RENE
Le pâtre revint vers celui qui l'avait envoyé et Jui rapporta les paroles de la duchesse.
« Retourne à Blaru, lui dit A djutor, et annonce que les trois cloches de l'église vont sonner d'elles-mêmes pour annoncer mon retour. »
En effet, le pâtre n'avait pas plus tôt porté cet avis à la comtesse que les cloches se mirent en branle. Mais Rosamonde secoua la tête et dit :
« Ces cloches ne sonnent point pour le retour de mon fils. »
Le pâtre retourna vers Adjutor qui le renvoya une troisième fois à Blaru.
« Tu annonceras encore mon retour, dit-il, et, si ma mère n'y veut pas croire, le coq qui est à la broche dans la cuisine du château chantera trois fois. »
Le pâtre ayant rapporté ce discours, le coq qui était à la broche se mit à chanter.
En l’entendant, Rosamonde fut persuadée enfin de la venue de son fils. Elle se rendit dans la forêt pour embrasser l'enfant qui lui était merveilleusemeñ?® rendu. Mais elle avait trop tardé. Dieu n'aime pas qu'on doute de sa puissance et de sa miséricorde. Il avait rappelé à lui son serviteur.
Quand Rosamonde fut dans l'endroit du bois désigné par le pâtre, A djutor venait de rendre le dernier soupir, selon la promesse que sainte Madeleine et saint Bernard lui avaient donnée, disant :
« C’est ici le lieu de ton repos que nous avons choisi. »
Le renom de sa sainteté se répandit comme un parfum
dans toute la contrée. Rosamonde de Blaru prit le voile;
elle partagea après sa mort la sépulture de son fils.
Le tombeau de saint A djutor existe encore. On Y voit gravées deux flûtes en sautoir. Ces emblèmes sont aussi ceux des lords de Vernon. La belle Diana, dont nous rappelions tout à l'heure le souvenir, ne dit-elle pas à son cousin :
« Vous reconnaissez nos armoiries, ces deux flûtes ? »
Faut-il en conclure que non seulement la devise, mais encore les armoiries des nobles seigneurs de Vernon furent emportées de France par quelque compagnon du duc Guillaume ? Je ne sais quel lien de parenté unit le grand saint Adjutor et la belle Diana. Je n'ai point à le rechercher ici. Il ne me reste qu à expliquer comment saint A djutor, qui passa de ce monde à l’autre le jour même de son retour à Vernon, put jeter ses chaînes dans le fleuve pour combler le gouffre. Cette difficulté n’est qu apparente. Le saint revint sur la terre pour opérer ce miracle.
Voulez-vous à la fois de plus fraîches promenades et de moins vieux souvenirs ? Traversons la petite ville, ce sera fait en cinq minutes, et allons nous asseoir sous les grands arbres taillés en muraille du parc de Bizi. C’est un héros qui les planta. Le maréchal de Belle-[sle, qui avait hérité la magnificence de Fouquet, son grand-père, créa dans ses courts loisirs le parc de Bizi. « Quand il n’était pas à Metz, dit Barbier, il était dans sa terre, près de Vernon, dirigeant une armée de terrassiers, de maçons, de jardiniers et de décorateurs. > On ne lui enviera pas son
fastueux repos si l'on songe à ses fatigues. Qu'on relise
À. À 5 ee
cette retraite de Prague, quand le maréchal, investi par l'ennemi, sortit de la place avec quinze mille hommes qu'il réussit à rendre, pour ainsi dire, invisibles, et qu'il conduisit à Egra, en sept journées de l’hiver le plus rigoureux. Officiers et soldats, roulés dans leur manteau, couchaient sur la neige. Le vieux maréchal, qui souffrait de la goutte, dormait dans un carrosse qu'on abritait derrière un mur de neige. L'opération était des plus délicates et exigeait, paraît-il, une habileté consommée. Mais le mérite d’une retraite nest guère reconnu que par les gens de l’art. Le public n'en est jamais touché. La retraite de Prague accrut en même temps la gloire et l’impopularité du maréchal de Belle-Isle. Ce grand homme de guerre fut alors beaucoup chansonné. Parmi les chansons dont on le tympanisa, il en est du moins d'assez jolies. Il y a de
l'esprit dans le couplet que voici :
Quand Belle-Isle est par, Une nuff, De Prague à pefif Bruff, TJ dif, Voyant la lune :
Lumière de mes jours, Asfre de ma forfune,
Conduisez-moi foujours.
L’excellent duc de Penthièvre habita Bizi. Les fraisiers des bois portent témoignage de sa candeur et de sa bonté. Car le duc écrivait en 1777 à son intendant :
« J’ai appris. que l'on désolait les habitants de
Vernon en les empêchant de prendre des fraises dans les
bois. On trouvera le secret de me faire haïr, et cela me procurera un des plus vifs chagrins que je puisse avoir en ce monde. »
Je cite cette lettre d’après le texte qu'en donne M. Adolphe Meyer dans son histoire de Vernon. Elle est vraiment d’un bon homme.
Par une singularité merveilleuse, le duc de Penthièvre unissait la foi chrétienne aux vertus philosophiques. I] tenait à l’ancien régime par sa naissance, mais par ses mœurs il contentait l'esprit nouveau. Comme, d'ailleurs, il était étranger aux affaires publiques, sa bienfaisance lui assura, par un rare privilège, au milieu de la Révolution, l'amour et le respect de ses anciens vassaux. En échange des titres qu'un décret de l’Assemblée Nationale lui avait ôtés, il reçut celui de commandant de la garde nationale de Vernon. Trois ans plus tard, le 20 septembre 170 2/Ma municipalité de la petite ville se rendit à Bizi et y planta un arbre de Liberté auquel cette inscription fut suspendue Re Hommage à la vertu. >»
Cependant le pauvre homme se mourait de chagrin. Il survécut peu de jours à la mort affreuse de sa belle-fille, la princesse de Lamballe.
Près du parc, à l'extrémité d’une avenue plantée, que bordent d’un côté 1é3 dernières maisons de la ville et qui longe de l’autre des vignes et des pommiers, s élève une pyramide de granit, sorte de menhir géométrique, d'un aspect à la fois héroïque et funèbre. C'est, en effet, un
tombeau glorieux. Sur ce monument sont gravées les
armes de Vernon et de Privas avec cette inscription :
AUX GARDES MOBILES DE L’ARDÈCHE VERNON, 22-26 Novembre 1870
L'invasion s’étendait. D venait de tomber au pouvoir dé3 Allemands. Quatre compagnies du 9° bataillon de l'Ardèche et le 5° bataillon, formant ensemble un effectif de quinze cents hommes, partirent de Saint- Pierre-de-Louviers le 21 novembre, à onze heures du soir, avec ordre de couvrir Vernon, qui devait être attaqué le lendemain. Le train qui les portait marchait à petite vitesse, tous ses feux de signaux éteints. I1 s'arrêta vers trois heures du matin, par une nuit noire et pluvieuse, à une lieue en avant de la ville. Aussitôt léa troupes descendirent et se portèrent sur les hauteurs de la forêt de Bizi, qui couvrent Vernon du côté de Pacy, où l'ennemi était arrivé en force depuis la veille.
Le lieutenant-colonel Thomas se fit guider dans la forêt par des habitants. Il borda toutes les avenues de tirailleurs placés dans les fourrés avec défense d'ouvrir le feu sans ordre. Son intention était de laisser les Prussiens franchir le bois, afin de les dominer ensuite et de les cerner dans Vernon. Toutes les mesures étaient prises quand, au point du jour, un grand roulement de voitures et des sonneries de trompettes annoncèrent l’arrivée des
ennemis. Leur passage dura près d’une heure. Quand leur
tête de colonne arriva dans la ville, elle fut reçue à coups
de fusil par déa gardes nationaux. Cet accueil leur donna de l'inquiétude ; un détachement seul fit son entrée, la plus
grande partie de leurs forces resta formée en dehors.
À yant pris des renseignements, ils surent bientôt, par déà espions, que les Français occupaient la forêt. Alors, comprenant ce que leur position avait de critique, ils ne songèrent plus qu'à assurer leur retraite. Leur cavalerie se porta immédiatemeñ?® en avant pour explorer les passages et reconnaître ceux qui pourraient être libres. À force de recherches, elle parvint à découvrir de petits chemins de service qui n'étaient pas gardés. Ils se hâtèrent de faire filer leur artillerie par ces chemins, pendant que l'infanterie, se portant sur la grande route, tentait d'enlever le passage de vive force. Après une heure d’une fusillade
très nourrie, ils se débandèrent et, se jetant dans tous les
sens à travers bois, ils poussèrent dans la direction de
Pacy. Ils perdirent, tant dans le combat que dans leur retraite désordonnée, cent cinquante soldats et plusieurs officiers, et ils abandonnèrent douze fourgons chargés de vivres et de munitions.
Pendant trois jours, l'ennemi ne donna pas signe de vie. Ceux des mobiles de l'Ardèche qui étaient restés à Bernay arrivèrent à Vernon, où les trois bataillons se trouvèrent réunis. Dans la matinée du 26, la 6: compagnie du 5° bataillon, de grand'garde à deux cents mètres en avant de la forêt, sur la route d'Ivry, au hameau de Cantemarche, fut subitement assaillie par une colonne de huit cents hommes. Malgré la soudaineté de l'attaque et le nombre des ennemis, les mobiles firent bonne contenance. Mais, s'apercevant que la position allait être tournée, ils battirent en retraite jusqu à la lisière du bois. Là, s’abritant derrière les terrassements de la voie ferrée, ils tiraillèrent
jusqu à l'épuisemeñ? complet de leufà munitions. Alors
le capitaine Rouveure s’écrie : « À Îa baïonnette, mes enfants! » Et il s’élance en avant. Aussitôt il tombe mortellemeñ® frappé. La petite troupe se jette sur l’ennemi, qui recule. À ce moment, deux bataillons de renfort arrivent et, masqués par les bois, font sur les Allemands de vigoureuses décharges. Ceux-ci mettent en batterie plusieurs pièces de campagne. Mais vers quatre heures, ils battent en retraite, laissant deux cents morts sur le terrain. Les mobiles avaient eu huit hommes tués et vingt blessés. Le corps du capitaine Rouveure était resté aux mains des Allemands, qui lui rendirent les derniers honneurs. Un détachement de cavalerie, commandé par un officier supérieur, rapporta ses restes dans un cercueil couronné de lauriers.
À a nouvelle de la capitulation de Rouen, les mobiles de l'Ardèche reçurent l’ordre de quitter la ville de Vernon qu'ils avaient si généreusement défendue. Voilà les souvenirs que rappelle le monument de Bizi.
J'ai voulu, feuilletant la petite ville comme un livre, résumer deux ou trois de ses pages de pierre. Les villes, ne sont-ce point des livres, de beaux livres d'images où
l'on voit les aïeux.
LE
noue
[el
SAINTVALERTY- SUR-SOMME —
Sainf- Valéry-sur-Somme, vendredi :8 août.
E la chambre où j'écris, on découvre toute la baie
de la Somme, dont le sable s'étend à l’horizon jusqu'aux lignes bleuâtres du Crotoy et du Hourdel. Le soleil, en s’inclinant, enflamme le bord déa grands nuages sombres. La mer monte et déjà, du côté du large, les bateaux de pêche s’avancent avec le flot. Sous ma fenêtre, des barques amarrées au bord du chenal portent à leur mât, au lieu de voilure, des filets qui sèchent. Cinq ou six pêcheurs, plongés à mi-corps dans la maigre rivière, épient le poisson qu'autour d'eux des rabatteurs effrayent en frappant l’eau à grands coups de gaule. Ces pêcheurs sont armés d’une baguette pointue dont ils piquent adroitemeñ?® leur proie. Chaque fois qu'ils lèvent hors de l’eau leur arme flexible, on voit briller à la pointe une sole trans-
percée.
Un vent salé fait voltiger les papiers sur ma table et m apporte une âcre odeur de marée. Des troupes innombrables de canards nagent sur le bord du chenal et jettent à plein bec dans l'air leur coin cofn satisfait. Leurs battements d'ailes, leufà plongeons dans la vase, leur dandinemefñ® quand ils vont de compagnie sur le sable, tout dit qu'ils sont contents. Un d’eux repose à l'écart, la tête sous l'aile. Il est heureux. À Ia vérité, on le mangera un de cé3 jours. Mais il faut bien finir; la vie est enfermée dans le temps. Et puis le malheur n’est pas d’être mangé. Le malheur, c’est de savoir qu'on sera mangé ; et il ne s’en doute pas. Nous serons tous dévorés, nous le savons, nous; la sagesse est de l'oublier.
Suivons la digue, pendant que la mer, qui a déjà couvert les bancs de Cayeux et du Hourdel, entre dans la baie par de rapides courants et ramène la flottille des pêcheurs de crevettes. Nous avons à notre gauche les remparts, que la Somme et la mer baignaient naguère, et dont les vieux grès ont été couverts par l’'embrun d’une rouille dorée. L'église élève sur ces remparts ses cinq pignons aigus, percés, au XV* siècle, de grandes baies à ogives, son toit d’ardoises en forme de carène renversée, et le coq de son clocher. Au XI: siècle, il y avait là une autre église qui avait aussi sa girouette. Au mois de septembre 1066, Guillaume le Bäâtard venait ici chaque matin consulter avec inquiétude le coq du clocher. Son host, composé de soixante-sept mille combattants, sans compter les valets, les ouvriers et les pourvoyeurs, attendait proche la ville; sa flotte, échappée à un premier naufrage, mouillait dans la
baie. Quinze jours durant, le vent, soufflant du Nord,
En
retint au port cette multitude d'hommes et de barques. Le Bâtard, impatient de conquérir l'Angleterre sur Harold et les Saxons, s'affligeait d'un retard pendant lequel ses navires pouvaient s'avarier et son armée se disperser. Pour obtenir un vent favorable, il ordonna des prières publiques et fit promener dans le camp la châsse de saint Valéry. Ce bienheureux, sans doute, n’aimait pas les Saxons, car aussitôt le vent tourna et la flotte put appareiller.
Quatre cents navires à grandes voiles et plus d’un millier de bateaux de transport s'éloignèrent de la rive au même signal. Le vaisseau du duc marchait en tête, portant en haut de son mât la bannière envoyée par le pape et une croix sur son pavillon.
Ses voiles étaient de diverses couleurs, et l’on y avait peint en plusieurs endroits trois lions, enseigne de Normandie. À Ia proue était sculptée une tête d'enfant tenant un arc tendu avec la flèche prête à partir.
Ce départ eut lieu le 29 septembre. Huit jours après, Guillaume avait conquis l'Angleterre.
Une rampe monte en serpentant à une vieille porte de la ville qui reste debout, flanquée de ses deux tours décrénelées que fleurissent de petits œillets roses. Une de ces tours garde encore, sous les herbes folles et les fleurs sauvages, sa couronne de mâchicoulis. Une bonne femme plante des choux au pied de cette ruine. L'hiver, il pleut de grosses pierres dans son jardin. Ja maisonnette, assise sur d’antiques souterrains, se fend et fait mine de s’abattre à chaque éboulement. Pourtant, la bonne créature admire la porte Guillaume ; elle l'aime. « Sûürement, elle me tuera un
jour, me dit-elle, mais tout de même, elle est fière! »
Après avoir traversé une rue de village, dont les maisons basses, couvertes de chaume, sont gaiement peintes en bleu clair, nous touchons à la pointe du cap Cornu. Là s'élève une chapelle à demi cachée par un bouquet d’ormes centenaires. C’est une construction toute moderne, d’un roman bâtard. Mais les murs, de pierre et de galet, présentent l'aspect d'un damier et rappellent ainsi les vieux édifices normands. Cette chapelle, dite de Saint- Valery ou des Marins, remplace un édicule plus ancien et abrite le tombeau de l'apôtre du Vimeu.
C’est un lieu de pèlerinage très fréquenté des marins. Quatre ou cinq petits navires ont déjà été suspendus à la voûte de la chapelle neuve par des pêcheurs échappés d'un naufrage. Ces braves gens se font l’idée d’un Dieu violent et puéril comme ils sont eux-mêmes. Îls savent qu'il est terrible dans sa colère, mais qu'il ne faut pas lui en vouloir. Ils entretiennent son amitié par de petits cadeaux. Ils lui apportent des joujoux pour l’'amuser. Il est vrai que ces joujoux sont des joujoux symboliques et que ces bateaux d'enfant représentent la barque que le Seigneur a miraculeusement préservée. Je pense bien que le bon saint Valery a sa part de ces humbles présents; les petits bateaux sont faits pour Jui plaire, car il fut, en ses jours terrestres, l’ami des bateliers de la Somme.
Le cap Cornu est magnifique et sauvage, et il est plein de souvenirs. C’est là qu'il faut nous arrêter. Là, sous ces grands ormes qui frissonnent au vent du large, au pied de la chapelle des Marins, à quelques pas de cette
pointe avancée d’où l’on découvre à gauche les falaises du
pays de Caux, à droite la baie de la Somme, puis les côtes basses de Picardie, et, tout en face, la haute mer. Je voudrais rappeler en quelques mots l’homme fort des anciens jours, qui laissa dans ces contrées une trace si profonde de son passage.