CONCLUSION
Je me suis proposé de remettre en lumière Pierre Martyr d'Anghera, que de sèches et courtes notices laissaient dans l'ombre. Elles rapportaient quelques circonstances de sa vie sans le faire agir et vivre. Mais, replacée au milieu des événements, dans un jour favorable, cette figure s'éclaire. Au lieu d'un historien sans histoire, on voit apparaître un homme, qui par ses actes, par son intelligence, par son caractère a joué un rôle considérable à la cour d'Espagne, dans les conseils de Ferdinand et de Charles-Quint.
Ce Lombard, émigré en Castille, réussit à gagner les sympathies d'une nation exclusive et jalouse, grâce à la douceur de ses manières et à la supériorité de son esprit. C'était une nature honnête et droite : il a des emportements généreux, qui révèlent une âme jeune et vigoureuse. Il sait faire son devoir, et il l'accomplit plus d'une fois à ses risques et périls. Ces qualités sont à peine voilées de quelques légers défauts. Il a une trop haute idée de ses ressources ; il s'applaudit volontiers du succès de ses ruses. Son
ambition n'était pas quémandeuse et cupide ; mais, avec un air désintéressé, il s'attache trop vivement à l'espérance de quelque bien. Dans cette poursuite de la fortune, il ne sut pas toujours ménager sa délicatesse.
Pierre Martyr mérite une petite place dans l'histoire de la diplomatie. L'ambassade au Caire contient les vues les plus justes sur l'état politique et social de l'Egypte. On sent qu'on est à la veille d'une catastrophe, et que ce pays va passer en d'autres mains. La turbulence de la milice, la tyrannie qu'elle fait peser sur la population, l'instabilité des Soudans, toutes ces remarques dénotent un esprit attentif, qui s'intéresse avant tout aux conditions d'existence et au gouvernement des peuples. Voilà le trait caractéristique de notre voyageur : c'est un observateur pratique. Cependant il n'était pas insensible aux séductions de l'art et de la nature ; mais, s'il se livre à l'enthousiasme, il ne s'y abandonne pas. Il n'oublie jamais, sur les lagunes de Venise comme en face des Pyramides, qu'il est là non pour repaître ses yeux de merveilles, mais pour mener à bien les affaires de ses souverains. Il se rappelait aussi qu'il était gentilhomme. Au cours de la négociation, quand l'émeute menaçait sa vie, il montra une froide résolution et vint à bout de la mauvaise volonté de Qansou Ghoury comme de l'hostilité des Mameluks.
Il payait par ce dévoùment les bienfaits des rois catholiques. Son amour pour l'Espagne est ardent et sincère. Il ne cesse pas de songer à l'Italie, mais son pays natal n'a que sa compassion, tandis que son
pays adoptif reçoit les marques les plus effectives de son attachement. Sa lutte contre le sire de Chièvres est une des manifestations les plus éclatantes de son patriotisme. Sans doute Pierre Martyr comptait beaucoup d'alliés. Il fallait pourtant du cœur pour prendre à partie ce haut personnage, à qui l'aristocratie elle-même cédait. L'écrivain emploie tous les tons, et s'efforce de rendre les conseillers flamands aussi odieux que ridicules. Quand les oppresseurs eurent quitté l'Espagne, il les poursuivit jusque dans les Pays-Bas de ses épîtres vengeresses. Il avait dans l'entourage du prince des amis, qui servaient par intérêt la cause de ses justes passions. La disgrâce du sire de Chièvres prouva la vigueur et la sûreté de l'attaque.
On peut mesurer à ce résultat l'influence que les lettres avaient donnée à cet étranger. Ce n'est pas comme fonctionnaire, comme personnage officiel que Pierre Martyr a exercé une action considérable. Son pouvoir est essentiellement un pouvoir d'opinion. On peut ignorer ses titres, et s'expliquer son rôle. Ce n'est pas comme conseiller des Indes, comme chapelain, comme chroniqueur, qu'il parle au milieu des factions déchaînées le langage de la raison ; c'est en vertu des privilèges d'un esprit supérieur. Il reste en dehors des situations politiques pour défendre la politique la plus favorable aux intérêts de la Castille. Il a servi d'organe au parti modéré, qui soutenait la justice des griefs, tout en réprouvant la guerre civile. Son exemple montre combien pèsent dans les conseils d'un gouvernement une sagesse passionnée, une mo-
dération sans faiblesse, une opposition pleine de dévoûment, surtout si l'on y associe cette haute culture, qui double la valeur des réclamations. Dans cette existence si pleine, le lettré est toujours au premier plan. Il ne se borne pas à manier les grandes affaires ; il a plus de plaisir encore à les raconter. Qui sait si la meilleure partie de sa gloire ne tient pas à son talent d'écrivain ?
C'est lui qui a été, en Espagne, l'interprète le plus brillant de la Renaissance classique. Il a formé cette génération de grands seigneurs, de généraux, de diplomates, qui illustrèrent le règne de Charles- Quint ; il a contribué à ruiner les routines de l'enseignement universitaire ; il a glorifié les écrivains de l'antiquité comme des modèles dignes d'admiration et de respect. Les qualités de son esprit, le charme de sa personne témoignaient en faveur d'une éducation faite à l'école des Anciens. L'Italie, grâce à ces vieux maîtres, n'était-elle pas en avance sur les autres nations ?
Elle prêta à l'Espagne cet écrivain à la plume alerte et facile, à qui ne manquent, à défaut de correction, ni le sentiment, ni l'élégance, ni la grâce. Ses œuvres sont d'une attrayante variété. A qui craindrait de s'égarer dans l'immense détail des découvertes, il offre dans le De Orbe Novo un récit rapide des événements depuis le premier voyage de Colomb jusqu'à la conquête du Mexique. Il a tiré des relations des Conquistadores et des navigateurs les faits les plus saillants, les indications les plus précieuses, les traits les plus pittoresques. Il s'intéresse autant
à la cosmogonie naïve des indigènes d'Hispaniola qu'à la civilisation raffinée des Aztèques ; il décrit un phénomène physique avec autant de précision qu'il met de poésie dans la peinture de la nature vierge. Il est savant pour les doctes ; aimable et spirituel pour les ignorants.
L'Opus epistolarum est un des monuments de l'histoire du temps. L'auteur est homme de parti, mais il est modéré par raison, et sous les emportements, si d'aventure il s'y livre, on retrouve sans trop de peine la juste appréciation de la réalité. L'époque où il vécut offrait à son talent la plus riche matière. Assurément le tableau qu'il a tracé est incomplet, mais il a fixé les points les plus saillants et les plus dignes de mémoire. Sa dernière lettre annonce l'arrivée à Madrid du vaincu de Pavie, François Ier. La correspondance qui s'ouvrait par la conquête de Grenade se ferma sur ce triomphe inouï, embrassant dans son développement la période la plus brillante de l'histoire d'Espagne. Aussi avait-il quelques raisons de prédire à son œuvre un long avenir.
Il ne lui a pas été avantageux d'instruire la postérité. L'auteur du De Orbe Novo et de YOpus epistolarum est presque un inconnu. Cet oubli touche à l'ingratitude. J'ai voulu, dans la mesure de mes forces, réparer cette injustice et faire connaître un écrivain à qui l'on doit tant de connaissances. Les éléments de sa biographie étaient épars dans ses ouvrages ; c'est là que je suis allé les chercher. Au lieu d'un nom, je voudrais présenter un homme. Pierre Martyr n'a pas été étranger aux événements qu'il raconte. Je
me suis fait un devoir de déterminer son rôle, et de lui restituer une part de la gloire qu'il a assurée à ses contemporains.
Vu ET LU, En Soi-bonne, le 25 avril 1887 Par le Doyen de la Faculté des lettres de Paris,
A. HlMLY.
VU ET PERMIS D'IMPRIMER Le Vice-Recteur de V Académie de Paris,
Gréard.
*HÏ
Vw* > V
UC SOUTHERN REGIONAL LIBRARY FACIUTY
Il II il III I