LAIT
avec plaisir qu'il était dans le genre de ma Clémence Lsaure, mais plus faible. Et cette considération me détermina à porter mon manuscrit au rédacteur en chef du journal. Son nom était inscrit sous le titre : Planchonnet.
Je fis un rouleau de ma Cmence Tsaure, et, sans instruire ma tante de la démarche que j'allais tenter, je me rendis, avec un peu de fièvre, à la maison tapissée de glycine. M. Planchonnet me reçut tout de suite dans son cabinet. Il écrivait, ayant mis bas son habit et son gilet. C'était un géant, et le plus velu que j'eusse encore rencontré. I] était tout noir, faisait à chaque mouvement un bruit de crins froissés et sentait le fauve. Il ne s’arrêta point d'écrire à ma venue et, suant, soufflant, la poitrine à l’air, il acheva son article; puis, il posa sa plume et me fit signe de parler.
Je lui balbutiai mon nom, le nom de ma tante, l'objet de ma visite, et je lui tendis en tremblant mon manuscrit.
« Je le lirai, me dit-il. Revenez samedi... » Je sortis dans un trouble affreux et souhaitant que la fin du monde et la conffagration universelle survinssent avant ce samedi, tant une nouvelle rencontre avec le rédacteur en chef m'effrayait. Mais le monde ne finit pas, le samedi vint et je revis M. Planchonnet.
« À propos, me dit-il, jai lu votre petite chose; c’est très gentil. Je la mettrai dans le canard. Qu'est-ce que vous faites demain soir ? Venez donc manger la soupe à la maison. Je demeure place Saint-Guenault, vis-à-vis de la Tour carrée. Ce sera en famille. Et sans cérémonie. »
J ‘acceptai avec beaucoup de reconnaissance.
Le lendemain, à six heures, je trouvai M. Planchonnet
= HEOT
dans son salon, avec deux ou trois enfants sur les genoux et d’autres sur les épaules. Il en avait jusque dans ses poches. Ils l'appelaient papa et le tiraient par la barbe. Il portait une redingote neuve, du linge blanc, et sentait la lavande.
Une femme entra, blanche et frêle, un peu fanée, mais agréable avec ses cheveux d’or pâle et ses yeux de pervenche, gracieuse malgré sa taille défaite.
« C’est madame Planchonnet, » me dit-il.
Les enfants (je reconnus quil n'y en avait que six) étaient gros et rudes, chargés en couleur, beaux d’une certaine façon. Leurs jambes et leurs bras nus formaient autour de leur père colossal un emmêlement de chairs fraîches, et leurs yeux farouches me regardaient tous à la fois.
Madame Planchonnet s’excusa de leur impolitesse.
« Nous ne restons pas longtemps dans le même endroit; ils n’ont le temps de connaître personne; ce sont de petits sauvages; ils ignorent tout. Et comment voulezvous qu'ils apprennent quelque chose en changeant de pension tous les six mois ? Henri, l’aîné, a onze ans passés. [Il ne sait pas encore un mot de catéchisme. Je ne sais vraiment pas comment nous lui ferons faire sa première communion. Votre bras, monsieur. »
Le dîner était abondant. Une jeune paysanne, attentivement surveillée par madame Planchonnet, apportait des plats et des plats encore : tourtes, rôtis, pâtés, fricassées et d'énormes volailles que notre hôte, sa serviette sous le menton, la fourchette à trois dents d’une main, et de
l’autre le couteau à manche en pied de biche, faisait placer
devant lui, en montrant toutes ses dents et en roulant des yeux terribles au milieu des poils de son visage. Les coudes arrondis, il découpait avec facilité les chairs blanches ou noires, servait lui-même largement ses petits, sa femme et son convive, et disait, avec un rire affreux, des choses innocentes.
Mais c'était en versant à boire qu'il montrait toute sa magnificence d'ogre bon enfant. De ses énormes bras, il tirait par le goulot, sans se baisser, quelqu'une des bouteilles amassées à ses pieds et versait des rougesbords à sa femme qui refusait en vain, aux enfants déjà endormis, une joue dans leur assiette, et à moi, malheureux, qui avalais sans goûter, les vins rouges, roses, blancs, ambrés ou dorés, dont il proclamait, d'une voix joyeuse, l’âge et le cru, sur la foi de l'épicier qui les fui avait vendus. Nous vidâmes ainsi un nombre que j ignore de bouteilles diversement cachetées. Après quoi, j'exprimais à mon hôtesse des sentiments nobles et tendres. Tout ce que j'avais dans l’âme d'héroïque et d'amoureux se pressait à mes lèvres. Je poussais la conversation au sublime. Mais j'éprouvais une réelle difficulté à l'y maintenir, car, si M. Planchonnet approuvait de la tête mes spéculations les plus transcendantes, il n'y donnait aucune suite et me parlait incontinent du choix et de la préparation des champignons comestibles ou de quelque autre sujet culinaire. Il avait dans la tête un parfait cuisinier et une bonne géographie gastronomique de la France. Parfois aussi, il rapportait des traits d'esprit de ses enfants.
Je m'entendais mieux avec madame Planchonnet qui
déclara à plusieurs reprises quelle avait le goût de l'idéal.
Elle me confia qu’elle avait [u autrefois une poésie qui l'avait transportée, mais dont elle ne se rappelait plus l'auteur, parce qu elle se trouvait dans un livre qui renfermait des morceaux de différents poètes.
Je récitai tout ce que je savais d'élégies. Mais les vef3 se perdirent pour la plupart dans les cris des enfants qui s'éntregriffaient horriblement sous la table.
Au dessert, je connus que j'aimais madame Planchonnet. Et cet amour était si généreux que, loin de l’'étouffer dans mon cœur, je le répandais en longs regards et en paroles abondantes. Je m expliquai sur la vie et la mort et j'ouvris mon âme tout entière à madame Planchonnet qui, laissant couler ses paupières sur ses beaux yeux bleus, et penchant son visage amaigri que plissait la fatigue, me disait d’une voix molle: « N'est-ce pas, Monsieur ? » et täâchait de sourire.
J'avais encore beaucoup à lui dire quand elle nous quitta pour aller coucher les petits qui, les jambes en l'air, dormaient profondément sur leufà chaises. Ce départ me laissa pensif en face de Planchonnet, qui versait des liqueurs. Je lui trouvai l’air d’une brute. Sa tranquillité pesante mirritait. Mais j'étais inspiré par les sentiments les plus nobles. Je souhaïitai intérieurement quil eût une belle âme et que j en eusse une plus belle encore, afin que madame Planchonnet fût aimée de deux hommes dignes
d'elle.
C’est pourquoi je résolus de sonder le cœur de Planchonnet.
« Monsieur, lui dis-je, vous exercez une belle profession.
— Ah! me répondit-il, en allumant sa pipe, vous trouvez ça beau de rédiger des canards dans les départements. Et des canards cléricaux. Je travaille pour la calotte. Mais on ne choisit pas son parti, n'est-il pas vrai Ÿ »
Et il se mit à fumer tranquillement sa pipe en écume de mer, sur laquelle une femme nue était sculptée voluptueusement.
Je lui demanda :
« Monsieur Planchonnet, connaissez-vous ma tante Ÿ >
Il me répondit :
« Je ne connais personne à Corbeil. Il ÿ a six mois, j'étais à Gap... Un peu d’anisette, n'est-ce pas ? »
Un immense besoin de tendresse s'était développé en moi. [] me venait de l'amitié pour Planchonnet. Je lui témoignai de la familiarité, de l'intérêt et surtout de Ia confiance. Je lui contai ma vie; je lui fis part de mes espérances et de mes rêves.
Il cessa de fumer. Je parlai encore. Enfin, m'étant aperçu quil sommeillait, je me levai, lui souhaitai le bonsoir et lui exprimai le désir de présenter mes hommages à madame Planchonnet. Il me fit entendre que je ne pourrais le faire, parce qu'elle était couchée. J'en fus aux regrets et cherchai mon chapeau, que jeus grand peine à trouver. Planchonnet me reconduisit avec une lampe jusqu'au palier et me donna, sur la manière de tenir la rampe et de descendre les marches, des conseils qu'on ne donne pas d'ordinaire. Mais l'escalier était apparemment un difficile escalier, car jy trébuchai dès Îles premiers degrés. Tandis que je descendais, Planchonnet, penché
sur la rampe, me demanda si je retrouverais bien la
maison de ma tante. Cette question m'offensa. Je promis de la trouver sans peine; en quoi je m'engageais beaucoup trop, car je passai une partie de la nuit à la chercher. Pendant cette recherche, je m impatientais de la maladresse avec laquelle on met parfois les deux pieds dans les ruisseaux. Cependant, je roulais vainement dans ma tête l’action d’éclat par laquelle je pourrais exciter l’admiration de madame Planchonnet. Je songeais à ses jolis yeux bleus, et j'étais vraiment désolé que sa taille ne füt pas aussi jolie que ses yeux.
Le lendemain, je me réveillai par un grand soleil, avec la langue sèche et la peau brûlante. Surtout je souffrais de ne pouvoir me rappeler ce que j'avais dit la veille à madame Planchonnet, et javais tout lieu de croire que c'étaient des sottises.
Ma tante ne me cacha pas qu'elle considérait ma rentrée tardive comme un manque d'égards pour sa maison. Quand je lui révélai fièrement que j'avais fait recevoir ma Clémence Lsaure à l'I ndépendant, elle se fâcha tout rouge, et m envoya sur-le-champ retirer le manuscrit, afin de prévenir le malheur d’une insertion dont la seule idée la terrifiait. J’allai donc, la tête basse, redemander mon œuvre à Planchonnet, qui me la rendit d’une âme égale, comme il l'avait prise.
« Qu'est-ce que vous faites ce soir ? me dit-il. Venez donc dîner à la maison. Nous mangerons les restes. »
Je refusai, en considération de ma tante. Quelques jours après, je fis une visite à madame Planchonnet, que je trouvai assise devant un bouquet de fleurs des champs,
remettant un fond à la culotte. de son fils aîné. Nous
fümes l’un envers l’autre d’une extrême réserve. Il pleu-
vait. Nous parlâmes de la pluie.
« C’est bien triste, lui dis-je.
— N'est-ce pas Ÿ me dit-elle.
— Vous aimez les fleurs, madame ?
==—7 Je les adore. > Et elle tourna vers moi ses jolis yeux fleuris
sur un visage fané.
Je quittai Corbeil la semaine
suivante. Et je ne Vis jamais plus madame Planchonnet.
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LESSDEUX COPAINS e
"ÉTAIT dans les dernières années du second Empire.
Jean Meusnier et J acques Dubroquet occupaient
par moitié un atelier au fond d’une cour, près du cimetière
Montparnasse. Tout le rez-de-chaussée appartenait à des
marbriers, qui encombraient la cour de tombes blanches, de croix et d’urnes funéraires.
Une poussière de marbre et de plâtre étendait sur le sol son linceul sali. L'atelier était posé comme une grande cage vitrée sur les magasins des tailleurs de pierres funéraires; à l’intérieur, un poêle de fonte, deux chevalets et des chaises de paille défoncées. La poudre des marbres, qui pénétrait par les fentes de Ia porte et des châssis, recouvrait seule la nudité livide des murs et du carrelage.
Jacques Dubroquet était peintre d'histoire, et Jean Meusnier paysagiste. Ce paysagiste ressemblait à
un arbre; il en avait la rude écorce, la forte sève, la paix
bit
et le silence. Ses cheveux drus se dressaient sur son front rugueux, comme les rejetons d’un saule étêté.
Il parlait peu, sachant peu de mots. Mais il peignait beaucoup. Matinal, égayé d’un verre de vin blanc, il s’en allait par la banlieue faire des études d'après lesquelles il exécutait ensuite, dans l'atelier, des tableaux d’un sentiment brutal et d’un faire obstiné.
Paysan de race, prudent, défiant, rusé, le visage aussi muet que la langue, se souciant peu de son copain, il n'y avait pour lui au monde qu'Euphémie, la crémière du boulevard Montparnasse, une grosse femme tendre de cinquante ans, chez laquelle il prenait ses repas, et qu'il aimait d’un amour satisfait et narquois.
J acques Dubroquet, peintre d'histoire, plus âgé que lui de quelques années, était d’un tout autre caractère.
C'était un homme de pensée. Il voulait ressembler à Rubens et, pour y parvenir, il portait de longs cheveux, la barbe en pointe, un feutre à larges bords, un pourpoint de velours et un grand manteau. La poussière inévitable des tombes attristait cette magnificence. Jean Meusnier aussi en était couvert; mais il en paraissait adouci et comme embelli. Elle déshonorait au contraire la beauté du peintre d'histoire, qui brossait sans cesse et vainement son velours, et souffrait.
D'un naturel aimable, riant et somptueux, il avait l’âme grande et, craignant que le nom de J acques Dubroquet n'en donnûît pas une suffisante idée, il changea ce nom en celui de Jacobus Dubroquens, qui était bien mieux dans son génie.