'elle avait de plus beau. Mais il n'y avait , à coup sûr , dans la docte Académie , rien de plus rare ce jour-là que Pierre lui-même. H y corrigea de sa main plusieurs fautes de géographie sur les cartes qu'on y avait de son vaste empire , dans celles surtout de la mer Caspienne, n devint un des mt^mbres de cette Académie , et entretint, depuis, une correspondance suivie d'expériences et de découvertes avec les membres, dont il se disait le simple collègue.

200 PIERBE-LE-GRAlfD.

Od sait de quels transports 9 fut saisi en voyant le tombeau du cardinal de Richeliai.

C'était moins la beauté de ce chef-d'œuvre de sculpture qui le frappait > que Timage d'un ministre qui s'était rendu si célèbre en agitant toute l'Europe. Il ne put s'empêcher , près du monument, de penser aux Gortzetaux Albéroni.

cf Grand honune I s'écria-t-il quand il &air brassa respectueusement la statue de celui qui avait ressuscité la gloire anéantie de la France après le meurtre d'Henri lY ; grand homme I pourquoi n'es-tu pas né sous mon règne I je , t'aurais donné la moitié de mon empire pour apprendre de toi à gouverner l'autre. »

Pierre vit aussi l'Académie française; et l'un des interprètes lui dit : « C'est Richelieu , c'est votre héros qui l'a fondée.

— Elle manquait à la gloire et à l'honneur de la France y s'écria le czàr, et je ne suis pas surpris que Richelieu ait voulu doter son pays de cette illustration nouvelle. »

H alla le même soir au spectacle , dans la loge du régent. Le prince y assistait à ses côtés. On représentait une assez mauvaise tragédie d'une demoiselle Bernard, nièce deFontenelle. C'était la mort des fils deBrutm. On expliquait tout à Pierre 9 qui écoutait avec la plus grande attention. Au moment de la catastrophe y lorsque l'inflexible consul fait tomber sous la hache du licteur les deux têtes des rebelles : « Bien I très-bien 1 s'écria le czar, en se levant tout à coup ; les lois de Rome ne méconnaissaient pas la puissance paternelle. Je veux faire un code ou j'ajouterai encore à ce droit qui ne sera jamais trop grand en Russie , connue partout ailleurs, o

Quelques jours après , Pierre alla dîner à Petitbourg chez le duc d'Antin. Qui ne connaît les tours de force vraiment miraculeux de ce seigneur pour enchanter de surprise et d'admiration les nobles convives qu'il recevait 1 Un jour, visité par Louis XIV, s'apercevant que

certains arbres de son parc semblaient avoir gêné ia vue déjà très-obsçurcie du vieux monarque , il les fait scier pendant ia nuit même, ayant soin de placer dès le matin , tout près d'eux , des gens de la maison pour exécuter ses ordres. Le lendemain, au point du jour , quand Louis vint prendre congé de son hôte, le duc eut soin de l'amener au même endroit que la veille. c( Sire , dit-il , hier ces vilains arbres que vous voyez encore debout paraissaient choquer votre excellente vue qui plonge si avant par delà rhorizon. Dites un mot, et ils disparaissent.

— Soit 1 » reprit en riant le roi.

Aussitôt les arbres tombent et roulent, comme par enchantement , à ses pieds.

C'était le sublime de Tart de la flatterie.

L'ingénieux courtisan résolut de se surpasser en rhonneur du czar Pierre. A la fin du repas, ce prince vit son portrait, qu'on venait de peindre , apparaître tout à coup dans la

salle, n sentit qu'en France on savait mieux que chez toutes les autres nations de la terre , assaisonner de grâce et d'exquise délicatesse les devoirs de l'hospitalité.

De nouvelles surprises non moins flatteuses Tattendaient.

C'était alors en France la plus belle saison de Tannée. Le repas avait eu lieu dans une salle donnant sur ce fameux parc de féerique mémoire > que Louis , d'un seul mot , avait dépouillé de tous ses arbres. Toutes les fenêtres étaient ouvertes. Par un eflFet pyrotechnique déjà connu , tout à coup le ciel s'enflanmie , le canon gronde , les sifflements des balles se font entendre à l'oreille du czar. « C'est ma musique de Pultava I » s'écrie-t-il ; et Pultava de lui apparaître aussitôt sur sa rivière de Vorskl et la chaîne de montagnes qui la dominent au nord. L'infanterie russe , habillée à l'allemande et que Pierre avait organisée le premier ; le général Bauer à la droite ; Menzikoff à la gauche , Sheremetof au

20i PIERRE-LE-GRAUD.

centre ; les piques et le brancard de GhariesXU ; les habits et le chapeau du vainqueur tout percés de balles, et la fuite précipitée de Torgueilleax Suédois y et le passage du Borystëne , et les quatorze mille fantassins ennemis faits prisonniers de guerre par les dix mille cavaliers de Menzikoffy etc., rien ne manquait au tableau.

Le duc d'Antin parlait toutes les langues de l'Europe.

ce César est-il content ? » demanda-t-il en hollandais à son royal convive ; et César, pour toute réponse , presse avec tant d* émotion la main du petit-maitre parisien , qu'il le fait crier de douleur.

a Vous le voyez , Sire , dit le duc d'Antin , nous sacrifions jusqu'aux souvenirs de notre ancienne alliance avec la Suède, pour fêter dignement le plus auguste des hôtes. » Le czar pleurait de joie.

On passe dans le jardin. Nouvelles surprises , nouveaux changements à vue d'œil. Sur un

PIERBE-LE-OBAND. 205

^^uneiise étang , en forme de bassin , figuraient ^^«Dt quatre-yingts petites galères , ou bateaux B^rUfidels, comme ceux dont s'amusent les enfants. Puis , sur deux lignes différentes , des cygnes au blanc plumage fendaient d'une aile ^majestueuse une large nappe d'eau toute resl^endissante de lumières. Les cygnes argentés, c'étaient les grands vaisseaux suédois et moscovites. Pour compléter enfin le prestige d'optique et d'illusion, des joncs placés de distance en distance', à fleur d'eau , représentaient les écueils qui bordent File d'Aland. L'équipage du czar hésite d'abord ; un silence morne et semblable à la crainte règne dans toute l'armée navale des Russes , quand tout à coup survient une dialoupe. On allume des feux, les écueils sont signalés, la flotte russe est sauvée. « Victoire 1 victoire 1 » crie-t-on bientôt sur le rivage. L'amiral suédois ErenschUd est fait prisonnier par le czar en personne , qui, rentrant victorieux à Saint-Pétersbourg,

206 PIERRE-LE-GRAUD.

est proclamé yice- amiral pour prix de se^ services.

a Ayons-nous passablement figoré la yicloir^ d'Aland? demanda le duc d'Antin y d'un ton^ modeste et presque timide. Le grand homme de mer nous pardonnera4-il une si faible exécution? »

Pierre cette fois faillit T étouffer de caresses dans ses rudes étreintes.

Chez Samuel Bernard, ce fut tout autre chose. L'opulent financier reçut le czar dans sa belle propriété d'Ëlysée-Bourbon. Comme il aimait passionnément toutes les choses d'éclat, genre de gloire assez rare dans les hommes de sa profession , il fit placer au dessert devant Kourakin, Dolgorouki, Schaflirof et Tolstoy de vastes plateaux d* argent remplis de louis d'or.

Ceux-ci regardaient le czar , et semblaient lui demander s'ils devaient prendre.

a Prenez, Messieurs, prenez, dit en riant

P1£RRE-LE-GRAND. 207

leur maître; ces médailles-ià valent bien la petite monnaie de cuivre que fait distribuer mon frère Charles , d'après les conseils de son baron de Gortz. » Puis , s'adressant à Samuel Bernard , il lui dit : « J'aurai besoin de vos millions pour faire la guerre ; car, si l'on veut y ï'éussir, il faut de l'argent , de l'argent, et toujours de l'argent. J'ai retenu cette maxime de ïnon professeur de géométrie, Fergusson, lequel la tient , me disait-il , d'un vieux général français du nom de Trivulce , je crois. »

Ayant entendu dire que madame de Maintenon avait failli supplanter le régent pour mettre à sa place le duc du Maine, son élève, il ne voulut point sortir de France sans avoir vu cette femme célèbre. Elle était alors à Saint- Cyr, dans son lit, malade et presque agonisante. Il arrive sur les quatre heures du matin, ouvre brusquement les rideaux du lit pour se soustraire au cérémonial, et contemple quelque temps avec attention la veuve du grand roi.

208 PIERBE-LB-GRAND.

«C'est là madame de Maintenon! dit -il.

Jamais cette femme-là ne m'eût sauvé an Prath. Catherine vaut bien mieux. »

n ferme les rideaux , et se retire aussi vite qu*il était venu.

roDi

CH&IPITIB ÎII

Pierre ya rejoindre Catherine en Hollande. — Us traversent ensemble la Westphalie et descendent à Berlin. — Ils y sont reçus sans faste , sans étiquette , par le roi Frédéric-Guillaume !•'. — Pierre poursuit le cours de ses voyages. — Il Mt imprimer le code militaire qu'il a composé. — Son inflexible rigueur à Tégard des sénateurs de Moscou , du prince Menzikof et même de Catherine.

En quittant Paris , Pierre alla rejoindre sa femme qui l'attendait en Hollande ; puis il continua ses voyages avec Catherine. Ils traversent ensemble la Westphalie, et descendent à Berlin sans nul appareil. Le fastueux électeur de Brandebourg n*était plus. Son fils Frédéric- Guillaume r^ reconnu roi de Prusse, aussi

ferme , pour ne pas dire aussi dur, et, tranchons le mot , aussi avare que son père s'était montré faible et prodigue , était encore plus ennemi que Pierre de toutes les vanités du cérémonial et de rétiquette. Quel contraste avec le luxe de la régence et de Tesprit français 1 Ne se servant jamaisqued* un fauteuil de bois, vêtu en simple soldat, Frédéric-Guillaume, père du grand Frédéric , s'était interdit toutes les délicatesses de la table et toutes les commodités de la vie. Pierre était loin du Louvre , du duc d' Antin et même de l'hôtel Lesdiguière de la rue de la Cérisaye.

Lui et sa fenune ne s'en trouvèrent que plus à leur aise ; car leur vie était simple et austère. Qu'un hasard , qu'une alliance imprévue , déjà méditée par Gortz , eût réuni tout ensemble Frédéric-^Guillaume , le czar, la czarine et Charles XII avec son éternel habit de gros drap bleu, on aurait vu quatre têtes couronnées faisant moins de bruit et d'éclat extérieur qu'un

PIBRRE-LE-GRAND. 211

bourgeois aisé de Paris. De si nobles exemples sont une honte pour le luie et la mollesse des particuliers.

Le roi de Prusse crut devoir néanmoins donner quelques Avertissements à ses nouveaux hôtes. Nous n'en citerons qu'un seul. Qu'on juge par celui-là de tous les autres. Certain soir, après un dîner trës-splendide pour... le roi de Prusse ( il y avait eu six plats à table ; de là cette fameuse pièce allemande : Pas plus de six plats 1); certain soir donc on fit de la musique , on dansa , même on valsa. C'était surtout la valse allemande qu'aimaient le czar et Frédéric-Guillaume. En vain Catherine et la reine de Prusse, Marie Dorothée, voulurentelles s'abstenir de valser , les maris l'ordonnaient ; il fallut obéir. Le gigantesque Orlof , colosse de six pieds , et d'un nom inconnu jusque alors en Russie ( il n'était qu'un simple soldat du czar Pierre ) ; Orlof, s' emparant de la pauvre Mafie Dorothée , la fait voltiger et pi-

312 PIEBBE-LE-GRAND.

rooetter durant trois heures consécutiyes , de toute la force de ses bras d'Hercule. Pendant ce temps-là , Catherine subissait le même supplice entre les mains de fer d*une autre recrue non moins athlétique, que Frédéric -Guiflaume avait fait tout récenunent enlever pour composer son régiment de géants.

Trois heures de torture valsante I c'était pis que le knout , la schlague et les batocks. Puis , tant que dura cette petite fête récréative, les deux princes se tenaient les côtes à force de rire. Tels étaient les amusements du czar auprès de son délicat allié le roi de Prusse. Avouons qu'il y avait un peu moins de laisseraller à la cour de France.

Malgré toutes les antipathies de Pierre F pour les mœurs françaises , son voyage auprès du régent ne lui fut pas inutile. Il ne pouvait même retirer que des fruits réels d'une semblable alliance avec un peuple commerçant et industrieux , qui perfectionnera toujours ce que

les autres nations auront inventé. Il se serait borné à emmener avec lui quelques-uns des gens du duc d'Antin , qu'il aurait plus ingénieusement organisé les grandes fêtes publiques de Saint-Pétersbourg et de Moscou.

Mais nous Taccusons à tort. Il eut le bon esprit de ramener à sa suite plusieurs artisans français, ainsi qu'il l'avait fait en Grande- Bretagne. Rien ne lui fut plus facile d'ailleurs. La politesse de toutes les nations chez lesquelles fl voyagea , se faisait comme une sorte de gloire d'aider, dans ses vues de réforme , un législateur qui voulait fonder une patrie nouvelle et la familiariser avec tous les arts. C'était à qui s'empresserait de coopérer à cette espèce de création, surtout depuis l'accroissement de la puissance des Russes.

Le czar minutant donc , dès cette époque , un traité de commerce avec la France , le remit entre les mains de ses ministres aussitôt qu'il ftit de retour en Hollande. Ce traité , loin de se

21 i PIERRE-LE-GRAKD.

rapporter uniquement au conunerce, concernait la paix du Nord. Le roi de France et le roi de Prusse (c'était alors l'électeur de Brandebourg] ayant accepté le titre de médiateurs qu'il crut devoir leur donner, il faisait par là clairement sentir au souverain de la Grande- Bretagne qu'il n'était pas content de ses procédés.

C'était là ce qui soutenait en apparence les vues ambitieuses de Grortz , qui , de ce moment, fit tout mouvoir pour unir ensemble le czar et Charles XII , pour susciter de nouveaux ennemis à Georges de Hanovre , devenu roi d'Angleterre, et pour prêter la main, de l'une à l'autre extrémité de l'Europe, au ministre d'Espagne Albéroni. Gortz, qui vit alors publiquement les plénipotentiaires et ambassadeurs du czar à La Haye , leur déclara qu'il avait plein pouvoir de ratifier la paix avec les Suédois.

C'était beaucoup s'avancer; car en tenait-il

la promesse de la bouche du czar en personne? révénement ne le fît pas voir. Plus fîn que le conseiller si délié de Lubeck y parce qu'il était plus puissant, Pierre le laissa préparer toutes ses batteries de contre-révolution européenne , sans y toucher le moins du monde : prêt à s'unir au monarque suédois, mais aussi à poursuivre les hostilités ; toujours lié matériellement avec le Danemark y la Prusse, la Pologne , et même en apparence avec l'électeur de Hanovre; Pierre P**, fondateur et législateur de toutes les Russies , était déjà comme le résumé vivant de la politique moscovite et du système que suivront toujours les autocrates de ce vaste empire.

Donc le dessein arrêté chez lui d'une manière fixe et irrévocable , c'était de tirer parti des circonstances. « Profitons d'abord, se disait-il en lui-même , de la belle position que je me suis faite, pour perfectionner , autant qu'il me sera possible, tous les nouveaux établisse-

216 PIERRE-LE-GRAUD.

ments. Négociations , intérêts respectib- des différentes couronnes, lignes > amitiés, défiances, inimitiés politiques, tout cela n'est que variable , sans consistance et sans dorée : presque chaque année, nouvelles vicissitudes, crises nouvelles I ... Et puis , le plus souvent il ne reste aucun vestige de tant d'efforts diplomaUques. Vingt traités conclus avec vingt nations diverses deviennent quelquefois moii» utiles qu'une seule manufacture bien établie. Voyageons, mûrissons, perfectionnons nos plans de réformes sociale et législative. x>

Et Pierre continuait de voyager.

Ses voyages seuls en auraient fait un honcmie extraordinaire ; car on ne verrait pas sans je ne sais quel sentiment de curiosité respectueuse, un simple particulier qui, parmi nous , pour son plaisir uniquement , eût fait la cinquième partie des voyages qu'entreprit le czar pour le bien de ses États.

Il quitte avec sa femme les rudes valseurs

PIERBE-LE-GRAND. 217

de Berlin , et se dirige à Dantzick. Protecteur dans Mittaa de sa nièce , la duchesse de Courlande y qui est devenue veuve , il court inspecter toutes ses conquêtes , prescrit de nouveaux rë^^ements à Saint-Pétersbourg, se rend à Moscou, sa vieille capitale, pour y faire reconstruire des maisons de particuliers qui^ Tiennent de tomber en ruine ; de là , se transportant à Czarisin, sur le Volga, il réprime les incurdons des Tartares du Kouban : au Tanafô , il construit les lignes du Volga ; puis d'un fleuve à Tautre il fait élever des forteresse» de distance en distance.

Ce qui ne Tempéche pas de faire unprimer^ dans ce temps-là même, le code militaire qu*il a commencé. Certes, il en avait le droit, puisqu'il était le premier organisateur de l'infanterie russe, ou potiechnie, compagnie qui ne fut d'abord formée que de cinquante hommes , et qui , depuis , reçut de jour en jour des accroissements nouveaux. Ces fantassins, modelés

2 1 S PICWE-LE-C^Eâim,

sur le patron germanique » étaient habillés, armés çt exercés à Tallemande..

n a le temps encore , et tonjfmrft la mémi année , d'établir une chambre de justice», pour examiner la conduite de ses ministres ^ et poof remettre de Tordre dans l'administration financière : quelques coupables obtiennent leur grâce; d'autres sont punis. Son favori tout^ puissant, le prince Menzikof, eut bescHn luimême de toute sa clémence. Ce gpuvera^ir des plus grandes villes du plus vaste des empires était devenu si riche par ses rapines ,, qu'il pou^ vait aller de Courlande^en Perse , disait la firor verbe moscovite, sans cesser de coucher sur ses terres. Son terrible maître, du reste, était loin de l'épargner. Il lui fit plus d'une fois rendre gorge sous le poids des amendes et à grands coups de canne. Qui aime bien, chàtk bien ! Pierre savait pratiquer{merveilleusement cette maxime. Il brisait sa canne sur le dos des plus graves sénateurs de Moscou, lorsqu'il

pensait avoir lieu de se plaindre de leur conduite; le prince Menzikof ne pouvait donc être exempt de la bastonnade: c'est ce qu'il éprouva dans cette dernière occasion , quoiqu'il fût le premier Russe qui eut reçu de Frédéric-Guillaume la décoration de l'Aigle- Noir. Pierre assonmia de coups le décoré du monarque prussien.

La canne du czar ne cessait de fonctionner sans ménagement pour l'âge et même pour le sexe. Caiheriiie elle-tnertie afiirtifpu'ïë diiiô', si elle n'eût craint la récidive des mains d'un trop irascible époux. Pour en finir avec tes coups de canne , bientôt nous rapporterons une aventure tragique et vraiment dé jrtOrtibte ; qui devait ouvrir le procès de l'itifôilîttiié ctaM^fc

GEAfITlB IIII

Caractère d'Alexis, fils de Pierre. ^ Sa haine pour les réformes du czar.— Son abrutissement. — Sa résolution de se fiûre moine. — Pierre continue ses voyages. — A Copenhague, on rinforme que son fils ne fré([uente que des mécontents.— Procès criminel d*Alexis.— Sa condamnatioD. — Sa mort.

La condamnation et le trépas subit d'Alexis allaient incessamment remplir d*amertmne la vie glorieuse de Pierre-le-Grand.

Il avait cessé d'être heureux en famille.

Il ne le fut jamais , comme époux , depuis son mariage avec Eudoxie; encore moins, comme père, après la naissance du premier

PIERRE-LE-GRAITD. 321

czarowits. Si sa mère à lui-même était peu éclairée , du moins eut-elle le bon esprit de ne pas traverser ses plans de réforme et de civilisation; mais sa première femme, élevée dans tous les préjugés de son pays , lui suscita les plus grands obstacles. La jeunesse fougueuse de Pierre la mit d'abord , il est vrai , comme en droit de se plaindre. Le tort le plus grave de réponse délaissée fut de rendre ses plaintes publiques et de les faire servir d'aliment aux factieux. Plus les nouvelles améliorations étaient utiles, plus elles lui paraissaient sacrilèges. A entendre les murmures par lesquels Eudoxie se faisait un plaisir d'encourager tout mécontent qui tenait pour les anciens usages , on eût dit que chaque étranger, s'approchant du czar, lui soufflait ouvertement des principes de désordre et de trouble. En 1696 , Pierre se vit obligé d'éloigner de lui cette princesse et de l'enfermer, àSusdal, dans un couvent où l'infortunée prit bientôt le voile sous le nom d'Hélène.

lié m«JbejWfija«ww^ ^y^^ towtQi^tl^j^upwtitie(uaes lait^lesi^ de sa mère ; et l|a {mt^^ é4]gLeaU,0in .gu'il xeçut n^ 61 Que déveU^pj^r ^ germç ^t|il. En vain, po]iir corrige Sta^W- I^ji^laps de Jl'«ijyfenpe, toi Aoppa-^tTjWi da 10^63 étr^uigers ; ce mvi U^ve d'étranger ré- ^Jbi m^ esprit dje routée et de mpnoixianie Tj^Qgjçà^ : U Ae manquait paa c^ep^daBt d'une certaine fjBicilUé d^ concepUon. H savait écrire et parler la la^igue allemande; il connaissait le dessin ; il av^it même appris un peu de m^émaUciues. Mais Tidée fixe et ipnée da jeune Al^^i» était la vivante réprobation de tout c^ que son père entreprenait. Ce qui le pei^ ei^fiu, c'çst qu'il semblait avoir 3i|cé avec le lait la bame dei$ réformes du czar, qu'ftvaU en horreur priesque iouie la natioi»: il psurai^W^ m(me convaincu, d'après $es prQpr>e$ (sympathies , que sW fi^issie entière détestait €€is r^ formas. St comme les fréquentes nialadies da

PIERRE-LEHÏRAND. 223

limpatient réformateur ne lui promettaient pas nne longue carrière , Alexis pensait ne pouvoir mériter dignement Testime du peuple russe , qu'en manifestant une forte et véritable aversion contre les projets novateurs d*un prince qui n'aurait point le temps d'achever quelque chose. Les murmures des boïards mécontents ne formaient pas encore de parti dangereux, ni de flagrante conspiration ; mais il y avait tendance visible à changer le cours des affaires , et les esprits s'échauffaient de plus en plus. L'union publiquement déclarée de Pierre et de Catherine en 1707 , les enfants qui survinrent de cet hymen , l'appareil solennel qu'on affecta d'y mettre, tout ne pouvait donc qu'aigrir l'humeur ulcérée d'Alexis et de sa mère.

Le czar , disons-le à sa louange , ne négligea aucun des moyens de ramener le jeune prince.

n hii donne , pendant un an , la régence ; il le fait voyager ; il le marie , comme on Ta vu plus haut, avec une princesse allemande.

22& PlERRE-LEHÏRAlfD.

Vains efforts y peines inutiles I Toute la grossièreté des vieilles mœurs mascovites , si chères au malheureux Alexis, le précipita dans les vices les plus honteux. Il était abruti dès sa vingt-deuxième année. Méprisée, maltraitée, manquant du nécessaire , privée de toute consolation , la jeune czarine , épouse d'Alexis et princesse de Yolfenbuttel , finit par mourir de douleur en 1715 , après avoir langui dans les chagrins et les regrets.

Ce qui peut donner , au reste , une idée de l'abrutissement du czarowits, c'est qu'il ne fut pas môme sensible à la lettre qu'écrivit son père au sénat de' Moscou , lors de la funeste campagne du Pruth : « Attendez-moi en personne, disait Pierre. Si je dois périr ici, choisissez le plm digne! » Une pareille lettre couronnait la vie tout entière du héros législateur. Il y avait là de l'Alexandre : on ne pouvait surtout découvrir dans cette déclaration aucune préférence exclusive pour les enfants de

PIEBBE-LE-ORAND. 225

Cathariiie. Qui croirait néanmoins que ces mois: Choimsez le plus digne, parurent aux yeux de Faveugle Alexis un acte public d'exhérédation signé contre ses droits à l'empire I

Cependant la malheureuse czarine Eudoxie laissait , en mourant , un fils destiné à devenir un jour, selon l'ordre naturel, héritier présomptif de toutes les Russies. Quelle inquiétude mortelle Pierre ne dut -il pas ressentir lorsqu'il songeait avec douleur qu'après lui son propre sang détruirait tous ses travaux I . . .

De là le commencement de cette correspondance paternelle, tour à tour dure et tendre, menaçante et pathétique, où Ton voudrait plutôt entendre battre et sentir saigner le cœur d'un père , que de vohr se déployer les formes du juge sévère et de l'impitoyable législateur.

Aussitôt après la mort de sa première femme , Pierre écrivit à son fils une lettre qui se terminait ainsi: a J'attendrai encore un pea pour voir si vous voulez vous corriger ; sinon , sachez

226 FIERBE-LE-GRA5D.

4fûe je vous dépouillerai de la suGcesnot) comme on relrandie un membre îwitilo. He TOUS reposez pas sur le titre de mon fils unicpie; car si je n'épargne pas iwi propre yie pour le saM de la patrie et de mes peuples y comment poorrai-je vous épargner ? J'aimerais mieux ta iran^melire à un étranger qui s'en monireniit digne , qit'à mon {nropre 6is qui s'en rendraK indigne. »

C'est le mot pris au sérieux de la lettre du Pruth : Choisissez le plus digne !

Catherine ayant mis au monde un fils qui mourut depuis, en 1719, voici ce que répondit Pétrowits à la lettre précédente : a Je prends Dieu à témoin et je jure sur mon âme que je ne prétendrai jamais au trône. Je mets enlre vos mains mes enfents , et je ne demande que mon entretien pendant que je vivrai.

— Je remarque , répliqua le czar , que vous parlez seulement de la succession conune si j'avais besoin de votre consentement. Je vous

PIERRE-LE-GBAND. 227

ai représenté combien vous me causez de douteur depuis trop longtemps , et vous ne m'en dites rien I Si , de mon vivant, vous méprisez mes avis, quel cas en ferez-vous après ma mort? Tous n'avez aucune reconnaissance pour celui qui vous a donné la vie. J'ai sujet de croire que si vous me survivez, vous détruirez mon ouvrage. Corrigez-vous, rendezvous digne de mon héritage , ou retirez- vous dans un clottre. Répondez , soit par écrit , soit de vive voix ; sinon je vous traiterai comme un malfaiteur.

— Je veux me faire moine, » répond en cinq mots Alexis à son père.

Quand le czar reçut ce billet si laconique, il était tourmenté d'un violent accès de goutte , assis près d'une fenêtre donnant sur une des cours du Kremlin , et appuyé sur sa longue canne: a L'héritier de toutes les Russies, moine I » s'écrie-t-il en s'élançant d'un bond furieux vers la porte.

228 PIERRE-LEHÏRAND.

((Vieil Eichof , demain matin, dès qu'il fera jour , revue générale de toutes mes compagnies russes dans la grande cour du palais ; vous aurez soin surtout que le tambour Alexis Pétrowits ne manque pas à Tappel. Je veux voir encore une fois conunent mon fils se tirera de cette dernière manœuvre avant d'entrer dans son couvent. Des ambassadeurs étrangers assisteront à la revue ; que monsieur mon fils ne me fasse point honte au moins ; c'est votre élève , Eichof , vous lui avez enseigné l'exercice. Par sainte Catherine I s'il bronche , vos épaules m'en répondent. »

Et Pierre , se levant de toute sa haute taille, agita sa canne d'un air formidable.

A demain donc, et de très-grand matin, la revue générale de l'infanterie russe. On était au mois de janvier; il faisait presque aussi froid que dans le rigoureux hiver de 1709.

Aussi tout le monde paraissait malade ; et le czar et son fils Alexis , et surtout Eichof, ex-

PIEBRE-LE-GBAND. 229

gouverneur de Moscou et grand ordonnateur de la revue. Rien chez lui que de très-naturel dans une si rude saison ; c'était un vieillard de soixante-douze ans.

Eichof était , de plus , imbu des préjugés gothiques de tous les bofards mécontents. Il faisait secrètement des vœux pour les anciens usages et pour le règne d'Alexis. Lié avec le dernier chef des strélitz puni de mort par Tinflexible Pierre , après la révolte d'Arkhangel , Eichof avait en outre beaucoup connu Mazeppa. Lorsque le czar menaça si durement du dernier supplice ce vieil hetman , F ex-gouverneur de Moscou partagea le ressentiment d'un ami de son âge , d'autant plus que Pierre venait de le fustiger cruellement lui-même dans une grande parade militaire et devant plusieurs illustres étrangers, pour le punir , disait- il , d'avoir mal pavé les rues de son ancienne capitale. « Encore un outrage de cette nature , murmura douloureusement le vieux boïard tout meurtri sous

HEBME—LK-CKASB

h came de soo nattre, et je n'y survivrai pas.»

Uinstaiil âtal approchait.

ToQÉes les compagnies de fantassins étaient raagées en ordre de bataiDe et sons les armes, diaconi son poste, selon le grade respectif de tous kCiido^ement. Pour c<Hnmencer les manœoyres, on n'attendait jrius qae l'arrivée da czar et des ambassadeurs étrangers. Aleiis Pétrowits y malgré ses souffrances morales et physiques , arait répondu le premier à l'appel, n connaissait trop bien son inflexible père pour y manquer. Yoflàdonc notre impérial tambour épiant, sur les ordres d'Eichof, l'entrée du czar et de sa suite, pour donner le signal du roulement général. Il voit défiler d'abord les plénipotentiaires danois, prussiens et hollandais. Puis arrive immédiatement l'ambassadeur de France , le marquis de Châteauneuf , enveloppé dans une immense pelisse. Il venait de signer au nom de son prince, avec le czar, le traité

de commerce dont nous avons parlé précédemment.

Alexis Pétrowits était toujours aux écoutes, a Voilà votre père I voilà votre père 1 » lui crie Eichof. Mais les baguettes de tambour tombent des mains du malheureux czarowits^ quand il voit le czar s'élancer précipitamment'iia milieu des fantassins moscovites en tenant d'une main sa canne , et de l'autre le dernier enfant de Catherine. L'impératrice l'accompagnait à cheval.

De perfides conseils, l'aspect d'un frère qu'il déteste et d'une femme qu'il regarde comme sa marâtre , ses derniers débats avec son père, que de circonstances réunies pour obscurcir la vue d'Alexis et pour lui faire oublier le mot d'ordre, le signal du roulement!

Tout est manqué. Pierre furieux : « Qu'est-ce donc ? Pourquoi les tambours ne battent-ils pas la générale ? Ne suis-je plus le czar?.. Se tour-

232 PIEERE-LE-GRAND.

nant du côté d*Eichof : Misérable I ta paieras pour ton élève, o Et remettant son enfant à Catherine , il coort , la canne haute , surEichof, qa*il firappe assez rudement.

Le vieillard fait quelques pas en arrière.

a Sire, vous m'avez ravi Thonneurl voilà ma rép(»8e. » H tire un coup de pistolet sur Pierre y et le manque. Puis se fait sauter la cervelle , et tombe aux pieds du monarque.

Le czar pousse du pied les restes de l'infortuné gouverneur, a Qu'on enlève ce cadavre, crie-t-il à ses domestiques , et qu'on mette aux arrêts dans sa chambre le tambour délinquant I »

Tout le monde frémissait.

a II est moitié héros , moitié tigre , murmuraient les ambassadeurs présents à l'horrible spectacle.

— Vous verrez, Messieurs , leur disait tout bas en ricanant le marquis de Châteauneuf, qu'il se fera le bourreau de ses sujets pour les mieux civiliser. »

Le lendemain , Pierre se mettait en route et reprenait le cours de ses voyages. Avant de partir pour F Allemagne , il va voir son fils toujours aux arrêts. Le pauvre prince était malade ; il y avait de quoi Tétre. Il reçoit son père au lit, et lui confirme par les plus grands serments qu'il veut se retirer dans un cloître.

c< Je vous laisse encore six mois pour vous consulter , » lui répond le czar, et il part avec sa femme.

A peine est-il dans Copenhague , qu'on Tinforme qu'Alexis ne voit que des méconteiits.

a Choisissez , lui écrit-il , entre le couvent et le trône. Si vous voulez me succéder , venez me trouver à Copenhague. »

Le czarowits feint de s'y rendre, mais il prend la route de Vienne et va droit à la cour de son beau-frère, Charles VI, espérant y rester jusqu'à la mort de son père.

Celui-ci , dès qu'il apprend qu'Alexis, après être venu à Vienne , s'est retiré dans le

834 PIERRE-LE-€rRAin).

Tyrol y puis à Napies que possédait alors Temperenr , y envoie le capitaine au régiment des gardes» Itomanzof, et le conseiller privé Tobtoy , avec une lettre de sa main. Le vice-roi de Napies persuade aisément au jeune prince de retourner auprès de son père.

Arrivé à Moscou (13 février 1718), il y trouve le czar et se jette à ses pieds. L'entretien se prolonge très-longtemps entre le père et le fils. Aussitôt le bruit de se répandre par toute la ville qu'ils sont réconciliés et que Ton a tout oublié de part et d'autre ; mais le lendemain on conduit Alexis sans épée , prisonnier dans le château, devant le czar. Il se prosterne en sa présence , les yeux baignés de larmes ; il lui remet un écrit par lequd il avoue toutes ses fautes , se déclarant indigne de loi succéder , et lui demandant la vie pour unique grâce.

n fallait décider entre les intérêts du plus vaste des «npires et un seul homme incapable

PIfifiAE-LE-<IRAMD. 235

i/d le gouYeraer. €e qu'il importait donc avant Umt y €'^H de «onnaitre les malintentionnés et les factieux. Pierre meaace Alexis de la iMrt s*illui caobe quelque chose. Le ezar et après \m des commissaires l'interrogent donc jarîdîquement.

Plusieurs témoins lui sont confrontés. Ses prQ{ires s^viieurs déposent contre lui. On y ajoute d'autres dépositions au sujet de sa sœur Marie, et de sa mère, l'ancienne czarine. Des coupables appliqués à la question avouèrent ce qu'avait révélé le prince.

Le procès criminel du czarowits , conojnencé vers la fin de février 1718 , dura jusqu'au 5 juillet. iJens, dans les différents interrogatoires que ma père lui fit subir , avoua tout ce qu? exigeait de lui le czar ; il écrivit même ee dernier aveu :

« Les iQq[)resgâons que j'ai reçues dès ma pr«Mlère jeunesse m'ont donné de l'horreur pour les devoicsde mon état , et même pour la

personne de mon père. Je voulais arriver à la succession , de quelque manière que ce fût, excepté par la bonne voie. »

Telles étaient les lois du pays sur Tautorité paternelle y tel était le pouvoir légitimement reconnu de Pierre P% que, sans consulter personne, il pouvait faire mourir son fils coupable de désobéissance. Il s'en remit néanmoins au jugement de tous ceux qui représentaient la nation. Ainsi ce fut la nation elle-même qui condamna le *czarowits. Abusé ou non par ses droits de père et par ses préventions peut-être trop exclusives de réformateur , le czar eut tant de confiance dans Téqnité de sa conduite, qu'en faisant imprimer et traduire le procès d'Alexis, il voulut se soumettre lui-même au jugement de tous les peuples de la terre.

Haïe de son beau-fils , et quoique ouvertement menacée du plus triste sort si jamais Alexis montait sur le trône , l'impératrice Ca-

tfaerine ne contribua cependant en rien à son infortune. Aucun ministre étranger, résidant alors à la cour de Russie, ne F accusa, ni même n*osa la soupçonner d'avoir fait la plus légère démarche contre un prince dont elle avait lieu de tout craindre. Bien plus , elle eut la grandeur d*âme, assure-t-on, de supplier gon époux d*empécher qu'on prononçât la condamnation du czarowits : «Contentez-vous, dit-elle , de lui faire prendre le froc , parce que l'opprobre d'un arrêt de mort signifié publiquement rejaillirait sur votre petit-fils, d

Pierre ne se rendit point cette fois aux supplications de sa femme. Cependant, tnalgré toute la sévérité du législateur, quels ne furent point les combats et les anxiétés du malheureux père , quand son fidèle Men4lDof vint lui apprendre la condamnation du prince par le conseil de Russie I La nature fut même un moment près de l'emporter. Du plus loin qu'il l'aperçut , devinant l'arrêt mortel à l'air abattu

238 PIERBE-LE-GRAND.

du favori : a Ne crains pas de me l'annoncer, s'écria-t-il d*une voix sombre , car les crimes de Pélrowitz avaient dès longtemps brisé la liens qui nous unissaient : je ne voyais pfari eu lui qu'un traître indigne de ma tendresse. »

Puis y après un rapide résumé des fautes d'Alexis , rendu tout à coup à des sentiments plus paternels.... « Mais quoil je vais dcttc voir la tête de mon fils rouler sous la hache des bourreaux I je vais donc renouveler ce fatal exemple d'un père et d'un souverain^ faisant couler le sang de son fils 1 j'imiterai done ton impassible cruauté , barbare don Philippe d'Espagne!... je cimenterai du sang de mon fib ma triste puissance I Je ne puis douter de tes crimes , vil instrument des bolfard» et des strélitz factieux ; et pourtant je tarde encore à te condamner, à ratifier l'arrêt du conseils...

« Ami y continuait-il , j'ai commencé à fenre le bonheur de mes sujets: j'assurerai leur félicité. Oui y je suis empereur avant d'être père:

rËtat, voilà ma véritable famille. Puisque; le salut de l'État dépend de la mort d'un fils, je le dis en frémissant*... qjue mon fils périsse ! Oui, mes peuples, c'est à vous que je fais ce sacrifice affreux. La nation entière aiq[>laudira, tandis que je verserai des larmes; Tuniveiis sera étonné de mon triste courage ; et la postérité , qui juge les rois , ne me refusera peutfétre pas son admiration et sa pitié. »

On prononça donc Tarrét devant le condam^^ net Mais à cette sentence ierrible : a Les lois civiles et militaires condamnent à mort , sans miséricorde, ceux dont les attentats contre leur père et leur souverain sont manifestes ^ »^ les convulsions d'Alexis se tournèrent, dit-on, ea apojdexie. presque foudroyante; on ne le fit revenir qu'avec la plus grande peine. Enfin il reprend quelque usage de ses sens^<et dans ce couri intervalle de vie à trépas U.fait prier sotti père de venir le voir. Pierre vient ; les pleois coulent des yeux du père et du malheu-

reox fite; le condamné deimnde pardon; le père pardonne pabGqonKnt. On adimnistre soiennefleni»! l'extrâBe-OKtioB an mdade agonisanl.

Le lendemain de rarrél fimeste, Alexis Boomi en présoice de tonte b conr. Son corps, porté d'at)ord à k cathédrale, fut déposé dan» un cercoefl oa?ert. Il y resta quatre jours consécotib; pnis à k fin on l'enseYdit dans régiise de k citaddie , à côté de sa fiemme, Fnifortnnée princesse de YolfiHilHittd. Leczar et k czarine as»stërent au service funèbre.

Le fanatiane politiqae s'efforça d'exploiter cette mort. Les partisans d*£udoxie et des anciens usages firent courir contre Pierre et Catherine les bruits les plus absurdes et par cela même les plus atroces.

On publia que Timpératricè , craignant pour son fils, ne prit point de repos qu'elle n'eût porté le czar à faire condamner Alexis au dernier supplice, et que Pierre, après lui avoir

donné lui-même le knout, lui coupa aussi lui-même la tête, etc. , etc.

Le czar s'était toujours déclaré contre les fabricateurs de libelles. Si dans plusieurs circonstances il en punit certains de mort à cause de leurs odieux mensonges , c'était le cas , ou jamais, dans le procès d'Alexis, de sévir contre cette race pullulante de calomniateurs.

Quoi qu'il en soit , les accusations répandues en Russie trouvèrent de Técho dans d'autres lieux. Ce fut peu de traiter Catherine d'aventurière , on en fit une empoisonneuse, a Tout l'empire est persuadé, dit un prétendu historien , que le czarowits ne mourut que du poison préparé par la main d'une marâtre. »

Aux mensonges et aux calomnies substituons la justice et la vérité. Quand on examine cette grande catastrophe, les cœurs sensibles frémissent, mais les plus sévères eux-mêmes n'approuvent pas. Le sacrifice du législateur excitera toujours l'admiration , conmie il vient de

l'espérer lui-même en prononçanl rarrét faid ; mais on lui refusera , malgré ses larnies , la pillé qu*il n*eut point pour son ^opre sang.

Lire au condamné sa sentence mortelle avec rinlention de commuer la peine , n'était-ce pas tuer un prince aussi faible qu'Alexis? Catherine eut raison encore ici contre son inflexible époux.

Le sentiment du clergé russe fut , en cette occasiion » comme dans mille autres de même

naluhe , ce qu*il y eut de plus remarquable et

de plus tolérant. Les prêtres s'efforcèrent de porter le cxar à la démence. H était digne de la religion clirétienne» dans une cause capitale* d'inspirer la douceur et le pardon , au lieu de rendre une sentence de mort.

Non , quel que fût Farrêt prononcé contre le prince » les fois divines et ecclésiastiques ne le condamnèreni pas à mort , sans miséricorde.

Témoin ce touchant début qui ouvrait, par écrit , ravis des prélats moscovites : ce début

PIERRE-LE-GRAKD. 248

méritait l'attention de TEurope, toute préoccupée du fameux procès :

(S Si Sa Majesté veut faire miséricorde y elle a rexemple de Jésus-Christ lui-même qi^ reçoit le fils égaré revenant au repentir , qui laisse lilure réponse coupable , laquelle a mérité la lapidation selon la loi , si la loi ne préférait la miséricorde au sacrifice. Elle a Texemple de David qui veut épargner Absalon son fils et son persécuteur, car il dit à ses capitaines qui voulaient l'aller combattre , ces paroles touchantes : Épargnez mon fils Absalon. Le père voulut l'épargner lui-même^ maïs la justice divine ne l'épargna point ; c'était un trop grand crimiritel.

a Le cœur du czar est entre les mains de Dieu ; qu'il choisisse le parti vers lequel la main de Dieu le tournera. »

Gloire aux évoques archimandrites et professeurs capables de rédiger un écrit dont les plus illustres Pères de F Église n'eussent pas

désavoué la sagesse ni surtout l'éloquence attendrissante !

Mais Pierre-le-Grand , qui pouvait si facilement prendre pour modèles et notre divin Sauveur et le pieux David , préféra le titre de Juge sévère. N'était-ce pas encourager la calomnie à le flétrir des noms odieux d'empoisonneur et de parricide I

On voit de quel prix cher et funeste il payait le bonheur qu'il procurait à sa nation. Heureux encore d'avoir su couvrir de toutes les qualités d'un grand homme les fautes irrémissibles de sa vie privée ! Le législateur faisait oublier le père.

Jamais peut-être il ne prouva mieux que Tannée même (1718) de l'horrible catastrophe du czarowits qu'il n'était que le père de sa patrie , que l'État c'était sa véritable famille. Ce despote inexorable pour les siens visitait, comme notre Louis XI , les plus humbles paysans y et ne dédaignait pas d'être parrain des

enfants que leurs fenunes venaient de mettre au monde. Ne devrait-on pas en conclure que les châtiments qu'il était contraint d'infliger à ceux de ses sujets qui voulurent arrêter le bonheur des autres , furent autant de sacrifices que lui imposait une douloureuse nécessité ?

(CEAIPITIB Tll.

Pierre établit à Saint-Pétersbourg un lieutenant général de la police du royaume. — Il défend les jeux de hasard , prescrit réconomîe , institue un tribunal de commerce. — Il encourage rindustrie et le commerce intérieur et extérieur. — H £adt rédiger un code civil. — Reprise des hostilités ayec les Suédois. — Paix de Neustadt.

Cette même année de l'exhérédation et de la mort d'Alexis , il procm*a les plus solides avantages au repos public par rétablissement d'une police générale inconnue jusque alors en Russie. La création ou le perfectionnement de nombreuses fabriques et manufactures en tous genres , de nouvelles branches ajoutées à Tin-

dustrie commerciale , des canaux miissani entre eux ies fleuves , les mers et les nations qu'avait séparés la nature; de tels soins reposaient le czar de' ses calamités domestiques.

Il établit à Saint-Pétersbourg un lieutenant général de la police du royaume ; ce fonctionnaire {Nréaidait un trâmnal qui, d'un bout de l'empire à l'autre , veillait au maintien de l'ordre intérieur. On interdit, sous peine des plus fortes amendes , le luxe des habillements et les jeux éd hasard, plus dangereux que le luxe luimême ; ces jeux sacrilèges , en un mot , et que répriment les saintes lois de la religion.

Pierre, en sa qualité de législateur et de réformateur , devait être économe ; il voulut que. les Russes le devinssent à son exemple.

Comme il n'avait point oublié l'injure de son anriiassadeur Matéof, arrêté pour dettes en Angleterre, et qu'il savait que la passion effrénée du jeu l'avait réduit là quand il le représentait à Londres , le czar fit publier un

édit qui défendait d'acquitter les dettes de jeu dépassant la valeur d'un rouble. On prétend même à ce sujet que plusieurs nobles russes^ dans l'impossibilité de solder plus tard, eu France, des dettes de cette espèce, y firent valoir l'édit de Pierre-le-Grand , par suite de leur profond respect pour les vieilles traditions du fondateur. C'était une mauvaise foi qui n'ôte rien au mérite de l'ordonnance.

Pierre n'acheva son nouveau code qu'en 1722 ; par ce code il punissait de mort tout juge qui s'écarterait de ses règlements pour substituer à la loi générale son opinion particulière. L'ordonnance terrible et presque draconienne fut affichée publiquement et l'est encore aujourd'hui dans tous les tribunaux de l'empire.

Des écrivains peu favorables à Pierre rapportent qu'il donnait aux juges la dépouille des condamnés. Était-ce pour les soustraire , par l'appât du gain , à la loi de sang qu'il avait rendue ? Qu'au reste l'assertion de ces écri-

PIERBE-LE-GRAND. 249

yains soit vraie ou fausse , on reconnaîtra généralement que le besoin d'épargner une injustice à ses subordonnés ne doit pas nous en faire ^ commettre une autre à nous-mêmes , et c'est ce ({n'aurait fait le czar , s'il eût enveloppé dans la proscription des coupables leurs malheureux parents. Disons encore qu'une pareille mesure eût étrangement contredit sa passion extrême pour la justice.

A ce propos, les mêmes écrivains ajoutent qu'il exista plus d'un trait de ressemblance entre Louis XI et Pierre-le-Grand. Nous trouvons , au contraire , qu'il y eut un singulier ccmtraste entre ces deux princes. L'un fut mauvais fils, et l'autre , celui dont nous racontons l'histoire , pourrait être justement accusé de rigueur paternelle.

La manie des comparaisons a toujours poussé trop loin.

Si quelqu'un après tout a pu ressembler à

Louis XI dans la grande querelle du czar et de

son fils, ce foi plutôt ce deraier; car, lorsqu'il se retira chez «se» bea»-frère, r-eropereur Charies VI, c'était à peu ^ès la mén(ie«T«nture que ceHe de Louis XI , lon^e , n^éiant encore fue daii^hin , il quitta' la cour ileson père, le roi Qiarles VII, pour se retirer chez le thic de Bourgogne. Mais ccHiliniions d'eiausiner rapidement les différentes créations de Pierre I" dans Tintérieur de ses États.

L' appareil des tortures et des potences rempNt, il est vrai, les rues de Moscou dès le commencement de son règne. Comme on ne cessait de conspirer , il fallait punir c^ns cesse. Mais à son retour de France le czar , Jouissant d'un royafome plus paisible , voulut embellir ses principales viHes , et surtout Saint-'PéterdxMirg, de ces fanaux que Louis XIV étifblit le jH^emier à Paris. Il institua Tusage ^s rére Aères.

L'ordre public y gagna. Des ouvriers de toute espèce arrivèrent aussi de France ; ce fat le fruit de son voyage et du traité de commerce

fait ayec le régent. De cette époque date la fondation d*un tribunal de commerce; les membres en étaient étrangers et nationaux tout à la fois y ce qui rendait la faveur égale pmu* tomles artistes et pour tous les fabricants. Les entrepreneurs des manufactures de draps et des autres étoffes de laine reçurent trente 'mille roubles (150 mille livres) ainsi que tous les matériaux et tous les instruments nécessaires. Lib^tiité bien entendue , qui mit le czar en état d'habiller ses troupes de draps confectionnés en Russie. On n'avait employé jusque alors que les draps de Beriin et d'autres pays étrangers. Bientôt même on fit à Moscou d'aussi belles toiles qu'en Hollande. Quand la soie se T^dait en Europe au poids 4e l'or , on eât été, certes y fort loin de croire alors qu'au delà du' lac Ladoga y dans des marais inconnus et sous un ciel glacé, devait s'élever un joqr une ville opulente et magnifique , où l'on imiterait la soie de Perse aussi bien qu'à Ispahan.

Pierre l'entreprit, et le succès combla ses espérances.

Avant lui, le commerce extérieur était presque entièrement tombé ; il le fit renaître. Ses négociations avec la Perse et avec la Ghine facilitèrent cet immense avantage. Grâce à l'exploitation d'une mine si fertile d'industrie conunerciale , tous les arts d'agrément et d'utilité fleurirent sous son règne.

Les bonnes lois sont rares ; leur exécution l'est bien davantage. Plus un empire est vaste , plus il se compose de peuples difiTérents, et plus il devient difficile de les réunir par les nœuds d'une même jurisprudence. Le czar profita de ses voyages pour faire rédiger un code civil et universel à l'usage de ses vastes États. Puisant ses instructions dans les lois de la Suède et du Danemark , de l'Allemagne , de j l'Angleterre et de la France, il prit de ces difiërentes nations ce qu'il jugea devoir convenir à la sienne.

Il créait tout ; il n'y eut pas jusqu'à la société elle-même qui ne fût son ouvrage. Il régla les rangs entre les hommes selon l'emploi spécial de chacun, depuis l'amiral et le maréchal jusqu'à l'enseigne, sans nul égard pour la naissance. Les rangs furent aussi fixés pour les fenunes. Celle qui , dans une assemblée , prenait une place aja-dessus de la sienne, payait une amende.

Par un règlement plus utile, tout soldat promu au grade d' officier devenait gentilhonune ; mais tout boïard ou noble flétri par la justice descendait à la classe infime des roturiers. C'est en cela surtout que Pierre se rapprochait de l'esprit si judicieux de notre Louis XI.

Ce qu'il fit pour la religion mérite surtout d'être cité. Il établit pour toutes les affaires ecclésiastiques un conseil ou synode des évéques les plus vertueux, les plus irréprochables ; et lorsqu'il s'agissait de nommer un

évéque : Ne présentez que les plus dignesl disait-il au synode. Les men^res du sacré collège lui faisant remarquer un jour qu'ils n'avaient encore que des ignorants à lui présenter : Eh bienl répondit -il, vous n'otjez qu'à choisir le plus honnête homme, cela vaudra bien un savant.

Il voulut que les pieuses vierges des couvents fussent utiles même à la société. Il ordonna qu'on les fit travailler toutes à des ouvrages de main convenables à leur sexe. L'impératrice Catherine se chargea de faire venir des ouvrières de la Hollande et du Brabant ; elles furent distribuées dans les monastères, d'où sortirent bientôt des chefs-d'œuvre de broderie dont se parèrent la czarine et les dames de la cour.

Ces différents détails administratifs que nous venons d'esquif ser à grands traits , n'étaient pas les seules affaires qui préoccupassent le czar. ToMen réglant l'intérieur , il lui fallait garantir ses conquêtes au dehors; s'il n'avait point

encore cessé de se battre avec la Saède , l'espoir d'une paix prechame ralentissait!' acharnement des deux nations. Mais déjà depuis longtemps Pierre voyait se réaliser l'ancienne prédiction qu'il avait faite au commencement delà guerre contre CSiarles XII :

(c Après avoir battu les Suédois , deux contre un , peut-être qu'un jour nous les vaincrons à nombre égal. »

Ce jour était arrivé. Les Russes dominaient sur terre et sur mer.

Le ministre d'Espagne et surtout le baron de Gortz n''en désiraient qu'avec plus d'ardeur un rappredhement entre les deux rivaux, bien persuadés que Pierre et Charles , unis d'intérêt et d'ambition y les aideraient à bouleverser l'Europe. C'était là tout ce qu'ils souhaitaient pour l'accomplissement de leurs desseins.

Tous ces projets sont confondus par une baQe de coulevrine lancée au hasard des bastions de Frederichsall , que Charles XII assié-

geait en Norwége; il est tué; les Anglais dissipent la flotte espagnole ; Albéroui tombe , Gortz périt sur Téchafaud, et de toute celte coalition si terrible en apparence , mais à peine commencée, Pierre est le seul qui reste puissant. Ne s'étant compromis avec personne , il dicte des lois à tout le monde.

Le revirement politique est changé ; la Suède , la Grande-Bretagne et ses alliés se tournent contre le czar. Le congrès naval d' Aland ne fut pas rompu; mais la reine de Suède, sœur de Charles XII, espéra que des flottes anglaises, en occupant la Baltique, lui procureraient une paix moins défavorable. Les Hanovriens firent irruption dans le duché de Mecklembourg ; Tannée russe les en chassa.

Pierre entretenait également dans le royaume de Pologne un corps de troupes qui contenait tout ensemble les partisans de Stanislas et ceux du roi Auguste , son allié , en méme^temps que des vaisseaux moscovites se tenaient prêts

è descendre sur les côtes de Suède, pour forcer le gouvernement suédois à remplir les conditions du traité d'Aland. Le czar était viceamiral de cette flotte ; il servait toujours sous les ordres supérieurs de l'amiral Apraxin.

Une escadre de cette môme flotte s'étant signalée contre une escadre suédoise , toujours jaloux d'encourager par tous les moyens possibles rétablissement d'une marine qui lui devait sa fondation, le czar fit distribuer soixante mille livres, des médailles^ d'or et surtout des marques d'honneur entre les ofiiciers de l'escadre.

Conune la flotte anglaise , conunandée par Tamiral Norris , pénétrait à la même époque dans la Baltique pour seconder les Suédois, Pierre fut si loin de perdre confiance , qu'il tint hardiment la mer. a Venez- vous en ami des Suédois ou en ennemi des Russes?» Telle était la demande qu'il crut devoir adresser à Norris. a Je n'ai point encore d'ordre positif, »

répondit ce dermer. M dgré le tour éqmvoqae ée cette repense, le car ne cessa point d'occnper wt mer*

Da reste , ce n'était rédkment qu'afin de rengager i faire des propostions de paix acceptdiies anx Suédois » qoe les Anglais étaient Tenus et s'étaient montrés sons une apparence hostile. Norris s'étant rendu à Copenhague , les Taisseaux moscoTîtes eflTectuërent quelqi^s descentes en Suède, dans le voisinage même de Stodhobn. On ruine des (ofges de cuivre; on réduit en cendres près de quinze mille maisons; on cause assez de dommage pour faire désirer aux Suédois une prompte conclusion de la paix.

La reine qui succédait à Charles XII pressa donc le renouvellement des négociations , et l'on députa Osterman à Stockholm. Les choses restèrent durant toute l'année 1719 dans cet état.

En 1720 , la princesse Ulrique, reine de

PIERRE-LE-GRANB. 259

Suède y ayant abdiqué , son époux , le prince de Hèsse y s'empressa d'envoyer un nmistre à Saint-Pétersbourg y pour accélérer fine paix que désiraient si vivement les Suédois ; ce qui n'empêchait pas la guerre de oontimier au milieu de toutes ces négociations.

Et toujours l'amiral Norris offrait la médiation de l'Angleterre > mais à main armée; ce qui retardait définitivement les conventions entamées. Enfin Norris , levant le masque , fait avec les Suédois une descente à Narguen, petite lie de l'Estonie qui appartenait au czar; la flotte combinée de l'Angleterre et de la Suède ne réussit qu'à brûler une cabane ; mais les Russes , descendus dans le même temps à Vasa , incendient plus de mille maisons et de quarante villages ; tout le pays éprouve une perte inunense. Le prince Galitzin ayant pris à l'abordage quatre frégates suédoises , l'ai^iral anglais paraissait n'être venu là que pour voir de ses propres yeux à quel point le czar avait

renda formidable la marine rusK. La floUebrifflwiMpM^ ne fit ai (p^qœ sorte qa'apparallre àuÈS ces mânes parages oà l'on HieiiaU en triomphe les quatre firégaies aoédeises josqu'an port deCronsloi , deyant Sainir-PéterstMMirg. Si les Anglais n étaîant que médîateiurs, ils en fireni trop, maîstroppeu s'ils étaient ennenûs. Enfin le noayeau monarque saédms demande one suspension d* armes ; Toyant que les menaces de l'Angleterre n'ont pu rien obtenir, 3 emploie TinterYention da régent de France.

Allié des Scédois et des Moscoyites , Philippe d'Orléans eut l'honneur de concilier les deoi cours. Le congrès s'assanlte à Neustadt, petite ville de la Finlande ; Pierre ne voulut après tout accorder d'armistice qu'au moment de conclure et de ^gner. L'armée qu'il avait en Finlande était près de soumettre le reste de cette province; il menaçait continuellement les Suédois de ses escadres ; la paix ne pouvait se faire que d'après son bon plaisir. On finit

par souscrire à totit ce qu'il voulait. On lui cède à perpétuité toutes ses récentes conquêtes depuis les frontières de la Courlande jusqu'au fond du golfe finlandais , etc. En conséquence il demeura souverain légitime et reconnu de la Livonie, de l'Estonie, de l'Ingrie, de la Carélie , du territoire de Vibourg et des lies circonvoisines qui , de plus , lui assuraient la domination maritime sur ces côtes; le tout embrassant une étendue de trois cents lieues conununes sur une latitude inégale , et formant un grand royaume. C'était le digne fruit de vingt ans de fatigues et de travaux.

Le général écossais Bruce et Osterman , ministre du czar, signèrent en 1721 (10 septembre) cette paix de Neustadt. Le vainqueur en ressentit une joie d'autant plus vive , qu'exempt désormais de la nécessité d' entretenir de grandes armées vers la Suède , libre d'inquiéude avec l'Angleterre et ses voisins, il pouvait se livrer tout à fait à la réforme de son empire

26i FIBEEE-LS-CaUUXD.

déjà conuBencée si lieweuflOBeiil, el profiter des avantoges de la paix pour ciilli?er les arts ei le commerce introduils par ses soins ea Russie avec tant d* antres améliorations.

« Vous avex , écrivait-il à ses plénipotentiaires dans les premiers tran^M>rts de son allégresse, vous avez y Ifessieûrs » rédigé le trait!^ comme nous Taurions fait nous-^némes, et que nous vous l'eussions aivoyé pour le faire signer aux Suédois ; mon coeur gardera toujours le souvenir d*un si glorieux événement.»

Fêtes dans toutrempire et principalement k Saint-Pétersbourg. — Pierre reçoit les titres de Grand , à* Empereur, et de Père de la patrie. — Il part pour la Perse et profite des troubles qui agitent ce pays. — Siège et prise de Derbent et de Baku.

Tous les genres de fêtes signalèrent dans Tempire et surtout à Saint-Pétersbourg le contentement des populations. Les pompes triomphales qu'avait déployées le czar pendant la guerre y étaient loin d'approcher des pacifiques et paisibles réjouissances au-devant desquelles s'élançaient avec transport tous les citoyens au moment du traité. C'était le plus beau des

26i PIEftAE-LE-«KASI».

triomphes da aar Pierre , qa*ane paix semblable. Maisœ qui sut ajoater encore aax cérémonies nu DOUTeau charme bien fins doux mille fois que tontes ces fêtes éclatantes , ce fat nne grâce entière accordée aux coupables détenus dans les prisons. «Point de vraie fête publique sans amnistie , » s'écriait-on de toutes parts. Pierre crut devoir également abolir tout ce qu*on devait d*impôts au trésor impérial jusqu*au jour où la paix fut publiée. On brisa les fers d*un grand nombre de malheureux proscrits ; on n excepta de la rémission générale que les voleurs publics, les assassins elles criminels de lèse-majesté.

Le sénat et le synode ne pouvaient choisir une circonstance plus mémorable pour décerner au czar les titres de Grand, d'Empereur et de Père de la patrie. Ce fut le chancelier Golofkin qui porta la parole dans l'église cathédrale, au nom de tous les Ordres de l'empire.

Vive notre empereur et notre père, crièrent

PIERRS-^LE-GRAND. 265

ensuite trois fois les sénateurs. H y avait là du romain. Les regrets des vieux boîards avaient disparu dans les acdamations de tous les peuples reconnaissants.

Le même jour, les ministres de France , d'Allemagne , de Danemark , de Hollande et de Pologne , adressèrent leurs félicitations unanimes à Pierre-le-'Grand , le saluant de tous ces titres d'honneur qu'on venait de lui décerner, et s'empressant de reconnaître empereur celui qu'on avait déjà publiquement désigné de ce nom en Hollande , après sa victoire de Pultava.

Certes y dans toute l'Europe nul ne pouvait lui contester le nom de Chrand. Quant au titre d'Empereur purement honorifique , il était décerné par l'usage à l'empereur d'Allemagne , conune au roi titulaire des Romains. Pierre , qui aimait toutes les appellations romaines , n'était pas insensible au titre d'Empereur.

Enfin la dernière expédition du czar en

Perse y méditée depuis longtemps par des mois

266l FIERRE-LE--GEAND.

ûh d'intérêt maritime et commercial , coar<mna dignement sa noUe carrière.

Dans le cours de ses rapides et passagères prospérités, Charles XU, quifaisaitrAlexandre, mais seulement pour combattre et vaincre, aurait pu , connue le héros macédonien , subjuguer la Perse après avoir triomphé des Turcs , des Tartares , des Moscovites , etc. Pierre F se contenta de prouver d'abord qu'il n'était pas un Darius; puis il fit l'Alexandre à son tour, mais dans le but plus utile et plus réel d'enrichir et de civiliser sa nation. Ce fut ainsi qu'il se montra jaloux de dominer sur la mer Caspienne, à l'aide d'une marme puissante, et d'introduire au centre de ses vastes États l'industrie commerciale de la Perse et d'une partie de l'Inde.

Ayant inspecté les côtes de la mer Caspienne et fait sonder ses profondeurs, il part pour la Perse ( 1722). Catherine l'accompagnait dans ce voyage conmie dans la plupart de ses autres

FIERRE'LE-GRAND. 267

campagnes. On descend le Volga jusqu'à la ville d'Astrakan. Ensuite Tinfatigable voyageur court faire creuser les canaux qui devaient joindre ensemble la Baltique , la mer Blanche et la mer Caspienne.

Sur cette dernière s'avançait déjà son infanterie avec ses munitions. L'armée russe comptait vingt-deux mille fantassins, neuf mille dragons et quinze mille Cosaques. Trois mille matelots employés à la manœuvre pouvaient , lors des descentes, servir au besoin de soldats. La cavalerie prit le chemin de terre par de»

solitudes où souvent on manque d'eau dans la marche ; et puis , lorsqu'on a traversé tous ces déserts , il faut encore franchir les montagnes du Caucase , où trois cents hommes seulement , conune aux Thermopyles , pourraient arrêter une armée tout entière, quelque nombreuse qu'elle fût ; mais on pouvait alors tout hasarder sans crainte , car les plus déplorables révolutions déchiraient la Perse. Le gouvernement

faible et débile d'Hussein , descendant du grand Sha-Âbbas , tolérait chaque jour de la part du premier ministre des actes révoltants d'injustice et de cruauté. De là , quarante années de carnage et de troubles anarchiques. Les monarques persans depuis longtemps s'entr'égorgcaient ; les neveux assassinaient leurs oncles, les fils leurs pères. Le prince de Candahar, chef de la milice des agnans , est massacré par Miriwitz , intendant de la province. Puis Hyr- Mahmoud, fils de Miriwitz, usurpe le trône, et veut devenir un conquérant. Les Albanais ou Lesguis ayant saccagé la ville de Shamachie , dans laquelle le czar venait d'établir une compagnie de marchands moscovites, ces derniers, qui trafiquaient sous la protection d'Hussein, périrent tous sans qu'un seul échappât au massacre. On pilla leurs magasins ; la perte s'évaluait à quatre millions de roubles.

Pierre demande satisfaction au sophi Hussein, qui disputait encore sa couronne à l'usurpateur

Mahmoud. Ne pouvant l'obtenir d*un prince presque abattu sous la tyra^ie de son rival , il résolut de se faire lui-môme justice, et de profiter en vrai p(Slitique des troubles de la Perse. De son côté , Hussein , apprenant que le czar se dirige sur la mer Caspienne pour venger le meurtre des siens y le prie , par une secrète négociation , de secourir à la fois les malheureuses provinces persanes. Voilà sous quels auspices Pierre-le-Grand pénétrait chez les Perses.

n vogue l'espace de cent lieues environ au midi d'Astrakan juisqu'à la petite ville d'Andréhof , sur le rivage de la mer d'Hircanie ; elle est prise. De là , s'avançant toujours par terre dans le Daguestan , le czar fait répandre des manifestes rédigés en langues perse et musubnane. Il lui paraissait nécessaire de ménager les Turcs , qui non-seulement avaient sous leur dépendance les Circassiens et les Géorgiens y voisins de cette contrée ; mais de plus encore

quelques grands vassaux depuis peu rangés sous le joug de la Porte Ottomane.

Il y a du grand / du merveilleux dans cette dernière campagne de notre héros ; elle n'offirit du reste que de faibles obstacles à surmonter. Le puissant vassal turc y Mahmoud d'Utmich , qui prenait le titre de sultan , ayant eu l'audace d'attaquer les troupes moscovites , est entièrement détruit; on fait un feu de joie des États du vaincu.

Bientôt on arrive à Derbent ; conmie cette ville avait une porte de fer au midi , les Turcs et les Perses l'appelaient Demir-Capi (ou Derbent-Porte-de-Fer). Particularité qui rappellera sans doute à nos lecteurs la conquête des portes de fer algériennes, et les exploits du meilleur des princes qu'une mort prématurée enleva si douloureusement à l'amour de la France.

Derbent est une ville étroite et longue , jointe par une de ses extrémités à l'une des branches

PIEHRE-LE-GRAND. â71

les plus escarpées du Caucase. Les vagues de k mer baignent à Tautre extrémité les murailles de Derbent , et souvent elles les débordent dans les tempêtes. Ces murailles pourraient passer pour une merveille des temps antiques ; elles ont quarante pieds de haut sur six de large , et sont flanquées de tours carrées , à cinquante pieds Tune de Tautre ; tout ce vaste ouvrage semble être d'une seule et même pièce ; bâti de grès et de coquillages broyés qui ont servi de ciment , il forme en tout une masse plus dure que le marbre ; on peut y aborder par mer ; mais la ville y par terre , est presque inexpugnable. Là y survivent encore les débris d'une ancienne muraille semblable à celle de la Chine y et dont la construction remonte à la plus haute antiquité. Cette muraille se prolongeait des bords de la mer Caspienne jusqu'aux rives de la mer Noire ; on présume que c'était un rempart qu'avaient élevé les anciens monarques persans pour se garantir contre l'irruption de toutes

les hordes Iprbares qui habitaient entre ces deux mers.

Quoiqu'il en soit, Thistoire des conquérants étant du domaine public , on a voulu parler d'Alexandre dans les relations écrites sur ces sauvages duCauease. Pur mensonge historique I Et ce serait ici le cas de réfuter tout ce qu'on a dity dansQuinte-CurCe etautres historiens , an désavantage du héros. Les Scythes de Quinte- Curce et les sauvages nommés plus haut ne forent jamais que de farouches destructeurs , au lieu d'être des modèles de sagesse et de justice. Et Alexandre, au contraire , que les mêmes auteurs nous représentent comme un Attila , bâtit plus de villes qu'il n'en renversa par la force de ses armes. On pourrait presque en cela lui comparer Pierre-le-Grand. Aussi actif 9 non moins ami des arts utiles , dévoué plus consciencieusement au bien-être de ses peuples et des réformes administratives, il voulut, à son exemple, changer le commerce

PIERRE-LE-GRANB. 273

du monde ; enfin il eut soin dt bâtir ou de relever autant de villes qu'Alexandre.

A l'approdie de l'armée du czar , le gouverneor de Derbent ne voulut point soutenir de siège 9 soit qu'il désespérât de pouvoir se défendre j ou plutôt qu'il crût devoir préférer la protection de l'empereur Pierre-le-Grand à celle de l'usurpateur Mahmoud. Il vint donc apporter les clefs d'argent de la ville et du château fort. L'armée russe entra paisiblement dans Derbent et alla s'établir sur les bords de la mer.

Cependant » d'un autre côté» le tyran Mahmoud y déjà maître d'une grande partie de la Perse, s'eflTorça, mais en vain, de prévenir Pierre et de s'opposer à ce qu'il entrât dans Derbent. Toutefois il eut beau pousser contre lui les Tartares voisins et accourir lui-même en personne , déjà Derbent se trouvait au pouvoir du czar.

Cdui-ci ne fut pas libre alors d'étendre plus

loin ses coocpièles. Les Mtiments qui apportaient de nonTdles profisions, des raiforts d'hommes ei de cbeYaux, avaient péri dn côté d'Astrakan , ei la saison s'avançaiL Pierre n'était point nn Charies XII poor la témérité des expéditions lointaines. D retourne donc sagemept à Hoscoa , son ancienne capitale, et il y entre en triomphe. Là , malgré ses titres de grand , d'empereur et de père de la patrie , il rend , selon sa modeste coutume , un compte solennel de sa campagne au vice-ezar par intérim Romadonoski ; poursuivant jusqu^à la fin cette comédie singulière et tout exceptionnelle qui méritait d'être représentée devant tous les potentats du monde connu.

Pendant ce temps-là , Hussein et Mahmoud continuaient de se disputer la Perse. Le premier aurait voulu se faire un appui de l'empereur moscovite ; T autre craignait de trouver dans ce prince un vengeur armé pour lui ravir le fruit de son usurpation. Mahmoud cherche par tous

PIERBE-LE-GRAND. 270

les moyens possibles à soulever les Turcs contre le czar ; il envoie une députation à Conslanlinople; les princes que Pierre-le-Grand avait dépouillés de leurs États demandent vengeance au sultan , sous la protection duquel ils s'étaient rangés. Déjà le divan craignait pour la Géorgie, qui dépendait de l'empire ottoman.

Achmet III, le même souverain que nous avons vu profiter des fautes du czar au Pruth, fut sur le point de lui déclarer la guerre, et le nom de Charles XH n'y était, certes, pour rien celte fois. Les cours de Vienne et de Versailles l'arrêtèrent. «Sites Turcs allaquenl tes Russes, déclara hautement l'empereur d'Allemagne, je serai contraint de défendre ces derniers. » Puis l'ambassadeur français à Constantinople a soin d'appuyer habilement par ses représentations les menaces de l'empiie germanique. Il fait sentir qu'il est même de l'intérêt de la Porte Ottomane de ne pas souffrir qu'un rebelle usurpateur tel que Malunoud

276 PIERBE-LE-GRAND.

enseigne l'erl de détiAner les souverains légitimes. «L'empereur de Russie n'a fait, ajoute l'ambassadeur , que ce qu'aurait dû faire Sa Haulesse. »

Durant le cours de ces délicates négociations , Mahmoud s'avance jusqu'aux portes de Derbent ; il dévaste les provinces voisines pour enlever à l'ennemi tout moyen de subsistance. Les malheureuses peuplades ravagées se melLeol volontairement, dans leur désespoir, sous la protecUon du czar, qu'elles regardent comme leur libérateur.

C'était suivre l'exemple du sophi luî-m^me.

Ce prince infortuné venait d'envoyer un ambassadeiu" à Pierre-le-Grand pour implorer son assistance. A peine l'ambossadeur est-il en . chemin, que Mahmoud s'empare d'Ispahan et de la personne de son maître. Sur ces entrefaites, Thamaseb, fils d'Hussein , échappe nu tyran , rassemble quelques troupes et combat l'usurpateur. Non moins empressé que son

BjEHBK-LE-GBANTI. 277

père a solliciter l'appui de Picrre-le-Grand , il envoie à l'ambassadeur les in<?mes inslrucUons données par Hussein.

Cel ambassadeur persan [ Ismafil-Beg) n'est pas encore arrivé , que déjà réusnt la négociation. Dans Astrakan il apprend que le général russe Matufkin va partir avec de nouvelles recrues pour fortifier l'armée moscovite du Daguestan. Il donne alors au généra! du czar une lettre pour les habitants de Baku que l'on allait assiéger. Il les exhortait dans cette lettre, au nom de son maître , à se soumettre aux Russes. De là Ismael-Beg continue sa marche vers Saint-Pétersbourg, et le général Matufldn vient mettre le siège devant Baku. L'on apprend tout ensemble que cette ville est prise et que l'ambassadeur persan est arrivé à la cour du czar.

La ville tombée au pouvoir des Moscovites était située près de Shamachie , où l'on arait , e nous l'avons dit plus haut , massacré les

tV-

278 PIEHBE-Le-GBANI).

marchands russes ; moins riche el moins peuplée que Shamachie , elle était renommée pour le naphlL" qu'elle fouruissait à loule la Perse. Pierre-le-Grand, dans ses vues d'inlérfil commercial , élait flallé qu'on se fûl rendu mailrf de celte ville. Aussi jamais traité ne fut -il plus vite conclu. Pour venger le massacre des siens el pour secourir Thamaseb contre l'usurpateur , le czar promit de marcher en Perse avec de fertes armées ; le nouveau sophi lui cédant, outre les villes de Derbenl el de Baku , les provinces de Guilan , de Mazanderan el d'Asthérabalh.

Le Gnilan est l'IIircanie méridionale ; quant au Mazanderan qui le touche , c'est le pays des Mardes ; Asthérabath joint le Mazanderan , et c'étaient les trois principales provinces des anciens rois mèdes. .A ce nom de rois mèdes se rattachent des souvenirs d'honneur et de gloire. On se rappelle Astyage , Cyaxare , Cambyse, etc.

La sage' ^politique de ses traités et la force de ses armes victorieuses renéîtÉDt Pierrele -Grand possesseur du premier royaume de« Cyrus. Lorsque le czar encore enfant et sous la régence de Sophie jouait au petit soldat avec le régiment formé de ses mains ; quand plus tard Charles de Suède , TAlf^andre du Nord , menaçait de le traiter en Darius à Moscou , qui eût dit alors qu*il triompherait lui-môme un jour et qu'il doïiftherait aux lieux où brillirent les Cyrus et les Alexandre I *

Voilà le grand , le merveilleux del'expédition de Pierre chez les Perses. Mais joignant toujours rutile matériel au grandiose de l'imagination orientale , il fut habile diplomate et commerçant industrieux , ' sans cesser de rappeler aux peuples frappés d*admiration la mémoire d'un Alexandré% d'un Cyrus.

GOJ^PrTlIS X7I

Au re|Dar de Texpiditioii contre la Pêne, Pierre poursuiiles trtnux commencés dans toute Vétendoe de ses États. — H flil couronner et sacrer k Moscou sa femme Catherine. — H •tombe malade et meurt sans avoir fait de testament. — Catherine hii succède , surtout par les soins de Menzikof. — de ce dernier. — Conclusion.

Ainsi y jusqu'à sa mort , Pierre li^a du fond de la mer Baltique par delà les bornes méridionales de la mer Caspienne. La Perse continua d*étre en proie à tous les ravages des plus sanglantes révolutions. Cette nation , autrefois et naguère encore si riche et si polie , fut plongée

PIERBE-LE-CttAHD. 281

dans rignorance et dans la misère ; tandis que la Russie» d* abord pauvre, grossière et sauvage, s'éleva jusqu'au plus haut degré de Topuleiice et de la politesse. Le faible et indolent Hussein fit tomber sa patrie du faite des grandeurs ; le génie actif et inébranlable de Pierre-îe-Grand éleva la sienne.

Nous avons vu ce qu'il avait fait comme législateur. Guerrier y il termina sa carrière par ajouter trois provinces à son empire du côté de la Perse , après en avoir conquis trois autres vers les frontières de la Suède.

Au retour de cette campagne si glorieuse chez les Perses, le czar se voit plus que jamais l'arbitre du Nord. Se déclarant protecteur de la famille du fliéme Charles XII qu'il avait combattu dix-huit ans , il fait venir à la cour le duc de Holstein , neveu de son ancien rival , lui destine sa fille aînée en mariage et se dispose dès ce moment à soutenir ses droits sur le duché de Holstein-Slesvidi ; il s'y engage même par

282 PHUffi-LE-GRAND.

on traité d'alliance qa*il conclut avec les Suédois.

Il n*en poursuivait pas moins les travaui commencés dans toute retendue de son empire, jusqu'au fond du Kamtchatka ; pour leur donner une meilleure direction y il établissait son académie des sciences à Saint-Pétersbourg. Les arts étaient partout florissants ; il encourageait les manufactures, augmentait la marine y fournissait à Tentretien des troupes y et faisait observer strictement les lois.

Jouissant en paix de sa gloire y îl résolut de la partager d'une manière authentique et inouïe jusque alors dans ses États avec la fidèle épouse » qui, en réparant les fautes du Pruth , avait contribué, selon ses propres expressions, à cette gloire môme.

n fit couronner et sacrer à Moscou sa femme Catherine en présence de la duchesse de Courlande, fille de son frère Ivan , et du jeune duc de Holstein qu'il allait nommer son gendre. La

PIEREB-LEHlS4irD,» 283

déclaration solennelle qu'il crut devoir publier le jour de cette cérémonie , mérite l'attention de tout observateur moraliste et religieux. On y rappelait la coutume de plusieurs empereurs chrétiens de faire couronner leurs femmes ; les exemples de Léon y de Justinien et d'Héraclius étaient cités avec honneur. Pierre y spécifiait les services que Catherine avait rendus à ses peuples et surtout daps la malheureuse expédition entreprise contre Achmet III , alors que son armée réduite , comme il le répétait luimême , à vingt-deux mille hommes en avait à combattre plus de deux cent mille. Si l'ordonnance ne disait point expressément que l'impératrice dût régner après Pierre P% le czar y préparait en quelque sorte les esprits au moyen d'une consécration auparavant inusitée dans son royaume.

Ce qui peut-être encore put faire penser que Catherine lui succéderait sur le trône » c'est qu'il marcha lui-même devant elle à pied le

%Sk mnuKB-LB-GftAim.

jour da coaronnemeiit , avec le titre de dief d'une compagnie noavdle d'hommes d'annes qa*fl institua sons la dénomination de Chem- Kert de F Impératrice.

Loraqne Ton fnt dans Téglise, Pierre-le- Grand posa la couronne snr la tête de sa femme.Catharine voulant embrasser ses genoui, il la rdère ; puis il fait porter le sceptre et le globe devant elle au sortir de la cathédrale. Cette (été du couronnement de Catherine F* fût digne , au reste , de l'empereur de toutes les Russies. Et c'est le propre des monarques vraiment supérieurs de déployer dans les occasions d'éclat autant de magnificence qu'ils se montrent simples et sans faste dans leur vie privée.

Le ciar , après avoir couronné son épouse , maria le duc de Holstein avec Anne Pétrowna , sa fille atnée. D'une taille majestueuse et d'une beauté rare , cette princesse avait beaucoup des traits de son père. Un modeste appareil présida

PIERBE-LE-GRAND. 285

aux fiançailles des jeunes époux. L'empereur sentait déjà sa santé trës-altérée , lorsqu'un chagrin domestique vint redoubler encore le mal dont il mourut. Les derniers instants de sa vie furent donc peu conformes à la pompe des fêtes et des réjouissances publiques.

Quelques mots sur un incident qui prouve que le réformateur ne put jamais se corriger lui-même. Catherine avait pour chambellan un jeune Russe d'origine flamande, et appelé Moëns de la Croix; la dame de Balek, sa ^ sœur, était dame d'atour de l'impératrice, dont ils gouvernaient tous deux la maison. Une loi du czar, datée de 1714, défendait à tout fonctionnaire public de recevoir des présents sous peine de mort et d'infamie. Nous avons vu combien Pierre-le-Grand se montrait rigoureux exécuteur de son code pénal. Moêns de la Croix et la dame de Balek sont accusés l'un et l'autre , auprès du tribunal impérial , du crime de corruption ; on les met dans les fers et l'on

286 PIERBE-LE-GRAND.

instrnit leur procès. Convaincus d'avoir accepté des présents , le frère et la sœur subirent la punition que portait la loi. Moéns eut la tête tranchée ; supplice rigoureusement juste. Mais Pierre eut la dureté de conduire Catherine à la promenade et de la faire passer sur le lieu môme où la tête de son chambellan était attachée à un poteau.

Ce fut en vain que Catherine implora la grâce de sa dame d'atour ; le czar irrité la refuse. Brisant dans sa colère une glace de Venise :

a Tu vois , cria-t-il à sa fenmie , qu'il ne faut qu'un coup de ma main pour faire rentrer cette glace dans la poussière d'où elle est sortie. — Eh bien, lui répond-elle en le regardant avec une douleur attendrissante , vous avez brisé ce qui faisait l'ornement de votre palais ; croyez-vous qu'il en devienne plus beau? »

Ces touchantes paroles apaisent l'irascible monarque sans le désarmer entièrement. Toute la grâce que put obtenir de lui Catherine , ce

fut que sa dame d*atour recevrait seulement cinq coups de knout au lieu de onze auxquels elle avait été condamnée.

Le triste événement que nous venons de rapporter put contribuer sans doute à hâter la mort de Fempereur. Mais il est encore plus vrai que depuis longtemps Pierre était attaqué d*un abcès qui lui causait des douleurs aiguës. Les eaux minérales d*01onitz et d'autres remèdes qu'il essaya ne lui furent que d'un secours inutile; dès les premiers mois de Tannée i72ky on le vit s'afifaiblir sensiblement. Ses travaux qui le trouvèrent toujours infatigable accrurent son mal et accélérèrent sa dernière heure.

Bientôt l'état du czar parut mortel ; il ressentait des chaleurs brûlantes qui le jetaient dans un délire presque continuel. Cherchant à profita d'un moment d'intervalle que ses douleurs lui laissaient , il voulut s'efforcer d'écrire, mais sa main défaillante ne traça que quelques lignes indéchiffirables ; on ne put lire que ces mots en-

S88 PIERKE-LE-GBAND.

russe : Rendez tout à... Remettez tout à...

disent d'autres versions.

Comment interpréter ces trois mots ? Y oulailfl , par allusion à sa mémorable lettre au sénat de Moscou lors de la campagne du Pruth, faire entendre qu'il fallait tout remettre entre les mains du plus dt^ne?...

Ou bien n'était-ce pas plutôt la voix de la tendresse paternelle qui lui criait dans son agonie: Reridez tout à... Pierre II , mon petit-fils, né de l'infortuné Alexis? Un parti considérable tenait d'ailleurs pour le jeune Pierre.

Troisième interprétation. Conseillait-il aux partisans de l'impératrice récemment couronnée de tout rendre ou de tout remettre à... la duchesse de Holstein , sa fille atnée , Anne Pétrowna ?

C'est en vain que l'on a cru et que l'on a imprimé qu'il avait , par son testament , proclamé sa fenune Catherine héritière de l'an-

PIEBBE-LE-GRÂND. 289

yke ; ce qu'il y a de plus vrai, de seul vrai même dans toutes ces hypothèses différentes , c* est qu'il n'avait point fait de testament , ou que du moins il n'en parut jamais. Singulier oubli chez un pareil législateur! d'où l'on pourrait conclure qu'il ne pensa pas d'abord que sa maladie fût mortelle.

n cria au conunencement que l'on fit venir la princesse Anne , à laquelle il voulait dicter. . . son testament sans doute; mais quand elle parut devant son lit, il avait déjà perdu la parole , et il tomba dans une agonie qui dura seize heures. L'impératrice n'avait pas, depuis trois nuits , quitté son chevet. Ce fut entre ses bras qu'il finit par expirer, sur les quatre heures du matin , le 28 janvier 1725. Il était né le 30 mai 1672.

Quelle vie longue et pleine pour un prince mort à 53 ans I

On porta les restes du défunt empereur dan»

la grande salle du palais. Toute la famille impé-

290 PIERREr-LEHiRAND .

riale, suivie des séuateurs, des nobles et du peuple en foule, accompagna ses dépouilles mortelles; il fut exposé sur un lit de. parade, où tout le monde eut la liberté de l'approcher et de lui baiser la main jusqu*au moment de son inhumation, qui eut lieu le 21 mars de la même année 1725.

Le jour même de sa mort, Catherine loi succédait.

Lié de tout temps avec Timpératrice , Menzikof eut tranché bien vite la question. En possession du trésor et de la forteresse, ayant gagné la plus grande partie des nobles et du clergé pendant l'agonie de Pierre P"", il soutenait que la dernière volonté de Tempereur était que Ton remit tout à Catherine. Le czar, ajoutait Tadroit courtisan, ne Tavait-il pas déclaré d'une manière solennelle par la pompe encore toute récente du couronnement et du sacre de sa fidèle compagne I

Menzikof avait d'ailleurs en main tout ce

qu'il fallait pour interpréter , à T avantage de Catherine les lignes indéchiffrables du mourant. On ne put résister à ses arguments irrésistibles. La puissance qui l'armait prévint toute contjBstation. Achevons, en terminant cette histoire , le portrait d'un homme parti de si bas pour s'élever si haut et pour retomber à la fin de ses jours au dernier degré de l'infortune. Les différentes vicissitudes que traversa le favori de Pierre-le-Grand et de Catherine F®, sont l'exemple le plus frappant peut-être de l'instabilité des choses humaines.

Après la mort de celle qu'il venait de couronner , Menzikof tomba dans la disgrâce de l'impératrice qui lui succéda. Son rival Dolgo-^ rowki , vainqueur de toutes ses intrigues , le fit exiler. Le bruit de sa chute eut du retentissement jusqu'au fond de la Sibérie, dernier asile que devait occuper l'orgueillieux possesseur des plus vastes palais. Ce n'était plus le prince Menzikof, mais l'obscur Alexandre qui venait

prendre possession de la terre des proscrits. Les habitants des contrées sauvages où le jette la pitié dédaigneuse de son ennemi s'entretenaient encore de cette fameuse disgrâce , quand tout à coup ils voient paraître au milieu d'eux un homme qui leur était inconnu. De grossiers vêtements le couvrent ; ses traits sont altérés par la fatigue d'un long et pénible voyage, mais ils respirent encore la noblesse et la fierté. Trois enfants , un fils et deux filles , se traînent derrière lui. D'abord on s'intéresse à son malheur; on s'empresse autour de la famille errante ; on demande à l'inconnu quel est son nom. (f Je suis Alexandre, dit-il, j'étais il y a quelques jours le prince Menzikof . »

A ces mots , chacun est saisi d'étonnement ; et qui jamais aurait reconnu sous la livrée d'un vil esclave le superbe ministre du czar? Menzikof n'a plus de patrie; un désert inculte reçoit celui qui naguère encore foulait d'un pied dédaigneux les plus riches palais. On s'associait

avec un cruel plaisir à cette grande dérision de la fortune. C'était à qui s'écrierait : « Le voilà donc cet ambitieux despote au-dessous même du dernier de ceux auxquels il conunandait avec tant de hauteur I » Il s'abusait ce vulgaire stupide. Dans sa cabane » le pauvre Alexandi:e était plus grand que le prince de l'empire Menzikof sur les degrés du trône ; l'adversité qui le frappait ne pouvait abattre la force de son âme.

Cependant de tous côtés on accourt pour contempler l'illustre banni ; on le trouve conduisant le soc de la charrue dans l'espace étroit de son nouveau domaine ; on le trouve vivant sous le chaume conune un paysan sibérien , et après l'avoir trouvé on le cherche encore.

Alors celui qui d'abord excitait la haine arrache la compassion de ses ennemis ; on cesse de le haïr en cessant de le craindre , et l'envie ellemême se trouve désarmée par l'excès du mal-

294 PIERRB-LE-GRAND.

heur. Ahl ne te réjouis pas encore de cette victoire, MeûaSkof ; il est un fléati pluà tértible que l'envie ,• la tnort sctile pourrait fêta délivrer ; c'est la vengeance.

Déjà se rassemblaient autour de F exilé ceux qu1l avait lui-même condamnés à l'exil; Itô voyez-vous comme ils se précipitent pour saisir leur victime ; il les a reconnus ; il se livre à eux. Mais ce n'est plus sur lui , c'est sur de faibles enfants que s'exerce leur fureur ; ils se vengent sur le Ois de l'injuste rigueur du père; ils n'entendent pas la voix de ce malheureux vieillard qui leur crie : « Arrêtez ; je suis le seul coupable ; c'est moi seul que votre haine doit accabler. » Menzikof , pourquoi avais-tu des enfants? Et vous, hommes implacables, vous êtes mieux vengés que ne Tespérait votre rage. Celui qui aurait vu la mort d'tm œil sec n'a pu soutenn* le spectacle de ses enfattts livrés à l'opprobre ; pour la première fois il se

PIBRBE^LEHÎRAND. 295

plaignit de la fortune ^il désespéra de sa propre constance ; mais bientôt il vdnqoit la douleur même;'

Dent" mois 9'étaient écoulés depuis que , loin du tumulte* des cow'S^ il menait une vie obscure dans le silence du désert , quand, de retour d'une expédition lointaine, un officier qui devait sa fortune à Menzikof passa près de lui sans le savoir. Ses oreilles ne le trompentelles point? Est-ce bien son nom qui vient d*ètre prononcé ? H regarde ; ces traits ne lui sont pas inccmnus. D'abord il est incertain et craint d* étire tiré de son incertitude ; mais il ne pouvait longtemps rester dans le doute.; il reconnaît son bienfaiteur et tombe aussitôt à ses pieds. « Oui, s'écrie-t-il , c'est bien Menzikof!

« Mâia qud est ce changement ? Qu'est devenue votre ancienne opidence ? Et vou»^ môme , prince de l'empire , qu'étes'-vous devenu? — Ce que j'aurais toujours été si j'avais

296 PIERRE'LE-GHAND.

toujours été sage , si j'avais connu dès mon enfance les lumières de cette religion divine qui nous fait voir en pitié les jeux de cour et les calamités des fortunes d*ici-bas. Vastes possessions, riches palais , pompe royale y j'ai tout perdu 9 et je ne regrette rien , puisque la foi chrétienne me reste ; je l'ai conquise à force de souffrance et d'épreuves douloureuses.

a Mais pourquoi tomber à mes pieds ? On ne se prosterne que devant le Dieu des chrétiens. Relëve-toi, ami, et contemple ces champs défrichés de mes propres mains, ces instruments de labourage , cette chaumière ; voilà maintenant mes richesses. Ainsi l'a voulu le Seigneur; elles ne me seront point enviées des gens de cour. Tu le vois , mes enfants euxmêmes partagent mes travaux. Mon fils a tracé ces sillons ; ma fille apprête les mets grossiers (pii couvrent cette table. Elle était loin de prévoir, hélas! le sort qui l'attendait, lorsqu'elle eut l'honneur d'être fiancée au petit-

fils de Pierre-le-Grand. Qu'aî-je dit ? Suis-je donc encore sensible aux misérables vanités de la terre? Pourqaoi rappeler ce qui n'est plus? Rouvrirai-je ces blessures déjà fermées ? Non. Je me reprocherai jusqu'au souvenir de mon antique grandeur. La fortune ne m'a souri d'abord que pour me rendre ensuite plus malheureux , en m'accablant du poids de mon bonheur passé. Eh bien ! je défierai encore la fortune ; et toi , jeune homme , quand tu seras à Saint-Pétersbourg , tu diras à Dolgorowki que tu m'as vu fort de mon malheur et plus heureux dans la pauvreté que je ne l'étais au sein des richesses ; ajoute que depuis longtemps je lui ai pardonné , au nom du Dieu de paix et de pardon ; dis-lui encore que s'il expie un jour les fautes de l'orgueil , il recevra ici l'hospitalité. La religion chrétienne m'en fait une douce loi. »

Pour en revenir à Catherine , l'héroïne du Pruth méritait l'empire que lui assurait Men-

zikof ; et pebdant son règne de deux années ie gouvernement ne perdit rien de sa force au dehors coiÈme à l'intérieur. Un dernier mol SOT cette impératrice. Au total, c'était une fenune qui avait du bon sens et point du tout cet esprit sublime ni cette vivacité d'imagination que' lui attribuent plusieurs historiens. Son extrême bonne humeur la fit aimer du czar; jamais elte n'eut un moment de chagrin ni de caprice. Obligeante et polie avec tout le monde, elle n'oubliait pas sa première condition.

Pierre-le-Grand fut regretté en Russie de tous ceux qu'il avait formés, et la génération qui suivit celle des partisans des anciennes mœurs le regarda bientôt €omme son père.

Quand les étrangers ont vu que tous ses établissements étaient durables, ils ont eu pour lui une admiration constante , et ils ont avoué qu'il avait été inspiré plutôt par une sagesse extraordinaire que par l'envie de faire des choses étonnantes. L'Europe a reconnu qu'il

avait aimé la gloire , mais qa'il l'avait mise à faire du bien ; que ses défauts n'avaient jamais affaibli ses grandes qualités , qu'en lui Thomme eut ses taches, et que le monarque fut toujours grand ; il a forcé la nature en tout , dans ses sujets , dans lui-même , et sur la terre et sur les eaux ; mais il Ta forcée pour l'embellir. Les arts, qu'il a transplantés de ses mains dans des pays dont plusieurs alors étaient sauvages, ont, en fructifiant , rendu témoignage à son génie et éternisé sa mémoire ; ils paraissent aujourd'hui originaires des pays mêmes où il les a portés. Lois , police , politique , discipline militaire, marine, commerce, manufactures, sciences, beaux-arts, tout s'est perfectionné selon ses vues ; et par une singularité dont il n'est point d'exemple, ce sont quatre femmes montées après lui successivement sur le trône qui ont maintenu tout ce qu'il acheva , et ont perfectionné tout ce qu'il entreprit.

Le palais a eu des révolutions après sa mort;

300 PIERRE-LE-GRAIO).

l'État n'en a éprouvé aucune. La splendeur de cet empire s'est augmentée sous Catherine P ; il a triomphé des Turcs et des Suédois sous Anne Pétrowna ; il a conquis sous Elisabeth la Prusse et une partie de la Poméranie ; il a joui d'abord de la paix , et il a vu fleurir les arts sous Catherine II.

C'est aux historiens nationaux d'entrer dans tous les détails des fondations , des lois, des guerres et des entreprises de Pierre-le-6raud ; ils encourageront leurs compatriotes en célébrant tous ceux qui ont aidé ce monarque dans ses travaux guerriers et politiques. Il suffit à un étranger , amateur désintéressé du mérite, d'avoir essayé de montrer ce que fut le grand homme qui apprit de Charles XII à le vaincre, qui sortit deux fois de ses États pour les mieux gouverner , qui travailla de ses mains à presque tous les arts nécessaires, pour en donner l'exemple à son peuple , et qui fut le fondateur et le père de son empiï'e.

Pierre-le-Grandmourut y dit-on, sans laisser un ami; mais combien ne laissa-t-il pas, en revanche , d'enseignements utiles et d'exemples salutaires aux princes et aux princesses qui régnèrent après lui I Plus jaloux du solide que du brillant, il fut, par grandeur d'âme, intéressé au bien-être de ses peuples, et essentiellement imitateur de tout ce qui sentait la réforme sociale dans les mœurs et le perfectionnement gouvernemental. C'est par lui que la nation russe crut devoir se traîner d'abord comme à la remorque des cours civilisées de l'Europe , afin de mieux surprendre le secret de les dominer toutes un jour. Telle est la politique de la Russie et de Pierre F**, son fondateur, n n'est pas de gouvernement qui rappelle mieux Rome conquérante et conservatrice de ses conquêtes.

Que de progrès, du reste, a faits ce vaste empire depuis Pierre V ! Nulle guerre voisine ou lointaine où, vaincue d'abord, la Russie

par IrisBpker a wtm tour, tout en

' it mil Hiui|ilics. pca|ilée foar Ffleadw de 9m ters(MB PlefH ! - l e- €faii d, Catherine r*, V Elisabeth, etc., etc. eBe ne œmptatt aioraqi laigl-qnatfemffioMd'IionHnes), eDe conpte à préent cniqaaDte4roB millions cinq

Soshailoos, en tenninant , qa'nne entrevue Unie récente entre Sa Sainteté le pope Grégnire XTI et Fempefear de tontes les Rossîes Kkolas r', ne soit pas stérile pour la cause de la TéritaMe religion. Tonché de la dignité angnste et de Taspect vénérable da sonverain pontife y connne Alexandre le fîit jadis à la vne dn gruid prêtre Jaddos, le paissant autocrate n*a pn rester inseusBile à la voix de notre saintpère réclamant, avec toute Ténergie de la vraie foi f des jonrs meilleurs pour des chrétiens malheureux et persécutés. Nous devons regarder comme gages d'un avenir plus doux pour les

chrétiens nos frères, ces présents que se sont faits mutuellement le successeur de saint Pierre et le patriarche de l'Église grecque. Puissent nos espérances de conciliation et de paix être bientôt réalisées I

Page 1