‹ Pierre-le-rougeChapitre 24 sur 52 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

QUISSAC, DESMARETS, BORDIER.

DORDIER Introduit les deux invités. Entrez, citoyens.

(Quissac est mis avec toute l'exagération du costume incroyable. La grosse Cravate à bouts menaçans. Les grands anneaux d'oreilles , les cheveux en oreilles de chien, et retrousses avec un peigne ; la culotte ;i mi-jambes avec des rubans; bas de soie rayes ou à seipens, breloques, chapeau h cornes. Desmarets a un costume du temps muios Outre.)

QUISSAC, provenant son lotgion sur tous

LE MAGASIN THEATRAL

les objets. Mé-vcUIeux !. . ma pa-ole sup-ème!

BORMÉR, saluant. Citoyen...

quissac. Teatu-e guègue... cheminée p-ussienne, fauteuils égyptiens... vases ét-usques, une anach-onisnic cha-niant..

(S'appntchant de* vases.) C'est de L'antiquité en te — e cuite...

bordier. La citoyenne Cornélie m'a chargé de vous témoigner ses regrets.

DESMARETS. C'est bon, c'est bon...

(Bordier sort.)

SCË1N7E V.

DESMARETS, QUISSAC.

DESMARETS. Allons donc... mou cher Quissac, tu as voulu t'amusera mesdépens, avec ce ton... cette élégance de manières... cet usage du monde... je ne croirai jamais que tu es né dans un village...

QUISSAC. Je veux devenir mandat territorial... ce qui est bien peu de chose , si je ne t'ai pas dit la vérité.

desmarets. Alors, tu es le bâtard d'un ci-devant.

QUISSAC. Merci. A vingt ans j'étais encore le plus lourd, le plus grossier paysan de la Picardie... je suis venu à Paris avec deux pièces de vingt-quatre sous dans ma poche. .. mais j'avais de la force, des bras, du courage... je me lis commissionnaire; il me semblait qu'étant le serviteur de tout le monde je n'étais le domestique de personne.

DESMARETS. Au surplus, qui est-ce qui se souvient aujourd'hui de la façon dont il a commencé.

QUISSAC. Le jour, je portais le crochet, je traînais la voiture à bras... la nuit, j'apprenais à lire... à écrire?., et les chiffres... je me cassai la tète à calculer; quand je me vis en possession de cinq asix louis, j'achetai pour 40,000 francs d'assignats.. . avec mes assignats j'achetai des marchandises au maximum ; je m'établis sur les marches du Perron... et là, je trafiquai, je vendis de tout... des châteaux, <\e^ cordons de canne, du café, des bijoux, des hôtels, du sucre, du savon, des niaisons de campagne.

Air : Vaudeville des Visitandines un de Turennc, Enfin dans mon ardeur extrême, Je crois qu'aux chalands el>uliis Je me serais vendu: moi-même, Si Ton m'eut offert un bon prix...

Pilais pour le bonheur de la France Le directoire s'élevait, Et connue chacun se vendait Je redoutai la concurrence.

PiEIUiE-LE-KOUGt:.

Heureux dans mes spéculations, j'étais en 95 à la tête d'un petit avoir que j'ai augmenté en achetant du tiers consolidé à 7,75.

DESMARETS. Et en prenant des intérots dans quelques-unes de nos grandes entreprises... cela me fait penser que j'ai à remettre 2,000 écus que j'ai reçus ce matin chez Hinguerlaut.

quissac. Envoyez-en la moitié à Mondragon.

DESMARETS. Au citoyen Pierre Madré, meunier.

QUlSSAC. Au citoyen Pierre Madré.

DESMAitETS. Ah ça ! quellediable d'affaire as-tu avec ce brave homme? Voilà, depuis trois ans, sept à huit mille lianes que je lui envoie... Est-ce que tu aurais agiolé sur les farines?

QUISSAC. C'est une dette que j'acquitte pour un ancien camarade, une mauvaise tête, à qui, il y a sept à huit ans, il arriva un malheur/

demarets. Des malheurs... il en arrive à tout le monde !

quissac. Une rixe eut lieu clans le village... ïl faisait nuit... on voulait l'arrêter, le conduire en prison... Il se défendit... et dans la mêlée, dans l'obscurité, il tua un pauvre père de famille, son meilleur ami.

DESMARETS. C'est sérieux !

quissac; Ilj n'apprit cet épouvantable malheur que deux ou trois ans après, car il avait profité du désordre oceasioné par cet accident, pour fuir la vengeance de son seigneur... C'était avant la révolution. Aussitôt qu'il eut connaissance de sa faute , il jura de tout faire pour la réparer. Il ne pouvait pas rendre à la vie le malheureux tombé sous ses coups... mais il voulut arracher à la misère la veuve, la famille du défunt... et il prit une voie détournée pour faire accepter des secours qu'on repousserait si l'on soupçonnait la main qui les envoyait.

DESMARETS. Etc'esttoi qu'il en a chargé? C'est bien ; ton mauvais sujet finira par faire un honnête homme.

quissac. Je l'espère.

desmarets . Ainsi, ça passe par tes mains, par les miennes, par celles du citoyen Madré!... Jamais de la vie on ne peut découvrir... il en est de ça comme du mariage dont je t'ai parlé... le beau-père ne se doute pas du tout que c'esi de loi qu'il est question.

QUlSSAC. Tu ne m'as pas nommé?

DESMARETS. Pas encore. Je désire que tu donnes auparavant un coup-d'œil à la jeune personne. Je l'ai fait inviter avec son père au bal de ce soir. Je suis sur qu'à la pre-

micre vue tu en deviendras amoureux.

QUïSSAC. Moi !.. Je ne l'ai été qu'une fois, et. j'ai bien juré que je ne serais plus attaqué cm celle horrible maladie-là; j'en ai trop souffert.

desmarets. Amoureux d'une de nos déesses parisiennes?

QUïSSAC. D'une paysanne de quinze ans, fraîche, rosée... maligne... tu le croiras si tu veux. Il y a de cela des années... eh bien! cette coquine de figure est toujours là... et dès que j'aperçois une physionomie qui en approche un peu, il me prend des palpitations, mon cœur bat comme un imbéciîle.

desmarfts. Comment! le beau Quissac. .

la coqueluche de nos femmes à la mode... distingué par Raucourt, Chameroy, Carlier!.. lui, dont on cite tant d'aventures!

QUISSAC. Des aventures, ce n'est pas de l'amour... Je suis las de succès, et c'est pour faire une fin que je veux me marier. Un attachement solide chassera de mon cœur tous les souvenirs qui le tracassent.

Au surplus, je ne suis pas très-exigeant

Qu'est-ce que je demande? jeunesse... sagesse.

desmarets. Et richesse?. . Tu asassez de bonheur pour trouver de la beauté par dessus le marché.

QUïSSAC. Silence ! on arrive.

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