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LE GARDE HO CORFS

LEVÉ sur le quai Voltaire, dans la poussière des livres et des bibelots, au milieu des bouquineurs et des fureteurs de toute sorte, jai connu tout enfant des amateurs de faïence, d'armes, d'estampes, de médailles. J'en ai connu qui ne cherchaient que des ouvrages en fer et jen ai connu qui ne cherchaient que des ouvrages en bois; jai connu des bibliophiles et des bibliomanes; et je n'ai point vu qu'ils méritassent les raïilleries du vulgaire. Je puis vous assurer que tous ces gens singuliers ont le goût délicat, l'esprit orné, les mœurs douces; et mon amitié pour les bonnes gens qui mettent toutes sortes de choses dans leuf3 armoires date des premiers jours de ma vie.

Du temps que j'étais le plus maigre, le plus timide, le plus gauche et le plus rêveur des rhétoriciens, je passais avec délices mes jours de congé chez Leclerc jeune, qui vendait alors des armures anciennes dans une petite boutique basse du quai Voltaire. Leclerc jeune était vieux.

RO

C'était un petit homme hérissé, boiteux comme Vulcain, qui, ceint d'un tablier de serge, limait du matin au soir des armes serrées dans un étau, sur le bord de son établi.

Il polissait sans cesse d’antiques épées qui, désormais innocentes, devaient, au sortir de ses mains, achever paisiblement leur destinée dans quelque panoplie de château. Sa boutique était pleine de hallebardes, de morions, de salades, de gorgerins, de cuirasses, de grèves et d'éperons, et il me souvient d'y avoir vu une targe du XV* siècle, toute peinte de devises galantes et telle que ceux qui ne l’ont point vue ont manqué de respirer une merveilleuse fleur de chevalerie. Il y avait là des lames de Tolède et des armures sarrasines d'une grâce infinie; ces casques ovales d’où tombait un réseau de mailles d’acier fin comme la mousseline, ces boucliers damasquinés d’or m'ont donné dans mon jeune âge une vive admiration pour les émirs exquis et terribles qui combattaient contre les barons chrétiens à Ascalon et à Gaza; et si maintenant encore je prends tant de plaisir à lire la tragédie de Zaïre, c'est sans doute parce que mon imagination se plaît à parer de ces belles armes l’aimable et malheureux Orosmane. A vrai dire, les casques et les boucliers de Leclerc jeune ne dataient pas des croisades; mais j étais enclin à voir dans la boutique de mon vieil ami la cotte de Villehardouin et le cimeterre de Saladin.

C'était l'effet de mon enthousiasme rêveur, et je dois déclarer que l’armurier n'y aidait point. I] limait beaucoup et ne parlait guère. Jamais je ne l’entendis vanter ses armes, hors deux ou trois épées de bourreau quil tenait

pour de bonnes pièces. Leclerc jeune était un honnête

DO

homme, ancien garde royal, très estimé de ses clients.

Il n'en avait pas de plus familier ni de plus assidu que M. de Gerboise, vieux royaliste, à qui il souvenait d’avoir fait la chouannerie en 1839, avec madame la duchesse de Berri, et qui amusait sa vieillesse à meubler d'épées historiques sa salle d'armes du château de Mauffeuges, aux Rosiers. Ce grand vieillard, qui avait été garde du corps de Charles X, abondaïit en récits de cour et en généalogies qu'il débitait d’une voix de tonnerre, dans un langage qui me semblait ancien et qui était provincial. M. de Gerboise était bon gentilhomme, avec un air paysan et un parler rustique. La face rougeaude sous une abondante crinière blanche, grand, gros, fier encore de ses mollets, qui avaient été les plus beaux du royaume, vers 1897, jurant Dieu et tous les saints de l’Anjou, violent et finaud, pieux, bretteur et paillard, il m'amusait infiniment par la verdeur de ses propos et par l'abondance de ses anecdotes.

Il traitait avec quelque considération Leclerc jeune, qui avait été garde royal et qui, dans sa simplicité laborieuse, tenait plus de l'artisan que du brocanteur. Et, parvenu à l’âge où l'on a perdu tous les compagnons des jeunes années, le vieux chouan de 1859 se plaisait à rappeler devant l’ancien soldat de la Restauration les souvenirs de leur commune jeunesse.

Tandis quil parlait, je me faisais tout petit dans mon coin pour qu'on ne m'aperçût pas, et j écoutais.

Que de fois je l’entendis conter les souvenirs de la Révolution de 1850 et Île voyage royal de Cherbourg!

e est un récit qu il terminait toujours en s écriant :

« Le maréchal Maison, quel gueux | ù)

Leclerc ne manquait pas d'ajouter:

« Pendant trois jours, monsieur le marquis, nous n'eûmes à manger que les pommes de terre que nous prenions dans les champs. Et je reçus d’un paysan un coup de fourche dont je suis demeuré boiteux. »

C'est tout ce qu'il avait gagné au service du roi, et pourtant il était resté royaliste, et il gardait précieusement dans le tiroir de sa commode un morceau du drapeau blanc que le régiment s'était partagé dans la cour du château de Rambouillet.

Un jour, il m'en souvient, M. de Gerboise demanda de sa voix rude et chaude :

« Leclerc, où donc étiez-vous en garnison dans l'été de 1898 ? »

L’armurier, levant la tête de dessus son établi :

« À Courbevoie, monsieur le marquis.

== Parfaitement. J’ai connu votre colonel, le petit de la Morse, dont les fils ont aujourd hui des emplois à la cour de Badinguet. >

Et, d'un geste dédaigneux, il montra le château dont on voyait confusément, à travers les vitres, l’aile aux longs frontons régner sur l’autre rive du fleuve.

« Moi, mon bon Leclerc, ajouta-t-il, au mois de juillet 1898, j'étais de service, comme garde du corps, au château de Saint-Cloud, 92° compagnie, bandoulière verte... Ah! bigre | nous n'étions pas déguisés en mardigras comme les cent-gardes de M. Bonaparte. C’est bien une idée de parvenu que d’habiller les soldats du trône en

oiseau de paradis. Nous portions, mon vieux Leclerc, le

casque d'argent avec chenille noire et plumet blanc, l’habit bleu de roi collet écarlate, épaulettes, aiguillettes et brandebourgs d'argent, le pantalon de casimir blanc. »

Puis, se frappant sur le mollet un coup sonore, il ajouta :

«Et bottes à l'écuyère. A vingt ans, garde de deuxième classe avec rang de lieutenant, un rendez-vous tous les soirs et un duel toutes les semaines... Je n'étais pas à plaindre. Ah | Leclerc, c'était le bon temps |

— Oui, monsieur le marquis, répondit doucement l’armurier, en continuant d’astiquer une lame, oui, c était le bon temps dans un sens; mais j étais tout de même malheureux par rapport aux camarades de chambrée qui avaient trouvé une grammaire dans mon fourniment. Parce quil faut vous dire que j'avais voulu apprendre le francais au régiment, et j'avais acheté une grammaire sur ma paye. Mais les hommes se sont fichus de moi, et ils m'ont berné dans mes draps. Et pendant six mois on

chantait dans le quartier :

As-fu vu la grand'mère,

As-fu vu la grand mère A Leclerc P

— Ils n'avaient pas tant tort, reprit gravement M. Gerboise. Dans votre condition, mon ami, vous 2 . . 2 . 2 n aviez pas besoin d'apprendre la grammaire. C'est comme si moi, dans mon état, j'avais voulu connaître l’hébreu.

Mon lieutenant-commandant, le comte d'Andive, ce serait

fichu de moi, et il aurait eu bigrement raison. Je vous disais donc, Leclerc, que j'étais de service à Saint-Cloud, en habit bleu et pantalon blanc, parce que c'était l'été. Dans la tenue d'hiver, le pantalon était bleu de roi comme l'habit.

pm C’est comme nous, dit l’armurier. Nous avions l'été des pantalons de coutil.

= Oui, dit le marquis, et ce n'était pas le plus beau de votre affaire. Mais vous étiez tout de même de braves gens, et ce que jen dis, Leclerc, n'est pas pour vous affiger. Donc, pendant qu'on vous bernaïit gentiment dans vos couvertures au quartier de Courbevoie, je prenais mon service à 9aint-Cloud. Une nuit, je fus mis de

faction sous les fenêtres du roi, et ce que je vis cette

nuit-là, je ne l'oublierai jamais.

« Tout était dans l'ordre; le drapeau flottait sur le château. Le capitaine de la compagnie, qui avait rang de lieutenant-général, dormait dans son lit, les clés sous son traversin. Le cri des grillons déchirait le grand silence de la nuit, et la lune levée au-dessus des arbres argentait les allées du parc désert. Le mousquet au bras, je rêvais, contre le perron, à mes affaires et à mes plaisirs. Tout à coup, je vis la fenêtre de la chambre où couchait le roi s'ouvrir et Charles X paraître sur le balcon, en bonnet de nuit à rubans et en robe de chambre à ramages. La clarté blanche du ciel coulait sur ses grands traits aimables et nobles. La bouche entr ouverte, à sa coutume, il avait un air triste que je ne lui connaissais pas. Il regarda tour à tour longuement la [une montée au zénith

et quelque chose qu'il tenait dans le creux de la main

gauche et qui me parut être un médaillon. Puis il se mit à baiser tendrement ce médaillon, le bras droit tendu vers l’astre qu'il semblait prendre à témoin. Des larmes coulaient sur ses joues. J'étais si troublé de ce que je voyais, que le canon de mon mousquet se mit à battre violemment contre ma bandoulière. Les regards et les baisers se prolongèrent durant quelques instants. Puis le roi rentra dans sa chambre et j'entendis quil fermait la fenêtre.

« Leclerc, n'auriez-vous pas été touché à ma place de voir ce vieux roi en bonnet de nuit baiser un portrait, des cheveux, une relique de femme (je n'ai pu distinguer ce qu'il y avait dans le médaillon) et attester la lune, par sé3 larmes, de la fidélité de ses tendresses et de ses douleurs ? Pauvre roi ! il n'y avait plus que la [une alors qui sût ses jeunes amours |

« J'ai l’idée, Leclerc, que cette nuit-là Charles X songeait à madame de Polastron, qui l'avait aimé lorsqu'il était le brillant comte d'Artois, qui l’alla rejoindre à l’armée de Condé où il traïînait les misères de l'exil, et qui, Jui apportant sous la tente, au milieu des soldats, ses diamants, ses bijoux, son or ramassé à la hâte, lui sacrifia sa fortune et son honneur. Qu'en pensez-vous, Leclerc ? »

L’armurier hocha la tête; il était visible qu'il n'en pensait rien.

M. de Gerboise reprit vivement :

« Oui, j'aime à penser, Leclerc, que cette nuit-là, à Saint-Cloud, trente-cinq ans après la mort de madame de Polastron, Charles X pleurait sa meilleure amie. Et il

avait bigrement raison.

€ Leclerc, nous avons tort, tous les deux, de nous obstiner à vivre.

sd Pourquoi donc, monsieur le marquis Ÿ demanda l’armurier.

= Parce que, mon ami, ce n'est pas la peine de rester en ce monde quand on n'y fait plus l'amour. Et puis nous ne reverrons plus nos rois. »

J'avais dès lors quelques raisons de croire que Charles X fut l'esprit le plus léger et la tête la plus faible du monde. J’ai, depuis ce temps, beaucoup lu son histoire sans y rien découvrir à son honneur.

Je recueille cette anecdote du vieux roi en bonnet de nuit entretenant la lune, comme l'endroit le plus sympathique de

sa vie.

CA

Po

eee MADAME PLANCHONNET

’AVAIS cela d’'heureux, qu'au printemps j'entrais

dans ma dix-septième année. Mon père m'avait envoyé passer les vacances de Pâques à Corbeil, chez ma tante Félicie, qui habitait une maisonnette au bord de la Seine et y vivait dans la dévotion et les médicaments. Elle m'embrassa avec un juste sentiment de ce qu'on doit à sa famille, me félicita d'avoir passé mon baccalauréat, me dit que je ressemblais à mon père, me recommanda de ne pas fumer la cigarette dans mon lit, et me donna ma liberté jusqu’au dîner.

J’entrai dans la chambre que la vieille servante Euphémie m'avait préparée, et je défis ma malle qui contenait, précieusement serré entre mes chemises, le manuscrit de mon premier ouvrage. C'était une nouvelle historique, Clémence Tsaure, où j'avais mis tout ce que je concevais de l’amour et de l’art. J’en étais assez content.

Après avoir fait un brin de toilette, j'allai me promener

na id.

au hasard dans la ville. En suivant les boulevards plantés d’ormeaux, dont la paix un peu triste me charmait, je vis, sur la porte d’une maison basse, tapissée de glycine, un écriteau blanc où l’on lisait en lettres noires : /’I ndépendant, journal quofidien, politique, commercial, à gricole ef lifféraire. Cette inscription réveilla mes pensées de gloire. J'étais tourmenté depuis quelques mois du désir de faire imprimer ma Clémence Isaure. Ambitieux et modeste, il me semblait que cette maison paisible, cachée dans le feuillage, offrirait un asile convenable à ma première œuvre, et dès lors l’idée germa dans ma tête de porter mon manuscrit à /Z ndépendanf.

La vie que je menais à Corbeil était douce et monotone. Ma tante me contait, à dîner, sa brouille avec le docteur Germond, laquelle, survenue dix ans en çà, l'occupait encore ; elle gardait pour le café ses histoires de M. l'abbé Laclanche, homme excellent, mais fatigué par l’âge et l’'embonpoint, qui dormait au confessionnal pendant que ma tante lui disait ses péchés. Après quoi, l'excellente femme menvoyait coucher en me recommandant de ne pas fumer dans mon lit.

Un jour, étant seul au salon, je remuai par ennui les journaux qui se trouvaient sur le guéridon d'acajou. C’étaient dé3 numéros de Indépendant, auquel ma tante était abonnée. De petit format, avec des caractères usés sur un papier trop mince, l'Indépendant avait un air de modestie qui m'encourageait.

J’en parcourus deux ou trois numéros; le seul article littéraire que jy trouvai, avait pour titre : Une pefite sœur de F'abiola. I était signé d’un nom de femme. Je reconnus

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