‹ Pierre NozièreChapitre 27 sur 51 · VA · texte numérisé non relu

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Le père Dupont, honnête homme et habile homme, se faisait vieux vers 18356. Ayant acquis dans son commerce une fortune assez ronde pour le temps, il résolut de se retirer à la campagne avec sa femme Héloïse, née KRiboul, qui venait de recueillir enfin l'héritage de son père, KRiboul, ancien maçon, acquéreur de biens nationaux. Un jour donc de cette année 185%, le bonhomme appela son fils Onésime dans la petite cage grillée qui, depuis trente ans, lui servait de bureau et d’où l’on pouvait surveiller les commis du magasin en faisant des écritures. Et, là, il lui tint ce langage :

« Je ne suis plus jeune, et j'ai envie de finir ma vie dans Île jardinage. J'ai toujours eu envie de greffer des poiriers. La vie est courte, mais on revit dans ses enfants. L'auteur de la nature nous a accordé cette immortalité sur la terre. Tu as vingt ans. À cet âge, je vendais de la vaisselle dans les foires. J’ai conduit ma charrette à travers tous les départements de la République, et il m'est arrivé plus d’une fois de dormir sous la bâche, au bord

d'un chemin, dans la pluie, dans la neige. L'existence,

“qui m'a été dure, te sera facile. Je m’en réjouis, puisque

ta vie est la suite de la mienne. J’ai marié ta sœur à un avocat. [] est temps que je donne à ta vertueuse mère et ; i | Lrité les d J

à moi le repos que nous avons merite tous les deux. Je me suis haussé dans la société par mon travail, j'ai fait mon instruction dans les almanachs et dans les papiers répandus par toute la France à l'époque où le pays éta-

blissait sa constitution au milieu des troubles. Toi, tu as

été enseigné dans un collège. Tu sais le latin et le droit.

Ce sont des ornements de l'esprit. Mais l'essentiel est

d’être honnête homme et de gagner de l'argent. J'ai fait une bonne maison. À toi de la soutenir et de l'agrandir. La porcelaine est une excellente marchandise, qui répond À tous les besoins de la vie. Prends ma place, Onésime. Tu n'es pas encore capable de la tenir seul. Mais je t’aiderai dans les premiers temps. Il faut que les clients s'accoutument à ta figure. Dès aujourd'hui, reçois les commandes qu'on apportera. Le registre des tarifs, qui est dans ce casier, te sera d'un grand secours. Mes conseils et le temps feront le reste. Tu n’es ni sot ni méchant. Je ne te reproche pas de porter des gilets à la Marat et de faire le bousingot. C’est un travers de ton âge. J'ai été jeune aussi. Assieds-toi là,mon garçon, devant cette table. »

Et le bonhomme Dupont indiqua du bras à son fils un vieux bureau qui n'était pas à la mode et qu'il gardait par économie, n'étant point fastueux. C'était un bureau de marqueterie, garni de cuivres, qu'il avait acheté à l’encan, une trentaine d'années auparavant, et qui avait servi à M. de Choiseul durant son ministère.

Onésime Dupont obéit en silence et prit la place qui lui était assignée. Son père alla se promener, confiant dans son fils, car il estimait que bon sang ne saurait mentir, et satisfait d’avoir changé un bousingot en marchand de porcelaines. Onésime, demeuré seul, étudia les tarifs. [I] était enclin à faire son devoir et à donner de l'attention à toutes les affaires dont il s'occupait. Il se livrait à cette étude depuis une demi-heure, quand survint M. J oseph Peignot, marchand de porcelaines à Dijon. C'était un homme jovial et le meilleur client de la maison

Dupont.

« Vous ici, monsieur Onésimel Quoil vous n'êtes point sur le boulevard à faire le gandin, avec votre bel habit bleu à boutons d’or! Les jolies filles des Bains chinois doivent être bien tristes de votre absence. Mais vous avez raison, il y a temps pour le plaisir et temps pour les affaires sérieuses... Je venais voir votre pére.

= Je le remplace.

= J’en suis heureux. C’est un ami à moi. Voilà dix ans que je fais des affaires avec lui. J ‘espère en faire dix ans et plus avec vous. Vous lui ressemblez. Mais vous ressemblez beaucoup plus à votre mère. Ce n’est pas un mauvais compliment que je vous fais. Madame Dupont est fort bien de sa personne. Comment va votre père Ÿ Je compte bien dîner avec lui un jour de cette semaine au Rocher de Cancale, comme nous faisons tous les ans depuis dix ans. Dites-moi bien quil n'est pas malade.

= I] est en bonne santé. Je vous remercie, monsieur. Que désirez-vous

== Eh! mais, c’est l'époque du rassortiment. Je viens vous faire mes commandes annuelles. Je suis arrivé ce matin par la diligence, et je loge, comme de coutume, à l'hôtel de la Victoire, rue du Coq-Héron. >

Et M. Joseph Peignot, tirant un papier de sa poche, énuméra les objets dont il avait besoin, services de table par douzaines, assiettes par centaines, cuvettes, pots. Une commande superbe.

« Je m'efforcerai de vous satisfaire, monsieur, » dit Onésime.

Les yeux sur le tarif, il indiqua soigneusement le prix

des pièces que le marchand énumérait…. Vingt-quatre

services à la Charte, blanc et or... douze services Lamartine, soixante garnitures de toilette.

« Vous voyez, dit M.J oseph Peignot, je ne crains pas de me charger de marchandises. Il faut beaucoup acheter si l’on veut beaucoup vendre. Je suis hardi, tel que vous me voyez, et je ne crains pas les risques du commerce... Vous n'avez pas meilleur client que moi, > ajouta-t-il avec un bon rire.

| Et, tout aussitôt, il prit un air attristé et soupira d’un ton plaintif :

« Vous me ferez bien une petite réduction. Vous tenez vos prix trop haut. Les temps sont durs. Il ya de l'argent en France, mais il se cache. La sécurité manque. Faitesmoi ma petite réduction.

= J’ai le regret de ne pouvoir vous accorder ce que vous me demandez, monsieur, répondit Onésime avec une politesse glaciale.

= Vous ne pouvez me faire cinq du cent en sus de la remise ordinaire ? Vous plaisantez |

== Non, monsieur, je ne plaisante pas.

= Notre papa, lui, me la ferait tout de suite, ma petite réduction. Il m’accorde toutes les remises que je lui demande. Il ne refuse rien à son vieil ami Peignot. Voilà un brave homme, le papa Dupont!

= Brisons là, monsieur, dit Onésime en se levant. Après ce que vous venez de me dire, je ne puis plus communiquer avec vous que par l'intermédiaire de deux de mes amis.

— Qu'est-ce que vous dites ? demanda le Dijonnais, dont l’âme innocente se remplissait de surprise. |

— Je dis, monsieur, que j'aurai l'honneur de vous envoyer mes témoins, qui se feront un devoir de se mettre à la disposition des vôtres.

— Je ne vous comprends pas.

— C'est donc, monsieur, que je n'ai pas parlé avec assez de clarté. Veuillez m'en excuser. Je vous envoie mes témoins parce que vous avez insulté mon père.

= Moi, insulter votre père, un ami de dix ans, un confrère que j'estime, que j honore Ÿ Vous n'êtes pas dans votre bon sens, jeune homme!

— Vous l'avez insulté, monsieur, en déclarant qu'il pouvait vous faire une réduction sur le tarif de ses marchandises, ce qui était insinuer que ses bénéfices sont excessifs et par conséquent iniques, puisqu il peut, selon vous, les réduire sur votre demande. C'était enfin lui reprocher de vous faire tort de la différence, dans le cas où vous ne la réclameriez pas, et l’accuser d’indélicatesse à votre préjudice. Vous l'avez donc insulté. Je crois m'être, cette fois, suffisamment expliqué. >

En entendant ces paroles, le Dijonnais ouvrait une bouche et des yeux tout ronds. L'impossibilité où il se trouvait de rien comprendre à ces raisons l’accablait, et ce qui l’effrayait le plus, c'était le calme et la douceur avec lesquels elles étaient déduites. Onésime Dupont lui parlait, en effet, de cette voix lente et mélodieuse avec laquelle il devait plus tard soutenir dans les clubs et à l’Assemblée nationale les motions les plus terrifiantes.

« Jeune homme, dit en pâlissant le marchand de Dijon, l’un de nous deux est fou, cela est certain et

nécessaire. Mais je crois fermement — et je jurerais au

besoin — que c'est vous. Je ne quitterai point Paris avant d’avoir vu votre père et de m'être expliqué avec lui. Ce qui m'arrive à cette heure est tellement étrange, que je ne croyais pas qu'il dût jamais arriver rien de semblable, ni à moi ni, d'ailleufà, à personne autre. »

Et il sortit, accablé d’une sorte d’étonnement et sentant quil allait être malade. Il le fut, en effet, et se mit au lit dans l’hôtel de la Victoire, rue du Coq-Héron.

Cependant Onésime Dupont écrivit à deux sousofficiers de la caserne du Chäâteau-d'Eau qu'il avait un service à leur demander. C’étaient deux sergents bousingots qui servaient couramment de témoins aux rédacteurs du Nafjonal et aux membres du club Espérance.

Mais dès le lendemain le père Dupont reprit sa place à son bureau. Il acheva de vieillir derrière son grillage, ne cultiva point le jardin, qui était dans ses vœux, et ne greffa pas de poiriers.

Onésime, relevé de ses fonctions commerciales,

s'attacha uniquement aux intérêts publics et fonda la société secrète Truelle ef Niveau, qui inquiéta par d’incessantes attaques et mit trois fois en péril le

gouvernement de

Juillet.

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