CHAPITRE IX
I. La mort de Pierre. — II. Le testament apocryphe et le Trai tettament du
grand homme. — III. Aperçu général
Pierre a pu faire bon marché des vengeances posthumes de rhistoire. Alexis a trouvé dans le destin un vengeur plus prompt. Je ne crois pas qu'en vouant à la mort son fils aine le souverain ait imité le sacrifice d'Abraham, immolant sa chair à Tavenir de son pays et au salut de son œuvre. Il a montré depuis, en cette matière, une trop grande incurie, dont j'ai déjà indiqué ailleurs les raisons (v. p. 187), dans sa conception puissante, mais courte, des choses, et surtout dans Tinfatuation de lui-même où il a vécu, incapable de s'intéresser à cet au delà, ou même de le comprendre en dehors de lui, après lui. Mais, s'étant donné un héritier de son choix, il a dû naturellement se complaire dans l'idée de profiter des loisirs que la guerre lui laissait maintenant pour façonner à sa guise le corps et l'àme de cet enfant de l'amour. Il a tendrement aimé ce puîné. Le 16 avril 1719, moins d'un an après la mort de l'autre, le destin frappait à sa porte : le petit Pierre Pétrovitch, le fils de Catherine, était emporté en quelques jours de maladie, et l'héritier, c'était désormais l'autre Pierre, le fils de Charlotte et de l'assassiné !
Pierre a paru d'abord se cabrer contre cet arrêt du sort,
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qui répondait au sien. Son entourage, à commencer par Catherine et Menchikof, en était révolté sans doute aussi. Le souverain laissait pourtant écouler près de deux années sans prendre parti. Le 11 février 1722 seulement, un manifeste revendiquait pour le Tsar, en invoquant Tautorité d'Ivan Yassilévitch, le droit de régler arbitrairement sa succession. C'est le principe de la pravda voit monarcheî (la vérité de la volonté souveraine) dogmatiquement exposé en même temps dans un écrit célèbre de Féofan Prokopovitch. Mais on en attendait vainement pendant les années suivantes une sanction pra* tique. Rien ne venait, à cet égard, si ce n'est cette indication vague et diversement interprétée : le couronnement de Catherine.
Et cependant la santé du maître commençait à donner des inquiétudes aux siens. En mai 1721 déjà Lefort parlait d'un asthme, dont le souverain souffrait beaucoup. On croyait aussi qu'il avait un abcès dans le corps. « Outre ces incommo- « dites » , ajoutait le diplomate, « il en est survenu une à « Riga, qui aurait bientôt fini la partie et qui était fort hors « de saison. Dieu sait son origine, mais Ton s'est aperçu qu'un « des pages mal peignés de ce héros a eu le bonheur de toma ber malade en même temps que son maître (1). » Le Tsar avait été à l'agonie pendant dix-sept heures, et, à peine remis, il ne songeait pas à se ménager. On observait seulement « qu'il faisait ses dévotions plus attentivement qu'à l'ordi- « naire, avec des meâ culpâ et des génuflexions et beaucoup « de baisers en terre » .
Doué d'un tempérament e}(ceptionnellement robuste, Pierre lui a toujours trop demandé. Il a vécu une double et triple vie. En 1722, au cours de la campagne de Perse, les premiers symptômes d'une rétention de l'urine se manifestaient, et s'aggravaient pendant l'hiver de 1723. Il ne se laissait guère soigner et refusait absolument de prendre du repos. L'affaire Mons, puis celle de Menchikof, auquel il était obligé d'enlever
(i) Sbobrik, t. III, p. 832.
la présidence du Collège de la guerre , à cause de ses déprédations, précipitaient le progrès du mal en irritant le malade. Et il continuait à se dépenser sans mesure. Il traitait d'ânes bâtés et renvoyait â coups de doubina ses médecins, TAllemand Blumentrost et TAnglais Paulson, qui lui prêchaient la modération. En septembre 1724, le diagnostic de sa maladie se précisait : c'était la gravelle, compliquée d'un ressouvenir d'affection vénérienne mal guérie. Il souffrait de violentes douleurs de reins, il rendait a une pierre assez grosse » , et quelques jours après « des morceaux de matière corrompue n .' Des tumeurs paraissaient aux cuisses et suppuraient (1). Tout cela ne l'empêchait pas d'aller le mois suivant visiter les travaux du canal de Ladoga. Il passait là des nuits très froides sous la tente, plongeait â cheval dans des marécages glacés (2). Son inspection terminée, il courait aux forges d'Olonets, puis aux usines de Staraïa Roussa, et y faisait la besogne d'un ouvrier. Enfin il s'entêtait à retourner à Pétersbourg par eau, en plein novembre. En route, près de la petite ville de Lahta, il voit un bâtiment échoué et des soldats à bord en une situation périlleuse. Il y court, se met dans l'eau jusqu'à la ceinture. L'équipage est sauvé, mais il rentre dans sa capitale avec une violente fièvre et se couche pour ne plus se relever. Une ponction, conseillée par le médecin italien Lazarotti, est différée jusqu'au 23 janvier, et, opérée alors par le chirurgien anglais Horn, n'a pour effet que de révéler un état désespéré. Pierre meurt comme il a vécu, succombant â la peine, mais ayant une fois de plus sacrifié son métier de souverain à sa manie de manouvrier. Ce qu'il y a eu toujours d'héroïquement excessif, d'irréfléchi et de disproportionné dans l'ubiquité de son effort s'est manifesté une fois de plus au terme de sa carrière. Toujours il a perdu de vue cette vérité que l'héroïsme
(i) Gabipredoii, 30 septembre 1724. Aff. étr. de France. Riohtsr, dans son Histoire de la médecine en Russie (t. III, p. 84-94), nie les complications d'origine syphilitique, mais il n'a d'antre autorité à invoquer que celle de l'anecdotier Staehiin.
(2) Biographie de Munich ; Bûschings^filagatin^ t. III, p. 401.
d'un matelot et celui d*un chef d'empire ne sont pas de même nature. Il vient de sauver une barque et la vie peut-être de quelques hommes^ mais il laisse en péril le grand navire et le grand équipage dont il avait le commandement. Qui le remplacera à la barre? On n'en sait rien. Il n'a rien prévu, rien réglé, et il se montre incapable, devant la mort, du grand et suprême acte de volonté et de conscience qu'on avait le droit d'attendre de lui. On a vu tantôt un matelot à l'œuvre; on n'a plus maintenant devant soi qu'un moribond vulgaire. Sa fin est celle d'un fils dévot de l'Église orthodoxe, mais non pas celle d'un Tsar. Du 22 au 28 janvier, il se confessait et communiait trois fois ; il donnait des signes de repentir ; il dictait l'ordre d'ouvrir les portes des prisons ; en recevant les derniers sacrements avec beaucoup de componction, il répétait à plusieurs reprises : « Je crois, j'espère » ; mais il se taisait au sujet du redoutable problème qui autour de son lit d'agonie mettait tous les esprits en émoi ; il faisait faillite au principe affirmé dans son manifeste, à son omnipotence si hautement proclamée, si âprement défendue pendant toute sa vie, au plus essentiel de ses devoirs. Il ne laissera pas de testament. L'espèce d'effarement et de défaillance morale dont il a, à plusieurs reprises, donné l'exemple dans les circonstances tragiques qui ont éprouvé sa vie, semble encore, devant l'épreuve dernière, abolir son intelligence et son courage. Gampredon parle d'une grande pusillanimité dont il aurait témoigné (1). Le 27, à deux heures de l'après-midi, il demande de quoi écrire, mais n'arrive qu'à tracer ces mots : « Rendez tout à... n , qu'il n'achève pas, et où parait encore cette façon sommaire et rudimentaire de trancher les questions les plus délicates et les plus complexes, qui a trop fréquemment caractérisé son initiative. Un peu plus tard, il fait venir sa fille, Anne, en indiquant l'intention de lui dicter ses dernières volontés; elle accourt, mais il ne peut plus prononcer une parole. Et, pendant qu'il agonise, Catherine, qui s'inonde d»
(i) Dépèche lu 30 janvier 1725. Aff. étr. de France.
pleurs à son chevet, essuie de temps en temps ses yeux et va dans une chambre voisine, pour y discuter avec Menchikof, Tolstoï et Boutourline les moyens et les conditions du coup d'État qui leur livrera le pouvoir. Le lendemain, 28 janvier, à six heures du matin, Pierre rend le dernier soupir, et quelques heures après un régime mixte de gynécocratie et d'oligarchie militaire est inauguré en Russie sous les auspices de Tancienne servante livonienne. On le verra durer jusqu'à la fin du siècle, et il n'a pas dépendu de Pierre que son œuvre et l'existence même de son pays n'aient sombré dans cette longue épreuve. La fortune de la Russie moderne s*est montrée supérieure au génie de son créateur.
La mort du grand homme ne parait pas d'ailleurs avoir provoqué, sur le moment, de bien vifs ni de bien universels regrets. Dans la masse du public il semble plutôt que quelque chose ait paru de l'impression que Napoléon se jugera plus tard capable de produire en disparaissant. La Russie a dit aussi : Ouf! Le comte de Rabutin parle même de u réjouissance générale (1) » • Féofan Prokopovitch prononce un panégyrique pompeux; mais le sentiment populaire se traduit plus sincèrement dans une estampe représentant, en traits satiriques et caricaturaux, Y Enterrement d'un chat par des souris (2). Le sentiment populaire est coutumier de ces inconsciences et de ces ingratitudes momentanées, et la Russie a, depuis, payé sa dette à la mémoire du plus méritant et du plus glorieux de ses enfants. On conçoit que des larmes plus sincères que celles de Catherine n'aient pas coulé sur cette tombe au moment où elle s'est ouverte : il y avait trop de sang autour.
(1) BûschingS'Ma^nzin, t. XI, p. 497.
(2) RoviKSKi, Les estampes populaires en Russie, t. I, p. 891-401.
Pierre ne laisse pas de testament. Je n'oublie pas le document si abondamment répandu et si copieusement commenté sous ce titre (1). Mais, outre qu'il n*a aucune valeur pratique immédiate (on y trouve un programme à longue portée de conquête de TLurope par la Russie, et nulle disposition relative à rhérédité du trône), cet écrit n*est qu'une mystification. Je suis adepte peu fervent des certitudes historiques. Trop souvent ma foi a chancelé au contact des éléments dont elles sont le plus habituellement formées. Mais ici l'évidence ressort d'un ensemble de preuves qui semblent défier le doute.
Les preuves morales d'abord.
Voyez-vous cet homme, qui vient de mourir sans avoir songé à prévoir et à régler l'avenir immédiat de sa lourde succession, l'imaginez-vous s'occupant de ce que l'Europe et la Russie deviendront cent ans après sa mort? Et cela non pas en une pensée vague, en une vision de rêve, — je l'en croirais capable, — mais avec méthode et précision, en fixant les étapes du chemin à parcourir! Et quelles étapes sur cette étrange feuille de route, avec quel point de départ! La Russie, ne l'oublions pas, a, pour le moment, vaincu la Suède, avec le concours d'une bonne moitié de l'Europe, Saxe et Prusse, Danemark et Angleterre, et au prix de dix-huit années d'efforts acharnés. Elle n'est pas arrivée à régenter la Pologne. Elle s'est heurtée à la Turquie et a rencontré un désastre. Et c'est tout. Voyez-vous encore dans l'imagination de Pierre, si exaltée que vous la supposiez, comprenez-vous la conquête de
(i) Récemment encore il fonrnissait à un brillant publiciste le thème d une argumentation sur les dangers de Talliance franco-russe. (Libre Parole du 4 septembre 1896.)
FEurope se déduisant logiquement, mathématiquement en quelque sorte, de cette réalité initiale?
Et le chevalier ou la chevalière d'Éon ! Vous savez que c'est de lui ou d'elle que serait venue, en une copie communiquée au cabinet de Versailles, la première confidence du menaçant écrit. Les Mémoires de Ténigmatique personnage, publiés en 1836 par Gaillardet, en ont ensuite livré au gros public la foudroyante révélation. Où Gaillardet a-t-il pris ces Mémoires? Il avait vingt*cinq ans en 1836 et venait de collaborer avec Dumas à la Tour de Nesle. Des Mémoires authentiques de d'Éon se trouvent aux Archives du quai d'Orsay. Ai-je besoin de dire qu'ils n'ont rien de commun avec ceux qu'on lui a attribués, et qu'il ne s'y trouve pas trace d'un testament quelconque? Par contre, on y découvre chez l'auteur les indices très clairs d'un état d'esprit qui semble absolument inconciliable avec la connaissance d'un document de cette nature. D'Éon est plutôt contraire à un rapprochement entre la France et la Russie. Parce qu'il juge cette dernière puissance dangereuse? Non pas! Parce qu'il la taxe de quantité négligeable!
Je ne sais pas où Gaillardet a pris les Mémoires qu'il lui a plu de mettre sur le compte de d'Éon, ou plutôt je m'en doute trop. Je sais où il a pris le fameux Testament. J'arrive ici aux preuves matérielles. La première version du document se rencontre dans le livre de Lesur : De la politique et des progrés de la puissance russe, publié à Paris en J 8 1 1 . La date de la publication en indique suffisamment le caractère, et voici un détail qui l'accuse mieux encore : Sir Robert Wilson, agent du gouvernement anglais auprès du gouvernement russe pendant la campagne de l'année suivante, parle d'un grand nombre d'exemplaires de cet ouvrage qui ont été trouvés dans les effets du duc de Bassano, ministre des relations extérieures (1). Le Testament n'est encore présenté là que comme un résumé de notes secrètes conservées dans les archives privées des souverains russes. L'ouvrage est assez vite oubUé, et, jusqu'en 1836, les
(i) Private Diary, Londres, 1861, t. I, p. 258.
littératures européennes ne font aucune mention du texte prophétique. En rapprochant quelques passages des Souvenirs contemporains de Villemain, des Mémoires du comte Mollien, du Message au Sénat et du Mémorial de Sainte^Hélène, Berkholz est arrivé à la conclusion que Tauteur du Résumé légèrement modifié par Gaillardet et converti en Te^ramen/ n'est autre que Napoléon V (I). Je n'ai qu'un mot à ajouter. Au cours des polémiques soulevées au sujet de l'authenticité du texte, la présence même au dépôt du quai d'Orsay d'une copie de ce texte, fournie ou non par d'Éon lui-même, a été niée (2). C'est à tort. Elle s'y trouve, mais à une place et avec une apparence extérieure qui excluent toute erreur d'tppréciation quant à sa date et à son origine : elle est contemporaine du second Empire et de la campagne de Crimée.
Le débat, je l'avouerai volontiers, n'a d^ailleurs à mes yeux qu'une importance très secondaire, d' im certain intérêt en ce qui concerne la caractéristique personnelle de Pierre, d'une valeur nulle pour les arguments à en tirer au point de vue plus général de la puissance et de la politique russes. Pierre n'a pas écrit une ligne du texte devenu fameux sous son nom; ce point me semble acquis à l'histoire; il a fait plus et mieux.. Les onze premiers paragraphes du Résumé publié en 1811 ont été généralement reconnus pour un exposé relativement exact de la politique suivie par la Russie depuis 1725 et des progrès de sa puissance. Voilà le vrai Testament du grand homme; non pas recelé dans des archives secrètes, mais tracé au grand jour, imprimé, avec l'Europe entière pour témoin, sur la face du monde contemporain. C'est son œuvre sur laquelle j'ai encore à jeter un coup d'oeil d'ensemble.
(i) Napoléon t* auteur du Testament de Pierre le Grand, Bruxelles, 1868. Yoy. aussi dans ce sens : Àugiburger Allgemeine Zeitung^ novembre 1865, n- 225-227.
(2) Les auteurs du Testament de Pierre le Grand, Paris, 1877 (anonyme)
Ce n'est pas sans appréhension que j'aborde cette partie complémentaire de ma tâche. Au pied du mausolée où, le jour des funérailles, ont reposé les restes de Thomme le plus ennemi du repos que la terre ait jamais porté, une inspiration ingénieuse a placé Timage symbolique d'un sculpteur et d'une figure inachevée que son ciseau a fait sortir d'un bloc de marbre. Une inscription latine y a ajouté ce commentaire empreint d'une naïve sincérité :
a Que l'antiquité se taise; qu'Alexandre et César lui cèdent «c le pas. La victoire était aisée à des conducteurs de héros, a commandant à des troupes invincibles; mais Celui qui ne tt se reposa que dans la mort a trouvé dans ses sujets non des N hommes avides de gloire ou habiles dans Tart de la guerre, a ou ne craignant pas la mort, mais des brutes à peine K dignes du nom d'hommes, et il en a fait des êtres civilisés, n bien qu'ils fussent semblables aux ours leurs compatriotes, a et bien qu'ils se refusassent à être instruits et policés par tt lui. (1). »
Dix ans plus tard, ce premier jugement de la postérité était revisé au tribunal d'un juge compétent, certes. Le prince royal de Prusse, le futur Frédéric le Grand, écrivait à Voltaire : u Des circonstances heureuses, des événements favorables et a Tignorance des étrangers ont fait du Tsar un fantôme héroïa que; un sage historien, en partie témoin de sa vie, lève un a voile indiscret et nous fait voir ce prince avec tous les a défauts des hommes et avec peu de vertus. Ce n'est plus cet a esprit universel qui connaît tout et qui veut tout approfon- N dir, mais c'est un homme gouverné par des fantaisies assez
(1) Galitzihb, Mémoires, p. 118.
« nouvelles pour donner un certain éclat et pour éblouir; ce « n'est plus ce guerrier intrépide qui ne craint et ne connaît a aucun péril, mais un prince lâche et timide, et que la brutaa lité abandonne dans les dangers. Cruel dans la paix, faible a dans la guerre... (1). »
Je m'arrête. Si tôt a commencé et si loin est allée, autour de Tauguste mémoire, Téternelle querelle qui arrache les grands morts à la paix du tombeau. A l'étranger, en France notamment, en Angleterre et même en Allemagne, le déni-» grement a prévalu, depuis Bumet et Rousseau, Frédéric et Condillac, jusqu'à Leroy-Beaulieu, en passant par. de Maistre et Custine. En Russie, l'opinion publique et la critique historique, un peu à sa remorque, ont suivi des courants divers. Un premier mouvement de brusque réaction s'est dessiné d'abord, dans le sens d'une exaltation passionnée du passé condamné par la réforme, et s'est traduit dans le livre de Boltine. Le règne d'Elisabeth et surtout celui de Catherine II y ont coupé court, et dans le livre de Golikof l'écho retentissait du concert d'enthousiasme suscité par la continuatrice du grand règne. Au commencement du dix-neuvième siècle, retour des idées réactionnaires, sous la double influence delà Révolution française et de l'hégémonie napoléonienne; les entreprises révolutionnaires sont prises en dégoût; le sentiment national se réveille en Russie aussi bien qu'en Allemagne; le slavophilisme naît d'un côté comme le germanophilisme de l'autre. Pierre et son œuvre sont condamnés. Puis, encore un revirement. Les opinions se tassent. Parmi les représentants de Técole slavophile, quelques-uns en viennent eux-mêmes à modiBer, en l'atténuant, le sens de leur verdict réprobateur. Pierre n'est plus coupable d'avoir détourné la Russie de ses naturelles et plus heureuses destinées en la jetant dans les bras d'une civilisation étrangère et corrompue. Il a eu seulement le tort de brusquer et de vicier, par cette précipitation et par la violence qui en est devenue l'instrument né-
(1) Rbmvsbbbo, 13 noT. 1737. Voltaire, Œuvres, t. X, p. 45.
cessaire, une évolution qui se serait plus lentement et plus^ sainement accomplie sans lui. C'est à peu près la manière de voir à laquelle Karamzine s'est rallié en ses dernières années. Si Pierre ne s'était pas rué sur son pays comme un ouragan, arrachant du sol natal, sans pitié, toutes les semences indigènes de culture et les remplaçant sans discernement par des cri* blures recueillies aux quatre coins de l'Europe, des fragment» de ses discours, des lambeaux de ses vêtements, des débris de ses institutions, des touffes de ses mœurs, des miettes de ses repas, son œuvre n'aurait éveillé dans le cœur d'aucun Russe ni crainte ni déplaisir. Mais, violent et irréfléchi, brutal et cynique, prétendant civiliser son peuple à coups de sa doubîna de quarante livres, il n'a pu inspirer le désir de s'instruire et l'amour de la science qu'à de rares individus. Il a effrayé seulement et étourdi les autres, et les a figés pour longtemps sur place, dans la stupeur et l'épouvante.
A une époque relativement récente, un haut fonctionnaire du pays a eu l'idée de récompenser la bonne conduite de ses paysans parle don d'une école. L'établissement est resté vide. Ayant insisté pour en obtenir la fréquentation, le donateur n'a réussi qu'à provoquer une démarche collective des intéressés venant demander grâce : a Nous avons toujours fait notre devoir; pourquoi, maître, veux-tu nous punir? n
Voilà l'idée de la civilisation que Pierre a fait entrer dans le cerveau de ses moujiks (I).
Ramenée à ces termes, la thèse slavophile se rapproche sensiblement du point de vue assez généralement adopté par la critique de l'Occident. Je serais prêt à en reconnaître la justesse, mais en mettant hors de cause la responsabilité personnelle de Pierre, ou tout au moins en la réduisant à une part proportionnelle. Encore celle-ci me paraîtrait-elle susceptible de recevoir, dans une large mesure, le bénéfice de circonstances atténuantes. La conception de l'homme providentiel ou fatal exerçant sur la marche des événements humains et sur le
(1) £. Mamosof, Archive russe, 1873, p. 2503.
développement naturel des peuples une action arbitrairement décisive, me semble assez généralement abandonnée aujourd'hui par la science historique, reléguée au rang des fictions romanesques. La réalité des forces collectives entourant et portant les grands protagonistes du drame humain s'est imposée à Tesprit moderne. Elle est assez manifeste dans la carrière et dans l'œuvre de Pierre. Son programme de réformes ne vient pas de lui. Est-il seul à Texécuter? Je le vois poussé au pouvoir par un parti ; je l'aperçois ensuite entouré d'un groupe d'hommes qui inspirent et dirigent ses premières actions : Lefort, Vinnius. Ces étrangers, il ne les a même pas tirés personnellement de la Suisse ou de la Hollande. Il les a trouvés sur place, disposés déjà à jouer un rôle conforme à leur origine et à leur tendance naturelle, prêts à entrer en scène. Et puis, il n'y a pas que les étrangers! Kourbatof estun Russe, et Menchikof, et Demidof. Mais la guerre du Nord et son influence sur la marche du mouvement réformateur? Je l'ai reconnue. J'ai dû aussi reconnaître qu'en s'y précipitant Pierre a suivi un courant. On s'est mis en route vers la Baltique bien avant lui. On s'est armé aussi. C'est donc qu'on voulait se battre. Mais le tempérament, le caractère, l'éducation personnelle du grand homme? J'ai encore fait la part de ces éléments. Seulement, j'ai essayé aussi de montrer d'où ils venaient. J'ai indiqué du doigt la Slohoda, cette première éducatrice du jeune Tsar. Est-ce Pierre qui Ta plantée là, au seuil de la vieille capitale? J'ai porté les regards du lecteur sur le fonds de rudesse, de sauvage énergie, si apparent dans Tâme et dans la chair du peuple dont le grand homme est sorti. En est-il sorti seul à ce moment? Menchikof ne lui ressemble-t-il pas par plus d'un trait? On dirait parfois d'un Sosie. Et les autres, Romodanovski, avec ses emportements sanguinaires, Chérémétief, avec sa ténacité héroïque? Enfin, je veux le supposer encore solitaire et unique, surgissant comme un phénomène isolé, tombant du ciel comme un aérolitlie et entraînant les éléments ambiants par la vitesse de sa chute et la pesanteur de sa masse. J'appellerais encore à la
LE TESTAMENT DE PIERRE LE GRAND. Mi
barre le génie du peuple susceptible de subir de tels accidents; j'y traduirais son passé tout entier et je les rendrais responsables en premier lieu de la catastrophe. Mais je ne vois pas du tout dans Thistoire de la collectivité dont il s'agit qu'elle soit si aisée à remuer et à conduire où elle n'a que faire. Il lui est arrivé, depuis Pierre, d'être gouvernée par deux fous, ou peu s'en faut. Elle n'a guère commis de folies. Elle s'est à peine écartée de son chemin. Ce chemin était tracé avant Pierre ; l'orientation n'en a pas changé après lui. L'oeuvre du Réformateur ne s'est pas arrêtée avec le cours de son existence ; elle a continué à se développer, en dépit de l'insignifiance ou de l'indignité de ses héritiers directs; elle a conservé le même caractère : violente toujours, outrée et superficielle. Ai-je besoin d'une autre preuve pour reconnaître son origine et sa parenté, pour proclamer qu'elle est fille de la Russie tout entière ?
Pierre est aussi l'homme de son peuple et de son temps. Il vient à son heure. Une chanson populaire de l'époque raconte la mélancolie d'un héros obscur, souffrant de l'excès de forces qu'il sent en lui, dont il est accablé et dont il ne sait comment faire emploi. C'est l'image et la plainte d'un peuple entier. La Russie d'alors regorge d'un tel superflu d'énergies physiques et morales condamnées à l'inertie par le néant de la vie publique. Les temps héroïques sont passés; les héros ont survécu. Pierre arrive à propos pour leur donner de l'ouvrage II est violent et brutal; mais il a affaire, qu'on ne l'oublie pas, à des tempéraments autres que ceux dont nous avons l'habitude, d'une vigueur et d'une résistance dont nous n'arrivons que difficilement à nous faire une idée. Se trouvant à Moscou en 1722, Bergholz va voir l'exécution de trois brigands condamnes au supplice de la roue. Le plus vieux est mort au bout de cinq ou six heures de supphce; deux autres, plus jeunes, vivent encore, et l'un d'eux lève péniblement son bras rompu à coups de barre pour se moucher avec le revers de sa man* che; puis, s'apercevant qu'il a répandu, ce faisant, quelques gouttes de sang sur la roue à laquelle on l'a attaché, il ramène
Oit L'OEUVRE.
encore le bras mutilé pour les essuyer (1). On peut beaucoup tenter avec des gaillards de cette trempe, et on peut aussi beaucoup prendre sur eux ; mais s'il s'agit de contrarier leurs penchants naturels, leurs instincts ou leurs préjugés, on n'a guère chance, cela est clair, d'y réussir par la douceur.
Pierre est un cynique et un débauché. Incriminé par les détracteurs de son œuvre, le mélange de la sauvagerie indigène avec la corruption occidentale s'accuse en lui, tout le premier, avec des dehors repoussants. D'où le tient-il? Je l'en vois affligé bien avant son premier séjour à l'étranger. Les infortunes conjugales d'Eudoxie et les triomphes d'Anna Mons sont antérieurs au grand voyage. Il a suffi au jeune homme de franchir un ruisseau pour trouver, aux portes du vieux Kreml moscovite, à moitié accomplie déjà dans l'enceinte du Faubourg Allemand^ cette fâcheuse fusion d'éléments vicieux. Elle s'est aggravée avec lui, soit. Mais n'a-t-il pas d'autre part, avec l'exemple des plus magnifiques vertus, donné aux siens le moyen de s'en relever, comme il a fait lui-même?
Enfin Pierre est un impatient et un emporté. A cet égard, j'en ai la conviction, son esprit, son caractère et son tempérament ne sont encore que l'expression d'un état d'âme collectif; son activité brusque, fougueuse et fébrile, la manifestation d'un phénomène d'ordre général. Qu'il ne se soit pas rendu un compte juste, lui-même, de la réalité de son rôle, celui d'une vague dans la marée montante, entraînant d'autres vagues à sa suite, mais portée elle-même par le flot, sous la poussée de forces lointaines et incalculables, la chose n'est pas pour étonner. Son erreur a été partagée par d'illustres émules, et, sur le moment, des témoins, même clairvoyants, ont pu s'y tromper. A distance, il est plus aisé de ramener les choses au point. La marée saute aux yeux, et la marche du phénomène se dessine nettement.
Cette marche me paraît tracée au cours de plusieurs siècles, ralentie longtemps, puis précipitée, par un ensemble de causes
(i) Bûschingt'Magazin, t. XX» p. 540.
absolument indépendantes de la volonté d'un ou de plusieurs hommes ; et c'est pourquoi les responsabilités soit individuelles, soit génériques, me semblent devoir être presque entièrement écartées de ce débat.
L'évolution qui a fait entrer ou plutôt rentrer la Russie dans la famille européenne a pris un caractère brusque, après avoir été préparée de longue main, parce que les conditions imposées à la vie historique du pays Tont voulu ainsi. Brusquement arrêtée au treizième siècle, Tœuvre de la civilisation n'y a rencontré qu'à la fin du dix -septième des circonstances propices à la reprise de sa marche ascensionnelle, et, trouvant alors des chemins frayés, elle a naturellement précipité sa course, en suivant naturellement aussi les chenaux creusés devant elle et en renonçant à s'ouvrir des voies nouvelles et particulières. Le phénomène connu du mascaret donne une image précise de l'événement.
Ce qui s'est passé à cet égard en Russie dans l'ordre moral s'y passe, d'ailleurs, tous les jours sous nos yeux dans l'ordre matériel. Tout se fait brusquement dans ce pays. La végétation y a une période d'activité beaucoup plus limitée que dans les contrées voisines, et les méthodes de culture s'en ressentent. La charrue doit attendre le soleil de mai pour pénétrer dans le sol, et moins de trois mois après il faut que la récolte soit faite.
Cette évolution a été violente pour la même raison. Barre du flux triomphant qui se brise, ou avalanche qui tombe, la précipitation du mouvement comporte toujours quelque rudesse du choc. Les dernières réformes dont la Russie a vu l'accomplissement au courant de ce siècle ont eu aussi ce caractère, quoique dans une proportion réduite. L'abolition du servage a pris dans certaines parties de l'empire l'apparence d'un cataclysme social. Les pays auxquels il a été donné de conquérir un état de civilisation supérieure sans grandes secousses, comme aussi sans intervention venant du dehors, par un long travail intérieur et un acheminement paisible sur la route du progrès, sont des coins privilégiés sur la
surface du globe. Cette conquête a étë précipitée en Amérique; elle n'a guère de chances de se réaliser en Afrique ou en Asie sans quelque violence.
Qu'il y ait des inconvénients pour un peuple à brCder ainsi les étapes, à la suite de voisins plus favorisés, je n'y contredirai point. Il y en a aussi à être né Gafre ou Polynésien.
En étudiant les conséquences que l'œuvre hâtive de Pierre a eues pour la Russie, un écrivain de haute valeur y a découvert une quadruple disgrâce, un mal moral, intellectuel, social et politique (1). Je ne répondrais pas du nombre, mais je reconnaîtrais volontiers qu*â mettre en contact, aussi rapidement qu'il l'a fait, la vieille grossièreté moscovite avec la licence sceptique de l'Occident, le Réformateur a gagné de produire au jour un cynisme aussi révoltant pour les vieux Russes que pour leurs voisins d'Europe; qu'en violentant ses sujets par la rigueur de ses lois, l'indiscrétion de ses règlements, la cruauté de ses châtiments, il est arrivé à leur enseigner l'hypocrisie et la bassesse, et qu'en faisant, avec un dédain si absolu, litière du passé, des traditions, des institutions et même des préventions nationales, il a réussi à créer un état d'esprit dont le nihilisme moderne pourrait bien procéder. Voilà pour le moral. Et je veux encore qu'un développement excessif et trop prompt de ses facultés d'assimilation ait eu pour effet, au point de vue intellectuel, d'accentuer chez son peuple le manque d'originalité, de personnalité, qu'il tenait déjà de la nature et de l'histoire, et d'abolir chez lui tout esprit d'initiative; qu'au point de vue social, le résultat nécessairement superficiel d'une culture précipitée ait produit un écart dangereux entre les couches supérieures et les couches inférieures de la société, celles-là s'imprégnant seules des mœurs et des idées de l'Occident, celles-ci y demeurant impénétrables; qu'au point de vue politique enfin, la brusque introduction de formes de gouvernement étrangères n'ait pas permis à l'organisation ainsi imposée au pays de s'harmoniser avec ses
(i) Lerot-Bbavuev, Vempire des Tsart^ Paris, 1890, t. I, p. 870 et tonr.
tendances et ses aspirations naturelles. Je veux tout cela et beaucoup d'autres choses encore. Je veux, avec Custine, qui se rencontre à cet égard par une bonne fortune exceptionnelle avec un écrivain russe revenu sur le tard de son optimisme primitif, le poète et historien Soumarokof, je veux que de convertir a des hommes non poudrés en bêtes recouvertes de tt farine » ou a des ours en singes (I) » n'ait pas été une très brillante victoire. Je veux, avec Levesque, que de vouloir accorder le progrès industriel, commercial et intellectuel avec l'aggravation du servage ait été une idée malheureuse. On rampe vers la science, a dit aussi Joseph de Maistre, « on n'y vole pas » . J'en conviens toujours. Numa, a-t-il observé encore, n'a jamais songé à couper la toge des Romains, et moraliser un peuple en lui manquant de respect est un contresens et la pire des fautes. J'en tombe d'accord. Kostomarof lui-même, si enthousiaste pourtant, admet que les moyens dont le héros national a fait emploi pour imposer sa réforme, le knoute, la hache, l'arrachement des narines, n'étaient pas des mieux choisis pour éveiller dans l'esprit et dans le cœur de ses sujets les idées et les sentiments dont cette œuvre aurait eu besoin pour s'acclimater en Russie : le courage civil, l'honneur, la conscience du devoir. Et je suis contre Pierre avec Kostomarof.
Mais tout cela ne revient-il pas en somme à dire que les Tatares auraient mieux fait de ne pas envahir la Russie au treizième siècle, en la laissant libre de se civiliser à son aise et à sa façon, au cours des siècles suivants?
Quant aux « semences de culture originales rt que la Réforme de Pierre passe, aux yeux de ses contempteurs, pour avoir négligées ou même détruites, il en est de cette question comme de celle de l'art russe dans les constructions du KremI moscovite. La discussion entre archéologues et esthètes se heurte à la difficulté d'y relever des traits originaux d'architecture ou d'ornementation, en dehors des emprunts plus ou
(1) CusTiRE, La Russie y Paris, i843, t. III, p. 38S; Soumarokof, Der erste Auf stand der Strelitzen, Rifja, 1772, p. 15.
moins déguises à Fart de Byzance ou de Rome, de Tantiquité grecque, du moyen âge allemand ou de la Renaissance italienne. Je ne crois pas, en somme, qu'il y ait eu, du fait du Réformateur, un déchet bien considérable de matériaux bien précieux. Je vois un historien faisant un crime à Pierre d'avoir abandonné l'autonomie administrative d'Ordine Nachtchokine (1). Était-elle bien russe, cette autonomie, d'application si restreinte, d'ailleurs, d'existence si éphémère? Ordine Nachtchokine n'a-t-il pas, lui aussi et lui déjà, été un Occidental? Et de plus, comment accuser Pierre d'avoir répudié ce legs d'un passé voisin? Il a commencé par en faire la pierre angulaire de son édifice! Il n'en a pas tiré sans doute tout le parti désirable. Avait-il chance d'y réussir? L'exemple de Nachtchokine n'est pas pour le prouver. Et, à part cela, qu'a-t-il méconnu ou supprimé d'essentiel? Il n'a pas touché au samodierjavié, et il n'a fait que vêtir à l'européenne ses tchinovniks.
Le prix de revient de ses réformes a été également taxé d'exagération. Elles ont coûté cher, en effet. Dans un pays où le taux moyen des salaires ne dépassait pas quatre copecks par jour, soit douze roubles par an, elles ont réclamé, brusquement, un rouble d'impôt annuel par tète d'habitant ! Et cette charge a été la moindre de toutes. En 1708, les travaux entrepris à Pétersbourg ont demandé quarante mille hommes, qui tous, apparemment, ou presque tous, ont succombé à la tâche, car l'année suivante une nouvelle levée d'un nombre égal de travailleurs a dû être faite. En 1710, il n'a fallu que trois mille remplaçants; mais en 1711 une première fournée de six mille est devenue nécessaire, puis une autre de quarante mille et une autre encore d'autant en 1713. Et, avant d'être ainsi engloutis par les marais pestilentiels qui entourent la nouvelle capitale, ces travailleurs ont eu un demi-rouble de paye par mois; ils ont vécu sur le pays, en mendiants les uns, en brigands les autres. En même temps l'armée a fait aussi sa consommation concurrente de vies humaines. En 1701|
(1) GoLTSEF, La législation et les mœurs, Pétersb., 1890, Annexes, p. 2S.
les débiteurs insolvables sont déclarés de bonne prise pour les officiers de recrutement; les créanciers perdent leur argent, mais TËtat gagne des soldats. En 1 703, les paysans, dont les propriétaires sont employés ou marchands, ont à livrer le cin-quième homme. En 1705, on prend ait mois de janvier une recrue par vingt foyers; une autre au mois de février; une autre encore au mois de décembre, et, en plus, une levée de dragons parmi les parents des employés de la chancellerie. En somme, une augmentation d^mpôts de un à trois correspond, pendant la durée du grand règne, à une diminution de la population qu'on évalue à vingt pour cent (1), sans compter Teffroyable holocauste offert à la civilisation dans les prisons et les chambres de torture de Préobrajenskolîé, sur la Place Rouge de Moscou, dans les casemates de la forteresse de Saint- Pierre et Paul.
Mais en somme aussi la Russie a payé, et, en tenant compte des résultats acquis, quel est le Russe qui voudrait aujourd'hui annuler le marché, le pacte sanglant contracté par ses aïeux avec leur terrible despote? Elle a payé et ne s'est pas trouvée appauvrie à l'inventaire de 1725. Les successeurs du grand gaspilleur ont, pendant quarante ans, jusqu'à l'avènement de Catherine II, vécu sur son héritage, et la veuve de Pierre III a trouvé, dans le reliquat, de quoi faire en Europe la figure que
l'on sait.
Je veux bien encore, et de toutes les critiques faites à l'œuvre de Pierre c'est celle qui me toucherait le plus, je veux bien que celte œuvre ait été conçue à un point de vue exclusivement utilitaire, dédaigneux des autres éléments, les plus nobles, de culture et de civilisation. La Russie de Pierre le Grand est un camp, une usine; elle n'est ni un foyer de lumière ni un foyer de chaleur d'où, avec les nobles trouvailles delà science, les brillantes recherches de l'art, l'on voie rayonner sur le monde les idées généreuses, qui sont l'honneur des autres pays historiques et leur plus beau titre de gloire. Je crois, du
(i) MiLiouKOF, p. t44et loiv.
reste, que le pessimisme slavophile est sorti de cette considération, sug^gérée déjà en 1764 à Betski, le collaborateur artistique de Catherine, et méditée, depuis, par Chtcherbatof« Pierre a fait de ses Russes un peuple de fonctionnaires, d'ouvriers et de soldats, mais non pas un peuple de penseurs et d'artistes. Pratique, positif, très terre à terre, il leur a appris ou a essayé de leur apprendre l'usage des armes perfectionnées, la lecture, le calcul, mais non pas les nobles élans de l'esprit et du cœur, la poursuite d'un idéal humanitaire, le culte du beau, et pas davantage la bonté, ni la pitié. Peut-être, en y réfléchissant, trouvera-t-on la chose naturelle et conséquemment justifiable. Les conditions historiques, géographiques et climatériques, que j'ai rappelées déjà et qui ont présidé à la naissance et au développement de la Russie, ont fait de son existence un état de guerre perpétuel. Sans frontières naturelles, sous un ciel inclément, elle a été et est encore en lutte avec une coalition particulière d'éléments hostiles, avec les hommes et les choses, avec ses voisins et avec la nature ellemême, pour la défense de son sol et pour le gain du pain quotidien. L'instinct de la conservation, le plus trivial de tous les instincts, a ainsi pris chez elle un développement, les soucis matériels ont acquis une prépondérance qui s'expliquent facilement. Une tendance à la paresse de corps et à la torpeur d'âme, avec de brusques réveils d'âpre combativité, s'y est associée sous l'influence des longues périodes d'inactivité forcée. Voilà le moule d'où Pierre et son œuvre sont sortis. Il a été un grand idéaliste à sa façon en subordonnant tout à sa conception, à son rêve d'une Russie non seulement capable de défendre et d'agrandir son patrimoine matériel, mais susceptible de revendiquer un jour l'héritage spirituel de la Grèce et de ritalie. Ce n'était qu'un rêve. La réalité l'a aussitôt rejeté au moule originel, à la bataille pour la vie, et batailleur il est resté, préoccupé forcément, avant toute chose, de se donner et de donner aux siens des muscles et des outils pour le travail et pour le combat.
Ce moule peut-il être brisé? Les plus clairvoyants pro-
phètes ont eu trop de malheur avec les destinées du grand empire pour que je veuille me mettre à leur suite. L'Europe n'est encore ni républicaine ni cosaque. Avant qu'elle le devienne, la Russie moderne réalisera peut-être le vœu de son créateur, en empruntant à l'Occident ses vrais, ses seuls éléments indestructibles de puissance et de grandeur.
14 juin 1890.