CHAPITRE XIII
Pierre Martyr écrivain.
Quoique les œuvres de Pierre Martyr soient écrites en latin, il n'est pas sans intérêt de parler de son style. Quand l'homme emploie une langue morte, il lui communique une seconde vie. Avec quelque respect qu'il traite l'ancien idiome, cet instrument d'un emploi déterminé, il est forcé de le sollicitera d'autres usages. Il remet, pour ainsi dire, les mots au feu de la forge pour leur donner une nouvelle forme et les façonner à de nouveaux besoins.
Le style de l'auteur se ressent des influences du milieu et du temps. A côté de pages admirablement écrites, dans un latin qui, sans être une imitation servile de Cicéron, est puisé à la meilleure source, il en est d'autres où la langue de Rome est traitée comme une de ces langues modernes qu'on enrichit de la dépouille des étrangers. L'espagnol et l'italien fournissent un très grand nombre de termes qui, malgré un air de famille, se glissent comme des intrus au milieu des vocables latins. Le néologisme dépare les plus beaux passages. C'était, il faut le dire pour excuser l'écrivain, presque une nécessité. Le monde avait
marché depuis l'époque d'Auguste. Les institutions et les mœurs avaient changé ; la guerre ne se faisait plus par les mêmes procédés ni par les mêmes armes ; les caravelles étaient construites autrement que les trirèmes. Le moyen de ne pas inventer de nouveaux mots pour exprimer de nouvelles choses? Aussi la description des batailles, le récit des voyages, ne sontils que trop riches en appropriations de ce genre. « Je sais, dit Pierre Martyr, que les grécisants appellent l'Almirante archithalassos ; que les latinisants et les grécisants appellent l'Adelantade, les uns navarque, les autres pontarque(i). » Il n'en continue pas moins à les désigner sous leur nom véritable. Jusque-là, rien de choquant. Le titre d' Archithalassos appliqué à Christophe Colomb surprendrait bien plus que la présence d' Almirantus dans une phrase latine. Mais il y a quelques endroits qui sont littéralement souillés d'emprunts étranges. Qu'on lise les vociférations du nonce Vianesi contre les communeros : la basse latinité est associée au jargon de la rue. Rien n'est plus pittoresque que cette apostrophe bigarrée ; rien n'est plus contraire au bon goût (2). Il est un autre reproche sous lequel tombe notre écrivain. Il n'innove pas seulement dans le choix des mots ; quand il a recours au
(1) De Orbe Novo. Paris, 1587, p. 159. « ... Me quippe non latet graecissantes archithalassum ; latinissantes simul et graecissantes, navarchum hos, pontarchum illos.,... »
(2) Ep. 712. « Se venditurum rochetos et comparaturum coaelettos in Juncteros elatis insanis vocibus blaterat : primam se in eoshastam jacturum crocitat, sceleratos, poltronos, tfagliosos et ribaidos appellat ; excepto nemine suspendendos patibulis, dehinc in frusta secandos. »
style figuré, il emploie des images de sa création, au lieu de dérober aux anciens leurs richesses. La tentative est loin d'être toujours heureuse. Dans les moments d'émotion et de colère, où l'esprit perd sa netteté et sa mesure, alors apparaissent sous sa plume les métaphores les plus enflées et les plus fausses. Cet homme d'une nature élégante et fine parle « d'abîmes dévorant César (1). » Quand il rappelle ses services de pédagogue, il se montre comme nourrissant de son lait littéraire presque toute la jeune noblesse de Castille (2). Ce sont là des fautes dont le ridicule lui échappait, précisément parce qu'il écrivait dans une langue morte. En général, ces taches sont rares ; Pierre Martyr hausse rarement le ton. Si les images (dont il abuse) ne sont pas toujours conformes au génie de la langue latine, elles sont rarement aussi prétentieuses. On rencontre aussi dans ses ouvrages des incorrections qui ne sont pas toutes imputables à l'impression, des phrases inachevées, d'autres mal construites, qui dénotent une rédaction rapide, faite au jour le jour, et au hasard des circonstances (3). Jean Vergara, secrétaire de Ximénès, nous donne sur ce point des renseignements précieux. Après avoir déclaré qu'il ne connaît pas de récit des faits contemporains plus exact et plus brillant. « J'ai été, ajoute-t-il, souvent témoin oculaire de la rapidité avec laquelle Pierre Martyr consignait les faits au mo-
(1) La métaphore passerait presque en français; mais que dire de ce latin : « Voraginibus Caesarem deglutientibus? »
(2) « Qui mea litteralia suxerunt ubera. »
(3) Sur les fautes d'impression voir Heidenheimer, p. 71-72, note 1.
ment même où ils se passaient. Comme il ne perdait pas beaucoup de temps à polir et à limer son style, il lui arrivait (je l'ai vu) d'écrire une ou deux lettres pendant qu'on dressait la table. Ainsi la composition ne lui causait ni fatigue ni ennui ; il n'était pas interrompu par ses occupations ordinaires (1). » Il eût fallu remettre l'ouvrage sur le métier, mais Pierre Martyr n'aimait ni à se relire ni à se recopier. Les lettres ont gardé le caractère d'un premier jet.
Il y a une autre raison de ces négligences. Les premiers humanistes adoptèrent, pour ainsi dire, toute l'antiquité. Ils ne distinguaient pas dans leur admiration entre les siècles de décadence et les siècles de haute perfection littéraire ; ils lisaient Végèce avec autant d'ardeur que Tite-Live. Leur éiocution, puisée à toutes ces sources, était singulièrement abondante et forte. Vinrent ensuite les raffinés, qui ne se sen-
(1) Bibliotheca Hispana nova, t. II, p. 373. « Sepa Vm (écrit Vergara) que de todas las cosas de aquellos tiempos de casi el Imperio de los Reyes catôlicos y despues hasta pasadas las comunidades, yo no pienso quepuede haber mas ciertos y claros memoriales que son las Epistolas de Pedro Martyr ; y porque demas de los que por ellas qualquiera podra ver, yo soy tesligo devista de la diligencia que este hombre ponia escribir luego a la hora todo lo que pasaba. Y como no gastaba mucho tiempo en pulir ni limar el estilo, sino que mientras le ponian la mesa, comoyo lo vi, le acontecia escribir un par de carias, délias no recebia trabajo, ni pesadumbre, y assi no cessaba en el oficio ni ténia otro cuidado. » Il me semble que cette attestation d'un contemporain suffit à confondre les adversaires de l'authenticité de YOpus epistolarum. Car c'est bien de VOpus epistolarum qu'il s'agit : cette œuvre avait paru en 1530 ; et le certificat de véracité et d'authenticité que lui délivre Jean Vergara est de 1549 (Lettre de Jean Vergara à Florianus Docampo, dans Nicolaus Antonius, Bibliotheca Hispana nova, t. I, p. 395).
taient ni le désir ni la patience de tout lire, et qui firent un choix parmi les anciens. Quand ils se proposèrent d'écrire, ils ne voulurent qu'un modèle, Cicéron. Il leur parut qu'avec le grand orateur, la langue latine avait épuisé tous ses procédés et atteint la plénitude de son développement. Ces délicats faisaient des cahiers d'expressions, et n'employaient ni un mot ni une tournure qui ne se trouvassent chez leur auteur favori (1). Ce scrupule délivra le latin d'alliages impurs, mais il le priva décidément des moyens de rendre l'universalité des choses présentes. Cicéron seul ne pouvait pas fournir une langue générale, et la réforme fut la condamnation à mort du latin (2). Pierre Martyr est de l'époque antérieure ; il est parti d'Italie avant que le Cicéronianisme fût devenu une religion. Il appartenait à une génération moins exigeante, mais plus vigoureuse. Il parlait une langue généralement saine, toujours abondante. Le contrecoup des modes littéraires de l'Italie vint le surprendre en Espagne. On riait de son latin dans l'entourage de Léon X. Bembo, qui ne lisait pas la Vulgate, et appelait Dieu le Père Jupiter Optimus Maximus (3), devait se moquer à plaisir des caravelœ, des bergantini, et de toutes les expressions barbares à qui l'auteur du De Orbe Novo et de YOpus epistolarum avait donné droit de cité. 11 avait beau dé-
fi) Feugère, Erasme, p. 427.
(2) Charpentier, Histoire de la Renaissance des lettres en Europe, t. I, p. 366.
(3) V. Le Clerc, Œuvres de Cicéron, t. I. Discours préliminaire.
mander grâce pour la forme (i), s'excuser sur sa santé, sur la hâte de la rédaction, il y avait des détracteurs, des envieux qui volontiers eussent répondu :
Le temps ne fait rien à l'affaire.
L'opinion de la cour pontificale lui était particulièrement importune. Il en était humilié et irrité. Il répondait modestement qu'il était de Milan, non de Rome, et soudain il s'indignait des reproches et tâchait de rendre trait pour trait. Dans la deuxième décade, adressée à Léon X, il s'interrompt au milieu de ses renseignements sur le costume des Indiens : é J'appelle gossipium, dit-il, cette espèce de duvet qu'ailleurs j'ai appelé bombycinum en me servant du terme italien : doivent-ils attribuer à l'ignorance ou à la négligence des libertés de ce genre, ces hommes Latinissimes qui habitent le rivage de l'Adriatique ou de la Ligurie? » Assurément il s'agit ici de Bembo, qui était né à Venise (2). Le terme de Latinissime ne peut s'appliquer qu'à lui. « Je ne veux pas subir toutes leurs vexations ; je veux qu'ils sachent que je suis un Insubre (un Lombard), non un Latin, que je suis né loin du Latium, puisque ma patrie est Milan ; que j'ai passé ma vie tout au loin, puisque je suis en Espagne. Je voudrais que la même observation adressée à ces gens de l'Adriatique et de la Ligurie, toujours occupés à mordre, servit à justifier les mots de bergantines,
(1) De Orbe Novo, p. 23: « Preciosum hune lapillum, plumbo inepte circumdatum ambo accipietis. » — « Quam brevi spatio, inter rerum angustias... »
(2) Je ne sais quel est le contempteur ligure.
de caravelles, d'Almirante, et d'Adelantade que j'ai empruntés à l'espagnol (1). » Cet accès de colère, au lieu de calmer les rieurs, ne devait que les exciter davantage. Bembo et l'anonyme Ligure continuèrent sans doute à railler le latin de ce barbare. Aussi Pierre Martyr n'envoyait-il plus sans inquiétude ses décades latines au Saint-Père (2). Le coup avait porté. L'écrivain, quoiqu'il se défendît, sentait l'infériorité de son style. Il en fait l'aveu à la fin de son œuvre. « Ces événements par leur grandeur méritaient d'inspirer des accents Cicéroniens; et, comme je l'ai souvent déclaré dans le cours des premières décades, moi qui ne peux me procurer des étoffes brodées d'or et de soie, j'ai recouvert de vêtements vulgaires les bellesNéréides, je veux dire les brillantes îles de l'Océan ignorées depuis le commencement du monde (3). » La pruderie de l'école Cicéronienne
(1) De Orbe Novo, decas secunda, p. 159. « Dico gossipium id lanuginis genus, quod alias bombycinum, appeilatione vulgari Itala, dixi : adscripturine sint ignorantiae an incuriae pleraque similia Latinissimi
viri qui Adriaticum incolunt aut Ligusticum neutro cruciari statuo
ad summum : voloque sciant me Insubrem esse, non Latium, et longe a Latio natum, quia Mediolani : et longissime vitam egisse, quia in Hispania. Idem velim dictum genuinis Adriaticis sive Ligusticis Latio propioribus de bergantinis, de caravelis et Almiranto, Adelantatoque vulgari appeilatione hispana. »
(2) De Orbe Novo, p. 172. « Ut Sanctitatis tuae nomine ista redigerem in latium sermonem, ego non Latius curavi. »
(3) De Orbe Novo, octava decas adressée à Clément VII, p. 532. « Ab obsequendi desiderio laude me dignum esse non infitiabor, ab inornato dicendi modo si non laudem, veniam tamen promerebor. Ciceronianos optassent haeo talia tantaque spiritus, uti saepe in priorum discursu protestatus sum, vulgaribus ego tegminibus, quod sericea vel
avait troublé sa foi dans l'avenir de son œuvre (1). Il s'humiliait de trop bonne grâce. Son latin est incorrect, mais il est vivant ; semé de néologismes, mais d'autant plus intelligible. A voir cette langue si alerte, si souple, si bien appropriée aux choses, on se croirait en présence d'un dialecte moderne. En dépit d'un long commerce avec les anciens, Pierre Martyr ne se défit pas des habitudes d'esprit, des expressions, des tournures italiennes qu'il avait sucées avec le lait. La langue du Latium avait été admirablement étudiée par lui comme instrument de communication entre les hommes et comme moyen de culture supérieure ; mais elle n'était pas entrée dans sa chair et dans son sang comme l'idiome maternel. C'est aussi l'opinion de Ciampi (2). Il est pourtant excessif d'avancer que le latin de Pierre Martyr est celui des gens occupés d'affaires. Plût aux Dieux que les latinistes de notre temps se missent à ce niveau ! Mais Ciampi reconnaît avec raison « la phraséologie propre à notre langue (langue italienne) et, sous la phrase latine inculte, la pensée née en Italien. » On
auro intexta non assequar,venustissimas amicivi Néréides, Oceani dico gemmatas insulas ab orbis initio latentes. •
(1) Cf. le jugement de Paul Jove, Elogiavirorum literis illuslrium p. 133.
(2) Nuova Antologia, vol. XXX, 1875, p. 73fi. t Non si puô dire che sia un latinobellissimo. E qualelo parlevanoe scriveano gli uomini d'affari. A noi è perô men discaro che non sia ai forestieri in quanto che vi troviamo dentro il movimento, il fraseggiare proprio délia nostra lingua, e sotto la frase incolla latina indoviniamo il pensiero nato in italiano che, spogliato da noi délia veste imbarazzante, ci ritorna ignudo si, ma schietto ed efficace. »
sent que ce latin a été coulé dans un moule milanais et moderne. Que penserait Bembo de la « tumultuaria farina (1) » où beaucoup de gens se trouvent pris en temps de révolution, et de ces façons de dire : « Si le roi vient, les fours des communeros cesseront de chauffer, » ou bien : « Une femme seule (dofïa Maria Pacheco) nous gâte ce miel et ces gâteaux (2) ? » Il a des expressions qui sont du meilleur crû. Il dit de toutes les injures que vomit le nonce : « Tout le lait qu'il avait trait, d'un coup de pied dans le bassin il le fit éclabousser de tous côtés (3). » Il est tout nourri de proverbes. Assurément il ne les a pas appris dans les classiques, mais bien au milieu des paysans de la Lombardie (4). Il aime les comparaisons familières, vulgaires (5). Il a des associations de mots amusantes. C'est la boutique où l'on vend des manteaux (taberna capotalis). Il montre le peuple courant aux armes pour défendre les privilèges des corps de métiers et criant: « Vim inferri capoteissyndicis. » Au premier abord on est choqué par l'étrangeté de ce style. Dès qu'on s'est familiarisé avec lui, on lui trouve malgré tous ses vices une singulière saveur. A défaut d'autre mérite, ces pages sont bien vivantes. Si le latin avait dû rester comme langue universelle, c'était grâce aux
(1) Ep. 709.
(2) « Si venerit rex, cito fumare desinerit (sic) juncterorum fornaces. » Ep. 726. « Sed mella haec etsacchareos panes deturbat nobis una femina. »
(3) Ep.712. « Quicquid lactis emunxerat, calcibus in catinumdiscussis, in mille partes guttatim dispersit. »
(4) « Et me taxât Ebusanus, etc. » Ep. 759.
(5) Ep. 657. « Nullus est tam segnis asellus, etc. » — Ep. 649.
hommes qui le renouvelaient ainsi et l'appropriaient sans cesse au service des idées contemporaines (1).
La mise en œuvre n'est pas inférieure à la matière. Pierre Martyr est un écrivain de race : il a l'esprit, il a la grâce (2) ; il conte avec intérêt, avec une chaleur communicative. Sa nature malicieuse se fait jour en plus d'un récit. Avec quelle bonne humeur il persifle cet excellent évêque de Durazzo, qui veut imposer aux gens ses services malgré qu'ils en aient (3) ! Les goûts militaires de Ximénès ne sont pas moins finement raillés. Il y a dans les lettres de véritables scènes de comédie. La dernière entrevue de Pierre Martyr et d'Adrien VI est un petit chefd'œuvre en ce genre. Le pape lui proposait de l'emmener en Italie, mais il n'y mettait pas le prix. « J'exposai qu'il était bien dur de changer de pays à l'approche de la vieillesse. Il répondit qu'il y songerait. Je ne dis pas que je n'irais point. Il s'éloigna, tout le monde tourné vers lui, les bénissant en face. Pour moi je tournai le dos sans le saluer de nouveau, sans lui demander une faveur ; ne bénissant que lui et le plaignant de derrière la tête (4). » L'auteur
(1) Sous la réserve des impropriétés, des fautes de goût et des excès que nous avons condamnés.
(2) On lui attribue un mot assez plaisant : Chevrœana. Ed. 1697, 4re partie, p. 39. « Pierre Martyr, historiographe du roy d'Espagne, qu'il avait servi sans avoir été récompensé (?) de ses longs travaux, voyant que le Roy avait pourvu de trois évêchez ses trois confesseurs, dit : « Trà tanti confessori sarebbe stato ancora bene un Martire. »
(3) Ep. 628.
(4) Ep. 757. « Mutare nunc terras, urgente senio, durum mihi fere prasposui. Se cogitaturum ait : me non iturum tacui. Discessit ille
excelle à mettre en scène les personnages. Qu'il s'agisse d'un membre de l'aristocratie ou de gens du peuple, il les fait agir et parler avec l'aisance la plus naturelle. Au lieu de raconter les conversations, il fait souvent converser les gens en notre présence. 11 y a là un procédé dramatique qui donne l'illusion delà réalité. L'art de peindre les choses et les hommes est chez lui poussé très loin. Il s'abandonnait avec complaisance à ce besoin de son esprit, et, quand l'occasion s'en présentait, au lieu d'esquisser une ébauche, il peignait un large tableau. L'austère Pomponius Laetus lui faisait un crime de ses descriptions poétiques et prétendait que la prose exige un développement plus sobre et des couleurs moins vives. Il n'y a pas lieu d'être aussi sévère ; ses descriptions sont enfermées dans de justes limites, et l'écrivain se garde de lasser la patience des lecteurs. A l'époque de la Renaissance, la Nature a tout l'attrait d'une découverte. Le grand réveil des esprits, un commerce assidu avec les anciens ranimaient la vieille admiration de l'Univers visible (1). Ils sont rares cependant, les hommes qui ont su sinon sentir, du moins décrire avec charme les beautés de la campagne. On trouve dans l'œuvre de Pierre Martyr plus d'un paysage vu avec émotion, dessiné avec grâce. La peinture du lac Majeur est un peu déparée par des préoccupations pratiques (2) ;
cunctis obviis a fronte benedicens. Regressus ego sum illi terga vertens nil ultra salutato aut venia petita, ipsisoli benedicens ac miserans ab occipite. »
(1) Burkhardt, die Cultur der Renaissance, t. II, p. 46 sqq.
(2) Ep. 248. Description du lac Majeur et d'Arona. — Ep. 95, description de Grenade.
elle est trop longue pour être citée. Celle de Cordubilla tient en quelques lignes ; elle est d'un dessin plus délicat. « Il y a une riante promenade, placée entre deux rivières, l'Arlanca et l'Alarcon. Oh ! combien sont attrayantes les berges des cours d'eau, combien pleins d'ombre les délicieux bouquets de chênes. On peut y chasser, et nos muletiers viennent y couper du bois. Pour notre plaisir nous nous rendrons là parfois Je t'offre ici des prés verdoyants
arrosés par des eaux tranquilles. Car les deux rivières se rejoignent un peu au-dessous de Cordubilla, et, réunies en un seul lit, elles baignent Torquemada ; des violettes et d'autres fleurs des prairies sont, déjà en ce mois de janvier, écloses parmi les buissons, où nous allons les cueillir (1). » C'est l'inspiration de l'antiquité. Horace et Virgile ont appris à Pierre Martyr à sentir le charme des bois, des vallons et des eaux.
Les hommes sont plus difficiles à saisir. Le modèle échappe par ses brusques mouvements. On a de la peine à fixer l'être ondoyant et divers. Cependant notre auteur n'a pas moins réussi à peindre les passions humaines, les agitations des foules, le trouble et le désordre des révolutions. Comme tableau d'en-
(1) Ep. 326. « Deambulatorium amœnum, inter amnes duos situm, Arlancam et Alarconum. Proh ! quam sapidas fluviorum ripas, quam umbrosa delectabilia ilicea nemora, et venatu apta et quo lignatum nostri proficiscuntur muliones. Eo animi gratia divertemus aliquando... Virentia hic etiam tibi prata, benignis irrigata fluminibus ofierimus. Coeunt namque paulo infra Cordubillam preedicta flumina et Turrim Crematam uno alveo perlambunt; violis prateisque aliis diversis floribus inter dumos passim jam hoc januario mense colligimus. »
semble, il faudra toujours citer l'insurrection des communeros, où sur le même fond se détachent tant de scènes et de figures différentes. Quelques-uns de ces épisodes sont d'un coloris très ardent (1). Il y en a d'autres d'un caractère moins terrible, où s'accuse un talent rare de présenter les masses populaires. A la nouvelle que les députés des corps de métiers avaient obtenu du roi satisfaction sur tous les points, Valence s'illumina. Au feu des flambeaux et des torches, la population, joyeuse de son succès, se portait en foule dans les rues. Beaucoup étaient entraînés par le mouvement général, sans connaître le motif de la manifestation. « Ignorants, ils demandent à des ignorants la cause de toute cette agitation. Alors les gens bien informés leur disent avec chaleur (excandescentia) : « Quoi ! tas de sots et d'imbéciles ! Vous ne savez pas la grande nouvelle (2) ? » Est-ce que le mot excandescentia ne peint pas à merveille le feu du parler populaire ? Pierre Martyr a plus d'une fois de ces heureuses trouvailles d'expressions.
Il sait aussi pénétrer plus avant dans les âmes et en exprimer les douleurs intimes et profondes. Quel magnifique début au récit de la révolte des communeros que le départ de Charles-Quint ! Sur tous les points de la Castille le mécontentement était à son comble. Tout le monde sentait venir la révolution. Et
(1) Une scène de meurtre à Ségovie. Ep. 671 .
(2) Ep. 659. « Ignari ignaros percunctantur quid causa? ad eam petulantiam emergat. Inquiunt qui rem intelligunt cum excandescentia : En amentes et inepti ! rem tantam ignoratis? nostri adventant oratores. »
cependant le roi partait. Le 20 mai, à 3 heures du matin, la flotte appareilla : « Le jour commençait à poindre, quand nous gravîmes les pentes qui dominent la mer. Le spectacle était incomparable. Les navires, avec leurs proues hautes comme des tours et leurs ponts magnifiquement décorés, couvraient la mer de leurs voiles déployées. » Cette grande scène n'absorbe pas tellement le témoin qu'il oublie les inquiétudes du lendemain. « J'ai vu la tristesse répandue sur le visage des Castillans; ils voient la malheureuse Castille réduite à la condition d'une province, condamnée à obéir à l'Océan du Nord (1). » C'est la triste vision d'un politique perspicace. Ailleurs il nous intéresse aux chagrins de la famille royale. Qui n'a présents à la mémoire les adieux de Galesuinthe et de sa mère? L'historien français a atteint les dernières limites du pathétique (2). On ne lira pas sans émotion, dans Pierre Martyr, cette peinture des tourments d'Isabelle la Catholique, après le départ de sa fille Jeanne, mariée à Philippe le Beau. « La pensée de sa fille la torturait cruellement. Elle ne savait ce que réservaient à cette faible enfant les vents furieux, ce que lui réservaient les rochers tempétueux de l'immense Océan, en un mot, tous les périls de la mer. Echapperait-elle au gouiïre de Charybde de la mer britannique ou, dans l'Océan polaire, aux Syrtes belges plus affreuses que les Syrtes de Lybie ? L'incertitude la désespérait; elle redoutait non seule-
(1) Ep. 670. — (2) Augustin Thierry, Récils des temps mérovingiens, premier récit.
ment tous les dangers qui assaillent les navires sur les côtes d'Espagne, mais, secouée par les sanglots, elle appréhendait tous les dangers qui peuvent se produire (1). » Assurément il y a un peu trop de rhétorique ; mais le trait final est d'une vérité singulièrement éloquente. C'est le propre de l'amour maternel de craindre tous les dangers connus et d'entrevoir au delà d'autres dangers possibles.
Pour être délicat, ce talent ne manque ni de force ni d'élévation. Pierre Martyr a des traits qui rappellent les plus grands écrivains. Quand il montre sur son lit de mort le roi Philippe, ce prince jeune, beau de taille et de visage, élégant, vigoureux de corps et d'âme, qui a passé comme une fleur printanière, n'at-on pas le droit de songer à l'admirable lamentation de Bossuet (2) ? Et quand il reprend : « Il ne lui a servi de rien d'avoir pour père et pour aïeul des empereurs, ni d'avoir été le gendre de rois si puissants : une toute petite fièvre l'a enlevé subitement du milieu des hommes ; en un clin d'œil il était mort (3), » ne pense-t-on pas involontairement à Pascal ?
Il y a donc un écrivain en Pierre Martyr. Il n'est pas nécessaire de l'élever trop haut, pour qu'on ne soit
[\) Ep. 168. — Ep. 172. « ... Incerta torquebalur ; non modo illa quae accidere soient ; hoc hispanum mare percurrentibus animo versabat, sed suspiriis agitata quaecumque possent evenire timebat. »
(2) Ep. 316. « Uti flos vernus evanuit.» Pierre Martyr et Bossuet ont puisé à la même source.
(3) « Nil profuit genitorem avumque Romanorum imperatores fuisse, tantorum régis ac reginae generum sustulit e medio tennis febricula ex insperato ; in ictu oculi obiit. »
pas tenté de le rabaisser, mais il est juste de lui faire sa place parmi les historiens de la Renaissance. S'il est peu lu, la faute n'est imputable ni à son mérite, ni à l'intérêt du sujet. La langue dans laquelle il a écrit éloignerait la foule, quand même les exemplaires de ses ouvrages seraient plus nombreux. Et cependant il possède au plus haut point l'art de raconter et de juger les événements. Son style est incorrect, heurté, mais il est le plus souvent naturel et vrai. Sous le voile transparent de l'expression, on voit un corps élégant et souple. Le lecteur a la bonne fortune de trouver un homme sous l'écrivain (1).
(4) Cet art si savant devait être d'autant plus goûté que la littérature espagnole était alors bien pauvre. Le drame était encore au berceau ; la Célestine, cette œuvre si originale, est une apparition isolée. Pierre Martyr ne fait jamais allusion aux ouvrages en langue vulgaire. Il n'y voit peut-être qu'un jeu d'esprit médiocre et semble croire qu'un livre a besoin pour durer d'être écrit en latin. On trouve cependant dans sa correspondance un renseignement qui a échappé aux historiens du théâtre espagnol. Il me paraît de nature à jeter quelque lumière sur cette question si obscure des origines du théâtre. Ep. 627, datée de Saragosse, septembre 1518. t Epistolam jocoso claudam ludo. Castellani nobiles, qui adsunt, gratum populo struxerunt hastiludium. Pars una Cupidinem citât : suspendi ac mille cruciatibus torqueri debere postulat a judicibus super alto tribunali sedentibus in metae medio. Tuetur illum pars altéra : stultorum esse juvenum, non ipsius Cupidinis culpam, si vulnerari se patiuntur, arguit. Suo illustrius tune fungi officio probant, quando plures nobilioresque secum trahit vinctos Gupido ; cavendum esse rejicieudumque, si venerit armatus, inquiunt ; nolentem vulnerasse nunquam reperietur. Quid ergo mali facit artifex, qui suam perbelle artem exercel? Spectaculum est placidissimum ; qui vicisse a Judicibus censebuntur, Cupidinem ex sententia tractabunt. •