‹ Pierre le GrandChapitre 28 sur 55 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

l'opposition. LE TSARÉVITCH ALEXIS.

L Résistances collectives et isolées. — Complots et attentats. — Le caractère de l'opposition personnifié par Alexis. — II. Éducation du Tsarévitch. — Le premier conflit avec l'autorité paternelle. — Alexis ne veut pas être soldat. — Relégué à Moscou. — Sympathie mutuelle. — Le clergé et raristocratie. — L*idée d'un changement de règne. — Nouvelle intervention du père. — Alexis doit servir, — Mauvaise recrue. — Le Tsarévitch» malade, n'assiste pas à la bataille de Poltava. — Pierre l'envoie à l'étranger pour étudier et prendre femme. — Le mariage. — La princesse Charlotte. — Lune de miel et prochaine rupture de l'harmonie conjugale. — Alexis chef de parti. — Mort de Charlotte. — Catherine a un fils. — Le deshéritement. — Prince ou moine. ^~ Première et seconde mise en demeure. •— III. Une légende. — Charlotte vivante. — Ses aventures. — Le dernier mot de l'énigme. — IV. Dernière mise en demeure. — Pierre appelle son fils à lui. — La fuite du Tsarévitch.

— La poursuite. — Les limiers du Tsar. — A Vienne. — A Ehrenberg. — A Naples. — L'entrée en scène d'Euphrosine. — La trahison de l'amante. — Alexis livré. — Le retour. — V. L'abdication. — L'enquête de Moscou.

— Alexis livre ses amis. — Les exécutions. — Le pardon paternel. — Projet» d'avenir. — Le mariage avec Euphrosine. — Confiance et bonheur de l'exhéritier. — VI. Pétersbourg. — L'arrivée de la maîtresse. — Ses interrogatoires. — Témoin à charge. — Enquête nouvelle. — L'engrenage. — L'arrestation du prince. — La mise en jugement. — La torture. — Aveux et palinodies. — La haute cour de justice. — L'arrêt. — VII. La mort. — Versions diverses. — Les probabilités. — Réalité matérielle et responsabilité morale. — L'opinion en Europe. — Le jugement de la postérité. — Voltaire.

— Au tribunal de l'histoire.

L'œuvre du grand Réformateur et les difficultés avec lesquelles il a eu à lutter pour Taccomplir ont été mal jugées même par ses pairs, u II travaillait sur sa nation comme Teau- « forte sur le fer » , a dit le grand Frédéric, non sans une pointe de jalousie peut-être. La comparaison manque de jus*

l'opposition. — ALEXIS. 5(Ji

tesse. Sous le rude et soudain assaut livré à ses habitudes, à ses convenances, à ses sentiments, coups de marteau et coups de hache plutôt que lente morsure de corrosif, l'attitude de la nation russe n'a pas été entièrement passive. Dans les emportements les plus fougueux de sa colère et de sa vindicte, Pierre n'a^souvent fait qu'opposer la violence à la vio* lence. Les procès-verbaux du Préobrajenski Prikaze en font foi. a Quel Tsar est celui-ci? s'écriait en 1698 un détenu mis a à la question. C'est un Turc ! 11 mange de la viande le « mercredi et le vendredi, et se fait servir des grenouilles! « Il a exilé sa femme et vit avec une étrangère !» — « Quel « Tsar est celui-ci ? » Mélange d'étonnement et d'indignation, ce cri traduit le plus fréquemment la révolte des consciences blessées. Et le raisonnement suit : « 11 n'est pas posu sible que cet homme, pour lequel rien ne parait sacré de ft ce qui a fait pendant des siècles la foi et la vie de la sainte tt Russie, soit né d'un homme et d'une femme russes. Ce doit « être le fils d'un Allemand. C'est le fils de Lefort et d'une a Allemande, substitué dans le berceau au fils d'Alexis et de « Nathalie. Le vrai Pierre Aléxiéiévitch est resté à l'étranger en o 1697. Les Niemtsy l'ont gardé, en envoyant un imposteur à tt sa place. Ou bien c'est peut-être l'Antéchrist (1). » En 1701, un écrivain du nom de Talitski était condamné à mort pour avoir prêté l'autorité de sa plume à cette dernière supposition, et plus tard Etienne lavorski composera un livre à l'effet d'en démontrer la fausseté avec des citations de YApoca» lypse (2). En 1718, traversant un village sur la route de Pétersbourg, un étranger voit un attroupement de trois ou quatre cents hommes. Un pope qu'il interroge pour apprendre ce qui se passe, lui répond : « Nos pères et nos frères sont sani tt barbe ; nos autels sans serviteurs ; nos lois les plus saintes u sont violées, et nous gémissons sous la tyrannie des étran« « gers ! » C'est une insurrection qui se prépare (3).

(1) RosTOMAROF, Étude dans V Antiquité russe, 1875, t. XII.

(2) SiÉBiiEVSKi, Slovo i Dielo^ p. 107 et suiv.

(3) Dépêche de La Vie, Pétersbourg, 10 janvier 1818. Aff. étr. de France.

L'exemple fait avec les Streltsy a découragé, il est vrai, les tentatives concertées de soulèvement; mais les cas individuels de révolte et même de résistance seront encore fréquents. Us se produisaient parfois sous une forme natve et touchante. Un pauvre gentilhomme apporte à Téglise et dépose devant les saintes images, en présence du Tsar, une protestation rédigée par écrit à l'adresse de Dieu (1). Mais le plus 'souvent, frappé dans ce qu'il a de plus cher, l'adepte fanatique du Domo^rroi* levait la main et essayait de rendre coup pour coup. Les attentats contre la personne du souverain se renouvellent d'année en année. En 1718, La Vie en mentionne un qui est le vingt-neuvième depuis le commencement du règne. Il n'est pas douteux, écrit Gampredon en 1721, a que le Tsar venant tt à mourir, cet État ne reprenne son ancienne forme de • a gouvernement, après laquelle tous ses sujets soupirent en o secret » .

L'opposition n'était pas aussi générale, certes, et on en avait bientôt la preuve; de plus en plus timide et défaillante, à mesure que le nouveau régime affirmait sa consistance et sa force, elle demeurait impuissante à contrarier sérieusement son développement ; mais elle ne désarmait pas jusqu'à la fin. Les éléments qui la composaient, les mobiles qui l'animaient, les moyens d'action qui lui étaient propres, son esprit et son caractère paraissent et se résument dans la sombre aventure dont le fils aîné de Pierre a été le lamentable héros. Et, comme je dois me résumer aussi, je porterai principalement sur ce point l'étude qui fait l'objet de ce dernier chapitre.

J'y trouve ma tâche facilitée et compliquée à la fois par la multiplicité des efforts qui m'y ont devancé. Toute une littérature, histoire, roman, drame, poésie, s'est essayée, dans tous les pays et dans toutes les langues, à évoquer l'image tragique du malheureux Tsarévitch. En France, un brillant écrivain a prêté au travail un peu fruste des historiens russes le charme personnel d'un style chaudement coloré (2). Je voudrais

(1) Archive russe, 1878, t. II, p. 353.

(2) Vicomte Melchior de Voovb, Le fils de Pierre te Grand, Paris, 1884.

éviter des redites. Il m'a semblé pourtant que la physionomie des événements et des personnages n'est pas sortie, jusqu'à présent, de cette mise en scène séduisante parfois et prestigieuse, avec toute la netteté désirable et la plus grande part possible de vérité. Je n'y prétends pas réussir comme je le voudrais ; on m'excusera de m'y être appliqué.

Alexis est né le 19 février 1690. Sur les portraits que nous avons de lui, il semble bien l'homme de son histoire et de son tragique procès : ni beau ni laid, le front bombé, l'œil rond et mquiet, l'air chétif et têtu. Ni au physique ni au moral il n'a rien de son père ; rien aussi pourtant de l'être disgracié qu'on a représenté souvent. Je lui vois une santé peu robuste et bientôt ruinée par des excès de toute nature, mais sans aucune infirmité ; une intelligence naturellement ouverte ; le goût de la lecture ; la facilité commune aux Slaves pour l'étude des langues étrangères, et jusqu'à la cuî'iosité du savoir, ou du moins d'un certain savoir. Ses préférences, comme celles de son oncle Féodor, étaient pour les livres de théologie. L'esprit de la vieille Moscovie paraissait là, mais aussi celui du Methodus instructionis composé pour le jeune prince par un de ses précepteurs, le baron Huissen, qui semble avoir été un homme très dévot. Dans les dossiers du procès que Pierre intentera à son fils figureront des extraits de Baronius mis à la charge de l'inculpé. On y peut découvrir des traits autres que ceux dont la sévérité paternelle s'est avisée, les indices d'une âme généreuse et tendre. Il a plu à Alexis que Théodose et Valentinien aient eu Thabitude de libérer les prisonniers à l'occasion des fêtes de Pâques ; qu'ils aient interdit les exécutions capitales pendant la durée du carême et défendu d'enlever aux pauvres gens leur chauffage et leur coucher. Il lui a plu aussi, il est

vrai, que Tua des souverains ait observé les jeûnes avec quelque rigueur, et que l'autre ait été tué pour avoir attenté aux droits de TÉglise. J'aperçois, dans ce fils et petit-fils de despotes semi- asiatiques, certaines parties que nous dirions aujourd'hui d'un homme libéral, comme aussi certaines autres qui sont d'un pur fanatique. Mais il n'était pas inculte et borné. Il lui arrivait d'avoir de l'esprit. On lui demande, au cours d'un interrogatoire, comment il a osé prédire que l'on perdrait un jour Pétersbourg, et il répond : w On a bien perdu Azof ! » S'il est violent, grossier et brutal, c'est d'abord qu'on lui a appris de bonne heure à boire à l'excès et qu'il est souvent ivre. Et s'il lui arrive aussi de tirer par les cheveux son second précepteur, Viaziemski, ou même de s'en prendre à la barbe de son confesseur, le protopope Ignatief, ces emportements paraissent innocents, quand on les compare à ceux dont son père, tout le premier, lui donnait journellement l'exemple. Violente, grossière et brutale était la société entière au milieu de laquelle il vivait.

Je ne lui trouve même pas un parti pris absolu d'hostilité contre le mouvement réformateur. Je l'aperçois s'intéressant au séjour que fait à l'étranger le fils d'un de ses serviteurs et aux études qu'il y poursuit, insistant pour qu'on apprenne à ce garçon le latin, l'allemand et même le français. Ce qui l'effraye et l'indispose, dans la révolution par laquelle Pierre a voulu précipiter ce mouvement, c'est l'effort trop grand, la secousse trop violente, le trop brusque changement, et, sur ce terrain de résistance, il n'est pas seul. Les répugnances qui le mettent en désaccord avec son père sont partagées par une bonne moitié de la Russie.

Jusqu'à l'âge de neuf ans, il reste auprès de sa mère. Celle-ci n'a pas eu à se louer personnellement des premiers effets de la réforme, et l'enfant en sait probablement quelque chose. En 1699, la pauvre Eudoxie était enfermée au couvent de Souzdal ; ce fut sans doute un déchirement pour le fils et une cause de rancune précoce. La mère fut remplacée par des précepteurs. Le père absent, absorbé par les soucis de la guerre, ne songera qu'assez tard à intervenir dans l'éducation

de son héritier. Et alors un premier conflit se produira. Avant toute chose, le vaincu de Narva, le futur vainqueur de Poltava, croira devoir faire de cet héritier un soldat. Alexis n'a pas rhumeur belliqueuse. Pierre aura beau lui parler, en un langage magnifique, des obligations qui incombent à un souverain. Oui, sans doute, le devoir l'appelle au premier rang quand ses sujets se battent; mais pourquoi se battent-ils? Il serait si simple de rester chez soi et de laisser les Suédois chez eux. L'élève manque de docilité, le maître de patience. Après quelques essais infructueux de l'un pour donner à l'autre le goût du rude métier, objet de leur querelle, Alexis sera abandonné à lui-même, délaissé à Moscou, ainsi qu'une chose inutile. Sa maison y deviendra naturellement le centre de ralliement de tous les mécontents, assez nombreux dans le voisinage du Kreml, de tous ceux que gêne et irrite le nouveau régime, avec ses bouleversements incessants, sa fièvre continuelle d'action, sa terrible dépense de forces. Le jeune homme et la vieille ville se conviennent mutuellement. Il l'aime et elle le lui rend. Il l'aime surtout en ce qu'elle a de plus aimable, en effet, et de plus attrayant, dans ses sanctuaires innombrables, cathédrales et chapelles parées d'or, de pierreries et de légendes mystérieuses, embaumées de mystère et de naïve poésie. « Croyez-vous, lui demandera-t-on plus tard, que votre a fiancée consente à changer de religion? » Et il répondra avec un confiant sourire : « Je ne ferai rien pour la contraina dre ; je la mènerai seulement dans nos églises de Moscou ; « elle voudra, j'en suis sûr, y prier avec moi (1). »

Et voici que la révolution en vient à porter une main sacrilège sur la majesté et la beauté de ces lieux saints ! Elle prive la capitale de son Patriarche ; elle dépouille les monastères ! Alexis s'en entretient avec son confesseur. Dans sa chambre à coucher de Préobrajenskoïé, avant sa première communion, il a juré à ce prêtre une obéissance éternelle; il a promis de voir toujours en lui « son ange tutélaire, le juge de toutes ses

(i) SOLOVIBF, Lectures (Tchténia), 1861, liy. IIL

actions, le porte-parole du Christ » . Et voici encore que la parole vibrante de Thomme de Dieu répond, comme un écbo, à ses sentiments intimes, les exalte même et les exaspère. Elle lui dit Tindignation du clergé, Taccablement du peuple, — et les espérances, qui, dans les cœurs meurtris, vont à un changement de règne bienfaisant et réparateur. Elle évoque aussi le souvenir de sa mère, cette première et si touchante victime des erreurs et des excès dont tous ont à souffrir.

Un changement de règne? Ainsi, TÉglise elle-même n'aperçoit désormais que cette chance suprême de salut ! Surpris d'abord, Tesprit de Tadolescent s'habitue peu à peu à cette pensée. Après les discours du prêtre farouche, ceux des membres de l'aristocratie moscovite tendent à la lui rendre fami* Hère. Si indignés ils sont, eux aussi, et si impatients ; douloureusement offensés surtout par la vue des collaborateurs de provenance étrangère, dont Pierre s'entoure de plus en plus exclusivement. Menchikof ne semble-t-il pas usurper, à ses côtés, jusqu'à la propre place du Tsarévitch ! Un changement de règne? La déchéance d'un père à préparer ! Oui, mais une mère aussi à délivrer et à relever de la plus injuste des disgrâces! Ce père, Alexis ne le voit d'ailleurs plus qu'à de rares moments, et toujours avec l'apparence d'un maître sévère et irrité. Comment a-t-il employé son temps? Qu'a-t-il appris? Jamais un mot affectueux ; des reproches, des menaces, parfois des coups. Et si mal justifiés en certaines occasions, comme en 1 707, pour une visite faite à la pauvre cloîtrée de Souzdal(l) !

En 1708, Pierre était repris soudain du désir de mettre son héritier à l'ouvrage, « de le faire servir » , comme il disait. Il l'envoyait à Smolensk, comme commissaire d'approvisionnements, puis à Moscou, avec mission de fortifier la ville contre une attaque présumée des Suédois. L'essai tournait mal. Colère du père ; lettres du fils aux personnes les plus influentes de l'entourage paternel, pour solliciter leur intervention secourable ; à la nouvelle favorite, entre autres, qui sera la future

(i) OUSTHULOF, l. VI, p. iS.

belle-mère, maïs que son futur beau-fils appelle Catherine Aléxiéievna tout court, en attendant. L'année suivante, conduisant un renfort de troupes réclamé par le Tsar, le Tsarévitch prend froid et ne peut assister à la bataille de Poltava. Trop chétif, décidément, pour l'apprentissage de la guerre. Pour en faire un héritier convenable, il faut essayer 'd'autre chose. Pierre décide d'envoyer son fils en Allemagne. Il y complétera ses études. Peut-être arrivera-t-il à y prendre goût pour une civilisation dont les éléments lui demeurent trop étrangers Enfin il y fera choix d'une femme dont l'influence contribuera à changer la direction de ses idées.

Alexis fut enchanté de cette décision, dont le premier effet était de mettre plus d'espace entre son père et lui. Il se laissait diriger sur Dresde, et s'y appliquait ou faisait mine de s'appliquer à la géométrie et à l'art des fortifications, non sans entretenir une correspondance active avec Ignatief, qui lui envoyait un confesseur suppléant déguisé en laquais, et avec ses autres amis de Moscou, qui l'entretenaient de leurs doléances et de leurs espérances habituelles. Il se donnait aussi quelque divertissement, et s'occupait autant du salut de son àme que de remplacer des liaisons amoureuses laissées dans la vieille capitale. L'extrême dévotion s'alliait bien, dans l'esprit byzantin, avec une certaine licence de mœurs. Mais Pierre a entouré son fils de toute une escouade d'agents confidentiels, qui ont charge, sinon de garder sa vertu, du moins de le marier le plus promptement qu'il se pourra. Brusquement, le jeune prince cède à leurs obsessions, jetant son dévolu sur la princesse Charlotte de Wolfenbtîttel, dont la sœur a épousé le futur empereur Charles VI. Parti très sortable. L'union est célébrée, le 14 octobre I7I1, à Torgau, dans la maison de la reine de Pologne, Électrice de Saxe. Charlotte y a été élevée.

Pierre a eu une heureuse idée, compromise, hélas ! comme c'est trop souvent son cas, par des procédés trop sommaires d'exécution. Peu jolie, le visage grêlé, la taille longue et plate, Charlotte est une femme charmante, en dépit de ces imperfections physiques; elle n'est pas du tout la compagne rêvée pour

Alexis par son père. Un pauvre être de grâce et de faiblesse, que Ton a pitié à voir prise là comme un oiseau au piège, enveloppée dans le sombre drame en préparation, incapable de se détendre, ni même de comprendre ce qui lui arrive. Elle ne saura que souffrir et mourir.

Les débuts du mariage parurent heureux. Alexis sembla trouver Tépousée à son goût. Il relevait vivement des propos malveillants tenus par Menchikof à son sujet; elle lui en savait gré et le témoignait. D'àme douce et rêveuse, elle ne demandait qu'à aimer. Une expédition dans Tile de Rûgen, à laquelle le Tsarévitch devait prendre part, la mettait en émoi. Elle serait » innoirablement malheureuse, écrivait-elle, si elle venait à perdre ce cher mari » . L'idée de le suivre à Pétersbourg Teffrayait d'abord ; mais elle se déclarait aussitôt après tt prête à aller au bout du monde, pour rester avec lui (1) ». C'est encore Pierre qui commencera à gâter les choses, en se montrant acharné, pendant les années qui suivent, à vouloir défaire son ouvrage. L'idée de faire « servir » l'héritier l'a repris. De 1711 à 1713, Alexis sera presque constamment en chemin, entre Thorn, où il préparera encore des approvisionnements ; la Poméranie, où il ira en courrier avec des ordres secrets pour Menchikof; les bords du lac Ladoga, où il s'occupera de constructions navales. En même temps, ainsi désemparé, le ménage aura encore à souffrir d'une gêne cruelle, mal pourvu au point de vue pécuniaire, laissé fréquemment sans ressource. En avril 1712, la princesse devra faire appel à la bourse de Menchikof, son insulteur, pour un emprunt de cinq mille roubles ; en 1713, pensant mourir de faim, elle se sauvera chez ses parents (2) .

Le bonheur conjugal ne résiste pas à ces épreuves. Les lettres de Charlotte aux siens indiquent bientôt un esprit en désarroi, une âme en détresse. L'oiseau bat des ailes dans sa prison. En novembre 1712, elle est désespérée; sa situation est « terrible » ; elle se voit mariée à un honmie « qui ne l'a

(1) Guerrier, Die Kronprinzessin Charlotte, 1875, p. 25, 86, 90.

(2) SoLOviBF, t. XVII, p. 148.

jamais aimée » . Puis, un rayon de soleil : tout parait changé; le Tsarévitch a Taime passionnément n , et elle « Taime à la fureur » . Mais ce n'est qu'une éclaircie passagère. Une lettre prochaine la montre « plus malheureuse qu'on ne peut l'imaginer » ; elle a cherché, jusqu'à présent, à jeter un voile sur le caractère de son mari, mais « le masque est tombé maintenant (1) » .

Il se peut que l'insécurité des confidences livrées aux hasards de la poste soit entrée pour une part dans leur apparente contradiction. Il est certain qu'aucun rapprochement durable, nulle intimité sérieuse n'ont pu naître entre ces deux jeunes gens si peu faits l'un pour l'autre. Au fait matériel d'une séparation presque constante, des obstacles plus graves d'ordre moral se sont ajoutés. Charlotte est restée luthérienne ; les églises de Moscou ont perdu avec elle leur éloquence. Elle a aussi emmené avec elle une petite cour allemande, dont elle a fait sa société habituelle. Alexis, lui, demeure un orthodoxe fanatique et paraît de plus en plus enfoncé dans l'étroit particularisme moscovite. Avec toutes ses exigences et toutes ses violences, Pierre n'a réussi qu'à le rendre plus entièrement et plus obstinément réfractaire à l'esprit du nouveau régime. La lutte est désormais nettement engagée entre le père et le fils, tous deux y accentuant leurs dispositions naturelles : initiative àprement énergique d'un côté, inertie obstinément passive de l'autre ; parti pris de coeVcition despotique dans le sens révolutionnaire et parti pris de sourde opposition. En 1713, pour se soustraire à un examen qui doit mettre à l'épreuve ses talents de dessinateur, Alexis se tire un coup de pistolet dans la main droite (2).

Il se fortifie d'autant plus dans cette attitude qu'autour de lui une opposition plus générale a commencé de prendre corps. Sans y songer et sans y même prendre garde, il est devenu chef de parti. Au sein du clergé, Etienne lavorski lui-même nourrit pour sa personne des sympathies, qui se trahissent

(1) Guerrier, p. 117, 137.

(2) Ou8TRi4LOF, t. VI, Documents du procès.

dans le fameux sermon du 12 mars 1712, et les représentants des vieilles dynasties aristocratiques, les Dolgorouki et les Galitsine, tournent vers lui des regards anxieux. Or, tout ce qui les rapproche d'eux Téloigne non seulement de son père, mais aussi de sa femme. £Ile, Thérétique, Tétrangère, n'a pas de place dans les rêves d'avenir qu'ils font pour eux et pour lui. Elle est aussi une personnification du régime détesté !

En 1714, ayant obtenu la permission d'aller faire une cure à Garlsbad, il la quitte sans regret, bien qu'elle soit enceinte de neuf mois, et elle le voit partir sans tristesse. Elle-même a à souffrir, maintenant, de sa brutalité naturelle, d'autant que les complaisances de son entourage l'ont poussé à la débauche grossière, qui fait partie des traditions nationales à revendiquer en commun. Il fréquente les filles et boit immodérément. « 11 est presque toujours ivre » , écrit la princesse. Elle trouve même à s'inquiéter des dangers que peuvent lui faire courir ses intempérances de langage concordant avec les excès de boisson. Le vin le porte à rêver tout haut : u Quand ce qui doit arriver arrivera, les amis de son père et de sa belle-mère feront connaissance avec le pal... La flotte sera brûlée, et Pétersbourg s'enfoncera dans ses marécages... »

Au retour de Garlsbad, il prend le moment où elle Ta rendu père d'une fille, pour lui infliger le plus cruel outrage : la fameuse Euphrosine, qui doit jouer dans sa destinée un rôle néfaste, parait à ses côtés avec tous les dehors d'une maîtresse attitrée. Sa femme redevenant enceinte Tannée d'après, il la soigne avec assez de sollicitude au cours d'une grossesse difficile. Elle meurt en couche, le 22 octobre 1715, brisée parle chagrin, admirable de résignation dans ses derniers moments, et il s'évanouit à trois reprises devant son lit. Douleur ou remords? Peut-être a-t-il seulement conscience de ce que l'événement ajoute à la gravité de sa situation. 11 avouera plus tard avoir eu à cette heure le sentiment d'un péril nouveau créé pour lui. Eu effet, la pauvre morte a accouché d'un garçon.

L'empire a maintenant un second béritier, elles conséquences de cet événement, que le fils rebelle a dû prévoir confusément, ne se feront pas attendre.

Six jours plus tard, une lettre de son père, antidatée artificieusement comme si elle avait été écrite le II octobre, lui apporte la confirmation de ses inquiétudes. Les éléments du drame dont il sera le héros principal et la victime sont au complet, et la toile se lève.

Cette lettre était une sommation, « une dernière sommation » , disait le souverain, en insistant sur ce qu'il n'avait pas l'habitude de menacer en vain, a Tu ne veux rien faire ni rien « apprendre ; une fois au pouvoir, tu serais obligé de te faire « donner la becquée, comme un petit oiseau... Je ne mé- « nage ni ma vie, ni celle d'aucun de mes sujets; je n'ena tends pas faire exception pour toi. Tu t'amenderas et tu « feras en sorte de te rendre utile à l'État, sinon tu seras dés- « hérité. »

Le grand mot est prononcé, et le lendemain du jour où la lettre est remise, un autre événement vient préciser la signification du dilemme qu'elle contient : Catherine, à son tour, a accouché d'un fils.

Par quel sentiment Pierre était-il guidé en ce moment? Au point de vue des responsabilités historiques, c'est le problème qui domine ce lamentable procès. Les apologistes du grand homme ont fait valoir la raison d'État, Pierre s'est préoccupé et a dû se préoccuper de sauver l'avenir de son œuvre, de garantir son héritage contre la menace d'un héritier incapable et indigne. Pour des raisons que j'ai eu à indiquer déjà(voy . p. 187), pour d'autres qui ressortiront de la suite de mon récit, je ne saurais adopter cette solution. Le souverain a mis trop d'énergie et d'esprit de suite dans l'exercice de son autorité paternelle, trop de mollesse plus tard et d'inconséquence dans le règlement de la question dynastique, pour que les deux affaires puissent paraître intimement liées dans son esprit. Je crois, tout compte fait, que dans la première il a agi surtout en despote. Il voulait être obéi. Peut-être aussi subissait-il les

57Î L'CffiUVRE.

conséquences naturelles de son second mariage. Indépendamment même d'une pression directe de la part de Catherine, Tenfant ne de cette épouse aimée devait lui être plus cher que le fils de Tautre, la répudiée. Alexis était devant ses yeux un reproche vivant; et Ton sait comment il avait l'habitude de traiter les choses et les hommes qui le gênaient. J'aurai à revenir encore sur ce débat.

Conseillé par ses confidents les plus intimes, Yiaziemski, Rikine, Ignatief, Alexis fait au coup droit qui lui est porté une riposte hardie : se reconnaissant inapte au lourd fardeau de la couronne, se sentant malade, affaibli de corps et d'esprit, et se voyant enfin un frère- susceptible de le remplacer, il offre spontanément l'abandon de ses droits. Il ne demande qu'une retraite à la campagne avec les moyens d'y vivre paisiblement. Pierre ne s'attendait pas à être ainsi pris au mot, et cette promptitude de renoncement lui semble suspecte. Il se donne, jusqu'au 19 janvier 1716, le temps de réfléchir, puis revient à la charge. Il avait, tantôt, invoqué Louis XIV et même les héros de l'histoire grecque pour démontrer à son fils la nécessité d'une attitude plus virile ; il en appelle maintenant au roi David. Le roi David a proclamé cette vérité que tout homme est fait de mensonge. La retraite à la campagne est pour un tsarévitch chose à la fois inconvenante et fallacieuse. On en revient. Un héritier qui ne règne pas, mais reste prince, n'est ni chair ni poisson. Il faut choisir entre le trône et une retraite plus assurée; se montrer capable de régner ou se faire moine : telle est l'alternative. A lui de prendre parti; sinon il sera traité « comme un malfaiteur » .

Le cloître, « l'oubliette profonde, l'abri mortuaire qui tue sans bruit » , suivant le mot d'un historien-poète ! Alexis a un frisson d'angoisse. Il en réfère encore à ses amis. — « Bah! répond Rikine, on en revient aussi; le klobouque (bonnet de moine) n'est pas attaché à la tête avec un clou. » En trois lignes, la réponse du fils est faite : il sera moine. Mais en adressant ce message à son père, il a soin d'en accuser le sens dans deux lettres simultanément remises à Euphrosine pour

deux des membres les plus influents du parti rétrogade. Rikine et Ignatief y liront ces mots : « Je vais au monastère y étant forcé. »

Et Pierre est encore pris au dépourvu. Partant peu après pour l'étranger, il laisse les choses en Tétat. Évidemment il a conscience de s'être trop avancé. Il a pensé effrayer son fils et le réduire à merci. Il sait trop bien le rôle que des moines, moins voisins même du trône, ont joué dans Thistoire de son pays. Malheureusement pour Alexis, ses amis vont maintenant lui donner d'autres conseils, moins sages. Toujours docile à leur inspiration, il va à son tour prendre les devants, perdre tout le bénéfice de son apparente résignation, rendre à son père tout l'avantage conquis sur lui, et se précipiter à l'abime.

Mais avant de le suivre sur cette pente fatale^ j'ai à dire quelques mots d'une légende fort bizarre et fort accréditée à un moment, qui s'est ajoutée aux complications, aux énigmes et aux traits romanesques de la sombre tragédie.

La princesse Charlotte aurait survécu à son mari. Accablée par lui de mauvais traitements, frappée à coups de pied dans le ventre pendant sa grossesse, elle aurait eu l'idée de se faire passer pour morte, et, avec l'aide d'une des dames de sa suite, la comtesse Warbeck, elle serait passée en France d'abord, pour gagner ensuite la Louisiane et y épouser un officier français, le chevalier d'Auban, dont elle avait eu une fille. Au bout de dix ans de ce mariage, on la retrouvait à Paris, où son mari venait consulter les médecins et subir une opération. Elle était reconnue au jardin des Tuileries par un promeneur, qui l'avait vue à Pétersbourg et qui était le futur maréchal de Saxe. 11 voulait parler au Roi de cette rencontre; mais elle lui faisait promettre de garder le silence pendant trois mois, et, à

Texpiration de ce délai, elle avait disparu. Elle était partie pour Tîle de Bourbon, où son mari avait repris du service. Le Roi, mis au courant, transmettait la nouvelle à l'impératrice Marie-Thérèse, qui était la propre nièce de la ressuscitée et qui lui offrait un asile dans ses États, à condition qu'elle consentirait à quitter celui dont elle portait le nom. Elle refusait. Elle ne revenait en France qu'après la mort du chevalier, en 1760, et vivait alors très retirée, à Vitry, dans une maison de campagne que le président Feydeau lui vendait pour cent douze mille francs. On voit que les détails sont précisés. Elle y recevait une pension de quarante-cinq mille livres servie par l'Impératrice, sa tante, maiç en distribuait les trois quarts en aumônes. L'aventure était assez généralement connue à Paris; si bien que, s'occupant à cette époque de son histoire de Russie sous Pierre le Grand, Voltaire s'adressait au duc de Choiseul pour être édifié à son sujet. Le ministre disait connaître rhistoire, comme tout le monde, mais ne pouvoir se porter garant de son authenticité (1).

La prétendue princesse mourut en 1771, et les journaux de la capitale publièrent au long, à cette occasion, l'étrange biographie posthume dont je viens d'indiquer les traits principaux. Catherine II, qui régnait alors en Russie, s'en émut et répondit par une argumentation en six points. «Tout le monde a sait, y affirmait-elle, que la princesse est morte de la poi- « trine en 1715, et qu'elle n'a jamais eu à subir de mauvais tt traitements. — Tout le monde sait, riposta un des jourtt nalistes mis en cause, que Pierre III est mort d'apoplexie. » L'ambassadeur d'Autriche, ceci est un point d'histoire, assista à l'enterrement de la solitaire de Vitry, et l'abbé Sauvestre, aumônier de la cour, y officia par ordre du Roi. Voltaire, toutefois, parait avoir été édifié antérieurement déjà sur le

(1) La réponse est jointe à un des Mémoires recueillis par Voltaire pour son ouvrage. Ces documents dont Oustrialof a déploré à tort la perte, car ils se sont conservés dans la bibliothèque du philosophe que Ton sait transportée à Saint- Pétersbourg, témoignent d'un travail très consciencieux, bien qu'on y rencontre des notes et des réflexions assez singulières, comme celle-ci : • Gamshatka, p'and pays où ni pain ni vin... Gomment metse? »

compte de Ténigmatique personne : dans une lettre à madame Fontaine, datée de septembre 1760, il plaisante la crédulité des Parisiens, et, dans une autre à madame Bassewitz, il affirme un peu plus tard que le chevalier d'Âuban a épousé une aventurière polonaise. En 1781, un habitant de la capitale a eu la curiosité de consulter à la paroisse de Vitry l'extrait mortuaire de la défunte. Il y a lu, parait-il, le nom de Dortie-Marie-Élisabeth Danielson (1).

Je ne saurais en dire davantage.

Le 28 août 1716, après un silence de six mois, Pierre, qui a quitté Pétersbourg depuis le commencement de Tannée, envoyait à son fils une nouvelle mise en demeure : « S'il voulait rester dans le monde, il devait faire acte de prince en rejoignant son père pour faire campagne avec lui; s'il aimait mieux devenir moine, le moment était venu de doimer suite à l'intention qu'il avait annoncée, en faisant choix d'un monastère, et en indiquant le jour auquel il s'y ferait recevoir. »

A en croire certains témoignages, le Tsar aurait prévenu la décision du Tsarévitch en optant pour une abbaye à Tver et en y faisant préparer une cellule,, à laquelle les dispositions prises ont donné toute l'apparence d'une prison (2). Les amis

(1) Journal de Paris, 15 février 1771. A consulter sur cet épisode : Nouveaux Voyages dans C Amérique septentrionale, par le chevalier Bossu, Paris, 1777 (c'est le premier ouvrage qui y fasse allusion); Continuation de l'Histoire moderne de V abbé de Marcy, par Richbr; Extrait du Mémorial de M, Duclos, hislorio» graphe de France, inséré dans les Pièces intéressantes et peu connues pour servir à l'histoire, Bruxelles-Paris, 1781 ; Levesque, Histoire de Pierre le Grand, t. V, p. 8 et suiv. ; Antiquité russe, 1874, p. 360 et suiv. ; Zschokke a écrit sur ce thème, en 1804, une nouvelle très ingénieuse, et le théâtre des Variétés, à Paris, a représenté sous le titre de Madame Péterhof un vaudevilleanecdote en un acte mettant à la scène le même sujet.

(38) Messager russe, 1860, n*» 13.

576 L'OZUVRE.

du jeune prince ont-ils eu connaissance de ce détail ? Ce serait leur excuse. La décision à laquelle leur avis unanime pousse le malheureux Alexis est, en tout cas, fort prompte. Il annonce à Menchikof qu'il part pour se rendre auprès de son père, demande mille ducats pour son voyage et la permission d'emmener Euphrosine, obtient encore deux mille roubles du Sénat et se met en route dans la direction de Riga, le 26 septembre 1716. Mais son valet de chambre Âfenassief, qu'il laisse à Pétersbourg, est instruit par lui, au dernier moment, de ses intentions secrètes : il ne songe pas à rejoindre le Tsar; il va à Vienne, pour se mettre sous la protection de l'Empereur. Rikine y est allé, voici quelques mois, pour sonder le terrain, et a envoyé des nouvelles rassurantes : l'Empereur ne livrera pas son beau-frère et lui donnera trois mille florins par mois pour vivre.

A Liban, le fugitif rencontre sa tante, Marie Aléxiéiévna, et la met aussi dans la confidence de ses projets. Elle est effrayée : o Où prétends-tu te cacher? Il te trouvera partout. » Elle ne l'encourage pas, mal disposée pour Pierre à cause de son second mariage, mais ayant une idée terrifiante de sa toutepuissance. Alexis cherche à la rassurer, se rassure lui-même avec les espérances données par Kikine et continue sa course.

Pierre sera assez longtemps sans savoir ce que son fils est devenu. A la première nouvelle de sa disparition, il a lancé à sa poursuite ses plus fins limiers : Yiéssélovski, son résident à Vienne, Roumiantsof, puis Tolstoï, et une véritable chasse à courre a commencé. « Nous sommes sur la piste; nous allons joindre la béte » , sont les termes dont se servent les poursuivants. La course durera près d'une année.

Le soir du 10 novembre 1716, le Tsarévitch s'est présenté brusquement, à Vienne, chez le vice-chancelier comte Schônborn, et « gesticulant très fort, jetant à droite et à gauche des regards effarés, courant d'un bout de la chambre à l'autre » , il a réclamé la protection de l'Empereur pour le salut de sa vie; il a accusé ses précepteurs de l'avoir mal élevé, Menchikof d'avoir ruiné sa santé en le poussant à l'ivrognerie, son

père de vouloir le tuer en le surmenant, et a fini par demander de la bière. Très embarrasses, l'Empereur et ses conseillers ont pris le parti de chercher à accommoder le différend entre le père et le fils, et de cacher celui-ci en attendant. Un vieux donjon de la vallée du Lech, démantelé depuis, en 1800, par les soldats de Masséna, le château d'Ehrenberg, leur a paru une cachette suffisamment sûre, et Alexis s'y est laissé conduire et enfermer, dans le plus grand incognito, comme prisonnier d'État.

Il y fut dépisté au mois de mars seulement de Tannée suivante. Accompagné de plusieurs officiers, Roumiantsof vint rôder dans les environs de la petite forteresse. Le bruit courut qu'il avait ordre de s'emparer du fugitif, coûte que coûte. On décida alors de le faire passer à Naples, cédée, on le sait, à la maison impériale par le traité d'Utrecht. On l'engagea à se séparer de ses serviteurs moscovites que leur ivrognerie habituelle rendait compromettants. Il insista pour garder un page, et on le lui laissa pour des raisons que le comte Schônborn explique ainsi qu'il suit dans une lettre adressée au prince Eugène de Savoie : a Notre petit page... enfin est avoué « femelle, mais sans hyménée, apparemment aussi sans « hymen, parce que déclarée pour maîtresse et nécessaire à a la santé (I). »

On l'a deviné, ce page, c'était Euphrosine. Une paysanne finnoise, serve de Viaziemski, ou captive d'un général victorieux, comme Catherine : les témoignages varient à cet égard. Grande, forte, les lèvres grosses, roiisse, au dire de Roumiantsof; petite de taille, au rapport de Yiessélovski; fille du peuple, en tout cas, et très commune. Comment est-elle arrivée à acquérir sur le cœur d'Alexis une de ces possessions absolues qui constituent le fond habituel des tragédies humaines? C'est l'éternel mystère. Le malheureux prince semble avoir hérité

(i) OusTaiALOF, t. VI, p. 95. Pour tous les détails qui suivent, je m'en rapporte, sauf indication contraire, aux documents publiés par cet historien dans le sixième volume de son ouvrage consacré exclusivement au Tsarévitch et à son procès.

de son père, avec rinielligence et la volonté en moins, Tespèce de sensualité très grossière et pourtant afFectée de sentimentalisme qui transparait dans la plupart des liaisons amoureuses du grand homme. A Naples, Euphrosine décidera de sa destinée.

Roumiantsof l'y suivit d'abord, puis, revenant à Vienne, il se joignit à Tolstoï pour réclamer officiellement de l'Em pereur la livraison du Tsarévitch. L'affaire était grave. Le Tsar paraissait résolu aux moyens extrêmes ; or, avec l'armée qu'il avait en Pologne, il semblait fort capable de convertir en réalités les menaces qui perçaient sous Iç langage hautain de ses agents. La Silésie était à sa portée et même la Bohême, où il trouverait assurément un bon accueil au sein de la population slave du pays. Charles VI cherche à temporiser encore. Il écrit au roi Georges d'Angleterre pour l'intéresser à la cause du fils persécuté et veut voir la fin de la campagne en cours, qui n'a pas l'air de tourner à l'avantage du Tsar. En attendant, il persuade aux deux Russes de faire eux-mêmes leurs affaires à Naples. Peut-être le Tsarévitch consentirait-il à se remettre de son plein gré entre leurs mains. Ils y vont, et une lutte s'engage, dans laquelle le comte Daun, le vice-roi, n'a pas le beau rôle. On lui a envoyé de Vienne l'ordre de faciliter aux agents du souverain moscovite une entrevue avec le jeune prince, de contraindre même au besoin ce dernier à l'accepter. Il leur ouvre toutes grandes les portes du château de Saint-Elme, où le fugitif a été enfermé. Il a compris que son maître avait grande envie de se débarrasser de son protégé, et il ne se trompait guère à cet égard. Tolstoï et Roumiantsof se chargeront de le pousser aux conséquences extrêmes de cette supposition.

Alexis a à subir un siège en règle. On lui montre d'abord une lettre de son père, menaçante et clémente à la fois, lui promettant le pardon de toutes ses fautes en échange d'une prompte soumission. Sinon, le Tsar déclarera la guerre à l'Empereur et reprendra son fils de vive force. Il ne se laisse pas ébranler. Mais alors le secrétaire du comte Daun, Weinhart, acheté avec quelques ducats, lui glisse dans l'oreille un avis

confidentiel : l'Empereur a résolu de Tabandonner. Puis c'est Tolstoï, qui au courant d'une conversation laisse tomber la nouvelle de l'arrivée prochaine de Pierre en Italie. Alexis tressaille, épouvanté déjà. Enfin, dépassant la limite de ses instructions, Daun lui-même intervient avec une autre menace d'un effet plus immédiat : s'il veut rester à Saint-Elme, le Tsarévitch doit se résigner à quitter Euphrosine. Et la serve entre à son tour en scène ; elle a pris cause — elle s'en vantera plus tard — pour le père contre le fils, gagnée, elle aussi, par des dons ou des promesses, et elle appuie Tassant par ses larmes et ses supplications. Alexis est réduit à merci.

Il ne met que deux conditions à son obéissance : on le lais- ^ra vivre tranquillement dans ses terres et on ne parlera plus de le séparer de sa maîtresse. Tolstoï et Roumiantsof y souscrivent, s'engageant même à obtenir le consentement du Tsar au mariage du Tsarévitch avec cette fille. Il écrit à son père une lettre très humble, de repentir pour le passé et de prière pour les vœux suprêmes qu'il vient de former; puis, après une excursion à Bari, où il a tenu à visiter les reliques de saint Nicolas, il se laisse emmener. Confiant et gai bientôt, enchanté quand il a reçu en route la réponse de Pierre, qui lui donne satisfaction : il épousera Euphrosine, le Tsar prescrivant seulement la célébration du mariage en Russie, dans un endroit écarté, a pour éviter une plus grande honte » . La Finnoise se trouvant enceinte, il est obligé de la laisser en Italie; mais elle le rejoindra après ses couches, et il charge un frère à elle de la garde de ce trésor; il écrit à cet homme : a IvanFeodorovitch, salut! Jeté supplie de veiller sur ta sœur «t ma femme (quoique non accomplie encore, mais j'ai l'ordre) [sic), pour qu'elle n'ait pas de chagrin, car rien n'a fait obstacle à l'accomplissement que sa grossesse, qui avec l'aide de Dieu aboutira heureusement. » La lettre contient un post- ^criptumà l'adresse d'un des serviteurs de l'aimée, où se traduit toute la sollicitude, comme aussi toute la rudesse de l'amant : « Alexandre Mihailovitch ! Chienne, p... {sic), amuse Euphrosine comme tu pourras, pour qu'elle n'ait pas

de chagrin, car tout va bien, seulement à cause de son ventre on ne peut accomplir vite. »

Euphrosine paraissait assez facile à amuser; sur la route qui conduisait à la torture et à la mort Thomme par elle livré, elle ne songeait qu'à se divertir en dépensant l'argent gagné, le prix du sang. A Venise, elle achetait treize aunes de drap d'or pour cent soixante-sept ducats, une croix, des boucles d'oreilles, une bague en rubis ; elle allait entendre un concert et regrettait de ne trouver ni opéra ni comédie. Pensait-elle à l'avenir,, au rêve d'amour sans soucis, au calme bonheur d'une retraite partagée avec Aphrosiniouchka ^ dont lui parlaient toutes les lettres d'Alexis? Ses réponses banales, dictées à un secrétaire, n'en disent rien. Elle n'y ajoutait que quelques lignes de sa main, d'une grosse écriture mal formée, pour réclamer l'envoi de quelque friandise nationale, caviar ou cacha.

Une chance de salut restait au malheureux Alexis. Ce qui s'était passé à Naples n'avait pas laissé de mettre l'Empereur en émoi et en quelque embarras avec sa conscience. N'avaiton pas fait violence au Tsarévitch? Il comptait voir son beaufrère au passage et l'interroger. Soudain il apprenait que le prince était déjà à Brûnn, en Moravie. Tolstoï et Roumiantsof lui avaient fait traverser Vienne nuitamment. Ils dérobaient leur prise. Noblement, Charles VI fait son devoir. Le gouverneur de la province, comte CoUoredo, reçoit l'ordre d'arrêter les voyageurs, de voir le Tsarévitch sans témoins, de lui demander s'il revient en Russie de son plein gré, et, en cas de réponse contraire, de lui donner les moyens de rester en Autriche, en prenant toutes les mesures nécessaires pour garantir sa sécurité. L'ordre ne sera pas exécuté, hélas ! A l'auberge où Alexis est descendu avec son escorte, une scène a lieu, où, se révèle tout l'acquis de force morale que le règne de Pierre i et son école ont déjà réalisé. En plein pays d'Empire, lesagents du Tsar barrent passage au représentant de l'Empereur. S'il le faut, ils mettront l'épée à la main pour défendre l'accès-

du Tsarévitch. Goloredo réclame de nouveaux ordres, et^ ( hélas encore ! le conseil impérial se prononce pour l'abstention.

Le sort d^Âlexis est consommé; le 31 janvier 1718, Pierre a la nombre joie de savoir son fils de retour à Moscou.

En Europe, personne à ce moment ne se doutait de ce qui attendait là-bas Tinfortuné, et la défaillance des conseillers impériaux trouve une justification partielle dans ce fait. La Gazette de Hollande annonçait même le prochain mariage du prince avec sa cousine, Anna Ivanovna. En Russie, par contre, Témoi était vif. Pendant la longue absence du Tsarévitch, les bruits les plus contradictoires avaient circulé : on Tavait cru tour à tour fiancé à une princesse allemande, enfermé dans un cloître, mis à mort par Tordre de son père, caché sous un nom d'emprunt dans les rangs de Tarmée impériale. La vérité, enfin connue, a jeté parmi ses partisans avoués ou secrets une alarme terrible. Bien sûr, Pierre ne se contenterait pas d'avoir retrouvé son fils. Il y aurait enquête, recherche des complices et séances aux chambres de torture de Préobrajenskoïé. Le complice le plus directement compromis, Rikine, a même essayé d'engager Âfanassief, le valet de chambre, à aller audevant de son maître pour le prévenir ; mais craignant de provoquer des soupçons, Thomme n'a pas voulu bouger. Personne, parmi les intéressés, n'a fait fond un instant sur le pardon octroyé par le Tsar au coupable. Et Pierre ne tardera pas, en effet, à justifier sur ce point l'opinion commune.

Et d'abord le 3 février 17 18 une assemblée du haut clergé et des dignitaires laïques est convoquée au Rreml. Alexis parait devant elle, en accusé, sans épée. En l'apercevant, Pierre s'emporte, l'accable d'injures et de reproches. Le Tsarévitch tombe à genoux, s'inondant de larmes, balbutiant des excuses, implorant à nouveau ce pardon, sur la foi duquel il s'est laissé conduire là, comme à l'abattoir. Pardonné il sera; mnis il a

58S L'CMEUVRE.

fait ses conditions, le Tsar va faire les siennes. Coupable et indigne, le prince doit renoncer solennellement à la couronne et dénoncer les participants de sa faute, tous ceux qui Tont conseillé pour sa fuite criminelle ou Ty ont aidé. C'est ce qu'on prévoyait; c'est Tenquète avec tout son cortège de tortures et de supplices. Dans la cathédrale de T Assomption, au lieu même où il était appelé à ceindre un jour le diadème, devant TÉvangile, Alexis abdique ses droits au trône, reconnaissant comme héritier son frère cadet, Pierre, le fils de Catherine, et dans une salle basse du Kreml, où son père s'enferme en tète à tête avec lui, il livre des noms, tous ceux dont il peut se souvenir, tous ceux qui, dans sa mémoire effarée, correspondent à un encouragement, un témoignage de sympathie, une simple parole affectueuse, recueillie au milieu de la crise morale qui a déterminé son évasion.

Il est averti : une seule omission, une seule réticence lui feront perdre le bénéfice de ses aveux.

Kikine est désigné le premier, puis Yiaziemski, Vassili Dolgorouki, Afanassief, d'autres encore, en foule ; la tsarevna Marie elle-même, à cause de cette rencontre à Liban, où pourtant elle s'est montrée si réservée. Pierre rugit de colère à chaque nom. Kikine a compté, jusqu'en 1714, parmi les plus intimes de son entourage. Webera vu plus d'une fois le Tsar le tenant embraissé pendant plus d'un quand* heur e{\). Dolgorouki est le seul membre de la vieille aristocratie auquel le souverain ait accordé une grande confiance. Tous deux sont amenés à Moscou avec un carcan de fer au cou, et l'enquête commence.

Elle met promptement en évidence ce fait qu'il n'y a jamais eu entre Alexis et ses amis aucune entente en vue d'un but déterminé, pas l'ombre d'une conspiration proprement dite. Sur ce point, la diplomatie étrangère, dont les rapports sont assez unanimes en sens contraire, a dû se laisser égarer parles apparences ou obéir à une pensée de basse complaisance. Alexis pouvait bien avoir pour lui, ainsi cjue l'affirmait le rési-

(1) Herrmakn, Peter der Grosse und der Tsarévitch Àlexei^ Leipzig, 1880, p. 122.

dent hollandais, la noblesse humiliée, le clergé dépouillé, le peuple écrasé sous le triple joug du servage, de l'impôt et du service militaire viager (I); c'étaient des partisans, mais non pas des conjurés. Encore n'ofiFraient-ils à la vue que les éléments d'un parti; nulle trace d'organisation. De Bie parle même de deux complots ayant simultanément et séparément poursuivi le même but : l'intronisation d'Alexis, la proscription de tous les étrangers et la conclusion d'une paix quelconque avec la Suède. C'est une pure imagination; les brasiers de Préobrajenskoïé n'en ont rien appris. Appelé à prêter serment au nouvel héritier du trône, un commis des bureaux de l'artillerie, Dokoukine, remplaçait la formule par une violente protestation. C'était un martyr politique ; ce n'était pas un conspirateur (2).

A Vienne, où il a séjourné quelques semaines, Kikine s'est mis en rapport avec quelques réfugiés, débris d'anciens partis politiques, quelques vieux Sireltsy ayant échappé par miracle aux massacres de 1698. Il a conservé, d'autre part, des intelligences dans l'entourage du Tsar, une liaison avecPoklanovski, un dienchtchik favori du maître, un de ceux dans les bras desquels Pierre avait l'habitude de dormir. Au moment de sa fuite, Alexis a eu une entrevue avec Abraham Lapouhine, un frère d'Ëudoxie, qui lui a donné des nouvelles de la recluse. Le pauvre Tsarévitch conspirait si peu avec celle-ci qu'il ignorait même si elle était encore en vie ! En apprenant qu'elle se trouvait dans un grand dénuement, il a chargé Lapouhine de lui remettre cinq cents roubles. C'est tout ce que l'enquête parvient à recueillir en fait de chefs d'accusation, avec quelques propos malsonnants ayant échappé au jeune prince dans ses moments de colère ou d'ivresse. En parlant de son mariage avec Charlotte, il s'est plaint des conseillers de son père « qui l'ont embàté d'une diablesse », et a juré d'en tirer vengeance. Il a dit en pensant à eux : a Je crache sur tout ce monde !

(1) DépêcKes de de Bie des 8 janvier 1717, 24 février et 10 mai 1718 : Archives de la Haye ; Dépèche de La Vie du 26 février 1718 : Âff. étr. de France.

(2) SoLoviEF, t. XVII, p. 216.

a Vive le petit peuple ! Yienne mon temps, et que mon père u ne soit pas présent, je dirai un mot à Toreille des évêques, tt ils le rediront aux popes et ceux-ci à leurs paroissiens, et (c Ton me fera régner malgré moi. »

Tout cela n'est ni très méchant, ni très sérieux, et, de plus, en quittant la Russie, Alexis gardait la résolution très sincère de s'en tenir & l'abdication volontaire que les dernières entreprises de son père sur son indépendance lui avaient dictée. Ses dépositions ne varieront jamais à cet égard, alors même qu'il n'aura plus aucun intérêt à mentir ou à cacher quoi que ce soit. Son plan, que sa faiblesse Va empêché de suivre jusqu'au bout, consistait à attendre à l'étranger la mort de son père, pour s'emparer alors de la régence pendant la minorité de son frère.

Que veut donc le Tsar avec tout l'appareil judiciaire qu'il met en branle? Il ne le sait probablement pas très bien luimême. Les desseins arrêtés de longue main qu'on a supposés de sa part pour engager le malheureux Alexis dans une sorte d'engrenage, au bout duquel, de fautes en fautes et de défaillances en défaillances, il mettrait sa tête en jeu (1), ne sont confirmés par aucun fait précis et sont contredits par tout ce que nous savons du caractère de Pierre. Il n'est pas l'homme de ces combinaisons. Vraisemblablement il s'est laissé conduire par les événements, en les accommodant avec ses passions. Pour le moment, du reste, il se contentera des victimes que les aveux de son fils et l'enquête étendue jusqu'au couvent de Souzdal livrent à sa vindicte. Kikine est roué après avoir reçu en quatre fois cent coups de knoute. Le malheureux Afanassief, coupable seulement d'avoir recueilli les confidences de son maître, a la tête tranchée. On connaît le sort d'Eudoxie et de Glébof. Très chargés par Alexis, Dolgorouki et Yiaziemski doivent probablement à cette insistance du Tsarévitch de s'en tirer avec la confiscation de leurs biens, la perte de leurs emplois et l'exil. Dénoncé par Glébof comme ayant encouragé les espérances d'Eudoxie, mis à la torture,

(i) PoGODiNE, Le procès du Tsarévitch Alexis^ dans la Aousskaîa Biéssiéda, 1860, t. I, p. i-iiO.

Dosithée, évêque de Rostof, reconnaît avoir prophétisé à Tex- Tsarine la mort prochaine de Pierre et ravènement d'Alexis ; mais, interpellant rassemblée des arhirets chargée de prononcer sa dégradation , il fit entendre ces mots significatifs : « Regardez ce que vous avez tous au fond des cœurs ; portez a vos oreilles au milieu du peuple et répétez ce qu'elles enten- K dront. » Il subit, lui aussi, le supplice de la roue avec un de ses prêtres. Les tètes des suppliciés sont fichées sur des piques, leurs entrailles brûlées. Poklanovski a la langue, les oreilles et le nez coupés. Une princesse Troïékourof, deux nonnes, un grand nombre de gentilshommes, dont un Lnpouhine récemment revenu d'Angleterre, reçoivent le knoute, La princesse Anastasie Galitsine, la joyeuse commère qui, informée par Tabbesse de Souzdal des relations d'Eudoxie avec Glébof, a gardé le silence, échappe au knoute^ mais a les batogues. Pierre fait assister son fils aux exécutions qui durent trois heures, puis Temmène à Pétersbourg.

Alexis se croit maintenant hors d'affaire et se montre très satisfait de son sort. L'adversité Ta rendu insensible. Il n'a plus de cœur que pour son Euphrosine. Il lui écrit pour lui annoncer que son père est parfait maintenant et l'a invité à sa table. Il se dit très satisfait d'être délivré du titre d'héritier : » Nous « n'avons jamais songé, tu le sais bien, qu'à vivre tranquilles « à Rojestvienka, Être avec toi et en paix jusqu'à la mort est a mon seul désir (I). » Sa lettre était peut-être pour les lecteurs du cabinet noir; mais très certainement il pensait plus que jamais à épouser la Finnoise. Avant de quitter Moscou, il s'était jeté aux pieds de Catherine pour lui demander de favoriser cette union.

(1) Lettre citée par Rostomirof {Le Tsarévitch Alexis^ dans V Ancienne et nouvelle Russie, 1875, janvier-février). Elle ne se trouve pas chez Oustrialof.

Euphrosine arrive à Pétersbourgle 15 avril 1718 et provoque une curiosité générale, qui se change aussitôt en stupeur. Comment, c'est cela dont le Tsarévitch s'est si fort épris (1)! On l'enferme à la forteresse, on lui fait subir quelques interrogatoires, et soudain la nouvelle se répand que le Tsarévitch a été arrêté. Il avait jusqu'à présent conservé sa liberté, vivait dans une maison voisine du palais, avec une pension de quarante mille roubles (2). Les dépositions de cette fille ontelles mis en lumière des faits nouveaux? Pas que l'on sache. Étant à Ehrenberg, le Tsarévitch a écrit à ses amis de Russie, au Sénat, aux évéques, pour se rappeler à leur souvenir, et aussi à l'Empereur pour solliciter sa protection. Il a parlé d'une révolte dans l'armée russe cantonnée en Mecklembourg, de troubles dans les environs de Moscou, et s'est réjoui de ces nouvelles données par les gazettes. A Naples, il a continué sa correspondance et ses propos malsonnants. Il a annoncé l'intention d'abandonner Pétersbourg quand il serait au pouvoir, pour vivre l'hiver à Moscou et Tété à laroslav, de n'avoir plus de vaisseaux et de garder quelques troupes seulement pour la défense du pays. En apprenant la maladie du petit Pierre Pétrovitch, il a dit à sa maîtresse : « Tu vois, mon père fait ce « qu'il veut, et Dieu fait ce qu'il veut. » Enfin, se voyant abandonné par l'Empereur, il a songé à se mettre sous la protection du Pape. Ce sont des redites. Et Pierre en était si bien convaincu lui-même tout d'abord, que l'arrestation d'Alexis avait lieu au bout de deux mois seulement. Dans l'intervalle, le prince était interrogé, sans doute, sur les particularités révélées par sa maltresse, peut-être même avec l'emploi des moyens

(i) De Bie aux États généraux, 29 avril 1718. Arcliives de la Haye. (2) Sbobrik, t. XXXIV, p. 331.

de coercition dont son père avait une si courante habitude. En mai, il accompagnait le Tsar à Peterhof, et ce n'était pas assurément pour une partie de plaisir. Plus tard, un paysan du comte Moussine Pouchkine sera condamné aux galères pour avoir raconté qu'étant à la campagne avec le souverain, le Tsarévitch avait été conduit dans une remise écartée, et qu'on avait entendu des cris et des gémissements sortant de ce bâtiment (I). Mais, jusqu'au 14 juin, Alexis demeurait libre.

La veille de ce jour, Pierre a convoqué à nouveau une réunion de dignitaires ecclésiastiques et laïques et leur a remis une déclaration, dans laquelle, faisant appel à leur justice, il leur a demandé de prononcer, entre lui et son fils, lequel, en cachant une partie de la vérité, a rompu le pacte de clémence consenti en sa faveur. Évidemment le souverain a fini par trouver dans les dépositions d'Euphrosine un prétexte à la reprise du procès terminé à Moscou. Mais pourquoi a-t-il cherché ce prétexte? Peut-être s'est-il convaincu du danger créé par la nouvelle situation de l'ex-héritier. Cette situation, il l'avait jugée précédemment inacceptable. Mais peut-être aussi a-t-il simplement cédé à Tattrait, à Thorrible entraînement de la procédure meurtrière qu'il s'est plu à remettre en mouvement. C'est lui qui, croirais-je volontiers, est pris dans Tengrenage. Ses instincts d'inquisiteur, de despote, de justicier implacable se sont exaspérés. Il voit rouge.

Dans rassemblée à laquelle il a fait appel, le clergé est fort en peine du jugement à rendre ; il se tire d'affaire, au bout de cinq jours, en invoquant tour à tour l'Ancien et le Nouveau Testament : le premier fournit des exemples qui autorisent le père à punir son fils; le second en fournit d'autres, plus cléments, dans l'aventure du fils prodigue et de la femme adultère. Le Sénat réclame un supplément d'instruction. C'est sans doute le vœu de Pierre, et c'est la perte irrémédiable d'Alexis. L'affreux appareil de souffrance et de mort ne lâchera plus sa proie.

Après une nouvelle comparution devant la haute assemblée,

(1) Messager russe ^ 1861, n* 21.

qui ne donne comme résultat que la conBrmation des anciens aveux : toujours i'bistoire monotone et insignifiante des liaisons entretenues avec les partisans de l'ancien régime, des espérances nourries en commun, le 19 juin le Tsarévitch est appliqué pour la première fois à la torture. Vingt-cinq coups de knoute et un aveu nouveau : Alexis a souhaité la mort de son père. Il s'en est accusé devant son confesseur et a reçu de lui cette réponse : a Dieu te pardonne, nous la souhaitons tous. » Interrogé à son tour, Ignatief confirme la déposition. Mais, en somme, elle ne porte que sur une pensée coupable. Ce n'est pas assez. Trois jours plus tard, le Tsarévitch est mis en présence d'un questionnaire en trois points : « Pourquoi a-t-il « désobéi à son père? Comment n'a-t-il pas craint le châtiment « auquel il devait s'attendre? Pourquoi a-t-il songé à recueillir « l'héritage paternel par des voies illégitimes? » Alexis a, dès à présent, perdu pied dans le gouffre où il se sent entraîné. Il n'a plus qu'un souci : couvrir Euphrosine. Il a été, croit-on, confronté avec elle et a entendu sortir de sa bouche des paroles qui mentaient à son amour, qui l'accusaient. N'importe; il l'aime et l'aimera, jusqu'à la mort. II charge tout le monde et se charge lui-même, en s'obstinant à la mettre hors de cause. Elle n'a rien su, rien fait, que de lui donner de bons conseils, qu'il a eu le malheur de ne pas suivre. Conçues sous l'empire de cette préoccupation, ses réponses au questionnaire révèlent toute la pitoyable agonie de son âme : « J'ai été élevé par des « femmes, qui ne m'ont appris que des momeries, pour les- « quelles j'avais, d'ailleurs, naturellement de l'inclination. Je « n'avais pas envie de travailler, ainsi que mon père l'exigeait tt de moi. Yiaziemski et Narychkine, à leur tour, ne m'ont o poussé qu'à bavarder et à m'enivrer avec des popes et des tt moines. Menchikof seul m'engageait au bien. Ainsi peu à peu a non seulement les entours de mon père, mais sa personne u elle-même, me sont devenus odieux, et mon séjour à l'étran- « ger, où mon père m'a envoyé pour mon bien, n'a pas suffi tt à m'amender. Que je n'aie pas redouté davantage sa juste « colère, cela vient de ma mauvaise nature. Depuis mon

« enfance, je me suis trouvé éloigné du bon chemin, et, ne a voulant pas suivre mon père, j ai dû chercher ma voie ail- « leurs. »

Tolstoï, qui fait office déjuge d'instruction, n'est pas satisfait de ces palinodies. Il voudrait quelque chose de plus précis, un fait auquel on puisse accrocher un réquisitoire. A force d'insistances, il finit par arracher au malheureux cet autre aveu « qu'il aurait accepté le secours de l'Empereur pour conquérir la couronne à main armée » . Mais ce secours lui a-t-il été offert? Non. Et l'enquête revient à son point de départ» Toujours des intentions coupables, des pensées criminelles; pas un acte ! Il faut tâcher encore d'avancer. Le 24 juin, nouvelle séance en chambre de torture. Quinze coups. Résultat: néant. L'accusé a eu confiance en Etienne lavorski, l'évéque frondeur, mais n'a eu même jamais d'entretien avec lui. D'autres le lui ont indiqué comme sympathique à sa cause. C'est fini. Le knoute et l'estrapade ne donneront plus rien. On est forcé d'arriver à la conclusion.

Quelle sera-t-elle? A cet égard, point de doute. Il est inadmissible qu'on ait travaillé pour rien. Il est inadmissible qu'un Tsarévitch ait été livré aux mains du bourreau pour sortir indemne de son procès et de sa prison, et porter au dehors, sur son dos labouré par les lanières sanglantes, l'atroce témoignage de l'iniquité paternelle. Mais Pierre osera-t-il?

Le héros de la légende du dixième siècle, Vassili Bousslaié-

vitch, en lutte avec les Novgorodiens, lève l'épée sur son propre

père. Pour le retenir, sa mère saisit par derrière les pans de

son vêtement, et le héros de lui dire : « Vous êtes adroite, la

« vieille ! Vous avez su vous y prendre pour maîtriser ma

ce grande force. Si vous m'aviez abordé en face, je ne vous

tt aurais pas épargnée, Madame ma mère ; je vous aurais tuée,

a comme un moujik de Novgorod ! » Pierre est de cette race ;

il est le dernier représentant du cycle épique des terribles

batailleurs, et il n'a personne derrière lui pour l'arrêter. A

travers l'inanité des témoignages recueillis contre lui, Alexis

est arrivé pourtant à personnifier, aux yeux du Réformateur^

le parti hostile, contre lequel il a eu à lutter depuis vingt ans. Ce n'est plus un fils, c'est un adversaire, un rebelle, un moujik de Novgorod, avec lequel il s'est vu face à face. Et puis, entre Moscou et Pétersbourg, autour du principal accusé, l'enquête a répandu déjà toute une mer de sang. Vingt-six femmes et combien d'hommes ont gémi sous la morsure des fouets, ont étalé leurs chairs pantelantes au-dessus des rouges brasiers (1)! Les malheureux serviteurs qui ont accompagné Alexis à l'étranger, sans se douter qu'ils faisaient autre chose que leur devoir, ont été knoutés, mis à l'estrapade, envoyés en Sibérie, tt parce qu'il n'aurait pas été convenable, a dit le jugement, u de les laisser vivre à Pétersbourg (2) » ! La capitale a été soumise pendant de longs mois à un régime de terreur renforcée, a Cette ville, écrivait La Vie en janvier 1718, semble a être devenue funeste par tant d'accusations ; l'on y vit « comme dans une contagion publique ; l'on ne saurait y être « qu'accusateur ou accusé. » Pierre a subi la contagion. Le sang versé lui a monté à la tète.

Une haute cour de justice, composée avec les membres du Sénat, les ministres, les grands officiers de la couronne, les états-majors de la garde (le clergé, ayant paru se récuser, a été mis hors de cause), est appelée à prononcer la sentence. Cent vingt-sept juges. Tous savent le verdict qu'on attend d'eux, et pas un n'est capable de refuser son vote à la volonté devinée du maître. Un seul, un lieutenant de la garde, refuse sa signature : c'est qu'il ne sait pas écrire. Et le procès arrive à son terme fatal. Le 24 juin, le jugement est rendu : c'est la mort.

Le drame n'est pourtant pas terminé. Il se complique encore d'un dernier épisode, le plus sombre de tous, et d'une des énigmes les plus obscures qui soient dans l'histoire. L'arrêt n'est pas exécuté. Alexis meurt avant que son père se soit décidé à laisser la justice suivre son cours ou à fairt; grâce. Gomment meurt-il ?

(i) SiÉMiETSKi, Notes sur le sixième volume d' Oustrialof ; Rousskoîé Stopo, 1860, n« 1, p. 39-45.

(2) Brîîcknbr, Der Tsarévitch Àlexei, p. 207,

Voici la version officielle : a En entendant la lecture du jugement, le Tsarévitch a été frappé d'une espèce d'apoplexie ; rappelé à lui, il a demandé à voir son père, a encore confessé ses fautes en sa présence, a obtenu son pardon et a rendu le dernier soupir au bout de quelques instants. » Pierre, affirment les documents émanant de la même source, inclinait à la clémence, mais, « dans cette incertitude et fâcheuse agitation, M il a plu au Dieu tout-puissant, dont les saints jugements « sont toujours justes, de délivrer par sa bonté toute divine la u personne du souverain et son empire de toute crainte et de (( tout danger » . Le corps du prince a, d'ailleurs, été exposé pendant huit jours, » avec permission à tout le monde de le voir, afin qu'on pût juger qu'il était mort naturellement (1) » .

La mort naturelle du prince a donc fait l'objet d'un doute. Ce n'est pas seulement le doute, c'est l'affirmation catégorique d'un dénouement contraire, qui paraît dans toutes les autres versions contemporaines de l'événement. Il n'y a de désaccord que sur la nature de la mort violente. Le résident impérial, Pleyer, veut que le Tsarévitch ait eu la tête coupée dans sa prison, et Scherer va jusqu'à désigner le bourreau, c'est le général Weyde. Une demoiselle Krahmer, fille d'un bourgeois de Narva, a passé dans la légende pour s'être employée à recoudre la tête du supplicié au tronc, de façon à faire disparaître la trace de l'assassinat (2), ce qui ne l'a pas empêchée de devenir plus tard maîtresse de cour de la grande-duchesse Nathalie, fille de l'assassiné ! Staehlin sait seulement qu'elle a

(1) Mémoire présenté par Rourakine aux États généraux le 6 août 1718. Archives de la Haye. Relation fidèle de ce qui s'est passé au sujet du jugement rendu contre le prince Alexis et des circonstances de sa mort, s. 1., 1718* (Publication officielle.)

(2) DOLGOBOUKOF, Mémoires, t. I, p. 10.

59t L'OEUVRE.

été chargée d'habiller le cadavre du prince (1), sans qu'il puisse expliquer autrement son intervention. Mais Henri Bruce raconte rhistoire d'une potion que le général Weyde est allé demander pour le prince au droguiste Behr, qui est devenu tout pâle en lisant l'ordonnance (2). On trouve aussi, dans un recueil d'anecdotes publié en Angleterre (3), Thypothèse d'un poison dont aurait été imprégné le papier remii au Tsarévitch avec le prononcé du jugement. Une lettre d'Alexis Roumiantsof, dont de nombreuses copies manuscrites ont circulé, serait concluante. L'auteur y raconte à un de ses amis, Dimitri Titof, que le Tsarévitch a péri par ordre du Tsar, étouffé avec des coussins, les exécuteurs de la volonté du souverain étant Boutourline, Tolstoï, Ouchakof et lui-même. Mais l'authenticité du document est contestée (par OustrialoF entre autres) et contestable. De Bie et Yillebois tiennent pour un coup de lancette, qui aurait ouvert les veines du prince ; mais ils n'ont recueilli que des on dit. Les récits les plus détaillés sont ceux de Lefort, conseiller plus tard de la légation de Saxe et employé alors au service du Tsar, et du comte Rabutin, qui a ultérieurement remplacé Pleyer comme résident. Ils ne diffèrent que sur des points très secondaires, u Le jour de la mort du prince, « raconte LeFort, le Gzar, à quatre heures du matin, accom- « pagné de Tolstoï, se transporta à la forteresse dans un des « caveaux voûtés, où il y avait la potence et les autres prépa- « ratifs pour donner les knoutes. L'on y mena l'infortuné, tt auquel, après Tavoir élevé, on donna divers coups de « knoute, et ce que je ne saurais croire, quoique l'on m^ait as- « sure, le Père porta les premiers coups. A dix heures avant « midi, on fit la même expédition, et, vers les quatre heures, « il fut si maltraité qu'il mourut sous le fouet (4) . » Rabutin est plus affirmatif, et il met aussi Catherine en cause. Pierre a frappé, et, « comme il ne savait pas bien manier (le knoute),

(1) Anecdotes, p. 322.

(2) Mémoires, p. 186. L'authenticité de cet Mémoires est contestée*

(3) A sélect collection of singular historiés, Londres, 1774, t. II, p. 115.

(4) Herruahn, Geschichte Russlands, t. IV, p. 330.

« il en donna un tel coup que le malheureux tomba â terre « aussitôt sans connaissance et que les ministres le crurent tt mort » . Mais Alexis n'était qu'évanoui, et, en le voyant revenir à lui, Pierre dit avec humeur en s'éloignant : « Le diable ne le prendra pas encore. » Évidemment il comptait recommencer. Catherine lui épargna cette peine. Ayant appris que le prince allait mieux et ayant pris Tavis de Tolstoï, elle envoya auprès du prisonnier le chirurgien de la cour Hobby, qui lui ouvrit les veines. Pierre, averti, vint voir le cadavre, secoua la tête, comme s'il se doutait de ce qui s'était passé, mais ne dit rien (I).

Ces témoignages ont le mérite d'une terrible concordance avec un document d'une sincérité indiscutable : le journal de la garnison de Saint-Pétersbourg, tenu jour par jour dans la forteresse même où le drame s'est joué (2). On y lit ces détails : « Le 14 juin, une chambre de torture spéciale a été établie dans une casemate avoisinant, au bastion Troubetzkoï, la prison où, ce jour même, le Tsarévitch a été enfermé. Le 19, il y a eu deux séances dans cette chambre, de midi à une heure et de six heures à neuf heures du soir; le lendemain, une troisième séance, de huit heures à onze heures ; le 24, deux séances, l'une de dix heures du matin à midi, l'autre de six heures à dix heures du soir; le 26, encore une séance, en présence du Tsar, de huit heures du matin à onze heures, et, ce même jour, à six heures du soir, le Tsarévitch est mort. »

Ainsi il y a certitude sur ce point : même après sa condamnation, Alexis a été torturé, ce en quoi, du reste, ses bourreaux n'ont fait que suivre les errements usuels de la procédure criminelle du temps (3). Mais, cela étant, on ne comprend pas, d'une part, pourquoi Pierre ou Catherine auraient eu recours à d'autres procédés pour hâter la fin de leur victime : le knoute

(i) Bûschings-Magazitiy t. XI, p. 487.

(2) Conservé à la Bibliothèque de l'Académie des sciences de Saint-Pétersbourg.

(3) M. Bhuckner {Der Tsarévitch Àlexei, p. 221) obsenre qu'il n'est pas expressément fait mention du Tsareritch, à propos de la séance en chambre de torture du 26. Je ne crois pas que la lecture du document puisse laisser un doute à cet égard.

suffisait; et, d'autre part, Thypothèse d'une mort précîpitëe par l'emploi immodéré de la torture acquiert un grand degré de vraisemblance. Des cas analogues se comptent par milliers dans les annales judiciaires de Tépoque, et Alexis, on le sait, n'était pas de complexion très résistante. En 1714 déjà, au témoignage de de Bie, il avait eu une sorte d'attaque apoplectique au côté droit (1). Enfin, le caractère brusque du dénouement, avec l'intervention probable d'un élément de violence quelconque, fer, poison ou torture excessive, semble mis hors de doute par un incident très significatif. Intercepté comme celui de Pleyer, le rapport de de Bie sur la catastrophe a valu à son auteur de pénibles disgrâces et même une violation passablement agressive de son domicile et de son caractère diplomatique. Les témoignages par lui recueillis ont été l'objet d'une enquête spéciale, qui s'est attachée principalement au fait que voici : Un charpentier du nom de Boless, gendre d'une sage-femme hollandaise, Marie van Husse, s'est trouvé occupé à la forteresse au moment de l'emprisonnement du Tsarevitdi. Les mets servis au prince étaient préparés dans sa maison. Le lendemain de la mort d'Alexis, la femme de ce charpentier a raconté à sa mère, qui l'a répété à la femme du résident, que la veille, à midi, la table du Tsarévitch avait été encore servie comme à l'ordinaire. Elle a vu les plats, qui ne revenaient pas intacts. Elle n'attachait aucune importance à ce détail ; l'enquête lui en a prêté une très considérable et très expressive. Mais, questionnées, avec application de la torture probablement, les deux pauvres femmes n'ont pu que maintenir leur dire, à travers quelques contradictions, et, comme elles ont recouvré ultérieurement leur liberté, sa véracité a dû être mise hors de doute (â) . Or, si, quelques heures avant sa mort, Alexis s'est trouvé encore en état de manger, c'est que sa mort{a]été violente.

Je passe sur les légendes multiples qui, elles aussi, ont dit

(i) Dépêche interceptée du 5 mai 1712. Archives de Moscou. (2) Voyez le résultat de l'enquête chez Ocsthiâlof, t. VI, p. 289. De Bie a de son côté confirmé son rapport. ^Exhibition du 8 août 1718. Archives de la Haye }

leur mot sur le terrible drame. Parmi les paysans, la croyance s'est conservée longtemps à la survie du Tsarévitch, qui aurait miraculeusement échappé à ses bourreaux. Il y a eu même en 1723 un faux Alexis à Pskof, et un autre en 1738 à laroslaviets. Et, au fond, je serais même porté à considérer comme peu importante, au point de vue historique, la réalité matérielle des faits qui ont amené la disparition du malheureux prince. Moralement, Pierre en reste responsable de toute manière. Dans ce procès, où les intentions seules ont été mises en jugement, la sienne n'est pas douteuse : il a voulu n'importe comment se débarrasser de son fils, et ce trait sinistre marquera sa physionomie pour Téteruité. Son attitude après l'événement est également pour défier toute tentative d'apologie. Dans le journal de la garnison de Saint-Pétersbourg, dans le journal particulier de Menchikof(I), je trouve, sur l'emploi qu'il fait des premiers jours qui suivent le lugubre dénouement, des renseignements donnant le frisson :

« 21 juin (lendemain de la mort du Tsarévitch) : Messe et « Te Deum pour l'anniversaire de la bataille de Poltava ; a salves d'artillerie en présence de Sa Majesté. . . A neuf heures « du soir, le corps du Tsarévitch a été transporté du bastion a Troubetzkoï à la maison du gouverneur.

tt 2S juin : A dix heures du matin, translation du corps du a Tsarévitch à l'église de la Trinité, où il a été exposé.

a 29 juin : Fête de Sa Majesté. Lancement, à l'Amirauté, « du vaisseau nouvellement achevé, le Liesna, construit sur « les plans de Sa Majesté. Sa Majesté a assisté à la cérémonie « avec tous les ministres. On s'y est fort diverti, »

Dans ses dépêches des 4 et 8 juillet, Pleyer parle aussi d'un diner, au palais d'Été, donné à la même occasion, d'une fête de nuit et d'un feu d'artifice. Interrogé par les membres du corps diplomatique au sujet du deuil à revêtir, le chancelier a donné une réponse négative, le prince étant mort coupable. Et, le résident impérial l'affirme, si Catherine a montré quelque

(i) Conservé aux Archives de l'Empire.

chagrin pendant ces réjouissances profanatrices, Pierre a paru toujours très gai. Cette suprême injure n'a même pas été épargnée à la lamentable destinée du fils d'Eudoxie, abîme d'infortune, où Ton conçoit que Tart et la poésie aient trouvé une source inépuisable de poignante émotion. L'étude très curieuse de Kostomarof est accompagnée de la reproduction du tableau d'un peintre russe d'origine française (Gué) : Pierre mettant sous les yeux de son fils la déposition d'Euphrosine,

Qu'est devenue celle-ci ? Elle a reçu, quoi qu'on en ait dit, le prix de sa trahison. Elle a assisté à l'inventaire des effets du Tsarévitch et en a eu une bonne part (1). Au rapport de Pleyer, le Tsar et la Tsarine lui ont témoigné beaucoup de bienveillance, et, à en croire d'autres contemporains, elle a épousé un officier de la garnison de Saint-Pétersbourg, avec lequel elle a vécu trente ans encore dans l'abondance et la paix (2).

Et Pierre a conservé sa belle humeur. Un mois après la catastrophe, le 1" août 1718, écrivant à sa femme, de Revel, c'est sur un ton d'enjouement et avec un contentement visible qu'il en évoque le souvenir, prétendant avoir découvert, à la charge de celui qui n'est plus, des faits plus graves encore que tous ceux précédemment révélés. Alexis aurait cherché à s'entendre avec Charles XII (3). A la fin de l'année, une médaille était frappée par ordre du souverain, où l'on voyait une couronne impériale élevée dans les airs et s'illuminant des rayons du soleil qui perce les nuages. Au bas, cette inscription : U horizon s'est éclairai.

Oui, Pierre a éclairci son horizon avec un coup de foudre ; il a décapité l'hydre de l'opposition; il a courbé l'esprit de ses sujets sous une terreur plus forte encore que celle dont le procès des Streltsy les avait frappés, et il a repris sa course allègrement. Bien que le lugubre procès ne l'eût pas détourné de ses occupations habituelles, pas plus que de ses plaisirs, un léger ralentissement y a pourtant paru : du 21 avril au 21 juin,

(1) OUSTRIALOF, VI, 571.

(t) Bûschings-Magatiny t. XV, p. 235 (3) SoLOviEF, t. XVII, p. 232.

vingt et un oukases seulement ont été publiés, et pas un du 9 au 25 mai (1), alors qu'habituellement cette publication était presque quotidienne. Il doublera la dose maintenant. Il peut légiférer : il a chance d'être mieux obéi que par le passé !

Mais il a soulevé Topinion publique, hors de son pays tout au moins; et il n'a pas réussi à lui donner le change, en dépit d'un luxe énorme d'apologie officielle : manifestes, a relations fidèles et authentiques i» , et articles de gazettes libéralement rétribués. Quarante ans plus tard, il mettra encore à une dure épreuve la conscience du moins scrupuleux des publicistes européens. Voltaire écrira confidentiellement à d'AIembert : « Le tsar Pierre me lutine ; je ne sais comment m'y prendre a avec monsieur son fils ; je ne trouve point qu'un prince « mérite la mort pour avoir voyagé de son côté quand son « père courait du sien, et pour avoir aimé une fille quand son « père avait la gonorrhée. » Moins explicite avec le comte Ghouvalof, il se faisait fort de réfuter Lamberty à l'aide de certains documents favorables substitués à d'autres qui le sont moins ; il déclarait pourtant ne pas pouvoir prendre parti contre Alexis, sous peine de passer pour un historien « lâchement partial » , et, sa verve de polémiste l'emportant, il écrivait ce véhément plaidoyer :

tt On force, après quatre mois d'un procès criminel, ce « malheureux prince à écrire que, s'il y avait eu des révoltés a puissants qui se fussent soulevés et qui l'eussent appelé, il « se serait mis à leur tête. Qui jamais a regardé une telle a déclaration comme valable, comme une pièce réelle d'un i( procès? Qui jamais a jugé une pensée, une hypothèse, une <i supposition d'un cas qui n'est pas arrivé? Où sont ces u rebelles ? Qui a pris les armes? Qui a proposé à ce prince de u se mettre un jour à la tête des rebelles? A qui en a-t-il « parlé? A qui a-t-il été confronté sur ce point important?... a Ne nous faisons pas illusion! Je vais comparaître devant u l'Europe en donnant cette histoire. Soyez très convaincui

(i) Recueil des lois, 3193-3211.

5911 L'ŒUVRB.

u Monsieur, qu'il n'y a pas un seul homme en Europe qui tt pense que le Gzarovitz soit mort naturellement. On lève les u épaules quand on entend dire qu'un prince de vingt-trois u ans est mort d'apoplexie à la lecture d'un arrêt qu'il devait « espérer qu'on n'exécuterait pas. Aussi s'est-on bien donné u garde de m'envoyer aucun mémoire de Pétersbourg sur cette « fatale aventure (1). »

L'infortuné Alexis a trouvé, longtemps après sa mort, le plus éloquent des avocats, et Pierre un redoutable accusateur. La lecture de VHistoîre de Russie prouve malheureusement que le comte Ghouvalof a découvert ultérieurement, ailleurs, certes, que dans les archives de Saint-Pétersbourg, des arguments propres à ébranler la conviction du plaidant et à le faire changer d'avis. Mais plaidoyer et acte d'accusation restent; ils seront éternellement, vis-à-vis de ce procès, l'expression de la conscience publique, et Pierre en portera éternellement le poids.

Je reconnais volontiers qu'il est de taille à ne pas fléchir sous le fardeau.

Il a tué son fils. A cela pas de justification possible. J'ai repoussé et je repousse encore l'argument de la nécessité politique, invoqué par la défense. Un fait y répond : Pour n'avoir pas voulu de ce fils comme héritier, Pierre a laissé son héritage à qui? A l'inconnu. Catherine l'a ramassé dans une intrigue de cour. Pendant un demi-siècle la Russie sera livrée aux aventures et aux aventuriers. Voilà pour quel résultat le grand homme a fait travailler ses bourreaux. Mais il a été grand et il a fait la Russie très grande. C'est sa seule excuse.

(i) OEuvres, u Xll, ^, VU.

Page 1