‹ Pierre MoutonChapitre 2 sur 50 · LE BOIS DE LESTEREL · texte numérisé non relu

LE BOIS DE LESTEREL

De 4806 à 4814, une certaine terreur, justifiée par plusieurs catastrophes, s'était attachée à toute la partie montueuse du département du Yar qui s'étend de Fréjus à Cannes. Nul pays, si ce n'est la Corse, n'offre une pareille étendue de forêts, où le pin, le chêne et le châtaignier s'élèvent du milieu de fourrés inaccessibles. Peu de villages aux environs ; partout le silence ; à peine de loin en loin ces solitudes boisées retentissent-elles sous la cognée du bûcheron ou du charbonnier. Depuis le

village de TEsterel jusqu'au Var, les monts et les bois se succèdent en changeant de nom, et un œil exercé peut seul reconnaître les sentiers qui sillonnent cette âpre contrée.

Ce fut Ih que, sou$ Fempire, une bande de malfaiteurs établit le siège de ses opérations. Du nom de son chef, on rappelait la bande des Moutons, Pierre Mouton, au moment oii commence ce récit, venait de s'échapper, pour la deuxième fois, du bagne de Toulon, et, malgré le canon d'alarme et la prime d'usage, il avait pu regagner le bois de TEsterel, où l'attendaient ses complices. Une fois dans son domaine et au milieu des siens, il avait peu de chose à craindre des poursuites de la gendarmerie. A plusieurs reprises on avait essayé de purger cette zone des bandits qui l'infestaient, et, après de nombreuses pertes, les détachements envoyés s'étaient vus forcés de renoncer à l'entreprise. Des coups de fusil tirés par des ennemis invisibles faisaient tomber dans les rangs les ofSciers et les sous-ofi5ciers, et les soldats, démoralisés, n'osaient pas s'engager plus avant dans ces forêts meur* trières. Un seul brigadier, plus entreprenant que les autres, avait poursuivi le gros de la bande pendant deux jours, avec un peloton de vingt hommes; mais au moment où il croyait les avoir enfermés dans une sorte de trappe, entre le bois de Marans et le ruisseau de la Yaloube, ils disparurent comme ps»r magie dans une

miiraîlle de rochers qui offrait plus de deux cents mètres d'escarpement. On continua la battue pendant trois jours. Rien ne parut. Seulement, Ters le soir, Tobstinë brigthdier reçut en plein bivouac une balle dans la rjégion du cœur, comme prix de son dévouement et de son courage. I)q)uis lors, on sembla raaoncer k forcer les malfaiteurs dans l^r repaire; on se contenta de faire avec plus de sdn la police de la route, et de distribuer des piquets de gendarmerie dans tous les villages environnants. On espérait ainsi les surprendre en détail au moment où ils viendraient rançonner les villageois ou renouveler leurs Tivres.

La bande de Mouton n'était pas nombreuse; jamais elle ne compta plus de douze affidés ; mais c'étaient des bommes résolus, des réfractaires que poursuivait la police impériale, des forçats évadés, des déserteurs à qui il ne restait que le cboix du genre de mort. On devine tout ce qu'une pareille position ajoutait d'énergie et d'audace à la résistance de ces bandits. Traqués dans ces forêts, ils n'avaient plus de l'homme que l'apparence; cette vie errante avait développé en eux tous les instincts de la brute. Ce n'est qu'à l'aide d'exécutions sanglantes que le dbtef était parvenu à faire régner dans leurs rangs une sorte de discipline; ^core son autorité ékait-dle souvent méconnue, surtout dans les h^res'de iéaœœmmenu L'ivrognerie et le jeu ne suffisaient pas

pour les distraire; des passions plus brutales s'éveillaient souvent en eux. Ils quittaient alors leur retraite; et, à l'aide de déguisements, ils se rendaient à Toulon, d'où ils ramenaient des compagnes de débauche. L'orgîé durait jusqu'à ce qu'une nouvelle expédition vînt l'interrompre, ou que, fatigués de ces tristes plaisirs, les bandits renvoyassent d'eux-mêmes leur harem nomade, chargé d'un butin précieux. Ces femmes avaient ainsi deux emplois, l'amour et le recel.

Pour dominer de pareils hommes, Pierre Mouton avait besoin de l'ascendant que donnent une volonté indomptable et une force de corps peu commune. Quoiqu'il fût le plus jeune de la bande, le commandement lui avait été déféré sans contestation. A vingt-cinq ans, il était le héros du bagne, l'esprit le plus fertile en ruses, le courage le mieux éprouvé de toute cette élite de scélérats. Qui eût voulu parmi les siens contester de pareils titres? Sa personne d'ailleurs imposait. On ne savait d'où il venait; cependant ses manières, son langage, sa tenue formaient un contraste avec ce qui Tentourait. Son visage, quoiqu'un peu altéré par une vie vagabonde, gardait encore une certaine distinction : seul il avait les yeux bleus, les cheveux cendrés, parmi ces physionomies rudes et brunes. Évidemment ce n'était point un enfant de la zone méridionale ; il appartenait au nord de la France, et cette circonstance n'était pas étrangère à

Tautorité qu'il avait acquise sur les siens. Nul d'entre eux n'était, en outre, plus adroit au tir et n'envoyait plus souvent une balle dans le corps d'un gendarme. Svelte et bien découplé, il avait des muscles d'acier et sautait d'un rocher à l'autre avec l'agilité d'un chamois. C'était à la fois l'orgueil et l'&me de la troupe : on l'aimait autant qu'on le redoutait.

De la part de son lieutenant, ce culte allait jusqu'à l'idolâtrie. Le lieutenant de Pierre était un forçat évadé, homme de quarante ans environ, qui portait une tête de taureau sur des épaules d'Hercule. Sous son front court brillaient deux petits yeux gris qui ne perdaient jamais le chef de vue et semblaient constamment en quête d'un ordre, d'une inspiration. C'était le dévouement de l'animal pour son maître, et ce sentiment avait pris chez cet homme le caractère d'une passion. On ne le connaissait dans la troupe que par son sobriquet de Boutonde-Rose ; les autres bandits étaient désignés par des noms analogues, comme Point-duJour, Rossignol, Adonis, Zéphir. L'aspect qu'offrait en ce moment celte troupe ne justifiait guère cet appel à la mythologie. L'hiver venait de commencer, et la forêt de l'Ësterel était ébranlée par ces Yents du nord qui sévissent avec tant de fureur dans le Languedoc et dans la Provence. A l'abri d'un rocher, et enveloppés de leurs manteaux, Pierre et ses compagnons gardaient une immobilité complète , et prêtaient l'oreille

aux moindres bruits qui leur arrivaient au milieu de ces grands bruits de la nature. Après un quart d*heure de silence, le capitaine prit le premier la parole :

— Bouton-de-Rose, dit-il à son lieutenant, cs-tu bien certain qu'ils passseront TËsterel cette nuit?

— Oui, capitaine, répliqua celui à qui s'adressait cette demande; ils soupent à Cannes, et ils en partiront à dix heures du soir. J'étais là avec Point-du-Jour, quand la chaise de poste est arrivée. Point-du-Jour avait un emplâtre surToeil, moi j'avais une béquille; ils nous ont fait Vaumdne. La chaise est un coupé à trois places. Us sont deux : un capitaine et une jeune fille. Il y a des pistolets dans la poche de la voiture : ce sera chaud.

— Est-ce que tu aurais peur,bagasse? dit une voix qui interrompit la conversation.

C'était celle de Point-du-Jour, conscrit réfractaire et le troisième personnage de la bande. Point-du- Jour était un Provençal renforcé dont il serait difficile de reproduire littéralement Tidiome, à cause des jurons énergiques qui l'assaisonnaient. Entre Bouton-de-RoseetPoint-du-Jour existait depuis longtemps une rivalité dont l'autorité de Pierre ne parvenait pas toujours h modérer les écarts. Plus d'une fois, les deux bandits en étaient venus aux mains. Bouton-de-Rose résistait par sa masse; mais Point-du-Jour était plus alerte, et, ne pouvant entamer son adversaire, il se contentait de le harceler. Ces que-

rdles, se reproduisanf.chaqne jour, avaient fini par jeter dans la troupe une sorte de désunion et par la diviser en deux camps.

— Te voilà encore, toi, reprit aigrement Bouton«de* Rose, qui est-ce qni te parle? Mâ[e4oi de tes afifaires, eonscrit.

•^ Mes affaires, répliqua le jeune homme, c'est ce que je fais, bagasse i En voilà encore un drôle de faraud I Un chien regarde bien un évoque 1 Je ne pourrais pas te parler, à présenti

— C'est bon, voyons, file, on l'on te démolit, conscrit.

— Ah t c'est comme ça, bagasse I eh bienl pare celui-* ci, goujat.

En même temps il lui décocha un coup de poing en pleine poitrine. Bouton-<te*Rose n'eut pas le temps de se mettre en garde, que déjà il était vengé. Une riposte étendit son adversaire sur le sol : le capitaine avait fait justice.

— Poiût-du-Jour, ajouta-Ml d'une voix grave^ il y a longtemps que vous cherdiez à troubler l'ordre qui règne dans la troupe. Vous méritiei; une leçon; je viens de vous l'administrer. Si vous y revenez, la correctioQ sera plus complète.

-- Mais, capitaine, dit le conscrit encore tout étourdi du coup...;

— Pas un mot de plus, ou je vous brûle la cervdle.

Nous sommes en expédition; on ne parle que quand f interroge. Silence tout le monde !

On se tut, et de nouveau il n'y eut d'autre bruit que celui du vent de plus en plus déchaîné. Du point où la bande s'était placée, on apercevait l'un des tournants de la grande route d'Antibes qui semblait comme attachée aux flancs de la colline. De temps en temps, un nuage de poussière s'en élevait et marquait jusque dans le vallon la direction que suivait le chemin. Avec l'habitude de ces affûts nocturnes, les bandits avaient acquis la connaissance des moindres indices qui pouvaient trahir et dénoncer leur proie. Ainsi, le vent lui-même, malgré l'impétuosité avec laquelle il soufflait, devait les servir et leur apporter de plus loin ce roulement sourd que produit une voiture en mouvement. L'ouïe, la vue acquièrent, dans ce métier, une subtilité en rapport avec les services que toutes les deux doivent rendre. Pierre était, sous ce rapport, un précieux guide pour ses gens. Dans l'obscurité, rien ne lui échappait; la nature du bruit suffisait pour lui signaler un péril ou lui annoncer des victimes ; le pas du cheval du gendarme, la marche cadencée d'un détachement de soldats, tout lui était familier. Il appartenait, par la sagacité des sens, à ces races d'Indiens que Cooper a si bien décrites. C'était pour les siens une espèce de Bas-de-Cuir, aussi habile à fuir l'ennemi qu'à courir au devant de sa proie. /

Il était une heure du matin, et rien n'avait encore paru. Pierre consulta de nouveau son lieutenant pour s'assurer qu'il n'avait pas été dupe d*un faux indice. Bouton-de-Rose persista et ajouta :

— Capitaine, un peu de patience. Les > oiseaux vont venir; nous n'aurons pas perdu notre veillée.

— Es-tu bien sûr de ton affaire, vieux ? reprit Pierre.

— Comme de ma carabine, capitaine.

— Tu dis qu'ils étaient deux?

— Deux. Un officier et une jeune fille.

—C'est bien cela ; Tofâcier d'ordonnance du prince, la dame d'honneur de la princesse. L'écrin doit y être. Doi^e cent mille francs de diamants ! Silence, là-bas I

En prononçant ces mots, Pierre se redressa comme s'il eût entendu dans le lointain le bruit qu'il attendait ; puis, s'inclinant jusqu'à terre, il prêta pendant quelques secondes une attention profonde. Quand il se releva, il dit à demi-voix :

— Les voici!... Camarades, chacun à son poste.

Par un mouvement spontané, la troupe entière se porta vers le chemin et prit position derrière une petite muraille de rochers qui le dominaient. C'était comme une forteresse naturelle dont les bandits connaissaient les avantages et que plus d'une fois, sans doute, ils avaient fait servir à leurs desseins. Quand ils furent tous réunis sur ce point, Pierre reprit la parole :

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-— Camarades, soignez votre feu. Les six coups de droite pour le limonier; les six coups de gauche pour le postillon; rien pour le coupé.

Ces dispositions étaient à peine prises que le bruit devint plus distinct. La voiture venait jd'atteindre le sommet de la côte, et les fers des chevaux, lancés à la descente, résonnaient sur la chaussée. L'embuscade avait lieu dans un tournant et de manière à ce que rien ne pût donner réveil. Comme la route décrivait des sinuosités et formait une sorte de rampe autour de la colline, on put, à deux reprises, du lieu où les malfaiteurs étaient cachés, apercevoir la chaise de poste, qui arrivait rapidement au milieu de tourbillons de poussière. Le vent sou£Qiait toujours avec violence, mais le ciel était pur, et la lueur des étoiles suffisait pour éclairer cette scène de deuiL Les carabines étaient appuyées sur 'un parapet nature que formait le rocher, et, fidèles à leur consigne, les bandits avaient Tœil sur la mire et le doigt & la détente. Quand les chevaux se présentèrent au tournant, tout était prêt.

— Feu î s'écria le capitaine.

Les douze coups partirent à la fois.

—Bien touché, ajouta Bou ton-de-Rose. Bravo, mes gars.

En effet, le limonier venait de s'abattre, et le postillon tombait du haut du porteur. Cinq balles sur six l'avaient atteint; le limonier avait six balles dans le corps.

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Arrêtée par les deux cadavres, la voiture s'arrêta sur le bord du chemin. Alors la scène changea. Prompts comme la pensée, les assaillants s'étaient précipités sur la route; mais ils avaient été devancés par un homme qui, 8*élançant de la voiture avec deux pistolets au poing, semblait adresser un ùè& à des ennemis invisibles.

— Brigands, s'écria4-il ; Iftches ! assassins !

En même temps, des cris déchirants partaient du fond de la chaise. Pierre marcha droit vers le voyageur armé, et au moment où celui-ci déchargeait ses pistolets, prèsqu'au hasard, il bondit sur la gauche, et, l'enlaçant de ses deux bras, donna à ses gens le temps d'accourir et de le garrotter. Quand cette précaution fut prise, il s'avança vers la voiture.

— Mademoiselle, dit-il avec un accent ferme et poli, ne craignez rien; il ne vous sera fait aucun mal.

Se tramant ensuite vers son lieutenant qui contenait l'officier et achevait de le b&illonner :

— Bouton-de-Rose, dit-il, tu vas prendre soin de mademoiselle et de monsieur pendant que nous fouiltorons la chaise.

La bande entière procéda alors à la plus minutieuse visite. On ouvrit les malles, on vida les caissons, on se livra à toutes les recherches imaginables. Dans le cours de ce travail, Pierre laissait souvent échapper des témoignages de désappointement.

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— Rien, disait-il, rien; c'est singulier, j'étais pourtant bien informé; c'est singulier, répétait-il encore.

On fouilla de nouveau; le désappointement continua. On trouva les uniformes de ToflEicier, les objets de toilette de la demoiselle, quelques bijoux de peu de prix, mais rien de plus. Pierre ne revenait pas de sa surprise :

— C'est du guignon, s'écriait-il.

— Nous sommes volés, ajoutait Bouton-de-Rose. Pierre réfléchit pendant quelques instants ; puis, comme

si une pensée soudaine lui était venue :

— C'est égal, dit-il, je n'en aurai pas le démenti. Bouton-de-Rose, poursuivit-il, tu vas prendre la conduite de la troupe. Demain, tu emmèneras les deux prisonniers au gîte du bois de Bormes. C'est entendu, n'est-ce pas?

— Entendu, capitaine.

— Toi, Zéphyr, dit Pierre à un autre de ses compagnons, tu vas mettre un des chevaux de trait en place du limonier, prendre l'habit du postillon et monter à cheval.

— Oui, capitaine.

Pendant que ces dispositions avaient lieu, Pierre prit à part son lieutenant et lui donna ses dernières instructions. Il venait de finir quand Zéphyr s'approcha :

— Tout est prêt, capitaine, où faut -il vous conduire? -— A Hyères, mon garçon, et doubles guides. Tu iras

frapper droit chez la sœur de Vempereur, hôtel de la princesse Pauline : rien que ça.

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