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traits si petits qu'on les distinguait à peine, et l’on ne voyait guère sur sa face que l’abondant sourire qui la couvrait tout entière. Son visage ressemblait à un fruit mûr. Heureux de naissance, la vie n'avait pas trop contrarié son inclination naturelle au bonheur. Il approuvait l’univers, il admirait ce monde dont il faisait notablement partie. Ce n’est pas qu'il n’eût ses misères, car enfin il était homme, et même bon homme. Mais chez lui le chagrin tenait de la surprise : la surprise est passagère. Le simple Champdevaux ne restait affligé que le temps de frotter avec sé3 poings ses petits yeux écarquillés. Il avait épousé une jeune personne bien élevée, encore plus petite que lui, courte, toute en joues, et qui lui ressemblait comme une sœur. Il l’aimait. Elle mourut. Il en fut étonné. Et, cette fois, l’étonnement dura. Il pleurait comme un enfant; les larmes faisaient peine à voir sur cette face heureuse. Un bon prêtre, ami de la famille, essaya de le consoler.
« Dieu vous l'avait donnée, Dieu vous l’a reprise, disait-il.
— Je n'aurais jamais cru ça de lui, » répondit Champdevaux.
Trois mois plus tard, passant par Tours où il habitait, j'allai le voir. C'était le printemps. Je le trouvai qui, coiffé d’un large chapeau de paille, arrosait les platesbandes dans son jardin où il semblait avoir lui-même poussé. Il posa son arrosoir, me serra la main en tournant vers moi, sans rien dire, son bon visage placide; il me suppliait du regard d’écarter les pensées affligeantes.
Puis il me dit, en levant au ciel ses deux petits bras :
« Vois-tu, mon cher, ma nature est de reverdir! »
Je vous le dis sincèrement : Champdevaux était, dans sa simplicité, plus près de la nature que les orgueilleux qui l’offensent par les longs souvenirs et les révoltes superbes.
Cet homme heureux trouva l’année suivante, presque sans sortir de son potager, une femme qui ressemblait d'une merveilleuse manière à celle quil avait perdue ; seulement, elle était encore plus petite et plus en joues. Il l'épousa et en fut parfaitement heureux jusqu'à sa mort qui survint subitement après quatre ans de mariage. Il
taillait sé3 arbres quand l'apoplexie le frappa. Ce fut sa
dernière surprise.
I nous comprenions lé figures des âmes comme les figures de la géométrie, nous n'aurions pas plus d’animosité à l'endroit d’un esprit trop étroit qu'un mathématicien n'en montre contre un angle qui, faute de cinq ou six degrés d'ouverture, n’a pas les propriétés de l'angle droit.
E ne crois pas que rien au monde soit comparable à l'agilité avec laquelle les femmes oublient ce qui fut
tout pour elles. Par cette effrayante puissance d’oubli
autant que par la faculté d'aimer, elles sont vraiment des
. KYX X . . .
’AI déjeuné ce matin chez N° , ancien ministre de
forces de la nature.
l'Instruction publique et des Beaux-Arts, dont la maison est fréquentée par une foule brillante de peintres, de sculpteurs, de littérateurs, de savants, d'hommes politiques et d'hommes du monde. Je m y rencontrai avec le peintre J'arras, le sculpteur Lataille, N°" ,le grand comédien, le député B'‘", et deux ou trois membres de l'Institut, personnes fort diverses d'esprit et de mœurs, se ressemblant toutes par cet air apaisé que donne l’habitude de la célébrité. Ils étaient au régime pour la plupart, et des bouteilles d'eaux minérales couvraient la table. Chacun avoua quelque misère de l'estomac, du foie ou des reins. Ils s’intéressaient tous à l’état d’un seul, qu'ils comparaient au leur. On attaqua tous lé3 sujets, théâtre, littérature, politique, art, affaires, scandales, nouvelles du jour, mais de biais et légèrement. Ces hommes avaient pris avec l’âge des façons assez douces. Le temps les avait polis à la surface. Une pratique savante des idées et aussi l'indifférence qu inspirait à chacun toute pensée étrangère à la sienne, leur communiquaient les dehors aimables de la tolérance. Mais on s'apercevait bien vite qu ils étaient au fond divisés sur toutes léa questions importantes, religion, État, société, art, qu il ne subsistait entre eux d'autre lien moral que la prudence et l’indiffé-
rence et que si, par hasard, ils se trouvaient une fois
d'accord, c'était sur quelque lieu commun que, faute d'attention, d'intelligence ou de courage, ils n'avaient jamais examiné. Je fis encore cette observation que, s’ils découvraient chez un contradicteur, füt-ce dans la théorie la plus abstraite ou dans l'utopie la moins réalisable, une menace à leur quiétude ou à leuf3 intérêts, ils dépouillaient aussitôt leur bienveillance habituelle et devenaient féroces. C'est ainsi que Jarras, qui avait une clientèle aristocratique, pâlissait d'horreur et rougissait de colère aux seuls mots de socialisme et de collectivisme. À cela près, l’âme du monde la plus facile.
J'avais pour voisin de table le doyen du déjeuner, un vieillard fameux par sa science et ses galanteries, l’orientaliste Antonin Furnes, membre de l’Académie dé3 Inscriptions. Après m'avoir observé durant quelques instants avec une gravité narquoise, il me dit à l'oreille :
« Faites comme moi : suivez mon exemple! Voyez, je prends grand soin de casser mon œuf par le gros bout.
— Pourquoi ?
— Pour être honnête homme. J'ai beaucoup voyagé dans ma vie. J’ai vécu dans tous es mondes. J’ai remarqué que l'honnêteté consistait à se conformer à l'usage. J'en ai conclu qu'en s'y conformant dans Îles moindres choses on était un parfait honnête homme. C’est pourquoi je vous conseille, monsieur Nozière, de casser votre œuf par le gros bout.
= Je vous suis reconnaissant d’un si bon avis, répondis-je. Vous me voyez prêt à le suivre. Je crois comme vous en effet qu'avec de la civilité et en observant 163 règles on se tire d'affaire en ce monde et dans l’autre,
s’il y en a un autre. Mais excusez-moi, je suis distrait.
= En ce cas, me dit le vieil orientaliste, ne fréquentez pas les puissants de ce monde et tâchez de n'avoir besoin de personne. »
À mesure que le repas avançaïit, la conversation devenait plus vive et plus confuse, et je n'y recueillis rien de considérable. Mais après le déjeuner, M. Antonin Furnes me fit, en prenant son café, un récit intéressant dont voici les termes mêmes :
« Il y a trente ans, étant à Paris, je reçus la visite d'un Arabe que j'avais connu l'année précédente à Mascate où j'avais été envoyé en mission par le gouvernement. C'était un fort bel homme et un lettré. Il avait une intelligence assez vive, mais entièrement fermée à tout ce qui n'était point le génie de sa race. Il n'y a dans tout l'Orient que les Arméniens qui soient aptes à comprendre les idées européennes. Les Turcs n’en sont pas capables; les Arabes, encore moins. Celui-ci, qui m'avait reçu magnifiquement dans sa maison de Mascate, était l'homme le plus poli, le plus discret, le plus cérémonieux qu'il fût possible de rencontrer. Je vous ai dit que c'était un lettré. Il s’occupait surtout d'histoire. Je crois que c'était l'esprit le plus cultivé de Mascate. Il avait à peu près autant de philosophie que notre F'roissart. Je le compare volontiers à Froissart parce que l’Arabe actuel ressemble assez par la puérilité chevaleresque à nos seigneurs du XIV: siècle. Il se nommait Djeber-ben-Hamsa. Il m'expliqua avec une politesse parfaite ce quil attendait de moi. Il venait en Europe étudier les mœurs dé3 Occidentaux, et
commençait par la France, qui l'intéressait plus que toute
autre nation, comme ayant manifesté avec un éclat incomparable sa puissance et sa justice en Orient. I] comptait visiter ensuite l'Angleterre et l'Allemagne. C'est la meilleure société qu'il désirait voir. Et il venait me demander que je lui fisse la faveur de le présenter dans 163 salons les mieux fréquentés de Paris. Je le lui promis bien volontiers. Il y avait alors à Paris une société charmante. Le souvenir d'y avoir été mêlé fait encore aujourd'hui la douceur de ma vie. Vous ne pouvez imaginer ce qu'était l'art de la conversation à cette époque lointaine. Il est vrai que Djeber-ben-Hamsa ne pouvait jouir en aucune manière du plaisir d'entendre M. Guizot ou M. de Rémusat, madame “”" et madame “”. I] comprenait bien l'anglais. C'est une langue assez familière aux Arabes de l'Oman, depuis l'établissement des Anglais à Aden. Mais il ne savait pas vingt mots de français. Aussi pris-je soin de le conduire de préférence dans les bals et dans 1é3 concerts. On dansait beaucoup alors et l'on voyait un grand nombre de femmes admirablement belles. Je le menai dans lé3 bals les plus brillants de la saison, chez madame X.., chez madame Y.…, chez madame Z.…. La beauté de sé3 traits, la gravité de son maintien, le geste gracieux par lequel il portait sa main à sa tête et à ses lèvres en signe de dévouement, le langage imagé par lequel il exprimait dans sa langue sa profonde gratitude, et que je traduisais de mon mieux à la maîtresse de la maison, toutes ses manières enfin, étranges et belles, inspiraient de la curiosité, de l'intérêt, une sorte de respect et de sympathie. Je le fis inviter à un bal des
Tuileries. Il fut présenté à l'empereur et à l'impératrice.
Il ne s’étonnait de rien. I] ne témoigna jamais aucune surprise. Après six semaines de fêtes, il nous quitta pour visiter le reste de l'Europe. |
« Je ne songeais plus guère à lui quand, cinq ou six ans plus tard, je reçus une relation de son voyage qu'il m'avait fait l'honneur de m envoyer de Mascate. Le livre imprimé en caractères arabes sortait des presses de Wilson and Son, imprimeurs à Aden. Je le feuilletai assez négligemment, pensant n'y rien trouver de substantiel. Un chapitre pourtant attira mon attention. If avait pour titre : « Des bals et des danses. » Je le lus et jy découvris un passage assez curieux dont je vais vous rendre le sens très exactement. Djeber-ben-Hamsa y
disait t
C'est une coufume chez les Occidenfaux ef parficu- Üièrement chex les Francs de donner ce qu'ils appellent des bals. Voici en quoi consiste ceffe coufume. Après avoir rendu leurs femmes ef leurs filles aussi désirables que possible en leur découvrant les bras ef les épaules, en parfumant leurs cheveux, leurs habifs, en répandanf une poudre fine sur leur chair, en les chargeant de fleurs ef de joyau ef en les instruisant à sourire sans en avoir envie, ils se rendent avec elles dans des salles vastes ef chaudes, éclairées de bougies qui égalenf en nombre les éfoiles, ef garnies de fapis épais, de sièges profonds, de coussins moelleux. La, ils boivent des liqueurs fermentées, échangent des propos joyeux ef se livrent avec ces femmes à des danses rapides, auxquelles j'ai plusieurs fois assisté. Puis, le momenf venu, ils assouvissent
leurs désirs charnels avec une grande fureur, soif après avoir
éfeinf les lumières, soif en disposant des tapisseries d'une manière favorable à leurs desseins. ET ainsi chacun jouit de celle qu'il préfère ou qui lui est assignée. tr à ‘affirme qu'il en est ainsi, Non que je l'aie vu de mes yeux, MON guide m'aganf foujours faif sorfir des salons avant l'orgie, mais parce qu'il seraif absurde ef confraire à foufe possibilité que les choses préparées comme j'ai dif eussenf une autre issue.
« Cette réflexion de Djeber-ben-Hamsa me parut assez intéressante. Je la communiquai à la femme d’un de mes confrères de l'Institut, la belle madame set Comme elle ne paraissait pas s'en émouvoir beaucoup, je la pressai d'y répondre et crus l’embarrasser en lui disant : « Enfin, « Madame, pourquoi, comme le remarque mon Arabe, c parfumez-vous vos épaules nues, pourquoi vous chargez- « vous d'or et de pierreries et pourquoi dansez-vous ? » Elle me regarda avec pitié : € Pourquoi Parce que CG j'ai deux filles à marier. »
1 l’homme dépend de la nature, elle dépend de lui. Elle l’a fait; il la refait. Incessamment il pétrit à nouveau son antique créatrice et lui donne une figure
qu'elle n'avait pas avant lui.
—. ARISTE POLTPELENR ETDRTAS
POLTPHILE,
Comment pouvez-vous dire, Ariste, que l'intelligence est essentielle à l’homme ? File ne l'est point. L'intelligence, au degré supérieur de son développement actuel, c'est-à-dire la faculté de concevoir quelques rapports fixes dans la diversité des phénomènes, est rare et précaire chez les animaux de notre espèce. Ce n'est point par elle que l’homme subsiste. Elle ne règle pas les fonctions de la vie Honte elle ne satisfait point la faim ni l amour ; elle n'intervient point dans la circulation du sang. Hire à à la nature, elle est indifférente à la morale quand elle ne lui est pas hostile. Elle n’a point déterminé les instincts profonds des êtres, les sentiments unanimes des peuples, les mœurs, les usages. Elle n'a point institué la religion sainte ni les lois augustes, qui se formèrent, dans une antiquité solennelle, sur l'exercice en commun des fonctions de la vie élémentaire. Ce que j'en dis n’est
point pour rabaisser la majesté des institutions divines et
humaines: vous m'entendez bien. La splendeur touchante des cultes est composée du débris informe des pharmacies primitives ; les théologies ont pour origine l'inintelligence vénérable et l’effarement sacré de nos ancêtres sauvages devant le spectacle de l’univers. Les lois ne sont que l'administration des instincts. Elles se trouvent soumises aux habitudes qu elles prétendent soumettre ; c'est ce qui les rend supportables à la communauté. On les appelait autrefois des coutumes. Le fonds en est extrêmement ancien. L'intelligence a commencé de poindre dans les esprits quand l’homme avait déjà construit sa foi, ses mœurs, ses amours et ses haines, son impérieuse idée du bien et du mal. Elle est d'hier. Elle date des Grecs, des Égyptiens, si vous voulez, ou des Acadiens, ou des Atlantes. Elle vint après la morale, que dis-je Ÿ après la flûte et l'essence de rose. Elle est dans ce vieil animal une nouveauté charmante et méprisable. File a jeté çà et là d'assez jolies lueurs, je n'en disconviens pas. Elle rayonne agréablement dans un Empédocle et dans un Galilée, qui auraient vécu plus heureux s'ils avaient eu moins d'aptitude à saisir quelques rapports fixes dans l’infinie diversité des phénomènes. L'intelligence a quelque grâce, un charme, je l'avoue. Elle plaît en quelques personnes. Rare comme elle est aujourd hui et retirée dans un petit nombre d'hommes méprisés, elle demeure innocente. Mais il ne faut pas sy tromper : elle est contraire au génie de l'espèce. 5, par un malheur qui n'est point à craindre, elle pénétrait tout à coup dans la masse humaine, elle Y ferait l'effet d’une solution d’ammo-
niaque dans une fourmilière. La vie s’arrêterait subi-
tement. Les hommes ne subsistent qu'à la condition de comprendre mal le peu qu'ils comprennent. L'ignorance et l'erreur sont nécessaires à la vie comme le pain et l’eau. L'intelligence doit être, dans les sociétés, excessivement rare et faible pour rester inoffensive.
C’est ce qui se produit, en effet. Non que tout soit réglé dans le monde pour la conservation des êtres, mais parce que les êtres ne se conservent que dans des circonstances favorables. Il faut reconnaître que l'humanité, dans son ensemble, éprouve, d’instinct, la haine de l'intelligence. Le sentiment obscur et profond de son intérêt l'y pousse.