‹ Pierre NozièreChapitre 14 sur 51 · JA CQOU EL FINE ET: MIR AO · texte numérisé non relu

JA CQOU EL FINE ET: MIR AO

ACQUELINE et Miraut sont de vieux amis.

Jacqueline est une petite fille et Miraut un gros chien.

Ils sont du même monde, ils sont tous deux rustiques : de là leur intimité profonde. Depuis quand se connaissaient-ils Ÿ ils ne savent plus ; cela passe la mémoire d'un chien et celle d’une petite fille. D'ailleurs, ils n’ont pas besoin de le savoir, ils n’ont ni envie, ni besoin de rien savoir. Ils ont seulement l’idée qu ils se connaissent depuis très longtemps, depuis le commencement des choses, car ils n'imaginent ni l’un ni l’autre que l'univers ait existé avant eux. Le monde, tel qu'ils le conçoivent, est jeune, simple et naïf comme eux. Jacqueline y voit Miraut et Miraut y voit J acqueline tout au beau milieu. J acqueline se fait de Miraut une belle idée, mais c’est une idée inexprimable. Les mots ne peuvent rendre la pensée de Jacqueline, ils sont trop gros pour cela | Quant à la pensée de Miraut, c'est sans doute une bonne et juste

pensée, mais, par malheur, on ne la connaît pas bien.

Miraut ne parle pas; il ne dit pas ce qu'il pense et il ne le sait pas très bien lui-même.

ÂAssurément, il a de l'intelligence, mais, pour toutes sortes de raisons, cette intelligence est obscure. Miraut a toutes les nuits des rêves : il voit en dormant des chiens ‘comme lui, des petites filles comme Jacqueline, des mendiants. Îl voit des choses joyeuses et des choses tristes.

C'est pourquoi il aboie ou il grogne pendant son sommeil. Ce ne sont là que des songes et des illusions, mais Miraut ne les distingue pas de la réalité. Il brouille dans sa cervelle ce qu'il voit en rêve avec ce quil voit quand il est éveillé, et cette confusion l'empêche de comprendre beaucoup de choses que les hommes comprennent. Et puis, comme c'est un chien, il a des idées de chien. Et pourquoi voulez-vous que nous comprenions les idées des chiens mieux que les chiens ne comprennent les idées des hommes ? Mais d'homme à chien, on peut tout de même s'entendre, parce que les chiens ont quelques idées humaines et 1é3 hommes quelques idées canines. C’est assez pour lier amitié. Aussi J acqueline et Miraut sontils très bons amis.

Miraut est beaucoup plus grand et plus fort que J acqueline. En posant sé pattes de devant sur les épaules de l'enfant, il la domine de la tête et du poitrail. Il pourrait l’avaler en trois bouchées ; mais il sait, il sent qu'une force est en elle et que, pour petite qu elle est, elle est précieuse. Il l’admire à sa manière. I] la trouve mignonne. Il admire comme elle sait jouer et parler. I l’aime, il la

lèche par sympathie.

Jacqueline, de son côté, trouve Miraut admirable. Elle voit qu'il est fort, et elle admire la force. Sans cela, elle ne serait point une petite fille. Elle voit qu'il est bon, et elle aime la bonté. Aussi bien la bonté est-elle une chose douce à rencontrer.

Elle à pour lui un sentiment de respect. Elle observe qu'il connaît beaucoup de secrets qu'elle ignore et que l’'obscur génie de la terre est en lui. Elle le voit énorme, grave et doux. Elle le vénère comme sous un autre ciel, dans les temps anciens, les hommes vénéraient des dieux agrestes et velus.

Mais voici que tout à coup, elle est surprise, inquiète, étonnée. Elle a vu son vieux génie de la terre, son dieu velu, Miraut, attaché par une longue laisse à un arbre, au bord du puits. Elle contemple, elle hésite. Miraut la regarde de son bel œil honnête et patient. Il n’est ni surpris ni fâché d’être à la chaîne ; il aime ses maîtres, et, ne sachant pas qu'il est un génie de la terre et un dieu

couvert de poil, il garde sans colère sa chaîne et son collier. Cependant J acqueline n'ose avancer. Elle ne peut comprendre que son divin et mystérieux ami soit captif, et une vague tristesse emplit sa petite

âme.

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