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MNT 15e UNS
la médecine, la mathématique et les ouvrage d’Aristote, mais ils savaient par cœur le pater et plusieurs belles prières. C'est pourquoi les savants arabes ne purent les convaincre et se retirèrent pleins de confusion.
Le calife, qui était d’un caractère obstiné, ne se tint pas pour vaincu avec Âristote et les docteurs. Il eut recours à un artifice dont il se promettait le meilleur succès. Sachez que ce calife avait une fille jeune, belle et bien faite, musicienne et raisonnant plus subtilement que les docteurs. Elle se nommaïit Ismérie. Son père lui donna l’ordre de revêtir ses plus riches vêtements, de s’oindre d'huiles balsamiques et de visiter les trois chevaliers dans leur prison.
« Allez, ma fille, lui dit-il. Déployez toutes vos grâces, employez tous vos charmes pour gagner ces chrétiens. > |
Le zèle de Ia religion l’échauffait à ce point qu'il recommanda à sa fille d’immoler même ce qu'elle avait de plus cher, si ce sacrifice devait tourner à l'avantage de Mahom.
Les recommandations du calife ont paru outrées à quelques auteurs qui ont rapporté cette histoire. Mais Île chanoine Willette fait observer qu'elles sont naturelles chez un idolâtre. Ainsi, dit-il, les filles de Madian et de Moab, par le détestable conseil du faux prophète Balaam, furent envoyées aux enfants d'Israël pour les pervertir et les faire tomber dans l’idolâtrie; ainsi les filles d’Ammon troublèrent le cœur du roi Salomon jusqu'à lui faire adorer les dieux de leur race.
Donc, la princesse Ismérie se montra aux trois fils de
madame d'Eppes. Ils furent éblouis à sa vue. Elle parla. Sa bouche était plus redoutable que ses discours. I[s admiraient une si belle personne ; ils la redoutaient bien plus qu'ils n'avaient redouté le vizir et les docteurs, et, pour qu'elle ne changeît point leurs cœurs, ils résolurent de changer le sien.
« Enseignons-lui la vérité, qu'elle est digne d’entendre, dit le chevalier d'Eppes à ses frères. Bien que moins habiles à discourir qu à manier la lance, nous trouverons peut-être des raisons convenables, avec l’aide de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui a dit à ses apôtres: «Si vous avez à rendre témoignage de moi,ne vous préoccupez point de ce que vous aurez à dire. Je mettrai moimême sur vos lèvres des paroles pleines de sagesse. > |
Les deux frères approuvèrent la parole de l'aîné, et aussitôt ils travaillèrent tous trois à instruire la fille du calife dans la religion chrétienne.
Ils [ui exposèrent la doctrine avec les miracles et les prophéties. Ils lui parlèrent notamment de la très sainte Vierge Marie, à qui ils avaient une dévotion particulière, et ils contèrent les miracles qu'elle avait accomplis dans toute la chrétienté et spécialement dans le pays de Laon. Ce qu'ils dirent de la reine des cieux parut si remarquable à la jeune Ismérie qu elle demanda si elle ne pourrait pas voir cette Vierge en image, telle qu elle est représentée dans les temples des chrétiens. Les trois chevaliers répondirent qu'ils n'avaient dans leur prison aucune image de cette sorte, mais que, si on leur apportait du bois ils s’efforceraient d'y tailler une figure à
l'exemple des bons imagiers de leur pays.
… Ils parlaient de la sorte,emportés par le zèle du cœur. Mais. lorsque la princesse Ismérie leur eut fait apporter une bille de bois, avec un ciseau et un maiïllet, ils se trouvèrent fort empêchés : l’art de tailler une image qui semble vivre et respirer ne s'acquiert que par de longues études. Le bois ne se laissait même pas entamer. Il faut dire que c'était le tronc d’un de ces arbres qui viennent du paradis terrestre et que. le Nil apporte dans ses eaux jusqu aux rives d’ Égypte.
Les trois fils de d’ Eppes S ere devant le bloc sans avoir pu seulement le dégrossir.
. À leur réveil, ils furent bien surpris de voir que leur tâche était achevée, et que | image de la Vierge brillait dans le cachot d’un éclat suave et merveilleux. Devant eux, Notre-Dame était assise sur un trône, tenant son enfant divin dans ses bras. Les trois fils de madame d'Eppes n'avaient jamais vu, de Laon à Soissons, un si bel ouvrage de sculpture. Cette Vierge était taillée dans le bois apporté par la princesse Ismérie, et ce bois était noir pour exprimer les ténèbres épaisses qui enveloppaient encore l’âme de la fille du calife. Mais il était environné d’une lumière céleste, en signe qe la [lumière dissiperait ces ombres funestes, Et ceci est à méditer que ce bois, venant du séjour d'Eve. était noirci par le péché de la première femme, mais que la fi igure de la Sainte Vierge
y paraissait nt parce que la faute d'Éve a . été rachetée par celle 2 à qui l’'Ange a dit Ave. De telles idées, peu accessibles aux hommes d'aujourd'hui, étaient aisément sensibles aux religieux qui méditaient dans les
cloîtres et dans les déserts.
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À la vue de cette image merveilleuse, les trois frères se récrièrent à la fois, et chacun demanda aux deux autres comment ils avaient pu accomplir en une nuit un si prodigieux travail. Mais tous trois jurèrent avec un grand serment qu ils n'y avaient point de part. Et il n’était pas vraisemblable, en effet, qu'aucun d'eux eût été assez habile pour achever si rapidement une tâche si difficile.
Il est donc croyable que cette image fut taillée par les anges ou, plus vraisemblablement, par la bienheureuse Vierge Marie elle-même, à qui les trois fils de madame d'Eppes avaient une dévotion spéciale et qu'ils avaient invoquée en cette occasion. Quand la princesse [smérie revint à la prison, voyant la Vierge radieuse et noire, elle | pleura et elle adora. Tout soudain, elle fut désabusée de la fausse religion de Mahomet et convertie à la foi de Jésus-Christ. Et les trois fils de madame d'Eppes, augurant alors que de cette image viendrait leur délivrance, l'appelèrent leur Dame de Liesse, c’est-à-dire de joie.
Cependant, le calife demandait chaque jour à sa fille si la conversion des trois chevaliers s’achevait heureusement, et la princesse Ismérie répondait avec prudence qu'il restait encore de ce côté quelques progrès à faire. Elle parlait de la sorte pour quil lui fût permis de retourner à la prison des chevaliers. Mais elle était déjà résolue à assurer leur évasion et à fuir avec eux.
Quand tout fut préparé pour l'exécution de ce dessein, la fille du calife prit les pierreries et les joyaux qu elle put trouver dans le palais, et sortit de nuit, par une porte dérobée du jardin.
Pour juger favorablement la conduite de la princesse,
il faut considérer que son père était sarrasin et mécréant, et ne point ignorer que les joyaux qu'elle emportait devaient plus tard servir à élever le sanctuaire de Notre- Dame de Liesse. Chargée de ces joyaux, Ismérie alla délivrer les prisonniers et les conduisit au bord du Nil,où il se trouva un batelier pour les passer tous quatre sur l’autre rive. Ils s'y endormirent. À leur réveil, les trois chevaliers virent la cathédrale de Laon sur la montagne et tout le pays laonnais. Ils y avaient été transportés miraculeusement pendant la nuit avec la princesse Ismérie.
La Vierge Noire était avec eux : c'est elle qui les avait conduits. Au lieu où elle toucha la terre jaillit une source qui guérit de la fièvre.
Les chevaliers furent contents de revoir la fumée de leur toit et madame leur mère toute chenue qui pleurait de joie à leur vue. Instruite de ce qu'était la belle sarrasine qu'ils amenaient, la dame d'Eppes voulut lui servir de mère et la tenir sur les fonts du baptême. Mais, quand la princesse Ismérie chercha sa Vierge Noire au bord de la source, elle ne l'y trouva plus. La statue s'en était allée toute seule à deux cents pas de 1à. Ismérie [y découvrit et voulut la prendre dans ses bras, mais elle ne put pas même la soulever. La Vierge Noire marquait, en se faisant si lourde, qu'elle voulait qu'on bâtit son église sur cet emplacement. C'est à quoi servirent les joyaux du calife. Ismérie reçut le baptême.
Les trois chevaliers prirent femme et vécurent pieusement le reste de leurs jours. Éa princesse Ismérie se retira dans un couvent où elle donna l'exemple de toutes
les vertus. On montre encore aujourd'hui, dans l'église de
Notre-Dame de Liesse, comme nous l'avons dit, son image sculptée et peinte au-dessus du jubé. Quant à la Vierge Noire, après avoir accompli de nombreux miracles, elle fut brûlée par les patriotes en 1795, à l'exception d’un seul morceau, qui fut miraculeusement préservé.
Il ne se peut rien voir de plus misérable que la fontaine miraculeuse, aujourd'hui maçonnée. Tout proche a été construite une maisonnette à l’imitation de la Santa- Casa de Lorette. Une allée y aboutit, plantée de pins alternant avec de hauts peupliers. La s'agitent vaguement
des mendiants et des infirmes, tandis qu'un vieil homme, devant la source, attend tout couché qu'une dévote vienne de loin en loin lui tendre une bouteille en forme de madone qu'il remplit, pour un sou, d'eau miraculeuse.
L'’agonie des dieux est d’une tris-
tesse infinie.