‹ Pierre MoutonChapitre 24 sur 50 · RÉCIT. — CE QUE VAUT UNE TANTE · texte numérisé non relu

RÉCIT. — CE QUE VAUT UNE TANTE

On me nomme Mongeron. Mon père occupait, dans un petit bourg des environs de Paris, à Verrières, le poste modeste d'instituteur; c'eût été peu entre les mains d'un autre; dans les siennes, l'emploi se relevait, acquérait du prix. Il avait le génie de l'enseignement et la recette des éducations brillantes. Aujourd'hui encore, la vallée de- la Bièvre est pleine de sujets qu'il a initiés aux mystères du calcul et aux raffinements de la calligra-

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phie. Quelle sûreté de méthode et quelle élégance dans le trait! Quelles majuscules et quelle ponctuation ! Quels déliés et quels pleins! C'était alors le temps des grandes plumes. Aucun procédé anglais n'avait soumis Tart à un type uniforme ; l'idéal, la fantaisie y régnaient. Mon père fiit Tun des derniers desservants de la lettre gothique; il s'en fit une arme contre Finvasion du mauvais goût^ et je ne puis^ sans un accès d'orgueil^ me souvenir du chef-d'œuvre qu*il avait exposé dans sa salle d'étude. C'était du gothique pointillé^ avec un encadrement de dessins au trait et de colombes qui se becquetaient amoureusement.

Je grandis sous les yeux d'un tel maître : c'est lui qui me forma la main. Il voyait en moi un héritier naturel de sa méthode; aussi n'épargna-t-il rien pour m'en faire saisir les délicatesses. On a depuis ce temps inventé des procédés expéditifs et mécaniques^ Tart exigeait alors des efforts plus soutenus. D'un an entier, je ne sortis pas des pleins et des déliés ; c*était une préparation nécessaire. Plus tard^ j'abordai la lettre circulaire^ la lettre parabolique, la lettre composée, en passant par toutes les phases de la méthode paternelle. Mon père pressentait ma force et n'en voyait que le beau côté.

— Bien^ Edouard, me disait-il en s*applaudîssant de mes progrès ; bien, mon garçon^ voilà qui est réussi. Tu as ta fortune dans tes doigts. Encore deux ans de ce train, et tu effaceras ton père. Le digne homme ne devait pas vivre assez longtemps pour vérifier la justesse de ce pronostic; Un coup de foudre nous l'enleva. Parmi les garnements qui fréquentaient ses classes, il en était un que des escapades répétées vouaient à un perpétuel régime de punitions. Le drôle en conçut une haine qui ne tarda pas à éclater. Mon père occupait, dans le cours de ses leçons, une chaire élevée d'où il surveillait les mouvements de son troupeau d'écoliers. Sa vue était fort basse, mais il y suppléait par d'excellentes lunettes. Quand la classe était finie, il remettait ses lunettes dans leur étui, rassemblait ses cahiers d'exemples, puis descendait de sa chaire à l'aide d'un escabeau qui servait de marchepied. Ces divers soins lui prenaient assez de temps pour que la salle fût à peu près déserte au moment où il quittait son siège majestueux. Le jeune vaurien remarqua cette circonstance et s'en arma dans l'intérêt de sa vengeance. Un jour que mon père était absorbé dans la recherche d'un alphabet en lettres rondes qui manquait à sa collection, l'odieux enfant parvint à se glisser comme un reptile jusque sous la chaire et à déplacer l'escabeau qui seul offrait un point d'appui pour arriver au sol. L'infernale combinaison eut un succès qui épouvanta le coupa-

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ble. Mon père fat lancé dans le vide et alla se briser la tête contre les angles d'un banc. On courut à son secours, on l'emporta ensanglanté, on employa sur-le-champ les moyens énergiques. Vains efforts! le cerveau était lésé, on ne put que prolonger son agonie. Ma mère et moi, nous ne quittâmes pas ce triste chevet. Le mourant nous remerciait par ce sourire que l'ange du deuil met sur les lèvres de ceux qui s'en vont. De temps à autre, quelques çaroles entrecoupées venaient s'y mêler.

-^ Edouard, me disait mon père, soigne ta main ; elle vaut de l'or. Adieu, femme, ajouta-t-il d'une voix pleine d'angoisse, adieu ; nous nous reverrons là-haut.

Il expira dans nos bras, après vingt heures de souffrances. Cette mort était pour nous un coup affreux ; elle nous laissait sans l'essourées. Savais dix ans alors ; je suis né sous le Directoire, et nous étions arrivés vers le milieu de l'époque impériale. Que devenir ? Où chercher un appui ? Ma mère n'avait d'énergie que pour la prière, elle employait ses derniers écus à faire dire des messes pour l'âme du défunt. A l'entendre. Dieu pourvoirait à tout ; il ne délaisserait pas ses créatures. Aussi courions-nouô graiid risque de passer par toutes les épreuves du besoin, si un voisin n'eût pris le parti d'écrire à ma tante Brigitte et de llnformer de notre dénûment.

Ma tante Brigitte tient une place considérable dans ma vie, et son histoire se lie naturellement à la mienne. Quoiqu'elle fût sœur de ma mère, elle en était le virant contraste. Autant ma mère avait de Simplicité dans le cœur, de timidité dans les habitudes, autant sa sœur Brigitte manifesta, dès l'enfance, de hardiesse et d'aplomb viril. Au lieu de tourner le rouet ou de tirer l'aiguille, elle s'échappait du côté des champs et allait dérober des fruits dans les vergers de Verrières. Les corrections n'y pouvaient rien ; elle y était accoutumée. Ce fut ainsi qu'elle atteignit ses dix-huit ans et devint l'une des plus belles filles de l'endroit. Précisément alors, l'armée de Hoche venait d'investir Paris ; tous les bourgs des environs regorgeaient de soldats et de sous-officiers qui y exerçaient d'apaoureux ravages. Peu de cœurs villageois parvenaient à s'en garantir, et la tante Brigitte n'était pas fille à se ranger du côté de l'exception contre la règle. Elle jeta son dévolu sur un sergent-major nommé Pétermann, garçon bien découplé et dans la fleur de l'âge, doux et brave comme le sont les Alsaciens, en un mot la perle de sa compagnie. Brigitte avait le coup d'œil sûr. Elle enleva Pétermann, qui rie put s'en défendre, et fit avec lui une campagne sur le Rhin. Quelques mois après le sergent-major s'exé-

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cutail et profitait d'un armistice pour la conduire à l'autel.

Devenue madame Pétermann, la tante Brigitte ne s'endormit pas dans une sécurité trompeuse. Elle savait trop à cjuals pièges sont exposés les vainqueurs au sein des villes conquises. Nos soldats, en fait de séductions, n'avaient alors que l'embarras du choix. Ma tante Brigitte comprenait cela, et, en femme avisée, elle ne voulait pas laisser Pétermann exposé à de telles embûches.

— Un homme, disait-elle, est comme une soupe au lait ; il faut veiller ça de près, surtout au feu.

Sous l'empire de cette préoccupation, elle fit les campagnes de l'Adige et de la Brenta, bloqua Mantoue, se montra, sur la chaussée d'Arcole, emporta le plateau de Rivoli. La vie des camps ne la rebutait pas, elle endurait tout pour ne pas quitter son mari. Qui voyait Pétermann pouvait dire que Brigitte n'était pas loin. Malheur à l'étrangère qui eût essayé de mettre le siège devant un cœur si bien gardé. Ma tante ne plaisantait pas là-dessus, et plus d'une fois elle joua de la main comme d'un espadon. Quand le geste ne s'en mêlait pas, elle avait un arsenal de paroles auquel rien ne résistait. Les anciens du régiment convenaient eux-mêmes que c'était une rude femme.

Cependant Pétermann faisait un chemin rapide. Il avait tout ce qui poussait un homme vers le sommet des cadres : un courage éprouvé, un coup d'oeil sûr, une organisation de fer. Le hasard le servit, il eut quelques beaux faits d'armes. Capitaine en Italie, il passa colonel sur le Danube et officier général après Marengo ; les grades marchaient alors aussi vite que la victoire. La tante Brigitte prenait naturellement sa part dans cet avancement. Avec les honneurs arrivaient d'ailleurs des goûts plus raffinés. Plus de jupes d'indienne, ni de bonnet à la paysanne; la soie et les panaches avaient fait leur entrée dans la maison. Madame Pétermann suivait encore son mari en campagne ; mais elle avait à ses ordres une bonne calèche et d'excellents chevaux. Peu à peu elle s'accoutumait au luxe et cherchait à mettre ses manières à la hauteur de sa fortune. Sur ce dernier chapitre le succès laissait toutefois quelque chose à désirer ; on n'oublie pas en un jour la rudesse des camps et le langage militaire. Mais la philosophie de la générale ne s'en ébranlait pas. — Ceux qui ne me trouveront pas à leur goût, disait-elle, iront porter leurs guêtres ailleurs. Le monde est grand.

Voilà ce qu'était ma tante Brigitte : une rude femme, mais un cœur d'or. Au moment où la mort de mon père apporta le deuil et la misère sous notre toit, elle suivait en Allemagne nos

EDOUARD MONGERON. li

aigles triomphantes. Pétermann était en pleine faveur ; Napoléon l'avait distingué et lui avait confié des missions délicates. Brigitte elle-même approchait l'Empereur, qui prenait goût aux saillies de son dialecte pittoresque. Tout retenait donc ma tante sur le théâtre où elle faisait si bonne figure. Cependant^ à la première nouvelle de notre catastrophe, elle n'hésita pas et se mit en route.

Il m'en souvient comme si c'était d'hier. L'hiver sévissait et couvrait la campagne d'un linceul de neige. Recueillis dans un coin de Tâtre, nous nous réchauffions, ma mère et moi, à un maigre feu de tourbe. Depuis une semaine nous vivions du pain des pauvres, et la charité des voisins y avait seule ajouté quel* ques débris de viande. A peine osions-nous échanger quelques mots, tant nos cœurs étaient tristes. Un bruit lointain me tira de cet anéantissement; avec cet instinct des êtres qui souffrent, il me semblait qu'un secours nous arrivait.

— Entendez-vous, ma mère ? lui dis-je.

— Une diligence, répondit-elle avec sa voix résignée.

— Non, ma mère, ajoutai-je ; les diligences ne roulent pas si TJte. Écoutez donc

Les sons se rapprochaient ; le pavé en était ébranlé ; les vitres des croisées s'agitaient sous la pression de Tair. Tallais me lever et braver la bise pour satisfaire ma curiosité, quand la voiture s'arrêta. Plus de doute ; c'était devant notre porte. Ma mère, immobile jusque-là et calme comme une sainte, eut li peine la certitude de ce fait, qu'elle tomba à genoux et joignit les mains:

— Jésus Dieu, s'écria- l-elle, faites que ce soit ma sœur.

En effet, c'était ma tante Brigitte coiffée avec des plumes, et vêtue de satin. Un tel luxe jurait avec notre misérable réduit ; aussi en fut-elle frappée.

— Pauvre Thérèse, pauvre Edouard! dit-elle en nous embrassant à plusieurs reprises. Quel malheur !

Cependant, à mesure que sa vue s'accoutumait mieux à Tobscurité qui régnait autour de nous, on voyait s'accroître son étonnement et sa douleur. Elle lisait sur nos traits amaigris les privations que nous avions endurées. Quand elle en eut la conscience, elle alla vers la huche et l'ouvrit, passa ensuite au buffet et en fit autant ; puis, sans rien dire, s'élança vers la porte et disparut. Ma mère et moi nous ne savions que penser de cette brusque sortie, lorsque nous vîmes revenir ma tante chargée de tous les comestibles qu'elle avait pu trouver dans le voisi-

nage^ c'est-à-dire avec un pain énorme sous le bras^ un gigot de mouton d'une main et deux cotrets de l'autre.

— Thër èse, dit-elle en jetant le bois dans Tâtre, passe-moi la broche que j'ajuste ce rôti. Je soupe ici ce soir, et j'aime que cela flambe.

Peu d'instants après, notre maison fut envahie par les approvisionnements qui nous arrivaient de mille côtés. Ce fut un véritable gala. Je ne puis, sans un fi^émisseihent sensuel, songer au plaisir" que je goûtai' dans cette soirée. Cette salle si chaude, cette tranche de gigot si succulente, ce pain blanc, ce vin généreux, étaient des jouissances qui avaient d'autant plus de prix pour moi, que j'en étais depuis longtemps sevré. Ma tante s'en apercevait bien, et pour me fournir Toccasion d'une revanche complète, elle chargeait mou assiette à mesure que le vide s'y faisait.

— Tiens, mon enfant, me disait-elle, encore ce morceau ; il ne faut pas rester sur sa faim. îlt tdi, 'Thérèse, mange donc. Dieu de Dieu ! Est-il tombé de la misère sur' votre maison ! Aussi pourquoi ne pas m'écrire plus tôt?

Ma mère levait les yeux au ciel pour toute réponse. Peut-être la tante Brigitte aurait-elle eu.de la peine à la tirer de ce silence si une question plus grave n'eût été mise sur le tapis. 11 s'agissait de moi ; je prêtai l'oreille.

— Et ce chérubin, qu'en faisons-nous, Thérèse ? il est temps de songer à son éducation.

C'était ma tante qui parlait, et, en même temps, elle promenait ses doigts sur ma chevelure blonde. Ma mère n'osa pas se prononcer catégoriquement.

— Dieu en décidera, dit la pieuse femme.

— C'est cela, répliqua ma tante avec vivacité, il n'y a qu'à se croiser les bras comme les Turcs.

Ma mère courba le front comme si elle eût entendu un blasphème.

— Pauvre sœur, ajouta la générale, je vois bien que tu es toujours la même. L'air du temps te suffit. Mais ce chérubin, Thérèse, pourquoi voudràis-tu le faire pâtir ?

Ces reproches pénétraient dans le cœur de ma mère comme la lame du poignard. La conclusion de tout ceci, c'est qu'une autre allait disposer de moi. Déjà, dans sa pensée, elle m'avait ménagé une destination en harmonie avec ses goûts, elle songeait à me faire entrer dans les ordres. Peut-être en eût-elle fait l'aveu, si elle n'avait redouté les sarcasmes de ma tante.

— Non, Thérèse, reprit la générale, comme si elle l'eût de-

^iné ; tu as beau dire, c'est agir en mauvaise mère. Veille à ton salut, je ne m'y oppose pas. On peut employer plus mal son temps : mais je n'entends pas que tu fasses de mon neveu un capucin. Ah ! mais non 1

Un conflit s'engageait à mon occasion^ et involontairement je me rangeais du côté de ma tante. Sans doute ma mère s'aperçut de cette disposition^ car un nuage passa sur sa physionomie ordinairement si sereine.

Pourtant elle vida ce nouveau calice et répondit : — Ehbien ! Brigitte, fais à ta guise, une pauvre veuve comme moi n'a qu'à se résigner.

— A la bonne heure, dit ma tante, voilà que tu deviens raisonnable. Viens ici, mon garçon, ajouta- t-elle en me prenant sur ses genoux, je t'emmène à Paris dès demain, et si nous sommes sage, il y aura un tambour et une trompette.

J'étais dans l'enchantement ; ma pauvre mère s*en apercevait et dévorait ses larmes.

— C'est qu'il est bien, ce ctérubin ! poursuivait ma tante, en m'accablant de caresses. Nous en ferons un chasseur de la garde. Voilà un corps qui porte bien le collant ! n'est-ce pas, Thérèse ?

— Qii'en sais-je ? moi, dit la pauvre femme que navrait la pensée de voir son fils en de pareilles mains.

Ma tante Brigitte me donna un, dernier baiser sur les joues, et me posant à terre :

— C'est entendu, mon fils, me dit-elle ; voici maintenant l'ordre et la marche. A Paris demain dans la matinée. Le soir, ombres chinoises çt bonhomme en pain d'épices. Après-demain le lycée et la soupe du gouvernement. Nous t' élèverons en serre chaude pour Sa Majesté l'empereur et roi. Crie: Vive l'Empereur! " '

— Vive l'Empereur ! m'écriai-je.

— Bravo ! mon poulet, dit ma tante. Voix corsée ! timbre de commandement ! Et ta mère, qui voulait faire de toi un abbé ! Lui, un abbé, un mignon pareil ! fi donc, ma sœur !

Pour ne point entendre de semblables impiétés, la veuve Mongeron s'était accoudée sur la table, et se bouchait [les oreilles. Elle avait rêvé pour son fils l'ombre d'un séminaire ; on l'entraînait vers l'une des casernes académiques que l'Empire ouvrait à l'enfance.

Les choses se passèrent comme ma tante Brigitte l'avait dit : huit jours après, j'entrai dans un lycée, où l'on m'apprit le latin et le grec en douze temps. Madame Pétermann triomphait.

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ON protecteur/

On sait quelle fut Tallure des événements à cette époque. L'Empire'menait Thistoire, comme tout le reste, tambour battant. Vers la fin de 1812, la France laissait à Moscou sa carte de visite ; au commencement de 1814^ la Russie remettait la sienne à Paris. Dix-sept mois suffirent pour cette politesse mutuelle. Mais, dans l'intervalle^ que de désastres ! Est-il famille qui n'ait eu alors son deuil? La nôtre paya son tribut : le général Pétermann tomba sur le champ de bataille de Lutzen, coupé en deux par un boulet. Ma tante Brigitte était là comme toujours ; sa fermeté ne Fabandonna point. Elle recueillit avec un soin pieux les débris inanimés de son mari et chercha une diversion à ses regrets dans de brillantes funérailles.

Désormais rien n'enchaînait plus la veuve Pétermapn aux évolutions de la grande armée ; elle revint à Verrières où elle avait résolu de se fixer. Quand le retour de la paix eut rendu les communications plus faciles, elle fit transporter dans le cimetière du bourg les restes de celui dont elle portait le nom, et lui éleva à grands frais un mausolée digne de sa douleur. Jamais pareil luxe d'inscriptions n*avait couvert le marbre, et partout, à côté de souvenirs glorieux, se retrouvaient des témoignages de l'intimité conjugale ; des cœurs enflammés près des trophées d'armes, des tourterelles près de l'aigle. La veuve l'avait ainsi voulu : sa place était là, près de son époux; il fallait l'indiquer par quelques emblèmes.

Au moment où les Bourbons rentrèrent en France, mes études venaient d'être terminées. J'avais quitté le lycée pour retourner à Verrières, où ma tante et ma mère faisaient ménage commun. Les deux sœurs n'avaient ni les mêmes goûts ni les mêmes habitudes ; mais comme ma mère cédait toujours, il était difficile qu'il ne régnât pas dans la maison une harmonie parfaite. Pourvu qu'on la laissât vaquer à ses devoirs religieux, Thérèse Mongeron se condamnait, sur tout le reste, à une approbation silencieuse. Sa présence ne se révélait que par des habitudes de régularité qu'elle apportait en toute chose, et par des attentions envers ce qui l'entourait. Grâce à elle, un air d'aisance régnait

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laDS le logis^ sans que rien y sortit des bornes d'une sage iconomie.

C*est le moment de dire que la mort du général avait compléement changé la position de ma tante. Pétermann était un oyal militaire, plus avide de gloire que d'argent; il aimait trop es devoirs pour songer à sa fortune. Ce qu'il tenait de la libéalité de TEmpereur, il le dépensait avec une imprévoyance hevaleresque. Sa femme l'imitait en cela; Tor semblait se fon- !re entre ses doigts. Aussi le boulet qui emporta le général déruisit-il en même temps Texistence opulente que comportaient on grade et la faveur du souverain. Sa veuve restait sans louaire, et les affaires étaient alors trop sombres pour qu'on son- ;eât à y suppléer. Une pension modique lui demeurait seule et enait d'être liquidée quand TEmpire s'écroula.

L'esprit d'ordre de ma mère était donc indispensable pour enduire la maison et maintenir les dépenses au niveau des essources. Ma présence allait y ajouter une charge de plus, et t importait de me mettre promptement en état de me suffire. ie fut là une grande affaire et l'objet d'un long débat.

En aucune occasion ma mère ne montra une telle fermeté. Intre elle et sa sœur, c'était une question de régime. Ma tante t'avait plus la prétention de faire de moi un chasseur de la arde ; mais il lui répugnait de m'engager, h un titre quelcon- [ue, au service de ceux qui avaient renversé son idole. Ma mère e plaçait au point de vue opposé. Elle ne pouvait oublier que Empereur avait traité assez légèrement le pape, et volontiers lie voyait dans les Bourbons des oints du Seigneur, qui devaient endre à l'Église son éclat, au clergé son ascendant. Chaque oir, pendant la veillée, la discussion s'engageait là-dessus. Ma ^ aère s'appuyait sur la nécessité, tandis que ma tante se retranhait derrière la politique.

— Avant tout, disait-elle, il faut savoir si ceci durera. Des aannequins ! Des rois de paille 1 Vois seulement si ça monte à heval. Quand tu attendrais quelques mois !

— Impossible, répondait ma mère. Edouard ne peut pas perdre on temps dans les rues du bourg. Il faut l'occuper.

— Et si l'Empereur revenait ! ajoutait ma tante. Et s'il voyait lotre garçon avec la livrée aux fleurs de lis, crois-tu que je erais à la noce, Thérèse ? Un neveu de Pétermann, songes-y lonc.

— Un enfant, disait ma mère.

— La fidélité n'a point d'âge ! répondait ma tante avec un iccent solennel. Un neveu de Pétermann ! Le mot dit tout.

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Des scènes de ce genre se renoa^dèrent plusieurs fois sans amener de résultat. La générale s'y plaisait ; eUe y trouTait ud aliment à ses regrets et à ses souvenirs. L'occa^on était belle pour refaire l'histoire de l'Empire et de l'Empereur, raconter ses campagnes d'Autriche et de Prusse, citer les beaux hommes qu'elle y avait connus et les régiments de la garde qui ftortaiettt H bien le eoUant. Ma mère attendait avec une patience d'ange qu'il plût à la générale de mettre une sourdine à ses tambours ; puis, an premier répit, elle en revenait à dire qu'on ne pouvait pas laisser sans occupation un garçon de mon âge, et qu'il devenait urgent de me trouver un emploi.

Cette constance vainquit les scrupules de ma tante; elle se défendit plus mollement, céda chaque jour du terrain, et finit par capituler.

— Tu me compromets, dit-elle à ma mère, tu m'exposes à la disgrâce de TEmpereur. Mais, c'est égal; il en faut passer par ce que tu veux.

A la suite de cet entivJen, il fut convenu que l'on me chercherait une place dans une administration. Ma mère avait eu, cette fois, les honneurs du combat ; cependant il manquait à ce triomphe une sanction nécessaire. On s'était mis d'accord dans la maison pour accepter un emploi; mais où était cet emploi ? Encore pleine des souvenirs de la faveur impériale, ma tante s'imaginait qu'à la première ouverture, lé gouvernement nouveau se mettrait à notre discrétion, et que nous aurions seulement l'embarras du choix. Elle se borna dès lors à faire rédiger une demande par le plus habile écrivain du bourg, et y apposa bravement la signature que voici : Brigitte^ veuve du général Pétermann, mort au service de S. M, l'Empereur et Roi. J'étais près d'elle quand elle acheva ces mots dont je rétablis Torthographe, et qu'elle accompagna d'un paraphe imposant :

— Tu verras, mon fils, Teffet que cela va produire, me ditelle, épanouie d'orgueil. Une bombe! L'obus de Ratisbonne! Il me semble que je les vois d'ici.

La pétition fut expédiée, et, pendant un mois, la maison entière demeura sur pied. Ma tante s'attendait à chaque minute à voir une estafette s'arrêter à notre porte.

— Tu verras! tu verras! me répétait-elle avec une confiance que les échecs n'ébranlaient pas.

Ma mère ne partageait pas les illusions de sa sœur; elle connaissait un peu mieux les hommes. Sans que la générale en fût informée, elle avait fait agir auprès des bureaux et s'était ^vocuré une liste des personnages qui jouissaient alors de quel- '

que crédit. Pour toute réponse aux sorties de ma tante, elle se mit à lire ces noms à haute voir et en vint à prononcer celui du comte de Saint-Firmin.

— Saint-Firmin ! dit la générale^ arrachée à ses idées fixes; je ne connais que ça. Nous étions une paire d'amis à Tilsitt. Joli homme, ma foi! et chaud pour l'Empereur, il fallait voir.

— Tu Tas connu^ Brigitte? dit ma mère.

— Si je l'ai connu, Thérèse ! Un hrun de cinq pieds quatre pouces; très-bien en co{/ant / Je parlais de Tilsitt^ tout àTtieure: je Tai revu à Dresde. La campagne de Moscou Tavait un peu déformé; mais il était présentable encore^ et toujours chaud pour TEmpereur. Saint-Firmin ! J'ai vu naître ça. Employé aux vivres ! Pétermann Ta pris la main dans le sac !

Ainsi, ma tante pouvait me ménager un accès auprès d'un homme qui disposait des emplois. C'est ce dont ma mère avait voulu s'assurer. Il ne s'agissait plus que d'obtenir de la générale qu'elle fît une démarche en ma faveur. Elle s'y prêta avec une grâce parfaite.

— Un cœur chaud^ disait-elle^ un solide pour l'Empereur. Je serais enchantée de le revoir.

Nous partîmes donc un jour, ma tante et mol, pour aller rendre visite à ce personnage. Il occupait dans la rue de l'Université un magnifique hôtel, où l'on pénétrait par un rez-dechaussée, composé de vastes pièces en enfilade.

— Peste, disait ma tante, voilà un beau local! Ce pauvre Saint-Firmin aura eu de l'avancement.

La veuve Pétermann s'était nommée à l'huissier, et quelques minutes après, on nous introduisait dans le cabinet du comte, il vint à nous avec un air affable, et nous offrit des sièges.

— Générale, dit-il à ma tante, soyez la bienvenue. Je suis enchanté de vous revoir.

On sait que la veuve Pétermann n'était pas très-raffinée en matière d'étiquette. Elle s'était formée au milieu des bivouacs ; et son langage s'en ressentit.

— Faites honneur, Saint-Firmin, répondit-elle ; moi aussi, je suis charmée de l'occasion. Vous avez bien un peu vieilli depuis Dresde. Dame ! c'est l'effet des événements. Nous avons eu tant de misère depuis lors.

Avec plus d'expérience, ma tante aurait pu voir que ces paroles n'obtenaient pas tout le succès qu'elle s'en était promis. Cependant le comte garda les dehors d'une petitesse û*oide et reprit :

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— Peut-on savoir^ madame la générale^ ce qui me vaut l'honneur de votre visite?

— C'est ce gros garçon, répondit ma tante ; on m'assure que vous pouvez me le caser quelque part. Quand j'ai su que vous aviez pour cela le pain et le couteau, je me suis dit : Saint- Firmin ne peut moins faire pour moi. Et me voici. Vous voyez que je n'y vais pas par quatre chemins.

L'embarras du personnage augmentait visiblement ; cet entretien lui pesait. Pour s'en délivrer plus vite il aima mieux s'exécuter.

— Nous y songerons, dit- il.

— A la bonne heure, répliqua ma tante, pourvu que ce soit tout de suite. Pauvre cher fiston, ajouta-t-elle en me caressant les joues, il ne peut pas passer sa vie à dénicher des merles. Un joufQu pareil, jugez donc!

— Nous en ferons un surnuméraire, répondit le comte, en se levant pour nous donner congé.

— Convenu, dit matante, quittant aussi son siège; et le chapitre de la solde?

— Pendant un an, rien; c'est Tusage, dit le comte. Plus tard, nous verrons.

— Rien? s'écria la générale, voilà un gouvernement généreux! Dans ce cas, on peut payer en or, il n'en coûtera pas un liard de plus.

— C'est l'usage, répéta le comte.

— Alors il faut en passer par là, dit ma tante; mais ajoutât-elle en poussant le coude de son interlocuteur, n'empêche que l'Empereur faisait mieux les choses.

Le malaise de M. de Saint-Firmin était à son comble ; il crut que ma tante voulait Fentrainer dans une sorte de complicité, et se composant un air solennel :

— Madame la générale, dit-il, écartons, s*il vous plait,les souvenirs qui touchent à l'usurpateur. Dans votre intérêt je vous y invite. J'accepte ce jeune homme de votre main ; mais parce qu'il est pur de tout engagement avec un régime que la France a condamné d une manière irrévocable.

Ces paroles étaient dites d'un ton si sévère, que j'en fus bouleversé, et en même temps une révolution s'opérait dans Tattitude de ma tante. Aux derniers mots du comte, ses traits avaient changé d'expression, et se campant en face de son interlocuteur:

— L'usurpateur, dites-vous? C'est du nouveau, s'écria-t-elle. L'usurpateur ! on n'a pas d'idée de ça. 11 fallait donc le hii dire à Schœnbrunn ou à Berlin!

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— Madame la générale, dit le comte en essayant de paraître calme et digne.

Une fois partie, ma tante n'était pas femme à s'arrêter de si-^ tôt; elle continua avec un luxe de gestes qui mlnquiétait :

— Et moi qui, avant de venir ici, me disais : Saint-Firmin, à la bonne heure, en voilà un solide, un vrai mamelouck. Ce n'est pas lui qui renierait l'Empereur, il était bien trop ardent pour cela. Allons, encore une illusion de moins ; il faut vivre pour voir.

Ces accusations commençaient à irriter le comte, et peut-être ne se fût-il pas contenu, si ma tante n'avait pris d'elle-même le parti de la retraite.

—Viens, Edouard, me dit-elle, en m'entrainant vers la porte ; allons-nous-en d'ici. L'air n'j est pas bon; c'est de l'ingratitude qu'on y respire. En route, mon garçon; je n'aime pas les Judas.

Nous reprîmes le chemin de Verrières, assez mécontents des résultats de notre journée. Au lieu d'avancer, nous reculions. Non-seulement le but de notre visite n'était pas atteint, mais peut-être avions-nous à redouter désormais les vengeances d'un ennemi puissant. Il paraissait impossible qu'il oubliât les paroles cruelles que ma tante lui avait jetées en forme d'adieux et avec nn accent digne d'une Romaine. Ma mère, quand elle apprit ces détails, en conçut de vives alarmes. Quant à la générale, si au fond du cœur elle se reconnaissait un tort, celui d'avoir pris les choses d'une manière trop vive, on l'eût hachée en morceaux plutôt que de l'en faire convenir.

— Ce qui est fait est fait, disait-elle ; je me suis soulagée de ça. Moi, prendre des gants pour parler à ces espèces. Allons donc ! C'est un Iscariote; je maintiens le mot.

Quelques jours s'écoulèrent sur cette aventure, et nous nous étions résignés à notre échec, lorsqu'on apporta à manière une lettre d'une dimension inaccoutumée et portant le timbre des dépêches officielles. A cette vue, la pauvre femme se troubla; le souvenir de notre faute lui revint et elle rompit le cachet en tremblant comme sMl se fût agi de mon arrêt de mort. 0 surprise! ô mystère du cœur humain ! C'était ma nomination à un poste de surnuméraire. Nous nous attendions à un coup de foudre, ce fut un rayon de soleil qui descendit sur nous.

LES PRKMIÊRES ARMES.

Mon installation à Paris fat^ pour ma mère, une affaire d'Ëtat. Pendant un an au moins, mon nom ne devait pas figurer sur les listes de l'émargement^ et il s'agissait de trouver, sur les ressources de la mai son y la somme nécessaire pour subvenir à mes dépenses. Le problème était compliqué : pour le résoudre^ il fallail presque du génie. Mais où est le génie^ si ce n*est dans la tendresse d*une mère ?

Qu'on me pardonne d'entrer dans ces détails ; ils tiennent une grande place dans la vie de l'employé. Il n'est pas pour lui de sollicitude plus viveque celle d'obtenir des budgets en équilibre.Dansles autres professions^ il y a une part pour Timprévu; un aliment pour les rêves. Le manufacturier spéculera sur un nouveau procédé, l'armateur surun navire venantde l'Inde, le médecinsurune épidémie^ le marchand de blé sur la disette, Tavocatsur la fièvre des procès, le banquier sur la hausse de l'escompte. Pour tous c«s hommes le revenu sera éventuel, sujet à des fluctuations : le talent, l'activité^ le hasard y joueront un rôle. Ces joies de l'imagination ne sont pas permises à l'employé; il a devant lui un chiffre inexorable. Tout est fixe dans ses ressources ; il faut que tout le soit aussi dans ses dépenses.

C'est ce problème que poursuivait ma mère. Dieu sait à quelles ingénieuses combinaisons elle eut recours pour en venfîr à bout. Ses habitudes de dévotion l'avaient mise en rapport avec une famille de bonnes gens qui consentit à m'accueillir comme pensionnaire. C'étaient de petits rentiers assez gênés et qui, en ma fa^ veur, allaient accroître leur gêne; moyennant quatre cents francs par an, ils se chargeaient de me fournir le logement et la nomH riture. Il est vrai que cette nourriture était des plus frugales fi^ que le logement consistait en un cabinet noir, situé près de lenf chambre. En outre^ ma mère avait soin d'envoyer de temps en temps de Verrières quelques provisions de bouche, ce qui ajoutai à l'ordinaire du logis un supplément qui n'était point à dédai-^ gner. I

Un dernier souci c'était l'entretien, chapitre important dansl^ budget de l'employé. L'État exige de ses serviteurs une tenue conj venable, et la faveur des chefs est en partie attachée à cette condij

tion. Ce fut ma tante Brigitte qui y pourvut ; elle prit à sa charge mon équipement. Depuis quinze mois^ elle conservait avec un soin religieux les vêtements à Tusage de son mari ; elle les eût laissés tomber en lambeaux plutôt que de les livrer à des mains étrangères. Chaque fois qu'elle époussetait ces uniformes chamarrés d'or, de profonds soupirs lui échappaient; de tant d'amour, de tant de grandeur^ de tant de gloire^ il ne restait plus que ces dépouilles. C'est dire asse^ à quel point elle y tenait. Eh bien I quand il s'agit de moi et de mon trousseau^ ma tante Brigitte n*hésita pas.

— Encore deux ou trois ans^ se dit-elle en vérifiant la garderobe du tléfunt, et les insectes en feraient leur repas. Autant que ça finisse sur le dos de notre enfant.

Cette oraison funèbre» aussi coiurte que sensée, fut immédiatement suivie du sacrifice. On abandonna au ciseau du tailleur ces reliques si chères. L'or des broderies fut mis à part, et le génie de rarti$te s'évertua à transformer le reste en bardes à mon usage. Les uniformes manquant d'ampleur offraient peu de ressources; on en tirait à peine des fracs étriqués. Un vaste manteau d'ordonnance remplit mieux notre but. On m'y découpa trois redingotes et deux pantalons, si bien que, pendant deui ans, je marchai vêtu et culotté de la même étoffe. A ce riche trousseau, ma mère ajouta un chapeau de feutre et une paire de bottes, en me recommandant d'en user avec beaucoup de circonspection. Je me rends cette justice que jamais avis ne fut mieux écouté. Que de soins j'ai eus de ce mobilier précieux ! Plutôt que d'exposer mon feutre aux intempéries, j'ai fait des stations interminables dans des lieux abrités. Et mes chaussures 1 les ai-je entourées d'un respect assez profond ! Ai-je choisi avec une attention assez minutieuse les pavés sur lesquels je les faisais porter! Puis, rentré au logis, qui en surveillait Téconomie ? Qui leS délivrait d'une fange corrosive, en oignait les coutures et distribuait sur l'empeigne une couche de cirage choisi avec sollicitude ?

J'étais donc équipé de pied en cap, grâce aux efforts de ma mère et aux libéralités démâtante. Mon pauvre oncle lui-même eût été enchanté de la manière dont je portais son drap bleu de roi, et d'en haut, sans doute, il bénissait un neveu si galamment costumé. Ce fut dans cette toilette que je fis mon entrée. Quel jour solennel pour moi et quelles émotions il fit naître. Je n'en dormis pas de la nuit. Il s'agissait d'aller tirer ma révérence à mes supérieurs, depuis le directeur jusqu'au chef de bureau. C'était toute l'inquiétude, toute la préoccupation d'undébut.

it ^DOUABD MONGtiROM.

Les choses se passèrent d*unc manière moins solennelle que je ne me Tétais imaginé. Partout je rencontrai une bienveillance qui me mit à Taise et des paroles d'encouragement faites pour me toucher. Cependant^ tout novice que j'étais, une circonstance me frappa. A mesure que, dans mes visites, je descendais Téchelle des fonctions, Taccueil que Ton me faisait devenait plus circonspect. On m'étudiait davantage, on m*observait mieux. Mon chef de bureau surtout mit quelque intérêt dans cette enquête et se composa un maintien à la hauteur de Tévénement.

Ce chef de bureau appartenait à la génération d'écrivains que M. Français de Nantes fit entrer, au début du siècle^ dans les services publics. 11 était Tami et la créature d'Esménard^ le compatriote de Millevoye,le condisciple des deux Chénier. Quoi d'étonnant, qu*à ce contact assidu, il fût devenu poète lui-même, qu'il eût pris rang parmi les Muses impériales ! Sur les traces d'André Cbénier, il avait fait de Tidylle grecque ; avec Millevoye il avait bu à la coupe de Télégie ; il avait suivi Delille et Fontanes sur le terrain de la versification descriptive. Le théâtre même lui était familier; il y traitait la tragédie d'après Ducis, la comédie d'après Picard, le vaudeville en commun avec les membres du Caveau.

Au moment où je le connus, mon chef était arrivé à cet âge où s'efiTeuillent une à une les grâces de la jeunesse. Loin de se résigner à cette loi du temps, il employait à la combattre les ressources de Tart le plus raffiné. Pour lui, le passé avait des souvenirs aussi glorieux qu'écrasants. Dans les salons de madame tallien, aux fêtes du directeur Barras, longtemps il n'avait été question que de la beauté de son râtelier et des tons vigoureux de sa chevelure. C'est par ces deux points qu'il avait surtout brillé. Succès fugitif! gloire éphémère ! Les dents sp déchaussaient ou s'éraillaient sur leur biseau, tandis qiie les cheveux noirs grisonnaient vers la région des tempes. Quant au visage, il portait Tempreinte de cette fatigue, qui est le fruit et le signe de passions mal réglées. Le poète expiait ainsi les stances à Iris suivies d'effets et les petits vers dispersés dans les boudoirs des Aspasies.

Ce ravage des années était, pour mon chef, l'objet d'un tourment, d'un souci sans trêve. Chaque matin, il s'inspectait d'un œil minutieux, dans la crainte que ses traits n'eussent subi une altération nouvelle. Toute brèche était à Tinstant réparée ; Tart venait en aide à la natui*e. Les industries qui spéculent sur les dévastations du corps humain avaient en lui un client aussi fidèle qu'empressé. Il croyait aux cosmétiques, aux faux rate-

EDOUARD MOMGBRON. 2S

liers, aux pommades épilatoires, aux poudres végétales et carminalives, aux savons et aux vinaigres doués de vertus secrètes^ aux préparations qui restaurent ou transforment la chevelure. Aussi, voyait- on chez lui, dans un cabinet réservé, un assortiment complet de ces belles inventions. Sans compter la série des brosses et miroirs de poche qui se glissaient jusque dans son bureau et envahissaient les étagères administi'atives.

Voilà ce qu'était mon chef, un poëte et un dameret; c'est sous rœil de ce guide que j'allais entrer en campagne. Après avoir échangé avec lui quelques paroles banales, je me rendis dans la pièce où je devais faire mes premières armes.

Trois employés s'y trouvaient, surnuméraires ou expéditionnaires, tous jeunes et florissants, vifs, gais, et trompant les ennuis de leur tâche par le babil. Quand j'entrai, le silence s'éta* blit, et il y eut pour moi un moment d'épreuve. La chambrée passa l'inspection du nouveau venu, comme cela arrive en diligence à l'égard d'un voyageur pris au relais. Je fis bonne contenance et subis cet examen à mon honneur. Après les saluts d'u* sage je pris possession de la place qui m'était destinée. Ce fut un moment d'émotion. Les cartons qui m'entouraient, le pupitre sur lequel j'allais écrire, tout m'intéressait et me charmait. Ma Ggure respirait l'enthousiasme, et j'attendais la besogne avec l'ardeur du cheval de sang qui ronge son frein avant de dévorer l'espace.

Pendant plusieurs mois je me maintins dans cette ligne de xèle. J'avais, aux yeux de mon chef, à montrer de quoi j'étais capable et j'y employai tous les prestiges de ma plume. Il faut le diie : jamais on n'avait vu, dans l'administration, une coulée aussi irréprochable. Chacune de mes copies était un modèle ; ou se les faisait circuler de main en main, et le bruit en remonta jusqu'au directeur général. Le plus merveilleux de mon exécution, c'est que le fini n'en excluait pas la rapidité. Rien de tâtonné ni de cotonneux ; partout le trait hardi, des pleins vigoureux, des arêtes vives. C'était la main de mon père avec plus de sève et d'éclat.

Que ce mouvement d'orgueil me soit permis ; plus tard, on me verra l'expier d'une façon cruelle. Cette plume, qui eut une beure de vogue, allait être pour moi moins un titre qu'un écueil, et plus d'une fois, dans le cours de ma carrière, je priai le ciel de me retirer ce don onéreux. Son effet immédiat fut d'attirer sur ma tête une besogne immense. C'était, entre mes supérieurs, à qui m'aurait pour interprète de ses pieds de mouche et de ses ratures. Les pièces qui devaient passer sous les yeux du roi, rap-

ports, requêtes^ ordonnances, m'étaient confiées de préférence à tout autre, et venaient accroître^ de temps en temps, mon contingent ordinaire.

J'étais accablé de travail ; il fallait toute mon énergie pour, y suffire. Cependant, je ne me rebutais pas ; je croyais mon avenir engagé dans ce premier effort. La besogne avait beau encombrer mes cartons^ elle disparaissait comme par magie. Pas un moment de trêve, ni de relâchement. A peine arrivé, j*endossais mon habit de combat et mes manches de lustrine, puis, ainsi armé, je ne désemparais plus jusqu'au soir. Souvent même, pour ne pas me laisser arriérer, j'arrivais au bureau une demi-heure heure avant Tordre, et en sortais ^ne demi-heure après. Il me semblait que la patrie tenait compte de mes sacrifices et les inscrivait sur son livre d*or.

Il faut [que ces éblouisseraents du début aient été bien vifs, pour que je ne me sois pas aperçu plus tôt des rancunes que ma conduite faisait éclore. Dans mon ardeur déréglée, j'étais, pommes collaborateurs, une monstruosité à leur point de vue, et un reproche vivant vis-à-vis de nos supérieurs. Si des cas semblables s'étaient présentés avant mon installation, aucun n'avait eu cette gravité. De mémoire d'employé, jamais on n'avait vu pareil acharnement ni exactitude plus soutenue. C'était un phénomène dans les annales administratives. Aussi, chuchotait-on beaucoup dans le bureau et plus d^une fois les mots de tartufe et de jésuite vinrent-ils mourir à mes oreilles.

La pièce que nous occupions était séparée en deux parties au moyen d'un vaste paravent. De mon côté se trouvait un honnête garçon qui figurera plus d'une fois dans ce récit. On le nommait Théophile Bernard; il avait quelques années de plus que moi et remplissait les fonctions d'expéditionnaire. L'autre côté du paravent était occupé par deux employés du même grade, que je me contenterai de désigner par leurs prénoms, Paul et Frédéric. C'est de celte partie du bureau que me venaient les hostilités ; mon voisin Bernard ne s'y mêlait pa s et gardait une attitude de neutralité bienveillante. Un jour, à la suite d'une courte absence, j'allais regagne!* mon poste, lors qu'en posant la main sur la clef de la porte, je crus entendre prononcer mon nom. C'était Paul qui tenait le dé, je reconnus sa voix.

— Rien à faire, disait-il; il n'y en a que pour lui.

— Mon cher, répondait Frédéric, c'est une belle âme. Il aura vu que le travail n'est pas notre fort et il se dévoue. Quant à

lui, le voilà dans son véritable élément. Comme il s'y plaît ! comme il y pose. Évidemment ce garçon était né pour faire le bœuf de charrue ou le cheval de 6acre.

J'en avais assez entendu ; il était temps de mettre un terme à ces propos désobligeants. J'ouvris brusquement la porte et coupai ainsi court à de nouveaux sarcasmes. Quoique fort irrité, je parvins à me contenir et gagnai mon pupitre. Je venais à peine de m'asseoir, lorsque Bernard s'approcha de moi :

— Monsieur Mongeron, me dit-il, serez -vous libre au moment de la sortie ?

Je le regardai fixement : son visage avait une expression qui me gagna.

— Oui, répliquai-je, et pourquoi me faites-vous cette question?

— C'est que j'ai à vous parler, ajouta-t-il ; nous quitterons le bureau ensemble, si vous n'y voyez point d'obstacle.

— Aucun, monsieur Bernard, aucun, dis-je : je suis à vos ordres.

Ces mots avaient été échangés si rapidement et à voix si basse, que, de l'autre côté du paravent, on n'en avait rien entendu.

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