‹ Pierre NozièreChapitre 48 sur 51 · CS · texte numérisé non relu

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LA UEA PCR ATE

cause des brises changeantes qui viennent du large, des écueils invisibles, des courants qui tourbillonnent autour des rochers et des formidables ras de marée qui frappent la falaise. Les pêcheurs bretons chantent en traversant le chenal du Raz :

« Mon Dieu! secourez-moi : ma barque est si petite et la mer est si grande! D)

Les cadavres des naufragés qui ont péri dans l’Iroise sont amenés par le courant dans la baie des Trépassés. Est-ce pour sa fidélité à déposer les restes humains surson sable blanc comme une poussière d'os que la baie hospitalièreaux morts a reçu son nom funèbre? Suivant une tradition, ces prêtres gaulois qui furent plutôt des moines, les druides, étaient embarqués après leur mort sur cette côte pour être ensevelis dans l’île de Sein. Et d’autres traditions, recueillies par le poète Brizeux, font de ce golfe lugubre le rendez-vous des morts pieux qui voulaient

dormir dans l’île des Sept-Sommeils.

ÆAufrefois, un esprif venait, d'une voix forte, Appeler, chaque nuïf, un pêcheur sur sa porte. Arrivé dans la baie, on frouvaif un bateau

Si Lourd ef si chargé de morts qu'il faisait eau. Ef pourtant il fallait, malgré venf ef marée,

Le mener jusqu à Sein, jusqu à l'ile sacrée...

Ici l’on conte encore que, sur ce rivage, les âmes en peine se promènent en pleurant, tandis que les ossements des naufragés frappent aux portes des pêcheurs pour demander la sépulture. Et c’est une vive croyance chez les

paysans ques pendant la nuit du deux novembre, au jour fixé par l'Eglise pour la commémoration des fidèles défunts, les âmes des naufragés s’amassent en nuées épaisses sur le rivage de la baie, d’où s'élève une clameur lamentable. Alors les morts, dit-on, reviennent sur la terre, « plus nombreux que les feuilles qui tombent des arbres, plus serrés que les brins de l'herbe qui pousse dans les champs» :

Tandis quenous marchions le long des rochers mornes, le vent s'étant élevé, un grain nous couvrit d'ombre et de pluie. Nous allämes nous sécher dans une auberge du hameau de Kerherneau. Là, dans a salle basse où des hommes chevelus, chaussés de braies antiques, boivent le cidre blond et le rude tafia, assis au coin de la cheminée dans laquelle brûle une poignée de genêts et de bruyères, je songe à ce rivage dont les voix plaintives emplissent encore mon oreille et à cette île sainte des Sept-Sommeils que l'Océan recouvre d’une écume plus blanche et plus froide que la robe des vierges prophétiques et que les âmes des morts. Le hibou miaule sur le toit. Près de moi, les buveurs à la longue chevelure se tiennent graves et silencieux devant l’écuelle de cidre ou le verre d’eau-de-vie.

En attendant le souper que l'hôtesse apprête, je tire de ma poche le seul livre que j'aie emporté sur ce bord brumeux de la terre. C’est une chanson, ou plutôt une suite de contes mis en langage rythmé, avec une gravité enfantine, par des chanteurs qui ne savaient pas écrire, pour des auditeurs qui ne savaient pas lire : c'est l'Odyssée. Je l’ouvre à l’onzième livre qui est le livre des morts, et que l'antiquité nommait la LV. ékyia.

La NW. ékyia nous est parvenue fort surchargée, par les

aèdes qui la chantaient aux banquets, de morceaux qui ne sont ni du même âge n1 du même caractère. Ces vieux joueurs de phorminx y ont intercalé notamment un dénombrement des amantes des dieux, qui semble pris à quelque catalogue formé dans l’âge religieux d'Hésiode et de sa postérité poétique. [ls y ont ajouté encore un tableau des tourments que souffrent, dans les enfers, les ennemis des dieux et rien n’est plus contraire à l’idée que les premiers homérides, dans leur ingénuité, se faisaient de la mort. Aucun helléniste ne m accompagne ici pour me débrouiller parmi ces interpolations, et les seuls scoliastes qui m'entourent dans cette auberge de pêcheurs bretons, au bord de la sombre baie, sont les hiboux qui miaulent sur ma tête et les goélands endormis là-bas sur les rochers. Ils me suffiront, car ils disent les tristesses de la nuit et l'horreur de la mort.

Quand commence la ékyia, le subtil Ulysse a franchi sur son vaisseau l’océan qui sépare le monde des vivants de la demeure des ombres; il a abordé dans l’île des Cimmériens, que jamais le soleil ne regarde, de son lever à son coucher; il a mis Île pied sur la terre molle de ce rivage plongé dans la nuit éternelle et il s’en est allé sous les hauts peupliers et les saules stériles de Perséphone, jusqu à l’humide demeure de Hadès. La, près du rocher où se rencontrent les deux fleuves funèbres, dans la prairie d’asphodèles, il a creusé avec son épée une fosse où il a versé ensuite des libations de miel et de vin aux ombres descendues sous la terre. Ce n'est pas une curiosité vaine qui l’a conduit dans ce monde muet où nul

homme vivant n’est entré avant lui. Il va évoquer dans l’île

ténébreuse des Cimmériens les ombres errantes des morts. Il y est venu sur le conseil de Îa magicienne Circé, pour demander à l'ombre du devin Tirésias par quel moyen il lui sera donné enfin de retourner dans Ithaque. Car Île vieux chef, qui a vu les Cicones, les Lotophages, les Cyclopes, les Lestrygons, les Sirènes, et qui a partagé la couche des déesses et des magiciennes, est dévoré du désir de revoir enfin sonîle, sa femme et son fils.

Tirésias, qui errait parmi les morts, son bâton augural à la main, était un personnage extraordinaire; et l’on comprend qu Ulysse soit allé le consulter jusque dans l’île des Cimmériens. Tirésias n’a point, il est vrai, dans l'Odyssée, une physionomie bien distincte. Il ressemble, dans ce poème, aux magiciens des M. ille ef une Nuifs et à tous les sorciers de nos contes populaires. Mais il était fameux parmi les vieux Hellènes comme Merlin l’Enchanteur chez les Bretons, et, dès que l'imagination des Grecs se délia au sortir de l'enfance, les poètes contèrent mille merveilles de l'antique devin. À les en croire, devenu femme pour avoir séparé de sa baguette deux serpents unis, il reprit ensuite sa première forme ; mais le souvenir de sa métamorphose Jui donnait une expérience singulière sur des points délicats. A veugle, il comprenait le langage des oiseaux et voyait les choses futures. Il vécut, plein de sagesse, sept âges d'hommes, malheureux infiniment de vivre et de savoir. Sa tristesse s’exhala un jour en une plainte sublime :

« O Zeus, père et roi, s’écria le vieux devin, pourquoi ne m'as-tu pas donné une vie plus courte et ma part de

l'ignorance humaine? Ce n’est pas par bienveillance que

tu as prolongé ma vie jusqu'au terme de sept générations mortelles. »

Afin de le rendre plus tragique, les poètes nous montrent Tirésias gardant chez les morts sa science qui lui était amère. I] va sans dire qu'on ne trouve pas trace dans le UV. ékyia d’une mélancolie si profonde. Le très vieil aède qui a inventé la plus grande partie du livre XI ne s'inquiétait pas plus que ma Mère l’'Oie des tristesses qui accompagnent la méditation et la connaissance.

Il avait cette idée que les morts sont bien morts. « Hélas! dit Achille, il est dans la demeure de Hadès des âmes et des fantôméà, mais ils sont privés de sentimeñ®. » Telle était la croyance très simple de ces temps héroïques. Pour notre chanteur errant, Tirésias, tout devin qu'il était sur la terre, partage sous la terre l’insensibilité commune à tous les morts. Il ne voit ni n'entend.

Mais Ulysse, instruit par la magicienne Circé dans l’art de la nécromancie, connaît le moyen de rendre aux ombres, du moins pour un moment, la force de penser et de parler. I] sait que les morts se raniment en buvant du sang chaud.

C’est pourquoi il égorge des brebis au bord de la fosse qu "11 . creusée. Aussitôt les âmes montent en essaim de Pb Jeunes femmes, adolescents, vieillards ayant beaucoup enduré et tendres vierges au cœur plein d’un deuil récent, et ceux-là, en grand nombre, que perça la lance d’airain, guerriers tués dans les combats, portant leurs armes ensanglantées, ils se pressaient autour de Îa fosse avec une immense clameur.

Et Ulysse, qui avait vu par les mers tant de spectacles

à faire dresser les cheveux sur la tête, eut peur. Il écartait avec son épée ces ombres qui, comme une nuée de mouches, volaient autour des brebis égorgées et du sang des victimes. Reconnaissant sa mère dans l’essaim des âmes, il la chassa comme les autres. Car il voulait que le devin Tirésias büût le premier. Il aimait sa mère, mais il était pressé de se faire dire la bonne aventure. Au reste, si l’on songe que l’homéride suivait de très près quelque conte populaire, on ne sera surpris, pour peu qu'on ait l'habitude du folk-lore, ni de la gaucherie naïve du conteur ni de la dureté du héros. Pourtant, ce n’est pas Tirésias qui parle le premier. C’est Elpénor. Il parle sans avoir bu de sang. Et l’on peut croire qu'il a été introduit dans cette scène d'évocation par quelque nouvel aède peu soucieux d’observer les rites de la vieille nécromancie.

Mais il faut considérer aussi que la situation d'Elpénor est particulière. Il n’a pas encore sa place dans les demeures de Hadès. Il est de ces morts qui, n'ayant point été ensevelis, errent misérablement autour des habitations et reviennent demander, la nuit, à ceux qu'ils ont laissés en ce monde, un peu de terre pour couvrir leur malheureux corps. C’est une âme en peine. Il avait accompagné Ulysse dans ses voyages, et il était encore auprès de lui dans l’île d'Ea. Se trouvant la nuit sur le toit plat de la maison de Circé, ilen tomba par mégarde, et il se rompit le cou dans sa chute. On ne le regretta point parce que c'était un maladroit et un ivrogne. Ulysse, qui avait laissé son compagnon sur la place où il était tombé, fut très étonné de le voir chez les Cimmériens; il lui en

témoigna sa surprise.

« Comment, lui dit-il, cheminant à pied sous terre, es-tu arrivé plus vite que moi avec mon vaisseau? »

ÂAristarque tenait cette question pour inepte. M.Alexis Pierron, éditeur d'Homère, affirme qu elle est naïve, mais non point inepte. Elle était peut-être embarrassante, car Elpénor n'y répondit point. Il supplia en gémissant Ulysse de lui accorder les honneurs de la sépulture :

« Quand tu retourneras à l’île d'Ea, ne me laisse point non pleuré et non enseveli, mais brûle-moi avec mes armes, et élève-moi un tertre au bord de la blanche mer, et plante sur ce tertre la rame avec laquelle, vivant, je ramais parmi mes compagnons. »

Telle est la plainte qu’exhale aux pieds d'Ulysse l'ombre d'Elpénor. Tant qu'il n’est point enseveli, Elpénor, qui n’a plus de place sur la terre, n'a pas encore de place chez Hadès. Il erre lamentablement entre les vivants et les morts. C’est peut-être pourquoi il parle sans avoir bu le sang. Mais je crois plutôt à une interpolation. Cette Nékyia est rapiécée comme une tapisserie de l’histoire d'Alexandre, pendue sur le pignon d'une maison de Bruges, aux jours de fête, pendant quatre cents ans. Elle est ainsitrès plaisante et très vénérable.

La première ombre que le héros laisse approcher de la fosse, pour qu'elle boive le sang et y retrouve la force de sentir et de parler, est le devin Tirésias qui, aussitôt qu'il a bu, récite une prédiction dont le commencement a trait aux voyages du héros, mais dont la dernière partie, sans doute tirée de quelque chanson très antique, se rapporte à des traditions bizarres et puériles, tout à fait étrangères à

| l'Odyssée et de tout point contraires à l'esprit même du

poème. Car l'ingénieux Ulysse, cher à la vierge Athéné, y est voué à la destinée des impies et des maudits, promis au châtiment des Caïn et des Ahasverus. Et si le devin laisse entrevoir la rémission finale, les menaces qu'il profère, s’accordant d’ailleurs avec des légendes qui nous ont été conservées, donnent le caractère d’un réprouvé au héros dont les contes homériques ont fait le type du parfait Hellène. Ici l’on a cousu à la vieille tapisserie un lambeau d’une tapisserie plus vieille encore et plus sombre. |

Après avoir entendu cette prophétie, Ulysse veut interroger, sans tarder davantage, l'ombre de sa mère, et il semble, d’après une question qu'il fait à Tirésias, que, s’il n’a pas appelé encore la morte bien-aimée, c’est qu'il ne savait pas comment s'y prendre. Dans ce cas, nous avons accusé faussement d’insensibilité le rude roi pirate, si admiré des matelots et des pêcheurs hellènes, qui erra longtemps sur la mer stérile. Mais nous avons vu qu'instruit en nécromancie par la magicienne Circé, il avait évoqué sa mère sans même le vouloir, et nous croirons plutôt qu'il trompa Tirésias. Il était menteur et la déesse qui l’aimait lui dit un jour: € Je t'aime parce que tu mens bien. » Son ignorance en effet semble inconcevable après les leçons de Circé qui lui avait révélé l’art des évocations. Et nous venons de voir qu'il avait très bien retenu les préceptes de la magicienne. Ou simplement Y a-t-il encore à cet endroit une reprise à la tapisserie.

Tout est obscur dans cette merveilleuse poésie d'enfants peureux. Mais l'obscurité même y est un charme

et un sujet d’émerveillement. Et quand la mère vénérable

d'Ulysse, la vieille Anticlée, boit le sang noir et parle à son fils, nous sommes saisis d’une émotion large et profonde, et pénétrés d’un tel sentiment de beauté qu'il nous faut reconnaître que le génie hellénique eut, dès l'enfance, l'instinct de l'harmonie et connut cette sorte de vérité qui passe la vérité scientifique et dont, seuls au monde, les poètes et les artistes sont les révélateurs.

= € Mon enfant, comment es-tu venu vivant dans la nuit sans lumière? car il est difficile aux vivants de voir ces choses.

« … Celle qui est habile à l'arc ne m'a pas tuée de ses flèches, ni une de ces maladies ne m'est survenue, qui enlève la vie aux membres par une triste langueur. Mais le regret, le souci de toi et le souvenir de ta tendresse m'ont ôté la douce vie. »

« Elle dit. Son fils voulut la presser dans ses bras. Trois fois il s’élança, le cœur ardent à la saisir; trois fois, elle s’évanouit dans ses mains, semblable à une ombre et à un songe.

« Alors, le cœur déchiré par une douleur aigué, il lui dit :

— « Ma mère, pourquoi ne m'attends-tu pas, quand je veux t’'embrasser, afin que chez Hadès, dans les chers bras l’un de l’autre, nous puissions nous rassasier de nos tristes pleurs? »

« Etla vénérable mère répondit :

= « Hélas! mon enfant, tel est l’état des hommes quandils sont morts: les nerfs sont privés de chair et d'os, la force du feu les consume aussitôt que l'esprit abandonne

les os blancs, et l’âme, comme un songe, flotte, envolée.…. »

Paroles infiniment douces et toutes trempées du lait de la tendresse humaine! Elles ont été trouvées par un très vieux chanteur qui vivait au bord dela mer « violette », dans un temps où les hommes n'avaient pas encore appris à monter à cheval ni à faire bouillir les viandes. Ce chanteur n'avait jamais vu de figures peintes ni sculptées; les seuls autels des dieux qu'il connût étaient des stèles grossières dans un bois sacré. Il était sans cesse occupé du soin de pourvoir à sa subsistance. Parmi des hommes qui ne pensaient qu à manger et à faire la guerre pour voler des femmes et des trépieds d'airain, il menait une vie plus misérable que celle d’un ménétrier de quelque village d'Auvergne. Pourtant, il trouva en son âme rude et neuve des accents qui retentiront à tout jamais dans les cœurs généreux : |

« Mon enfant, celle qui est habile à l’arc ne m'a pas tuée de ses flèches, ni une de ces maladies ne m'est survenue, qui enlève la vie aux membres par une triste langueur. Mais le regret, le souci de toi et le souvenir de ta tendresse m'ont ôté la douce vie. »

Ainsi le vieux joueur de phorminx exprima la douleur harmonieuse et se montra déjà Hellène par le sentiment de la beauté, qui est la seule chose humaine qui ne trompe pas, car elle seule est de l’homme et toute de l’homme.

Je ferme le vieux recueil des aèdes ioniens et j'ouvre la fenêtre de la chambre rustique. Je revois dans la nuit la baie des Trépassés. Tout à l'heure, j'étais avec l'antique Ulysse, et j'avais à peine changé de monde. Il n'y a pas loin, pour le sentiment, de la LV. ékyta de l’homéride aux gwerx des bardes de Breiz-Izel. Toutes les vieilles

croyances se ressemblent par leur simplicité. Ces légendes immémoriales des trépassés sont restées peu chrétiennes dans la chrétienne Bretagne. La croyance à la vie future y est aussi obscure et flottante que dans l'épopée homérique. Pour l’Armoricain comme pour l’'Hellène primitif, les morts traînent languissamment un reste d'existence. Les deux races croient également que, si les corps ne sont pas rendus à la terre maternelle, les ombres de ces corps errent en se lamentant et supplient qu'on leur donne la sépulture. L'ombre d’'Elpénor demande un tombeau à Ulysse ; les naufragés de f’Iroise viennent frapper avec leurs ossements les portes des pêcheurs. Dans le monde celtique comme dans le monde hellénique, les morts ont une terre à eux, séparée de la nôtre par l'Océan, une île brumeuse qu'ils habitent en foule. La, l’île des Cimmériens ; 1C1, plus rapprochée du rivage, l’île sainte des Sept- Sommeils. Les tombes revêtent la même forme dans la

Grèce héroïque et chez les Celtes”.

* Dans son livre si méthodique et si profond sur /x Religion des Gaulois, M. Alexandre Bertrand a solidement établi, ce semble, que les peuples à dolmens n'étaient point des celtes. Mais il ne saurait être question ici d’ethnographie. On s'y contente d’une vue très générale du culte des morts sur la terre de Bretagne, où plusieurs races humaines se sont superposées. Et c’est encore M. Alexandre Bertrand qui fait à ce sujet une remarque judicieuse : & Les religions recueillent, dans le cours de leur développement, des éléments nouveaux qui les rajeunissent et les transforment, mais sans qu’elles se débarrassent jamais complètement de leur passé.

« Ces observations trouvent particulièrement leur application dans les pays dont la population, comme en Gaule, se compose de plusieurs couches successives et diverses de conquérants et d’immigrants, de complexion religieuse différente, ayant eu chacun leurs divinités particulières qu’ils ont dû tenter d'introduire dans le culte national ou, à ce défaut, qu’ils ont dû conserver à titre de culte familial ou de tribu. » (Loc. cif., p. 216).

Que dis-je? j'ai vu à Carnac Île tombeau d'Elpénor. Seulement la rame y manquait, et les archéologues, en le fouillant, ont enlevé les armes et les os qui y dormaient : c'est le tertre Saint-Michel, qui s'élève sur le rivage, € au bord de la blanche mer ».

Mais l’hôtesse vient m'annoncer que le souper est servi. L'omelette dorée brille sur la table, et l’odeur du mouton parfumé de thym emplit la chambre. Je laisse là mon Homère et mes rêveries. N’allez pas croire au moins que les Celtes étaient des Pélasges et qu'on parlait grec à

L A \ Quimper comme à Mycènes.

De Carnac (Morbihan), le 4 août.

U haut du tertre funéraire, consacré à saint Michel, on découvre deux plaines mornes, dont l’une est la terre et l’autre la mer. Au couchant, l'Océan s'étend jusqu à l'arc azuré de l'horizon. À gauche, fuient les noirs rivages de Locmariaker, où dort, depuis des siècles innombrables, un chef barbare sous une chambre informe faite de quartiers de roche, et plus loin s’efface dans la brume la pointe de Saint-Gildas, où Abélard fut menacé de mort par des moines ignorants, qui haïssaient la musique et la philosophie. À droite, la lugubre presqu ile de Quiberon s’'avance dans la mer que, vers le large, Belle-Ile barre comme un grand brise-lames.

. Mais, en tournant sur vous-même de manière à mettre Quiberon à votre gauche, vous voyez la lande s'étendre

jusqu'aux bois de pins qui tracent au bord du ciel leurs

lignes d'un bleu sombre; sur cette plaine, que la bruyère colore d’un rose triste, passe la grande ombre des nuages. C’est Carnac, le Lieu-des-Pierres.

Une armée de menbhirs s’y tient en ordre régulier. Devant vous se dressent les alignements du Menec; vous apercevez plus à droite ceux de Kermario. Un pli de terrain vous cache de ce côté les pierres de Kerlescan. Deux mille de ces géants informes sont encore ou debout ou couchés à leur rang. On croit qu'il y enavait autrefois plus de dix mille.

Quels bras les ont plantés dans la lande? On ne sait. On ignore leur âge et leur destination. Ils semblent, dans leur majesté grossière, garder le muet souvenir de races depuis longtemps éteintes, et ils ont je ne sais quoi de funèbre, qui fait songer à des hommes très rudes, à des chefs de tribus sauvages qui dorment sous leur poids énorme. Pourtant, en fouillant la terre sous ces menbhirs, on nya rien trouvé qui révélât des sépultures.

M. de Mortillet croit que ces alignements sont les archives d’un peuple qui vivait sur cette terre avant la venue des tribus celtiques et qui plantait une pierre en commémoration de chaque fait dont il voulait garder le souvenir;en sorte que la lande de Carnac serait un livre où ces hommes écrivaient en quartiers de rocs les guerres, les alliances, les grandes chasses, les navigations sur des troncs d’arbres creusés, et les généalogies des chefs.

Les habitants de Carnac attribuent à ces pierres une origine très différente et beaucoup plus merveilleuse. Ils content qu'un jour saint Cornély fut poursuivi dans la

lande par une armée de païens. Les païens, comme on sait,

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