UN MANUSCRIT A BON MARCHÉ
Parmi les choses que le flot du temps menace d'engloutir, il en est une dont il ne reste plus, autour de nous, que de rares échantillons : je veux parler des rues où les pignons sont assez rapprochés pour que Ton puisse, entre vis-à-vis, se toucher la main d'une croisée à l'autre. Le marteau municipal y met bon ordre, et d'alignement en alignement, les populations,que quinze mètres de pavé séparent, uniront par rester aussi étrangères Tune à l'autre que si l'Atlantique étendait entre elles l'immensité de sa nappe d'eau.
Ce n'est pas un blâme que j'exprime ici, c'est un regret auquel se rattache un singulier souvenir. Loin de moi la pensée de défendre les vieilles ruelles et les vieux monuments ; je laisse à d'autres le culte des mascarons et des gargouilles. Les poètes auront beau s'attendrir et protester au nom de chaque moellon qui tombe; je n'épouserai pas leurs plaintes. Les archéologues qui puisent au budget pourront gémir sur les excès du cordeau moderne et sur les mutilations dont il s'est rendu complice ; je ne m'associerai pas à ces douleurs intéressées.
Cependant, après m'ètre exécuté de cette façon, je ne puis m'empêcher de former un vœu et d'implorer une grâce : Périssent toutes les ruelles, sauf une seule, la rue de Nevers. C'est ma seule exception, mais j'y tiens comme on tient aux choses que Ton a aimées. La rue de Nevers est une de ces rues ipodestes qui font peu parler d'elles; pour la connaître, il faut l'avoir habitée. Jamais la roue d'un fiacre n'en ébranla les solitudes. Elle se cache si bien entre le quai Conti et la rue Dauphine, se voile de tant d'ombre, s'entoure de tant de silence, qu'on la prendrait volontiers pour quelque fragment d'une ville récemment exhumée de son lit de cendres. Et pourtant on l'aime quand on
l'a une fois connue! Le regard, fatigué du tourbillon parisien, s'y repose avec une joie tranquille^ comme il se plaît^ dans les courants d'un fleuve^ à retrouver^ çà et là^ des bassins stagnants et des eaux endormies.
La rue de Nevers, quand j'y vins prendre domicile^ me rappela un de nos bourgs de province : c'étaient le mêmecalme^ les mêmes habitudes.
J'occupais, au second étage^ deux pièces percées de trois croisées qui s'ouvraient sur la rue. Quand je voulus, pour la première fois, jeter un coup d'oeil au dehors, il me sembla que le mur opposé allait s'affaisser sur ma tête. C'était l'effet produit par l'extrême rapprochement des façades. Même en plein midi, il n'arrivait en bas que des clartés indécises, et à peine, du point où j'étais, découvrait-on, entre les saillies des toits» la ligne bleue du firmament. Ce spectacle m'attrista d'abord, puis je m'y accoutumai et continuai mon examen des lieux.
Juste en face de mes croisées, il s'en trouvait deux dont les châssis, peints à neuf, et les vitres du grand modèle, semblaient prévenir en faveur de celui à qui elles versaient de la lumière. Comparées à celles des logements voisins, les boiseries avaient je ne sais quel air aristocratique et quel aspect de bonne maison. Les pierres d'appui étaient propres, les parements extérieurs blanchis à la chaux, et pour dernier indice, un meuble de luxe, suspendu à l'une des parois, trahissait^ chez les hôtes du logis, un goût prononcé pour les sciences naturelles; C'était un écureuil qui fatiguait le regard par sa turbulence et poursuivait, dans sa prison mobile, le problème du mouvement perpétuel.
Evidemment, j'avais à ma portée et sous la main un voisin avec lequel on pouvait frayer sans déchoir. Placés à quelques mètres l'un de l'autre et tellement en perspective, que sa vie intérieure m'était livrée pendant que la mienne se trouvait à sa merci, il était impossible que des rapports familiers ne s'établissent pas entre nous. Cette pensée me causa quelque souci. Une communauté forcée, une surveillance mutuelle allaient régner entre un inconnu et moi. Quel pouvait être cet homme? Le hasard m'aurait-il bien ou mal servi? Voilà ce qu'il m'importait d'éclaircir. Si l'enquête était favorable, je restais ; si elle ne l'était pas, j'allais chercher ailleurs une habitation moins transparente.
Longtemps je surveillai la place sans pouvoir rien découvrir de positif. Presque toujours les croisées demeuraient closes, et aucun mouvement ne trahissait les habitudes du logis. Ce ne
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fut guère qu'après huit jours d'observation que j'aperçus le visage du voisin. C'était un garçon de trente ans, dont l'air réjoui commandait la confiance. Il avait les cheveux blonds et un œil d'un bleu limpide. Le sourire animait naturellement ses lèvres; le bonheur de vivre respirait dans son maintien. On devinait, sous ces dehors, une heureuse organisation, servie par d'excellents organes, de la franchise, de la gaieté, enfin une âme honnête dans un corps vigoureux.
Ce premier coup d'œil fixa mes incertitudes ; je me décidai à prendre racine dans la rue de Nevers. Cependant j'avais pu m'assurer que le voisin n'était pas si grand seigneur que je me l'étais figuré d'abord. Le jour où je le vis, il pourvoyait à son propre senice et cirait vaillamment ses chaussures. Faut-il le dire ? Loin de lui nuire, cette circonstance ne fit que le relever dans monopinion.il maniait la brosse d'un air si naturel que c'était plaisir de le suivre. Ses bras nus imprimaient au cuir un lustre que l'on eût vainement attendu de mains mercenaires, et fonctionnaient avec une aisance mêlée de digçité.
Je le saluai^ il me rendit gracieusement mon salut : la glace était rompue, la connaissance était faite. Chaque matin, avant de sortir, nous échangions quelques mots, mais pendant un mois tout se borna entre nous à ces témoignages de politesse. Je ne savais encore ni ce qu'était mon voisin, ni ce qu'il faisait. J'avais pu m'assurer, il est vrai, qu'il régnait chez lui un certain ordre, fniit d'habitudes régulières; mes découvertes s'arrêtaient là. Peut-être n'eussent-elles jamais été poussées plus loin, si le couFs des événements n'eût amené entre nous des rapports d'une autre nature.
La révolution de juillet venait d'éclater, et au premier appel soixante mille gardes nationaux déployaient leurs colonnes sur les sables du Champ de Mars.
J'étais incorporé dans la dixième légion, et membre d'une compagnie de chasseurs. Le hasard m'avait servi à souhait : officiers d'élite, personnel de choix, beaucoup d'artistes surtout, Toilà de quoi se composaient nos cadres. Aussi m'est-il resté ^e ce temps un souvenir rempli de charmes. Que de nuits joyeuses passées au corps de garde entre les bouillons de h cantinière et les souscriptions en faveur des Polonais ! Que de scènes bouffonnes, charbonnées sur les murs ! Quels gais propos et quels repas de corps! Quel zèle et quel enthousiasme !
Au moment où la légion allait s'ébranler, sapeurs et musique
6n tête, du côté du Champ de Mars, il se fit un dernier appel.
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Le sergent-major suivait l'ordre de sa liste et chacun de nous répondait à son tonr :
— Edouard Mongeron ! s'écria le sous-officier.
— Présent, dit une voix à mes côtés.
C'était mon voisin de la rue de Nevers; l'uniforme l'avait transformé; l'accent seul me le fit reconnaître. 11 pcwlait le shako sur l'oreille et laissait prendre k sa buffleterie des allures plus pittoresques que ne le veut l'ordonnance. Je lui tendis la main^ il me la secoua avec un poignet d'athlète^ et dès ce jour une certaine intimité s'établit entre nous. Seulement^ cette intimité ne dépassa point le cercle de nos rapports militaires. Dans les rangs, sur le lit de camp^ il était âmes côtés; nous déjeunions ensemble le matin des jours de garde. Si ma giberne ne tombait pas carrément, c'était lui qui me la redressait ; il répondait pour moi à l'appel lorsque je me trouvais en retard, et de mon côté je lui rendais le même service.
A cette époque de sa vie, Edouard Mongeron était employé dans un ministère ; il occupait Tun des degrés inférieurs de la hiérarchie administrative. C'est tout ce que je pus apprendre à son sujet. Hors des jours de garde, je le voyais peu et seulement en voisin, de croisée à croisée. Jamais il ne me vint dans l'esprit d'aller frapper à sa porte et d'établir avec lui des relations plus suivies. De son côté, il y mettait une certaine réserve : si bien que notre liaison finit comme elle avait commencé, brusquement et subitement, le jour où des motifs de convenance me firent quitter la rue de Nevers.
Avant de vider les lieux, je pus néanmoins constater qu'une modification venait de s'opérer dans le ménage de mon voisin. Une femme y était entrée et l'animait de sa présence. C'était , une brune charmante, avec des yeux noirs, pénétrants comme l'acier, des cheveux qui avaient les reflets du jais, une taille souple et svelte, enfin toutes les grâces et toutes les séductions Meuble délicieux pour un logement de garçon^ délicieux autant que fragile !
Les choses en étaient là quand je portai ma tente ailleurs. Incorporé dans une autre légion, je perdis Edouard Mongeron de vue; notre intimité cessa avec les causes qui l'avaient fait naître. De loin en loin pourtant, et lorsque je le rencontrais dans les rues de Paris, nous nous abordions par le salut militaire en échangeant inévitablement ces mots :
— Bonjour, fantassin.
— Bonjour, guerrier.
Il y a six mois, le hasard nous remit en présence; les devoirs
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civiques vinrent encore nous rapprocher. Mon bataillon se trouvait de service au Carrousel, et^ les ^eux battus par la veille, j'attendais avec impatience le moment où Ton nous relèverait. 11 était . neuf heures du matin, la garde montante ne pouvait pas tarder' à paraître. En effet, nous vîmes déboucher du guichet du Louvre un corps nombreux, précédé des plus beaux sapeurs qui aient jamais ceint le tablier et porté la hache. Une compagnie destinée au poste du drapeau vint se ranger sur notre front d'alignement pendant que nous battions aux champs et que nous présentions les armes.
Celte manœuvre a toujours du charme pour les hommes dont la corvée expire ; ce sont autant de libérateurs que la Providence leur envoie. Aussi les examinais-je un à un d'un d*œil satisfait, lorsque je crus apercevoir, au milieu d'eux, une figure qui ne m'était point inconnue. Je recueillis mes souvenirs, et le nom de Mongeron arriva à mes lèvres. C'était lui; en effet, ou plutôt ce n'en était que l'ombre. Ce visage, si vermeil naguère, portait Tempreinte de la tristesse ; l'œil ne lançait plus d'éclairs, la bouche semblait avoir perdu l'usage du sourire. La tenue se ressentait aussi de cet abandon : Tépaulette résistait aux lois de la symétrie ; le shako ne gardait plus son fier équilibre d'autrefois; la guêtre même, cet attribut si militaire, la guêtre avait disparu.
Je contemplais tout cela de loin, comme on contemple une ruine, d'un air mélancolique et attendri ! 0 Mongeron, m'écriaije en moi-même, il faut qu'un coup de foudre vous ait atteint. De ce qi^e vous étiez à ce que vous êtes, il y a la même distance qu'entre la lumière et l'ombre. Quel mauvais génie a passé dans votre chemin, mon ami ?
Cependant la manœuvre suivait son cours, et quelque désir que j'eusse de serrer la main à mon ancien camarade de la dixième, il fallait subordonner cet élan du cœur à la nécessité d'emboîter le pas. Un instant seulement, et dans un par file à gauche, je me trouvai placé à peu de distance de lui. Les deux compagnies se croisaient: il fallait saisir cette occg-sion fugitive. J'en profitai pour adresser un geste amical à Mongeron, qui y répondit par un mouvement de tête ; puis, quand nous fûmes aussi rapprochés que possible :
— Chasseur, lui dis- je d'une voix qui dominait le bruit, comment vous traite l'air dû temps?
— Hélas ! me répliqua-t-il en exhalant un soupir qui traversa l'espace.
Le roulement dés tambours ne lui permit pas d'achever sa
pensée autrement que par un regard mélancolique. Une minute après nous étions hors de distance.
Le souvenir de cette rencontre m'avait complètement échappé, lorsque, vers la fin du mois dernier, on introduisit dans mon cabinet un homme d'un âge mûr, vêtu avec plus de soin que d'élégance, et chez lequel se remarquaient d'abord l'amour et le culte des formes méthodiques. Je lui demandai son nom, il se refusa à cet éclaircissement, et, tirant de sa poche un paquet volumineux :
— Monsieur, dit-il, je ne viens point ici pour moi, mais seulemeut en intermédiaire. Un ami m'a chargé de vous remettre en personne ce manuscrit, et j'ai cédé à ce désir.
J'essayai d'ajouter quelques mots; de provoquer quelques explications; l'inconnu n'y répondit que par un silence impénétrable et des saints de plus en plus cérémonieux. Il gagna ainsi la porte et disparut sans que j'eusse le temps de revenir de ma surprise.
Ma curiosité était vivement piquée ; heureusement que j'avais sous la main les moyens de la satisfaire. Je décachetai l'énorme pli que l'inconnu avait déposé sur mon bureau, et j'en tirai d'abord la lettre suivante :
« Mon cher camarade,
* a fl se peut que vous n'ayez gardé de moi qu'un léger souvenir ; nos relations ont été si courtes et si fréquemment interrompues !
« Je suis Mongeron ; Edouard Mongeron, de la dixième, votre voisin dans les rangs quand vous en étiez, celui qui vous serrait les coudes avec le plus de constance, il y a quinze ans de cela. Quinze ans I c'est-à-dire un siècle. Depuis lors vous avez suivi votre route, et moi la mienne; vous apparteniez aux lettres, moi aux emplois publics; nous servions deux maîtres bien distincts et à peu près incompatibles.
« Permettez-moi néanmoins de faire un appel à ces heures d'intimité militaire et de m'en prévaloir pour réclamer de vous un service.
« Depuis que nous nous sommes perdus de vue, bien des orages ont grondé sur moi. Quelle existence ici-bas est à l'abri de ces épreuves? En me réfugiant dans la carrière des emplois, j'avais cru, à défaut d'opulence, y trouver du moins cette paix du cœur célébrée par les philosophies anciennes, et cette médiocrité que le poëte arme d'une baguette d'or. Hélas ! la médiocrité n'a de nos jours qu'un bras de fer, et la paix du cœur a
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quitté la terre en même temps que la déesse Âstrée. Le monde deyient trop vieux pour le bonheur !
(( On croit l'employé tranquille^ satisfait de son destin, et jetant sur l'avenir un regard confiant. Parce qu'il n'a à essuyer ni les tempêtes du commerce, ni les vicissitudes de l'industrie, ni les agitations du barreau, ni les périls des camps, on le croit heureux, on l'envie. C'est à qui se fera une place à ses côtés. Tout père de famille y aspire pour les siens : peu de peine et une sécurité entière, voilà ce qui les excite et les tente. Encore quelques pas dans cette voie, et il n'y aura plus d*administrés en France ; il n'y restera que des administrateurs.
« J'ai vu cela, mon cher camarade, et j'ai écrit : j'ai raconté ma vie avec sincérité, sans amertume et sans haine. Je vous envoie mon manuscrit, disposez-en comme bon vous semblera, surtout ne croyez à aucune vanité^d'auteur. Si j'y eusse été enclin, la souffrance en eût fait justice : aucun préservatif n'est plus sûr contre les faiblesses humaines. Quel que soit d'ailleurs le sort de ce manuscrit, je ne crois pas être appelé à m'en affliger ou à m'en réjouir. Le temps me manquera pour cela; je n'assisterai ni à mes revers ni à ma gloire.
« Permettez-moi seulement de compter sur vous et de me dire, «Votre bien dévoué camarade,
(( Edouard Mongeron. »
Les termes de cette lettre, les dernières phrases surtout, avaient un tour si désespéré, que j'en ressentis un frémissement involontaire. Il me sembla entendre le cri d'une âme qui demandait du secours. Sous l'empire de ce sentiment, je pris le manuscrit, et voici ce que j'y lus.