LE COMTE, JUSTINE
JUSTINE, gaîment , mais avec des manières un peu gauches. Monsieur le comte.. . me voici... est-ce bien, comme cela?
LE COMTE. Très-bien... et à l'avenir ce sera ton costume de tous les jours.
Justine, s7 as seyant près de lui. A moi !.. mais, monsieur le comte , cela ne se peut pas... songez donc que Justine Piaimbaut est une pauvre orpheline.
le comte. Tu n'es plus pauvre puisque je suis riche... tu n'es plus orpheline, car je veux te servir de père.
JUSTINE. Vous ! ah! mon Dieu !...
î{u'est-ce que j'ai donc fait pour être si heureuse (soupirant) après avoir tant souffert?
LE COMTE, Tu as donc bien souffert?
JUSTINE. Oh! oui!.. Imaginez-vous que depuis la mort de mon grand père Raimbaut, on dirait qu'on a jeté un sort à toute la famille.
LE COMTE. Mais , chère enfant, tu n'étais pas née... lors de la mort de Raimbaut... de ton grand-père.
Justine. On m'a tant de fois raconté ce malheur!... ïl y avait alors dans î »
le pays un mauvais garnement qu on appelait Pierre-le-Rouge (lé iomte fait un mouvement); c'était un homme qui avait
sept pieds, les cheveux rouges et qui
était si laid... si laid qu'il faisait sauver toutes les jeunes filles.
le comte, à part. Ah ! ça, par exemple, ça n'est pas vrai !
JUSTINE. Ce pauvre père AntoineRaimbaut était son ami... et ça ne l'a pas garanti d'un coup de fléau qui lui a fendu la tète... Eh bien ! avant de mourir, il a encore eu la bonté de pardonner au scélérat qui l'avait tué.
LE COMTE , avec effort. Et sait-on ce qu'est devenu cet homme?
JUSTINE. Le vieux Madré , le seul de ce temps-là qui existe encore dans le village, assure qu'il a été envoyé aux îles, et qu'il a été dévoré par les crocodiles.
le COMTE. Tu vois , mon enfant, qu'il a trouvé encore plus méchant que lui.
JUSTINE. Depuis cet accident-là, tout nous a tourné à mal... un de mes oncles est mort fou dans la révolution ; mon père a été tué par les Cosaques ; ma mère s'est noyée ; le feu a été mis à notre maison , à notre grange ; nous avons été brûlés , ruinés...
LE COMTE. Mais il me semble que Madré, dont tu me parlais tput-à'1'heure es'. votre parent...
Justine. Aussi, est-il venu à noire secours?
LE COMTE. Ah !
Justine. Il a prêté cent écus à ma pauvre mère.
LE COMTE, indigné. Cent écus!
Justine. Et il a eu la générosité de ne pas les lui demander.
i.E COMTE, à part. Le fripon! (A Justine.) mais c'est mille écus , dix mille francs, trente mille francs, qu'il aurait dû lui remettre.
u.stïne. Oh! comme vous y allez !.. Le
LE MAGASIN THEATRAL
cousin Madré est riche... tous les ans il achète des terres, des vignes, des champs ; mais , après tout, il est maître de son argent , il ne nous devait rien.
le comte. C'est ce que nous verrons plus tard.
JUSTINE. Et à présent je n'ai plus besoin de lui, puisque j'ai un père.
LE COMTE. Qui ne t'abandonnera jamais, qui complétera ton éducation... qui te choisira un mari
JUSTINE. Un mari!
LE COMTE, souriant. Il est tout trouvé , n'est-ce pas?... Pourquoi rougir ?... j'ai déjà fait prendre des informations sur M. Anatole...
JUSTINE , pivement. On vous a dit que c'était un garçon !...
( Elle s'arrête et baisse les yeux.)
LE COMTE. Précisément. On m'a dit
e c'était un garçon... qui avait endossé oiie soutane, de peur de porter un fusil.
JUSTINE. Oh ! monsieur, on vous a trompé — c'est sa marraine qui Ta forcé d'entrer au séminaire, qui l'y retient malgré lui [... Anatole!... mais il ne veut pas être curé !... il aime bien mieux être...
LE COMTE. Ton mari.
Justine. Je crois que si cela ne dépendait que de lui...
LE comte. Et de toi... Tu l'aimes donc bien ?
Justine. Dam ! je n'avais personne à aimer.
Air : Je sais attacher des rubans.
C'e'tait l'seul qui dans ce séjour, S'occupait de la pauvre tille, Aussi j'iui donnai tout l'amour Que j'aurais eu pour toute ma famille.
Je sens là que j'vous aim' bien fort, Depuis qu'vous êt's mon second père, Et c'pendaut ca h' lui fait p;is d'tort, Je l'aime d'une autre manière.
LE COMTE. Pauvre petite!., tu t'es attachée là un peu légèrement ; car enfin il faut que cela plaise à sa famille.
JUSTINE. Sa famille !.. il n'en a pas... il n'a jamais connu son père ni sa mère... il n'a qu'une marraine... une marquise... qui lui a toujours dit que ses païens étaient morts... qu'elle seule lui en tenait lieu.
LE COMTE, à lui-même. Mme la marquise a peut-être ses raisons pour cola. (Tisonne.) Eh bien ! nous verrons cette marraine... ^Philippe entre.) Philippe, conduisez mademoiselle Raimbaut à l'appartement que
j'ai fait préparer pour elle, et dites à votre femme que mademoiselle est la jeune personne au service de laquelle elle est désormais attachée.
Justine. Comment! moi!.... logée
dans le château.
LE comte. Oui, tant que tu t'y plairas.
JUSTINE. Oh ! toujours !.. toujours!..
(A Philippe.) Allons , monsieur Philippe, conduisez-moi dans mon appartement.
le comte. Tu reviendras bientôt, n'es ce pas ?
JUSTINE. Oui, monsieur le comte.
(Il l'embrasse et elle sort.)