‹ Pierre MoutonChapitre 3 sur 50 · HYÈRES · texte numérisé non relu

HYÈRES

Par un concours de circonstances, la petite ville d'Hyères avait alors pour hôtes plusieurs membres de la famille impériale. Depuis neuf mois environ, Pauline Borghèse y avait fixé son séjour et en avait fait un lieu d'enchantement. On sait quel charme répandait autour d'elle cette princesse, quels airs de fée, quelle grâce l'animaient. Longtemps Napoléon l'avait préférée à ses autres sœurs, malgré des caprices fréquents et des mutineries sans cesse renouvelées. Seule dans la famille, Pauline tenait tête à l'empereur, et cet esprit de révolte était loin de nuire h son influence. Un jour pourtant, les choses s'envenimèrent au point que Napoléon dut se fâcher sérieusement, et faire entendre des paroles sévères. Il s'agissait d'un tort pubUc que Pauline avait eu envers l'impératrice Marie-Louise : une disgrâce s'en-

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suivit, et la princesse reçut l'ordre de ne plus paraître à la cour. Au lieu d'aller rejoindre son époux, qui gouvernait le Piémont, Pauline préféra s'installer à Hyères, sur les bords de la Méditerranée, presqu'en face de la Corse, la patrie des Bonaparte. Elle y trouvait du soleil, une atmosphère tiède et limpide, des bois d'orangers et de citronniers, qu'elle aimait comme la Mignon de Goethe, et, trésor plus précieux encore, sa liberté.

Pauline était, à cette époque, dans tout l'éclat de sa beauté. Canova venait de rendre un hommage d'artiste à la perfection idéale de ses formes en les appliquant à la plus belle Vénus qui soit sortie de son ciseau, la Vénus Victorieuse, marbre peu voilé, [et, assure-t-on, d'une complète ressemblance. Pauline n'était pas l'esclave d'une bienséance vulgaire; elle se prêtait aux fictions mythologiques. Lorsqu'elle fit, à la suite de son premier mari, le général Leclerc, la triste campagne de Saint-Domingue, elle avait pour habitude de venir se reposer chaque soir, avec son enfant au sein, sur le pont de la frégate, et, la voyant si belle, les matelots l'avaient surnommée la Reine de la mer. Plus jeune encore, et quand la famille Bonaparte vivait obscurément à Marseille, elle s'était fait remarquer, dans les promenades publiques, par un port de déesse, une beauté et une grâce antiques. Au moment où les grandeurs la surprirent, elle sembla née pour en soutenir le poids. Aucune cour ne fut, plus que la sienne,

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le siège d'une élégance exquise, et, il faut rajouter, (Puoe entière liberté de mœurs. Les brillants officiers que le service ne réclamait pas, Jes diplomates bien découplés, les fournisseurs mêmes, quand ils étaient jeuneset beaux, s'empressaient dans les salons de Neuilly, qui fut longtemps la résidence favorite de la princesse. Il y avait foule, mais Pauline choisissait. Quant au prince Borgbèse, il ne quittait pas Turin : des deux côtés, les Alpes servaient de barrière et d'excuse.

Dans son exil, Pauline ne put plus avoir ni les mêmes ressources ni le même état de maison. Quoique la générosité de l'empereur fût toujours la même, il était difficile de réunir, au fond du département du Yar, dans une ville de quatrième ordre, la brillante élite de cavaliers que Paris avait fournie jusque-là. Les premiers mois du séjour à Hyères furent donc tristes et presque solitaires. Pauline chercha à s'en dédommager par le spectacle de la nature. Nulle part, l'aspect n'en est plus magique. Du faite des collines arides sur lesquelles la ville est, pour ainsi dire, suspendue, l'œil embrasse un des plus beaux horizons qu'il soit possible d'imaginer. Sur le premier plan s'étend la vallée d'où s'exhalent, comme d'une corbeille de fleurs, les plus doux parfums, et que revêtent toutes les nuances d'une végétation variée, depuis le vert tendre des prés jusqu'au vert sombre et métallique d^ bois d'orangers. Au delà, arrondie en

croissant, étincelle la mer, où le soleil se brise, tantôt en lumineux sillons, tantôt en paillettes mobiles : c*est la rade d'Hyëres, que forment les îles d'Or et la presqu'île de Giens, magnifique bassin où peuvent manœuvrer des escadres. Bâtie à mi-côte et presque en amphithéâtre, la maison qu'habitait la princesse Pauline jouissait de cette perspective : dominant les riches tapis du vallon et les plaines azurées de la mer, elle se détachait au-dessus d'un énorme bouquet d'orangers, d'acacias et d'arbres de Judée.

Les beautés du paysage suffirent pour charmer pendant quelques jours la belle exilée; elle fit aux environs de longues cavalcades, gravit les collines, parcourut les jardins, visita les bords du golfe. Mais bientôt ces plaisirs champêtres n'eurent plus le même attrait; il fallut songer à d'autres distractions. Toulon était à deux pas ; le sous-préfet de cette résidence s'était mis aux ordres de la princesse. On arrangea des fêtes, des dtners, des bals, des concerts. Le corps des officiers de marine offrit des danseurs intrépides, les administrations se piquèrent d'honneur et fournirent aussi un contingent. On alla jusqu'à organiser une comédie bourgeoise où figurèrent avec avantage des lieutenants de frégate qui occupent aujourd'hui des postes élevés dans la hiérarchie maritime ; enfin, ce fut de toutes parts un entraînement et un mouvement incroyables. La route de Toulon était

couverte de voitures, et la petite ville d'flyères, ordinairement si calme, retentissait d'un bruit perpétuel de fêtes et de divertissements.

Pauline était Tâme de tout cela; elle en formait le principal attrait. Infatigable pour le plaisir, comme le sont les femmes, pleine d'imagination et de ressources, elle ne laissait jamais Tennui se glisser autour d'elle et le conjurait par tous les moyens en son pouvoir. Son projet était d'attirer à Hyères une petite cour et d'en grossir l'effet au point de faire murmurer l'empereur. Elle se vengeait ainsi en s'amusant. Entre son frère etelle, c'était un jeu depuis longtemps convenu; elle gardait la part des folies ; lui, celle des remontrances. Il la savait bonne fille et pardonnait toujours. Aussi était-elle en quête d'un nouveau coup de tète et n'en trouvait pas qui fût complètement à son gré. L'occasion vint heureusement la servir.

Un magnifique vaisseau de 420 canons venait d'être achevé; on n'attendait plus qu'un ordre du ministre de la marine pour le mettre à l'eau. De pareilles opérations sont rares; elles offrent toujours, pour des bâtiments de ce rang, un grand intérêt. Pauline résolut d'en profiter pour réunir autour d'elle un petit congrès. Sa sœur, Élisa Baciocchi, était à Lucques, chef-lieu de sa souveraineté : elle lui écrivit en termes pressants, lui dépeignit sous les couleurs les plus brillantes la fête qui se

préparait, envoya un de ses plus éloquents plénipotentiaires pour conduire cette négociation, enfin s'y prit de telle sorte, avec tant de finesses et de ruses, qn'Élisa partit de Lucques et vint rejoindre sa sœur dans sa résidence. C'était déjà une victoire. D^ix princesses à Hyères! Napoléon devait jeter feu et flammes : Pauline Tespérait; il n'en fut rien.

Élisa était partie de Lucques d'une manière assez précipitée, n'emmenant avec elle qu'une de ses femmes et peu d'objets de toilette. Ce n'était pas ainsi que Tentendait Pauline ; elle voulait que les dioses se passassent avec un certain éclat et qu'Hyères fût pendant quelque temps le âége d'une véritable cour. Pour amener Ëlisa à servir ses desseins, chaque soir elle se parait de ses diamants, de ce magnifique écrin qu'elle envoya plus tard à Napoléon vaincu, et qui fut pris par les alliés à Waterloo dans la chaise de poste de l'empereur. Élisa supporta d'abord sans s'inquiéter le spectacle de l'écrasante beauté de sa sœur, lorsqu'au feu des lustres sa tète s'entourait d'une auréole d'étincelles, mais peu à pea la femme reprit. le dessus, et elle fit demander à Lucques sa dame d'atours, ses parures, ses toilettes de prix. Un aide de camp du prince Baciocchi devait escorter le précieux convoi."

Quelques jours après que cet ordre eut été donné» Élisa était assise près de Pauline, sur la terrasse du

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jardin, par une de ces belles journées d'hiver, inconnues aux régions du nord. Autour d'elles, les orangers, quoique jaunis parle froid, portaient encore des boutons à demi épanouis et de beaux fruits d*or, que les tigosv de Farbnste avaient peine à supporter. Le sous-préfet était ?enn rendre ses devoirs aux deux princesses et aux environs se promenaient quelques intimes. Dans quelques heures on allait partir pour Toulon, afin d'assister à un grand bal que le préfet maritime donnait en l'honneur fe la princesse Baciocchi. Cependant celle-ci paraissait inquiète et se levait à chaque instant pour aller jeter la vue du côté du chemin. Pauline remarqua ce manège et se penchant àroreille de sa sœur :

— Qu'as-tu donc, chère, lui dit-elle; il me semble que tu es inquiète : qui te préoccupe ainsi?

— Rien, ma sœur, répondit la princesse Élisa. J'avais cru entendre le roulement d'une voiture, voilà tout.

En même temps, elle se dirigea vers un mur à hauteur f appui qui plongeait sur la grande route.

— Allons, voyons, petite, lui dit Pauline, qui se leva pour la rejoindre, faisons notre confession : tu attends înelque chose?

-Mais, non, tedis-je.

—Encore! Tu te défies donc de moi? Voyons, Élîsa, pas de fausse honte. Entre nous, à quoi bon? Est-ce un cayalier?

— Tu es folle, Pauline,

— J'ai deviné : c'est un beau Léandre. Tu soupires à faire tourner un moulin à vent. Tu en es encore là, petite.

— Eh bien! non, curieuse, non; je vais tout te dire. Tu te fais magnifique chaque soir, tu m'as piquée au jeu, j'ai envoyer chercher mes diamants.

— Je m'en doutais, méchante. Eh bien, embrassemoi, tu m'as rendu service. Nous aurons à Hyères un congrès de pierreries ; cela fera enrager Napoléon avec son Autrichienne.

Les deux foUesse mirent à rire. Le sous-préfet, qui, par respect, s'était tenu à l'écart, crut alors qu'il pouvait s'approcher, et, par une de ces flatteries de courtisan qui sont un devoir d'état, il se prit à rire sans savoir de quoi il s'agissait. L'hilarité des princesses en redoubla.

— Leurs Altesses impériales, dit-il en se fendant la bouche jusqu'aux oreilles, ont une gaieté communicative à laquelle on ne peut se soustraire. C'est fort drôle, vraiment, c'est fort drôle.

— Oui, monsieur le sous-préfet, répliqua Pauline ; il s'agit de l'empereur; vous voyez que le sujet en vaut la peine.

A l'instant le sourire disparut de dessus la physionomie du fonctionnaire*; on eût dit que la foudre venait de le toucher. Il pâlit et balbutia :

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—Mille excuses, Altesses, jignorais de quoi il était question. J'aurais dû rester à l'écart. Mille excuses.

Et il se retirait attéré sous le poids de son inadvertance, quand Pauline le retint :

— Parlons sérieusement, monsieur le sous-préfet. Voici ma sœur qui a envoyé chercher ses diamants & Lucques.

— Sans m'en prévenir? dit le fonctionnaire en interrompant la princesse.

—Vous en prévenir? et pourquoi, monsieur? répon • ditÉlisa.

— C'est que nous aurions fourni une escorte à la voiture : les routes sont infestées.

—Au fait, je n'y songeais pas, reprit Pauline. Ma pauvre Élisa, tes pierreries courent des risques : nous avons dans ce pays-ci un voleur qui fait parler de lui : c'est h qui m'entretiendra de ses prouesses. Voilà déjà dix fois que monsieur nous en fait le récit. Il s'appelle

— Pierre Mouton, Altesse.

— C'est cela, Pierre Mouton, un homme déterminé, un vrai héros de roman, un bandit qui fait trembler les villageois à vingt lieues à la ronde. Sous l'empereur 1 1 Qu'en dis-tu, Elisa?

— Ne vous en moquez point. Altesse, reprit le souspréfet: Pierre Mouton est un garçon dangereux; il nous ^ déjà mis vingt gendarmes hors de combat.

— Fi, monsieur, on bandit I Est-ce ^ue eela compte T Songez donc que nous vivons sous l'empereur I

Elle dit ces mots de manière à couper court à la conversation, et entraînant sa sœur, elle laissa là le souspréfet un peu confus et désappointé. La princesse Élisa semblait réfléchir : la conversation du fonctionnaire était menaçante pour le sort de ses bijoux. Cependant, peu à peu elle se rassura.

— Baciocchi, se dit-elle, est un garçon prudrat ; il connaît le prix des choses ; il aura pris ses précautions.

Cependant les heures s'écoulaient, et il était temps de songer au départ. Madame Baciocchi ne pouvait envisager, sans un dépit secret, le vide que produirait dans sa parure du soir le retard des diamants sur lesquels elle avait compté. Pauline allait paraître à ce bal dans tout son éclat; plus belle, plus resplendissante, elle devait attirer tous les regards et laisser sa sœur sur le second plan. On a beau être princesse de Lucques et de Piombino, même grande-duchesse de Toscane, on ne se résigne pas à paraître moins fastueuse, moins imposante, moins richement caparaçonnée et empanachée qu'on ne le pourrait. Quel remède à cèlaT Pester contre Baciocchi, se promettre de lui faire expier sa négligence! La priqcesse Élisa n'y manqua point, mais cette revanche ne réparait rien. Bon gré, mal gré, il fallait se rendre dans soft appartement et songer k sa toilette.

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Madame Baciocchi allait s'y décider, et déjà elle grayi»* sait les marches du perrm, quand un homme eu costume d'état-major se présenta à elle. La poussière de la route encore répandue sur ses habits, et une chaise de poste, arrêtée dans la cour, indiquaient qu'il arrivait à l'instant

— Dieu soit loué, s'écria la princesse, vous voilà enfinl II était temps.

^ Altesse, dit le beau jeune homme, excuses^moi ; les chemins sont en mauvais état. J'ai eu beau faire dib'gence, courir de nuit et de jour, il m'a été impossible d'arriver plus tôt.

— Et vous êtes seul? J'avais ordonné qu'on m'envoy&t mademoiselle Laure Grandval !

— Laure Grandval, dit à demi-voix le jeune of&cier.

— En aurait-^Ue été empêchée, monsieur?

— Altesse, Laure Grandval, ma sœur, n'a pu supporter jusqu'au bout cette course forcée. Je l'ai laissée à Gènes, où j'irai la reprendre.

— Vous êtes donc le capitaine Maxime Grandval, attaché au prince Eugène?

— Oui, Altesse; et aujourd'hui au service de la princesse de Lucques et de Piombino, grande-duchesse de Toscane.

— A notre service, capitame? J'en suis aichantée : j'aurai soin de votre avancement. Mais, c'est qu'il est

fort bien ce jeune homme, ajouta-l^elle tout bas en jetant un coup d*œil sur ToiBcier.

Celui-ci soutint cet examen avec l'aplomb d'un homme qui a la conscience de son mérite et qui sait tirer parti de ses avantages. Élisa n'avait pas le temps de pousser plus loin cette enquête; l'heure pressait, on allait bientôt partir.

— Et ce que vous avez à me remettre, monsieur! ajouta-t-elle.

— Altesse, répondit l'officier en tirant un portefeuille de sa poche, je n'ai que cette lettre.

— Rien autre? dit la princesse étonnée.

— Rien de plus, Altesse.

— A quoi donc songe cet animal de Baciocchi? murmura la princesse entre ses dents.

Elle prit la dépêche, la décacheta avec une mauvaise humeur évidente et y lut ce qui suit :

« Ma chère femme,

> Quand on fait voyager pour douze cent mille francs

> de diamants, il est bon d'avoir de la prudence. Douze » cent mille francs d'un format si portatif peuvent tenter » beaucoup de consciences. J'ai donc fait arranger vos

> écrins dans la chaise de poste. Que l'on coupe le drap

> du fond, on trouvera une espèce de tambour où ils

» sont soigneusement emballés. Ils vous arriveront ainsi » sans risques et pourront défier les bandits des Âpen- » nins et des Alpes. La défiance est la mère de la sû- » reté. »

— OBaciocchi! Baciocchi! que jeté reconnais là! s*ëcria la princesse en s'interrompant.

« Le capitaine Maxime Grandval et sa sœur Laure

> Grandvaly votre dame d'atours, sont chargés de vous

> remettre ma lettre. Tous vos ordres sont ainsi exécutés

> et il ne me reste plus qu'à me dire : -

» Votre époux affectionné,

» FÉLIX Baciogghi. »

Involontairement, Élisa avait lu cette lettre à haute voix, et rien de ce qu'elle contenait n*avait échappé à rofficier. Quand la princesse eut appelé un valet pour aller fouiller la chaise et retirer le précieux dépôt qu'elle recelait :

— Malédiction! s'écria le voyageur; j'ai fait vingt lieues avec le magot et il m'échappe. Pierre Mouton ! en voilà une d'école ! A la revanche maintenant.

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