‹ Pierre MoutonChapitre 49 sur 50 · LA CHUTE · texte numérisé non relu

LA CHUTE

J'obéis religieusement aux dernières volontés de ma tante. Sa dépouille mortelle fut transportée à Verrières, et, après un service funèbre, inhumée auprès de celle de Pétermann. Ma pauvre mère fut inconsolable de cette perte. La maison lui paraissait vide, depuis que sa sœur ne ranimait plus. Thérèse sans Brigitte ressemblait à un corps d'où la vie est absente. Aussi la vis-je dépérir insensiblement, et, à quelques mois de là, une courte maladie Tenleva de ce monde, que sa^^pensée n'avait jamais habité.

SJue de deuils coup sur coup! Que de ruines autour de moi! Je voyais disparaître ce qui m'était cher, et restais seul avec mes regrets, avec mes plaies secrètes, avec mes embarras d'argent. J'avais beau envisager l'avenir par tous les côtés, je n'y apercevais rien qui pût me faire espérer un sort meilleur. Point de port au bout de ce naufk*age ; pas la moindre lueur à cet horizon ténébreux ; j'étais frappé d^un ii^évocable arrêt. Qui pouvait me rattacher à l'existence? Les joies de mon intérieur? elles étaient anéanties sans retour. Les chances du service public? j'avais de mes mains brisé ma carrière. Au milieu de cette solitude et de ce délaissement, il ne me restait plus que les Bernard, sur qui mon œil pût se reposer avec plaisir et confiance. Hors da là, je ne voyais qu'embûches et visages ennemis.

Denise s'était aperçue du brusque changement qui avait suivi ma découverte, et souvent elle me pressait à ce sujet. Elle voyait son œuvre de réconciliation compromise; elle voulait en connaître le motif. €ette fois je sus insister; où m'eût conduit une nouvelle confidence? La conduite de Mariette portait Fempreinte d'un calcul si profond, d'une présence d'esprit si grande,

t9S toOOAlD HOHCnOR.

que le sOence et l^nbli étaient désonuais mon seul reoouis. Quelques Inufamces qn*y mît Denise, je demeurai impénétrable et sus me contenir.

— Vous aves encore dans la tête des papillons noirs, me disait-elle; je le vois à Totre visage, monsieur Edouard.

— Moi, lui répondais-je, Denise? mais non) Mo^ :nsage a tort, s'il vous dit cela.

Je compris pourtant qu'il fallait s'observer davantage et j'y apportai tous mes soins. Quelle tâche afi&euse ! Jouer l'homme heureux quand on a la mort dans Tâme^est une torture que je ne souhaiterais pas à mou plus cruel ennemi.

Mariette n'avait d'aiUeurs qu'à se louer du système que je suivais à son ^;ard; tout ce me j|e lui enlevais eh affection, je le lui rendais en procédés. î^y apportais de la coquetterie et presque du calcul. Cependant ce nouveau plan de conduite ne pouvait réussir qu^à iwe con^tUm,yC'est s^m ma femme ignorerait mes embarras ^uancierç. A. ce prix seulement je conservais les honneurs de la position;'instruite des S^ii^ji Mariette reprenait ses avantages* Ce fut pour moi un grand sp^ci q^ de tenir mes affaires d*argen1; hors de sa portée. Un xien (louvait tne trahir : il suffisait d'une lettre, d'une visite^ d'un mot* Du côté des Bernard, ma sécurité, ^tait complète. Le digne homme avait oublié qi^'U était mon créancier, et quand je, lui remettais son semestre d'intérêts, il avait Tair de s'étonner de cela comme d'une renti^Q. imprévue. Quant |i Denise^ ç'çt^t une anfûe sûre et un cœur délicat; elle compuenait ce que ia.4i^réUpn ajoute de prix à un service* Bfia seule crainte, était. ,du c^t^ de C4^ bajaquier maudit entre les mains duquel mon ^toÛ^ i^>y£4t.fait toqiber. Squvent il me menaçait d'un recpùrsau papier timbré,, et, pour déranger mes p|ans> il eût suffi d'une:»§signatipn laisséiç à uptre domicile commw. ., ;. ,

Gette^pei^eiiitén'ayaitpafs échappé ^ ^hop][^ne qui me tenait dans ses serres, e^il l'hait /exploitée avieo un art infernal pour accroître la sppmy» de. inest^am^pe^* Le: tribal me^iisupl qu'il prc^levait sur: n^n traitement avait ^té peu à.pisu pqrté au^dophle, et daps le,cours de quelques années le principal de- la créajice s'était élevé de 2,000 à 5,0j)0iCrK L,e d^Qi^fie^^ga^gment que j'avais souscrit^ stipulait cette scdB^oie. IVir qi^ea combinaisons avaitril ,pu en arriver, là? c'est oe que j'iguore ; je n'allais plus chezL Maîiheim que c9mmeleil9étail.yA àTaba^oir, sans itutre force, que eelie de la r résignation* J^om de le touohejr> cette attitude le rendait plus iftproi et plus.,.défiant;. il prenait une fort mauvaiseiidée d'un hqnunfê qui se défendait si mal, ^et anx

ÉDOUABD HONOEBOlf. «99

blessures d'argent il ajoutait alors des blessures d'ampui^propre.

Telles étaient les épreuves auxqueUes j'étais soumis. Pour conjurer les exigences du banquier, il fallait avoir recours à des négociations sans fin. Frédéric intervenait aloris, se posait en médiateur et rudoyait Manheim, qui cédait après une brillante résistance. Une nouvelle trêve se concluait, et toujours à mes dépens. Je ne sais à quoi je ne me serais pas résigné pour sortir de cette situation. Une marche sur des charbons enflammés m'eût semblé moins douloureuse que cette course à travers des difficultés d'argent. J'étais prêt à tout oser pour me tirer de là ou achever ma perte. L'occasion s'en offrit bientôt ; ce fut encore Frédéric qui ngie mit sur la voie.

Frédéric, en sa qualité d'agioteur ruiné, n'avait pas perdu de vue les mouvements de la Bourse. 11 s*y intéressait, Û s'y associait quelquefois. Sa spéculation l'avait mis en rapport avec les intermédiaires obscurs qui traitent ce que l'on nomme les petites affaires de la coulisse. 11 aimait à savoir quelles exécutions avaient signalé la fin du mois, et trouvait dans ces disgrâces de quoi se consoler de la sienne. C'était le rôle du marin, qui, sauvé des périls de l'Océan, contemple diu rivage les effets de la tempête et le tumulte des flots. Frédéric suivait les oscillations de la Bourse du même œil, en homme du métier, en artiste.,

Or, il arriva un moment où ce sang-froid du spectatçur Tabandonna; à la fièvre des actions industrielles avait succédé la fièvre des chemins de fer. Je n'ai pas à raconter ce qu'elle fut et à quels excès elle donna lieu. Il y eut un moment où l'émotion la plus vive du pays fut tournée de ce côté. Avec quelle anxiété on consultait les pulsations de la Bourse!. On eût dit le salut du royaume intéressé dans les destinées de l'Orléans, dans les éventualités du Lyon, dans les grandeurs et la décadence du Strasbourg ! Une invasion, une peste, une rupture avec le continent, un tremblement de terre dans];nos colonies, n'auraient offert qu'un intérêt bien secondaire auprès du mouvement de ces actions libérées ou non libérées, cotées au parquet ou dans la.coulisse ; émises avec prime ou au pair, sous la garantie de grands personnages ou de financiers de pacotille.

Voilà dans quel tourbillon j'allais être entraîné, Frédéric aidant. Frédéric était mon mauvais génie : il insista si bien que de nouveau je cédai.

Dire comment.il put transformer en joueurs sérieux des .hommes qui, comme nous, n'avaient ni fortune ni crédit serait un récit superflu. 11 y parvint, voilà l'essentiel ; rien n'était impossible à son génie et à son audace. A côté de lui, il est vrai

300 EDOUARD HONGBRON.

figuraient des spéculateurs qui n'offraient pas une consistance plus grande. Ce voisinage enhardit Frédéric; il se dessina en grand. Une veine heureuse le mit en crédit; il en profita pour se lancer mieux enore. Tétais son associé; mais il opérait seul. Pendant deux semaines^ il fut le roi de la Bourse ; il la remplit du bruit de son nom. Les courtiers l'assiégaient ; on l'accablait de carrés de papier qui représentaient des sommes énormes. Il prenait du Nord^ échangeait du Strasbourg contre de l'Orléans^ voyait le Rouen à la baisse, et à la hausse le Saint-Germain.

Cependant cette audace même mlnquiétait; j'aurais préféré une marche plus prudente. Toutes les fois que je voyais Frédéric, j'essayais d'obtenir de lui qu'il liquidât nos opérations, et me mît hors de page. Quand je parlais ainsi, il me prenait en pitié.

— Renoncer, Mongeron ! renoncer quand nous tenons notre fortune ! Voyez un peu si quelqu'un recule d'une semelle autour de nous 1 Vous voulez donc me déshonorer, mon cher?

J'insistai ; mais ce fut en vain, Frédéric avait le haut bout, il était le maître ; il s'obstina malgré moi. Tant que le flux monta, les choses allèrent à souhait. La fortune nous portait, nos bénéfices s'accroissaient à vue d'oeil. Malheureusement une panique affreuse nous surprit au faîte même de nos prospérités. Nous étions chargés d'actions de toutes les couleurs et de toutes les origines. Je fus d'avis de réaliser sur-le-champ ; Frédéric m'écouta avec un sourire de compassion. La baisse fit des progrès ; nous nous trouvâmes sur la limite de nos profits. Je conseillai encore de vendre ; Frédéric aima mieux lutter contre le sort. Nous arrivâmes ainsi au jour de la liquidation, sous le poids d'une dépréciation énorme. Il fallait prendre livraison ou subir un report onéreux. L'état de nos finances ne nous permettait de faire ni l'un ni l'autre. Nous fûmes exécutés, i^nr me servir du mot usuel. J'en étais pour douze mille francs de perte.

— Quand je pense, dît Frédéric en se frappant le front, que nous avons eu cinquante mille écus dans les mains !

— Malheureux, m'écriai-je, poiu'quoi les avez-vous laissés échapper ?

Ainsi se termina cette campagne ; elle était pour moi le coup de grâce. Désormais rien ne pouvait m'en relever. Trois mille francs à Bernard, cinq mille francs à Manheim, douze mille francs de différences de Bourse, c'était vingt mille francs de passif. Je me serais vendu comme esclave que je n'aurais pas trouvé cette somme. 11 ne me restait plus qu'à rendre au sort le défi qu'il me jetait et à me dérober par un acte décisif à la position qu'il m'avait faîte.

EDOUARD MOIIGIROIR. dit

Cependant nos opérations n'avaient pu se poursuivre sans quelque bruit, et Manheim s'en était alarmé. Tant que la fortune nous fut propice, il attendit ; mais à peine eut-il apprîs notre débâcle, qu'il se répandit en propos menaçants. Cette fois sa colère était sérieuse. 11 n'était plus mon créancier unique ; je ne lui appartenais désormais qu'à demi. Manheim ne put s'accoutumer à cette idée. 11 avait tellement pris Thabitude de me considérer comme sa propriété exclusive^ que l'idée d'un partage le mettait hors de lui.

— Mon cher^ me dit Frédéric en me rencontrant un jour sous le péristyle du ministère ; que je vous trouve donc à propos ! J'allais monter chez vous.^ve2s*votts ce qui se passe ?

— Non, lui dis-je.

— Manheim se fâche pour tout de bon^ mon ami ; mais pour^ tout de bon. C'est le gros mal^ j'en ai peur.

— Mais quoi, encore !

— Que sais-je^ mon garçon ? tous les ingrédients ordinaires. L'affaire est chez Thuissier ; ces gens-là n*y épargnent rien. D'abord saisie de votre traitement et retenue jusqu'à la limite de la loi.

— Ah ! mon Dieu I m'écriai-je^ quel scandale dans les bureaux ! ,

— Ce n'est rien, mon cher, il y en a plus d'un dans ce cas^ moi tout le premier. Si vous en étiez quitte pour si peu, ce serait du bonheur. Mais il y aura saisie chez vous, saisie du mobilier.

— Chez moi, m*écriai-je d'une voie égarée ! Mariette saura tout.

— C'est la moindre des choses, Mongeron. Qui n'a pas passé par là? Moi, par exemple! Mais le plus dur, ce sont les gardes du commerce et Clichy.

— Clichy ! Clichy î la prison pour dettes ! dis-je avec amertume. Cest mon dernier coup. Maintenant je ne crains plus rien ; la mesure est comblée.

Il y a une limite où le désespoir puise une force dans son excès même; j'en étais là.

— Mongeron, me dit Frédéric en me quittant, je verrai Manheim, je tâcherai d'arranger encore cette affaire. Comptez sur moi ; j'y veillerai.

Je restai seul et en me retournant j'aperçus Antoine à queU ques pas de moi : il avait dû nous entendre. Dans le courant de la journée, il me demanda à soriir et à se faire remplacer. J'y consentis avec plaisir. Ce garçon me gênait, mHnportunait ; son

sot EDOUARD MOMBRON.

seirice prenait de plus en plus un caractère d'assiduité iàtîgante. Le soir^ en rentrant au logis, la première personne que j V perçus^ fat encore Antoine. U était dit que je ne pourrais iamais m'en délivrer complètement. Je gagnai le salon et^ assis sur un fauteuil près du feu, je continuai à m'abandonner aux pkis sombres projets. Ma décision était prise et je Tenviso^^ sans effroi. Nulle autre issue ne s'offrait à mes embarras et à mes misères. Déjà j'y trouvais une certaine douceur^ un répit^ un apaisement, lorsqu*en relevant les yeux vers la cheminée j'aperçus uxk pli volumineux qui couvrait une partie du marbre. Je le {Mis; il portait mon adresse, je le décachetai; C'était une simple enveloppe, renfermant vingt mille francs en billets de banque avec ces mots :

« A Monsieur Môngeron, avec. prière de l'accepter à titre de « prêt. Il suffira, lorsqu'il sera en mesure de s'acquitter» de rec( mettre pareille somme aux hospices. L'auteur de l'envoi ne se « fera jamais connaître; il faut renoncer à en faire la restitu- « tion entre ses mains. »

Ce service étrange et les circonstances plus étranges encore qui l'accompagnaient^ me jetèrent dans une surprise profonde. Vingt mille francs, c'était précisément le montant de ma dette. Quel pouvait être cet inconnu qui n'ignorait rien. de mes affaires? Puis, comment cette lettre se trouvait-elle sous ma main? Gomment Mariette ne l'avait-elle pas aperçue? FaUait-il la lui montrer ou bien la garder pour moi? Voilà à quoi je réfléchissais quand ma femme entra. Je n'avais pas eu le temps de recueillir les billets de banque; elle les vit épars sur la table où je m'étais accoudé. ,

— Bonsoir, mon ami, me, dit-elle, en prenant place près de moi. Dieu l comme te voilà riche aujourd'hui.

Je ne pouvais plus reculer; il fallait llnitier au mystère. Je lui présentai Tenveloppe dans laquelle les billets se trouvaient renfermés.

— Tiens, lis» lui dis-je,

- -— O^i'est-ce? me répliqua-t-elle en repoussant la lettre par un sentiment de discrétion; un héritage,. peut-^tre?

— Non, lui dis-je, lis et tu verras.

Elle se décida à prendre l'enveloppe, et dès qu'elle y eut jeté les yeux elle tressaillit; puis peu à peu sa p)iysionomie se chargea d éclairs menaçants. Enfin , elle releva la tête avec une indicible fierté et me dit :

— As-tu compris^ Edouard?

ÉDODABD KOmnCHf. B03

— Paa encore, xépliquai-je.

— C'est uij ojitrage | s'écrwrtralle.

Je la regardais avec étollne^lç^t et sans trop la comprendre. Elle rama^a les billets épars et les remit dans Tenveloppe qu'elle essaya d'assujettir.

— De qui cela peut-il ve^ir? lui dis-je^ nous le reûTeirions.

— Je m'en charge, dit-elle en sortant.

Quelques minutes après , elle reparut, mais plus calme, et comme si elle eût été aux regrets de reqipoptem^ doni j'ayais été le témoin, elle ajouta :

— Mon ami, combien j'ai été folle tout à Theurel Allons diner et oublions tout ceci. ;

— Et cette lettre, et ces billets? lui disrje. . .

— On se sera trompé de nom, Edouard; le concierge s'est chargé de retrouyer.le porteur. .

C'était une mauvaise délE^aite et je ne m'en payai pas. Je voulus parler à. AntQiçe; il venait de ciortir. En le revoyant au bureau le lendemain je le regardai d'un œil sévère :

— Antoinf3„lui dis-jej, seriez- vous. encoce, par hasard, au service des d'Hautefeuille?

— Les d'HautefeuiUe, MiQnsiettr> répliqua le «garçon avec un profond ^çu^pir ! Hélas! il n'y en a plus, ici, et bientôt il n'y en aura plus nuUe.p^^t. Le vieux marquis est mort, vous le savez.

— Et son petit-fils !

— - M. Ernest, n'est-<^ pas? Eh bien I il est parti hier pour ritaiie. 11 y emporte une maladie de cœur; les médecins l'ont condamné.

l'adibc.

La foudre.éclata. Un matin, en arrivant à-mon bureau, j*y trouvai une lettre du caissier du Trésor, qui me donnait avis d'une saisie-arrêt signifiée la veiUe ; la partie disponible de mon traiteiçentse ti;ouyait frappée par cet exploit. A cette lectyre, je sentie tout mon sang se figer. C'était moins le fait en lui-même qui m'accablait, que lei^candaie dont j'étais menacé. Désormais, aux yeux de Tadmiaistration, j'idlais poirter, écrite sur le front, la qualités d'insolvaUe; j'entrais dans la. catég(Nrie des employés qu'une iuQonduite notoire signale aux sévérités des chefs, et qui doivent, leur maintien sur les cadres à un seul et triste sentiment, imetpléraii^ wUée 4e m^ris. .

De toutje jour je ne quittai pas mon cabinet» Il me semblait

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que mon 8tigmate,était déjà public^ et je ne me sentais pas le courage d'affronter le blâme silencieux qui s'attache aux positions équivoques. Je trouvai dans un travail pressé un prétexte pour ne pas me montrer comme de coutume et causer avec les voisins. Ù n'était pas jusqu'à la vue d'Antoine qui né me pesftt ; je le tins éloigné de moi. Quand Theure fut venue de sca*tir des bureaux^ j*y apportai des précautions puériles^ écoutant les bruits des corridors et attendant que le gros des employés eût opéré sa retraite; puis je m'échappai comme aurait pu le faire un criminel en dirigeant de tous côtés des regards inquiets.

Chez moi, une nouvelle épreuve m'était réservée; tout conspirait à la fois. Un acte d'huissier m'assignait devant le tribunal de commerce : M anheim entrait dans la voie des exécutions. Par la nature des titres qu'il m'avait fait souscrire, je tombai sous la juridiction consulaire, prodigue de la contrainte par corps. Si jamais fiction fut évidente, c'est celle-là.

Quoi qu'il en soit, je me trouvais sous le coup de ce régime de rigueur : ma personne allait servir d'otage à mon créancier. Ce ne fut pas ma crainte la plus vive; je songeai d'abord à Mariette. Était-elle informée de ce qui sepassait? avait-elle pénétré le secret de ma position? Je l'examinai, et ne découvris sur son visage que son calme ordinaire. Seulement, elle se montrait plus tendre pour moi, plus prévenante, plus attentive; on voyait qu'elle cherchait à gagner ma confiance, à provoquer des aveux. Je me refusai à lui donner le spectacle de ma chute; je fis, pour me contraindre, un suprême effort.

J'ignore si Mariette pénétra au fond de ma pensée ; ce qu'il y a de certain , c'est que son affection en parut redoubler. Dans tout autre temps, c'eût été plus qu'il n'en fallait pour me rattacher à la vie; alors il était trop tard. J'en étais arrivé à ce moment où l'espoir se retire du cœur de l'homme. Que n'avais-je pas enduré? La trahison, les embûches, les souffrances du cœur et celles de l'esprit, les blessures de la gène«et celles de la vanité. C'était assez.

Pour un esprit mal fait, le bien même chuige de nature. Dans les attentions de Mariette, je n'apercevais qu'un raffinement de cruauté. A mon sens, il fallait y voir les égards que l'on accorde à un condamné, les soins que les sauvages ont pour leurs victimes. Si l'on me parait de fleurs, c'est que le sacrifice était proche et que je ne pouvais pas y échapper. Sous l'empire de telles idées, aucun abandon , aucun élan n'étaient possibles. Tallais finir seul, comme j'avais vécu, concentré dans mes haines, et n'ayant su ni les oublier, ni les venger.

Cependant j'avais encore quelques semaines deTant moi. Si expëditive que soit la procédure commerciale^ elle entraîne cependant certains délais; c'était ma dernière trêve^ et j'en profitai. Je ma rendais toujours à mon bureau^ mais je m'y renfermais dans un isolement dont rien ne pouvait me faire sortir. Plus de relations en dehors du service ; je menais une vie murée au milieu de mes dossiers. Ce fut alors qu'il me vint dans l'esprit d^écrire Thistoire de ma vie, d'en raconter les vicissitudes et les tourments. Qui sait? peut-être ce récit inspirerait-il un peu de répugnance pour une carrière abreuvée de tant de maux. K tort ou à raison, j'imputais une partie de mes malheurs aux servitudes de la vie administrative, à ce cercle de fer dont elle enlace les habitudes et les intérêts. Qui ne sait pas se comprimerj s'y brisej et c'était mon destin ; j'en sortais brisé.

J'écrivis donc, et ce retour vers le passé me causa un soulagement réel. Il me revenait parfois de cette excursion dan^ les années de ma jeunesse quelques bouffées d'air frais^ quelques parfums d'aubépines ou d'acacias. Je me retrouvais au temps cil je longeais les claies de roseau qui servaient de clôture aux jardins de Grandchamp. Je revoyais les serres ganiies de cactiers en fleurs^ les melonnières et leurs brillants produits^ les longues haies de groseilliers^ les tonnelles chargées de liserons , puis le noyer témoin de mes ruses d'amour^ enfin à l'horizon , les bois de Verrières^ encore pleins de nos ébats innocents et de nos voix joyeuses. En remontant vers cette époque souriante de ma vie^ je me trouvais moins à plaindre et à demi consolé.

De loin en loin je recevais la visite de Frédéric; il continuait son rôle de médiateur et venait m'informer du résultat de ses démarches. Manheim se montrait inflexible, il ne voulait entendre à rien. C'était d'ailleurs chez lui un système bien arrêté : dès qu'une de ses affaires se trouvait entre les mains des gens de loi^ il leur en laissait la responsabilité et le souci.

— Ce n'est pas un homme, me disait le brillant employé, mais bien quelque loup qui en a pris la toiurnure. 11 n'en démordra pas, Mongeron, il ne reculera pas d'une semelle. Il vous conduira à Clichy.

— Je suis prêt, lui dis-je d'un ton ferme.

Ainsi il était certain que le banquier épuiserait son droit. Ce qui n'était pas moins certain, c'est que je ne subirais pas cette dernière honte et demanderais à la mort un abri contre la prison. Les habitudes régulières d'un employé le laissent sans défense contre des poursuites ; il ne saurait se dérober aux conséquences d'un jugement. C'était à ce moment que j'ajour-

306 tMCkm HONGnON.

nais mon désespoir et la limite que j'assignais à ma résignation.

La veille du jour où j'allaisètre |>lacé so«s le coup d'une sentence exécutoire^ je tIb entrer Bernard dans mon bureau. Parmi mes créanciers, seul, il m'avait généreusement et noblement secouru^ et, en fuyant une vie odieuse, j'emportais son gage et l'unique garantie qui lui restât. Combien il avait falhi de travaux ingrats pour amasser cette somme ! que de temps, que de veilles, que de privations! Cette pensée corrompait jusqu'au triste bonheur que me promettait l'oubli de mes peines. Au delà même de ce monde, je me voyais poursuivi par le remords d'avoir ruiné un ami et de le quitter sans lui avoir demandé grâce de ce manque de foi.

Dans cette disposition d'esprit, on devine ce que la présence de Bernard devait me causer d'angoisses. Je lui Verrai tristement la main et le fis asseoir sans trouver un mot à lui dire. De son côté, il ne paraissait pas moins embarrassé, et cet étrange silence dura pendant quelque t^nps. Il faut que je l'avoue, j'eus une crainte, c'est que B^nard, averti par le bruit que faisaient mes créanciers, ne vînt me témoigner des inquiétudes au sujet de son titre. Au fond^ rien n'eût été plus légitime, et ses premiers mots furent de nature à m'affermir dans ce soupçon.

— Mongeron, me dit-il, en agitant la tête avec une expression de mélancolie, je sais ce qui se passe.

Je ne lui répondis pas ; j'attendais de connaître toute sa pensée, prêt à m'écrier :

— Quoi ! vous aussi, Bernard!

Le digne homme n'avait pourtant ni les allures, ni la physionomie d'un créancier ombrageux.

— Vous avez eu tort, Mongeron, bien tort, me dit-il.

— Hélas! m'écriai-je.

— Pourquoi ne pas vous en ouvrir à vos amis ! Nous avez-vous trouvés sévères, Denise et moi ! Allez, elle vous en veut beaucoup, Denise !

— Vous avez là une digne femme, Bernard, lui dis-je.

— Une digne femme, Mongeron, vous l'avez bien nommée. Tenez, c'est elle qui m'envoie ici. Si vous saviez combien vos peines la touchent; elle n'en dort plus.

— Oh ! mes amis, mes bons amis! m'écriai-je avec attendrissement.

— Écoutez, Mongeron, tant qu'on a vie et santé , rien n'est perdu. C'est ce que me ^ait tout à l'heure Denise. Va trouver M. Edouard, a-t-elle ajouté, et fais-le causer. 11 n'y a rien de mauvais comme de rester seul sur son chagrin. Confesse-le,

iDODARD MOHGBEON. 307

Théophile, confesse-le. Voilà ce que pense Denise^ et elle a raison, Mongerpn. Vous devriez vous confier à vos amis.

— A quoi bon, Bernard, quand le mal est irréparable?

— Qui le §ail? Et tenez, Mongeron, c'était encore Tavis de Denise. Théophile, m'a-t-elle dit, serre-moi4e de près, M. Edouard; il faut qull se déboutonne^ entends- tu? Et puis, mon Dieu, s*il a encore quelques petits ennuis d'argent, — et , en disant ces mots, Bernard baissait les yeux et rougissait comme un coupable, — si donc il a quelques petits ennuis d'argent, eh bien l mon homme, dis-lui qu'il nous reste trois à quatre billets de banque à son servioe, et qu'il ne se gène pas.

Je sentais les larmes me gagner ^t na savais pluseomment répondre à de tels témoignages de dévouement :

— Mes amis, dis-je en me levant, qaeknobles cœurs vous êtes !

— Acceptez-vous, Mongeron? reprit Théophile en insistant et en portant la main- vers Tune des poches de son habit.

Je compris le sens de ce geste et arrêtai le bras de Bernard :

— C'est impossible, lui dIs-je.

— Impossible ! comment impossible ! rien de plus simple au contraire, Mongeron; vous allez voir.

Il essaya d'exécuter le mouvement qu'il avait commencé, mais je le contins.

— Non, Bernard, dis-je, non; c'est très-sérieusement^ et sans appiel.

L'accent que je donnai à ces mots avait quelque chose de si résolu, que Bernard n'osa {dus insister; il laissa tomber sa main avec un sentiment de tristesse.

— Mongeron, Mongeron» me dit-il, savez-vous ce qui va arriver de tout ceci ? C'est que vous vous brouillerez avec Denise.

Ce fut le dernier assaut qiie j'eus à essuyer. Voilà pourtant les cœurs que j'allais quitter. De son côté, Mariette semblait avoir aussi de tristes pressentiments. Jamais son œil ne s'était attaché sur le mien avec une mélancolie plus profonde. Je voyais s'y réfléchir une tendresse réelle, une affection vraie. On eût dit qu'elle cherchait à me rattacher à la vie par les souvenirs qui me l'avaient rendue chère autrefois. Elle n'osait me presser, et apportait daps l'entreitien une .réserve infinia; mais il .y avait dans son accent je .ne sais quoi de caressant . qui résonnait à mon oreille comme un écho du passé et une promesse pour l'avenir. Souvent cette voix, de plus en plus adoucie, allait jusqu'au ton de la prière, et semblait implorer un pardon. Je ne saurais dire à quel point ce changement me toucha. Malheureusement, le remède arrivait trop tard, et ne pouvait rien sur la blessure.

SOg ÉOODAKD MOHMROff.

Je touchais au jour fatal. Le lundi matin je devais passer de la main des recors dans l'antre expiatoire de la Dette. Mais le dimanche m^appartenait encore ; je pouvais en disposer librement. Mariette avait promis à Grandchamp d'aller passer la journée à Verrières ; je restais seul avec une jeune servante^ que, sous le moindre prétexte, je pouvais écarter. Rien ne troublait donc l'aocomplissement de mon projet.

Le dimanche matin, ma femme se leva au jour; il fallait qu'avant sept heures elle se trouvât rendue au bureau des voitures. Que l'instinct est puissant ! Ordinairement, Mariette terminait ses préparatifs en un clin d'œil, et avait hâte d'être sur les lieux. Ce jour-là, elle ne pouvait -se décider à quitter la maison ; elle sortait et rentrait à chaque instant, comme si elle eût oublié quelque chose. Quand elle me fit ses adieux, ce fut avec une tendresse telle que je me sentis vaincu. Si elle eût dit un mot, je me serais jeté dans ses bras, et l'aurais prise pour confidente de mes combats.

Enfin elle partit, et je retrouvai ma fermeté. Où m'eût conduit une expûcation? Avant, comme après, les choses restaient les mêmes. Ma vie n*en était pas moins troublée sans retour. Dans ma carrière, point de situation digne, je n'y pouvais plus désormais marcher le front haut. D'ailleurs, les gardes du commerce étaient là^ ils allaient se montrer sur le seuil de mon logement et m*imprimer une dernière et inefiaçable souillure.

J'arrête ici le cours de ce récit ; il renferme ma vie entière jusqu'au moment décisif. Il est neuf heures du matin ; c'est à onze heures seulement que je puis renvoyer le seul témoin qui me gêne. D'ici là, je laisserai courir ma plume aU hasard.

Neuf heures et demi. — Tout est prêt ; je vais bientôt demander pardon à Dieu d'avoir disposé de moi et de m'être retiré du combat avant Theure assignée par ses décrets. Je le quitte bien meurtri, couvert de blessures bien cruelles ; mais est-ce une excuse suffisante et trouverai-je grâce à ses yeux? C'est mon espoir; j'aime mieux croire à sa bonté qu'à sa rigueur.

Diac heures. — Un employé ! qu'est-ce qu'un employé ? S'ajipartient-il et où peut-être son indépendance ? De petites jalousies et d'énormes servitudes, voilà l'existence de l'employé.

IHx hûures et un quart. — On dirait que la servante a reçu de

ma femme Tordre de me sui^veiller. A toute minute, elle entre dans la pièce où j'écris, et cela pour un seryice insignifiant. Mariette se douterait-elle de quelque chose ?

Dix heures et demie, — J'en reviens, malgré moi, à mon idée fixe, à celle qui me poursuit depuis vingt ans, c'est que si j'eusse embrassé toute autre carrière que celle des emplois, je m'y serais fait une bien plus belle place, une place digne, honorée, brillante. Dans les professions libres, un homme peut donner la mesure de sa force, et le succès est en raison de ce qu'il vaut. Dans le service de l'État, un homme doit se contenir, sous peine de se perdre ; il ne doit faire que ce que Ton fait à côté de lui ; il ne doit dire que ce que Ton dit, il ne doit penser que ce que Ton pense. Supposez que les bureaux renferment un homme de génie ; on l'y fera mourir à petit feu, entre deux portes : les muets du sérail se chargeront de l'étoufier.

Dix heures trois quarts. — J'ai sous la main le manuscrit qui renferme l'histoire de ma vie, et je viens de lui assigner une destination. Il faut qu'il arrive entre des mains qui puissent le faire parvenir à la connaissance du public. L'adresse est mise ; la lettre d'envoi est achevée ; il suffira que Bernard aille le porter lui-même ; je lui écris un mot pour cela. Tout à l'heure, j'éloignerai la servante en lui confiant ce message.

Onze heures moins cinq minutes. — L'heure approche; je. viens d'écrire quelques lignes d'adieux à ma femme ; je sens que je Faime encore comme au meilleur temps de nos amours. Entre nous, il ne devait y avoir qu'un malentendu ; je l'avais souvent présumé, j'en suis certain maintenant. Tout ce qui me revient à l'esprit est autant de plaidoyers pour elle; je n'imagine plus rien qui ne soit à sa justification. Nous aurions pu être si heureux ! Plus je sonde ma conscience, plus j'y aperçois des torts. Hélas ! quelques minutes encore et je les aurai cruellement rachetés. Mariette saura du moins que ma dernière pensée a été l)onne et que mon âme, en s'en allant, n'emporte point de fiel. Comme tout s'épure, comme tout s'élève en face de la mort ! '

Et Denise, et Bernard ! H semble qu'ils se <îonjurent tous pour me retenir. Pardonnez-moi^ mes amis, et ne troublez pas mon courage ; je ne vous fuis pas, c'est le déshonneur que je fuis.

N^insistei plus; ma main ne tremble déjà que trop. Autour de moi il n'est rien qui ne me semble ptendre un langage pour m'énerver et m'amoUir. C'est un rayon de soleil qui traverse la Titre et se joue sur mon front ; ce sont des bruits joyeux qui éclatent au dehors et remplissent les allées du Luxembourg. Tout^ jusqu'aux objets inanimés^ me dit de rester, et m'engage à vivre.

Vivre ! pour qu'un ignoble recor vienne demain à l'aube frapper à ma porte et me poser la main sur le collet!!!

Point de faiblesse ; achevons ce que j'ai résolu.

Onze heures, — Je viens de faîte une découverte qui, en d'autres temps, m'aurait vivement préoccupé. Pour être certain quç les lignes adressées à ma femme ne tomberont que sous ses yeux, j'ai voulu les placer daHs Tun des tiroirs de son secrétaire. En l'ouvrant, j'y ai aperçu un sac orné de broderies en perles, un ouvrage de pensionnaire, autant qu'il m'a semblé. Au milieu du sac se trouvent des caractères brodés, et voici ce que j'y ai lu:

A ma marraine.

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