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Pierre Louis Honoré Lemaire 1788-1839

Un ancien carnet de visites est parvenu jusqu’à nous. Ce « Mémoire », pour adopter le terme employé par son auteur, s’étend de 1809 à 1823 : il a appartenu à un officier de santé de l’ancienne Picardie.

Feuilleté, étudié avec soin, ce cahier permet de suivre pour ainsi dire jour par jour la vie médicale de son ancien propriétaire et permet de recueillir quelques notions sur les honoraires médicaux au début du siècle dernier.

(1) C’est avec un vif plaisir que nous acquittons une dette de reconnaissance en adressant nos bien sincères remerciements aux personnes qui ont bien voulu, dans nos recherches, nous aider de leurs conseils ou de leurs renseignements. Ce sont principalement les Docteurs Prieur, de Paris, Delaunay, du Mans, Henri Petit, de Château-Thierry, M. l’Abbé Tassus de Babœuf, M. Picard, M® Prévost, notaire à Flavy-le-Martel, Mes Desprez, Pain, Lecouvey, Briant, Jourdain, notaires à Noyon, M0 Piol, notaire à Moy, M. le Receveur de l'Enregistrement à Ribemont, MM. les Secrétaires des Mairies de Grand-Essigny, Flavy-le-Martel, Babeuf, Clastres, Caulaincourt, Hargicourt, Marcouin.

Après avoir visité le pays habité par ce médecin de campagne, nous avons voulu savoir ce qu’était cet officier de santé. Connaître ses origines, sa pareuté, sa situation de fortune, reconstituer, autant que faire se peut, sa physionomie, sa vie et ses mœurs: telle est. la tâche que nous nous sommes imposée. C’est l’ensemble des notes par nous recueillies, notes hâtives et bien incomplètes d’ailleurs, que nous avons l’honneur de présenter aujourd’hui à la Société française d’Histoire de la Médecine.

Transportons-nous par la pensée dans un petit village du N. -O. du département de l’Aisne. Grànd-Essigny, aujourd’hui Essigny-le-Grand, est une bourgade de quelques centaines d’habitants. On aperçoit les toits du village à un kilomètre environ, de la station du chemin de fer, entre Montescourt et Saint-Quentin.

Le soir, au coucher du soleil, quelques brumes s'élèvent révélant de la sorte la présence, à l’Est, de cette voie navigable importante qu’est le canal de la Sambre à l’Oise situé à 2 ou 3 kilomètres. Vers l’Ouest, à une même distance, un brouillard plus intense surgit des marais de Saint-Simon, Artemps, Grand-Séraucourt, Grugies, Castres, marais importants, longs et étroits traversés dans leur longueur par le Canal du Crozat.

Au Nord, se dresse, imposante et massive, la silhouette grise de la Collégiale de Saint-Quentin,* à 8 km. 5oo. La vue s’étend au loin, tout autour de Grand- Essigny, dans un rayon de 8 à 9 kilomètres, car Ja région est plate et unie : nul bosquet, nulle surélévation de terrain. Çà et là quelques bouquets d’arbres, quelques toits tranchent sur l’horizon.

A i4 kilomètres de là, vers l’Est, dans la direction de Ham, on rencontrerait un petit pays, anciennement

Hérouèl, aujourd'hui Foreste, qui vit naître, en 1746, le célèbre Fouquier-Tinville.

Mais il est temps de pénétrer dans le village.

Sur le côté gauche de la route qui mène de Chauny à Saint-Quentin s’élève l’église. A 5o pas de là on voit du même côté la maison d’école, bâtie sur l’emplacement de l’ancien cimetière transporté en dehors du village en 1868. Plus loin, à 5o pas environ, et touîours du même côté, s’élevait, encore en 1904, une maison de modeste apparence, démolie en 1906: c’est là qu’habitait maître Pierre-Louis-Honoré Lemaire, officier de santé, l’ancien propriétaire du carnet que nous possédons. Cette maison de paysan et de paysan picard était faite de « torchis », selon la coutume ancienne du pays, c’est-à-dire que sur une assise de 5o à 60 centimètres de haut, assise faite de briques et de grès, s’élevait une armature en bois à peine équarri dont les interstices étaient remplis d’un mortier composé de terre grasse et de paille hachée. Couverte en chaume, elle avait un grenier immédiatement au-dessus des appartements. On ne pouvait entrer dans cette maison ayant pignon sur rue qu’après avoir pénétré dans la cour. Deux marches à monter et nous sommes dans la chambre que borde la rue, une porte nous fait passer dans la salle à manger qui commande une autre chambre. Enfin nous arrivons à la cuisine. Nous descendons deux nouvelles marches et nous sommes dans la cour. Encore quelques pas et nous jetons un coup d’œil dans l’écurie, en face de laquelle se trouve la grange. Donc quatre pièces: une chambre sur la rue et une cuisine, toutes deux d’égale grandeur et séparées l’une de l’autre par la salle à manger et par une seconde chambre. 8 ares 10, telle était la superficie occupée par cette construction. En plus de tout cela et attenant à l’ensemble, un jardin de 7 ares 10 et un verger de 2Ô ares 90.

Malheureusement, il ne nous est pas possible de

donner grands renseignements sur le mobilier qui garnissait la maison. Tout ce que nous savons, c’est qu’en i84o, après décès, les meubles furent estimés pour 758 fr. 75. Trois d’entre eux existent encore: une très jolie commode Louis XV en chêne et remarquable par son épais marbre gris veiné d’argent. Elle servait à conserver le pain ! Quelques planches en bois blanc assemblées entre elles et reposant sur deux tréteaux de même nature : telle était la table de la salle à manger. Enfin un fauteuil en bois verni au siège recouvert de moleskine verte recevait le praticien au retour de ses tournées.

Et nous aimons à nous représenter, les pieds dans Tâtre, la figure vaguement éclairée par le « crachet » picard qui pendait au fond de la cheminée, ce médecin, fils, petit-fils, arrière-petit-fils de médecins, descendant de toute une lignée médicale.

Pierre-Louis Honoré Lemaire faisait en effet partie

d’une ancienne famille de médecins.

Jacques Lemaire. — Du premier Lemaire que nous ayons pu découvrir nous ne savons rien ou presque rien. Il s’appelait Jacques, il était chirurgien du village de Marcoing et avait épousé une demoiselle Dufresnoi. Etant donnés la date et l’âge du décès de son fils, nous pouvons supposer que ce Jacques Lemaire naquit vers 1680. Il exerçait encore en 1721 car, cette année-là, il fit une opération et une application de remède si malheureuses à un nommé Lapousse qu’il fut l’objet d’une plainte déposée le 8 août 1721 par les (( Sieurs H. Goubet, docteur en médecine, Pierre Martinet, chirurgien de son excellence M. de Saiut-Conté, Pierre Lefuzelier, Jean Henry Pierret, et Antoine Ducroc, maitres chirurgiens ». Il est vrai que Jacques

Lemaire, contrairement au règlement général, avait « fait œuvre manuelle » « sans être accompagné ou autorisé par quelque docteur ». Il n’était sans doute que chirurgien barbier.

Pierre-Joseph Lemaire. — Jacques Lemaire eut-il plusieurs enfants ? C’est possible. En tout cas, l’un d’eux, Pierre-Joseph, était chirurgien de la communauté de Marcoing où il épousa, le 4 avril 1782, Marie Catherine-Marguerite Decodin de Marcoing après que les fiançailles eurent été célébrées en l’église de Saint- Martin de Cambrai. Les deux époux décédèrent à Marcoing ; le mari mourut à l’âge de 62 ans, le i4 février 1769, « vers les une heure de i’après-midi ». La femme avait « environ 70 ans » quand elle expira, le 22 mai 1777. De cette union naquirent au moins trois fils : Pierre-Philippe, dont nous connaissons l'existence parce qu’il fut témoin au mariage de son frère Robert-Joseph. Il y avait un troisième fils, Jacques- Joseph, plus jeune que Robert-Joseph.

Jacques-Joseph Lemaire . — Jacques-Joseph Lemaire était né à Marcoing le 3 juillet 1742. 11 mourut dans cette même ville chirurgien ou officier de santé (2).

Jacques-Joseph Lemaire. — De son union contractée le 3 1 décembre 1777 avec Marie-Joseph Beauvais, Jacques-Joseph Lemaire eut pour le moins un fils qui porta les mêmes prénoms que son père. Témoin déclarant au décès de son père, il reconnaît exercer la profession d'officier de santé.

PioberL Joseph Lemaire . — D’Aubert ou Robert- Joseph Lemaire ou Le Maire, il ne nous a pas été possible de retrouver l’acte de naissance ni l’acte de dé-

(2) Chirurgien sur l’acte de mariage, officier de santé sur l’acte de décès.

cès; mais nous savons qu’il s’unit, dans l’église d’Hargicourt, le 4 février 1762, à Marie-Louise Gardon. Son acte de mariage lui donne le titre de chirurgien et les noms de Robert-Joseph Lemaire, noms que nous retrouvons sur l’acte de naissance de son fils ; mais au mariage de ce dernier, Robert est devenu Aubert et Lemaire s’est transformé en Le Maire. Les époux Lena ai re-Çar don eurent pour le moins un bis, Pierre-Philippe.

Pierre-Philippe Lemaire. — Pierre-Philippe Lemaire ou Le Maire fut baptisé à Hargicourt, le 22 avril 1763. Ofbcier de santé à Caulaincourt, il y épousa, le 26 juin 1786, Marie-Louise-Madeleine Mouton, bile d’Augustin Mouton, architecte, et d’Alexandrine Aubert.

Quittant Caulaincourt, où il n’avait pas eu d’enfant, il va se bxer à Flavy-le-Martel, à 11 kilomètres de Grand-Essigny, et il y voit naître cinq enfants : 3 bis d’abord: Pierre-Louis-Honoré, né le 27 juillet 1788, François-Auguste le 22 mai 1790, Jean-Charles, Agathon le 23 janvier 1793, puis deux biles Marie-Céline : Désirée, née le 11 ventôse en III, et Marie-Louise-Célestine, née le 7 floréal an VIII.

Le 7 mars 1 845 il perd sa femme, qui meurt à Flavyle-Martel à l’âge de 82 ans. Lui-même la suit dans la tombe quelques années après, le 3o octobre i852. Il avait donc 89 ans 1 / 2.

Certains qui vivent encore etqui se rappellent Pierre- Philippe Lemaire ont gardé le souvenir d’un bon géant (1 m. 95 environ) doux, serviable, bon garçon, de nature affable et simple, ne dédaignant pas de s’attarder chez ses clients pour y boire la bolée de cidre doux si chère aux Picards. Sa femme, toute petite, le traitait, dit-on, avec un grand respect. Elle ne prenait aucune détermination sans poser la question :« Qu’en dit notre

maître ? » Et pour cette interrogation sa petite taille en disproportion avec celle de l’époux respecté l’obligeait à relever démesurément la tête.

Toujours vêtu de l’habit à la française, culottes courtes et souliers à grosses boucles, Pierre Lemaire arpentait le pays à grandes enjambées, les basques de son vêtement lui battant les mollets ; aussi, les gamins du pays, moqueurs parce que picards, s’en amusaient et l’avaient gratifié du surnom de « Lemaire longs pans ».

Le ménage, assure-t-on, était d’une parcimonie légendaire et rare. Le jour venait-il à tomber, les époux se couchaient, réduisant ainsi à son minimum la dépense de chandelle. Mais le mari, surtout, dépassait vraiment les bornes d’une sage économie domestique. Le drap d’Elbeuf contait cher et pour ne pas user le fond de sa culotte quoi de plus simple et de plus pratique sinon que de s’asseoir «à cul nu», comme aurait dit Rabelais. Et c’est ainsi qu’agissait Pierre-Philippe Lemaire dans l’intimité. On peut sourire et douter. Cependant il faut bien croire des témoins oculaires dignes de foi. Ce Lemaire exerça son art jusqu’à un âge avancé avecdouceur parce qu’il était bon, avec simplicité parce qu’il avait certains côtés un peu rustiques. Rencontrant dans les marais de Saint-Simon une de ses compatriotes en douleurs n’eut-il pas l’idée de l’accoucher et de rapporter l’enfant dans son mouchoir ?

Qu’importent d'ailleurs toutes ces anecdotes ? Revenons à la généalogie médicale qui nous intéresse.

Jean-Charles- Ag athon Lemaire. — Donc, après ces digressions rappelons à nouveau que Pierre-Philippe Lemaire eut cinq enfants, deux filles, que nous avons citées et dont nous ne parlerons plus, et trois fils.

Le plus jeune, Jean-Charles-Agathon, fut lui aussi officier de santé. Tel est le titre que noustrouvons indi-

qué sur l’acte de naissance de son neveu Dionis et sur l’acte de décès de son frère François-Auguste.

François-Auguste Lemaire. — Ce frère François- Auguste, officier de santé à Babœuf, dans l’Oise, j mourut à 28ans, le 19 mai 1818, après avoir eu un fils, Pierre-Alexandre-Dionis. Celui-ci, qui fut curé desservant de Venette, était né d’une union contractée par François-Auguste Lemaire, à Babeuf, le ^février 1 8 1 3 , avec Aimable-Léocade Beranger.

Il serait curieux peut-être de retracer l’histoire du prédécesseur de Lemaire à Babœuf et qui fut François- Alexandre Guibert, maître chirurgien. Le 7 mai 17725 nous le voyons commis par M. le Marquis de Barbançon pour le remplacer en qualité de parrain au baptême de la deuxième cloche à laquelle il donne les noms de Marie-Louise-Antoinette. Il était donc en bons termes avec la noblesse du pays. Aussi bien sa femme 1 Marie-Louise Alleaume, devait être dame de qualité puisque, dans la seconde partie de Fannée 177b, elle fut inhumée à Babœuf en présence de huit ecclésiastiques des paroisses voisines. De plus, ce maître Guibert s’occupait sans doute aussi de culture, puisque nous le voyons, en 1756 et en 1762, locataire de 23 setiers de terre en i5 pièces. Le fermage àpayer à l’Abbaye Saint- Eloi de Babœuf étaitde3o setiers de blé et de 23o livres.

Pierre-Louis-Honoré Lemaire . — Enfin l’aîné des fils de Pierre-Philippe Lemaire était Pierre-Louis-Honoré, né le 27 juillet 1788.

Officier de santé à Grand-Essigny, il épouse à Cîastres, le 3o août 1810, Marie-Françoise-Honorine Collet, née à Grand-Essigny, le i4 avril 1786. Cette union l’apparentait avec tous les gros cultivateurs de la région. Il est nommé conseiller municipal, le 19 avril 1820, par arrêté du préfet Bon de Talleyrand. Le 16 avril

1821 il est nommé adjoint au maire, M. Blin, son cousin, et il conserve ces fonctions jusqu’à sa mort, survenue à Grand-Essigny, le 26 novembre 1839. Un an avant son décès il avait vu mourir sa femme, le 3 mars 1 838.

Un coup d’œil jeté sur le portrait de Louis-Honoré Lemaire vaut mieux que toutes les descriptions les plus habiles. A part le jabot qui manque, la large cravate faisant plusieurs fois le tour du cou, la redingote à grands revers, la face glabre, tout cet ensemble rappelle la tenue du médecin qui pratique la vaccination sur l’estampe de Boilly datée de 1827. De ce mariage Lemaire-Collet sont nés quatre enfants.

i° Elisa-Sidonie (27 mai 1811-21 février 1 8 1 3) ;

20 Marie-Louise-Joséphine, née le 25 janvier 1814, mariée à Joseph-Isodore Brunoit, épicier à St-Quentin ;

3° Jean-Louis-Désiré (25 août i8i5-iermars 1861) ;

4° Théophile, né le 22 mars 1820, décédé àNeuilly-sur Seine il y a quelques années seulement.

Ainsi, comme nous l’avons dit au début et comme nous venons de le voir, Pierre-Louis-Honoré Lemaire, dont nous étudierons le carnet de visites, faisait partie d’une vieille famille médicale. Officier de santé, il avait deux frères officiers de santé, un père et un oncle médecins, un grand-père et un grand-oncle chirurgiens, un arrière-grand-père chirurgien, ce dernier fils de chirurgien.

Et encore nous reconnaissons que cette généalogie est à compléter.

Aussi bien on peut la résumer par le tableau ci-dessous.

Jacques Lemaire, chirurgien.

Pierre-Joseph Lemaire, chirurgien.

Robert-Joseph Lemaire,

Jacques-Joseph Lemaire.

chirurgien

chirurgien

Pierre-Philippe Lemaire,

Jacques-Joseph Lemaire,

officier de santé

officier de santé

Pierre-Louis- François- Jean-Charles-

Honoré, Auguste, officier Agathon,

officier de santé de santé officier de santé

Jean-Louis

Albert Jenny

Jules,

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