‹ Pierre NozièreChapitre 36 sur 51 · CARS Ÿ · texte numérisé non relu

CARS Ÿ

chercher le corps et l’inhuma près de son monastère, dans

un lieu où l’on bîtit depuis une église paroissiale.

L'Église plaça au nombre de ses saints le bienheureux Longis et la bienheureuse Onoffette.

Du temps où ils firent leur salut ensemble dans la solitude des bois, il y avait encore des nymphes dans les sources sacrées ; des tableaux votifs étaient suspendus avec des images aux branches des chênes sacrés. Les humbles dieux des paysans ne s'étaient pas tous enfuis devant le signe de la croix et l’eau bénite. Il est bien probable que de petits faunes ignorants et rustiques, ne sachant rien de la bonne nouvelle, épièrent entre les branches Onoffette et Longis, et, les prenant pour un chevrier et pour une bergère, jouèrent innocemment du pipeau sur leur passage.

Il fallut beaucoup d'exorcismes pour chasser ces menues divinités. Il subsiste encore aujourd'hui, aux environs de Vernon, quelques vestiges des cérémonies païennes. La veille du dimanche des brandons, les habitants des campagnes se rendent le soir dans les champs et se promènent sous les arbres avec des falots en chantant quelque vieille invocation. Fidèles sans le savoir à Cérès, leur mère, ces bonnes gens reproduisent ainsi d’antiques mystères et figurent d'une manière encore reconnaissable la déesse qui cherchait sa fille Proserpine à la lueur des feux de l’Etna. Je rapporte le fait sur la foi de M. À dolphe Meyer, le savant historien dela ville de Vernon.

Les plus magnifiques monuments ne sont pas toujours

ceux qui parlent le plus à l'esprit; parfois les yeux et la

pensée ont peine à se détacher d’une humble pierre taillée par un ciseau barbare. I[ est dans le vieux Vernon, proche la collégiale, devenue aujourd'hui l'église paroissiale, une petite rue déserte qui conduit à la Seine. File est bordée de pauvres maisonnettes penchantes qui se soutiennent à grand peine les unes les autres. Au milieu de ces masures s'élève une maison de pierre qu'on dit avoir été jadis habitée par le contrôleur clerc d’eau.

Elle a deux fenêtres et une porte. Au-dessus de Ia porte, un humble sculpteur, qui vivait au temps du roi Henri IV ou du roi Louis XIII, a figuré, sous une sorte de dais, une barque montée par deux personnages. L'un a pour insignes la crosse et la mitre. Je n'hésite pas à reconnaître en lui Hugues, archevêque de Rouen en 1150. L'autre, dont les cheveux flottent sur les épaules, est saint Adjutor lui-même. Une troisième figure a péri par l'injure du temps : c'était celle d’un pauvre batelier qui conduisait l'évêque et le saint. Tous les mariniers du pays vous expliqueront couramment le sujet de ce bas-relief. Ils n’ont point oublié en effet que saint A djutor, accompagné de l'évêque Hugues, s'en alla combler un gouffre creusé dans le lit de la rivière, devant le prieuré de la Madeleine. Au-dessus de ce gouffre les eaux formaient un tourbillon où s'abîmaient les barques. Déjà de nombreux équipages avaient péri à la Madeleine, et les berges du fleuve commençaient à se couvrir la nuit d'’îimes en peine. Saint A djutor combla Îe gouffre en y jetant les chaînes dont naguère il avait été chargé injustement par les infidèles. C'était peu de quelques anneaux

de fer pour combler un abîme. Mais il jetait dans le fleuve,

avec ses chaînes, les souffrances du juste et la patience

du saint. Maintenant, la charité ne fait plus de miracles

de ce genre ; il faut employer les dragues.

0 Q e\ Ce miracle a été mis en vers au XVII: siècle, dans un

lamentable style de complainte.

Un gouffre en la Seine voisine

Par ses flots forfueux ruine

Ef les hommes ef les bateaux,

Les coulant jusqu au ford des eaux.

Mais À djufor lon gfemps ne souffre L'incommodifé de ce gouffre.

Se sentant touché de douleur, Hugues, son prélaf, fl appelle ;

Ts (7 vont en même nacelle

Pour mettre fin à ce malheur.

Le grand saint Adjutor jette, comme nous l'avons dit,

ses chaînes « en les ondes inhumaines >» qui deviennent

aussitôt lisses et paisibles.

Ogez, lecteur, une merveille

Qui rareménl a sa pareille ;

Le péril dès lors a cessé,

Le Bruit des flots s'est apaisé.

IT n'est point de fleuve où l'on voie La course de l'onde plus cofe.

Le nocher peut mener sa nef.

A ssurément par ceffe place Dans une françquille Bonace

Sans redoufer aucun méchef.

Saint Adjutor est vénéré sous les noms d'A joutre et d'Astre. Ce saint Adjutor, ÂAjoutre ou Âstre devait être un homme bien extraordinaire. Il est impossible de se représenter aujourd'hui sa physionomie véritable. Mais à juger par l'empreinte profonde qu'il a laissée dans l'imagination populaire, Adjutor de Vernon eut l’îme ardente et forte.

HIS TOTRE;, DE SAINT ADIUTOR

ESCENDANT des compagnons de Rollon, fils du

duc Jean et de la duchesse Rosamonde de Blaru,

il fut élevé par saint Bernard, abbé de Tiron, dans les

pratiques les plus exactes de la religion chrétienne. Il

semble avoir porté dans cette nouvelle foi l'esprit aventu-

reux et rêveur qui inspirait ses ajeux au temps où ils manœuvraient, en chantant, leurs barques sur la mer.

On raconte qu'il passa son adolescence dans les bois, chassant avec fureur, puis tout à coup ravi par des visions extatiques. En ce temps-là, Pierre l'Ermite prêchait la croisade contre les infidèles. A djutor de Vernon prit la croix en 109%. Suivi de deux cents hommes d'armes, il partit pour les lieux saints et parcourut la Palestine, priant et combattant. Deux ans plus tard, il parvint a Nicée et guerroya après la conquête de Jérusalem. Tombé dans une embuscade aux environs de Tambire, il parvint à se faire jour au milieu des Sarrasins qui laissèrent mille

des leurs sur la place.

Cependant les infidèles reprirent le tombeau de Jésus-Christ. Après dix-sept ans de travaux et de combats, A djutor de Vernon fut pris par les Turcs, et enfermé dans Jérusalem. Il était lié bien étroitement, mais l'on croit qu'il se consolait en songeant que son corps était captif dans le même lieu que le tombeau du fils de Dieu. Et, dans sa prison, il ne cessait de prier.

Or, une nuit quil dormait, il vit apparaître à sa droite sainte Madeleine et à sa gauche le bienheureux Bernard de Tiron, qu'il avait invoqués. Is l’enlevèrent et le transportérent, en une nuit, de Jérusalem dans la campagne proche la ville de Vernon. De tels voyages n'étaient pas rares à cette époque. |

Parvenus à la forêt de Vernon, Madeleine et saint Bernard de Tiron laissèrent A djutor en lui disant :

« C’est ici le lieu de ton repos que nous avons choisi. » se

Le chevalier reconnut avec une surprise joyeuse les bois où il avait passé sa jeunesse. Apercevant un jeune pâtre qui, non loin de là, gardait un troupeau de moutons au penchant d’une colline, il l’appela et lui commanda de se rendre au château de Blaru afin d'annoncer à la duchesse Rosamonde le retour de son fils.

Le pâtre fit ce qui lui était ordonné. Mais Rosamonde ne crut point que le message apporté par l'enfant fût véritable.

Elle répondit : |

« Mon fils est mort à Jérusalem, etil ne me sera pas donné de voir le jour de son retour. »

Et elle demeura dans la maison.

C F L: à AU À =

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