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LES: DEUR RATILLEURS
A tunique ne me paraît pas très convenable aux
lycéens, parce que ce n'est point un vêtement
civil, et qu'en la leur imposant on entreprend sans raison
sur leur indépendance. Je l'ai portée, et jen garde un mauvais souvenir.
Il faut vous dire quil y avait de mon temps, dans le collège où j'ai appris fort peu de choses, un tailleur habile nommé Grégoire. M. Grégoire n'avait pas son pareil pour donner à une tunique ce qu'il faut qu'ait cette tunique : des épaules, de la poitrine et des hanches.
M. Grégoire vous enjuponnait les pans avec une vénusté singulière. Il taillait des pantalons à l'avenant : bouffants de la hanche et faisant un peu guêtre sur la bottine.
Et, quand on était habillé par M. Grégoire, pour peu qu'on sût porter le képi, en relevant la visière selon la mode
d'alors, on avait une très jolie tournure.
M. Grégoire était un artiste. Lorsque, le lundi, pendant la récréation de midi, il apparaissait dans la cour portant sur le bras sa toilette verte qui enveloppait deux ou trois chefs-d’œuvre de tunique, 163 élèves à qui ces beaux ouvrages étaient destinés quittaient la partie de barres ou de cheval fondu et se rendaient avec M. Grégoire dans une des salles du rez-de-chaussée, pour essayer l'uniforme nouveau. ÂAttentif et méditatif, M. Grégoire faisait sur le drap toute sorte de petits signes à la craie. Et, huit jours après, il rapportait, dans la même toilette verte, un costume irréprochable.
Par malheur, M. Grégoire faisait payer très cher ses tuniques. Il en avait le droit : il était sans rival. Le luxe est toujours coûteux : M. Grégoire était un tailleur de luxe. Je le vois encore, pâle, mélancolique, avec ses beaux cheveux blancs et ses yeux bleus, si fatigués sous des lunettes d’or : il était d’une distinction parfaite et, n'eût été sa toilette verte, on l'eût pris pour un magistrat. M. Grégoire était le Dusautoy des potaches. II devait faire de longs crédits, car sa clientèle était composée de gens riches, c'est-à-dire de gens qui n'en finissent pas de régler leurs notes. Il n'y a que les pauvres gens qui payent comptant. Ce n’est pas par vertu; c'est parce qu'on ne leur fait pas crédit. M. Grégoire savait qu'on n'attendait de lui rien de petit ou de médiocre, et qu'il devait à ses clients et à lui-même de produire tardivemeñ? de très grosses notes.
M. Grégoire avait deux tarifs, selon la qualité des fournitures. Il distinguait, par exemple, dans s63 factures, les palmes d’or fin brodées sur le collet même et les palmes
faites d'avance, avec moins de délicatesse, sur un petit
drap ovale qu'on cousait au collet. Il y avait donc le grand et le petit tarif. Mais le petit tarif était déjà ruineux. Les élèves habillés par M. Grégoire constituaient une aristocratie, une sorte de high-life à deux degrés, dans lequel on distinguait les collets brodés et les collets à appliques. L'état de mes parents ne me permettait pas d'espérer jamais entrer dans la clientèle de M. Grégoire.
Ma mère était très économe; elle était aussi très charitable. Sa charité la fit agir d’une manière qui montre la bonté de son âme, — il n'y en eut jamais de plus belle au monde, —— mais qui me causa d'assez vifs désagréments. Ayant appris, je ne sais comment, qu'un tailleur-concierge de la rue des Canettes, nommé Rabiou (c'était un petit homme roux et cagneux qui portait une tête d'apôtre sur un corps de gnome), languissait dans la misère et méritait un sort meilleur, elle songea tout de suite à lui être utile. Flle lui fit d’abord quelques dons. Mais Rabiou était chargé de famille, plein de fierté d’ailleurs, et je vous ai dit que ma mère n était pas riche. Le peu quelle put lui donner ne le tira pas d'affaire. Elle s'ingénia ensuite à lui trouver de l'ouvrage, et elle commença par lui commander pour mon père autant de pantalons, de gilets, de redingotes et de pardessus qu'il était raisonnable d’en commander.
Mon père n'eut, pour sa part, rien à gagner à ces dispositions. Les habits du tailleur-concierge lui allaient mal. Comme il était d’une simplicité admirable, il ne s'en aperçut même pas.
Ma mère s'en aperçut pour lui ; mais elle se dit avec raison que mon père était un fort bel homme, qu'il parait
ses habits quand ses habits ne le paraient pas, et qu'on