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C'est un saint tout à fait approprié à un pays de pâturages. Sa fête tombe le 1 5 septembre, et, ce que n'eût point dit M. Trévoux, cette date coïncidant avec l'équinoxe d'automne, la fête du saint a dû se substituer À quelque féerie agricole des paiens. Il n’est pas douteux que le nom même de saint Cornély n'ait prédestiné le saint de Carnac à remplacer l'antique divinité tutélaire des bêtes à cornes. Je regrette de ne pouvoir rester à Carnac jusqu'à ce jour-là. Car c’est un beau pardon. Des pèlerins y viennent de toute la Bretagne pour baiser dévotement les os du saint renfermés dans un chef d’or tout brillant de pierreries. Puis, le chapeau sous le bras et le chapelet à la main, ils se rendent en procession à la fontaine qui élève près de l’église, sur quatre arches, son pyramidion surmonté d’une boule et d’une croix. [LAà, s'étant agenouillés, ils goûtent l’eau que des mendiants leur présentent dans une cruche, en mouillent leur visage et leurs mains, qu'ils élèvent ensuite au-dessus de leur tête, et, ayant accompli ces rites antiques, ils retournent à l'église pour déposer leur offrande devant le protecteur des bestiaux.
On répand aussi l’eau de cette fontaine sur la tête des bœufs qui ont été guéris par l'intercession de saint Cornély. Ce saint est à ce point favorable aux troupeaux, qu'on lui amène parfois, la nuit, des bœufs en procession. Comme le dieu rustique dont il a pris la place, il reçoit des victimes , on lui offre des vaches, mais on ne Îles immole pas. Elles sont vendues au profit de l'église. La fabrique vend aussi les attaches qui ont servi à conduire les vic-
times à l'autel ; et c'est une croyance que les bestiaux mis
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à l’attache avec ces cordes ne périssent point de maladie. Aussi bien fallait-il à ces bouviers avares et pauvres un vétérinaire céleste.
Le tumulus sur lequel vous êtes monté offre un autre témoignage de la piété bretonne. Les apôtres d'A rmorique on sanctifié ce tertre en élevant sur le faîte une chapelle à saint Michel-Archange, qui lance et retient la foudre et se plaît sur les hauts lieux. Les femmes des marins viennent dans cette chapelle prier l'archange de préserver leur mari du péril de la mer. Chaque année, dans la nuit du 25 juin, les gars du pays y allument, en poussant des cris de joie, le feu de la Saint-Jean, auquel d’autres feux répondent de toutes les hauteurs voisines. Et il est croyable que cette coutume remonte à une fabuleuse antiquité.
Ces petites buttes, visibles à vos pieds maintenant que le soleil, déjà bas, en prolonge les ombres, ce sont les Bossenno, bosses semées entre les pierres de l'Océan. On raconte qu'elles recouvrent un monastère de moines rouges. Il s'y commit, dit-on, de telles abominations que le ciel et la terre ne purent les souffrir. Le moustier périt en une nuit, dévoré par les flammes.
Encore aujourd'hui, le lieu où sont ensevelis les moines rouges est mal famé. Dans l'ombre du soir, les flammes s’allument sur les buttes, et l’on entend des voix qui parlent une langue inconnue aux chrétiens. On a fouillé les Bossenno. Un archéologue anglais, M. Miïn, y a porté la pioche, et il a découvert, en effet, des murs portant encore des traces d'incendie. Mais ce ne sont pas
3 \ les murs d’un monastere. Les Bossenno recouvrent une
villa gallo-romaine qui était établie la, au bout du monde connu, avec ses murs de pierre et de brique, ses chambres peintes de vives couleurs, sa métairie, ses bains et son temple, telle enfin que Columelle décrit une villa romaine. L'art de Pompéi se retrouve sur ces enduits de stuc, où sont tracées des grecques et des guirlandes, et sur ces caissons incrustés de coquillages.
Aux premiers siècles de l’ère chrétienne, les Latins, comme aujourd'hui les Anglais, transportaient leur civilisation sur tous les points du monde connu. Ils portaient avec eux leurs lares et leurs pénates. On a trouvé dans le sacellum de la villa les figurines de terre cuite qui y avaient été mises par des mains pieuses. Ce sont des Vénus Anadyomènes et des Déesses Mères. Celles-ci, vêtues d’une longue tunique, assises dans un grand fauteuil d’osier et tenant un petit enfant entre leurs bras, ressem— blent beaucoup aux Saintes Vierges de l'art chrétien. Celles de Carnac ont été portées, loin du village, dans une cabane qui sert de musée. D'autres, de même style, ont eu ailleurs une tout autre fortune. Elles ont été prises pour des images de Marie, et, tenues pour miraculeuses, ont attiré des pèlerins dans le sanctuaire où on Îles avait déposées au sortir de terre.
Voilà tout ce que, du haut du tertre Saint-Michel, nous pouvons découvrir de choses dans l'espace et le temps. Ce tertre a été fait de main d'homme, il est formé de pierres amoncelées et de vase marine. M. René Galles, en le creusant, a découvert le dolmen sous lequel un chef avait sa sépulture. On a vu ses os à demi dévorés
par la flamme du bûcher, ses armes de jaspe et de fibriolite
et ses colliers de jaspe rouge. On croit, d'après certains indices, qu'il a, sous cette montagne, un compagnon de mort dont la poussière demeure encore inviolée. Ainsi Achille voulut que ses cendres fussent mêlées à celles de Patrocle sous le même tertre funéraire. L’ombre de Patrocle était venue elle-même l'en prier, la nuit, pendant son sommeil. Elle lui avait dit : « Je te demanderai, ne l’oublie pas, que mes os ne soient pas séparés des tiens, Achille. Nous avons été nourris ensemble dans ta maison... Que nos os soient renfermés dans la même urne d’or. » C’est pourquoi Achille ordonna de ne faire d’abord pour son ami qu'un tertre bas.
« Quand je serai mort, ajouta-t-il, élevez à Jui et à moi une haute et large tombe, vous qui me survivrez. >
La tombe, dont nous foulons les herbes salées par l’'embrun, est large et haute comme celle d'Achille et de Patrocle. Les guerriers qui y reposent étendus, avec leurs armes, furent sans doute les chefs illustres parmi les peuples. Mais un Homère n’a pas dit leur nom.
A Îa place où nous sommes, sans doute, une vierge barbare, plus blanche que Polyxène, fut égorgée comme la fille de Priam. Et son âme indignée s'enfuit sous le ciel
bas, entre la lande et l'Océan.
Sainte- A nne-d'A uraÿ, 28 juillet.
‘ÉTAIT le jour du pardon. On sait qu'on appelle pardon, en Bretagne, la fête paroissiale d’une église ou d’une chapelle. Les pèlerins qui s'y rendent y gagnent
des indulgences, moyennant certaines pratiques pieuses et quelques dons au saint ou à la sainte. Dans leur seigneurie, les saints de Bretagne ont gardé leur simplicité rustique. Ils acceptent les dons en nature. Encore faut-il leur payer la redevance selon l'usage et la coutume. Notre-Dame de Relec ne veut que des poules blanches. Sainte Anne, sa mère, n'a point cette délicatesse : elle reçoit tous les présents, et sa couronne est faite des joyaux des dames de Lorient et de Quimper.
Il y a une petite lieue de la gare à Sainte-Anne. Le chemin qui, à travers la lande, conduit au village, était, quand nous le primes, couvert de pèlerins. Les coiffes blanches des paysannes brillaient au soleil, comme des ailes d'oiseaux de mer. Les hommes en veste brune, et coiffés du large chapeau d'où pend un ruban noir, allaient en silence, appuyés sur leur bâton de cornouiller. Et tout le long du chemin s’étendait une double haie de mendiants.
Les uns, vieillards aveugles, blancs et chevelus, la main posée sur la tête d’un enfant, semblaient, dans leur majesté lamentable, les derniers bardes. Plus avant, une femme élevait en gémissant, sur le ciel bleu qui couvrait la lande, un bras si mutilé, si dépouillé de chair, si déchiqueté et si étrangement terminé par une main où ne restait plus que deux doigts, quon eût dit un bois de cerf trempé dans le sang des chiens décousus. Aïlleurs se dressait une grande forme humaine terminée par une masse de chair sanguinolente et tuméfiée qu'on ne reconnaissait pour un visage que parce qu'elle en occupait la place. Puis c'était côte à côte, et appuyés les uns sur les autres, des
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innocents qui se ressemblaient par le vide du regard, par l’immobilité du sourire, par un perpétuel tremblement de tout le corps, et aussi par un air de famille ; car ils étaient frères et sœurs, et peut-être, appuyés les uns aux autres, le sentaient-ils confusément. L'un d'eux, grand jeune homme à la barbe bouclée, vêtu d’une robe de femme, ouvrait tout grands des yeux bleus qui faisaient peur; on sentait que toutes les images de l'univers n'y entraient que pour sy perdre. Et là, debout dans sa robe grise, de forme antique, plus étrange que ridicule, il avait l’air d’une statue taillée par un vieil imagier et qu'une puissance ténébreuse animait, comme cela est conté dans les vieux contes. Ces mendiants sont une des beautés de la Bretagne, une des harmonies de la lande et du rocher.
Le chemin, sillonné de pèlerins et bordé de pauvres, aboutit à la grande place sur laquelle s'élève l’église de Sainte-Anne. Une foule rustique l'emplit. Toutes les paroisses du Morbihan sont là, et celles des îles patriarcales d'Houat et d'Hœdic. Des pèlerins sont venus en grand nombre du pays de Tréguier, du Léonnois et de la Cornouaille. Les hommes ont attaché au chapeau des brins d’ajonc et de bruyère. Mais c'en est fait du vieux costume celtique, et le paysan ne porte plus les braies séculaires, le bragonbras bouffant. Ils ont tous, même ceux du Finistère, un pantalon noir comme le sénateur Soubigou. Les femmes, heureusement, ont gardé la coiffure nationale. Leurs coiffes blanches, tantôt relevées en coquille sur le haut de la tête, tantôt pendantes sur Îles épaules, mettent dans les assemblées une grâce très douce,
profonde et triste. La grande cornette des Vannetaises, le
béguin empesé des femmes d'Auray, le serre-tête austère qui cache les cheveux des filles de Quimperlé, le bonnet aux ailes soulevées de celles de Pont-A ven, la coiffe de dentelle de Rosporden, le diadème de drap d'or et de pourpre de Pont-l'Abbé, les barbes, tendues comme des voiles, de Saint-Thegonec, le bavolet de Landerneau, toutes ces coiffures portées depuis tant de siècles chargent ces têtes nouvelles de toute la mélancolie du passé. Sur ces visages flétris en quelques années, et courbés sur cette dure terre qui les recouvrira bientôt, la coiffe des aïeules garde la forme immuable. Passant des mères aux filles, elle enseigne que les générations succèdent aux générations et qu'en la race seule est la suite et la durée. Ainsi le pli d'un morceau de toile nous donne l’idée d’un temps beaucoup plus long que celui de l'existence humaine.
Vêtues de noir, les joues, le cou voilés, les femmes du Morbihan ont l'air de religieuses. Leur plus grande beauté est dans leur douceur. Assises sur leurs talons, dans l'attitude qui leur est habituelle, elles ont une grâce paisible et lourde assez touchante. Coiffées et vêtues comme elles, leurs fillettes sont charmantes, sans doute parce que l’austérité du costume rend plus sensible Îa fraîcheur riante de l’enfance. Il n'y a rien de joli comme ces petites béguines de sept ou huit ans. Entre elles, volontiers, elles s'amusent à lutter sur l'herbe. C’est l'instinct de la race qui les pousse ; car on sait quelles sont filles de vaillants lutteurs.
L'église de Sainte-Anne est toute neuve et d’une
richesse que le temps n’a pas encore éteinte. M. de
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Perthes, l'architecte, est peut-être un habile homme. Mais le temps a seul le secret des profondes harmonies. La place sur laquelle elle s'élève est bordée de petites boutiques où les femmes vont acheter des médailles, des chapelets, des cierges, des livres de cantiques en breton et en on et des i images d’ Épinal.
Je n'ai pas vu passer la procession. Je ne sais si elle a gardé le caractère de foi naïve qu'elle avait jadis. J'ai aperçu les bannières ; elles m'ont paru trop neuves et trop belles.
Autrefois, on voyait dans cette procession des marins portant les débris dunaviresur lequel ils avaient été sauvés du naufrage, des convalescents traînant le linceul préparé pour eux et maintenant inutile, des hommes échappés à l’incendie et tenant à la main la corde ou l'échelle de leur salut. On 2 remarquait surtout les matelots d’Arzon. C’étaient les descendants des quarante-deux marins qui, dans la guerre de Hollande, en 1675, se vouèrent à sainte Anne et furent préservés des canons de Ruyter. Précédés de la croix d'argent de leur paroisse, ils marchaient, soutenant de leurs épaules le modèle d’un vaisseau de soixante-quatorze, pavoisé de tous ses pavillons, et ils chantaient une complainte dont voici quelques
couplets :
Nous avons éfé de bande Quarante ef deux Arxonnois
À la guerre de FH, ollande, Pour le plus grand de nos rofs.
s', a TE Ta se..." 2 Me Le), Col Ca 0e Lie ISA
Ce fui de juin le septième MS six cent sepfanfe ef frois Que Le combaf fuf exfrême De nous ef des Hollandois.
Les Boulefs comme la gréle Passaienf parmi nos Vaisseaux, Brisanf mâfs, cordages, voile
Ef meffant fout en lambeaux.
La merveille est toute sûre Que pas un homme d'Arxon Ne reçuf la moindre injure Du mousquef ni du canon.
Un d'Arxon chan geanf de place, Un boulef vinf à passer,
Brisanf de celui la face Qui venaïf de s'y placer.
L'Arxonnois, la sauvant belle, . Eut l'épaule ef Les deux yeux Tout couverts de la cervelle
De ce pauvre malheureux.
De Jésus la sainte aïeule, Par un bienfaif singulier, Nous connaissons que vous seule
Nous gardiez en ce dan ger.
Ce n’est pas là proprement une poésie populaire ; ces
vers sont l’œuvre de quelque bon recteur qui savait le
français dans les règles. Ils se chantent sur un vieil air triste à pleurer.
Il y a en face de l'église un double escalier d’un assez beau style. C’est une imitation de la Scala sanfa de Rome dont les degrés sont toute l’année recouverts d’un tablier de bois. L'’escalier d'Auray, comme l'autre, ne se monte qu à genoux. On gagne neuf années d'indulgences pour chacune des marches ainsi gravies. Je vis une centaine de femmes occupées à cet exercice salutaire. Mais je dois dire que, pour la plupart, elles trichaient. Je les voyais fort bien poser le pied sur les degrés. La chair est faible. D'ailleurs, l’idée de tromper saint Pierre doit venir tout naturellement à l'esprit d’une femme.
Cet escalier est de style Louis XIII, ainsi que le cloître adossé à l’église. Le culte de sainte Anne d’Auray ne remonte pas plus haut que le XVIIe siècle. L'origine en est due aux visions d’un pauvre fermier de Keranna, nommé Yves Nicolazic.
Ce brave homme avait des hallucinations de l’œil et de l’ouiïe. Parfois, il voyait un cierge allumé et, quand il revenait la nuit à la maison, le flambeau marchait à son côté, sans que le vent agitat la amme. Par un soir d'été, comme il menait ses bœufs boire à la fontaine, il vit une belle dame, vêtue d’une robe d’une éclatante blancheur. Cette dame revint plusieurs fois le visiter dans sa maison et dans sa grange.
Un jour, elle lui dit :
« Yves Nicolazic, ne craignez point : je suis Anne, mère de Marie. Dites à votre recteur que, dans la pièce
appelée le Bocenno, il yaeu autrefois, même avant quil
y eût aucun village, une chapelle dédiée en mon nom. C'était la première de tout le pays,et il ya neuf cent quatrevingts ans et six mois quelle a été ruinée. Je désire qu'elle soit rebâtie au plus tôt et que vous en preniez soin. Dieu veut que jy sois honorée. »
Les visions du fermier Nicolazic n’ont rien de singulier. Avant lui Jeanne d'Arc, après lui le maréchalferrant de Salon, qui fut conduit à Louis XIV, et plus récemment le laboureur Martin de Gallardon eurent des hallucinations semblables et reçurent d’un personnage céleste une mission particulière. Comme Jeanne, comme le maréchal-ferrant, comme Martin, le fermier de Keranna résista d'abord à la voix du ciel, alléguant sa faiblesse, son ignorance, la grandeur de la tâche. Mais la dame de la fontaine insista ; sa parole devint plus impérieuse. Les prodiges se multiplièrent. Il y eut des lueurs soudaines, des pluies d'étoiles. Quand on étudie d’un peu plus près les hallucinés qui crurent avoir une mission, on est frappé de la similitude, je dirais même de l'identité de leur état psychique et des actes qui en résultèrent. Nicolazic, obsédé par une idée fixe, alla trouver le recteur de Plumeret, qui le reçut fort mal et le renvoya rudement à son seigle et à ses bêtes. Le visionnaire ne se laissa pas décourager et il finit par triompher de tous les obstacles. Ce Nicolazic était un homme simple, ne sachant ni lire ni écrire et ne parlant que le breton.
Il est aussi impossible de douter de sa sincérité que de celle de Jeanne d'A rc, du maréchal de Salon et de Martin de Gallardon. Mais il est probable quil fut aidé dans son entre-
prise par des gens habiles et avisés. Je n'ai pas eu le loisir
d'étudier son histoire d'après les textes originaux, et je ne la connais que par des hagiographes modernes, dont la manière édifiante et béate exclut toute critique. Mais il me semble bien voir que le pauvre homme était conduit à son insu par M. de Kerlogen. Ce seigneur avait déjà donné le terrain sur lequel devait s'élever la chapelle. On devine l'intérêt qui poussait alorsles catholiques bretons à susciter des voyants et à faire éclater des prodiges. Les progrès de la réforme les avaient effrayés et leurs craintes étaient vives encore. On était en 162%. En ce moment même, Soubise, qui avait reçu de l’armée calviniste de la Rochelle le commandement du Poitou, de la Bretagne et de l’'Anjou, reprenait les armes et capturait une escadre royale à l'embouchure du Blavet. Il fallait ranimer la vieille foi, frapper un grand coup. Les visions du bon Nicolazic avaient éclaté à propos. On en profita.
Nous disions tout à l’heure que les voyants qui reçoivent mission d'un ange ou d'un saint procèdent tous exactement de même. Tous donnent wr Signe. J eanne, quand on l'arma, envoya chercher à Notre-Dame-de- Fierbois une épée marquée de cinq croix qui s'y trouvait effectivement. Et l’on conta depuis que cette arme était scellée dans le mur de l'église.
Yves Nicolazic apporta, Jui aussi, un signe de ce genre. Conduit par un cierge que tenait une main invisible, le bonhomme descendit dans un fossé, gratta la terre eten tira une statue de bois représentant sainte Anne. Le lieu où cette image fut trouvée se nommait Ker-Anna, et il est possible, comme Île nom semble l'indiquer, que ce fût
l'emplacement d’une chapelle consacrée à la mère de la
Vierge. Mais que cette chapelle eût été ruinée depuis neuf cent quatre-vingts anset six mois, comme Îe disait la dame blanche, c’est ce quil nest pas possible de croire. Au VIe siècle, ni sainte Anne ni sa fille n’avaient de sanctuaires ni d'images. Et, si cette dame blanche était sainte Anne ellemême, il faut bien admettre que sainte Anne ignorait sa propre iconographie. Cette difficulté n’embarrasse pas les Bretons que je vois au pardon.
Sainte Anne tant glorifié iée dans Auray et dont l'image RES cette couronne fermée que l’art religieux n'avait FRE jusqu ici que sur le front de Marie, sainte Anne n'a pas de légende. 154 Évangile ne la nomme même pas. Saint Épiphane, le premier, je crois, parle de sa longue stérilité qui pesait sur elle comme un opprobre. À la fête des T'abernacles, le prêtre rejeta son offrande. Elle se cachait dans sa maison de Nazareth quand, déjà sur le retour, elle enfanta Marie.
Les pèlerins d'Auray chantent, sur l'air d'Amargllis vous êtes blanche, un cantique dans lequel Anne demande
en ces termes un enfant au ciel :
Mon Dieu, mon fout que j aime ef que j adore, Ayex pifié de ma stérilité !
Depuis vingf ans elle me déshoncre, Couronnez-la par la fécondité.
Je vous promets, grand Dieu, plus de cœur que de bouche De vous offrir le fruit de nofre couche.
Je n ose plus hanter aucune amie.
Je ne reçois que mépris ef qu'affront.
Ofex, Seigneur, la fache d'infamie
Re 0.
Que faif monter la honfe sur mon fron, Jetez un seul re gard sur dofre humble servante
Qui, soumise à vos lois, ef pleure ef se lamenfe.
Qu'importe, après tout, si cette assemblée d’'Auray, qui réunit tant d'hommes dans une foi commune, a pour origine les hallucinations d’un malade ignorant | Le Breton n'a pas l'esprit d'examen ; ilest incapable de critique, et vraiment on ne peut lui en faire un reproche. L'esprit critique se développe dans des conditions trop particulières et trop rares pour exercer une action efficace sur les croyances de l'humanité. Ces croyances échappent absolument au contrôle de l'intelligence. Elles peuvent se montrer ineptes et absurdes sans compromettre l'autorité qu'elles exercent sur les âmes. C’est un lieu commun que de penser | qu'elles sont consolantes. À la réflexion, on s'apercevrait peut-être que, le plus souvent, les hommes en reçoivent moins de plaisir que de peur. La foi des Bretons me semble particulièrement morne. Tout au moins ils ne paraissent pas en tirer plus de joie que de leur petite pipe courte et de leur litre d’eau-de-vie. Ces hommes entêtés, sauvages et silencieux, ressemblent aux Peaux-Rouges ; et l’on ne
peut se défendre, en les regardant, de prévoir le
jour où, murmurant un cantique, buvant et fumant, ils se laisseront mourir en regardant la lande
ou la mer.