‹ Pierre MoutonChapitre 50 sur 50 · BERTHE · texte numérisé non relu

BERTHE

Qu'est^e que cette Berthe ? Jamais Mariette ne m'en a parlé. Mais à quoi vais-je songer? bon Dieu! Il est onze heures ; il ne me reste plus qu'à éloigner la servante. Je vais l'envoyer chez Bernard pour porter ce manuscrit. ..«..«.•.

Orne heures cinq mimAes. — La servante s'apprête à partir... J'achève ma tâche... Une minute encore^ et je serai seul... L'instant est venu ! '

LA RUE DE l'ouest.

Ici se terminait le manuscrit de Mongeron.

En le rapprochant de la lettre d'envoi, le doute n^était plus permis; il fallait conclure à une catastrophe. Ce que la lettre ne faisait qu'indiquer en des termes d'une gaieté triste, le manuscrit l'annonçait formellement et avec les plus sombres détails. Mon anden camarade de la dixième légion^ mon voisin de lame de Nevers, avait quitté volontairement la vie; ils^élait montré moins fort que la douleur et avait fui le combat.

EDOUARD MOMGEaON. 311

Un instant^ j'eus la pensée qu'il serait possible eocore de l'arracher à cette funeste résolution. Cette espérance dura peu; il suffisait de jeter un coup d'œil sur les dernières lignes du manuscrit pour s'assurer qae c'était trop tard» L'événement avait eu li^u le dimanche à pnze heures, et nous étions au lundi, à un moment avancé de la journée. Il fallait se résigner ; je perdais un obligeant camarade, et l'État un zélé citoyen.

Cependant je no pouvais plus me contenter d'im souvenir aussi bref et d'une oraison funèbre aussi succincte. Le manuscrit que je vens^is de lire avait créé entre Mongeron et moi un lien de plus. Je le connaissais mieux maintenant; j'avais assisté à cette lutte dans laquelle il succombait. Je n*osais pas le blâmer, tant il me semblait à plaindre ; sa triste fin réparait les torts de son caractère et de son esprit.

Il me restait à remplir un devoir vis-^-vis de ^ veuve, et je m'en acquittai en me dirigeant vers la rue de FOuest. Je m'attendais à trouver au bord de la maison quelques apprêts mortuaires. Il n'en fut rien ; et lorsque je prononçai le nom de Mongeron, le concierge se eontenta de m'indiquer de la main l'escalier qui conduisait chez lui. C'était presque un désappointement : j'avais si bien compté sur une catastrophe, que je ne savais quel maintien prendre en mettant le pied dans l'appartement. J'étais partagé entre la crainte de demander une auÂence à un mort jet celle de traiter comme défunt un homme qui était encore debout. La servante qui vint m'ouvrir m'épargna l'embarras de me prononcer ; sans rien dire, eUe m'introduisit dans le salon.

Ce salon renfermait trois personnes : un vieillard, une jeune fille et une femme. Le vieillard portait le costume d'un villageois aisé ; chapeau à grandes ailes, habit de ratine, où TétofTe n'était pas épargnée, gilet de velours à côtes, croisant sur la poitrine, souliers forts, bas de laine grise, gants doublés en poil de lapin. Je ne pouvais m*y tromper; c'était Grandchamp. Certains airs de famille auraient suffi pour me le fair« reconnaître, quand même les indications du manuscrit eussent ëté moins précises. Près de lui se tenait la jeune fille et je ne me rendais pas compte de ce qu'elle était. Rien dans le récit de Mongeron ne me mettait sur la voie. A son visage qu'éclairait le premier rayon de l'adolescence, on ne lui eût donné que quinze ans ^mais sa taille de reine, son port riche et fier étaient bien en avant dé cet âge et en faisaient déjà une beauté accomplie. Il était impossible de n'être pas frappé des grands airs de race qui. éclataient dans ses traits et dans son maintien .

3i2 ftDOOARD II0N4ÎBR0N.

Quanta lafemme^ je la reconnus sur-le-champ; c'était la belle Mariette, ma voisine de la rue de Nevers. Les années ne lui avaient rien enlevé de son prestige; seulement il s'y était joint à ime dignité mélancolique, une douleur sévère comme celle de Niobé. En vain essayait-elle de se contenir; trop de signes dénonçaient cette souffrance secrète. Ses yeux ne retrouvaient leur éclat, ses lèvres leur sourire que pour Fange gracieux qui remplissait ce salon de sa jeunesse et de sa fraîcheur. Alors Mariette s'animait, renaissait à la joie, et sur son visage épanoui on pouvait lire quelque chose de ce saint orgueil qui rayonne sur le front des mères.

A son entrée dans le salon, une circonstance m'avait surtout frappé; Mariette était entièrement vêtue de noir. Plus de doute, Mongeron avait accompli son sinistre dessein. Mes incertitudes venaient de cesser et j'allais entamer mon compliment de condoléance, lorsqu'une porte s'ouvrit et livra passage à un homme qui fit sur moi Teffet d'une apparition. C'était mon voisin de la rue de Nevers, mon camarade de la dixième. Je crus voir un fantôme ; j'hésitai à reconnaître en lui un vivant. 11 avait de si bonnes raisons pour quitter ce monde, et il avait conduit les choses si loin, quej'eus d'abord quelque peine à comprendre comment il se trouvait là.

Mongeron était accouru vers moi et me serrait les mains avec une énergie qui appartenait évidemment au monde réel.

— Soyez le bienvenu, mon camarade, me dit-il.

Je lui rendis sa politesse, et il me présenta aux personnes réunies dans son salon.

— Madame Mongeron, me dit-il d'abord.

Je saluai Mariette; elle répondit à ce salut avec une dignité empreinte de tristesse et de grâce.

— Mon beau-père, poursuivit Mongeron.

J'avais deviné juste ; c'était Grandchamp ; il ne me restait qu'à connaître la jeune fille dont laprésence était une ^pigme pour moi.

— Mademoiselle 6erthe,dit Mongeron.

Ce nom me frappa; il figurait dans lerécitque je venais de parcourir. Mongeron reprit la parole :

— C'est bien aimable à vous, mon camarade, d'être venu me voir ; bien aimable en vérité.

Je n'y comprenais rien, ce sang-froid, ce naturel me semblaient formerun contraste singulier avec la lecture que je venais de faire.

— Et votre manuscrit î lui dis-je à demi- voix.

Ces mots le firent tressaillir, il se pencha vivement à mon oreille, et me dit avec un air de surprise :

EDOUARD MONGEIION. 31 d

— Vous Tauriez reçu î

— Oui, répliquai-je.

— Étourdi que je suis ! c'est ma faute, s*écria Mongeron; j'avais oublié de donuer contreK>rdre. Bernard ne savait rien.

— Vraiment ? lui dis-je.

— Rien; ce secret reste entre nous deux. Mais, ajouta-t-il en ménageant de plus en plus sa voix, vous devez être bien étonné de me voir. Venez, venez, vous saiurez tout.

Il m'entraîna vers l'embrasure d'une croisée, et assez loin pour que nous ne pussions être entendus; puis il continua :

— Vous avez lu ? me dit-il.

— Oui, répliquai-je.

— Jusqu'au dénoûment ?

— Il est à refai];e, à ce que je vois, et je vous en félicite de tout mon cœur.

— Hélas ! dit-il en exhalant un soupir.

— Et qui a pu vous détourner de ce projet ? ajoutai-je.

— Chut ! mon camarade, pas si haut, je vous en prie; Mariette ignore tout. Et moi-même je suis à me demander comment je me trouve ici et pourquoi je vous parle. Le ciel s'en est mêlé.

— Vous piquez ma curiosité, lui dis^je.

Mongeron jeta un coup d'oeil vers le groupe que formaient les deux femmes et le vieillard. Mariette ne songeait pas à nous; elle était comme en extase devant la jeune fille ; Grandchamp arrangeait et alimentait le feu.

— Vous vous souvenez du point où en étaient les choses? reprit Mongeron d*une voix si contenue, qu'à peine pouvais-je saisir ses paroles.

— Oui, lui dis-je.

— J'étais prêt, j'étais résolu, vous pouvez m'en croire. La servante venait de sortir; je venais de dire à la vie un étemel adieu.

— Eh bien? lui dis-je.

— J'allais en fipir, ajouta-t-il, lorsqu'un violent coup de sonnette retentit à ma porte. J'hésitai un moment ; je voulais passer outre malgré les importuns. Un second coup, plus violent encore, vint à l'appui du premier. J'en éprouvai de l'impatience et voulus savoir qui prenait de tels airs de maître sur le seuil de mon logement. J'ouvris la porte; un homme âgé et vêtu de noir se présenta, et me demanda un entretien. Je voulais m'y refuser, croyant toujours avoir affaire à des gens de loi* 11 insista; je le fis entrer. Maintenant, devinez qui c'était ?

— Je ne m'en fais pas une idée, lui dis-je.

— L'un des premiers notaires de Paris l Lorsqu'il sfe fut

ai 4 iDOUAKD MONGiaON.

nommée je ramenai dans ce salon, et, à peine assis» il tint de sa poche un papier qu'il me donna. — Voici« me.dit^l;, une ^èce qui Yous OQUcerne, Monsieur. «- Moi 4 répondis^je. -^ûui^ touS; Monsieur, s\iouta-t-»il. Je ne pouvais me rendre compte de ce qu'était cette pièce, et comment un notaire de ce rai^ s'était défange pour me la remettre en mains propres. — Mais, lui dis-je avec un mouvement d'hésitation, de qui cela me vient-il? — Vous le verrez à la nature de Tacts^ me répliqua-t-il. -^ Cependant, Monsieur... — Mon Dieu, reprit le notaire^ il n'y a aucun mystèi*e là dedans; c'est de la part du dernier m^nbre de la famille des dlIauteféuiUe.

— D'un d*Hautefeuiile, dis-Je à mon tour, en me ra]^[»elant diverses circonstances du récit de Mongeron.

— D'un d'Hautefeuille, reprit-il. Vous devez compr^oidie l'effet que ce nom fit sur moi. Je regardai le notaire avec défiance. — Quel d'Hautefeuille ? demandai-je. r*- Il n'en restait plus qu'un, répondit gravement le notaire. —C'est Ernest d'Hautefeuille, alors. — Lui-même, Monsieur. — Ernest; il est donc ici ! m'écriai-je. — Il arrive demain, Monsieur; on doit le porter au château de Vauhallan. — Gomment, le porter? — Oui, Monsieur, le porter. Ernest d'Hautefeuille est mort à Rome, et l'on va réunir sa dépouille à celle de ses aïeux. — Et c'est lui qui m'adresse ceci? — Oui, Monsieur; c'est sa dernière Tolonté. -— Son testament? — Une copie de son testamoit; Monsieur, l'original doit rester entre mes mains.

— Singulière coïncidence l lui dis-je.

— Bien singulière, en effet, oontinuia Mongeron. Après m'avoir fourni cette explication, le notaire se leva et .prit congé. Je restai de nouveau seul et libre de donner cours à mon projet. Mais le croiriez-vous? ma force n'était plus la même. Je sentais mon courage chanceler; je me rattachais involontairement à la vie. D'ailleurs, un peu de curiosité s'en mêlait. Je voulais savoir à quel titre d'Hautefeuille avait songé à moi, et si ce n'était pas là un nouvel affront. J'ouviisdonc le testament et en prit connaissance.

— Et que contenait-il ? lui dis-je.

— Lisez-vous-même> me répliqua Mongeron» en me remettant cet acte.

Voici ce que j*y lus :

(( Gomme le nom des d'Hautefeuille s'éteint avec moi, etjqu'il c< ne reste plus de notre, antique maison que des branches col- « latérales, jei crois pouvoir disposer iselon mon coeur d'une « partie de ma fortune, entendant que» sur ce point, ma der-

EDOUARD MONfiKftON. SI 5

« nîère ¥oloiitë soit respectée^ etf chargeant M. ***, notaire à Paa ris, d'en assurer l-exécution.

« Je lègue et laisse à ma bien-aimée filleule Berthe la somme « de cinq cent mille francs à prélever sur le plus net de mes « biens, et sans qu'il puisse être fait sur ce legs ni réductions, (c ni retenues.

« Afin que l'identité de la personne à qui je fais ce don ne « puisse former Tobjet d'un doute, ni donner Heu à aucune « difficulté. Je déclare ici que ma filleule Berthe est née à « Breuillet, près d'Arpajon, le 12 janvier 18... : que le lende- « main 13, elle a été inscrite sous ce nom aux actes civils de « Breuillet, et présentée à Tégtise un mois plus tard, «c'est-à- « dire le 43 février 18..* Ce fut moi qui la tins sur les fonts avec « Mariette Grandchamp, fille de Grandehamp, cultivateur à ce Y^rières. Les témoins de cet acte furent deux membres de « la famille Maréchal, l'un grainetier à Arpajon, l'autre meu- « nier à Breuillet. Annette Maréchal assistait à la cérémonie ; sa (( signature doit figurer sur les registres de la paroisse.

(c Jusqu'à l'âge de six ans, Berthe fut élevée chez les Mare- « chai à Arpajon. Elle ne les quitta que pour entrer dans un « pensionnat de Paris, chez madame""^*, dont la maison est (( située au haut du faubourg Poissonnière. C'est là qu'elle à u commencé et qu'elle achève aujourd'hui son éducation.

« A ce legs, témoignage de mon affection, j'ajouterai ici, pour « Berthe, un dernier adieu, et toutes les bénédictions de mon tt cœur. Que mà^ mémoire lui soit chère, et qu'elle songe à a celui dont le regret s'accroît à la pensée de la quitter.

« Je désire que jusqu'au jour de sa majorité, Berthe demeure <( sous la tutelle de Mariette Grandchamp, sa marraine, aujoiu*- (( d'hui madame Edouard Mongeron. A cette qualité, je joins « celle d'exécutrice testamentaire, et j'espère que madame Mon- « geron voudra bien remplir l'ttn et l'autre devoir. D'ici à la c( majorité de Berthe, la tutrice jouira de tous les privilèges « attachés à cette qualité, c'est-à-dire qu'elle disposera des re- « venus du legs, sans être tenue, en aucune manière, à en rente dre compte. J'adjure d'ailleurs Berthe de se conduire vis-à- « vis de sa tutrice comme elle le ferait vis-à-vis d'une mère, « d'avoir pour elle une tendresse et une déférence sans bornes; « ce sera la seule manière dont elle puisse reconnaître ce que « je fais aujourd'hui pour elle, et satisfaire au vœu le plus cher « de mon cœur.

« Je prie M: Edouard Mongeron de ne point mettre d'obstacle « à ce que cette partie de mes volontés reçoive son exécution.

SI 6 iDOVAKU HONGRBOII.

« Si, pour une cause quelconque, la tutelle ne pouvait être con- « fiée à madame Mongeron, un conseil de famille y poitrvoirait.

« 0 me reste à prendre quelques dispositions qui sont la con- « séquence de ceUe-d^ et doivent avoir leur effet au même « titre.

« Je laisse et lègue à Annette Maréchal^ fille de Maréchal, « grainetier à Arpajon, 20^000 francs, et à son frère, Simon a Maréchal, meunier à Breuillet, une pareille somme.

« Enfin, je laisse à Antoine, aujourd'hui garçon de bureau « dans un ministère, et qui a foit autrefois partie de notre maia son, une somme de 10,000 francs.

« Quibnt au reste de mes biens dont il n'est pas ici disposé, tt il se partagera entre mes héritiers naturels, conformément « à la loi. Seulement je veux que les legs que je viens de faire <c soient prélevés avant tout partage et sans être astreints à aua cun des délais qui régissent les successions en commun.

« Si je meurs loin de Vauhallan, je désire que mes restes y « soient transportés. Je veux reposer près des miens, dans le « tombeau de ma famille. C'est la place du dernier membre de « notre maison.

« A Paris, le...

« Signé : Ernest d'Hautefeuillb. »

En marge on lisait :

« Certifié conforme à Toriginal déposé aux écritures de M* **% ce notaire à Paris. y>

Quand je fus arrivé au bout de cet acte, je lèe retournai vers Mongeron et cherchai à lire sur sa physionomie s'il en avait compris tout le sens.

— Eh bien ! me dit-il; qu'en pensez-vous?

J'étais fort en peine de savoir que lui répondre, et lui renvoyai sa question.

— Et vous-même ? lui dis-je. •

Heureusement, il se fit une diversion qui termina mon enbarras : le bruit d'un événement de famille s'était répandu aa dehors et le salon se remplit peu à peu de visiteurs. C'était pour moi comme un spectacle. La plupart des personnages qui figuraient dans le récit de Mongeron passèrent successivement sous mes yeux.

On annonça d'abord Bernard et sa femme. Le visage de Denise exprimait toute la bonté dont elle était douée et le calme profond où elle avait vécu. Aucune ride sur son front, aucun le« mA ^^^^ ^^ regard. U physionomie de ThéophHe offrait ^ ™emes caractères; jamais couple ne s'était mieux assorti.

tDOUABD MONGIRON. SI 7

D'autres visites succédèrent à celle-là. Dès la Teille, les cousins d'Ârpajon avaient été prévenus par le notaire qu'ils fieraient sur le testament d'Ernest, et ils étaient accourus avec Fcmpressement d'héritiers villageois. J'eus donc Phonneur de voir la grosse Ânnette et le vigoureux Simon^ deux sujets taillés dans le granit^ et qui ne se lassaient pas d'embrasser Mariette.

Au milieu de cette affluence, c'est elle surtout que j'examinais. Elle ne s'était point départie un instant de sa gravité. Même dans les caresses qu'elle prodiguait à la jeune fille^ même dans les douces paroles qu'elle lui adressait^ on voyait régner Texpression d'une plainte, on. croyait entendre la voix d'un regret. Berthe alors se jetait dans ses bras et semblait vouloir guérir cette blessure cachée à force de tendresses. Du reste, une fois que les Maréchal furent présents, la jeune fille se vit obligée de se partager. La grosse Annette était tombée en extase, et Simon demeurait ébahi.

— Le beau brin de fille ! disait le meunier. Qui m'eût dit que cela pousserait si vite !

— Dis-donc, Simon, t'en souviens-tu? ajoutait Annette. Quand on pense qu'elle était blonde, tout enfant. Mais blonde comme les épis! Vois donc comme ces cheveux sont foncés à cette heure?

— Brune ou blonde, c'est toujours une merveille, ma sœur! Dame 1 elle partait pour cela! Elle était si mignonne étant petite.

Cependant l'assemblée était au complet, et ma curiosité avait eu le temps de s'exercer. Mongeron devait faire aux parents d'Arpajon la lecture du codicille et les mettre au courant de leurs droits. On peut se former dès lors une idée de l'impatience du frère et de la sœur. Ils connaissaient le montant du legs qui les concernait ; mais avec la subtilité ordinaire des villageois, ils s'imaginaient qu'ils trouveraient encore dans quelque coin du testament un petit article en leur faveur. D'ailleurs n'eussentils que leurs 20,000 francs chacun, ils étaient bien aises de savoir le pourquoi et le comment, et de jeter, comme ils disaient, un coup d'œii sur le fond du sac.

Je compris que ma présence ne pouvait que troubler cette scène, et je songeais à me retirer, lorsque la porte du salon s'ouvrit brusquement devant un homme qui fit son entrée avec impétuosité. Sans tenir compte du cercle nombreux qui garnissait le salon, il courut droit à Mongeron.

— Victoire, mon cher, victoire! s'écria-t-il.

A ces allures pétulantes, à ce langage pittoresque, je crus reconnaître Frédéric. C'était lui en effet.

318 EDOUARD HOlf GIRON.

— Qu'y a-t-ilt qu'est-de? dit Hongeron. Vous avez i'aîr d'un événement.

— J'ai vaincu Manheim^ mon cher; j^ brisé ce granit! Il nous accorde trois mois de délai.

— N'est-cte que cela ? répondit Hongeron.

*- Merci ! s'écria Frédéric ; comme si ce n'était point assez ! Trois mois^ mon cher; mais c'est l'éternité. Dans trois mois il peut arriver dix tremblements de terre. Alors comme alors.

Cette apparition complétait ma série. Je pris discrètement congé de Mongeron et gagnai le corridor. Un homme écoutait aux portes et j'aurais parié que c'était Antoine. Cependant mon ancien camarade de la dixième m'avait suivi dans ma retraite, et, ne voyant en cela qu'un acte de politesse, je l'engageai à ne pas aller plus loin.

— Nous avons encore à causer, me dit-il.

11 me conduisit sur le palier de son logement, comme sH eût voulu se mieux garantir des oreilles indiscrètes. Quand il se fut assuré de son terrain, il reprit la parole :

— Vous ne savez pas tout, me dit^il.

J'attendais ce mot, et il me fit plaâsir. Difficilement on pouvait croire que Mongeron se fît illusion sur l'origine et le caractère des bienfaits que le testament d'Ernest d'Hautefeuille répandait sur les siens. Les accepter tacitement supposait ou une simplicité poussée jusqu'au ridicuié ou une capitulation qui lui eût fait peu d'honneur.

— Achevez alors, dis-je en lui répondant; je vous écoute. Mongeron reprit avec gravité :

— Au testament était jointe une lettre; et à cette lettre Mariette a ajouté des aveux complets ; voilà ce qui a arrêté mon bras. J'ai promis de vivre et d'oublier.

^ Allons, tant mieux ! lui dis-je, en croyant la confidence achevée.

—-Attendez, ajorila-t-îl; le hasard tous a livré mon secret, je veux que vous n'ignoriez rien. Quand le notaire fut parti, je lus la lettre d'Ernest. 11 me racontait tout, et plaçait son récit sous sa foi de gentilhomme. Mariette n'a eu qu^n jour de faiblesse, une heure de surprise, et sa vie en à été l'expiation. Le repentir a suivi de près la faute et ft failli la conduire au tombeau. Depuis qu'elle m'appartient, sa conduite a été sans tache, et je ne lui étais rien quand elle a failli. Elle a manqué de confiance, c'est son seul tort, et elle en est loyalement convenue.

— Elle aussi? lui dis-je.

— Oui, ajouta Mongeron. La mort d'Ernest la déliait ; elle a

pu tout avouer. Si vous aviez vu avec quelle grandeur elle s'accusait ; avec quelle noblesse elle a mis son 8<»rt à mes pieds ! Il faut croire qu'elle avait le pressentiment de mes projets^ car jamais je ne l'ai vue faire tant d'efforts pour me rattacher à la vie. Sa voix avait un accent de supplication qu'en aucun temps je ne lui ai vu prendre. A la suite de ses aveux elle ajouta :

— Edouard^ j'en prends le ciel à témoin^ depuis que nous sommes unis, il n'est pas un de mes actes, une de mes pensées dont j'aie à rougir. Si je ne t'avais pas vu si susceptible^ je t'aurais tout dit^ et nous aurions supporté en commun la situation affreuse que ma faiblesse m'avait faite. Tu m'aurais donné de la force contre mes remords ; tu m'aurais rendu ma ûUe que je voyais avec douleur livrée k des mains mercenaires. Au lieu du deuil qui a plané sur notre maison, nous aurions eu^ comme les Bernard, des jours tranquilles et heureux. Mais j'ai craint tes déâances^ j'ai craint tes colères. Et puis, Edouard, ce secret n'était pas seulement à moi, un autre y était pour moitié.

— Ce sont là des sentiments vrais, di&je à Mongeron.

— Comment voulez-vous que j'y pusse résister, poursuivit-il; et lorsque Mariette, me prenant les deux mains et me regardant avec une expression touchante, a ajouté : — Edouard, tu voulais nous quitter! — Mais non, luixépondis-je en essayant de me défendre. — Tu voulais nous quitter, te dis-je, tout me le prouve. Voyons, mon ami, n'est-ce pas assez de deuil autour de nous? Yçux-tu donc laisser sur cette terre deux pauvres femmes qui ne sauront plus sur qui s'appuyer? Vis pour nous, Edouard, je f en conjure, ajouta-t-elle d'une voix suppliante.

— Et que lui avez-vous répondu?

— Je lui ai répondu : Tu le veux, Mariette, eh bienl je vivrai. Berthe sera ma fille.

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